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Full text of "Histoire générale des voyages, ou, Nouvelle collection de toutes les relations de voyages par mer et par terre, qui ont été publiées jusqu'à present dans les différentes langues de toutes les nations connues : contenant ce qu'il y a de plus remarquable, de plus utile et de mieux averé dans les pays ou les voyageurs ont penetré : touchant leur situation, leur étendue, leurs limites, leurs divisions, leur climat, leur terroir, leurs productions, leurs lacs, leurs rivieres, leurs montagnes, leurs mines, leurs cités & leurs principales villes, leurs ports, leurs rades, leurs edifices, &c. : avec les moeurs et les usages des habitans, leur religion, leur gouvernement, leurs arts et leurs sciences, leur commerce et leurs manufactures : pour former un systéme complet d'histoire et de géographie moderne, qui representera l'état actuel de toutes les nations : enrichi de cartes géographiques nouvellement composées sur les observations les plus autentiques : de plans et de perspectives, de figures d'animaux, de végétaux, habits, antiquités, &c"

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HISTOIRE 
GÉNÉRALE 
DES VOYAGES. 

TOME IX. 


4 


F 


HISTOIRE 
GENERALE 
DES VOYAGES, 


NOUMÉEELE COLLECTION 


DE TOUTES LES RELATIONS DE VOYAGES 
PAR MER ET PAR TERRE, 


Qui ont été publiées jufqu’a prefent dans les différentes Langues 
de toutes les Nations connues : 


CONTENANT 


CE QU'IL Y À DE PLUS REMARQUABLE, DE PLUS UTILE, 
ET DE MIEUX AVERE' DANS LES PAYS OU LES VOYAGEURS 
ONT PENETRE', 


TOUCHANT LEUR SITUATION, LEUR ETENDUE, 
Îcurs Limites, leurs Divifons, leur Climat, leur Terroir, leurs Productions, 
leurs Lacs, leurs Rivieres, leurs Montagnes, leurs Mines, leurs Cités & leurs 
principales Villes, leurs Ports, leurs Rades, leurs Edifices, &c. 

AVEC LES MŒURS ET LES USAGES DES HABITANS, 


LEUR RELIGION , LEUR GOUVERNEMENT ; LEURS ARTS ET LEURS SCIENCES, 
LEUR COMMERCE ET LEURS MANUFACTURES; 


POUR FORMER UN STSTÊME COMPLET D'HISTOIRE ET DE GEOGRAPHIE MODERNE, 
qui reprefentera l état atuel de toutes les Nations =: 


ENRICHI 
DE CARTES GÉOGRAPHIQUES 
Nouvellement compofées fur les Obfervations les plus autentiques, 


BE PLANS ET DE PERSPECTIVES; DE FIGURES D'ANIMAUX, DE VÉGÉTAUX» 
Habits , Antiquités, &c. 


TOME NEUVIEME, 
A PARIS, 
Chez DIiDOT, Libraire , Quai des Auguftins, à la Bible d'or, 


NS :1D°G G.. ‘LL 
AVEC APPROBATION ET PRIVILEGE DU ROI. 


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AVERTISSEMENT. 


N avançant dans une longue carriere . un Ecrivain, 
qui n’a pû donner d’autre garant que fa bonne foi, 
doit fe croire obligé de faire quelquefois remarquer 
à fes Lecteurs qu’il ne les fait pas marcher au hafard, 
& qu'ils peuvent également compter fur fa diligence 
&c {a fidélité jufqu'au terme. 

On ne parle point de cette fidélité qui confifte à publier 
chaque Volume dans le tems qu'on fe le propofe, c’eft-à-dire, 
auffi-tôt qu'on le defire, & que dans lardeur de plaire au Public 
on fe hafarde quelquefois à le promettre. Il eft certain qu'une 
promefle de cette nature ne doit pafler que pour un engagement 
conditionel. Ce qui dépend d’un grand nombre de fecours, 
qu'il n'eft pas aifé de raflembler (4), ne peut être afüujetti à des 
regles fixes, ni pour la durée du travail, ni pour le tems de la 
publication. Nos Bibliothéques , fans excepter celle du Roi, ne 
contiennent point tous les Voyageurs. On a recours à celles des 
Etrangers. Comment répondre du zéle des correfpondans , & 
de la diligence des voitures? D'ailleurs les Figures & les Cartes 
caufent toujours quelque retardement , qui vient de la lenteur 
des Artiftes. Aïinfi, promettre qu’un Volume fortira de la preffe 
dans un tems qu'on croit pouvoir nommer, c’eft s’'obliser fim- 
plement d’y apporter tous fes foins; & jufqu’à préfent on n’a pas eu 
plus de négligence à fe reprocher, qu’on ne veut en avoir juf 
qu'à la conclufion de l'Ouvrage. 

Mais pour la conftance eflentielle, qui regarde le fond de 
l'engagement & la totalité de l'exécution , on ne balance point 
a raflurer les Soufcripteurs, qu'un délai de quelques mois paroît 
avoir allarmés. L’Auteur, répondant tout à la fois de fes propres 
intentions & de celles du Libraire, déclare que fa mort eft je 
feul obftacle qui puiffe interrompre fon travail. Dans cette fup- 
pofition même, la France eft aflez riche en Ecrivains pour lui 
donner des Succefleurs : & fa philofophie lui faifant envifager 
affez tranquillement ce qui doit arriver après lui, il veut tracer 


(a) Il y auroit de l’injuftice à ne pas faire d’après les Anglois, & qu'à préfent il ne doit 
gttention que l'Auteur travailloit autrefois rien qu'a lui-même. 
a ii 


AVE R DIS VSLE UMP E NET 
d'avance le chemin qui refteroit à fuivre , fi la mort, plus prompte 
en effet quil ne doit le craindre de fon âge & de fa fanté , ne 
lui permettoit pas de l’achever. 

Aux neuf Volumes qu’il a déja publiés (2), la mefure de fon 
ujet, prife avec plus de foin depuis qu’il n’a plus les Anglois 
pour guides, l'oblige néceffairement d'en ajouter trois : : 

Le premier, c’eft-à-dire , le dixiéme dans l’ordre de l'Edition : 
contiendra ce qui appartient encore aux Indes Orientales , fur- 
tout les Voyages par le Sud - Oueit , ce qui regarde les Terres 
auftrales , les Voyages qu'on nomme errans , parce qu'ils n’ont 
pas d'objec fixe, & les Voyages autour du monde. 

Les deux autres Tomes font réfervés prefqu’entiérement pour 
PAmérique, fuivant le nouveau plan que lAuteur a déja pris foin 
d'annoncer, & dont il ne veut pas différer plus long-tems à donner 
une lescre idée. Ce plan , aufli fimple qu'agréable, confifte à réduire 
toutes les Relations en un feul corps, qui formera une Hiftoire 
fuivic ; en rejettanc dans les Notes ce qui eft perfonnel aux Voya- : 
geurs , & tout ce qui paroïtra digne d'être confervé, fans méri- 
ter d’être admis dans une narration noble & foutenue. Après 
beaucoup de réflexions, il lui femble que c’eft l'unique moyen 
d'éviter, dans le texte, les petits détails & les répétitions en- 
nuieufes, dont on a fait un jufte reproche aux Anpglois. 

Les Voyages au Nord, qui font en petit nombre, & la plü- 
part très-courts, trouveront place à la fin du dernier Tome, 


# + 


ON n'entre dans aucune explication fur le Volume qu’on 
donne aujourd’hui, parce que chaque article porte fon éclair- 
ciffement dans une courte Introduétion. En général, on fe flatte 
qu'il ne paroïtra pas le moins inftruétif & le moins agréable. 
Mais, jufqu’à louverture du nouveau plan , l'ambition de l’Au- 
teur fe borne, en continuant de fuivre celui des Anglois, à ne 
pas donner fujer de regretter fes anciens guides. 


(&) Trente-fix de l'Edition ##-12° 


BLSLLAR AS LEE RSR BTE R S,5,5,5,4,8,2654br2 2 8,8 5,5,8,5,4,4,4, 


Se Se ee à Se + + 


Re 
DT TP TT TS TTT TT ET UT TT ET TUE TT TS: 7 TE 


LA BLE 


DES TITRES ET DES PARAGRAPHES 
CONTENUS DANS CE VOLUME. 


AVERTISSEMENT, 


SUITE) DU 


Pag. j 


L'ECRE ET. 


Voyages de Carré & de Leftra aux Indes Orientales. 


Ë NTRODUCTION ; I 
Paracrarne I. Voyage de Carré, 2 
Parac. Il. Voyage de Leffra , 14 
VoyaAces de Jean Ovington , à Surate 

G en d’autres lieux de l'Af e 6’ de 

l'Afrique , 30 
Description du Pays de Surate ; 38 
Vovaces de Pierre Will-Floris , au 


Golfe de Bengale, s6 
Description du Royaume d’Arra- 
kan, | 63 


Par. I. Defcription géographique, ibid. 
Parac. Il. Mœurs & Ufages d’Arra- 
kan, 67 
VoyAcE d'Alexandre de Rhodes , aux 
Indes Orientales , 71 
DescrirrioN du Tonquin , 91 
Parac. I. Situation & étendue du Ton- 
quin 93 
Parac. Il. Forces du Royaume, 96 
Parac. Il. Caraülere 6& Mœurs 

Habitans,s 
Parac. IV. Sciences & Savans , 
Tonquin , 104 
Parac. V. Gouvernement , Loix & 
Politique du Tonquin , 106 
Parac. VI. Funérailles du Tonquin , 
IIS 


Parac. VIL Religion ; Temples , Ido- 


les & Superfltions , T7 
ParaAc. VILL. Produilions du Tonquin , 
119 

ParAc.IX. Commerce & Monnoie , 
122 

VoyAGE de Guy Tachard, à Siam, 
124 


VoyaAce du Chevalier Chaumont ,°a 
Siam , 163 
Seconp VoyAGE de Tachard , aux In- 
des Orientales , 176 
VoyAce du Pere de Fontenay ; de Siam 
a la Chine , 186 
VoyAcE d'Occum Chamnam , de Siam 
en Portugal , 216 
Description du Royaume de Siam , 
236 

ParAc.I. Conditions , Gouvernement ; 
G Milice des Siamois , 251 
ParaAG. Il. Education , Langue , Scien- 
ces & Exercices des Siamois >» 261 
PArRAG. IL. Femmes , Mariages ; Suc- 
ceffions & Mœurs des Siamois, 270 
PaArAG. IV. Wouures , Equipages , 
Speëlacles & Divertiflemens des Sia- 
MOIS 3 274 
Parac. V. Palais , Gardes , Officiers , 
Femmes & Finances du Roi de Siam. 


Ujages de la Cour ; 280 


TABEEMDES ÆITRES 


ParAc. VI, Talapoins & leurs Cou- 


vens. Religion 6 Funérailles des S 1a= 


INOIS » 287 
Parac. VII Hifloire naturelle de 
Siam ;, 302 
Parac. VII. Langue vulgaire & Lan- 
gue favante de Siam , ie 
Voyacr d’Auguflin Beaulieu , aux In- 
des Orientales , 317 
Description de l’Ifle de Sumatra, 338 
VoyAcE de Fernand Mendez Pinto, 


353 

ParaAc. I. Premiere fortune de Pinto, 
& fon départ pour les Indes, 354 
Parac. Il. Courfès & avantures de 
Pinto, avec Antonio Faria ,  36$ 
Parac. Il. Expédition finguliere de 
l’Ifle de Calempluy , 389 


Parac. IV. Difgraces de Pinto à La: 


Chine & dans la Tartarie , 402 
PArAG. V. Retour de L' Auteur aux In- 
des , après fon eftlavage , 423 
PARAG. VI. Suite des Avantures de 
Pinto, & [on retour a Lisbonne , 477 
VoyaAceE de Dellon , aux Etablifflemens 
François de la Côte de Malabar , 497 
Voyaces aux Mines de Diamans , de 


es 


ET PARAGRAPHES. 


Le, S15 
PArAG. I. VoyAcEs de Guillaume de 
Methold , ibid. 


ParAc. II. Voyaces de Tavernier, 
aux Mines de Diarmans, S19 
ParaAc. Ill. Royaumes de Boutan , de 


Tipra, 6 d’Afèm , S48. 
Royaume de Tipra , S4$ 
Royaume d’Afèm , 46 
DescriprioN du Royaume de Golcon- 


de, EL 
ORIGINE du Royaume de Golconde , & 
Ja derniere Révolurion , s$9 
Descriprion du Royaume de Pepu, 
s6G 

Voy Ace de Nicolas Graaf,, fur le Gan- 
8€ SUAE 
ParaG. I. Etat des Portugais aux In- 
des Orientales ,en1670 ; 583 
Parac. II. Hifloire de Dom Pedre de 
Caftro , 583$ 
Voyace de Luillier, au Golfe de Ben- 
gale, & aux Etabliffemens François 
fur le Gange, 602 
Parac. I. Erabliffement des François 
a Pondichery , 608 
_SuppcemMENT 4 la Deféription des Ifles 


Golconde , de Vifapour & de Benga- de Bourbon & de Frances s39 
Fin de la Table des Titres & Paragraphes. 
On trouvera le Privilege au premier Volume. 
APPROBATION. 
Fa: lü , par ordre de Monfeigneur le Chancelier , le Neuvié Tome de 


l'Æifloire des Voyages , & je n'y ai rien trouvé qui puifle en empecher l’im 
prefion. Fait à Paris ce 7 Septembre 1751. GEINOZ. 


HISTOIRE 


GENERALE 


DES VOYAGES 


DEPUIS LE COMMENCEMENT DU XV® SIÉCLE. 
SECONDE PARTIE. 
LIT RES EC ON D: 


EDG DC DDC PC DC BIC DC DDC CIC DC DDC DDC PIC DL DDC D 


O0 FF A Gras 
DE CARO LTIDE LES TRA 


AUX INDES ORIENTALES. : 


TN D RO DU CT 10 N 


EU X qui s’attachant à l'efprit d’un Ouvrage, confultent 
les Préfaces,pour s’inftruire des vües de l’Auteur,& pour fe met- 
tre en état de juger s’il eft fidéle à les fuivre dans le cours 
de fon travail , reconnoîtront ici l'exécution de mes nouvelles 
promefles (1). Ils ne peuvent avoirlû les dernieres Relations 
7 du Tome précédent, fans être fort faisfaits de retrouver ici le 
fond des mêmes fujets & la fuite des mêmes événemens. C'eft ce foin de rap- 
(1) Voyez l'Avertiffement du Tome VII. 
Tome IX. À 


CARRE" 


1668. 
Motif du voyage, 


M, Caron eft 
chargé de la di- 
retion du Cons 
murce oriental, 


2 HS) TNONT RS ET) CREUNAENRTANL E 
procher les Voyages contemporains, fur-tout ceux qui regardent les mèmes 
lieux , que les Anglois ont négligé, & qui paroït néanmoins abfolument 
néceflaire pour donner à ce Recueil un air hiftorique; c'eft-à-dire , pour le 
rendre digne de fon Titre. La multitude de Relations anciennes & moder- 
nes, qu'ils ont laiffées par derriere, & que je ferai obligé de rappeller fur la 
fcene pour achever l'article de l'Afe, ne me permettra pas toujours d’obferver la 
anème régle. Aufli n’ai-je promis abfolument ce nouvelordre que dansun plan qui 
me fera propre (1) , & qui ne peut commencer qu'avec les Voyages en Amérique. 
Mais jufqu'alors , en continuant malgré moi de fuivre le plan des Anglois , je 
m'efforcerai du moins de fuppléer à fes défauts par des liaifons aufli naturel- 
les que les rapports du tems & des lieux pourront les fournir. 

Ici , j'ai l'avantage de trouver les deux Relations qui vont faire l'ouverture 
de ce Volume, liées comme d’elles-mèmes. avec celles qui les précédent (3). 


SE 
M 0 FAC € 
DL CAR PL 


N refte de François s’obftinoit encore, avec moins de prudence que de 
courage , à combattre les obftacles qui s’oppoloient à leur érabliffement 
de Madagafcar, lorfque le grand Colbert , dont les vües s’étendoient beaucoup 
plus loin que cette Ifle, mais qui ne vouloit pas y laïfler périr abfolument les 
efpérancés du Commerce , jetta les yeux fur M. Caron , Hollandois fort ver- 
fé dans les affaires. de l'Orient , où il avoit été long-tems à la tère de fa Na- 
tion. Quelques fujets de mécontement l'ayant fut retourner en Hollande, 
fon chagrin & fon inclination l’avoient fait paller au fervice de la France. Il 
fut nommé Directeur général-de la Compagnie des Indes.; & dans cette qua- 
(2) Tbidem. 
(3) Voyez l'Introduction aux voyages de » 


Rennefort, Tome VIII, p. 551 & fuivantes; 
& la Relation de la Haie, bd. p. 628. NRE 

(4) Ce Voyageur ne fe fair connoître que » lesbagarelles, & qu'avec cette double pré- 
par la protection particuliere dont M. Col- » caution , il évitera les deux écueils où 
bert l'honoroit ; & par la commiflion qu'il »-échouent prefque tous les faifeurs de Rela- 
avoit eûe , avant fon Voyage aux Indes (pu- » tions. Cependant il paroît avoir oublié cetre 
blié à Paris en 1699, chez Claude Baïbin, promeffe dans le récit de plufeurs Avantures 
7-12, 2 volumes , & dedié à Madame la Du- galantes, auxquelles il s’arréte volontiers. Ses 


Ce que je dirai de moi ne fera qu'en paf- 
fant, & par la néceflité abfolue d’en pat- 
ler. Le monde n’a que faire du détail de 
mes Avantures. Il ajoute, qu'il fupprimera 


” cheffe de Montfort ) » de vifiter les Etats de 


æ Barbarie, lés Ifles de la Méditerranée , & 


*# quelques Ports: de l'Océan , dont il avoit 
.® rendu compte à ce Miniftre. Sa Relation 


m'eft pas mal écrite. «Elle a quelque chofe 
de prévenant dans l'exorde. » Je n'écrirai 
# rien, dit l'Auteur, qui ne puifle fervir à 
æ l'inftruétion des hoinmes , ou leur plaire 
> au moins par le charme de la nouveauté. 


remarques font d’ailleurs judicieufes. Après 
fon Voyage de Surate, qui ne compofe qu'en- 
viron Je quart de fon Ouvrage, il prit fon 
chemin par la Perfe, d'où il fe rendit en di- 
vers endroits de la Turquie, & revint en 
France à la fin de 1671. Il fit enfuite un au- 
tre voyage aux Indes, dont les principales 
circonftances font le fujec de fon fecond 
Tome, 


DES VOA -G HIS vo I L 3 


lité , il recut ordre de partir pour Madagafcar , où la fituation de Ia Colonie 
Françoife demandoit un prompt fecours. 

Carré fut chargé de le fuivre , fans autre commiffion que d’obferver tout ce 
qu'il verroit de remarquable dans fon Voyage , & d’en dreffer des mémoires. 
Ils arriverent heureufement au Fort Dauphin. Mais ayant bien-vôt reconnu 
» que c'eût été ruiner les affaires de la Compagnie que de s'arrêter à faire la 
» guerre aux Habitans de l'Ifle , Peuple farouche , qui leur auroit donné beau- 
# coup d'exercice , & dont la défaire entiere leur auroit apporté peu de profit ; 
ils prirent le parti de faire voile vers Surare, ville fameufe par le Commer- 
ce de toutes les Nations, & déja connue des Marchands François par quel- 
ques Voyages particuliers {s). La Compagnie, remarque l’Auteur, » ne pou- 
# voit pas choifir, dans le monde entier , un lieu plus propre à fes deffeins, 
# ni lui, faire un Voyage plus agréable. 

Avant que de prendre cette route , ils vifiterent lIfle de Bourbon , où les 
François avoient déja jetté des fondemens fi folides , que leur colonie croif- 
foit de jour en jour. La Defcription qu'il fait de l’Ifle n'ajouteroit rien à cel- 
le qu'on a lüe dans la Relation de Montdevergue ; mais il y vit un oifeau, 
qu'il n'avoit vû, dit-il, dans aucun autre lieu. Les Habitans le nomment Le 
Solitaire , parce qu'aimant en eflet la folitude 1 ne fe plaît que dans les Can- 
tons les plus écartés. Il eft toujours feul , & jamais on n’en trouve deux ni 


plufieurs enfemble. On le compareroit au Coq-d’inde, s'il n’avoit les jambes 


plus hautes. La beauté de fon plumage eft adnurable. C’eft une couleur chan- 
geante, qui tire fur le jaune. Sa chair eft exquife. Caron voulut garder deux 
de ces oïfeaux, pour les envoyer en France & les faire préfenter au Roi : 
mais 1ls moururent de mélancolie, dans le Vaifleau , fans avoir voulu boire 
ni manger (6). 

La Navigation fut heureufe jufqu’à Surate. L’'Auteur faifant profelion de 
pafler fur les événemens communs, ne s'arrête pas mème à l’érabliflement du 
Comptoir François dans cette ville, & fe borne à le repréfenter oriffant fous 
la conduite de M. Caron, qui confervoit, dit-il , à l’âge de foixante-dix ans, 
autant de courage & de réfolution que de prudence. 

Thevenot remarque, dans la HER partie de fes voyages‘ (7), qu'à fon 
arrivée aux Indes en 1666 , le Gouverneur de Surate faifoit de grandes in- 
formations fur la Compagnie Françoife. Il avoit recu deux Envoyés de Fran- 
ce , la Boulaie & Beber (8), qui éroient venus folliciter la liberté du Com- 
merce , & qui devoient fe rendre à la Cour d’Agra dans la mème vüe. Com- 
me tous les autres Européens qui étoient établis à Surate , fe croyoient inté- 
reffés à faire exclure les François, ils employoient toutés fortes d'artifices pour 
infpirer aux Indiens une mauvaife idée de ces dangereux Rivaux. Le Gou- 
verneur étoit déja difpofé à leur rendre de maüvais offices à la Cour, lorf 
qu'un Capucin , nommé le Pere Ambroife , Supérieur de la Miffion de fon 
prdre , entreprit de le défabufer. Ce Mifionnaire s'étoit fait refpecter par fa 
(5) Voyage de Rennefort, Tome VIII, climat & de fes productions. 

p. 562. ne (7) Voyagés de Thevenot”, II, Patie, 

(6) L’Auteur compare cette Ifle au Paradis pages s9 & fuivantes, 
cerreftre, & fait un éloge admirable de fon (3) 1bid.p: 68, 


A ii 


CARRE. 
1668. 


En quelie qua- 
lité Carré le fu. 


Raïfons qui 
font abandonner 
Madagafcar. 


tat de l'Hfie 
de Bourbon. 


Bel oi feau nous- 
mé le Solitaire. 


Carré arrive à 
Surate, 


Etat de la Corgs 
pagnie Françoi< 
fe à Suyate, 


Important fer: 
vice qu'un Ca- 
pucin rend à a 
Çompagnite 


: HISTOIRE GENERALE ù 
er probité. Il fut reçu favorablement à l’Audience , & les premieres explications 
ï PE out firent concevoir quel étoit le plus grand obftacle qu'il eût à vaincre. On 
* avoit perfuadé au Gouverneur, que les François qui devoient venir étoient 
des Corfaires. 

Cette calomnie avoit eu d’autant plus de facilité à fe répandre , que deux 
ans auparavant , un Corfaire Hollandois , nommé Lambert Hugo , étant entré 
dans la Mer rouge avec commiflion de M. de Vendome, Amiral de France, 

Fun & quelques François fur fon bord , avoit enlevé quelques Vaiffleaux. Mais ce 
dois, qui avoir qui cauloit le plus d’allarme aux Indiens, c'éroit l’hiftoire d’un Navire qui 
Ne d portoit le bagage de la Reine de Vifapour , & qui avoit échoué vers l’Ifle de 
; Socotra. Cet Reine, qui alloit en pelerinage à la Mecque , s’étoit trouvée 
hors des atteintes du Corfaire en paflant heureufement dans un Vaifleau An- 
glois : mais s'étant contentée ; pour fon bagage , d’un Navire qui lui apparte- 
noit, Hugo le rencontra & ne celfa point de le poulffer avec tant de vigueur, 
que le Capitaine fut contraint de fe faire échouer. Quoique le Corfaire ne 
püt s’avancer tout d'un coup vers fa proye, il ne perdit pas courage. Après 
avoir attendu avec patience quelles feroient les fuites du défefpoir des In- 
diens , il remarqua facilement que l'eau leur manquoit, & qu'ils ne. pou- 
voient réfifter long-tems à ce befoin. En effet , ils eurent tant à foufhir , 
qu'ils prirent le parti de cacher dans la mer ce qu'ils portoient d’or , d'argent 
& de pierreries, & d’avoir recours au Corfaire même , pour fauver leur vie; 
dans l’efpérance qu'il fe contenteroit de ce qui reftoit fur leur Vaifleau. 
Hugo , étant arrivé près d'eux, apprit de quelque perfide de leur propre trou- 
pe , qu'ils avoient fait defcendre dans la mer quantité d'argent , de Joyaux &c 
d’éroffes precieufes , que la Reine apportoit pour faire fes préfens au Prophe- 
te & à fes Miniftres. Il lui fut aifé d’arracher plus de lumieres à ceux qui 
avoient été chargés de l’exécution. Thevenot rapporte que le Capitaine & le 
Charpentier furent long-tems tourmentés, & qu'on menaça d’évorger le fils 
du Charpentier aux yeux de fon Pere (9). Enfin Hugo fit retirer toutes les r1-- 
chefles qui avoient été confiées à la mer , & s’en failit comme du refte de la 
charge. 
ne | Cette ation avoit fait tant de bruit ; dans Jes Indes ; que le nom du Cor- 
dans les Indes. : (aile, qu'on y prenoit pour un François, étoit en abomination. Le Gouver- 
neur de Surate en parla vivement au Pere Ambroife , qui eut beaucoup de 
pas à Jui perfuader que Hugo n’éroit pas François, quoiqu'il eût paru avec 
Dove € Pavillon de France , & qu'il eut quelques François fur fon bord. Il n'excu- 
tes remer en ee {oit pas du moins les foldats ou les matelots de cette Nation ; d’avoir aidé à 
time, fes brigandages ; & revenant toujours àux préventions au’on lui avoit infpi- 
rées., 1] foutenoit qu'il n’y avoit que le deffein de ‘voler qui püt les avoir ame- 
nés aux Indes, Le Miflionnaire avoit en réferve une autre réponfe. Il afura. 
le Gouverneur qu'ils n’éroient venus que pour vanger loutrage qu'on avoit. 
fait à quelques gens de leur pays , dans Aden, ville de l'Arabie heureufe.. 
1] lui raconta ce qui s’étoit pañié depuis quelques années dans ce Port. Une 
Patache de M. le Maréchal de la Meilleraie ayant été féparée de fon Vaif- 
{eau par la tempère , & forcée de fe retirer dans le Port Ÿ Aden , les Surnis 


Comment Îe 


(>) Voyage de Carré, Tome I. p. 12, 


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après l'avoir bien reçue , après avoir promis aux gens de l’Equipage de les traiter 
en amis, avoient fait circoncire , malgré leur réfftance , tous ceux qui étoient 
defcendus au rivage. Cette barbare violence , ajoûta le Pere Ambroife » N'a- 
voit pas empêché que le Roi de France n'eut défaprouvé l'ation du Corfaire , 
parce qu'ayant quelques François fur fon bord ; il avoit fait une mauvaife 
renommée au refte de la Nation. Mais c'étoit pour détruire cet injufte préju- 
gé, que Sa Majefté Très-Chrétienne avoit établi une Compagnie de Commer- 
ce , qui devoit apporter aux Indiens plus d avantage que la France n’en pou- 
voit jamais tirer des Indes, avec ordre exprès de n’y exercer aucun acte 
d'hoftilité. 

Cette apologie ferme &c fincere produifit un changement merveilleux dans 
Pefprit du Gouverneur. Il pria le Pere Ambroife de l'écrire en langue Per- 
fienne. Il fe hâta de l’envoyer à la Cour. Le grand Mogol, fe l’étant fait lire, 
n’en fut pas moins fatisfait. On ne fit plus que des carefles aux deux Envoyés 
de la Compagnie. Les Anglois mêmes , dont le Préfident étoit ancien ami du 
Pere Ambroile , leur rendirent toutes fortes d’honneurs (10). Telle étoit la dif. 
pofition des efprits , à l’arrivée de Caron ; & fa prudence ayant achevé de fur- 
monter les obitacles , on vit bien-tôt naître , fous les plus heureux aufpices ; 
un Comptoir du nom François. LE 

La commiflion particuliere de Carré lui fit chercher à fe faire des liaifons 
utiles, dans la vûe de s’inftruire à fond de tout ce qui regarde la ville de Su- 
rate (11). » Elle n’a pas toujours éré ni fi grande, n1 fi peuplée qu’aujour- 
» d'hui. Elle doit à fes malheurs une partie de fon éclat. Les Portugais l'ayant 
» rafée en 1520, fous la conduite d'Antoine Sylveira , les habitans ne fu- 


# rent le plutôt délivrés de ces dangereux Ennemis, qu'ils entreprirent de 


» la relever de fes ruines; & comme ils fe promettoient de réparer toutes 
» leurs pertes par le Commerce, ils lui donnerent une forme marchande, la 
» plus commode & la plus fuperbe qu'ils purent imaginer (12). 

Surate ef fituée (13) fur la Côte de Malabar , à l’extrèmité de la Mer In- 
dienne, au vingt-uniéme dégré & demi de latitude Septentrionale. Elle eft 
arrofée par le Taphy , belle & grande riviere , qui forme un Port , où les 
plus gros bâtimens de l’Europe peuvent entrer facilement. Le climat eft fort 
chaud ; mais fon ardeur exceflive eft tempérée par des pluies douces , qui 
tombent dans la faifon où le foleil à le plus de force, & par des vents qui 
foufflent révulierement dans certains mois. Ce mélange d'humidité & de 
chaleur fait le plus fertile & le plus beau pays du monde , d’un terrain qui 
feroit naturellement fec & inhabitable. Le riz & le bled néceflaires pour la 
nourriture d’une fi grande ville, y croiflent en abôndance , avec tout ce qui 
peut fervir à la bonne chere. » Les Européens , ajoute l’Auteur ; y favent 
» trouver jufqu'aux délices du goût & de la volupté ; plus habiles fur ce 
» point, mais plus malheureux que les Indiens (14). 

La grande Place de Surate eft environnée de belles Maifons. Le Château 
. qui la termine n'eft pas un des moindres ornemens de la ville. Il à, pour 


(ro) Ibidem. pages 63 & {uivantes. (13) Voyez ci- deflous le voyage d'@: 
Qix) Ibid. p. 14, vington. : 
(12) Ibid. p. 16, (14) Ibid. p. 19. 


À ii} 


E] 


ARRE 


16638. 


Effet de fon 


difcourse 


Idée qu’il dot. 


ne de cette villes 


Drm Res RES 
CARRE. 
1668. 
ÉBeauté des Edi- 

fices, 


Comptoirs des 
Nations Etran- 
geres. 


Surate eft pi'- 
ée par Sevagy. 


Hardiefe de 
ge Con 1utrante 


6 HISTOLRENGENERALE 


foité , la Riviere même , qui vient laver le pied de fes Baftions, & qui en rend 
l'approche très-difcile. 

Les Habitans n’épargnent rien pour embellir leurs Maifons. On eft fur- 
pris de voir les dehors aufli ornés d'ouvrages de menuiferie , que les appar- 
temens les plus propres (15). L'intérieur elt d’une magnificence achevée. On 
y marche fur la porcelaine , & de toutes parts les murs brillent de certe pré- 
cieufe matiere ; outre une quantité infime de vafes, qui donnent aux cham- 
bres un air incomparable de fraîcheur & de propreté. Les fenêtres ne reçoi- 
vent pas le jour , comme en Europe , par des carreaux de verre, mais par 
des écailles de Crocodile ou de Tortue, ou par des nacres de perles , dont 
les différentes couleurs adouciflent l'éclat du foleil, & rendent la lumiere 
plus agréable fans la rendre plus obfcure. Les toits font en plateformes , & 
fervent le foir à la promenade : fouvent même on y fait tendre des lits , 
pour yapafler la nuit plus fraîchement. C’eft prefque le féul moyen d'éviter 
les grandes chaleurs, qui fe font fentir la nuit dans l’intérieur des Maïfons , 
pr que l’air eft frais au dehors. 

Outre les Maifons publiques, qui font l'ouvrage des Magiftrats, Carré van- 
te celles que d’autres Nations avoient fait bâtir comme à l'envie, & qui oc- 
cupent de grands quartiers de la ville. On diftinguoit, par différens éten- 
dards , les Comptoirs des François , des Anglois & des Hollandois. Ces trois 
grands édifices joignoient à leur beauté, l'avantage d’être fi bien foruifés, 
qu'ils étoient à couvert de toutes fortes d’infultes. 

Les François n'étoient établis que depuis un an dans Surate, lorfqu'une 
dangereufe expérience leur fit fentir ce qu'ils devoient à la prudence de leur 


_Direéteur , pour avoir tourné fes premiers foins à la füreté du Comptoir. Un 


célébre Avanturier , nommé Seyagy (16), qui après avoir fait la terreur de 
l'Afe par fes armes, étoit parvenu à fe former un Royaume aux dépens du 
Mogol & des Rois de Vifapour & du Decan , entreprit de réparer l’épuifement 
de és trefors , qu'il avoit employés dans différentes guerres , par le pillage de 
Surate. C’étoit la feconde fois qu’il avoit recours à cet expédient ; mais quoi- 
qu’il eût réuñli dans une autre occafion par la furprife , il employa dans celle- 
ci des voyes fort oppofées. Le feul ufage qu'il fit de la rufe fut pour gagner 
le Gouverneur : & lorfqu'il fe crut für de l'avoir fait entrer dans fes intérèts 
par l’efpérance du partage , il envoya demander hautement à la ville une 
fomme de dix millions , avec menace d'aller la piller lui-même, fi fa deman- 
de étoit rejetée. Carré parle de cetre intelligence, fur la foi d’un officier du 
Gouverneur (17), qui n'avoit pas ignoré la trahifon de fon Maïtre, mais qui 
avoit manqué de courage ou d'honneur pour la découvrir aux Habitans. 
Sevagy douta fi peu du fuccès, qu'après le refus auquel il s’attendoit , 1l fit 
avertir la ville du jour & de l’heure qu'il choifiroit pour y entrer (18). Mais 
avant que de s'approcher des murs, 1l envoya un officier de fon Armée aux 


(xs) Ibid. p. 21. On s'arrête ici à cette de Vanden Broeck, Tome VIII. de ce Re- 
idée générale de Surate , parce que les dé- cueil dans Thevenot. 
tails font plus exaéts dans la Relation d'O- (17) Carré, p. 93e 
vington. (18) Ibsderm 

(76) Voyez fon Hiftoire dans la Relation 


DES AV4O YA G'ELS. RÉSULTE 7 


Comptoirs des trois Nations de l’Europe qu'il redoutoit le plus, les François , 

les Anglois & les Hollandois , pour leur recommander de faire paroître leurs 

Etendarts fur leurs terrafles, & leur promettre que ce figne les mettroit à 

couvert de la fureur du foldar. M. Carron le fit remercier , dans les rèrmes les 

plus obligeans. Cependant il mena l'officier dans le lieu où les Marchands de 

France s’affembloient; & lui ayant fait remarquer quantité d'artillerie, prète 

à jouer , il lui déclara nettement que le quartier des François fe croyoit à 
couvert , fur d’autres fondemens que la bonté de Sevagy. 

Cet heureux brigand ; qui n’étoit pas éloigné de la ville, fe préfenta bien- 
tôt aux Portes. Le Gouverneur étoit monte au Château, pour y donner des 
confeils dignes d’un traître , & capables de favorifer la trahifon. Sous prétex- 
te de foudroyer Sevagy de a Forcerefle , il ft abbatre un mur qui couvroit 
fa marche, & qui lui avoit déja donné la facilité de faire filer fes troupes. 
C'étoit lui ouvrir la ville , & l’aflurer du fuccès de l'intelligence. Les Habi- 
tans voulurent s’avancer ; mais 1l étoit trop tard , & l’'Ennenu fe répandoit déja 
dans la ville. Carré regarde comme une chofe étonnante , que Sevagy n'ayant 
que douze mille hommes, une Ville aflez bien fortifiée , & remplie de plus de 
quatre cens mille Habitans, ne fit pas la moindre réfiftance (19) ; foit que la 
terreur eut abbatu les efprits , ou que tant d'hommes, différens de Nation & 
d'intérêts, peu verfés d’ailleurs au métier des armes, fuffent plus propres à 
s’embarrafler mutuellement qu’à s’entreprèter du fecours. La violence fut ex- 
trème , & la vie mème des Habitans ne En point épargnée. Les François mon- 
tierent une contenance fi ferme, que non-feulement ils préferverent leur 
Comptoir du pillage, mais qu'ils chafferent mème de quelques Maiïfons voi- 
fines quantité de ce que la fureur & lavarice y avoient amenés. M. Ca- 
ron , avec le fang-froid de fa Patrie, fit éclater toute la bravoure d’un Fran- 
çois (20). 

Carré ajoute que la trahifon du Gouverneur de Surate n'ayant pù demeu- 
rer fung-tems fecrette, le grand Mogol s'en défit par le poifon : » Vangean- 
» mais fort ufitée dans cette Région , & pour laquelle on employe une forte 
de Moines , nommés Faquirs, qui ont l’art de compofer des poifons fort 
» fubrils. Le Gouverneur fut empoifonné par une lettre qu'il reçut du Mo- 
» gol, & qui le ft tomber fans vie , en la baifant , fuivant l’ufage des orien- 
# taux. Les Chirurgiens François , qui lui ouvrirent la tête, remarquerent 


CARRE: 


1668. 


Comment lez 
François fon 
garantis du pii- 
lage, 


Defotation des 
Habiins, 


Le Gouver- 
neur eft puni par 


A ; ONE : fon S in 
» ce indigne d'un Monarque , qui jouit d’un pouvoir abfolue fur fes tés ee 


» fans peine la trace du poifon : fur quoi l’Auteur obferve judicieufement, | 


qu'une punition de cette nature ne rezardant que la perfonne du coupa- 


Remarque fr 


» ble, & laiffant des doutes fur la conduite du Prince , perd les deux grands Sete puniiion., 


» effets du châtiment , qui font l'exemple, & la précaution pour l'avenir (21). 
| 
Avant la fin des troubles de Surate, M. Caron fit partir Carré pour la 


Carré eft en- 


Perfe , avec des ordres particuliers qui regardoient les aflaires de la Compa- voÿé en Pesfs 


gnie. L'objet de cette commiflion n’eft pas mieux expliqué; mais l’Auteur 
fait gloire d’avoir toujours réfervé une partie de fon attention (22) pour ob- 
ferver les talens & les ufages des hommes , & pour fe procurer des conhoïffan- 


(19) Carré, ibid. p. 75 & [uivantes, (21) Page 99. 
{20) Ioid, P: 97: (22) 1054, p. 302, 


8 HIS TON R'E GENERALE 


Carre, Ces, qui fervent, dit-il, plus que l'or & l'argent au vrai bonheur de la vie. 
1669. Cependant, pour ne pas répéter ce qui fe trouve dans un grand nombre de 
Idée qu'il don- Jivres', il fe réduit à cette obfervation fur la Perfe ; » aa n'y a peut-être 
SE » point de Pays au monde où les anciennes coutumes fe foient fi bien con- 
modernes. » fervées. On eft furpris d'y retrouver les loix & les ufages du tems de Da- 
» rius & de Xerxes, & les Perfans d'aujourd'hui preique femblables aux 
“ Perfes d'Herodote & de Xenophon : preuve certaine de l'excellence de 
» leurs loix & de la fagelle du Gouvernement, qui a cette reflemblance avec 
» celui de l'ancienne Égypte, où pendant plufeurs milliers d'années il n’é- 
» toit arrivé, fuivant le témoignage de Platon , nul changement confidéra- 
» ble dans les loix fondamentales & dans les ufages (2 3). 

i fe rend à Pour fortir de Perfe, Carré s’embarqua au Port de Bander-Abaffy , le meil- 
A F4 Jeur & le plus commode de cette Région. 11 remonta l'Euphrate jufqu'à Baf- 
fora, ville célébre d'Arabie, où 1l fut témoin d’une partie de la révolution 
qui rendit les Turcs maitres de cette Place. Elle avoit été de tout tems fous 
la putffance des Arabes, quoique le Sophi de Perfe & le Grand-Seigneur euf- 
fent cherché comme à l'envie l'occafion de sy établir, Sa fituation fur l'Eu- 
phrate , qui la rend importante pour le Commerce des marchandifes de l'O- 
Révolution de rient à promettoit beaucoup d’avantages au premier de ces deux Monarques 
A qui l’emporteroit par la force ou l’adreffe. Ce fuccès étoit réfervé aux Turcs. 
Après avoir chafle par leurs intrigues, Huffein ; Prince Arabe, qu'ils obli- 
gerent de chercher une retraite à la Cour du Mogol , ils n'employerent pas 
moins heureufement les armes contre un autre Prince de la même nation, 
qui avoit fuccédé à Huflein, & qui fe vit dans la néceflité d’aller mendier 

un afile auprès du même Sevagy dont on a raconté l’Hiftoire (24). 
Pendant cette guerre, Carré fe trouvoit dans Bafora , ou fur fon Vaifleau. 
Il fervit à fauver tous les Chrétiens de la ville (25) ; & fes fervices s’étendi- 
rent jufqu'aux Marchands Indiens, qui tranfporterent, pendant la nuit, fur 
fon Bâtiment , ce qu’ils avoient de plus précieux. Mais l'armée Otromane s’é- 
tant avancée, & le tumulte croiffant dans la ville, qui n’étoit pas ravagée 
avec moins de fureur par les foldats Arabes, qu’elle ne s’attendoit à l’être 
bien-tôt par les Turcs ; l’Auteur, pour s’épargner la vüe de tant de malheurs, 
auxquels 1l ne pouvoit apporter qu'un foible foulagement, leva l'ancre & fic 

., | voile versliflede Ce | 

mpondedus IL ajoute que les Arabes ayant maffacré tous les Turcs qui fe trouverenc 
général Turc, dans Baflora , & les ayant même fait périr au milieu des tourmens (26) , on 
ne pouvait attendre de la rage du Vainqueur qu’une défolation entiere pour 
cette malheureufe Place. Cependant le Bacha de Babylone , qui commandoit 
l'Armée Ottomane, facrifia F, yangeance à l’intérèt, Il fut averti que le tems- 
- du négoce approchoit pour cette année , & que les Marchands étrangers s’e- 
voient arrêtés dans les Ifles voifines , pour attendre quel feroit le fort de la 
Place. Une fage politique lui fr concevoir qu'il ne falloit pas les effrayer. 11 
feignit d'ignorer tout ce qui devoit exciter fa colete ; & contre l'ufage des 


(23) Pages 103 & fuiv. (25) Ibid. p. 126. 
(24) Le récit de cet événement eft exa& (26) Page 127. 
dans la Relation de Carré. 
Turcs, 


DEUS AVIO: Y. À C'EUS. MLiyiiLE. 5 


Turcs, il n’employa fes forces qu'à rétablir la paix. Il fit porter les Enfeignes 
blanches dans Baflora. Des Herauts-d’armes publierent en fon nom, dans {ss 
Places de la ville & dans les villages voifins , que loin de nuire aux Habi- 
tans, il venoit les délivrer de la tirannie de leurs anciens Maîtres & relever 
leurs privileges fous la protection du Grand-Seigneur, [1 dépècha des Couriers 
dans tous les lieux où les Marchands s’étoient retirés, pour les inviter au 
Commerce & leur promettre toutes fortes de faveurs & de libertés. Cette con- 
duite, qui mérite d’être obfervée dans un Général Turc, eut le fuccès qu'il 
s’en étoit promis (27) ; & Baflora ne trouva que de l'avantage dans la révolu- 
&lon de fon Gouvernement. 

Carré fut informé de l'heureufe fin du Siege, dans l’Ifle de Garack , où les 
ordres du Bacha furent portés aufli, & l’engagerenr, comme divers autres 
Marchands , à retourner à Baflora , dans la crainte de choquer les Turcs , dont 
la protection étoit fouvent néceffaire à la Compagnie. Mais, pendant le féjoux 
qu'il avoit fait dans l’Ifle de Garack , il s’étoit procuré des lumieres intéref- 
fantes , & fur l'intérieur de l’Ifle , & fur la fameufe pêche des Perles. 

L'Ifle de Garack , une des plus confidérables du Golfe Perfique , eft égale- 
ment éloignée des Côtes de Perfe & d'Arabie. Sa fituation eft dix lieues au- 
deflus de l'embouchure de l'Euphrate. Elle regarde au Nord, la ville de Ber- 
derrich ; &, vers le midi, l’Ifle Le Baharem , où fe pèchent les plus belles Per- 
les de lorient. Le Golfe Perfique étant autrefois partagé entre plufeurs pe- 
tits Souverains, l’Ifle de Garack appartenoit alors aux Juifs. On voit encore 
les ruines de leur ville , qui devoit être grande & belle , à juger par quel- 
ques monumens que le rems & la guerre ont épargnés. 

La Synagogue , bâtie en forme de Pyramide , fert aujourd’hui de Mof- 
quée aux Mahomérans. Mais les bords & les Jfles du Golfe ont fouffert de 
grandes révolutions. Les Portugais, pendant qu'ils étoient Maïtres d'Ormuz ; 
avoient réduit tous ces petits Etats fous leur puiffance : le Roi de Perfe, 
Chack Abbas, les en chaffa par la force des armes. Cette révolution fut la 
derniere. Les Ifles , habitées aujourd'hui par des Arabes , n’offrent plus que les 
cadavres de leurs villes, & quelques veftiges de leur ancienne grandeur (28). 

Au lieu d’une ville fuperbe , on ne voit plus, dans l’Ifle de Garack , qu'une 
bourgade compofée de fes ruines. Elle eft firuée fur un côteau , d’où la vüe 
feroit fort agréable, fi le terrain de l'Ifle n’étoit pas fec , pierreux & brûlé 
par les ardeurs du foleil. Quelques troncs d'énorme groffeur , & quantité de 
racines que la force des hommes ne peut arracher , rendent témoignage qu'il y 
avoit anciennement des bois; mais il n’y refle que du côté de lorient quel- 
ques bocages aflez frais, & quelques palmiers, plus propres, fuivant les ter- 
mes de l’Auteur , à fervir de modéle pour en un lieu mêlé d'horreur 
& d'agrément , qu’à fervir à la commodité des Infulaires. Carré prit plaifir à 
remarquer les traces de Pancienne ville, & un bel Aqueduc de pierre de tail- 
le qui la traverfoit ; témoignage fenfible de la puiffance de fes anciens Rois, 

Cette Ifle feroit peu importante au Commerce , s’il ne fe trouvoit des Per- 
les fur fes Côtes. Elle en fournit à toutes les parties de l’Afie , elle en fait 
pe en Europe; & les connoiffeurs conviennent qu'il y en a peu d’aufli 

elles. 


(27) Ibidem. (28) Ibid, p, 132 & fuivantes, 
Tome IX. “E B 


ue Ce ess 


CARRE" 


1669. 


Rétabliffensenct 
du Commerce À 
Baflora. 


Motifs qui obli- 
gent Carré d'y 
retournere 


Defcription de 
l'Ifle de Garack 
& de la l'êche 
des l’erless 


Bourkade de 
Gatack , qui % 
fuccédé à l'at:- 
cienne ville, 


Belles Perles 
de Garacg, 


a 
CARRE: 
1669. 
Maniere dont 
elles fe pêchente 


Ce qu'on trou 
ve avec les ler- 
1ÈSe 


Carré eft ren- 
voyé en France. 


Motifs dou- 
teux de cet or- 
ÊTE 


10 HIISVIRO/ IR E GE N'E) RPANLIE 


La pêche des Perles, dans l’Ifle de Garack , commence au mois d'Avril, & 
dure É mois entiers. 

Aufli-tôt que la faifon eft arrivée , les principaux Arabes achetent des Gou- 
vérneurs , pour une fomme d'argent , la permiflion de pêcher. Il fe trouve des 
Marchands, qui employent jufqu'à vingt & trente Barques. Carré fe procura 
plufieurs fois le fpectacle de leur induftrie & de leur travail. Ces Barques font 
fort petites. Elles n’ont que trois hommes; deux pour les conduire. Le troi- 
fiéme eft le Plongeur , qui courant tout le rifque a la plus grande part au pro- 
fr. Lorfqu'ils font arrives fur un fond de dix à douze brafles, ils jettent leurs 
ancres. Le Plongeur fe pend au cou un petit panier , qui lui fert à mettre les 
nacres. On lui paffe fous les bras & on lui attache au milieu du corps une 
corde de longueur égale à la profondeur de l’eau. Il s’afied fur une pierre, 
qui pefe environ cinquante livres , attachée à une autre corde de même lon- 
oueur , qu'il ferre avec les deux mains, pour fe foutenir & ne la pas quitter 
lorfqu’elle tombe avec toute la violence que lui donne fon poids. Il prend 
foin d’arrèter le cours de fa refpiration par le nez , avec une forte de 
lunette qui le lui ferre. Dans cet étar , les deux autres hommes le laïffent com- 
ber dans la mer, avec la pierre fur laquelle 1l eft aflis , & qui le porte rapide- 
meut au fond. Ils retirent aufi-tôt la pierre ; & le Plongeur demeure au fond 
de l’eau , pour y ramafler toutes les nacres qui fe trouvent fous fa main. Il les 
met dans le panier, à mefure qu’elles fe préfentent ; fans avoir le tems de 
faire un grand, choix , qui feroit d’ailleurs affez difficile, parce qu’elles n’ont 
aucune marque à laquelle on puifle diftinguer celles qui contiennent des Per- 
les. La refpiration lui manque bientôt : il tire une corde , qui fert de fignal 
à fes compagnons; & revenant en haut dans l'état qu'on peut s’imaginer, il 
y refpire quelques momens. On lui fait recommencer le mème exerci- 
ce ; & toute la journée fe paffe à monter & à defcendre. Cette farigue épuife 
rot ou tard les Plongeurs les plus robuftes. Il s'en trouve néanmoins qui réfi£- 
tent long-tems ; mais le nombre en eft petit : au lieu qu’il eft fort ordinaire de 
les voir périr dès les premieres épreuves. 

C’eft le hafard qui fait trouver des perles dans les nacres. Cependant on eft 
toujours fur de tirer pour fruit du travail, une huitre d’excellent goût, & 
quantité de beaux coquillages, qui feroient l'ornement de nos plus riches: 
cabinets. 

Après le retour de Carré à Surate, M. Caron, qui vouloit envoyer en. 
France des nouvelles de la Compagnie , pour ne rien Lie fans l'agrément du 
Müiniftre & fans la participation des Directeurs, lui propofa de remonter en 
mer pour cette courfe. Il n’avoit perfonne auprès de lui , qui eût plus de part à 
fa confiance , & qui connût mieux les affaires (19). D'ailleurs 1l s'imagina que 
M. Colbert ayant lui-même envoyé l'auteur en Orient, le reverroit plus vo- 
lontiers que tout autre : & peut-être aufñli qu'ayant des vües particulieres d'in- 
térèt , qui avoient déja fait naître quelques foupçons , il étoit bien aïfe d'éloi- 
gner un François intelligent & fidele. Si ce dernier motif entra dans fa réfolu- 
tion , Carré n’en eut pas d'autre aufli pour entreprendre le voyage. Il vou- 
loit découvrir, dit-il, le caractere de ce Hollandois » à ceux qui le connoif- 


(29) Ibidem. p. 140: 


DES V:0 Y À G:E:S. ML rv II. rt 
» fant mal, pouvoient s’y être trompés , comme 1l déclare qu'il s’y étoit trom. EX me 
» pé lui-même; & s'il ne pouvoit faire pafler en d’autres mains un emploi 1660. 
qu'il lui voyoit mal exercer , il fe propofoit du moins de donner fur fa 
# conduite des avis qu'il croyoit néceflaires à l'utilité du Commerce & de 
#» la Compagnie (30). 

Il partit de Surate le 21 de Février 1671, fur un vaifleau Anglois qui  Carréprend fa 
faifoit voile à Bander-Abaf]y (31), d’où il prit fon chemin par terre jufqu’au REA Ari 
bord de la Méditerranée. Ses obfervations en Perfe, en Arabie , en Syrie, . Remarque fw 
& dans d’autres lieux qu'il eut à traverfer , n’ont rien d’affez remarquable pour fon Jouraal, 
mériter d’être recueillies entre les Relations mêmes qui regardent ces Ré- 
gions , & qui appartiennent aux Voyages par terre. A plus forte raifon ne doi- 
vent-elles rien changer ici à l’ordre qu'on s’eft propofé. Leur plus heureux fort 
fera de reparoître à la fuite , dans quelqu’une de nos defcriptions. Mais, en 
faveur de la fingularité, je n''arrète un moment à la rencontre que Carré, 
voyageant à cheval , fit dans un défert d'Arabie. 

Il s’étoit pourvu , en Perfe, d'un guide Arabe , nommé Agi-Haffem , dont Avantute ex 
on lui avoit garanti le courage & la fidélité. Un jour , que la difette d’eau, eu fie 
ou plutôt l’infeétion que les Sauterelles avoient répandue dans tous les puits ; 
qui fe trouvent fut la route, les avoient réduits pour unique reffource à une 
petite provifion d’eau fraîche qu'ils portoient dans des outres , 1ls appercurent, 

à quatre cens pas d’une colline , un Cavalier bien monté qui venoit vers eux à 
toute bride. Ils s’arrêterent avec quelque défiance, dans un lieu rempli de 
brigands. Ils le coucherent en joue ; Carré armé de fon fufil, & l’Arabe de 
{on arc. Le Cavalier retint fon cheval , & leur cria, en langue Turque, qu'il 
ne penfoit point à les infulter, En leur tenant ce difcours , il reculoit fur fes 
traces , pour fe mettre hors de la portée du fufil, qui lui écoit fufpet. Lorf- 

u'il fe crut en füreté, il fit un figne de la main; & baiffant la pointe de fa 
lance , 1l fit entendre aux deux Etrangers qu'il defiroit de leur parler. 

Agi-Haflem ne balança point à s'approcher de lui. Carré les laiffa un mo- 
ment enfemble, Après quelques mots d’explicarion , le Cavalier s'étant afluré à 
qu'il n’avoit rien à craindre , defcendit de cheval, & la converfation devint 
commune ; mais les complimens ne furent pas longs. Il étoit fi plein de fon 
malheur , qu'il ne pouvoit parler d’autre chofe. J'ai, leur dit-il, derriere cette 
colline , une grofle compagnie de gens que j'amene d'Alep. Avancez ; vous 
allez être témoins de notre funefte fituation , & peut-ètre aiderez-vous à 
notre falut. 

Carré & fon guide monterent la colline. Il découvrirent bien-tôt la cara- 
vane , compofée d’une vingtaine de valets , & d’environ cent chameaux, qui 
fervoient à porter deux cens filles, âgées de douze à quinze ans. Elles étoient 
dans un état , dont la feule vüe infpiroit la pitié ; couchées par terre, la plà- 
part fort belles , mais les yeux baignés de larmes & le defefpoir peint fur leurs 
yifages. Les unes jettoient des cris pitoyables , d’autres s’arrachoient les” 
£heveux. 

# Jamais de ma vie, dit l’Auteur , je ne ferai auffi touché que je le fus de 
» ce fpeétacle ; & quoique j'entrevifle une partie de la vérité, je demandai 


(3e) Page x41, Voy. la Relation de la Haie, au Tom. VIIL. (31) Page 145. 
; Bi 


[& 


2 HISTOIRE GENERALE 


au Cavalier Turc qui étoient ces miférables filles, & d’où venoient leurs 
lamentations ? Il me répondit, en Italien , que je voyois fa ruine entiere ; 
u'il étoit un homme perdu , & plus defefpéré cent fois que toutes ces fil- 
les enfemble. Il y a dix ans , ajouta-t-il , que je les éleve dans Alep ;, avec des 
foins & des peines infinies, après les avoir achetées bien cher. C’eft ce 
que j'ai pü raflembler de plus beau en Grece, en Georgie, en Armenie ; & 
dans le tems que je les conduis pour les vendre , à Bagdad , où la Perfe, 
l'Arabie & le Pays du Mogol s’en fourniflent , j'ai le malheur de les voir 
périr faute d’eau ; pour avoir pris le chemin du défert , comme le plus für. 
» Ce récit m'infpira une égale horreur pour fa perfonne & pour fa profef- 
fion. Cependant je feignis d’autres fentimens , pour l’engager à nous appren- 
dre le refte de fon avanture. Il continua librement ; & nous montrant des 
fofles, qui venoient d’être comblées ; j'ai déja fait enterrer, nous ditl , 
plus de vingt de ces filles, & dix Eunuques, qui font morts. pour avoir bi 
de l’eau des puits. C’eft un poifon mortel pour les hommes & les bêtes. A 
peine mème y trouve-t-on de l'eau ; ce ne font que des Sauterelles mortes , 
dont l'odeur feule eft capable de tout infecter. Nous fommes réduits à vi- 
vre du lait des chameaux femelles; & f l’eau continue de nous manquer , 
il faut n''attendre à laifler dans ce défert la moitié de mes. efpérances. 
» Pendant que je déteftois au fond du cœur la barbarie de cer infime Mar- 
chand , la compañlion dont j'étois rempli pour tant de malheureufes filles 
me tiroit les larmes des yeux. Mais je me crus prèt à mourir de faififlemene 
& de douleur, lorfque j'en vis neuf ou dix qui touchoient à leur fin, & 
que j'apperçus fur les plus beaux vifages du monde les dernieres gtimaces 
e la mort. 
# Je m'approchai d’une d’entrelles , qui alloit expirer ; & coupant la corde 
qui attachoit nos outres, je me hâtois de lui offrir à boire. Mon guide 
Arabe devint furieux. Je compris, par l'excès auquel il s’emporta, com- 
bien ces Peuples ont de férocité dans les mœurs. Il prit fon arc, & d’un 
coup de fléche il tua la jeune fille que je voulois fecourir. Enfuite il jura 
oui craiteroit de même toutes les autres, fi je continuois de leur donner 
de Peau. Ne vois-tu pas, me dit-il, d’un ton brutal, que fi tu prodigues 
le peu d’eau qui nous refte , nous ferons bientôt réduits à la même extrè- 
mité ? Sçais-tu que d'ici à vingt lieues il n’y en a pas une goutte quine foit 
empoifonnée par les Sauterelles pourries ? En me tenant ce difcours , il fer- 
moit les outres & les attachoit au cheval, avec une ation fi violente & 
tant de fureur dans les yeux, que la moindre réfiftance leur rendu capa- 
ble de m'attaquer moi-même. 
» Cependant il confeilla, au Marchand Turc, d'envoyer quelques-uns 
de fes gens , avec des chameaux , dans les marais de Taha , qui ne devoient 
pas être fort éloignés , & dans lefquels il fe trouve des eaux vives qui 
pouvoient avoir été garanties de la corruption. Mais la crainte que les 
Arabes de cette ville ne vinffent enlever ce qui lui reftoit de fa marchan- 
dife lempèchoit de prendre ce parti, & nous le laiämes dans une irré- 
folution Au nous ne vimes pas la fin. 
» Je ne dirai rien des cris que j’entendis jetter à tant de victimes inno- 
centes, lorfque nous voyant partir, elles perdirent l'efpérance qu’elles 


D'ELS VO Y À G ES. "Etriva il 13 
avoient eue, pendant quelques inftans, de trouver du foulagement à la 
foif qui les confumoit. Ce fouvenir m'afilige encore. Agi-Hatlem en prit 
» une, qu'il mit en croupe derriere lui; dans le deffein , me dit-il, de la 
» donner à fes femmes. En effèt l'ayant tranfportée jufqu'’aux Fauxbourgs 
d’Alep , il l'y mit en dépôt, pour la prendre à fon retour. 

Carré , s'étant rendu fort heureufement à Saïde , trouva dans ce Port un 
Vaifleau François , dont le Capitaine fe nommoit Coulon , qui le rendit le 
9 d'Octobre à Marfeille (32). 

11 fe loue beaucoup de l'accueil qu'it reçut à la Cour , & de l'honneur qu'il 
eut d'entretenir fouvent le Roi, des avantures & des obfervarions de fon 
voyage. Mais il fait entendre que la reconnoïflance de M. Colbert n'égala pas 
fes fervices & répondit mal à fon attente. 

Cependant ayant reçu ordre, peu de tems après , de retourner par terre en 
Orient , il accepta cette nouvelle commiilion , qui le conduifit dans différentes 
Cours des Indes. Le fecond tome de fon Ouvrage eft annoncé, à la fin du pre- 
mier , comme une relation de ce fecond voyage ; mais 1l femble que l’Au- 
teur s'y foit oublié lui-même , pour n’entretenir fes Lecteurs que d’événe- 
mens étrangers à fon fujet , & de quelques Hiftoires galantes qui méritent peu 
d'attention. Il n’explique pas même l’objet de fa commiflion ; & fi l’on excepte 
quelques circonftances des Conquèêtes de Sevagy , qu'il fait regarder comme 
un Heros du premier ordre, & quelques remarques fur le Siége de Saint- 
Thomé , qui fervent à vérifier l'expédition de M. de la Haye (33), ce Tome ne 


e 
Êa 


Ÿ 


LI 


contient rien dont on doive regreter ici la fuppreflion. 


(32) Ibid. p. 405. 

(33) Voyez la Relation de fon Voyage, au 
Fome VIII. Carré raconte que ce fut à Seva- 
gy , que les François eurent l'obligation de 
la levée du Siege. Ce Conquérant ayañt at- 
taqué le Roi de Golkonde, le força de rap- 
peller foixante mille tommes qu'il avoit de- 
vant Saint-Thomé, Tome Il. p. 81. 

A l’occafion de Sevagy, l'Auteur raconte un 
trait de jaloufie fans exemple , qui arriva en 
1672, tandis qu'il étoit à Donguery. Abdel- 
kam , un des principaux Seigneurs de Vifa- 
pour, & Général des Forces du Royaume, 
s'étant laflé du métier des armes , avoit pris 
le parti de fe retirer dans fon Sérail , où fes 
grandes richeffes lui avoient facilité le moien 
de raffembler deux cens des plus belles fem- 
mes du monde. Dans cette fituation , il reçut 
Fordre de reprendre le commandement d’une 
armée contre Sevagy. Lorfqu’il fe vit obligé 
de partir, fa jaloufie s’alluma fi furieufement, 
qu'elle lui infpira le plus noir de tous les def- 
feins. 11 s’enferma pendant huit jours au mi- 
lieu de fes femmes, & ce tems fut une fuite 
continuelle de fêtes & de plaifirs. Le dernier 
jour , pour s'épargner dans l’abfence toutes 
les inquiétudes de l'amour , il fit égorger à fes 


yeux fes deux cens femmes. Enfuite s'étant 
mis à la tête des troupes , il ne parut refpirer 
que le fang & le carnage. Sevagy , qui fe fai- 
foit honneur de joindre l'humanité à fes qua- 
lités héroiques , conçut tant d'horreur pour 
cet abominable meurtrier, qu'il craignit de 
fouiller fa gloire en s’expofant au fort des 
armes avec ni. I] lui fit propofer une confé- 
rence , fous prétexte d’accornmodement. Ab- 
delkam accepra l'offre. Ils devoient fe trou- 
ver tous deux fans fuite, entre les deux.ar- 
mées. Lorfqu'ils fe furent approchés l’un de 
l'autre, Sevagy tira fon poignatd , & profitant 
de la furprife de fon ennemi, il le lui enfon- 
ça dans le fein , en lui reprochant fon crime , 
& lui déclarant que celui qui avoit violé les 
loix de la nature devoit être exclus du droit 
des gens. Il fe retira aufli-tôt vers fes gens, 
qui fondirent fur l'armée de Vifapour, coni- 


CARRE, 
1671. 


Retour de Care 
réen France, 


Second voyae 
ge de lPAucuz 
aux Indes oren- 
tales, 


Jugement fur 
ce fecund Voya- 


ge. 


ternée par la mort de fon Général, & qui la : 


taillerent en pieces. Le corps d’Abdelkam fur 
porté dans la ville voifine, où Sevagy Île fit 
expofer comme un Monftre dévoué à la ma- 
lédiction publique. Cependant Carré ajoute 
qu'en 1673, faifant pat terre le Voyage de 
Surate à Saint-Thomé , & paflant par Abdel- 
pour ; dont Abdelkam avoir été Gouverneur, 


B ii 


INrRopuc- 
TION, 


Occafion du 
Voyage. 


Autre Vaiffeau 
qui joint celui 
de l'Eftra. 


Tempète hor- 
gible, 


F4 EI" SÈT" O I R E GE N ER ANVIE 


$:, it: 


V0 Fi ANGLE. 
DE LES DR À 


UOIQUE le témoignage de fincérité qu’un Voyageur rend à fes propres 

intentions , & la hardieffe même avec laquelle 1l en appelle au témoi- 
gnage d'autrui (34), ne fufhfent pas toujours pour exciter une confiance ab- 
ue ces deux motifs ne font pas fans force , lorfqu'ils fe trouvent foute- 
nus par une narration fimple & judicieufe, qui eft le caractere ordinaire de la 
vérité. L’Eftra fe donnant pour un Avanturier , qui entreprit le voyage des 
Indes dans l'unique vüe de fatisfaire fa curiofité pe de longs voyages, n’a que 
ces trois avantages à faire valoir pour accrediter fon récit. Mais le rapport de 
{es avantures , avec des faits déja connus , en eft un autre, dont il aura l’obli- 
gation au nouvel ordre de ce Recueil, & qui fera fenfible pour ceux qui au- 
ront lù les Relations précédentes. 

Il forma le deflein de fon voyage en 1671 , à l’occafñon du départ de M. 
Blot , qui alloit exercer à Surate la Commiflion de Directeur du Commerce, 
pour la Compagnie des Indes. Son embarquement fe fit au Port-Louis , le 
4 de Mars, fur le Sars Jean-Baptifle , armé de trente-fix pieces de canon, en 
marchandife & en guerre , & commandé par le Capitaine Herpin. L'Equipa- 

e croit de deux cens cinquante hommes, tous jeunes & réfolus ; détail au- 
quel l’Auteur ne s'arrête , que pour faire juger quel auroir été le regret public, 
{1 cette belle jeuneffe eût péri à la vüe du Port , comme elle en fut menacée. 
Le Vaiffeau ayant mouillé le mème jour dans la rade de Goa , y vit ‘bien-tôt 
arriver un grand Bâtiment , nommé /e Soleil d'Orient, qui portoit M. Gueyton, 
autre Directeur de la Compagnie, & Député vers le Grand-Mogol au nom 
du Roi, avec un équipage de trois cens hommes , & foixante pieces d’artille- 
rie. Il étoit commandé par M. de Labreda, Ces deux Navires avoient ordre 
de faire voile enfemble , & n’attendoient qu'un vent favorable , qui fe leva 
le fept. Mais à peine étoient-ils fortis de la rade, qu’ils efluyerent une tem- 
pète fi violente , que pendant crois jours les mâts les plus forts du Soleil de 
l'Orient ne purent foutenir l’impétuofité des vents & des flots. Il les perdit 


il vit au Palais un grand nombre d'ouvriers , 
occupés à tailler des pierres qui devoient fer- 
vir au Maufolée d’Abdelkam. L'épitaphe 
étoit déja faite. IL fut furpris d'y lire, non- 
feulement le récit de fa mort, mais encore 
la malheureufe cataftrophe des deux cens 


(34) Préface. L'ouvrage porte pour Titre, 
Relation où Journal d'un Voyage nouvelle- 
ment fait aux Indes orientales , contenant les 


femmes que ce Monftre avoit facrifiées à fa 
jaloufie. Il auroit dû nous dire auffi quel ju- 
gement l'Epitaphe en portoit , & files amis 
du Mort lui en faifoient une vertu. Towe IL 
pages 8 Gr fuivantes, 


Etabliffemens de plufeurs Nations , &c. 2#- 
12, à Paris, chez Etienne Michallec, 1677: 


DES, VIO/VUANGLELSA Lx v. LT I, 14 

tous avec un défordre fi extraordinaire , que le Capitaine defefpéré de fon TE 
malheur, & fe voyant prèt à périr, fans recevoir aucun fecours du Saint Jean- , ou : É 
Baptifte , dont il ne remarquoit pas que le péril étoit égal au fien , tourna fa 

fureur contre ce Vaifleau , & voulut lui lâcher fa bordée pour le couler à 

fond. Mais Gueyton , & quelques Peres Capucins qui lui fervoient d’Aumé- 

niets , adoucirent ce tranfport & lui firent tourner fes vœux vers le Ciel. Les 

deux Navires n’eurent plus d'autre reflource que de fe foulager d’une partie 

de leur charge , qui fut jettée dans la mer , & de s’abandonner à leur deftinée. 
Cependant le calme revint a la fin du troifiéme jour. Il s’éleva , pendant la 

nuit, un brouillard épais, qui fit perdre de vüe le Soleil d'Orient. Herpin 

conclut qu’au lieu de le chercher il devoit profiter de la Mouflon , qui étoir 

déja fort avancée. Il prit la route du Cap-Verd, où 1l arriva le 16 de Mai. 

Suivant la fuppuration des Pilotes , 1l avoit fait neuf cens lieues depuis le Port- 

Louis (35). 

La fuite de fa navigation fut plus heureufe, & parut mème agréable à l'Ef- dede la 
tra , qui n'ayant jamais fait de long voyage fur mer , trouva beaucoup d'amu- oi 
fement dans la variété continuelle des objets. Les difiérens lieux où le Vaif- 
feau relâcha offrirent une matiere à fes obfervations. La pèche & la chañfe &- 
rent fucceflivement fes plaifirs (36). Mais ce qui éroit nouveau pour lui ne le 
feroit pas pour un Lecteur , qui a vu pius d’une fois la plüpart des mêmes re- 
marques dans les Voyageurs précédens. 

Il arriva le 26 d'Octobre à Surate. Le Vaifleau n’avoit perdu que huit Arrivée à 5 
hommes dans une fi longue courfe , & quelques Deferteurs qui étoient demeu- Fe? À rencoie 
rés au Cap de Bonne-Efpérance. Herpin mouilla dans la grande rade de Su- Haie, 
rate , à trois lieues de la petite rade de Sualis, où fe trouvoit alors une Flotte 
de France , compofée de huit Vaifleaux de guerre , & commandée par M. de 
la Haie (37). I flua le Pavillon François de trente-fix coups de canon, 

M. Belot s'étant fait porter à terre alla rendre fes premiers devoirs à M. de la 

Haie, qui attendant le retour de M. Caron, Directeur général , occupé alors Comproir Fram 
à former un Comptoir dans l'Ifle de Java. Il n’arriva de Bantam que le 14 de RSS Sr 
Novembre , fort fatisfait de fon voyage, & de l'eftime qu'il avoit trouvée 

bien établie , pour les François, dans l’efprit du Roi & de toute la Nation (38). 

M. Belot , après lui avoir communiqué fa Commiflion , fe retira dans Surate 

pour l'exercer. Les François avoient alors deux Comptoirs dans ce Pays; 

lun dans la ville de Surate; l’autre à Sualis , entre ceux des Anglois & des 

Hollandois , pour fervir de principal magafin à leurs marchandifes. Cepen-  Ouragan a 
dant un ouragan terrible , qui s'éleve réguliérement une fois l’année , Les obli- "uet à Surare, 
geoit de tranfporter à grands frais leurs marchandifes dans la ville. 11 dure 
quelquefois douze & quinze jours , avec des circonftances fi effrayantes , que 

tous ceux qui habitent les bords de la mer, prennent la fuite, & cherchent 

un afile dans les murs de Surate (39). Aéreré Pu 


Les Direéteurs François, Anglois & Hollandois , qui arrivoient dans les Diredeur Fran 
gois pour éviier 
une cérémoni# 
humiiance, 


… G5) Voyage de l'Eftra , page 6 & précé- Tome VIII. 

dente. (38) Ibid. page 35, 
(36) Ibid. pages 14 & [fuiv. (39) Ibid, p. 372 
(37) Voyez le voyage de cet Amiral, au . 


16 HISTOIRE GENERALE 


LEsrrx Comptoirs de leur Nation étoient obligés, en rendant leur vifite au Gou- 
1671.  Verneur de la Ville , d'obferver quelques cérémonies humiliantes , & fur-touc 
de laiffer leurs fouliers à la porte d’une grande falle, pour marcher fur des 
tapifleries de brocard d’or. Mais en 1667, un Directeur François fe déli- 
vra de cette fervitude en prenant des mules fort riches , avec lefquelles il 
ne fit pas difficulté de fouler aux pieds le fafte Indien. Les autres fuivirent 

fon exemple (40). 

Supplémentau  L’Auteur raconte, avec un détail de circonftances qui ne fe trouve pas 
ae ee lie dans Carré, comment les François fe fauverent du pillage de Sevagy , en 
Surate. 1670 , tandis que les Anglois & Hollandois ne purent garantir leurs Comptoirs. 

Il donne à Sevagy vingt mille hommes , au lieu de douze (41); & les fom- 
mes que cet 1lluftre voleur enleva , tant aux Habitans qu’à ces deux Nations , 
monterent , dit-il, à quarante millions. Dans le defordre, une Compagnie de 
fes gardes , compofce de huit cens hommes, fe préfenta devant le Comptoir 
François. M. Caron s'étoit préparé à les recevoir. Il leur demanda ce qu'ils 
defroient , & s'ils venoient de la part de Sevagy , qui avoit toujours pris la qua- 
lité d’ami des François. Quelques Gardes répondirent arrogamment qu'ils vou- 
loient fçavoir fi la loge ne contenoit que des marchandifes Françoifes. Alorsle 
Direéteur général exhorta les plus hardis d’entr'eux» à mettre le bras dans la bou- 
# che de trois canons , qu'il avoit fait bracquer fur le pas de la porte , chargés 
# chaçun de fix livres de balles. Il ajouta que les richeñles de la Compagnie 
» de France y étoient renfermées. Tous les François du Comptoir étoient 
» d’alleurs fous les armes , pendant que le Maïtre canonier tenoit d'une 
# main la méche allumée , & de l’autre un piftolet à deux coups. Une ré- 
» ponfe & une contenance fi fieres eurent le pouvoir d'arrêter des furieux. 
# Après avoir confulté quelque tems entr'eux, ils firent des excufes à M. 
» Caron, & le prierent de leur montrer du moins les loges des Anglois & 
s des Hollandois. Mais il rejetta cette demande avec mépris, en continuant 
» de fe tenir fur {a porte , un piftolet dans la main droite , & fa demie pic- 
» que à la gauche. Son refus les irtita. Dans leur retraite als tirerent un 
» coup de moufquet à la tête d’un foldat François , qui eut la curiofité de 
» les regarder par une fenêtre. Delà, s'étant répandus dañs la ville avec toute 
. » l’armée , ils y exercerent leur furie pendant huit jours (42). 

Gé L’Eftra pañla deux mois entiers à Surate , jufqu’au 26 de Décembre , que 
juQu'à l'ile de M, de la Haïe fit mettre à la voile, pour le grand voyage qu'il avoit entre- 
Ceylan. ris par l’ordre du Roi. Le Capitaine Herpin fe joignit à l'Efcadre , & fit 

L mème route jufqu'à l’Ifle de Ceylan. La conformité du récit de l’Auteur 
eft fi parfaite , dans les circonftances de cette navigation , avec celui du Jour- 
G Qgrenve de nal de la Haïe (43) que cetre remarque feule atrefte fa fidélité, Mais il quit- 
récit. ta l’Efcadre , dans la Baye de Trinquemale , pour fe rendre à Tranquebar fur 

le Phenix , qui devoit aller charger des provifions de bouche, avec deux 
1672, autres vaifleaux. Avant fon départ, il fut témoin des premieres opérations 

de l’armée Françoife , & fon récit s'accorde ençore avec la relation qu'on a 

déja lüe, 


(4o) Page 38. mais il paroît en avoir ignoré le détail. 
(41) Voyez la Relation précédente. Carré (42) lbidem , pages $5 & fuivantes. 
ps dir rien de contraire au récit de l'Eftra, (43) Voyez ce Journal, au Tome Hoi 
j [CA 


D ÉIS VOYAGES Liv. IL 1? 


Ici la fcene changea triftement pour lui , par le malheur qu’il eut de tomber, 
avec fon Vaifleau , entre les mains des Hollandoiïs. La Melliniere , qui com- 
mandoit le Phenix , fe laifla tromper par de fauffes apparences de paix & d'a- 
mirié. Il refufa de fe défendre , fous prétexte qu'il n’avoit pas recu cet ordre 
de l’Amiral. Un feul coup de canon, qu'il eût püù tirer pour avertir la Flotte , 
l'auroit délivré de quatre Navires Ennemis , qui n’auroient pü éviter eux-mê- 
mes le fort qu'ils firent efluyer au Vaifleau François (44). 

La Melliniere s'étant rendu fans réfiftance , » tous les gens de fon bord fu- 
» rent forcés , à grands coups de batôns , de defcendre dans les Chaloupes 
» Hollandoifes, où ils furent traités comme des lâches. L'Eftra, qui fe fait 
honneur d’avoir marqué plus de fermeté , n’en fut pas moins puni ; comme 
d’une autre forte de crime qui convenoit mal à fa fituation. Tous les Prifon- 
niers furent embarqués le 2 de Juillec fur un Vaiffléau Hollandois , nommé 
POfdorpr. Les Soldats & les Marelots furent mis à fond de calle, où ils étoient 
couchés fur du fel & du fable mouillé , fans aucune ouverture pour refpirer 
l'air. Leur nombre s’etoit augmenté jufqu'à cent cinquante , par la prife de 
deux autres Vaiffeaux de la Flotte Françoife. On les laifla deux fois vingt-quatre 
heures , fans autre nourriture qu'une poignée de riz. L’Auteur avoit d’abord eu 
la hardiefle de fe plaindre. Le Capitaine Hollandois , homme fort brutal , 
s'étoit emporté contre lui avec une infolence à laquelle il avoit affecté de ré- 
pondre encore plus fiérement , dans l’efpérance que les autres prifonniers pre- 
nant fon parti 1ls pourroient exécuter la réfolution qu’ils avoient formés de 
£e rendre maîtres du Navire. Mais il n’auroit trouvé dans aucun d’eux aflez de 
courage pour le feconder (45). 

L'état auquel 1l fe voyoit réduit lui fit craindre d’être traité , avec les Com- 
pagnons de fa mifere , comme les Hollandoiïs avoient traité leurs prifonniers 
Portugais après la prife de Cochin. Iis les avoient embarqués , fous promefle 
de les conduire dans une Ifle ,; où ils devoient leur fournir en abondance 
tout ce qui leur feroit néceflaire pour s’y établir & la peupler. Mais après s’e- 
tre éloignés du rivage , ils les avoient fait couler à fond par de faux fabords 
qu'ils avoient pratiqués dans leurs Navires (46). L’Eftra fe, préparoit à la mort, 
& la defiroit même , pour être bien-tôt délivré d’une chaleur & d’une puan- 
teur infupportables. Déja quelques-uns de fes Compagnons étoient morts com- 
me enragés , en écumant par le nez & par la bouche. Le defefpoir infpira 
aux autrés un moyen de fe faire entendre. Ils crierent tous que fi l'air leur 
évoit refufe plus long-tems , ils alloient ouvrir le Vaifleau pour couler à fond. 
Cette menace força les Hollandois d'ouvrir une Ecoutille , & de leur jetter 
des cordes pour retirer les morts. Tel fut l'unique fecours qu'ils reçurent juf- 
qu'au Port de Negapatan (47). 

On les fit débarquer dans ce Port , où ils furent logés dans une ancienne 
Eglife , à demi découverte & ruinée, qui avoit été dédiée à Saint Thomas, par 
les Portugais , mais que les Hollandois faifoienr fervir d'Ecurie & de Magafin. 
Ils y furent traités avec moins de rigueur ; mais ce changement ne les empè- 
cha point de chercher les moyens de s'échapper. L’Eftra éroit veillé plus foi 


(44) Pages 142 & fuivantes (46) Pages 148 & fuivantes. 
(45) Page 140. (47) Ibid, p. 123. 
Tome IX. C 


TT à 
L'ESTRA: 
1672. 

Il cft pris par 
les Hollandopis. 


Les François 
de fon Vaifleau 
font punis de 
leur lächeté. 


Comiment ils 
font traités pas 
les Hollandoïs, 


Exemple de 
cruauté dans les 
Hollandois, 


Les Prifonniers 
font conduits à 
Nagapatan, 


L'EsTRA. 
1672, 


Deux François 
font condamnés 
au fupplices 


Hiftoire d'un 
Gentilhomme 
Breton, 


18 HAS D, Or TR E JGLENNE RAIDE 


gneufement que tous les autres. Quelques-uns trouverent le moyen de fortir 
par un vieux tombeau. Les Gardes s'en apperçurent & fermerent bien-tôt 
cette voye. 

Il y avoit dans cette troupe de malheureux , deux foldats François (48) 
qui étoient depuis dix ans au fervice des Hollandois dans les Indes Orienta- 
les. L'un étoit de Saint Denis, en France , & l’autre de Bretagne. Ils avoient 
demandé fouvent leur congé , au Géneral Riclof, fans avoir pu l'obtenir : ce 
qui leur avoit fur prendre le parti de fe fauver dans le Phenix, où le Capitai- 
ne les avoit reçus à Tranquebar. Mais ayant été reconnus après la prife de ce 
Navire , & quelques jours après leur arrivée à Negapatan , 1ls furent conduits. 
au Géneral Riclof, qui les condamna tous deux au dernier fupplice. L’Eftra 
s'étoit lié affez particuliérement avec eux, pour être vivement touché de leur 
mort. Il avoit reconnu du mérite au Breton ; &, dans la familiarité de leur 
amitié , 1] avoit appris de lui les avantures qui l’avoient amené aux Indes (49). 

C'étoit un homme de vingt-huit ans , d’une taille bien prife , les yeux vifs, 
pleins de feu , & qui marquoient beaucoup d’efprit. Ses longs Voyages lui 
avoient bruülé le teint , fans avoir altéré la beauté de fes traits. Il avoit la phy- 
fionomie noble , du courage & de la politeffe. Enfin toutes fes manieres ne 
démentoient pas fa naiflance , qui étoit d’une Maifon connue. Il avoit été defti- 
né à l'Eclife , en qualité de cadet , par un Pere qui rapportoit tout à l’établifle- 
ment de fon aine. Cependant on n’avoit rien négligé pour fon éducation; 
mais étant devenu amoureux d’une jeune perfonne , à laquelle 1l infpira les 
mêmes fentimens pour lui , il ruina les projets de fon Pere en reprenant l'épée; 
& bien-tôt, en la tirant trop heureufement contre un Rival, qui perdit la vie 
par fes mains. Il prit la fuite avec le mème bonheur , accompagné de fa Maï- 
telle , qui lui fit le facrifice de fa fortune. Un Navire Hollandois , dans lequel 
ils trouverent un afile , les conduifit à Amfterdam. Mais n'ayant pü fe réconci- 
lier avec leur famille & fe trouvant fans fecours , ils fe virent dans la néceflité 
d'accepter l'offre qu'on leur fit de les mener aux Indes & de les y faire fubfifter 
avec honneur. Le jeune Avanturier jugea , dans la fuite, que ce deffein leur 
avoit été infpiré par l’ordre de leurs Parens, pour les éloigner de l'Europe & 
faire oublier leur faute. Ils partirent avec un Capitaine Hollandois , qui devoit 
les conduire à Batavia. Dans le cours du voyage, cet Officier prit des fenti- 
mens fi paflionnés pour la jeune Bretonne , que pr fe délivrer de fes importu- 
nités , & pour épargner à fon mari les inquiétudes de la jaloufie , elle fut obli- 
gée de feindre une maladie continuelle. Mais cette rufe lui fervit d'autant 
moins , qu'elle rendoit fon mari tranquille fur le danger. Le Capitaine prit un 
prétexte pour mouiller à la rade de Sualis, & propofa au jeune François de le 
loger , avec fa femme, chez un Marchand Hoillandois de fes amis , qui étoit 
établi à Surate. Elle fe lia dans cette ville-avec une jeune Portugaife , qui 
après la mort de fon mari attendoir une occafon pour fe rendre à Goa. Ce 
fut fur cette liaifon , que le Capitaine Hollandoïis forma le plan d’un arufice 
qui lui réuflit. Il propofa au jeune Breton de faire une courfe jufqu'à Nega- 
patan , où il lui fit envifager des avantages qui le rendroient indépendant du 


(48) Carré fair le même récir, avec peu de différence, 
(49) Pages 145 & fuivantes. 


Das VOTAGCES ITA v TE 19 


fecouts d'autrui. C’étoit allez pour le déterminer aux plus difficiles entreprifes. FETE 


I prit la réfolution de partir ; & peu de jours avant fon embarquement 11 de- 
couvrit fes efpérances à fa femme , pour la confoler d’une féparation qui de- 
voit durer peu & tourner à leur bonheur commun. Elle conçur ce qu’elle 
avoit à craindre de fon éloignement ; & fes pleurs ne pouvant Parrérer, elle 
prit le parti de lui découvrir la pailion du Capitaine. Mais loin d’être refroidi 
par cette confidence ; il la regarda comme une invention de l'amour , pour lui 
faire abandonner fon projet. Il s’embarqua comme à la dérobée. D'un autre 
côté , le Capitaine Hollandois avoit affecté du zéle pour la Portugufe. Il s'é- 
toit engagé à lui procurer les commodités qu’elle cherchoit pour fon départ. 
Le pañfage d’un Vaifleau , qui devoit relâcher à Goa, favorifant fes perfides in- 
tentions , il attendit fi tard à l’en avertir, que dans la diligence qu’elle fut 
obligée d'apporter à fes préparatifs , pour ne pas manquer loccafion , elle s’em- 
barqua aufli fans avoir Ée fes adieux à la jeune Françoife. Il fut aifé au Capi- 
taine de donner la plus noire de toutes les couleurs à ces deux événemens. If 
répréfenta le départ du Mari & de la Portugaife comme une fuite concertée, 
qui ne laifloit aucun doute de leur amour mutuel. Cette fable eut tant de 
vraifemblance pour la malheureufe Bretonne , que réfiftant aufli peu aux em- 
barras de fa fituation qu'aux tourmens de la jaloufie , elle tomba dañs une 
maladie mortelle. Le Capitaine Hollandois prit foin d'elle fans aucune affe&a- 
tion. Il feignit mème d’être guéri de l'amour , & de ne donner fes foins qu’à 
la pitié. Enfin , prenant prétexte de fes affaires , pour hâter fon départ , il lui 
offrit , dans la foiblefle où elle étroit encore , de la conduire à Batavia , fuivant 
fes premieres vües , & de lui procurer dans cette ville les fecours qu'elle s’en 
étoit promis en quittant la Hollande. La néceñlité l’obligea d’accepter cette of- 
fre. Elle porta fa langueur à Batavia , où le Capitaine, après l'avoir fait trai- 


ter long-tems dans fa Maifon , eut l’indignité de la mettre à l'Hôpital , lorf- 
qu'il fut obligé de retourner en Europe. L’Eftra la vit dans cet excès d’infor- 


tune , & lui fit le récit des avantures & de la mort de fon Mari (so). 

Il avoit appris de lui-même que s'étant embarqué à Sualis, fur la foi du 
Capitaine »avec une recrue de cinquante foldats , dont il croyoit avoir la con- 
duite , 1l avoit bien-tôt reconnu que les Matelots & les Soldats n’avoient or- 
dre de lui obéir qu’en apparence. Il avoit regretté alors d’avoir pris fi peu dé 
confiance aux avis de fa femme; & fon defefpoir auroit éclaté , fi les vérita- 
bles Officiers du Vaifleau ne lui euffent ôté la liberté de rien entreprendre. Il 
navoit pu étoufer fes plaintes devant le Gouverneur de Negapatan : mais cet 
Officier , aufli barbare que celui qui l’avoit trahi, lui avoit répondu qu’étant 
venu aux Indes pour fervir la République , il devoit commencer par faire le 
devoir d’un bon foldat, & fe rendre digne des emplois & de la récompenfe 
qu'on lui avoit fait efpérer ; qu'il lui donnoit deux ans , pour faire connoitré 
fon zéle & fa fidélité; & qu’on auroit égard enfuite aux fervices qu'il auroit 


. . . [e) . VAS 12 
rendus. Après l'expiration de ce terme ; il avoit demandé fon congé au même 
Gouverneur , & la permiflion de retourner à Surate ou en Hollande. Mais, 
{e voyant remis d’une année à l’autre, il avoit pris la réfolution de fe procurer 


la liberté par la fuite (51). 


(50) lbidem. pages 161 & fuivantes, (51) Page 163. 


ee) 
gs 


1672. 


L'EsTRA. 
FO72% 


Obfervations 
de l’Auteur fur 
Negapatan. 


Ufage que les 
Hollandois font 
de cette ville. 


Comment Ri- 
clof difpofe des 
Prifonniers 
François, 


Bravades des 
Holandois. 


20 HS TOTRE GENE R'ADE 


Les Prifonniers François obtinrent enfin la Ville de Negapatan pour Pri- 
fon , en attendant l’arrivée de M. Riclof, qui devoir les prendre fur fa Flotte 
& les conduire à Batavia. L’Auteur profita de cet intervalle pour faire quel- 
ques obfervations. Negapatan a tiré ce nom de la quantité de ferpens que la 
nature y produit (52). On en voit d’une Re prodigieufe , mais familiers 
& peu nuifbles. Les Habitans en nourriflent dans leurs Maifons , avec du riz 
& du lait. La Ville éroit à demi-ruinée, depuis les guerres des Hollandois. 
Ses murailles , en quelques endroits , n’avoient pas plus de douze pieds de 
hauteur. Elles font flanquées de douze Baftions , montés d’une foible artillerie. 
La Forterefle eft peu confidérable , & n’a que des foffés fecs , d’une médiocre 
profondeur. Ils font remplis par une petite Riviere , que le fable dont 
elle eft quelquefois comblée par le vent, fait difparoïtre dans certaines 
faifons , ou qui prend alors une autre cours. On entre dans cette Forterelfe par 
un Pont-levis , qui conduit à une grotte longue de quarante pas » fur huit de 
largeur , unique logement de la garnifon ; fur lequel on a placé douze pieces 
d'artillerie , qui battent fur mer & fur terre (53). La garmfon de la Ville & 
de la Forterefle monte au plus à deux cens hommes. 

Quoique Negapatan ne foit pas aufli agréable que la plüpart des villes 
Indiennes, fa fituation eft extrêmement commode pour le Commerce. Les. 
Hollandois y ont quantité de beaux Magafins , qui leur fervent à renfermer 
lés richeñles de l'Ifle de Ceylan & de la Côte de Coromandel. Avant qu'ils 
euflent enlevé cette ville aux Portugais , elle avoit un College de Jéfuites ,. 
pour linftruétion des Enfans du Pays. Tranquebar offrit un afile aux débris 
de cet établiffement , qui y fubfifte encore (54). La volaille & les fruits font 
fort communs à Negapatan ; mais le pain eft fi cher , qu'avec un appétit com- 
mun on en mangeroit aifément pour un écu à chaque repas. Le riz fait la 
principale nourriture des Habitans. 

Aufli-tôt que les François eurent abandonné la Baye de Trinquemale , dans: 
l'Ifle de Ceylan , Riclof, qui étoit convenu , dans la Capitulation , de condui- 
re fes Prifonniers en Europe (55), les diftribua fur divers Navires de fon Ef- 
cadre , pour les promener de Port en Port, & les faire voir aux Indiens 
comme les miférables reftes d’une Flotte qu'il fe vantoit d’avoir entiérement 
détruite, & qu'il ne laiïfloit vivre que parce qu'il avoit befoin d’Efclaves. En 
effet, 1l les faifoit traiter avec une rigueur extrême. De foixante qu'il avoit 
embarqués fur un feul Vaifleau , dix-huit moururent de mifére dans le paf- 
fage de Negapatan à Batavia , & tous les autres tomberent malades. L’Au- 
teur fut mis avec quelques Officiers fur l’'O/orpr, ce mème Navire où fa 
patience avoit été long-tems exercée. Ils y étoient au nombre de quatorze, qui 
farent employés à la manœuvre ;, comme de fimples Matelots, à l'exception 
d'un Capucin , nommé le Pere Guillaume , que les Hollandoïs accabloient 


(52) Ce nom fignifie Pays aux Serpens.. les principales circonftances du Siege de Saint 
(53) Page r65. Thomé. Ce récit confirme le Journal de la 
(54) Page 166. Haie, qu’on peut confulrer. Ce qu'on raconte 


(5) L’Éftra raconte avec beaucoup d'e- ïicien eft comme la fuite & devient interef- 
xactirude & de fidélité tous les defaftres des  fant par certe raifon. 
François dans la Baye de Trinquemale , & 


DEL S a VrO VAS GENS PE TOve THE 21 
continuellement de railleries & d’infultes, & qui les fouflroit avec une mo- 
dération digne de fon caractere (56). 

Ils furent conduits d’abord à Bengale , où les Hollandoiïs ont un très-beau 
Comptoir , dans un lieu que les Habitans nomment Oxgl , à trente lieues de 
embouchure du Gange. L'entrée de ce fleuve eft fi dangereufe , par la quan- 
tité de bancs de fable dont elle ef: remplie , que les Hollandois, après y avoir 
perdu un grand nombre de Navires , ont été obligés d’attacher de toutes parts. 
de grofles pieces de bois flottantes , pour faire connoître le danger. Cepen- 


dant tous les bras du Gange peuvent recevoir , entre ces bancs, des Navires 


de cinq & fix cens tonneaux. La Ville de Bengale eft fituée fur le bord du 
Fleuve, dans un lieu fertile & temperé. Il n’y manque rien aux délices de la 
vie. Les Manufactures, & le travail continuel des Habitans y jettent une au- 
tre forte d’abondance, qui fait regner le luxe dans. toutes les conditions. 
C'eft de-là que viennent les plus belles Mouflelines de l'Inde , les riches tapis , 
les couvertures brodées & quantité d’érofles précieufes. Le Directeur Hollan- 
dois, qui eft logé & traité comme un Roi > tire de ce Commerce, pour fa 
Compagnie & pour lui-même , des richefles ineftimables (57). 

Les Habitans du Pays font officieux pour les Etrangers, & s’empreflent 
même d'aller au-devant des Vaifleaux : maisils vendent cher leurs fervices; 
& le vol, qu'ils exercent avec beaucoup d’habileté, augmente encore leurs 
profits. La plüpart font de très-belle taille. Ils connoiflent fi peu la jaloufie, 
qu'ils ne s’offenfent point des libertés qu’un Etranger prend devant eux avec 
leurs femmes. Les plus riches ont quantité d’Efclaves, qu'ils ont droit de 
vendre fans les avoir achetés ; parce que ce font ordinairement des Pauvres, 
qui leur donnent un droit abfolu fur leur perfonne & fur leur vie en fe mert- 
tant volontairement à leur fervice (58). L’ufage eft mème établi, parmi les 
Pauvres , de vendre leurs enfans; & jufqu’à leurs femmes, s'ils en trouvent 
l'occafñon. D’autres les louent pour trente fous par mois , un Etranger obtient 
une belle Indienne, qui lui fert de femme & de fervante , & qui s’eftime heu- 
reufe de lui donner des enfans. Elles les mettent au monde avec fi peu de pei- 
ne, qu'un quart-d'heure après l'accouchement elles reprennent leurs fonctions 
domeltiques. L’Auteur, qui paroit s’affectionner à leur éloue, ajoute qu’elles 
ont une propreté naturelle , qui furpafle celle des Européennes (59). 

Tous les Peuples, qui habitent les rives du Gange, croyent ce Fleuve facré, 


Ils s'y baignent en famille, fix fois le jour , dans l'opinion qu'il a la vertu de: 
purifier le corps & l'ame; & la plüpart ordonnent en mourant qu'on y jette: 


leurs corps (60). 
Pendant un mois de féjour que lEftra fit fur le Gange, il obtint la liberté 


- de fortir & de fe promener , à condition de revenir coucher chaque jour au 


foir fur le Vaifleau. Il fe ‘rendoit ordinairement dans un Village, nommé 


: à È 2 ce à le 
Barnagor ; où 1l délibera plufeurs fois s'il ne profireroit pas de Poccafñon que 


la fortune fembloit lui offrir , pour fe mettre en liberté. Mais que feroit - 1} 
devenu , dans un Pays qu'il connoifloit peu». & fans efpérance de rejoindre 
l'Efcadre Françoife ? 

(56) Page 187. 

(57) Pages 189 & faivantes, 

(58) Page 193. 


(so) Page 194. 
(6o) lbidem. Voyez ci-deffous la Defcrie 
ption générale, ù 
€ uÿ 


LE ST'RAS 


LG 
Comptoir Hol- 
landois d'Onglè 


Ville de Berie 
gale & richefle 
du Pays. 


Remarque far 
les Habitans. 


Liberté des 
femmes, 


L ES TR A. 
16:72, 


Naufrage de 
PAuteur. 


Brutalité des 
Magelors. 


23 HN ST © D'RENGENE'R AE 


Aufi-tôt que les Navires Hollandois eurent pris leur charge, le Diredteur 
de Bengale donna ordre au Capitaine de raflembler tous les François , & de 
leur impofer des travaux pénibles jufqu'à Baravia. L’Auteur fut embarqué fur 
le Laufdun , dont le Capitaine étroit honnète homme ; qualité rare , obferve- 
t-il, fur les Vaifleaux Hollandois. Cet Officier eñtendoit la langue Françoife , 
qu'il avoit apprife à Bourdeaux. Il fit appeller les quatorze Prifonniers qui lui 
étoient tombés en partage. Il leur fit des excufes fur les apparences de ri- 
gueur qu'il feroir obligé de prendre avec eux, parce qu'il avoit des mena- 
gemens à garder avec fes Maitres , & les gens de fon Equipage : mais il leur 

romit fon affection & des fecours réels. En effet, il leur fit donner , outre 
L nourriture ordinaire , une provifion d’eau-de-vie & trois porcs falés. Des 
manieres fi généreufes confolerent beaucoup les François, & leur firent efpé: 
rer quelque changement dans leur fort. Ils employerent huit jours à defcendre; 
depuis Ongli jufqu'à l'embouchure du Gange, quoique le Navire fut remor- 

ué par deux Barques longues , nommées Chalingues. Les détours du Fleuve 
& fes bancs de fable rendent le danger continuel. Le Laufdun en fit une trifte 
expérience. : 

Ils étoient heureufement arrivés à l'embouchure , & l’on n’attendoit qu'un 
vent favorable pour mettre à la voile, lorfqu'il devint fi contraire, que mal- 
gré toute l'attention des Marelots , le Vaifleau échoua fur un banc de fable. 
Le Capitaine eut une double crainte dans cette diforace ; l’une de faire nau- 
frage ; & l’autre , d’être attaqué par des Anglois qui avoient paru fur la Côte 
avec quatre Navires. Il donna promptement avis de fon malheur au Direéteur 
du Comptoir d'Ongli ,; qui dépècha aufli-tôt une Frégate de trente-fix pieces 
de canon , commandée par Vander-Cam , homme fans foi & fans honneur (61). 
Ce fecours raflura un peu les Hollandois ; mais il ne put empècher la perte 
du Laufdun. La marée & les lames d’eau l’élevoient de la hauteur d’une pic- 
que , & le laiffoient tomber furle banc , avec tant de violence que les mats les 
plus forts & les hauts bords furent brifés. Le Capitaine pénétré de douleur , 
& les larmes aux yeux , cria plufeurs fois, fauve qui peut ; & fauve fans 
hardes ; ce qui caufa beaucoup de confufion , parce que chacun voulut fe 
jetter dans la grande Barque , qui n’avoit pas encore été retirée à bord. Les 
Hollandois repoufloient les Prifonniers , & parloient de les laïfler périr , avec 
un grand nombre d’Efclaves qu'onavoit achetés à Bengale (62). Mais le Capitai- 
ne oppofa fon autorité à cette violence, & recommanda aux François de lui 
porter leurs plaintes, fi quelqu'un manquoit à l’obéffance jufqu'au dernier 
moment. Il ordonna même au Pere Guillaume de faire le devoir de fa pro- 
fefion, Ce vertueux Capucin donna l’abfolution à ceux qui voulurent la rece- 
voir , malgré les railleries des Matelots Hollandois , qui s'efforcerent de le 
poufler dans la mer, en criant aux François, »# qu'ils pouvoient mourir à 
» prefent, puifqu'ils étoient prèts , & que le Pere alloit leur montrer le che- 
» min. Ain leur brutalité fembloit braver le péril. Cependant il étroit fi 
preffant ; que le Marchand du Navire ne put entrer dans fa Chambre , pour 
y prendre des facs remplis d'or; & qu'ayant exhorté l'équipage à fe charger 
de ce précieux dépôt, perfonne n’eut la hardiefle d'accepter fa commifhion. 


(61) Ibidem , pages 200 & fuivantes. (62) lbiden, 


D'ENSA VO. TA. GERS: ÉL'r y: IT. 23 
Le Navire étoit prèt à fe fendre ; & le Capitaine, qui l’avoit fait fonder , 
en avoit averti tous fes gens. Il demanda inutilement du fecours, par quel- 
ques coups de canon, à un Bot, qui n’étoit éloigné que d’une denue lieue , 
mais qui fe trouvoit arrêté par le vent contraire. Alors le Marchand fe jetta 
dans la grande Barque avec deux Pilotes ; & s'étant faifi d’un fabre , 1l voulut 
empêcher qu'on n’y entrât en foule. Ses menaces ne purent empêcher tout 
J'Equipage de s’y précipiter à fa fuite. L'Eftra y defcendit aufli avec le Pere 
Guillaume & les autres François. Ils s’y trouverent extrèmement preflés par 
le nombre, qui montoit à cent dix hommes. Le Capitaine s’embarqua le 
-dernier , dans fa Chaloupe , avec vingt-cinq hommes & les plus habiles Na- 
geurs , pour fe rendre comme les autres, à bord du Bot , où le vent les por- 
toit tous (63). 

Ce qu'il y eut de plus déplorable dans ce naufrage, ce fut la perte d'en- 
-viron cent jeunes Efclaves , des deux fexes, tous entre dix-huit & vingt 
ans. La plüpart des filles étoient proprement vétues , à la maniere de Ben- 
gale , avec de longs pagnes de difiérentes couleurs , des colliers , des brafle- 
lets, & une forte de coefflure qui n’eft pas fans agrément. Elles fe couvri- 
rent le vifage ; & mêlant leurs prieres à celles des Garçons, qui invoquoient 
le fecours de leurs dieux , cette malheureufe troupe fe jetta dans la mer (64); 
à l'exception de fept jeunes hommes , qui fe mirent fur un mât de hune, à 
laide duquel ils gagnerent , avec des planches brifées qui leur fervoient de 
rames , une Ifle du Gange, après avoir pañlé cinq jours & fix nuits a la 
merci des flots, fans autre nourriture qu’un peu de r1z , que l'un d’entr'eux 
avoit emporté dans un fac pendu à fon cou (65). | 

Entre ces jeunes victimes du fort, on avoit diftingué dans le Vaiffeau un 
garçon & une fille ; dont l’Auteur raconte l’hiftoire avec complaifance. Ils 
furpañloient tous les autres en efprit & en beauté. Le Miniftre du Vaifleau , 
qui les avoit achetés à fes propres frais, leur avoit remarqué plus de poli- 
æefle & de modeftie qu'il ne s’en trouve ordinairement dans leur condition. 
On ne donnoit pas plus de dix-huit ans au garçon, & plus de quinze à la 
fille. ils saimoient. Leurs Parens, qui les avoient vendus, fuivant le bar- 
bare ufage du Pays, avoient obfervé de les vendre au mème Maître , pour 
leur accorder du moins la fatisfaétion de n’ètre pas féparés dans leur infor- 
tune. Lorfque tous les autres Efclaves , auxquels on n’avoit ouvert leur pri- 
fon qu'à l'extrémité , fe virent fans aucune efpérance de fecours, & qu'ils 
témoignoient leur defefpoir par des cris & des plaintes, ces deux Amans 


L'ESTR A. 


1672 


Hiftoire d'un 
Jeune Jndien &r 
d'une Inditnne, 


s’entretenoient d’un air atrendri , & fe faifoient des adieux fort touchans (6 Ge, 


L'efpérance d’être réunis dans une autre vie , fuivant les promefles de leurs 
Bramines , paroifloit les occuper plus que le foin de leur confervation. Cepen- 
dant après avoir vü que le plus grand nombre de leurs compagnons s’étoir 
jette à la nage , & que d’autres avoient faifi plus habilement le fecours des 
mats , 1ls conçurent qu'ils pouvoient trouver quelque reflource dans le fecond 


(63) Ibid. p.207. (65) Page 204. 
(64) Ibid. C'étoit dans l’efpérance de fe (66) L'Auteur les obfervoit , & trouva, 


fauver à la nage ; mais il paroït qu'ils fe dit-il, leurs bailers fort couchans, 
noyerent. 


24 HIS T.0 FR ENG EN E RCAÏLE 


dos de ces deux exemples. L’Amant choifit ce qu'il jugea de plus propre à fou- 
He tenir fa Maitrefle. Il l'aida heureufement à s'y placer : & tous deux arriverent 
à llfle , où les Hollandois n’eurent ni le tems , ni le pouvoir de les faire 
rentrer dans les Chaloupes (67). 

L'Auteur ga Le naufrage du Laufdun arriva le 17 de Septembre 1672. Le vent ayant 
en pee changé le jour fuivant , on s’approcha de la terre , où l’Eftra & les autres eu- 
rent la liberté de defcendre ; pour attendre quelque Navire qui fe rendit à 
Batavia. 1ls fe repoferent pendant quelques jours dans un petit village. Le 
Pere Guillaume., fe promenant dans les rues , fut agréablement furpris de fe 
| voir aborder par un Portugais , qui lui baifa les mains & la robbe , & qui le 
re aa pria civilement d'accepter des rafraichiflemens dans fa Maifon. L'Eftra , qui 
augais. l'accompagnoit , reçut la mème invitation. Ils furent traités tous deux avec 
une abendance à laquelle ils ne s’étoient pas attendus. Le Portugais, qui 
étroit un Officier de fa Nation, leur apprit que la guerre étoit déclarée entre 
la France , l'Angleterre & la Hollande; ce qui avoit obligé M. l’Evèque 
d'Heliopolis » dans fon voyage au Royaume de Siam , où le zèle Apoftolique 
nd le conduifoit, de fe réfugier à Bekefore. Le Pere Guillaume ayant témoigné 
#'Heüopois. une vive pañlion de voir ce Prélat , l'Officier Portugais lui donna un Batteau 
& un guide, pour traverfer le Gange pendant la nuit. Il eut, à Bellefore, 

LR farisfaction qu'il avoit defirée (68). 
Un Navire , nommé le Lion rouge , qui avoit chargé de riches marchan- 
difes au Comptoir d'Ongli , prit à bord les prifonniers François, & les ren- 


Les François |. 3 De s | : : 
a dit à Batavia, le 6 de Janvier de l’année fuivante. Ils furent traités rigou- 


font conduits à 
Baraviae reufément , pendant une fi longue Navigation (69). Loin de trouver quel- 
que adouciffement à leur fort, en arrivant au centre de la puiffance Hollan- 
doife , ils furent aflemblés , pour fe voir afligner le fond d’une miférable fub- 
fiftance, qui confiftoit en huit doubles fous pour deux jours de nourriture ; 
c'eft-à-dire , dix-huit deniers par jour. Enfuite on les difperfa , quinze à 
. quinze, dans les Navires du Port, où ils furent aflujetis à la manœuvre des 
Marelots. Cependant les malades furent menés à l'Hôpital de la Ville. L’Au- 
teur qui s'étoit fait un ami de fon nouveau Capitaine , obtint la permif- 
fon de vifiter la ville, à condition de retourner le foir à bord , & de payer 

Faveur accor- u à À 5 
décal'Eia. -un foldat qui ne devoit pas le perdre de vüe. Il avoit eu le bonheur de fau- 
ver aflez d'argent pour fournir à cette dépenfe , & à celle d’un honnète en- 
Mafluere FOR AA ; : ; ; : & À Up 

Gouvemeur de La defcription qu'il fait de Batavia n’ajoute rien à celle qu'on a tirée des 
he se Voyageurs Hollandois dans une autre partie de ce Recueil (70). Il obferve 
que le Gouverneur général des forces & du Commerce de Hollande fe nom- 
H avoit dé moit Muffuere; qu'il avoit été Jéfuite , & qu'il avoit enfeigné les Belles ler- 
pélbie. tres au College de Gand ; qu'il prenoir le titre de Roi des Indes orientales, 
au lieu du titre ordinaire de Général (71), & que la magnifcence de fa 
Cour répondoit à cette qualité. Il étoit alors âge de foixante-dix ans ; ce 
qui ne l'avoit pas empèché d’époufer une jeune femme de feize à dix-huit 


CAT 


| (67) Pages 1207 & fuivantes. : fut difficile. 
(68) Page 205. (70) Au Tome VII. 
(69) Lecrajer de Bengale à Batavia n’eft (71) Page 215$. 


que de fix cens lieues; mais la Navigation 


ans ÿ 


DE S'NFO'V A GE SPL Ve LT 2 
ans, que l’Auteur vit pañler dans les rues de la ville , accompagnée d’une 
garde de quarante hommes à cheval. C’étoit une des plus belles perfonnes & 
des mieux faites qu'il eût jamais vüe. Elle mourut en couche l’année d'a- 
près (72). 

Ce fut pendant fon féjour à Batavia que l’Auteur eut la fatisfaétion de 
voir la veuve du Gentilhomme Breton, dont on a Iù les Avantures. Elle 
étoit logée chez un Marchand Portugais , établi depuis long-tems à Bata- 
via. 11 lui apprit la mort de fon Mari, comme il apprit d'elle la fuite de fes 
Âvantures depuis fon départ de Surate. Quoique fes chagrins &c fes longs 
voyages re beaucoup changée , elle ne lauffoit pas d’être encore belle, 
» & capable, ajoute l’Eftra, d'infpirer de lamour à un cœur fenfible. 
» Le Capitaine Hollandois nétoit pas le feul qu’elle eût touché : mais, 
» pour demeurer fidelle à fon Mari , elle n'avoit jamais voulu s'engager 
» dans de nouvelles amours. Depuis fon arrivée à Batavia, elle avoit 
» trouvé quelque accès auprès de la Gouvernante, qui l'ayant tirée de 
» l'Hôpital, où le Capitaine Hollandois lavoit laiffée , lui faifoit donner 
» dequoi vivre honnêtement. L’Auteur trouva tant de charmes dans fon entre- 
» tien, qu'il ne paffa pas un jour fans la voir (73). 

Elle avoit une Efclave de l’Ifle de Ceylan, qui lui avoit procuré la con- 
noiflance d’un malheureux Prince , frere du Roi de Candi, que les Hol- 
landois retenoient depuis long-tems prifonnier. L’Eftra le vit chez-elle, dans 
un état dont il fut touché. Il étoit véru comme un pauvre foidat. On lui 
donnoit chaque jour , pour fon entretien , une rifdale , fur laquelle il étoit 
obligé de nourrir deux Gardes Cafres , qui ne le quittoient jamais. Sa capti- 
vité & les rigueurs qu'il efluyoït depuis plus de huit ans, n'avoient point 
abbatu fon courage. Il commandoit les armées du Roi fon frere, lorfqu'il 
étoit tombé entre les mains des Hollandois, qui , loin de le traiter en Prin- 
ce ou en Général , avoient violé le droit des gens & les ufages de la guer- 
re , pour fe vanger des pertes, qu'il leur avoit caufées. 1ls l’avoient relegué 
pendant plufieurs années dans une petite Ifle, qu'ils nomment l’fle des mal- 
heurs , & qui eft l'exil ordinaire des fcélérats de leur Nation. L’Eftra fe pro- 
pofoit d’avoir un long entretien avec ce Prince : mais un des Caffres qui le 
gardoient rompit leur converfation , en les menacant tons deux d’en donner 
avis au Gouverneur (74). 

Une maladie , dont l’Auteur fut attaqué à bord , l’obligea d’accepter les 
fecours de l'Hôpital, qui lui furent offerts comme une faveur. Il y fut con- 
duit, fous la protection de fon Capitaine , mais logé & nourri aufli mal 
qu'une troupe d’autres Prifonniers, François & Anglois , qui étoient réduits 
au même fort, & qui le fouffroient d'autant plus impatiemment qu'ils 
voyoient les Malades Hollandois fort bien traités, Deux Médecins de l'Ho- 
ne > Qui favoient tous deux la langue Françoife , n’avoient pas mème la 
iberté de leur parler en fecret. Leur unique foulagement venoit de quel- 
ques Indiens , qui s'approchoient de la grille de leurs fenètres , pour leur 
vendre du fruit & du poiflon , dont ils étoient obligés de faire part à leurs 


(72) Page 216. (74) Pages 239 & précédentes. 
(73) Pages 225 & précédentes, 
Tome IX, D 


L'EstTRrA 
1673. 


Son mariages 


L'Auteur trou 
ve à iatavia la 
veuve du Gentil- 
homine Biette 


Sort d'un Priks 
ce de Ceylan, 
Prifonnier des 
Hollaniois. 


L'Auteur tome 
be malade. Trai- 
tement qu'il re- 
çoit de l'Hôpi< 
tal. 


PARA ns 
L'ESTRA. 
1673). 

La galanterie 
des Prifonniers 
leur attire de la 
Fifueur, 


Vingt d'en- 
treux s'échap- 
pente 


Tentatives des 
AULEESe 


Comment ils 


ei farent punise 


Vangeance du 
géacral Maflue- 
xe, 


26 HT S T-OPT LR E DGNENNRE RYAMENE 


Gardes. L’incommodité qu'ils recevoient du nombre des malades, & de Ja 
chaleur leur fit demander au Gouverneur la permiflion de prendre quelque- 
fois air, & de fe baigner dans le canal qui baigne le pied des murs. Ils 
obtinrent cette grace , après l’avoit follicitée long-tems ; mais feulement pour 
le matin & le foir , & pour huit Prifonniers à la fois. Les femmes Hollandoi- 
fes , qui font extrèmement libres à Baravia , s'approcherent d'eux, & recurent 
volontiers leurs carefles. Le Gouverneur , qui en fut bien-tôt averti , rétracta 
fes ordres (75). Alors plufieurs François , defefpérés de cette rigueur , cher 
cherent les moyens de fortir de leur prifon en trompant la vigilance de leurs 
Gardes. 

Après avoir examiné la fitüation du lieu , les plus adroits firent un trou 
dans le mur, fous un lit; & dès la nuit fuivante, ils s'échapperent au nom- 
bre de vingt, qui fe rendirent heureufement à Bantam. Cette ville n’eft 
éloignée de Batavia que de quatorze lieues. Ils s'y trouverent en fureté , par- 
ce que le Roi étoit ennemi des Hollandois , & que la Compagnie Françoife 
y avoit un Comptoir. Mais le chef de leurs Gardes, que d’autres François 
avoient enyvré pour favorifer leur fuite ; ayant été rigoureufement puni de 
fa négligence , ceux qui furent moins heureux , dans leur fuite, fe virent ref 
ferrés plus étroitement (76). 

Cependant le rems calma cet orage. Ils fe retrouverent aflez libres pour 
tenter un fecond eflort, qui devoit les délivrer tous à la fois. Un autre 
trou qu'ils firent , pendant la nuit, fur un égout qui pafloit fous l'Hôpital k 
leur ouvrit une voye fure. Vingt-cinq d’entr'eux éroient déja fortis , lorfque 
leurs Gardes furent réveillés par le bruit. L’Eftra , & ceux qui n’avoient pu 
fuir , fe hâterent de fe coucher , & feignirent d’être endormis , tandis que 
les fugitifs ayant paflé le Canal à la nage sétoient arrêtés dans de grandes 
herbes , pour y attendre leurs Compagnons. La nouvelle de leur fuite répan- 
dit fi promptement l’allarme , que la Garde étant fortie avec des flambeaux 
les trouva dans certe retraite. Ils furent dépouillés , outrageufement maltrai- 
tés, & conduits nuds dans des cachots. La piüpart avoient de l'argent & 
quelques hardes, qui demeurerent aux Hollandois. On leur fit la grace de 
les reconduire le lendemain à l'Hôpital, mais défigurés de coups & de fati- 
gue. Cette difgrace n’empècha point quelques-uns d’entr'eux de faire une 
troifiéme tentative , qui n'eut pas plus de füccès. Le Général Mafluere , irrité 
de tant d’entreprifes téméraires , fe fit amener les principaux Officiers Fran- 
çois. Il leur demanda ce qui pouvoit les porter à ces réfolutions defefpérées. 
1 leur promit qu'ils feroient mieux traités. Mais apprenant d'eux que rien 
ne pouvoit les faire renoncer au defir naturel de la liberté , il fut choqué de 
cette réponfe ; & les ayant renvoyés dans leur prifon, 1l les y fit nourrir pen- 
dant quelque tems au riz & à l’eau (77). : 

L'Auteur ne doute pas que ce ne fut pour fe vanger de tant d'obftina- 
tion , qu'il ft embarquer quatorze François dans un Navire chargé de chaux 
& de pierre qu'il envoyoit au Cap de Bonne-Efpérance , avec ordre de les y 
ernployer au travail des Fortifications. Ce Navire échoua fur un Banc de 
fable à trente lieues du Cap. Comme la terre n'étoit pas éloignée , les Fran- 


(75) Jbid. p. 245. 676) Ibid. p. 246. (77) Pages 248, 246. 


DES. V'O: TA GE Se CLorive Lab 27 


cois fe fauverent à la nage , ou fur des planches. Mais ils fe trouverent dans 
des bois remplis de bêtes farouches , où leur vie fut plus expofée que dans le 
péril qu'ils venoient d'éviter. Quelques-uns furent devorés. D'autres n'évite- 
rent ce fort qu'en montant fur des arbres, où la peur & la faim les mirent 
dans un autre danger. Un Hollandois , qui avoit fauvé fon fils à la nage en 
le portant fur fes épaules , ne put le détendre des bêtes , qui ie dévorerent 
à fa vüe. Le Chirurgien du Navire, le Phenix, fur tué par un Eléphant. En- 
fin, de quatorze François , 1l n’y en eut que huit qui arriverent au Cap de 
Bonne-Efpérance. Ils y furent mieux traités qu'ils ne fe l’étoient promis. Le 
Gouverneur du Cap refufa de les foumettre au travail des Efclaves, & prit 
Je parti de les renvoyer à Batavia (78). : 

Leur captivité , comme celle des autres Prifonniers François, fut pro- 
longée jufqu’à la fin de l’année 1674. Ils étoient encore au nombre de qua- 
tre-vingt-dix-huit, qui furent embarqués fur une Flotte de {ept Vaifleaux , 

ue le Général Mafluere faifoit partir pour Amfterdan ; & qui furent égale- 
ment diftribués dans chaque bord. Cette Flotte fortit de la Rade de Batavia 
le 17 de Novembre. Elle arriva le 13 de Février au Cap de Bonne-Efpérance; 
fans avoir eu un feul jour de mauvais tems. Les Capiraines Hollandois re- 
fuferent à leurs Prifonniers la liberté de defcendre au rivage, dans la crain- 
te qu'ils n’obfervafñlent les nouvelles fortifications. Il étoit arrivé depuis «peu 
au Cap un nouveau Gouverneur , qui entre plufieurs ordonnances avoit dé- 
fendu , fous peine de mort, les combats à coups de couteau. Cette loi fut 
violée par quelques Marelots de la Flotte; & les coupables s'étant fauvés à 
bord , on fit d’inutiles recherches pour les foumertre au châtiment. Le Gou- 
verneur , irrité contre tous les Equipages , qui vouloient dérober le crime à 
fa juftice, fit défenfe à tous fes fujets de leur fournir de l’eau & des vivres. 
Pendant trois jours que cette ordonnance fut exécutée avec rigueur , toute 
la Flotte foufirit beaucoup; & les Prifonniers François furent expofés à pé- 
rir de faim & de foif. On remit enfin les criminels aux Officiers du Gou- 
verneur , & l'abondance fur bien-tôt retablie (79). 

Le refte du voyage n'eut rien de plus remarquable que la frayeur des 
Hollandois , en apprenant d’un vaifleau Anglois , vers le Banc de Terre-neuve , 
qu'on avoit vù pailer depuis quelques jours , dans cette mer, deux Efcadres 
Françoifes. L’Amiral, nommé Corneille Faulconier, ne put cacher fes allar- 


mes. Sa femme, qui revenoit avec Jui du Tunquin, tomba évanouie au: 


feul récit des Angiois ; leur crainte étoit pour d'immenfes richefles , qu'ils 
avoient amaflées dans le Commerce des Indes. Tous les Matelots Hollan- 
dois renouvellerent leurs perfécutions contre les Prifonniers , & les menace- 
rent de les précipiter dans les flots, s'ils avoient le malheur de rencontrer 
VArmée Françoife. L’Eftra & fes Compagnons, qui fe trouvoient dans le 
Vaiffleau de Amiral , au nombre de quatorze, faifoient des vœux au Ciel 
pour la rencontre des Navires de leur Nation. Ils étoient réfolus de fe dé- 
fendre , fi l’on entreprenoit de les outrager ; & de concert, ils avoient déja 
formé le deflein de mettre le feu aux poudres (80). D'un autre côté, ils ef- 
pérolent qu'un combat avec les deux Efcadres Françoifes les mettroit en 
(80) Page 262, 


(78) Page 252, (7e) Page 158 


D ij 


L'EsteaA. 
T2 
Sort funefte de 


quelques Fran 
ÇOIS 


ré 
1674. 
L'Aureur & 
f:s Compagnons 
font renvoyés et 
Europe, 


De 


NON: 


À quelle ôc- 
cafion ïls font 
expofés à mouir 
de faim & de 
foif, 


Les flollai= 
dois craignent ja 
rencontre d'une 
Efcadre  Fran- 
çoife, 


Réfolution de 
l'Eftra & de fes 
Compagnonss 


ED 008 DR TE RS 
L'ESTRA. 


167$. 


Avañture ex 
traordinaire d'un 
François. 


28 HISTOIRE GENERALE 

état de fe dédommager avantegeufement de toutes leurs pertes. L'Anural 
Hollandois étoit fi chargé de richefles , que ce fpectacle feul étoit capable de 
le tenter. Leur efpérance augmenta beaucoup lorfqu'ils entendirent crier du 
haut des mûâts, Navire, Navire ; & leur joye fut proportionnée à la crainte 
des Hollandois. Mais on ne découvrit, à la portée a canon , qu'un Cor- 
faire de Hollande , qui venoir des Ifles de l'Amérique , & qui falua humble- 
ment l’Amiral. 

L’Auteur perdit, dans le cours de fa Navigation , un des Compagnons de 
fon fort , avec lequel il s'étoit lié d’une amitié fort étroite. Non-feulement 
il exprime fes regrets en homme fenfible ; mais les croyant juftifiés par le mé- 
site de celui dont il pleure la perte , il s'étend fur fon mérite & fur fes Avan- 
tures. Saint Albert ( C'eft le nom qu'il lui donne } joignoit à la figure la 
plus noble toutes les qualités d’une belle ame. Il mavoit jamais connu fon 
pere ni fa mere. En fortant de l'enfance , 1l avoit pallé quelques années au 
College de la Fleche , d'où il n’étoit forti que par le chagrin d'entendre dire 
publiquement que fa naiflance n’étoit pas légitime , & qu'il étroit fils d'une: 
Dame dont le mari avoit été tué deux ou trois ans avant qu'elle l’eût mis 
au monde. Un Confeiller au Parlement de Paris, qui avoit payé jufqu'alors. 
les frais de fon entretien , le rappella près de lui ; mais ce fut pour lui décla- 
rer que fon pere & fa mere étant inconnus & ne lui ayant laïflé aucun bien , 
tout ce qui lui reftoit à faire pour lui étoit de le prendre à fon fervice en 
qualité de Laquais. Saint Albert rejetta cette offre avec indigration. Il fortit 
dans le même mouvement; & fe trouvant fans aucune reflource , preflé d’ail- 
leurs par la faim, il entra dans l'Eglife des Feuillans , où une Dame à qui 
1l demanda noblement l’aumône, parut fort touché de fa fituation. Elle le 
prit dans fon caroffe. Les éclaircifflemens qu’elle reçut de lui acheverent d’é- 
chauffer fa pitié. Elle lui fit continuer fes études, après lui avoir déclaré 
qu'elle le deftinoit à l’état Eccléfaitique. Il en prit Fhabit, & fon application 
répondit aux efpérances qu'il avoit fait concevoir de fes talens naturels. Mais, 
après avoir fini fon cours, 1l fe fentit f; peu d’inclination pour lEglife , que 
dans a crainte d'irriter fa Bienfaictrice , il prit le parti de quitter Paris fans 
lui dire adieu. Son deflein étoit de pañler en Italie , où les troubles de Na- 
ples attiroient un grand nombre d’Avanturiers. L'argent lui ayant manqué à 
Turin , il écrivit à la mème Dame dont il avoit éprouvé fi long-terms la gé- 
nérofté, Elle ne lui fit point de réponfe. Mais lorfque le defefpoir commen- 
çoit à lui infpirer des idées funeftes, 1l reçut un fecours qu'il ne put attri- 
buer qu'à elle. Un François, Domeftique d'un Ambafaideur , qui étoit en 
chemin pour Rome, vint lui dire qu’il avoit ordre de le préfenter à fon Maï- 
tre. Il fe laiffa conduire , fans defirer plus d'explication. L’Ambafladeur pa- 
rut fatisfait de le voir, & le prit à fa fuite en qualité de Gentilhomme. E'ar- 
gent qu'il reçut, & affection avec laquelle on continua de le traiter, lui 
firent connoître qu'il éroit bien recommandé. Cependant fa fortune dura 

eu. Il eut la malheur de plaire à l'Ambaffadrice. Le Mari, qui s'en apper- 
eut , pouffa la jaloufie jufqu'à le faire mettre dans un cachor, où 1l dermeu- 
ta jufqu'à la fin de l'Ambaflade. Retombant alors dans la mifere , il fe ren- 
dit à Naples , où M. de Guife s'étoit jetté depuis quelques mois. Il fut pris 
par les Efpagnols, & conduir en Efpagne avec d'autres Captifs. Après y 


DES VO Y À GES dr w. : LE 29 


avoir paflé quelque-tems dans une prifon , il obtint la liberté de s’embarquer 
pour la Flandres. Une grande maladie l’obligea de s'arrêter À Bruxelles : tandis 
que fes Compagnons retournoient en France. Diverfes lettres qu'il avoit écri- 
tes à la Dame qui avoir pris foin de fon éducation , & qu'il avoit quelquefois 
eu la penfée de croire fa véritable Mere, ne lui ayant pas fait obtenir de 
réponde , 1l fe vit bientôt fans autre reffource que l'Hôpital. Entre plufeurs 
Dames , qu'une affédation de charité portoit à vifiter les Hôpitaux de Bru- 
xelles, il s'en trouva une fur qui la figure de Saint Albert fit une fi forte 
impreflion , qu'après avoir commencé par lui faire une aumône de cinquante 
écus , elle n'épargna rien pour hâter le rétabliffement de fa fanté. Ce pen- 
chant devint une paflion violente , lorfque l’ayant vü dans un autre état, 
elle trouva dans l'objet de fa charité un homme de la meilleure mine du 
monde , qui avoit infiniment d'efprit , qui parloit de tout avec une grace 
admirable, & qui fe faifoit diflinguer par un air de qualité ; répandu dans 
toute fa perfonne. Elle facrifia tout à l'amour. Après avoir traité Saint Al- 
bert en homme aimé, la crainte" de le perdre lui fit prendre Je parti de lé- 


poufer fécrerement. Cependant un refte de raifon Îu1 ayant fait comprendre 


qu'il ne pouvoit foutenir long-tems à Bruxelles le rôle d'un Seigneur Fran- 
çois forti des Prifons d'Efpagne , fous lequel il avoit paru en fortant de 
l'Hôpital , elle partit avec lui pour Madrid , où fa famille tenoit un rang con- 
fidérable. Enfin leur Mariage ayant été découvert , 1l fe vit expofé à toutes 
fortes de dangers. L’affaflinat, fe poifon furent employés fucceflivement. Il 
fut bleflé pluñeurs fois , & fa valeur l'ayant toujours dégagé , 1l n’en eut pas 
moins la ae de voir cafler fon Mariage par le crédit d'une famille puif- 
fante, qui ne perdit pas enfuite un moment pour le faire enlever. Il fur mis 
dans un Vaiffeau qui païtoit pour les Indes, & dont le Capitaine s’éroit en- 
gage à le précipiter dans la mer , ou à l’abandonner dans quelque Ifle deferte. 
Une tempête , qui infpira des fentimens plus doux à ce barbare Officier, ui 
fit obtenir la vie & la liberté. Il effuya quantité d’autres Avantures, juf- 
qu'a l’âge d'environ cinquante ans , qu'après avoir fervi les Hollandois ,. 
& reçu d'eux la permiflion de retourner en Europe , il mourut fort chétien- 
nement entre les bras de l’Auteur (81). 

Tous les François qui avoient été renvoyés fur la même Flotte arrive- 
rent heureufement au Texel, d’où ils furent conduits dans une Barque lon: 
gue au Port d’Amfterdam. Les Directeurs de la Compagnie des Indes eurent 
la curiofité de les voir ; & pour leur faire perdre le fouvenir de leurs fouf- 
frances , 1ls leur donnerent à chacun huit ducats , avec des Pañle - ports juf- 
qu'à Dunkerque. L’Eftra , gueri de la pañlion qu'il avoir eüe pour les Voya- 
ges , n'eut plus d’ardeur que pour fe retirer dans fa Maifon, où il arriva le 
x d’Août 1675 (82). 


(81) Pages 277 & précédentes. (82) Page 282, 


D üj 


L'EstTrA. 
167$: 


L’Eftra rentre 
en France, 


30 LS T © LREXCENERMAIVME 


Fr Ouh AN Cr ESS 
DIE JE AN NONP TON CG T'ON NN: 


A Surat 6 en d'autres lieux de l'Afe 6 de 
l'Afrique. 


ae Cire a déja paru avec honneur dans le fecond Tome de ce Recueil , 
nt où les Auteurs Anglois ont crù devoir emprunter d'avance les re- 
" marques d'Ovington fur les ifles Canaries, & fur divers autres lieux qui appar- 
tenolent à cette partie de leur Ouvrage. Excellente méthode , qui leur auroit 
épargné un grand nombre de répétitions , s'ils l'avoient fuivie avec plus de 
conftance. Elle ne me laiffe à repréfenter ici le mème Voyageur , que dans fa 
Navigation & fon féjour aux Indes Orientales. 
Qui éoitOvin- Jean Ovington étroit Chapelain du Roi d'Angleterre , lorfqu'il s’'embarqua 
do pour les Indes. Il y porta des yeux favans, qui lui firent lremarquer , avec 
plus d’épendue & de jugement qu'on n’en trouve dans la plüpart des Voya- 
geurs, tout ce qui S'offrit de curieux à fon attention. C’eft, le jugement que 
Niceron porte de lui , & ce qui l'avoir déterminé fans doute à nous donner 
Soncaradere, la traduction de fon Journal. Il n'étoit pas prévenu en fa faveur jufqu'à ne 
as reconnoître les défauts de fon ftyle, qui eft diffus & quelquefois trop 
empoullé ; fans compter que l'efprit de paru & les préjugés de Religion y ont 
On - fat entrer quelques déclamations qui n’ont aucun rapport au fujet. Mais, en 
ron a traduit{on apportant tous fes foins à le purger de ces trois défauts , le Traducteur en à fait 
Joue un livre excellent. 
Obervarion. » Il faut, pour voyager avec fruit, obferve-t-il judicieufement , de a 
» fcience , de la curiofité , de la patience, de la circonfpettion : de la fcience À 
» pour connoître ce qui mérite d'être remarqué dans chaque Pays, & pour 
» s'en inftruire à propos : de la curiolité , pour prendre plaifir à tout ce qui 
» “peut être de quelque utilité & pour le rechercher avec foin : de la pa- 
» tience pour foutenir les farigues & les peines qui accompagnent cette re- 
» cherche : de la circonfpeétion , pour examiner tout, pour n'être pas trom- 
» pé par la crédulité ou la mauvaife foi d'autrui. Sans ces qualités , on voya- 
” ge inutilement pour le Public. Niceron les trouve dans le Voyageur qu'il 
» a traduit, & fe flatte, dit1l , qu'un Lecteur attentif les y découvrira comme 
» lui, 
QYINGTON. La Scene fera tranfportée tout d’un coup de Gravefand, où l’Auteur s’em- 
1689. barqua , le 11 d'Avril 1689; fur le Benjamin, qui fafoit voile pour Surate, 


ga 


(83) Publiés à Londres chez Jacob Tom- Royaumes d’Arrakan & du Peou ; 3°, un Mé- 
fon, en 1696 , avec un fupplément qui con- moire fur les Monnoies des Royaumes de 
tient : 1°. La derniere révolution du Royau- l'Inde, de Perfe, de Golkonde , &c. 4°. Des 
me de Golkonde : 2°. Une defcription des obfervations fur le Vers à foie , 7-12. 


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dans le Port de Bombay , faxeviontredit, un des meilleurs des Indes , où il 
arriva heureufement le 29ns Añ1v 1590 (84). FL. 

L'ifle de Bombay, dont »-x02 ::o1s ont fait un de leurs principaux étaz 
bliffémens aux Indes Orisntale | ure ce nom, qui eft une corruption de 
bonne Baie, de l'excellence üe fon Port. Elle a long-tems appartenu à la 
Couronne de Portugal ; qui la céda volontairement à l'Angleterre > ÉDILC GAS 
à l'occañon du mariage de l’Infante de Portugal avec le Roi Charles I ; & 
ce Princeen abandonna la poffeflion à la Compagnie Angloife des Indes Orien- 
tales, pour la commodité de fes Vaifleaux & de fon Commerce. 

Avant que d'avoir découvert la terre ferme des Indes , Ovington vit na- 
ger , autour du Vaifeau, plufñeurs ferpens de différentes grandeurs ; figne que 
la terre n’eft pas éloignée , parce qu'on n'en voit Jamais loin des Côtes. U ne 
autre marque ; qui fit connoitre quon approchoit des Terres À fut une grancie 
quantité de Sauterelles , qui voloient fur le Vaifleau , jufqu'à trente lieues 
en mer. Elles avoient environ deux pouces de long, & le chemin qu'elles 
avoient fait doit faire juger de la force de leurs ailes. Pendant que l’Auteur 
étoit à Surate , on vit un nombre infini de ces animaux pañler {ur la ville, 
& former une nute fi épaifle , qu’elle obfcurcifloit la clarté de la lune, qui 
étoit alors dans fon plein. Elles alloient vers le Sud (8). 

Bombay n’eft qu'une petite Ifle , firuée proche la Côte de Malabar , à dix 
lieues de Chaul au Nord, & huit de Bacaïm au Sud (86). Elle eft remplie 
de Cocotiers , dont les noix apportent quelque profit à leurs Maîtres ; mais on 
n’y voit gueres d'autre bled n1 d'autre Betail , que celui qu'on y tranfporte 
des lieux voifins. L'eau n'y vaut rien non plus; ce qui, joint au mauvais 
air, eft fouvent funefte aux Anglois. L’Auteur attribue ces deux incommodi- 
tés de l’Ifle à la qualité des terres , qui font fort bafles autour du Fort , & à 
la puanteur du poiflon , qu'on employe au lieu de fumier pour la nourriture 
des arbres. Le Vaifleau Anglois étoit arrive au tems de la Mouflon , qui eft 
toujours accompagné de pluies & d'orages. Dans l'efpace de trois mois , on 
vit mourir triftement vingt paflagers ; de vingt-quatre qu'ils étoient , & quin- 
ze Marelots de l'Equipage. Ovingron & le Capitaine du Vaifleau tomberent 
eux-mêmes dans une fi grande langueur, que n1 la tempérance , qui eft Ja 
meilleure médecine , ni la force des remedes ne pouvoient les rétablir, & 
ce qui prouve fans replique qu'ils ne devoient en accufer que l'air du Pays, 
c'eft qu'à peine eurent-ils fait la moitié du chemin vers Surate, que leur 
fanté {e rétablit. M. Georges Cook , qui commandoit dans Bombay , follicita 
beaucoup Ovington de s'y arrêter , & lui fit des offres d'autant plus avan- 
rageufes , que l’ffle éoit alors fans Miniftre. Mais l'exemple de tant de morts 
l'avoit efirayé, Elles font fi fréquentes dans le cours d’une année , qu’elles ont 


fait pafler en proverbe , que deux Moullons , à Bombay , font l’âge d’un hom- 


ime (87). C'eft une fource de dépenfe & d'inquiétude continuelle pour la 
Compagnie Angloife , qui eft obligée dy faire tranfporter fans cefle de nou- 
veaux Habitans , pour remplacer ceux qui font enlevés, & des Chirurgiens, 
avec toures les drogues & tous les remedes de l’Europe. 


(84) Voyages d'Ovington , T. I, p. 127: (86) À dix-neuf degrés de latitude du Nord, 
(85) Ibid. p. 126. (87) Pages 136 & fuivanres, 


meet | 
OVINGTON. 
1690. 


L’Auteur arrie 
ve à Bombay, 


Signes qu'on 
remarque à l'ap- 
proche des Indes, 


Defcription de: 
Bombay. 


Mauvais air de 
l'Ifle, 


Ses caufes &. 
fes-effets, 


32 HIS:T OI RÉ GENE R AIDE 


Ovineron. La quantité prodigieufe de vermine , & d'—{ectes venimeux, qui fe for- 
1690. ment dans l’Ifle au tems des Mouflons , eftu. «utre preuve de la corruption, 
Auwes effers de l'air. Les Araignées y font alors groflès comme le pouce, & les Crapaux 
de ompEoe ne Le font gueres moins qu'un petit Canard. Les bleflures & les contufions 
s'y gueriflent rarement. De vingt Enfans, à peine en arrive-tl un à l’âge de 
maturité. Aufli llfle neft-elle peuplée que par les Colonies qui s'y renou- 
vellent , quoique la Compagnie permette aux Anglois de s'y marier, & qu'el- 
statases des Le y falle tranfporter les jeunes filles qui fouhaitent d’y aller chercher des 
Anglois de Bom- jnaris. Une contenance honnère eft la {eule qualité qu'on demande à celles 
bay. qui arrivent dans cette vüe ; & fouvent elles y époufent les principaux 

Marchands (88). 
L’Ifle de Bombay eft défendue par un Fort, bâti fuivant les regles de 
fi Part, & muni de plufeurs pieces de canon, qui commandent le Port & 
pr de tous les lieux voifins. C’eft la réfidence du Gouverneur. Il offte d’ailleurs 
plulieurs beaux édifices , qui font habités par des Anglois & des Portugais. 
La Religion Catholique y eft exercée librement, & les Portugais y ont leurs 
Eglifes ; tandis que les Anglois, qui font les Maïtres de l'Ifle , n'ont encore 
pu parvenir à s'en donner d'autre qu'une Chambre du Fort, où leur fervice 
{e fait deux fois le jour (89). L’Auteur apporte pour raifon la guerre qu'ils 
. onteüe avec le Mogol. Les Infideles ne font pas moins libres que les Chré- 
Pan tiens dans leur Culte. Ovington ë étant entré dans un de leurs Temples, fut 
does cronné de le trouver fi petit, qu'à peine pouvoit-1l contenir en même-tems 
neuf ou dix perfonnes. Il vit l'Idole, qui ne confiftoit qu’en un vifage d’é- 
rain , avec un nez.large & écrafé , & des yeux de la grandeur d’un écu. 
Une petite bourfe , qui éroit fufpendue d’un côté, fervoit à recevoir les of- 
frandes du Peuple ; & de l'autre, on voyoit un peu de riz brulé , que le 
Bramine avoit offert à cette étrange Divinité. À l'entrée de la porte, un 
Trompette jouoit pendant toute la durée du Sacrifice (90). 
| ae ne La guerre, que les Anglois ont eñe long-tems avec le Mogol', a fait beau- 
SE aclois & 1 coup de tort à l’Ifle de Bombay , en ruinant fes arbres fruitiers , qui faifoienc 
Brané Mol. [3 feule richeffe des Infulaires. L’Auteur raconte que dans le premier établif 
femeut des Anglois à Surate, le Grand-Mogol & le Préfident de la Compa- 
gnie éroient convenus qu'ils auroient la liberté du Commerce, en payant 
deux & demi pour cent de toutes les Marchandifes qu'ils feroient entrer ou 
{ortir. Bien-tôt cette fomme fut augmentée , fans raifon , à quatre pour cent. 
On voulut affujertir les Facteurs de la Compagnie , qui portoient des boutons 
d'er fur leurs habits, à payer un droit particulier chaque fois qu'ils pafñle- 
roient la Riviere de Surate. L’Intendant de la Marine, qui étoit obligé de la 
pañler fouvent pour fe rendre à Soualy , auroit bientôt payé la valeur de fes 

boutons (91). 

£ re Ces deux fujets de plainte , joint à quelques autres mécontentemens , cau- 
sols ferent une rupture ouverte. Après quelques efcarmouches fur mer, le Mo- 
| -gol entreprit d’afieger Bombay. Jean Child , qui avoit fuccedé à Jean Wiburn, 
dans le Gouvernement de cette Ifle, mais fans avoir hérité de fes qualités 


(88) Thid. Pages 142 & 143: (90) Page 145. 
(89) Page 144. (91) Page 147, UE 
militaires , 


BIENS, VO VA GES: Dre 1 L 5 


nulitaires , quoiqu'il eût été revêru du ritre de Baronet de la Grande-Bretagne, 
& nommé Général des forces Angloifes dans les Indes, négligea de fortifier 
lIfle. Il fut attaqué en 1688 par une Armée de vingt-cinq mille hommes , 
auxquels il n’en avoit que deux mille cinq cens d'oppofer. C’éroit dix con- 
run. Malgré cette inégalité , les Anglois fe défendirent avec courage. Mais 
les Mogols ayant appris , des Déferteurs , Part de faire des mines & la manie- 
re de fe mettre à couvert par des tranchées & des gabions , il devint impof- 
fible de réfifter à la force & à l’habileté réunies. Le Général Anglois fe vit 
contraint de faire la paix , à des conditions que l’Auteur diflimule , mais qui 
ne devoient pas être avantageufes puifqu’elles étoient l'effet de la néceñire. 
Child mourut avant que l’accommodement fût tout-à-fait conclu ; & fa mort 
fut attribuée au chagrin de n'avoir pu fauver l'honneur de fes Maïñres. Il 
avoit amallé d’immenfes richefles dans fon emploi (92). 

À trois lieues de Bombay s'offre une petite lfle , nomimée l'EZephant , qui ure 
ce nom d’une figure d’Elephant, taillée en pierre , de grandeur naturelle , & pla- 
cée au milieu d'une Campagne , où elle frappe les yeux de ceux qui arrivent ni 
lffle. On voit aufli , dans le mème endroit , un cheval de pierre , repréfenté fi 
naturellement , qu’à quelque diftance on le prendroit moins pour une fimple re- 

réfentation que pour un animal vivant. Mais ce qui rend cette Ifle plus céle- 
ue , c'eft une fameufe Pagode, dont les Portugais ont raconté beaucoup de mer- 
veilles,& pour laquelle lIimpératrice Douairiere des Mogols avoit une vénération 
extraordinaire. L’Auteur obferve qu'on appelle Pagode , un Temple Payen, 
ou un lieu deftiné au culte des Idoles. Ce nom, dir:il, vient du mot Perfan 
Pout , qui fignifie une Idole , & de Gheda , qui fignifie Temple. 
11 fait la defcription de la Pagode , où du Temple, de PIfle de lElé- 
hant. Elle eft taillée dans le Roc, fur le penchant d’une haute Montagne. Sa 
grandeur eft d'environ cent vingt pieds en quarré , & quatre-vingt de hauteur. 
Ja voute, qui n'eft qu'un grand rocher , eft foutenue par feize piliers de 
pierre , éloignés de feize pieds lun de l'autre, & de trois pieds de diametre. 
Ils font tailiés avec beaucoup d'habileré. Aux deux côtés, on compte qua- 
rante ou cinquante figures d'hommes , dont chacune a douze ou quinze 
pieds de haut, & qui font entrelles dans une exaéte fymétrie. Quelques- 
unes ont fix bras. D’autres ont trois têtes, D’autres font fi monftrueufes, 
qu’elles ont les doigts de la grofleur de la jambe. On en voit qui portent 
fur la tète des couronnes fort bien travaillées , ou des fceptres dans les mains. 
Quelques-unes ont fur la tête plufieurs autres petites figures , qui font en 
ofture dévote. Ovington en remarqua plufieurs dont les unes s’appuyent 
{ur des femmes , & d’autres fur la tête d’une vache, qui eft un animal fort 
refpecté dans les Indes ; d'autres enfin, qui prennent une jolie fille par le 
menton ; & d’autres qui déchirent en pieces de petits enfans. Il regarda cette 
varieté de figures agréables & monftrueufes comme différens objets du Culte 
des Idolâtres, qui choififfent apparemment celles qui leur infpirent le 


(92) Pages 152 & précédentes. Sa Veuve moins : d'où l'Auteur conclut qu'il y a beau- 
époufa M. Georges Weldon, qui fuccéda coup à gagner au fervice de la Compa- 
au Gouvernement, & qui nesy enrichir pas gnie, 


Tome IX, E 


OVINGTON, 


169 


Ifle de l'Eié- 
phant & fes fin. 
gulagirés, 


Origine du 
nom de Pagode. 


Defcription 
d’une céebre j’a- 
gode de lille de 
l'Eléphant, 


34 HE S:T'ON KE) ICGHEUNNE RARE 
Se cpu de refpect ou de dévotion. Le Frontifpice de la Pagode n'a rien de re- 

. marquable (93). ARE 

Drago & Vers le milieu de Septembre, c'eft-a-dire , à la fin des Mouffons , le Vaif- 
rend à Surate.  feau reçut ordre de partir pour Surate. Il rencontra dans fa route une forte 

de Pirates , nommés Sarganians , qui n’oferent l’attaquer , parce que depuis. 
quinze jours ils avoient appris, par une avanture finguliere , à refpecter le 
Pavillon Anglois. Un Capitaine de cette Nation, qu'ils avoient entouré de 
fort près, n'avoit pas jugé à propos de s'oppofer à l’abordage : mails ayant 
AA nt fait retirer tous fes gens de deflus les Ponts, il y avoit fait porter quelques 
re d'un Vaifleau Pariis de poudre & plufeurs pa pieces d'artillerie. Les Sanganians n'y 
uno AsvRre étolent pas plutôt montés, qu'il y avoit fait mettre le feu ; & l'exécution avoit- 
‘ "été fi heureufe, que la plüpart ayant été brülés , tués ou précipités dans les. 
flots , la crainte du mème fort avoit fait fuir aufli-tôt le refte (94). 

ce ‘des Le Benjamin arriva fans obftacle à la barre de Soualy ; où les feuls Vaif- 

ropéens à Souas Caux de l'Europe ont la liberté d'aborder. Cette permiflion n’eft point ac- 

y. cordée aux Indiens (95). Ils doivent entrer dans la Riviere de Surate , ou 
jetter lancre à fon embouchure , qui eft à deux lieues de Soualy , comme 
Soualy eft à quatre lieues de Surate. C’eft-là que les Vaifleaux Européens: 
chargent & déchargent leurs Marchandifes, & qu’elles font gardées dans 
des Cours & des Magafins, pour être tranfportées dans d’autres lieux , ou. 
rembarquées fuivant l’occafion. Les Facteurs Anglois, François, & Hollan- 
dois , ont leurs Maifons , ou leurs Comptoirs à un demi-mille de la mer ». 
éloignées d’une portée de fufil l’une de lautre (96). 

. Grandes Hu Ovington remarque, comme un événement extraordinaire , que net- 

Benjamin, toyant fon Vaifleau , après l'avoir déchargé , on y trouva une grofle quantité 
de grandes Huitres , qui sy étoient attachées ou formées de toutes parts, & 
qui furent trouvées de fi bon goût, que le Capitaine en fit part à vous les 
Anglois de Surate (97). 

Obfervations La Defcription que l’Auteur fait de cette Ville n’ajoute rien à celle qu’on 
Mere de à Jüe dans d'autres Relations (98) : mais il y joint diverfes obfervations qui 
mantSurat. lui font propres. Premiérement 1l fixe la grandeur de fa circonférence , qui 

eft, dit-il, en y comprenant les Fauxbourgs , d'environ trois milles d’Angle- 
terre; & fa forme, dont il fait une efpece de demi-cercle, ou de croiffant , 
à caufe du détour de la Riviere fur laquelle elle eft bâtie, & qu'il nomme 
Tapty où Tindy (99). 

rinefe del'or L'or de Surate eft fi fin, qu'en le tranfportant en Europe, on peut y ga- 

PU % gner douze ou quatorze pour cent. L'argent , qui eft le même dans tous les 
Etats du Mogol , furpafle celui du Mexique & les écus de Seville. Il a moins 
d’alliage que tout autre argent. L’Auteur n’y a jamais vu de pieces rognées , 
n1 d'or ou d'argent qui eût été falffié. La roupie d’or en vaut quatorze d’ar- 
gent; & celle d'argent , vingi-fept fous d’Angleterre. On y voit quelques 


(93) Pages 156 & précédentes. (Y6) Page 158. 
(94) Page 158. (o7) Ibidem. 
(95) L'Auteur devroit dire au contraire , (98) Voyez particuliérement Thevenot , 


que c'eft aux Vaifleaux Européens que l'en- Carré, l’Eftra, &c. 
crée de la Riviere n'eft pas permile, (99) Pages 212 & fuivantes. 


DES MOYA GES Liv. IE 3 


monnoyes étrangeres , mais en petit nombre ; & des pieces de cuivre, dont 
foixante font une roupie. Il s’y trouve encore une efpece de monnoie plus 
baffle. Ce font des amandes ameres, dont foixante valent une piece de 
cuivre (1). 

Toutes les monnoies étrangeres payent ; à la fortie comme à l'entrée de 
Surate, deux & demi pour cent. Celles qui tombent entre les mains des Of 
ficiers du Grand-Movol font fondues & converties en Roupies , fur lefquelles 
on met la marque de l'Empereur regnant. Après fa mort, ces pieces perdent 
un ou deux foixantiémes de leur valeur (2). 

Les étofles de foie & les toiles de cotton fe vendent à Surate par Cobirs, 
qui font une mefure de vingt-fept pouces de long. Le riz, le bled , & les 
autres chofes qui fe vendent parmi nous au boifleau , ou avec des mefures 
creufes, font vendues au poids dans Surate. Le poids ordinaire eft un 
Scar, qui eft de treize onces & un quart. Le Meund contient quarante Scars. 
» Ainfi les ufages, obferve l’Auteur , font tout-à-fait oppofés aux nôtres, 
»” dans les chofes mêmes qui devroient être femblables , telles que les fcies 
” & les ferrures , qui n’ont aucune refflemblance avec les nôtres. Il femble 
” mème que les animaux n’ayent pas , aux Indes , les mêmes inclinations que 
» parmi nous. Dans le Tunquin, par exemple , les chiens veillent toute la 
» nuit pour exterminer les rats & les fouris (3). 

On apporte à Surate , des Marchandifes de toutes les parties de l’Afie. 
Elles y font achetées par les Européens , les Turcs, les Arabes, les Perfans, 
& les Arméniens. Il n’y a point de Marchands qui fe répandent plus dans le 
monde & qui voyagent avec autant d’ardeur que les Arméniens. Leur lan- 
gue eft une des plus ufitées dans l'Afie. De tout tems, ils ont été célebres 
par leur Commerce. » C’étoit dans leur voifinage , c’eft-à-dire , fur le Phafe , 
» en Georgie, qu'étoit autrefois la Toifon d'or ; Toifon fameufe parmi 
» les Anciens, mais qui n’étoit qu'un grand Comimerce de laine , de peaux, 
» & de fourures , que les Peuples du Nord y portoient (4). 

Les Marchands Indiens , qui viennent par terre à Surate, fe fervent rare- 
ment de chevaux pour le tranfport de leurs Marchandifes, parce qu'ils font 
tous employés au fervice du Prince. Ils les amenent dans des Chariots , fur 
des Dromadaires , des Chameaux & des Anes. 

Ce font les Hollandois qui apportent à Surate toutes fortes d’épiceries. 
Les Anglois y apportent particulierement du poivre. Mais , s'il faut en croi- 
re l’Auteur, les premiers ne font pas toujours de bonne foi. » Ils tirent 
» quelquefois une certaine quantité d'huile, d’efflence , ou d’efprit , des 
» cloux de girofle, de la canelle, &c. Enfuite les expofant en vente, ils ne 
» font pas difficulté d'en tirer le même prix que sil n’y étoit point arrivé 
» d'altération. C’eft une tromperie qui s'exerce à Batavia; & de-là vient 
» qu'il fe trouve tant d'Epiceries féches & infpides (5). 

Outre le Gouverneur militaire de Surate, qui demeure conftamment au 


CviNcron. 
1690. 
Amandes ame- 
res qui fervene 
de monnoiee 


Mefures & 
Poids de suraté, 


Oppofition des 
ufages Indiens 
aux nôtres. 


Commerce de 
uraiee 


Reproche de 
tromperie que 
l’'Auteur fait aux 
Hollandoiss 


Deux Gouver- 


Château , comme sil y étoit prifonnier , les Habitans ont leur Gouverneur Murs de Surates 


{r) Pages 218 & précédentes, (4) Page 222. 
(2):Page.219. { 5) Page 216. 


(3) Page 220. 
E 1j 


36 HITS TO LR E VOEINIE RUAIINE 

Civil ; qui eft chargé particuhiérement de ladminiftration des affaires pubit- 
ques & de la juftice. I ne s'éloigne gueres plus fouvent de fon Palais , pour 
être fans cefle à portée de recevoir les Requêtes des principaux Marchands, 
neo de de regler les aflures qui demandent une prompte expédition. S'il fort 
“+ pour prendre l'air , il eft affis fur un Elephant, dans un fauteuil magnifique. 
Outre le conducteur de l'animal , il a près de lui un domeftique, qui l'éven- 
te & qui chaîle les mouches , avec une queue de cheval attachée au bout 
d'un petit bâton , de la longueur d’un pied. Cet éventail, tout fimple qu'il 
doit paroitre , eft le feul en ufage parmi les Grands, & pour la perfonne 
même de l'Empereur. Entre différentes marques de grandeur , le Gouverneur 
de Surate nourrit plufieurs Elephans. Il entretient une Garde de Cavalerie & 
d'Infanterie , pour la füreré de fa perfonne & pour l'exécution de fes or- 
dres (6). 


Son Confeil, {ans les affaires de conféquence , il doit prendre l'avis de trois grands 


OVINGTON. 
1690, 


compofé de trois SE k 5 é à D 
Ofciers, Officiers de la ville, qui partagent alors avec lui le dépôt de l'autorité fu- 
prème. 
Le Cogy» Le premier , qui porte le titre de Cogy , eft un homme verfé dans les loix ; 


& dans tout ce qui appartient aux ufages civils de l'Empire. 

Le fecond , nommé le Wacanaviche , eft un Officier prepofé par l’Empe- 
reur, pour donner avis chaque femaine , à la Cour , de tout ce qui arrive 
de remarquable & d’important (7). 

&le Katoul. Le Æatowl , troifiéme Miniftre de l'autorité Impériale, eft établi pour 
empècher les defordres & pour les punir. Il eft obligé de faire trois rondes 
de nuit dans les rues de la ville ; à neuf heures du foir , à minuit, & à trois 
heures du matin. À cinq heures , le tambour bat & la trompette fonne, pour 
marquer la premiere heure du jour. Le Katoual eft toujours accompagné de 
plufieurs Domeftiques , & d’une Compagnie de Soldats, armés d’épées , de 
lances & de fleches. Quelques-uns portent une arme fort dangereufe, qui 
confifte dans une baguette de fer , longue d'environ deux pieds & terminée 
par une boule de même métal, avec laquelle on brife le crane d’un feul 
coup. Ceux qui font furpris dans une faute legere en font quittes pour quel- 
ques jours de prifon. Le châtiment des fautes confidèrables eft la baftonade. 

Paix & fureté Quoique Surate foit habitée par toutes fortes de Nations, les querelles 

da,  & les difpures mêmes y: font rares. Les Indiens idolâtres, plus propres à rece- 
voir une injure qu'à la faire, évitent foigneufement tous les crimes odieux 
& nuifibles à la fociéré , rels que le meurtre & le vol. Ovington apprit , avec 
étonnement , que dans une fi grande ville 1l ÿ avoit plus de vingt ans que 
perfonne n'avoit été puni de mort. L'Empereur fe réferve le droit des Sen- 
tences capitales , où ne le communique qu'aux Tribunaux les plus éloignés de 
fa Cour. Ainfi, dans les cas extraordinaires, on informe ce Monarque du. 
crime ; & fans faire venir le coupable , 1l impofe le châtiment (8). 

Ekes s'érene S'il fe fait quelque vol à la Campagne, dans la dépendance de Surate, 


deut jufqu'aux : e î rite pi 1. : 
rs tn Officier , qui fe nomme le Pourfdar elt obligé d’en répondre. Il a fous 


Lc Vacanavi= 
che , 


fines, fes ordres plufeurs Compagnies de gens armés , qui obfervent continuelle- 
(6) Page 228 & précédentes. carvah, marque ce qui fe fait chaque jour 
(7) Un autre Officier , nommé le Har- (8) Pagez31. 


DIE SAVIO VI AG ENS: va LIU, 2 


ment les orands chemins & les villages, pour donner la chafle aux vo- 
leurs (9). En un mot, comme 1l y a peu de villes ou le Commerce {oit auñli 
floriffant qu'à Surate , 1l n’y en a gueres où l’on apporte autant de foins au 
maintien du repos & de la fureté publique. 

Les obfervations de l'Auteur , fur les différentes Religions & fur les ufages 


des Indiens , appartiennent moins à la defcriprion de Surate qu'a larticie sé- 


néral des Indes, où elles doivent entrer avec celles de quantité d’autres 


Voyageurs. Cependant on en peut détacher ce qui eft propre à Surate & aux 
lieux voifins. WE 

Ovington parle , avec complaifance , d'un grand Hôpital , dans le voifina- 
ge de certe ville, entretenu par les Banians » pour les vaches ,.les chevaux À 
les chevres , les chiens , & d’autres animaux, qui font malades , ou eftropiés, 
ou trop vieux pour le travail. Un homme qui ne peut plus tirer de fervice 
d'un bœuf, & qui eft porté à lui ôter la vie pour s'épargner la dépenfe de le 
nourrir , ou pour fe nourir lui-même de fa chair > trouve un Bantan charita- 
ble , qui ne manque pas , lorfqu il eft informé du danger de cet animal, de 
le demander au Mattre, & qui l’achetant quelquefois aflez cher , le place 
dans cer Hôpital , où 1l eft bien traité jufqu'au terme naturel de fa vie (roi: 

Près du mème Edifice (11), on en voit un autre qui eft fondé pour les pu- 
naifes , les puces, & toutes les efpeces de vermines qui fuccent le fang des 
hommes. De tems en tems, pour donner à ces animaux la nourriture qui 
leur convient , on loue un pauvre homme > pour pafñler une nuit fur un lit 
dans cet Hôpital ; mais on a la précaution de ly attacher; de peur que la 
douleur des picquüres l’obligeant de fe retirer avant le jour , il ne puifle Les 
nourrir à l’aife de fon fang (12). 

À l’arrivée d'Ovington , 1l y avoit fix ans qu'il s’étoir répandu parmi les 
Indiens de Surate, une maladie contagieufe , qui continuoit encore d'y re- 
gner, quoique ce ne für pas toujours avec la même violence. Elle fembloir 
‘affoupie dans le tems des Mouflons , où Pair ne manque point de fe rafraf- 
chir ; & c'étoit immédiatement avant cette faifon qu’elle fe faifoir fentir dans 
fa plus grande force. Avant que les pluies commencent À romber , l'air eft 
d’une fécherefle & d’une chaleur extrêmes. Lorfqu’elles font rombées , i] sé. 
leve des vapeurs chaudes, & fi malfaifantes , qu'elles caufent plus de maladies 
qu'il ny en a dans tout le refte de l'année. Alors , dans l’efpace d’une feule 
matinée , on voyoit porter hors de la ville une centaine de Gentils , pour y être 
brûlés ; outre les Mores qu'on enterroit, & ceux qui mouroient dans les Faux. 
bourgs : ce qui montoit , par un calcul moderé , au nombre de trois cens par 


jour. La ville n'en paroïfloit pas moins peuplée , & l'on ne s'apperçevoit pas des. 
effets du mal par la diminution des Habitans. La naiffance de cette pefte: 
fut précédée par un petit tremblement de terre, qui allarma un peu , mais. 


qui ne renverfa aucune Maifon , & qui ne caufa de mal à perfonne. Ce qui 
furprenoit beaucoup les Mores,c'éroit de voir les Européens commeinaccefhbles 
à une maladie qui caufoit tant de ravages. parmi les Naturels duPays (x 3) 

Ovington.recut avis,.en 1691, qu'il étoit moït de la pefte , à Balfora | 


(9) Page 133: (12) Ibid. Page 314. 
(10) Page 313. (13) lbidem, Tome.Il. Pe 56. 
(11) loidem. 


E if 


OVvINSTON. 


1690. 


Hôpital pour 
les Vaches , les: 
Chiens, &e, 


Hôpital pour 
les Puces & jes- 
Punailes, 


Pefle teriibié à 
Surate, 


Ses renouvel. 
lemens & fes eZ 
fets, 


Pefle à Dafirag, 


18 Hel SRI O MR EG EN) ENR ANNEE 


OviNcron. deux cens nulle perfonnes dans l’efpace de dix-huit jours. Mais ce fleau ceffa 
1691. bien-tôt (r4). 
Maladies ordi: Les maladies ordinaires de Surate, dont les Européens ont de la peine 

maires à Surac. À fe garantir, font différentes fortes de fiévres, la plüpart mortelles ; fur_rour 
pour ceux qui fe livrent aux plailirs de la table & qui aimenr trop le vin. 
D'autres meurent d’une maladie , que les Habitans nomment Merdechine. 
Cet un vomiflement violent & un grand cours de ventre, qui viennent 
particuliérement d’avoir mangé avec excès , au même repas , de la viande & 
du poiflon. On guerit le malade en lui appliquant fur le talon un fer rouge 
dont la cicatrice l'empèche quelque - rems de marcher. Les Européens ne 
encore attaqués d’une efpece de paralyfie, qui leur ôte l’ufage & le mouve- 
ment des membres. Elle vient de s'être trop expofé aux brouillards péné- 
trans de la nuit. Le meilleur reméde eft de fréquenter les bains, qui font 
en grand nombre dans ce Pays (15). 

Poudre blane Les bons effets de la poudre blanche , dans les fievres , en ont rendu l’u- 

SAR LU fage commun dans les Etats du Mogol; & l'Auteur obferve qu’elle eft em- 
ployée avec le mème fuccès en Angleterre , où les Médecins Anglois en ont 
envoyé, En géneral , dit-il , les remèdes dont on fe trouve le mieux dans cette 
Région font rafraîchiffans , parce que la plüpart des maladies viennent de 
chaleur (16). : 

 Pulparock , À deux milles de Surate , on vifite un lieu fort agréable , qui fe nomme 

a A Pulparrock. Il et voifin de la riviere, & fort orné de bocages & d’allées 
d'arbres. Le terrain en eft uni, excepté fur les bords mêmes de la riviere, 
où s’élevant un peu il rend la vüe plus étendue fur l’eau. La chaleur de Pair 
y eft adoucie pat lombrage d’une infinité d'arbres & par la proximité de 
l'eau. C'eft un Monaftere de Faquirs, qui ont pris foin de rendre cette habi- 
tation commode & délicieufe. Ils ont employé l'art, pour y perfectionner 
les beautés de la nature. Les environs de Surate n’ont rien qui puifle être 
comparé à cette belle retraite. Aufli les Faquirs qui l’habitent ont-ils plus 
de fierté que dans les autres lieux. On fait que c’eft une efpece de Moines 
mendians , qui font des quêtes pour augmenter leurs revenus. Un Frere 
Quéreur du Monaftere de Pulparrock ayant un jour rencontré , hors de Surate, 
12 Préfidenc de la Compagnie Angloife , lui demanda impudemment vingt 
Roupies. Le Préfident, pour badiner, lui en offrit dix-neuf. Il les refufa, 
dans l'opinion qu'il n'étoit pas de fa grandeur de diminuer une obole de fa 
premiere demande (17). 


DES CR TPT MON DIU) PA IS DES NS D RU ANTIES 
al Thevenot, qui étoit à Surate en 1666 (18), & qui n'a pas manqué d'y 
Tüevenot fur le aire fes obfervations , avec ce caractere judicieux qui le fait diftinguer entre 
Pays de Surae. [es Voyageurs, s’écarte peu de tout ce qu'on a Îü jufqu'ici, & fert par con- 
féquent à le confirmer par fon témoignage. Mais il y joint plufeurs remare 
ques qui paroiflent être échappées à la curiofité d'Ovington. 


(14) Ibidem. ges. On ne le cite ici qu'en extrait, parce 
{15) Ibid. p. 57. que Surate n'éroit pas fon terme , & qu'il ne 
{16) Page 58. failoit qu'y pafler pour fe rendre dans l'In- 
(17) Pages 65 & 75. doftan. Voyez fes propres Relations. 


{18) Voyez la troifiéme Partie de fes Voya- 


DIE: SYNC rANVNA! GENS. Nr val Te 39 


On mange ;, dit-il, du raifin à Surate , depuis le commencement de Fé- 
vrier jufqu'a la fin d'Avril. Le goût n'en eft pas excellent ; & quelques-uns 
s'éroient imaginé que ce défaut lui venoit de l'impatience des Habitans » qui ne 
le laifloient point affez meurir. Cependant les Hollandois , qui ont pris le 
parti de le laifler autant qu'il fe peut fur le fep, n’en font qu'un vin fort 
aigre , qu'il eft impoflible de boire fi lon n'y mêle du facre. Ce raifin, qui 
elt blanc, ne laifle pas d’être fort gros. On lapporte à Surate, d’une peute 
ville , nommée Naapoura , dans la Province de Balagate (19). 

Les liqueurs du Pays ne valent gueres mieux que le vin. La plus commune 
et compofée de Sagre , ou Sucre noir , qu'on met dans de l’eau; avec un 
peu d'écorce de Baboul , pour lui donner quelque force. Enfuite on les dif 
tille enfemble. 

Gn fait aufli de l’eau de vie de Tary. C'eft une liqueur afez agréable, 
qu'on tire de deux fortes de Palmiers; l’une qui fe nomme Codgiour ; la feconde, 
qui n’eft autre que le Cocotier. Thevenot obferve qu'il ne vient point de 
dattes aux Palmiers d’où l’on tire du Tary , & que ceux d’où l’on n’en tire 
point produifent des dattes fauvages. Le bon Tary elt celui qui fe tire la 
nuit. N'’étant point échauffé par l’ardeur du foleil , 1l eft d’un goût doux & 
picquant , qui approche de celui des Chataignes (10). 

Thevenot eft plus exact qu'Ovington , fur les poids & les mefures de Su- 
rate. Le poids qui fe nomme Candi, vaut vingt Mans ; mais le poids de Com- 
merce eft le Mar, qui eft de quarante livres ; & la livre de Surate eft de qua- 
torze onces , ou trente-cinq toles. L'or & l'argent fe pefent à la tole; & la 
tole eft de quarante Mangelis, qui font cinquante-fix de nos Carats. Deux 
toles un tiers & demi valent une once de Paris. La Tole pefe autant qu'une 
Roupie d'argent. Le Man pefe quarante livres dans toutes les Indes; mais 
ces livres , qu'on nomme Serres à Surate , différent dans chaque Pays. Celles 
de Surate, par exemple, font plus fortes que celles de Golkonde. Celle 
d’Agra eft de vingt-huit onces. 

On compte les grandes fomnies par Leks., par Crouls ou Courous , par 
Padans & par Nils. I] faut cent mille Roupies pour faire un Lek , cent mille 
Leks pour faire un Courou , cent mille Couroux pour faire un Padan, & 
cent mille Padans pour faire un Nil. On voit, parmi les Grands-Seigneurs ,, 
des Roupies d’or , qui valent environ vingt & une livres de France; mais qui 
n’entrent point dans le Commerce ordinaire. Leur principal ufage eft pour 
faire des préfens. La Roupie commune , qui eft d'argent, ne vaut gueres plus. 
de vingt-neuf fous de notre monnoie , quoiqu’on la fafle paller ordinairement 
pour trente. On fabrique , tous les ans, des Roupies ; & celles de l’année va- 


lent quelque chofe de plus que les précédentes , parce que les Monnoyeurs: 


prétendent que l'argent s’ufe toujours (21). Il y a des demi-Roupies, & des 
quarts de Roupie. Le Mahmoudy eft une autre monnoie d'argent , qui vaut 
environ onze & demi de nos fous. Le Pecha eft une monnoie de cuivre , de: 
la grandeur de la Roupie , qui vaut un peu plus de dix deniers, & qui pefe fix 
de nos drachmes. On donne foixante-huit Paden | ou amandes ameres , pour 


(x9) Ibid. p. 47. (21) Ovington attribue cette différence de: 
(20) Page 49. valeur à la mutation des regnes. 


DESCRIPTION 
pu Pays DE 
SURATE. 
THEVENOT. 

Raïfin de Naz- 
poura, 


Liqueurs de 
Suratee 


Poids & Mor 
noiess 


40 EU ST :O: IR. EAIGAEUNYE ROME 


un Pecha. Ces amandes, qui pañlent pour monnoie à Surate, viennent de 


ÉD ESCRIPTION UE ARE See S 
poPayspr Perte, & font le fruit d’un arbrifleau quicroit entre les rochers. 
SURATE. Enfin Thevenot fait remarquer que la monnoie d’argent du Grand-Mosol 


THEVENOT. eft plus fine qu'aucune autre ; parce qu'il n'arrive point d'Etranger , dans 
EM l’Empire , qui ne foit obligé de changer l'argent qu'il apporte, foit Piaftres , 
foit d’autres efpeces , en monnoie du Pays. Il eft fondu aufhi-tôr , & l’on en 

rafine l’argent pour faire des Roupies (22). 

Puits&Refr.  L'Auteur ajoute , à la defcription du Cimetiere des Anglois ; qu'on veit à 
weis célebres, peu de diftance un grand Puits de forme quarré, couvert de plufieurs arcs 
de brique , qui font éloignés l’un de l’autre de plufieurs pieds. On y defcend 

ar divers efcaliers; & le jour y entre, depuis le haut jufqu’en bas, par des 
efpaces qui font entre les arcs. Mais quoique cet ouvrage foir eftimé , 1l n'ap- 
proche pas d'un réfervoir d'eau , quieft proche d’une des Portes de Surate, 
nomimée la Porte de Daman, où commerce la plus belle promenade du Pays. 
Cette Porte eft couverte & entourée des branches d’un bel arbre, qui fe 
nomme Wur, & que les Portugais appellent arbre de racines. L'ombre en et 
admirable, & d'un grand fecours pour ceux qui vont au Réfervoir. Il a 
feize angles , dont chaque côté à cent pas de long. Le diametre de tout l'ou- 
viage eft d’une portée de moufquet. Ileft pavé de grandes pierres unies , avec 
des degrés à l’entour, qui regnent depuis le bord du baflin jufqu'’au fond , 
en maniere d'amphitéarre. Ces degrés font chacun d’un demi-pied de hauteur. 
Leur matiere eft une belle pierre de taille, qui vient de Cambaye. On a 

menage trois defcentes en talus, pour fervir d'abreuvoirs. 

Âu milieu de cette belle piece d’eau s’éleve un bâtiment depieïre, quarié, 
& large d'environ quatre toifes, où lon monte par deux petits efcaliers. 
C'eft un lieu où l’on va prendre le frais & divers amufemens; mais il faut 
un Bateau pour y paffer. Le grand Bafin fe remplit d’eau de pluie, dans la 
faifon. Après avoir coulé au travers des champs , & formé une efpece de canal , 
fur lequel on a bâti des Ponts, elle fe rend dans un efpace fermé de murs, 
d’où elle paffe dans le Réfervoir par trois trous taillés en rond , qui ont plus 
de quatre pieds de diametre. On ne buvoit point autrefois d'autre eau à Su- 
rate : mais on y a découvert cinq fources ou cinq puits, qui en fournifent 
aujourd’hui à route la ville. L’Auteur parl: avec admuration du Réfervoir, 
& le compare aux plus beaux ouvrages que les Romains ayent jamais faits 
pour lPutilité publique (23). 

jdn de la Un quart de lieue plus loin, on trouve, pour promenade , Ze Jardin de la 

nue Princeffe , ainfi nommé parce qu'il eft l'ouvrage d’une Sœur du Grand-Mo- 
gol. C’eft un grand Plan d'arbres de plufeurs efpeces , tels que des Manguiers, 
des Palmiers, des Mirabolans , des Vars, des Maifas, & plufieurs autres , plan- 
tés avec beaucoup d'ordre. On y voir quelques allées fort droites , dont qua- 
tre traverfent le Jardin en croix, avec un petit Canal au centre. Vers le mi- 
lieu du Jardin, on a bâti un Edifice à quatre faces , qui ont chacune leur 
Divan , & un Cabinet à chaque coin. Devant chaque Divan fe prefente un 
Bañin quarré , plein d’eau, d'où fortent des ruiffeaux qui pañlent par les prin- 
cipales allées. Mais, quoique ce Jardin foit bien entendu , on n'y voit point 


{22) Pages 52 & précédentes. (23) Ibid. p. 72: 
nos 


DES VOYAGES. Lrv.tt 41 


nos Berceaux & nos Parterres , ni rien qui approche de la beauté de nos 
Eaux (24). ea 

L'arbre Var, que Thevenot eut la curiofité d'examiner dans toute fon 
étendue, s'appelle aufli Ber, arbre des Banians , & Arbre des racines ; à cau- 
fe de la facilité que fes branches , qui portent de grands flamens , ont a pren- 
dre racine , & par conféquent à reproduire d’autres branches. Il arrive ainfi 

w’un feul arbre , auquel on laifle la liberté de s'étendre , peut rémplir un 
Le grand terrain. L’Auteur en vit un, qui avoit plus de trente toifes de dia- 
metre ; c'eftà-dire, dans l'étendue de fes branches , qu'on avoit coupées ré- 
gulierement , & qui formoient une fort belle promenade (25). Comme les 
Indiens croient cet arbre facré , ils prennent foin de l’orner; & fouvent, 
de l'accompagner d’une Pagode. 

Le terroir de Surate eft d’une terre grife , fort brune , & naturellement fi 
bon qu'on ne le fume jamais. On y feme le bled après les pluyes , c’eft-à- 
dire , après le mois de Septembre : la moiflon fe fait au mois de Fevrier. On 
y plante aufi des cannes de fucre. L’ufage , pour les planter, eft de faire de 
grands fillons , dans lefquels , avant que de placer les cannes , on met plu- 
fleurs de ces petits poiffons qui fe nomment Goujons. Soit qu'ils engraiflent 
la terre, foit qu'ils donnent une qualité particuliere aux cannes , les Habi- 
tans prétendent que fans ce fecours elles ne produiroient rien. Ils couchent 
leurs boutures fur ces poiflons , l’une au bout de l’autre ; & de chaque nœud 
de canne ainf enterrée , il nait une canne de fucie, qu'on moiflonne dans la 
faifon (26). 

Le riz ne croît pas moins heureufement aux environs de Surate. Les Man- 
guiers , les Palmiers de toutes les efpeces , & d’autres fortes d'arbres, y ap- 
portent autant d'utilité que d'agrément. Les terres qui produifent le bled 


RE ee 
DescrirTiON 
DU PAYS DE 
SURATE. 
THEVENOT. 

Arbre Var & 
fes fingularités: 


Terroir de Gus 
rate. 


Maniere dont 
on l’engraifice 


ne s’arrofent jamais ; parce que les rofées , qui tombent le matin en abon- 


dance , fufnfent pour les rendre fécondes. 

La Riviere de Tapty eft roujours un peu falée à Surate. Aufñli les Habitans 
ne s’en fervent-ils que pour fe laver le corps ; ufage qui s'exerce ici chaque jour 
au matin, comme dans voutes les parties de l’Inde. Cette Riviere eft peu con- 
fidérable. Dans la haute marée , elle n’a de largeur , qu'environ la moitié de 
la Seine. Cependant les eaux de pluie la grofliffent en hyver, jufqu’à la faire 
déborder avec beaucoup de ravage. Elle prend fa fource dans un Canton des 
montagnes du Duan , nommé Gehar-conde , à dix lieues de Brampour. Quand 
la mer eft bafle , elle coule jufqu'à la Barre ; mais la marée avance ordinai- 
rement deux lieues au-delà. Le vrai Port de Surate eft Soualy , à deux lieues 
de la Barre, & à quatre lieues & demie de la ville. 

Thevenot regarde fans difhiculté Surate & fon Canton, comme la plus 
belle partie de la Province de Guzarate , indépendamment des avantages ex- 
traordinaires que cette ville tire de fon Commerce; & la Province mème, 
comme la plus agréable de lIndoftan. C’étoit autrefois un Royaume, qui 
tomba fous la domination du Grand-Mogol Ekbar , vers l’année 1595. Hi y 
fuc appellé par un Seigneur du Pays, à qui le dernier Roi de Guzarate, 
nonuné Sultan Mahmouth , en avoit donné le Gouvernement général à fa 
mort , en lui confiant la tutelle de fon fils unique. L'ambition de ce Gou- 


(24) Ibid, p. 73, (25) Page 74 (26) Page 73. 
Tome IX, F ; F 


Riviere de Tas 
PtYe 


Révolution que 
a fair pañler le 
Royaume de Gus 
zarate au pou- 
voir du Grand 
Mogol, 


DESCRIPTION 
DU PAYS DE 
SURATE. 
THEVENOT. 


FLOUE UE RER 
OVINGTON. 


1691. 
Etat des affai- 
res des Anglois 
à Surate, 


Maïfon que les 
Anglois ont à 
Surate, 


L 


€e que c'eft 
mue leur Préf- 
éent. 


42 HISTOIRE GENERAME 


verneur lui fit autant d’Ennemis qu'il y avoit de Grands dans le Royaume. 
Enfin defefpérant de fe foutenir par fes propres forces , il eut recours au Mo- 
gol , fous prétexte d’implorer fa proteétion pour fon Pupille , qui fe nommoit 
Mudafer. Ekbar entra dans le Guzarate avec une armée. Il foumit tous les. 
Seigneurs qui entreprirent de s’oppofer à lui, & que le Gouverneur lui fai- 
foit regarder conune les Ennemis de fon Roi. Mais au lieu de fe borner à 
la' pofleffion d’une feule ville, qu'on lui avoit promife avec fon territoire, 
il fe rendit maître de tout le Royaume, il fit le Roi & le Gouverneur Prifon- 
mers ; & fa politique , autant que la force , lui fit trouver le moyen d'aflurer 
cette conquête à fes Succelleurs. Cependant le malheureux Mudafer, s'étant 
échappé de {à prifon , fit quelques efforts pour fe rétablir : mais il fut vain- 
cu ; 1l retomba dans les chaînes ; & le defefpoir lui ft prendre enfin le paiti 
de s'ôter la vie de fes propres mains (27). 

USE 

Ovington , paffant aux affaires de fa Nation , raconte fur des témoignages. 
certains , que la Compagnie Angloife des Indes Orientales employe cha- 
que année cent mille livres fterlings , pour le foutien de fon Commerce aux 
Indes, & pour l'entretien de fes principaux Officiers. Surate, dit-il, le Fors 
Saint Georges ; Gomron en Perfe, & Bengale , font les principaux Sieges du 
Commerce de la Compagnie (28). 

Chaque partie des États du Mogol a fes Marchandifes particulieres , que les. 
Agens de la Compagnie prennent foin d'acheter , & qu'ils tiennent prêtes 
pour l'arrivée des Vaifleaux. Si cette attention éroit négligée , l’Auteur ne 
doute pas que la Compagnie ne füt bien-tôt fupplantée par d’autres Nations. 
de l'Europe. Il en connoit une, dit-il, fans la nommer, qui avoit propofé 
depuis quelque rems au Grand-Mopgol , de lui payer des droits plus confidé- 


sables que ceux qui font établis, à condition d'obtenir le droit exclufif du 


Commerce dans fes Etats. » Ces entreprifes , ajoute Ovington , obligent no- 
» tre Préfident d'être continuellement attentif fur la conduite de nos Rivaux . 
» & de faire des prefens à la Cour , pour s’affurer de leur protection (29). 

La Maifon que les Anglois occupent à Surate appartient au Grand-Mo- 
gol , & pale pour une des plus belles de la ville. Elle eft à fon Nord-Ouett. 
Outre les appartemens du Préfident , elle peut loger quarante perfonnes. L’Em- 
pereur Au-reng-zeb , de qui les Anglois la louoient immédiatement , pour la 
fomme de foixante livres fterlings ;recevoit rarement cette fomme ; parce qu’il 
leur permettoit de l'employer aux réparations & même aux embelliffemens 
de l'édifice. On y trouve plufeurs caves , des magafñns , un réfervoir d’eau 
& un bain (30). : 

C’eft dans ce Palais que le Préfident Anglais des parties Septentrionales 
de l'Inde fait fa réfidence. 11 eft quelquefois élevé à la dignité de.Gouver- 
neur de Bombay, & revêtu du titre d’Honorable. On peut acquérir de gran- 
des richefles dans ce Pofte. Outre les appointemens annuels, qui font de 
trois cens livres fterlings , & les profits que le Prefident tire des Vaifleaux , il x 


le pouvoir d’exercer le Commerce pour fon propre compte , dans rourss les 


(27) Ibidem. Pages 15 & 16. (29) Tome II, p. 92. 
(28) Page o1. (30) Ibid. page 93. 


DES VOA GES. \Lirev LE 45 


parties de l'Orient. Auñi quelques années fufifent-elles pour l'ennichir. Tous Torinerent 
les Officiers de la Compagnie ont, comme lui, la liberté du Commerce païti- 1607. 
culier ; avantage que les Âgens de la Compagnie de Hollande n’ont jamais re des 
1 - ficiers duCom- 
obtenu (31). i merce Anplois 

Comme 1l eft important de connoître l'ordre des grandes entreprifes , lorf- fur ceux de Hot 
qu'il eft fonde fur l'expérience & juftifié par le fuccès, nous n’abandonne- HE) 
rons point l’Auteur dans ce détail. 

Le Préfident de Surate à trois principaux Officiers, qui font le Teneur de Ordre de leur 
Livres, le Garde des Magafins, & le Pourvoyeur des VaifRaux. Ces quatre Sabiiement 4 
peifonnes compofent le Confeil , dans lequel le Préfident a deux VOIX. On 
y rapporte & l'on y juge toutes les affaires qui regardent la Compagnie & 
ceux qui la fervent. 

Le Secretaire aflifte toujours au Confeil, quoiqu'il n’en foit pas. Il monte 
à la premiere Place qui devient vaquante. Le même ordre eft établi pour 
tous les autres Poftes, où l’on monte par degrés, fuivant l'ancienneté des 
fervices ; à moins que par quelque difpofition extraordinaire la Compagnie 
ne change quelque chofe à fes principes. 

Le Miniftre , les Anciens & les jeunes Faéteurs, les Ecrivains & les Ele- 
ves , compofent le refte des Habitans du Palais. Chacun demeure dans fon 
pofte , pendant trois ou cinq ans, fuivant fes engagemens avec la Compa- 
ynie , avant que d'être élevé à de nouveaux deorés; comune de celui d’Eleve 
à celui d'Ecrivain, & de celui-ci au devré de Facteur , d’où l’on pafñle aux 
plus hautes dignités. Outre les gages ordinaires, qui font proportionnés à 


te) 4 D à $ 
chaque degré, la Compagnie leur donne à tous la nourriture & le loge- 


ment. D'ulleues les avantages qu'ils peuvent tirer du Commerce particulier profit exrraere 
vont fi loin ; que dé Surate à la Chine , ils gagnent cent pour cent; & qu’en D 
y faifant porter feulement de l'argent pour en rapporter de l'or, ils font furs RER NE 
d'un profit de cinquante pour cent. Ceux qui jouiffent d’une bonne réputa- 

tion , fans être aflez riches pour former ces entreprifes, peuvent emprunter}, 

dans le Pays , des fommes confidérables , à vingt-cinq pour cent d’intérèt, & 

ne font obligés de fatisfaire leur créancier qu’au retour du Vaifleau. S'il pé- 

rit en chemin, la fomme eft perdüe pour l’Indien qui la préte (32). 

La, Compagnie entretient aufli quarante ou cinquante Domeftiques ; pour Nombre d'Oue 
les fervices qui conviennent à leur profeflion. Ils fe prefentent le matin au vriers & de va- 
Préfident pour recevoir fes ordres; & le foir ils ent encore devant lui, sa là Contar 
comme des fujets dont le bonheur dépend de la fatisfaétion de leur Maître, gnie. 

Avec ces Ouvriers , la Compagnie entretient des Valets aux Officiers. Le 
Préfident en a plufeurs. Le Teneur de Livres en a deux. Le Miniftre & les 
autres ont chacun le fien. Dans-un Pays où les Anglois font fans Troupes & 
fans aucun fecours militaire , la politique les oblige de fe faire un appui du 
grand nombre de leurs Domeftiques. Quoique la plüpart foient Indiens ou 
Mores, l’Auteur vante leur fidélité ; jufqu’à dire naïvement » que lorfque le 
# Préfident a deflein de frauder les droits du Prince en quelque chole de 
» confidérable , il en commet le foin à fes Domeftiques , qui s'en acquittent 


# avec adrefle (33). 


(31) Ibid. page 94. (32) Tome IL. p. 96, (33) Ibid. p. 99. 
F 1j 


OVINGTON. 
1691. 

. Table des Of. 

ficiers Anglois, 


Piaïfante naï- 
etc d’un Indiens 


Ragoüts In- 
&ienss 


Faite du Préfie 
deux & des Face 
tEurs AN£!OISe. 


44 HP STTLOIR É AGE N'ER AILIE 


Perfonne de ceux qui habitent le Palais ne peut paffer la nuit dehors ; 
fans la permiilion du Préfident. On fert tous les jours une table commune ,. 
pour le Préfident & pour tous les Officiers , qui s'y placent fuivant leur de- 
gré d'ancienneté. Elle eft couverte de ce que Surate & fes environs offrent 
de meilleur. Les vins de Chiras & l’Arrack , les vins de PEurope & la biere 
d'Angleterre n’y font point épargnés. Il ya peu de tables, chez les perfon- 
nes mêmes les plus qualifiées de l'Empire, qui foienc fi bien fervies. Cette 
dépenfe eft confidérable pour la Compagnie , fur-tout en vins de l'Europe , 
& en biere, qui ne peuvent manquer d’être fort chers aux Indes. Ovington 
raconte qu'un riche Indien , ayant eu la curiofité de voir les Anglois à table, 
parut extrèmement furpris , à l'ouverture d’une bouteille, de voir fortir la 
liqueur avec force , aulli-tôt qu'on eut ôté le bouchon. Le Préfident lui ayant 
demandé le fujet de fon admiration , il répondit qu'il n'étoit pas étonné de: 
voir ainfi fortir la liqueur, mais qu'il ne pouvoit comprendre comment on 
avoit pü la faire entrer dans la bouteille (34). 

La table des Anglois de Surate eft fervie en vaiffelle d'argent ; & pour fa- 
uisfaire tous les goûts , ils ont trois Cuifiniers, un Anglois, un Portugais 
& un Indien ; qui apprètent les mets chacun à leur maniere. Le ragoût le. 
plus ordinaire aux Indes eft le Pi/au. C’eft du riz bouilli:, dont tous les grains 
demeurent féparés, qu'on aflaifonne avec des épices! & fur lequel on mec 
une piece de volaille bouillie. L’Auteur en explique plufieurs autres, & par- 
le de diverfes fauces qui excitent beaucoup l'appétit. Le Cabob , fur lequel 
il s'étend le plus, eft un compofé de bœuf & de mouton, que lon coupe 
en petits morceaux , fur lefquels on jette du fel & du poivre , & que l’on 
trempe dans de l’huile où l’on a mêlé de lail, On les pafle enfuite dans une 
broche , avec quelques herbes ; qui ont été trempées aufli dans de l’huile mêlée 
d'ail. Enfuite on les fair rôtir au feu. C’eft un mets que l’Auteur trouve fort 
agréable (35). Les Naturels du Pays aiment beaucoup /’Affa fœrida , qu'ils 
appellent Hin. Ils en mettent un peu dans leur pain , qui en reçoit un goûc 
défagréable , mais qu'ils croyent fort utile pour la fanté. On mangé tant 
d'Afla fœtida , dans Surate, que l'air qu’on y réfpire le fent quelquefois for- 
tement (36). 

Les jours de réjouiffance , le Préfident invite tous les Officiers de la Com- 
pagnie a paffer la journée dans quelque beau Jardin , hors des murs de Sura- 
te , où l’ombrage & la fraîcheur fervent à l'entretien de la joye. Le Préfident 
& fa femme sy font porter dans des Palanquins , foutenus fur les épaules de 
quatre hommes. Ils font précedés de deux grands Etendards , après lefquels 
marchent quelques chevaux de main de grand prix, Arabes & Perfans , avec 
des harnoïs magnifiques. Les anciens Facteurs viennent à leur fuite, montés 
fur d’autres chevaux, qui ne font pas moins richement équipés. Ees felles 
{ont de velours brodé; les brides & les croupieres , enrichies d’or & d'argent. 
Le chef des Domeftiques paroït enfuite, à cheval comme les Maîtres , mais 
fuivi de quarante ou cinquante Valets à pied. Après cette premiere divifion 
vient le Confeil , dans un grand Caroffe, qu'on haifle ouvert, à moins qu’il 
ne s’y trouve des femmes. Ce Caroffe eft tout orné d'argent , & tiré par deux 


(34) Page 100, (35) Page r0$. , (36) Ibidems 


DES VNO YA GES EL /r v." LT 4$ 


bœufs. Le refte des Facteurs fuit en Carofle ou à cheval. C’eft dans cet équi- 
page que le Préfident paile au travers de la ville, lorfqu'il veut en fortir (37). 
Le Miniftre & les Confeillers ne fortent jamais fans avoir quatre ou cinq 
Domeftiques derriere leur Carofle. Ce fafte leur attire les refpeéts du Peuple. 
Dans l’idée qu'il fe forme des Anglois, il s’adrefle ;. dans fes befoinis , au Pré- 
fident de la Compagnie plutôt qu'au Gouverneur , dont la grandeur paroit 
éclipfée par celle des Anglois. 

Ils ont , comme tous les Européens, un Cimetiere à un demi mille de Su- 
rate , qu'ils râchent d’embellir à l’envi par des tombeaux magnifiques ; & par 
de fuperbes édifices (38). C’eft un des principaux ornemens des environs de 
la ville. Les deux plus beaux de ces édifices ont été conftruits, lun pour 
Jean Oxonton, & l’autre pour le Préfident Aungers. Ils font accompagnés de 
Tours & de Minarets. Le Cimetiere des Hollandois offre aufi les fiens , 
dont les deux plus remarquables font , celui d’un Commiflaire Hollandois ; 
& l’autre , celui d’un Commandant de la même Nation , qui le ft élever 
avant fa mort, & qui fit mettre au fommet trois grandes tafles ; apparem- 
ment, obferve l’Auteur , pour faire reflouvenir fes amis du plaifir qu'ils 
avoient eu de boire avec lui (39). 

Le 27 d’Aoùût 16917, c’eft-à-dire , pendant qu'Ovington étoit à Surate, la 
Maifon des Anglois fut inveftie par une Garde à pied & à cheval, qui les y 
retint Prifonniers. Cet orage fe fit fentir d’un autre côté aux François & 
aux Hollandois , par la défenfe qu'ils reçurent de fortir de la ville. On ap- 
prit bien-tôt le fujer de ce traitement. Un riche Vaifleau More avoit été pris 
par des Hommes à chapeau, c'eft-à-dire , fuivant le langage du Pays , par 
des Européens ; & le Capitaine , nommé Æbdel-gheford, demandoit qu'on 
lui reftiruat neuf lecks de Roupies, qui font plus de cent mille livres fter- 
ling. Ce Vaifleau pafloit de Mocka à Surate. Quoique les Indiens ayent peu 


de goût pour le combat , & qu'ils n'expofent pas volontiers leur vie pour 


quatre Roupies qui font leurs gages d’un mois, comme ils étoient richement 
chargés , ils s’étoient défendus vaillamment ; & ce n’étoit qu'après avoir perdu 
beaucoup de monde qu'ils avoient pris le parti de fe rendre (40). 

On accufoit les Européens de cetre prife , parce que le Pirate, qui s’éroit 
emparé du Vaifleau , avoit arboré les Pavillons Anpglois, François & Hollan- 
dois. Le Préfident Anglois, qui. fe nommoit Barthelemy Harris, défendit 
ardemment fa Nation. Premiérement , 11 récufa le témoignage d’Abdel-Ghe- 
fort, fon accufateur , parce que ce n’étoit pas la premiere fois qu'il eût at- 
tribuéle même attentat à des Vaiffeaux Européens , & que dans une autre 
occafon il avoit été convaincu d’impofture.. En fecond lieu, l’arrivée d’un 
ou de plufeurs Navires Anglois dans ceite mer ne pouvoit être ignorée au 


Comptoir de Soually ni dans la Maifon Angloife de Surate; & le Préfidenr. 


atteftoit le Ciel qu'il n’en avoit aucune. connoïffance. Enfin , il s’engagcoir 
d'honneur à payer tout ce qu’on lui demandoit , fi fon Ennemi pouvoit appor- 
ter des preuves inconteftables que le Vaiffeau , qui avoit fait la prife, appar- 
A \ . » ë 4 

tint à la Compagnie d'Angleterre. Ces raifons, & les bons ofhces du Gou 


(37) Page 105: (39) Ibid. p. 117, 
(38) Tome IlI.p. 110: (40) Ilbidem, pages 114 & fuirantese- 
F üij 


\ 


OvinéroN, 


1691, 


Leur Cimetiez 
re eft omé dz= 
beaux édifices, 


Tombeau f:- 
gulier d'un Hol- 
landois, 


Orage qui ter 
be fur les Euro- 
péens de Suraræ- 


Dequoi ils fo 
acculfés. 


OvINGTON. 
1691. 
Comment cet- 
te querelle fur 
££rininéee. 


SR 
16 92. 
Autre perlécu- 
on contre les 
ADG-0ÏSa 


Leur  accufar 
£eur ct convaine 
£gu de calomnie, 


Eclaircifement 
fur les Pirates 
nommés $angas 
aiens. 


Say, Capitai- 
ne Anglois, eft 
prit par ces Pie 


TULCS, 


46 HISTOIRE GENERALE 


verneuf, qui fe portoit d'autant plus à favorifer les Européens, que le Porr 
étant fermé pour leurs Vaifleaux, pendant cette querelle , il commençoit à 
s'appercevoir que la recette diminuoit à la Douane, difpoferent la Cour à 
revenir de fes préventions. Cependant les Anglois demeurerent prifonniers 
jufqu’au 2 de Décembre , & ne recommencerent à jouir de leurs privileges 
qu'après d'heureux éclairciflemens , par lefquels on apprit que le Navire , au- 
teur de la prife, étoit Danois. Les reffentimens du Grand-Mogol fe tourne- 
rent contre cette Nation , fur laquelle il réfolut d'exercer toutes fortes d’ho- 
füulités (41). 

L'implacable Abdel-Gheford fut le feul , au milieu de la joie commune , 
qui conferva toute fa haine pour les Anglois. Il renouvella fes calomnies , 
l'année fuivante , en répandant le bruit que deux de fes Vaifeaux, qui re- 
venoient de Mocka, étoient encore tombés entre leurs mains & qu'ils les 
avoient pillés. On leur ôta la Hiberté avec la même rigueur ; & les inftances 
furent fi preflantes, pour leur faire reftituer ce qu'on accufoit leur Nation 
d'avoir enlevé , qu'ils déclarerent enfin qu'ils aimoïent mieux abandonner 
tout-à-fait Le Pays que de fe foumertte à cette injuftice. Cependant l’impoftu- 
re fut bien-tôt reconnue. Abdel-Gheford avoit caché , dans l’eau , une partie 
de l'argent qu'il fe plaignoit d’avoir perdu. Il en voulut faire tranfporter {e- 
cretement une autre partie dans un Palanguin ; mais quelques Soldats de la 
garde obfervant que les Porteurs paroifloient fatigues du poids , fe défierent 
de la vérite. Ils arrèterent le Palanquin, qu'ils trouverent rempli d’or. Ab- 
del, convaincu d’un fi noir artifice , demeura chargé de la honte & de l’op- 
probre qu'il vouloit faire tomber fur les Anglois (42). 

Sa premiere perte avoit éte réelle ; & malgré les prétendus éclairciffemens 
qui avoient fait tourner l’indignation de la Cour contre les Danois, Oving- 
ton paroit perfuadé que cette prife ne devoit être attribuée qu'aux Sanga- 
niens. Il en prend occafon de raconter l’avanture d’un Capitaine Anglois , 
qui ayant été pris par ces Pirates, & s’écant fauvé de leurs mains , lui com- 
muniqua fes obfervations fur leur Pays & fur leurs ufages. 

Say (c’eft le nom du Capitaine) après avoir perdu fon Vaiffleau par le 
naufrage , vers l’Ifle de Afacire , & s'être arrèté long-tems à Mafcate, pour 
réparer fa perte , s'embarqua , pour l’Ifle de Bombay , dans un nouveau Bâti- 
ment qu'il avoit fait conftruire des débris de l’autre, & fit voile de confer- 
ve avec dix-huit ou vingt Navires Indiens , qui alloient à Surate & dans d’au- 
tres Ports du Mogol. A peine les eut-l quittés, qu'il découvrit de loin deux 
voiles qui venoient à lui, & qu'il reconnut bien-tôt pour des Corfaires. Il fit 
des efforts inutiles pour les fuir , jufqu’à jetter dans la mer une partie de fes 
Marchandifes , pour rendre fon Vaifleau plus leger : mais ils le fuivirent avec 
tant d’obftination , que layant joint vers le foir ,ils en vinrent furieufement à 
l'abordage. C’étoient des Saganiens. Ils entrerent dans le Vaifleau Anglois, 
l'épée à la main , au nombre d'environ quatre-vingt. Ils tuerent d’abord tous 
ceux qui firent quelque réfiftance, & Say n’auroit pas été plus épargné. Mais 
le premier coup qu'ils lui donnerent ne tomba que fur fa main , qui fut pref- 
qu'à moitié coupée ; & , lorfqu'ils étoient prêts à redoubler, des boutons 


(43) Ibid, p. 120. (42) Ibid, pages 124 & précédentes, 


DIE SVMIO NV AT GERS MÉrverUL T 47 


d'or, qu'il avoit à fon‘habit, attirerent leur attention & fervirent à lui ra- 
cheter la vie. Ils fe contenterent de le dépouiller , & ne lui laifferent qu’un pe- 
tit morceau de toile pour couvrir fa nudité. Enfuite, paroïfiant plus humains 
après la prife du Batiment, ils lui firent prendre de l'opium avec de l’eau ; 
remede qu'ils employent ordinairement pour réparer leurs forces. -Ils panfe- 
rent même fa playe , avec du fucre, qu'ils y mirent d’abord pour arrêter le 
fang ; puis avec de l'huile & de la laine. Say > qui comptoit peit fur la vertu 
d’un appareil fi fimple , fut agréablement furpris de fe voir gueri en fort peu 
de tems (43). 

L'un des Vaifleaux Sanganiens portoit dix pieces de canon & cent cinquan- 
te hommes d'équipage. L'autre éroit une petite Galere , de quatre canors & 
de cinquante hommes. Ils employerent un mois à retourner dans leur Pays. 
En approchant d’Aramra, qui étoit le Port d'où ils étoient partis , 1ls tirerent 
un coup de canon, fuivant leur ufage , pour avertir leurs amis de jeur retour. 
Malheureufement la piece qu'ils employerent appartenoit à Say , qui avoit eu 
la précaution d’y cacher quinze cens Sequins, dans lefpérance de les dé- 
robber à leur avidité. Ainfñ ce falut lui couta près de fepr cens livres fter- 

Hing (44). 

l à “Ar RUE à 

La Reine du Pays ayant appris l’arrivée & la victoire de fes deux Vaiffeaux, 
fe fit amener le Capitaine Anglois. Il fut obligé, pour fe rendre à f1 Cour, 
de faire deux ou trois milles à pied, fans fouhers & fans chapeau. La Reï- 
ne , lui parlant par le moyen d’un Interprète Portugais ; voulut favoir de lui 
ce qu'étoit devenu fon argent. 11 lui répondit qu'il l'ignoroit, parce qu'il 
ne vouloit pas fe faire un crime de l'avoir caché dans fa piece de canon. Cerce 
réponfe la fauisht fi peu, qu'après lavoir menacé d’un efclavage perpétuel , 
elle donna ordre qu'on ne lui accordât pour toute boiflon que de l’eau f1- 
lée (45): 

Un Corfaire du Pays s’étoit emparé depuis peu d’un Vaifleau Portugais , 
qu'il avoit amené dans le même Port. Comme on avoit remarqué dans les 


res 


OviNSTOw. 
1692. 
À quoi il doit 
la vie, 


Comment 4 
eft panié de fes 
bleflures, 


11 perd fon ar- 
gent par une 
Avanture bizar- 
LCA 


It eft mené 
Cap'if au Pors 
d'Aramra, 


7 Comment Say 
et délivré, 


Caprifs de ce Batiment un refpeét fingulier pour les images, la Reine sima- . 


gina que le Capitaine, étant Européen comme eux, devoit être de la même 


Religion. L'inuulité de fes menaces la fit penfer à fe faire apporter quelques 


images de Saints ; & faifant appeller Say, elle lui promit d'ajouter foi à fon 
témoignage , sil vouloit les baifer pour preuve de fa bonne foi. Quoiqu'il 


eut les principes de fon Pays fur ce culte, il ne fit pas difficulté de baifer les: 


images ; & quelques jours après , 1! obtint la liberté de s’embarquer fur un 
Vaifleau Arabe qui faifoit voile à Mafcate (46). 

Le Port d’Aramra , où il avoit été mené, eft À l’oppoñte des Côtes d’Ara- 
bie , entre Sirdy & le Cap J'ugalt, à quelque diftance de Diu , qui appar- 
tient aux Portugais. Le Pays des Sanganiens fe trouve fitué entre la Perfe à 
l'Occident, & l'Indoftan à l'Orient. Ces Peuples, livrés prefqu'uniquement à 
la Piraterie , ne vivent que des prifes qu'ils font fur mer. Ils croifent depuis 
Ormuz jufqu'au Golfe de Cambaye, & fur les Côtes du Malabar, fuivant 
qu'ils y font attirés par lefpoir du butin. Leurs Vaifleaux ne paroiflent pes 


(43) Ibid. Tome II, p. 245. (45) Page 147. 
aa, Ibid. p. 146, (46) Pages 147 & 148. 


Situation d’A- 
ramra & du 233 
des Sanganisas, 


TT ÉDVYINGTON. 
1692. 
Caraere de 
£es Pirates. 


Fxemple fin- 
gulier de leur 
bonne foi. 


Defcripuion de 
Macare, + 


Sa fituation & 
fes avantages, 


Exceflive cha- 
eur du Pays, 
qui n'empêche 
pas fa fertilité. 


£es produdions, 


48 PT S TO LR EMGIEIN ER AME 
forts; mais étant bons voiliers , il leur arrive rarement d’être pris, parce qu'ils 
fe retirent lorfqu'ils fe croyent les plus foibles (47). 

Quoique le métier qu'ils exercent leur infpire des fentimens d’injuftice & 
de cruauté , ils n’en font pas moins fidéles à l’obfervation de leurs promef- 
fes. Le a Anglois l’éprouva par un exemple fingulier. Après avoir 
perdu tout fon bien , il ne lui reftoit qu'une cençaine de Sequins , qu’il avoit 
cachés dans un coin du Vaifleau. Son Cuifinier lui dir que le Bofleman du 
Vaifleau de guerre des Pirates, qu'on avoit mis fur le fien pour y comman- 
der en chef, promettoit de rendre la moitié de l'argent qu'on voudroit lui 
confier. Say prit le parti de livrer fes Sequins , à cette condition. Le Boffe- 
man les mit dans un linge, qu'il attacha au bout d’une petite corde , & les 
jetta ainfi dans la mer. Il favoit qu’on devoit fouiller tous ceux qui defcen- 
doient au rivage , & que perfonne n'éroit exempt de cette recherche , jufqu'à 
ce que le Vailleau fût entiérement déchargé. Le lendemain , il alla chercher 
le pacquet qu'il avoit jetté dans l’eau , & l'ayant retrouvé facilement , il ren- 
dit la moitié de la fomme au Capitaine. Une fidélité fi admirable dans un 
Corfaire charma Say , & le porta même à lui offrir dix Sequins de plus , com- 
ime une jufte récompenfe, Mais il répondit , en les refufant , qu'il vouloit 
garder exactement fa parole (48). 

C'elt d’après le mème Capitaine, & fur fes Mémoires, qu'Ovington fait 
une defcription de Maftare , qu'on ne trouve avec autant d’exactitude & d'é- 
tendue dans aucun autre Voyageur. 

Cette ville , qui appartient à Arabie heureufe, eft fituée fur le Golfe Per- 
fique , à l'Orient du Mogol. Quoiqu'aucune des trois Arabies ne foit aufli 
fertile que d’autres Pays , moins renommés , celle-ci, fuivant la remarque de 
l’'Auteur, à mérité le nom d'Hyemen ou d’Heureufi , parce qu’elle ett plus fer- 
tile que les deux autres. Mafcate eft une ville de Commerce, fupérieure à 
toutes lés autres villes qui font fituées près du Golfe d'Ormuz. Elle n’a pas 
moins de trois milles de circonférence , entre le Cap de Raz-al-gate, & ce- 
lui de Afoccandon , au vingt-troifiéme degré trente minutes de latitude du 
Nord , & précifément fous le Tropique du Cancer. Sa Baye eft petite , mais 
environnée de hauts rochers. La ville eft revètue de fortes murailles , & dé- 
fendue par cinq ou fix Châteaux (49). 

La chaleur y eft plus violente que dans une infinité d’endroits plus voifins 
de la ligne. Les fables & les hautes montagnes y refléchiffent les rayons du 
foleil avec tant de force, qu'on peut donner au Pays la qualité de Zone 
torride , plus qu'à tout autre lieu entre les Tropiques. Un petit poiflon , 
mis dans le trou d’un rocher, vers le milieu du jour, y eft rôti en peu de 
tems. Il pleut rarement à Mafcate, & tout au plus une fois l’année : mais les 
fortes rofées qui tombent la nuit rafraîchiflent la terre, entretiennent les 
plantes dans leur fraîcheur , & rendent les fruits excellens. On y trouve en 
abondance des oranges, des citrons, des limuns, du raifin , des abricots , 
des pêches, & plufeurs fortes de racines & de liqueurs. Les dattes y croif- 
fent avec une faveur fi finguliere de la nature , qu’on en charge des Vaifleaux 


(47) Page 149° (48) Page 150 (49) Page 126. 
pour 


DES VrO'Y: À GENS: LL rv. II 49 


pour tous les Ports du Mosol , où le débit en eft toujours affuré. Aufñli font- 
elles le principal Commerce du Pays (so). 

Toutes les montagnes voifines de Mafcate font d’une fécherefle & d'une 
fterilité qui infpire de l’horreur. On n’y voit en aucun tems n1 herbe, n1 
fleurs, n1 arbres. Mais lorfqu'en approchant de la Cote on jette les yeux fur 
les vallées , onles trouve remplies d’une verdure perpétuelle, fleuries , cou- 
vertes de toutes les plantes qui peuvent fervir à l’ornement de la terre & à 
la nourriture des hommes & des bêtes. L’Auteur admira moins cette diffé- 
rence , lorfqu'il eut reconnu linduftrie des Habitans. Ils ont trouvé le 
moyen de creufer une infinité de canaux, dont les bords font plantés d’ar- 
bres , & qui répandent l’eau de toutes parts ; avec cet avantage extrème, qu'en 
donnant de l’humidité aux racines des plantes, ils fourniffent affez d’eau 
pour arrofer deux fois le jour, c’eft-à-dire, foir & matin , toute la fuperficie 
de la terre. 

Les beftiaux du Pays font nourris de poiflon , qu’on apprète d’une manie- 
re que les Européens pourroient imiter. Loin de le donner frais, on fait, 
dans la terre, un grand foflé, où l’on en met une grofle quantité qu’on laif- 
fe pourrir, jufqu'à devenir une efpece de terre. Enfuite l'ayant uré de ce 
lieu, on le fait bouillir avec de l’eau dans des pots de terre; ce qui forme 
alors une forte de bouillon gras & épais, qu’on luffe refroidir & que les bef- 
tiaux mangent volontiers. Cette nourriture les engraifle & leur fair une chair 
de fort bon gout (51). 

La plüpart des Habitans de Mafcate font maigres & de taille moyenne.ls 
ont le teint bazané & la voix foible. On vante leur courage & leur habileté 
à manier l'arc & les fléches. Depuis qu'ils ont eu la guerre #vec les Portugais, 
ils fe font exercés à l’ufage des armes à feu. Leur nourriture eft indifférem- 
ment de la chair & du poiffon. Ils mangent du bœuf, du mouton, des che- 
vres & des darms. La chair de chameau eft celle qu'ils eftiment le plus & 
qu'ils croyent la plus faine. Ils ont plufieurs fortes de poiflons ; mais 1ls font 
fcrupule d'en manger de certaines efpeces, fur-tout de ceux qui font fans 
écaille. Le Pays porte beaucoup de bled , dont ils pourroient faire du pain; 
s'ils n’avoient tant de goût pour les dattes , qu’ils en mangent avec la chair 
& le poiffon. C'’eft un ufage qui regne dans toute l’Arabie (52). 

De tous les Sectateurs de Mahomet, on n’en connoît pas qui s'abftiennent, 
avec autant de rigueur que les Arabes de Mafcate, du vin & de toutes les 
liqueurs fortes. Ils condamnent même, comme des boiflons défendues par 
la loi, le thé & le café, dont tous les autres Mahométans font leurs délices. 
Ils ont en horreur la fumée du tabac; & celui qu'on porte dans leur Pays eft 
brülé fans rémifion. Leur unique liqueur eft le forbet, qu'ils compofent 
d'un mélange d’eau , de jus d'orange & de fucre. Aufli prennent-ils la quali- 
ré d’Arabes rigides , de purs Mahométans , & de vrais difciples du Prophète. 
lis font tous élevés dans ces principes. , 

La maniere dont la Juftice s’adminiftre parmi eux, & leur caractere doux 
& obligeant, ne font pas moins remarquables que leur tempérance. Le Gouver- 
neur de la Ville fait faire une garde exacte, pour la füreté de la Ville, & 


(50) Tbidem , pages 118 & fuiv. (s1) Ibidem. p. 130. (s2) Page 131, 
Tome IX. G 


OviNGTroN. 
1692: 


Induftric des 
Habitans. 


On engraiffe 
les Beftiaux avec 
du Poiffva. 


Caractere & 
nourriture des 
Habitans, 


Leur tempé- 
rance extraourdi- 
naire, 


Singularité de 
leur Juftice, 


s° EHPRS T'ONRE GENER APE 
Ovincron. pour arrêter tous les defordres dans leur naiffance. Il n’eft pas permis aux 
1692.  Chaloupes d'aborder à terre, ni d’aller d’un Vaiffeau à l’autre , depuis le cou- 
cher jufqu’au lever du foleil. Le pouvoir de punir eft interdit aux Peres & 
aux Maïtres , à l'égard de leurs Enfans & de leurs Domeftiques , par cette 
{eule raifon , qu'en l’exerçant 1ls peuvent y faire entrer de l'humeur & de 
l'excès (53). C'eff la juftice qui régle le châtiment de toutes fortes de fautes; 
parce que les Magiftrats , qu'on avertit des fautes commifes , étant fans paf- 
fion &c fans préjugé en examinent mieux la nature & mettent plus de juftice 
dans le degré de la peine. S'il fe commet quelque meurtre ou quelque vol , 
ce qui eft plus rare à Mafcate que dans aucune autre partie du monde, on 
ne propole point de mort violente pour le coupable. Il eft enfermé dans une 
prifon , où 1} meurt de lui-même (54). La Juitice d’ailleurs eft adminiftrée 
Pompes Quoique le Gouverneur foit accompagné d’un confeil nom- 
reux , ce n'eft pas la pluralité des voix qui décide : il prononce feul , & 

tous jes fpectateurs approuvent la Sentence (5). 

Le civiité Les Hlabitans de certe partie de l’Arabie font d’une civilité furprenante 
pour les Etat à l'égard des Etrangers. Quoiqu’extrèmement attachés à leurs principes , ils ne 
h connoifient point ce zéle furieux, qui exerce la Religion aux dépens de l'hu- 

manie. Un Voyageur peut faire cent milles dans leur Pays , fans avoir be- 
foin d'armes, ni d’efcorte. Il peut dormir en pleine campagne , avec fa bour- 
fe à fon côté. Le Capitaine Say fonde le témoignage qu'il leur rend , fur fa. 
propre expérience. Il ajoute que pendant plufeurs années qu'il pafla parmi. 
eux , 1] n’entendit parler d'aucun vol (56). 

@e qui arriva Après {on naufrage , il eut le bonheur de fauver fa vie, & d'arriver à 
parini eux au a ® : / / ñ 
Capirame Say, terre avec tous fes sens, mais nud , & dans un état déplorable. La vüe de- 
anrès fon nau- fon infortune toucha de compañlion les Habitans du lieu. Ils lui firent enten- 
Fe dre , par des fignes , qu'ils lui offroient leur affiftance , pour fauver fes ef- 

fers & les débris de fon Vaifleau. Un d’entr'eux, qu'il prit. pour leur Chef, 
fit un monceau de fable ; & l'ayant divifé en trois parties , dont 1l fe réferva 
deux, 1l offrit l’autre au Capitaine. Il vouloit dire que pour fa peine & celle 
de fes gens il demandoit les deux tiers des fommes qu'on pourroit fauver. 
Say , qui le comprit, & qui trouva ce partage trop inégal , branla la tête, pour 
fare connoître qu’il ne lapprouvoit pas. Alors le chef Arabe fit une nouvelle 
divifion en deux parts égales; & prenant l’une , il donna l’autre au Capitai- 
ne. Le traité fut conclu à ceprix. On tira du Vaifleau treize ou quatorze 
mille livres , qui furent partagées avec une balance, dans laquelle le Chef eut 
grand foin que fa part ne fut pas plus forte que celle du Capitaine. Le Roï 
du Pays, touché auf du maiheur des Anglois, diminua volontairement , 
en leur faveur, les droits qu'il prenoit fur les Marchandifes, & fe réduifit 
à deux pour cent, au lieu de quatre qu’il exigeoit des Etrangers (57). 

tes Portugais Les Portugais avoiene obtenu la liberté de s'établir à Mafcate. Ils y exer- 


haltés de Ma 0 à: ci ne , ; 
CE coient paifblement leur Religion ; & le Roi leur avoit accordé la permif- 


(53) On ne connoît point d'antre exem- ou feulement qu’on l'y laiffe moutir de faim. 
ple de cet ufage. (55) Page 135. 

(54) On ne fait fi l'Auteur veut dire qu'il (56) Page 136. 
y demeure jufqu'à la fin naturelle de fa.vie, (57) Pages 137 & 138. 


D'E SUV OV A GES Love DT SI 


fion d'y bâtir , non-feulement une Eglife , mais même un College. Les richef- 
fes qu’ils y acquirent par degrés les rendirent infolens. Ils entreprirent d’ufur- 
per l'autorité. Les Arabes, qui ont l'humeur douce & tranquille ; fouffrirent 
pendant quelque tems cet abus avec une patience extraordinaire. Mais le 
voyant monter à l’excès, & commençant à craindre qu'ils ne fe rendiflent 
entiérement Maîtres de la ville , ils les y afiegerent avec une armée nombreu- 
fe. La défenfe des Portugais fut longue & courageufe. Ils fe renfermerent 
dans leur Eglife & leur College, dont 1ls firent comme une double Ciradel- 
le. Mais leurs Ennemis ayant fermé tous les paflages par lefquels ils pou- 
voient efperer du fecours , s’'étoient emparés des hauteurs qui dominoient ces 
deux Poftes. Enfin les Portugais, qui ne recevoient point de Goa, ni de 
leurs autres Etabliffemens , l’afliftance à laquelle ils s'éroient attendus, s'em- 
barquerent feciettement dans deux ou trois Vaifleaux qui étoient dans le 
Port, & profterent de la liberté qu’on leur laifla de fe retirer. On voyoit 
encore les trous, que le canon des Arabes avoit faits pendant Île fiege à leur 
Eglife & à leur College (58). Depuis cette guerre, l’antipathie eft devenue 
fi vive entre les deux Nations, que dans tous les lieux où le Comimeérce les 
conduit , elles ne cherchent qu'à fe ruiner mutuellement. Les Arabes ne le 
cédent point aux Portugais en courage, & font toujours les plus forts fur 
mer. Ils ne parlent jamais d’eux, fans quelque terme de mépris. Leurs Vaif- 
eaux portent quelquefois jufqu’à cinq cens hommes; & comme ils partent 
toujours bien efcortés , les Portugais s'efforcent de les éviter , ou n’en vien- 
nent gueres aux mains fans defavantage (59). 

Les Arabes de Mafcate traitent leurs Prifonniers de guerre avec une ci- 
vilité , fort éloignée de la barbarie qu’on attribue à leur Nation. Loin d’en fai- 
re des Efclaves , ils ne leur impofent aucun office fervile , ils leur affurent 
une vie tranquille , & leur fourniflent chaque jour une abondante nourritu- 
re. S'ils s'efforcent de leur faire embraffer le Mahométifme , c’eft par de fim- 
ples exhortations ou par des promefles. Auñli la plüpart de leurs Caprifs pren- 
nent-ils du goût pour des chaînes fi douces, & ne penfent-ils point à la 
fuite (60). 

L’Auteur ayant eu l’occafion de vifiter plufeurs autres Ports de cette Côte, 
qui font peu connus des Européens , raffemble ici fes obfervations, pour les 
faire fervir de fupplément à ce que d’autres Voyageurs ont écrit avant 
lui (Gr). 

Les Vaifleaux, dit-il, qui vont de Surate à la Mer rouge, partent ordi- 
nairement vers le mois de Mars. Ils arrivent au terme de leur Navigation 
vers le milieu d'Avril, ou du moins avant le 20; car ceux qui n’y font pas 
avant ce tems trouvent des vents contraires , qui leur ferment l'entrée de 
cerre mer. Ils font alors obligés de pafler l’Ifle de Socatra , & de fe mettre à 
Fabri du«Cap de Guardafu , pour éviter la violence des courans , qui re- 
gnent le long des Côtes de l'Arabie. Les Pilotes fe croyent hots de danger 


lorfqu’ils ont doublé ce Cap (62). / 
(58) Page rar. (61) Voyez les Relations du premier Tome 
(59) Ibidem. de ce Recueil , fur-tout celle de Caftro. 
(60) Page 142, (S2) Ibidem , p. 154. 


G i 


OvINGTONe 
1692: 


Haïhe entre leg 
Portugais & les 
Arabes, 


Avec quelle 
äouceur les Pri- 
fonniers font 
traités à Mafça- 
ce. 


Divers Ports ; 
peu connus des 
Européens. 


Tems de Îa 
Navigation pour 
la Met rouge 


ee 
OVINGETON. 


1692. 
Fort de Dofar. 


Port de Caffene 


Port de Sete 


Port d’Aden 


Désodence du 
Port d'Aden, 


52 HÉSTOIRE GENERALE 


À cent cinquante milles du Cap de Guardafu , vers l'Occident , on ren- 
contre une petite Ifle blanche , après laquelle on trouve plufieurs villes de 
Commerce fur la Côte de l'Arabie heureufe. La premiere , qu'Ovington ait 
vifitée , fe nomme Dofar , Place médiocre , dont les Habitans connoiffent 
peu les loix de lhofpitalité. Ils font trompeurs dans le Commerce & fans 
égards pour les Etrangers. Leurs Marchandifes font l’'Oliban , les noix de 
coco & le beurre. Ils profeffent le Mahométifme , avec un zéle fi extraordinai- 
re ; que la plüpart fe vantent d’être favorifés des infpirations du Ciel. Le Roi 
du Pays a des démêlés fréquens avec les Rois de Ser & de Caffen, fes voi- 
fins ; mais rarement jufqu'aux dernieres violences de la guerre , qui font l’'ef- 
fufñon du fang (63). - 

À l'Occident de Dofar , on trouve Caffen , au quinziéme degré. Le Port 

e cetre Ville eft à couvert des vents d'Oueft , & fort expofé à ceux de l'E. 
La Place n’a rien de remarquable par fes édifices & fes fortifications. Les 
Habitans font fi pauvres, que le Roi du Pays eft obligé d’exercer le Com- 
merce , pour foutenir fa dignité. Il lui vient quelques bâtimens chargés de 
riz, de dattes, & d’une efpece d’habillement de poil qui fe fair en Pere... 
& qu'on échange pour de l'oliban , de l’aloes & du beurre. Ses Sujets , oc- 
cupés des fimples néceflités de la vie , ne penfent qu'à fe les procurer pat 
des échanges , & portent l'indifférence pour l'argent jufqu'au mépris. Cepen- 
dant ils ont quelques monnoies courantes, telles que des écus, des Abaffis » 
des Mamodes ; &, pour petite monnoie, ils employent une efpece de graine; 
qui fe compte par poignée. La friponnerie eit un vice fi bien établi dans 
cette Nation, qu'on y croit une chofe bien acquife , lorfqu’on fe l'eft procu- 
tte par quelque fraude. Elle n’eft pas moins livrée au crime que la bienféan- 
ce défend de nommer. Le tems le plus propre pour entrer dans le Port de 
Cañlen, & par conféquent pour le Commerce, eft Mai, Juin & Juillet. 

On trouve enfuire une autre ville, nommée Ser, beaucoup plus eftimable 
par l'honnêteté de fes Habitans, & plus célebre par la bonté de fon Port 
qui attire les Vaifleaux de Mafcate , de Bander-Abäfi, de Surate, de Galla 
& de tous les Ports de la Côte d’Ethiopie. Ils y chargent du beurre, de [2 
myrihe , des efclaves, de l’oliban & de l’aloes. 

Plus loin, au douziéme deoré de latitude , eft une des plus anciennes & 
des plus agréables villes de PArabie. C'eft Aden, dont les Portugais étoient 
autrefois les Maîtres, mais que les Turcs leur enleverent ; comme le Roî 
d'Yemen l'a prife enfuite aux Turcs ; pour l’unir à fes Etats. Ce Prince por- 
te le nom de Roi d’Yemen , qui fignifie Arabie heureufe ; non qu'il la pof- 
féde toute entiere , mais parce que l'étendue de fon Royaume & fes richeffes 
le rendent fort fupérieur à tous les autres Rois de l'Arabie. Ses Etats s’éren- 
dent l’efpace de quatre cens milles fur la Mer rouge, depuis Aden jufqu'à 
Geïon (64). * 

Aden étroit autrefois (65) un des plus fameux Ports: de cerre Cote. C'éroir 
comme un Magafn général des Marchandifes du Mogol, de fa Perfe, de. 


(s3) Ibid. p. 157. Tome. Ovington ne remarque que les diffé 
(64) Page 162. rençes prefentes, 
(65) On en a vü la defcriprion au premier 


DES VOYAGES VLuv. LE 3 


FArabie & de l'Ethiopie. On y trouvoit des Marchands de toutes ces Con- 
ttées , qui S'y bo ont pour Ja facilité de leur Commerce. Les Maifons y 
étoient propres & bien bâties. On voyoit, fur le fommet des montagnes, 
uantité de châteaux qui formoient un fpeétacle agréable. La ville étoit natu- 
rellement fi bien fortifiée , que par mer & par terre, elle auroit pu fe défen-- 
dre avec peu de foldats contre un Ennemi puiffant. Mais la mollefle ordi- 
naire des Orientaux a fait perdre tant d'avantages aux Habitans. Tout leur 
Commerce eft borné aujourd'hui au café , à l'aloes, à la myrrhe & à l’olibar. 
Les mois favorables pour l'entrée du Port font, Avril, Mai, Juin, Juiller, 
& une partie du mois d’Août. 
ANAL d’Aden , on découvre les fept Ifles , qui forment le détroit de Ba- 


bel-Mandel , & proprement l'entrée de la Mer rouge. La principale de ces 


à D 
petites Ifles fe nomme Babbs. Avant que d'arriver à ce détroit , on découvre 


un terrain élevé, avec une ouverture , qu'on prendroit pour un paflage qui 
conduit dans la Mer rouge : mais lIfle de Babbs , qui fe préfente aufli-toe, 
empêche qu’on ne puifle s’y tromper. Cette ouverture, qui eft au midi de la 
terre , fert à la décharge d’une grande Riviere qui mene à Gella, un des 
plus grands Ports d’Ethiopie. 

À quinze lieues du détroit, on arrive à Mocka, qui fans avoir plus de 
deux cens ans d’antiquité , eft devenu le principal Port de la Mer rouge. Il eft 
aufli fréquenté par les Vaifleaux de l’Europe que par les. Indiens, & l'on y 
trouve des Marchands de toutes les Nations du monde. La principale Mar- 
chandife qu’ils en tirent eft le caffé , qui s'y trouve en abondance. Il en vient 
beaucoup à Berlefuck, à Sonary , à Afab & dans d’autres lieux , mais fi mal 
emballé que c’eft un embarras confidérable pour les Marchands. Le prix eft 
environ quarante écus le Bchar. Cette efpece de féve eft fujette à la nelle , 
comme le bled. Elle croit près des eaux. Chaque goufle a toujours deux 
grains , qui fe féparent lorfqu’elle eft ouverte. La feuille reflemble , en gran- 
deur , à celle du laurier ; mais elle eft plus claire. L'arbre eft petit, & ne por- 
te pas long-tems ; mais on a foin de le remplacer. 

Les Européens payent , à Mocka, trois pour cent , de tout ce qu’ils font 
entrer ou forur. Ils ont le privilege de pouvoir mettre leurs Marchandifes dans 
les Maifons qu'ils louent , fans être obligés de les porter à la Douane. Les 
autres Marchands payent deux de plus pour cent, c'eftà-dire, cinq; & font 
affujertis à la vifite de leurs Marchandifes. Tout ce qui fe vend ou qui s’ache- 
te au poids eft porté à la Douane pour y être pefé. Le Bahar de Mocka ef 
de quatre cens vinot livres. Il contient quinze Fraffels , chacun de vingt- 
huit livres. Le Frafiel contient dix Afanns ; le Mann, quarante Tuckeas , &e 
le Tuckea dix Coffilas. Les mefures creufes , pour les chofes liquides , font 
le Teman , qui contient quarante Memecdas. Chaque Memecda fait trois pin- 
tes d'Angleterre , ou trois chopines de France. Les mefures de longueur , qui 
fervent à mefurer les toiles & les éroffes de foie, font de vingt-quatre pou- 
ces, & s'appellent Covis ou Guz. On vend auff Les toiles & les éroffes à la 
piece. 

Les monnoïies fe prennent au poids, fuivant leur degré de fineffe. Ce font 
des écus de toutes les efpeces, & des ducats de Vemife, d'Allemagne , de 
Barbarie , de Turquie, & d'Egypte. On nomme Comaffes ,, de petites mon 

G iij 


OVINRGSTO HR, 
1692. 


Etat de Mocka. 
Gelia , vrand 
l'ort d'Echiepis. 


Pasilese de 
Européens, 


Poids & Mefus 
TESe ÿ 


Monvoicsy 


OVINGTON. 


1692. 


Port de Mofech. 


Le d'Hodecda. 


lle de Como- 
LaD 


Port de Lohia 
où les Anglois 
ont porté leur 
Comineices 


{sezeons POrr 
cfébre par la 
pèche des Perlese 


Port de Cam- 
puida. 


$4 HISTOIRE GENE R AILE 

noies qui changent de valeur , fuivant la volonté du Gouverneur Turc. Les 
comptes fe font par Cabeers, dont quatre-vingt font un écu ; comme ceux de 
France fe font par fous & par livres (66). 

Mofèch , autre Port à dix lieues de Mocka au Nord-Ouelt , n’eft renom- 
mé parmi les Indiens que par le Commerce du fel. Ce Port eft voifin de 
Zebith & de Berlefuck. 1 n'eft féparé que par trois lieues de mer, d’unelfle, 
nommée Jutor , qui avoit autrefois un Volcan. 

Hodecda eft une lile à foixante milles de Mocka , environ au quatorzic- 
me degré cinquante minutes de latitude , où l’on trouve une anfe très-com- 
mode pour la conftruétion des Vaifeaux , & un fort bon Port. Cn y apporte 
quantité de cafté des lieux voifins. à 

Comoran eft une autre Ifle , avantageufement fituce au quinziéme degré 
vingt minutes , & longue de dix milles fur deux de largeur. Le terroir ÉnG 
bon ; mais les Habitans font d’un caractere fi dangereux , qu’on leur à donné 
les noms de voleurs & de bandits. Une Baye , qui forme la patie Orientale 
de l'Ile , offre un mouillage für , à l'abri des vents & des orages. Mais l’Ifle 
même n’a pas d'autre avantage que celui de fournir aux Vatileaux de l’eau: 
excellente , des beftiaux & du poiflon. Elle n'’eft éloignée de la terre ferme 
que d’un mille. 

Depuis 1687, que les Anglois, pour fe vanger du Movol, ont troublé 
le Commerce de Mocka & pillé les Marchandifes qu’on tranfportoit de cette 
ville à Surate, les Vaifleaux de leur Nation n'ofant y retourner , ont fait 
choix, dans la même Mer, d’une autre ville nommée Lohia , au quinziéme 
degré quatre minutes. Leur exemple y a conduit quantité de Marchands & 
de Vailleaux Indiens. Mais l'entrée du Port eft dangereufe , fans le fecours des 
Pilotes du Pays (67). 

Gexcon , au dix-feptiéme degré, eft le dernier Port qui mérite quelque 
attention fur cette Côte. La pêche des Perles le rend célebre & procure des 
richelles confidérables aux Banians. L'Ifle de Fersham , qui en eft éloignée de 
trois lieues , eff remarquable par la même pêche, & par la grande quantité 
de bled qu’elle envoye dans toutes les parties de l'Arabie heureufe. 

De Gerzeon à Camphida , il ne fe trouve aucun Port favorable au Com- 
merce; & quand la nature en auroit formé, les Arabes de ce Canton, qui 
font des brigands , accoutumés à vivre de rapine, ne permettroient pas aux 
Marchands d'en approcher. Camphida , fitué au dix-neuviéme degré cinq mi- 
nutes, eft une ville dont les Turcs avoient acquis depuis peu la poffeflion. 
Ils y ont un Gouverneur , avec cinquante Soldats; autant pour la füreré des 
droits, dans un Port où quantité de gens débarquent pour fe rendre à la 
Mecque , que pour contenir leurs nouveaux fujets dans la foumiflion (68). 

Quelques autres remarques , que lAuteur paroït avoir empruntées des 
Mémoires d'autrui , n’ajoutent rien , pour la connoiffance de cette Mer, au 
favant Journal de Jean de Caftro (69). 

Après un féjour de trois ans dans divers Comptoirs Anglois , Ovington, 
voyant fon Vaifleau prèt à remettre à la voile , ne put réfifter à l’impatience 


(66) Pages 168 & précédentes, (68) Page 175. 
(67) Ibid. p. 173: (69) Voyez le premier Tome de ce Recueil. 


D'E SO V'L' GET LV IT ss 


de revoir fa Patrie. Il remonta fur le Benjamin , le 14 de Février 1693. Le 
Voyage fut non-feulement heureux , mais agréable , jufqu'au Cap de Bonne- 
Efpérance , où le Vaifleau Anglois arriva le 16 de Mai. Il y trouva dix Ba- 
timens de la Compagnie Hollandoïife des Indes orientales , tous richement 
chargés , qui en attendoient quelques autres des Indes, pour mettre enfemble 
à la voile. Il en étoit parti, depuis peu, fix pour la Hollande. Cette Com- 
pagnie , fuivant les lumieres d'Ovington , entretient au moins cent Vaifleaux, 
qui lui apportent d'immenfes richelies. À ne parler, dit-il , que de Surate, 
où fon Commerce n’eft pas comparable à celui qu'elle fait dans les autres en- 
droits dés Indes, & n’en eft au plus que la vingtiéme partie, on compte que 
Je profit qu’elle en tire monte à quinze cens mulle florins (70). 

La defcription qu'on a déja donnée de la Colonie Hollandoife du Cap de 
Bonne-Efsérance & de tout ce qui appartient au Pays (71), doit laïfler peu 
de curiolité au Leéteur pour les remarques d'Ovington. Quinze jours qu'il 
pañla au Cap ne peuvent lavoir mis en état d’érendre fes lumieres aufli loin 
que Kolben , qui s'y étoit établi, pendant plufeurs années , dans la feule 
vüe de raffembler tous les matériaux dont il a compofé fon Ouvrage. 

Le Benjamin leva l'ancre, le 2 de Juin, avec les Hollandois. Une tem- 
pète furieufe , qui le fépara de cette Flotte , & la rencontre de deux Arma- 
teurs François, dont 1l ne fe garantit que par uh ftratagème , en faifant 
lever tout d’un coup toutes fes voiles & paroiïtre tout fon monde, pour faire 
croire que c’étoit un Vaïfleau de guerre bien armé, furent les feules avan- 
tures qui lui cauferent de l’embartas dans fa route. Il arriva le 18 Seprem- 
bre à Kingfale , en Irlande , où pour rendre graces au Ciel du fuccès de leur 
Navigarion , le Capitaine , les Officiers & les Matelots firent entr’eux la fom- 
me de vingt-huit livres fterlings , qui fut diftribuée aux pauvres de la ville ; 
& l’on mit dans l'Eglife une infcription , pour conferver la mémoire de cette 
aumône. La crainte des Armateurs François obligea le Benjamin d’attendre 
 long-tems une Efcorte , avec laquelle il fe rendit enfin, le $ Décembre , à 
Gravefend. 


(70) Page 186. L'Aureur parle, dit-il, fur (71) Voyez la Relation de Kolben au quas 
des témoignages certains, triéme Tome de ce Recueil, 


DRE, LS 


ÿ 


ons À 
OviNGron, 
1693. 
Retour de l'Au- 
teur dans fa Pa- 

trie. 


Kichefle da 
Commerce Ha» 
landois, 


Stratagème , 
qui fauve’ le 
Vaifleau d'Oyine 
gton. 


FLORIS. 
TOITS 
ntroduion. 


Départ de l’Aue 
£eur, 


Sa preariere 
€omnuilion re- 
garde le Nyngin 
gr Cinfeng. 


Gbhfervation de 
'Auseur fur les 
Cartes marinese 


$6 ELU SET O'TRNEMGÉE NN ER ANERE 


FO, FAN CE | 
DE PIERRE WILL POORUS 


au Golfe de Bengale. 


'E Voyageur (72) oublié par les Auteurs Anglois, ayoit le même droit 

qu'un grand nombre d’autres Marchands, de trouver place dans les pre- 
mieres parties de ce Recueil. Quoique les événemens de fon voyage ne for- 
ment pas une Relation amufante , elle contient quantité d’obfervations curieu- 
fes , qui tiendront leur rang dans la defcription du Golfe de Bengale ; & fon 
Journal même , réduit à de juftes bornes, n’eft pas fans utilité pour la Navi- 
gation & le Commerce. 

Après s'être engagé avec le Gouverneur & les Députés de la Compagnie 
Anpgloife des Indes Orientales, Æloris s'embarqua le 2 Janvier 1610, fur un 
Vaïfleau nommé le Globe , en qualité de Marchand. Sa premiere Commiflion 
regardoit la grande pointe d'Afrique , où 1l avoit ordre de chercher une pré- 
cicufe plante, qu'il nomme WNyngin (73). Quelques Européens, inftruits 
de fes vertus par le témoignage des Chinois & des Japonois, avoient été 
agréablement furpris de la trouver dans cette partie de l'Afrique. On a préren- 
du qu'elle y avoit été apportée par diflérens Navires Hollandoiïs ; mais 1l y a 
peu d'apparence que fi la Nature n’eût pas fait ce prefent au Pays, ellesy füc 
aflez multipliée pour faire un objet de Commerce. L’Auteur rencontra deux 
Vaiffeaux qui étoient venus pour s'en charger. Cependant il lui fut affez dif- 
ficile de la découvrir , parce que les premieres feuilles ne commençoient en- 
core qu'à poufler. Il ne l’eût pas même connue , s’il n'eut été bien informé 
des lieux qui la produifent. Les mois de Décembre , de Janvier, & de Fé- 
vrier , font les plus favorables pour la cueillir , & les Habitans du Pays la 
nomment Canna (74). 

: Pañlons fur de legeres avantures de Navigation, pour retrouver Floris , le 
1 d'Août, à la vüe de Ceylan, vers Point de Galle. 1] obferve que les Cartes 
marines de fon tems marquoient mal la fituation de ce Cap. Sur leur auto- 
rité , le Pilote s'en croyoit encore éloigné de vingt-huit milles. Les Hollandois 
s'y étoient trompés de même, & cette erreur pouvoit devenir funefte aux 
Vaiffeaux qui s’en feroient approchés la nuit. Floris ajoute que Moulineux met 
Point de Galle fous le quatriéme degré; mais qu'il eft fous le fixiéme. 

Le Globe fe trouva le 6, proche de Negapatan , où les Hollandois tiroient 


(72) Il fe trouve dans le Recueil Angloïs. (74) L'Auteur ne dit point s'il en trouva 
de Purchas. Thevenot en a donné unetra- beaucoup, quel ufage il fit de ce qu'il avoit 
dué&tion imparfaite dans le premier Tome de rtrouvé. Peut-être n'avoit-il ordre que de 
fon Recueil. s'affurer qu'il s’en trouve dans le Pays. Ses 

(73) C'eft celle que les Chinois nomment recherches fe firent dans la Baye de Saldai- 
Ginfeng, & qui n’eft gueres connue à prefent gne. 
que fous ce nom, 

a alors 


DRE SU NNONY-A°G ES: Dr LI s7 


alors peu d'avantages de leur Comptoir. Le 8, 1 arriva devant Sant-Tho- 
mc, & le 9 à Paliacate. Floris defcendit avec confiance dans une Barque, qui 
vint s'offrir à bord. Les vagues étoient fi fortes qu'elle fut renverfée. Un fenti- 
ment de compafhon porta le Gouverneur Indien à faire don 1er du fecours 
aux Anglois. Il leur accorda mème ur logement dans la ville. Mais le Préfi- 
dent du Comptoir Hollandois vint leur montrer un privilege du Roi de Nar- 
fingue , qui accurdoit à fa Nation le privilege exclufif du Commerce. Floris 
répondit qu'il tenoit fa Commiilien du Roi d’Anglererre. On s’échauffa beau- 
coup, & la querelle fe feroit terminée par les armes , fi le Gouverneur de Pa- 
liacate n’en eût remis la décifion à l’arrivée de la Gouvernante de la Provin- 
ce, qu'on attendoit dans trois jours. Cette Dame, qui fe nommoit Conda- 
Mac, s'approcha de la ville avec beaucoup de pompe. Floris fe difpofoit à l'al- 
ler trouver. ‘Mais l’ordre qu'il reçut, d'attendre jufqu'au lendemain, lui fr 
foupconner quelque mauvais ofhce de la part des Hollandois. Il communi- 
qua fes défiances au même Gouverneur qui l’avoit fauve du naufrage. Sa ré- 
ponfe fut fincere , mais fi peu favorable aux Anglois, que pour éviter de 
nouvelles difgraces , 1ls prirent le parti de continuer leur Navigation. Cetre 
avanture leur fit prévoir ce qu’ils auroient quelque jour à foufirir de la con- 
currence des Hollandois, 

Après avoir tenté , fans fuccès, d'aborder au Port d’Arrakan , ils fe 
rendirent à Petapoli, où le Gouverneur & les Habitans favoriferent leur 
Commerce. Ils allerent mouiller enfuite dans la Rade de Mafulipatan , 
qui eft bonne pour toutes fortes de Vaifleaux ; & l'accueil qu'ils y recçu- 
rent leur fit choïfir ce Port pour le centre de leurs efpérances. Ils y paf- 
{rent le refte de l’année , fans autre défagrément que d’être aflujettis, par le 
Gouvetneur , à quelques droits dont leur fermeté l’obligea de fe relächer. 
Avant leur départ, qu'ils differerent jufqu'au mois de Janvier 1612 , Coito- 
Para ; Roi de Badaya ou Lollongana , & de Mafulipatan , mourut le 20 du 
mème mois fans enfans. L'Etat paroifloit menacé d’un extrème defordre, sil 
n'eut été prévenu par la fageile d’un Seigneur du Pays , nommé Mir-Mafu- 
rin , qui fit élire Mahumed-Unim ÆCortobara, Neveu du Roi mort , jeune 
Prince de la plus grande efpérance. Son Oncle, en mourant, avoit laiffé le 
Gouvernement entre les mains des Perfans & de Mir-Famele , pour lefquels 
le nouveau Roi confeïva toujours de laverfion (75). 

Floris prit occafion de ces troubles pour fe rendre à Bantam , où il arriva 
le 28 d'Avril. La tyrannie du Gouverneur , qui avoit forcé les Hollandois d’a- 
bandonner leur Comptoir pour fe retirer à Jacatra , ne l’empêcha point d'y 
faire un Commerce fort heureux, jufqu'au 1 de Juin, qu’il remit à la voile 

our Patane. Il entra, le 20 dans la Rade de cette ville, où 1l trouva un 
Vaifleau d'Enchuyfe, qui linforma des ufages du Pays. Le 26 , étant def- 
cendu au rivage , avec un prefent de fix cens pieces de huit & la lettre dont 
il étoit chargé pour la Reine, 1l trouva les Habitans fort bien difpofés en 
faveur des Anglois. La lettre fut mife dans un baflin d'or, porté fur un Ele- 
phant , au fon de divers inftrumens de mufique, & précedé d’une multitu- 
de d’Indiens , qui portoient des lances & des érendarts. La Cour de la Reine 
parut magnifique à Floris : mais en obtenant la liberté du Commerce , il n’eut 

(75) Journal de Floris, p. 18. 

Tome IX. H 


RER PINOT ee DUREE SL 
FLroris. 
IGII. 

Les Anglois 
font fupplentés à 
Païjacate par ls 
Holianlois, 


is font bien 
reçus à Petapo- 
li & à Malulira- 
tane 


1612% 


Révolution à 
Mafulipatan, 


Les Anglois fe 
rendent à Ban 
tam, 


/ 


Ils vont à Pa- 
tane & s'y éta- 
blifent, 


. plaifir de voir fa 


s$ HT ST 'O' IR EUCGEIN ENR OMR E 


Froris, pas l'honneur de voir cette Princefle , qui fe contenta de le faire traiter par 
1612. {es Officiers, & d'envoyer fur fon Vaufleau un prefent de fruits. Le 3 de 
Juillet il faifit l’occafion d’une Pinaffe Hollandoïfe qui faifoit voile au Japon, 
pour écrire à M. Adam , dont le nom a paru plus d’une fois, avec honneur , 
dans différens Tomes de ce Receuil (76). 
Les Anglois s’établirent fans obflacle à Patane, d’où le Globe continua fà 
Navigation jufqu'à Siam. Il en revint bien-tôt avec peu de fuccès , quoiqu'on 
eur pas refufé à quelques-uns de fes Marchands la liberté d'y bâtir une 
Maiïfon de brique près du Comptoir des Hollandois. . Mais on étoit alors dans 
la faifon des pluies, & tout le Pays étoit couvert d’eau. 
Ris voitla La néceflité ayant forcé le Globe de paller l'hyver à Patane , Floris fatisfi 
enfin la curiofité aw’il avoit de voir la Reine. Le 31 Décembre, cette Prin- 
cefle fortit de fon Palais pour fe promener fur la Riviere, accompagnée de 
fix cens petites Barques. Elle fe rendit à Sabrangh , où les Angloïs reçurent | 
la permifion de fe préfenter devant fon trône. Elle paroifloit âgée d'environ 
foixante ans ; mais cet âge n’avoit pas fait difparoïître de fon vifage les gra- 
ces & la majefté. Floris n’avoit pas vu de femme, dans les Indes, qui lui 
eut paru plus digne du trône. Elle avoit avec elle une de fes fœurs, plus 
jeune de quinze ou vingt ans , que les Habitans du Pays nommoient la jeune 
Reine, parce qu'elle étoit regardée comme lhéritiere préfomptive de la 
Couronne (77). 
me a Après quelques difcours , la vieille Reine laiffa tomber le rideau du trône , 
accordées aux POur faire connoître aux Anglois qu'ils devoient fe retirer. Mais elle leur fit 
AnIOE: dire aufli-tôt qu'elle leur accorderoit le lendemain une feconde audience. 
Ils y furent conduits avec plus de cérémonie , & reçus avec de nouvelles. 
faveurs. Douze jeunes filles & douze garçons commencerent une danfe , 
qui leur parut agréablement figurée. Tandis qu’elle atriroit l'attention des 
Spectateurs , la Reine donna ordre à tous fes Courtifans de danfer auf; ce 
qui fit rire beaucoup toute la Cour. Les Hollandois & les Anglois furent 
obligés d’imiter cet exemple, & la Reine parut prendre plaifir à leur dan- 
fe (78): Depuis fept ans, cette Princefle n’étoit pas fortie de fon Palais; 
mais , en faifant cette remarque , l'Auteur n’explique pas les raifons qui lui 
avoient fait garder une fi longue retraite. Elle avoit une troifiéme fœur, qui 
avoit époufé le Roi de Pahan , & qu'elle n'avoit pas vüe depuis vingt -huit 
ans. Sa tendrefle s'étant réveillée après tant d’années , elle fit prier ce Prince 
re sx n d'accorder à fa femme la liberté de venir pafñler quelques mois à Patane. 
gwerre au Roi de Cette grace lui fur refufée. Dans fon reflentiment , elle fit arrèrer tous les 
aan p, Pour  Vaifleaux de Siam , de Cambaye, de Bordelonghs, de Lugor & d’autres Pays, 
fœur. qui étoient chargés de riz pour Pahan ; & tournant toutes fes idées à la guer- 
re, elle embarqua une partie de fes forces fur une Flotte de foixante-dix 
voiles, avec ordre aux Géneraux de lui amener à toutes fortes de prix la 
Princeffe fa fœur. Mais d’autres mouvemens, qui s’éleverent en même -tems 
dans les Etats du Roi de Pahan , obligerent ce Prince de fe rendre lui-même à 
Parane (75). 


Portrait de cet- 
te Princefle. 


Bizarres idées 
de la Reine, 


(76) Particuliérement dans le premier & (78) Ibid. p. 22. 
lé huitiéme Tome. (79) lbidem. 
(77) lbidem, p. 21. 


à 


DES VrO: YA: GHENSS VE 1°v: I J: S9 


Floris continua d’exercèr la direction du Commerce dans le Comptoir de 
Parane , tandis que fon Vaifleau faifoit divers voyages qui fe rapportoient 
aux mèmes vües. Il le fit retourner à Siam au commencement de l’année 
1613 ; pour y charger des Marchandiles qui devoient être envoyées au Japon ; 
mais dans le deflein de les faire paller à la Chine , où les Anglois n’avoient 
point encore obtenu d’accès libre. L'emploi qu'il avoit fait de fon argent, 
pour cette cargaifon , lobligea d'emprunter trois mille écus de la Reine, qui 
exigea par mois un intérèr de fept pour cent. Il ne put fe procurer aucun 
fecours des Anglois de Bantam , parce que leur Magafñn & celui des Hol- 
landois y avoient été confumés par le feu , avec une perte confidérabie pour 
ces deux Nations (80). 

Le 12 de Juillet, on vit arriver à Patane, le Roi de Pahan, qui après 
s'être obltiné long-tems à réfifter aux follicitations & même aux armes de la 
Reine , fe voyoit contraint , par la révolte de fes propres fujets, & par la fa- 
mine qui regnoit dans fes Etats, de venir lui demander un azile, en lui 
amenant volontairement fa fœur. Il fut reçu avec fi peu de confidération , 
que les Seigneurs de la Cour ne lui rencirent pas une vifite; & le feul égard 
qu'on eut pour lui fut de tuer tous les chiens de la ville ; parce qu'il ne 

ouvoit Les fouffrir (81). Les Anglois l'ayant falué de leur mouiqueterie , lor£ 
qu'il pafla devant leur Comptoir , il fut fi fenfible à des marques de refpect, 
auxquelles il ne s’attendoit point dans fa difgrace , qu'il leur promit toutes 
‘fortes de bons traitemens à fa Cour & la liberté du Commerce dans tous fes 
Ports. La Reine fa femme ne fe reflentit point de l'indifférence avec la- 
quelle 1l étoit traité. On célébra fon arrivée par des fètes continuelles. Il y eut 
des feftins publics , des danfes, & des comédies jouées par des femmes , aux- 
quelles les Anglois aflifterent avec beaucoup de fatisfaction (82). Cependant, 
après un mois de féjour à Patane , fon Mari, las d'y fervir de jouet aux Ha- 
bitans , ayant pris le parti de retourner dans fes Etats, elle fe détermina fi 
conftamment à ne pas l’abandonner , que la Reine fa fœur , irritée de lui voir 
préferer aux agrémens de fa Cour une vie malheureufe , à la fuite d'un fu- 
gitif, la laiffa partir , fans Paider dans fa mifere par aucune marque de 1i- 
béralité. Ainfi, loin de trouver à Patane les fecours qu’elle s’étoit promis, elle 
acheva de s’y ruiner en dépenfant tout ce qu’elle y avoit apporte. 

Floris fut informé, vers le même-tems , de la mort du Capitaine Henri 
Middleton (83), qui n’avoit pü furvivre à la perte de fon Vaiffleau échoué, 
& de la plus grande partie de fon équipage. Il lui étoit mort , d’une maladie 
inconnue, cent Anglois, & un plus grand nombre de Chinois, qu'il avoit 
loués pour le fervice de fon Vaifleau. Cette difgrace l’avoit jetté dans une 
mélancolie noire , qui avoit conduit en peu de jours au tombeau (84). 

Le fuccès des voyages du Globe, & d’autres avantages que Floris s’étoit 
procurés à Patane, l’auroient attaché long-tems à ce Comptoir, s'il n'ebt été 
forcé de le quitter par un accident fort tragique. Le 4 d'Oétobre , premier jour 
du jeûne des Mahométans , le feu prit, à huit heures du matin, dans le Fort 


(80) Page 22, (83) Voyez fon Journal au Tome I de ce 
(81) Ibid. / Recueil. 
(82) Page 23. (84) lbiden. 


H ij 


RE | 
FLO'RIS, 


1613. 
Séjour que Flo- 
ris fait à Patane, 


Ii y voit arrivez 
le Roi de Pahan. 


Comment ce 
Prince y ef trai- 
té 


Fidélité d’une 
Reine pour fon 
Mari, 


Accident tra- 
gique qui fait 
quitter Patane 
aux Anglois. 


60 HISTOIRE G-E:N ER ALE 
de Patane. Deux des principaux Seigneurs, les plus riches du Pays en Efcla- 
ves , fe trouverent d'autant plus embarraflés pour fauver leurs effets, que fur 
uelques difcours qu'ils avoient entendus , ils fe défioient de la fidélité de 
lufieurs de leurs Efclaves. L'un des deux , nommé Dato.Bezar , voulut s’af- 
furer des plus fufpeéts , en leur faifant mettre les fers aux pieds. Il s’en trou- 
va un, qui eut la hardiefle de réfifter à cer ordre. Bezar le poignarda. Tous 
les autres, furieux d’une exécution f brufque , fe jetterent d’abord fur leur 
Maître , qui eut le bonheur néanmoins d'échapper à leur barbarie ; & n'efpé- 
Ts Ville és rant plus de grace a rès cet emportement , ils fortirent de la maifon, tue- 
feu, & ravagé ent tout ce qui tomba fous leurs coups, & feconderent les ravages du feu, 
par des Efclaves, en le mettant à tous les Edifices qu'il avoit épargnés. Les Efclaves de l’autre 
Seigneur, nonuné Dato-Laxmanna , fembloient n’attendre que ce fignal pour 
fe joindre aux premiers. Ils fe répandirent dans la ville avec la mème fureur 3 
& mettant aufli le feu par-tout, ils réduifirent Patane en cendre, à l'exception 
du Palais de la Reine , d’une Mofquée & de deux autres Palais. Ils enleverent 
les femmes , ils maflacrerent fans pitié les vieillards, & dans une confufion 
f terrible , perfonne ne fe préfenta pour les arrêter. Floris craignant pour 
fon Comptoir , ne fe contenta pas d’armer les Anglois qu'il avoit autour de 
lui. Après leur avoir recommandé de faire foigneufement la garde , il fe rendit 
au rivage , d'où 1l revint à la tête de tousles Soldats de fon Vaifleau ; & fans 
NU de atrendre les Rebelles dans fes MUIS , il marcha fierement au-devant d'eux. 
Re Hors & les Cette réfolution , dont il prit foin de les faire avertir, leur fit perdre aufli- 
Anglois, tôt le courage. Ils fortirent de la Ville, & gagnerent la Campagne. Ainfi les 
Anglois acquirent à bon marché l'honneur d’avoir défendu la Reine & les, 
Habitans de Patane (85). 
joe ne Cependant ils ne tirerent pas d'autre fruit de ce fervice qu'un cris d'or a 
Hifitan, dont la Reine fit préfent à Effington , Capitaine du Vaifleau. Etant partis le 
Mel RNA ils fe trouverent le 25, vers la pointe méridienne des Ifles de Ridang 
&de Capa, qui font au nombre de dix-neuf ou vingt (86). Le foir du même jour , ils, 
eurent la vûe de trois autres Ifles, qui fe nomment Capa , éloignées des pre- 
mieres d'environ trente-deux lieues , & de deux lieues de la terre ferme. Le 
29 , ils arriverent à Pulotyaman. Floris obferve , en faveur de la Navigation, 
que lorfqu'on parvient , dans cette route, à dix-huit brafles d’eau, 1l n’y à. 
rien de dangereux que la vüe ne puifle découvrir. Le 1 de Novembre, ils 
virent la pointe de Jor, & la montagne de l’Ifle de Bintan. Le lendemain , ils 
Petra-Blanca,  découvrirent Perra-Blanca ; & vers dix heures ils fe trouverent dans ce fi- 
cheux courant, qui tombe de la pointe de Johor jufqu'à quatre lieues en 
mer (87). Ce ne fut pas fans danger qu'ils pafferent cette Côte , courant à 
l'Eft-Sud-Oued des trois petites Ifles. La prudence oblige de prendre iei du. 
côté de la mer , jufau’à ce que ces Ifles foient couvertes de la pointe de Jor, 
& que Petra-Blanca ne couvre plus lIfle de Bintan. Petra-Blanca eft un Ro- 
cher , qui fert de retraite aux oifeaux , & qui eft fi couvert de leur fiente , que: 
de loin le fommet en paroït blanc (88). Ils employerent jufqu'au 17 pour 


DRE 
FLORIS. 
1613. 


{8s) Ibidem. (87) Linfchot fait une longue defcription 


(86) Elles font fous le fixiéme degré de de certe Côte. 
latitude, : (88) Journal de Floxis ; p. 24. 


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DES MNEOIMMA G'ENSA OL TV TE 6T 
palfer la riviere de Jor & pour arriver à deux lieues de Sincapur. Le 18 ,ils 
” virent arriver à bord divers petits Vaifleaux. Ces Peuples , qui fe nomment 
Salertes , font Sujets du Roi de Jor, & paffent leur vie dans leurs Vaiffeaux , 
où ils fubfiftent de la pèche , avec leurs femmes & leurs enfans. Les Anglois 
prirent d'eux un Pilote , pour leur fervir de guide au travers des dérroits (89). 

Ils arriverent , le 19 de Décembre à Mafulipatan ; où fans prendre beau- 
coup de confiance à la bonne-foi des Habitans , Floris ne laiffa point de ven- 


ELORIS 
1614. 
Peuples, nome 
més Salettes, 


dre fes Marchandifes , avec un fuccès dont 1l ne fe crut redevable qu’à fes 


récautions. Divers Princes voifins lui firent des offres avantageufes , qu'il 
refufa d'accepter parce qu'il fe déhoit de leurs intentions. Cependant la Reine 
de Paliacare & le Roi même de Narfingue , lui envoyerent des Pafle-ports., 
avec un Abefliam , qui eft une piece de drap blanc, fur laquelle le nom du 
Prince eft imprimé en couleur de fandal où de faffran. La lettre du Roi étoit 
oravée fur une placque d’or, & promerttoit à Floris , non-feulement la liber- 
té debâtirun Château dans fes terres, mais encore le revenu de deux villes, 
qui montoit à quatre ou cinq mille livres de rente. Ces avantages ne furenct 
pas capables de l’éblouir (90). . 

Dans un voyage qu'il fit à Narfapur-Pesa , pendant le cours-du mois d'Août, 
il trouva tout le Pays couvert d’eau, jufqu'à la hauteur de cinq pieds. Le 
torrent, qui pafle à Golkonde , avoit emporté plufieurs Maïfons. Deux Ponts 
de pierre, l’un de quinze arches & l’autre de dix-neuf, aufhi-bien bâtis qu'il y 
en ait en Europe, perdirent une partie de leurs arches. Vers la fin du même 
mois , on apprit la mort de Wencatadrapa , Roi de Narfingue , dans la cin- 
quantiéme année de fon regne. La Reine fon Epoufe , qui fe nommoit Olra- 
na , & deux autres femmes fe brülerent fur fon corps (or). 

S1 Floris s’étoit heureufement défait de fes Marchandifes , ïl avoit trouvé, 
dans les fndiens , moins de fidélité à les payer que d’ardeur à les prendre. Le 
Gouverneur de Mafulipatan fembloit autorifer cette mauvaife foi par fon 
exemple. I] remettoit de jour en jour à s'acquitter de fes dettes ; & ce délai 
pouvoit faire perdre aux Anglois le tems de retourner en Europe. Floris prit 
la réfolution de l’enlever , lui où fon fils; c’eft-ädire , d'employer la vio- 


lence pour lui donner une lecon de juftice. L’entreprife étoit téméraire ; mais 


tous fes gens lui promirent d'y employer leur vie. 11 donna ordre à ceux qui 
commandoient l’Éfauif du Vaiffeau de cacher des moufquets dans les voiles, 
& de fe rendre au pied du quai de la Douane. Son efpérance étoit d'y fur- 
prendre le pere ou le fils. En effer, le 24 de Novembre , après avoir renou- 
vellé fes demandes au Gouverneur , qui ne parut pas plus difpofé à le fatis- 
faire , il fe rendit à la Douane , où 1l favoic que fon fils venoit d’arriver. 
Les gardes avoient huiflé leurs picques à la porte, & la marée étroit haute ; 
deux circonftances, qui lui firent efpérer de réuflir fans effufon de fans. Il 
fit avertir fes gens, qui fe faifirent des picques, & qui ayant enlevé leur 
proye fans réfiftance, l’emporterent dans leurs bras jufqu’à l'Efquif, Floris s’y 
jetta aufli-tôt avec Le refte de fa trouppe. IL étoit déja loin du Port, lorfque 
le Gouverneur fut informé du malheur de fon fils. Cependant le vent, qui 


éroit impétueux , obligea les Anglois de fuivre la Côte à peu de diftance, pour 


(39) Ibid. p. 25. (90) Ibiders, (ar) id. p. 16. 
H u} 


Offres que di 
vers Rois font à 
Floris. 


Abefiam,. 


Inondation qui 
caufe de grands 
ravages. 


Nom du Foï 
dé Narfincue, La - 
Reine fe brûle 
avec lui, 


Æntreprife har. 
die des Angloix 
pour {e faire 
payer, 


Tis eiievenshe 


Fils du Gouver- 
neur de Malilis 
patan, 


62 HMPISFTO AVR ‘E PAGNEMN /EMR ANLE 


prendre le fl de l’eau du canal. Quantité d'Habitans , raffemblés par le bruit; 
fe jetrerent dans leurs Barques , & menaçoient déja l'Efquif. Mais trois coups 
de moufquet refoidirent cette chaleur , & Floris eut la gloire d'enlever fon 
prifonnier à la vüe de trois mille hommes. Un feul Faëteur Anglois, qu'il 
avoit laiffé dans la ville, pour rendre compte de fa conduite, fur expofé 
aux injures du Peuple , qui Pauroit aflorimé , fi le Gouverneur , tremblant 
pour fon fils, ne l’eüt pris fous fa protection. 

Floris foutint cette audacieufe démarche avec la même vigueur. Il fit dé- 
clarer au Gouverneur qu'il feroit pendre fon fils à la grande vergue du Vaif- 
feau , & le Facteur qu'il avoit laiffé à terre y recevoit la moindre infulre, & 
qu'il feroit le même traitement à tous ceux qui lui feroient envoyés de la 
ville, fans une lettre du Facteur. C’étoit un Marchand Hollandois , qui étoit 
venu lui demander la caufe de fon reflentiment. Il lui répondit qu'il y avoit 
peu d'apparence qu’elle füt ignorée , & qu'il avoit laiflé un de fes gens pour 
l'expliquer. Le Hollandois ayant protelté hautement du dommage qui en’ 
pouvoit réfulter pour la Compagnie de Hollande, il lui ft une réponfe 
par écrit, en lui laiflant la liberté de la montrer à fes Maîtres. 

Cependant le Gouverneur prit Le parti d'offrir le payement de ce qu'il de- 
voit. Mais Floris exigea qu'il fatisfit pour tous les débiteurs , dont il s’étoit 
rendu caution. La ficuation de fon fils , qui pafla plufieurs jours à jeun dans 
le Vaifleau , parce qu'étant Bramine, fa Religion ne lui permettoit pas de 
manger des viandes apprètées dans un autre logement que le fien , l’obligea 
de fe foumettre à toutes les conditions qui lui furent impofées (92). Enfin 
les Anglois mirent à la voile, le 7 de Décembre. Le Journal de leur voya- 
ge n’eft pas pouffé plus loin. Maïs Purchas ajoute (93), pour y fuppléer, 
que le 30 de Février ils entrerent dans la Baye de Saldaigne, & que le pre- 
mier de Juin ils étoient dans l’Ifle de Sainte-Helene. 


(o2) Ibid. pages 27 & précédentes. (93) A la fin de cette Relation, 


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DIE SVIONMA GENS TI" I L 63 


D S CR DE du 460 N 
DU ROYAUME D ARRAKAN. 


N traverfant le Golfe de Bengale & les bouches du Gange, pour pañer 
du Royaume de Golkonde à la Côte oppolée ; on aborde dans un Pays ri 
peu fréquenté des Vaifleaux Européens > parce qu'il n'a point de Port com- Rte 
mode pour leur grandeur , mais dont le nom fe trouve néanmoins dans toutes 
les Relations , & fair defirer des éclairciflemens qui n’ont jamais été que fort 
incertains fur le témoignage des Indiens. Daniel Sheldou , Facteur de la Com- 
pagnie Angloife , ayant eu loccafion de pénétrer dans cette contrée ; apporta: 
tous fes foins à la connoître, & drefla un mémoire de fes obfervarions 
qu'Ovington recut de lui, à Surate, & qu’il fe chargea de publier. 


$ I. 


DESCRIPTION GEOGRAPHIQUE. 


‘ Descrirrion 
pour bornes, au Nord-Oueft, le Royaume de Bengale , dont la ville la pu Rovaumr 


plus proche eft Chatigam (94) ; au Sud & à l'Orient, le Pegu , & au Nord r'Arrakan. 
le Royaume d’Ava. Il s'étend fur la Côte jufqu'au Cap de Nigraes. Mais royaume dar 
il eft difficile de marquer exactement fes limites , parce qu’elles ont été plu- rakam 
fieurs fois étendues ou refferrées par diverfes. Conquètes. 

La Capitale eft Arrakan , qui a donné fon nom au Pays. Cette ville occu- PROR SES 
pe le centre d’une vallée , d'environ quinze milles de circonférence. Des mon- "#7 
ragnes hautes & efcarpées l’environnent de toutes parts & lui fervent de rem- 

RAIN ; NES 2 " : 

parts & de fortifications. Elle eft défendue d’ailleurs par un Château # fort, 

que le Roi de Brama , l’ayant afliegé avec trois cens mille hommes, & qua- 

rante mille élephans, fe vit obligé de lever honteufement le fiege. 11 y pafle 

une grande riviere , que Magin appelle Chaberis , divifée en plufieurs petits 

ruifleaux , qui traverfent toutes les rues pour la commodité des Habitans. Ils 
fe réuniffent en fortant de la ville, qui eft à quarante-cinq ou cinquante mil- 

les de la mer ; & ne formant plus que deux canaux, ils vont fe décharger 
dans le Golfe de Bengale ; l’un à Orietan, & l’autre à Dobazi : deux Places. 
qui ouvriroient une belle porte au Commerce , fi les marées n’y étoient fr: 
violentes , fur-tout dans la pleine lune , que les Vaifleaux n’y entrent point” 
fans danger. 

Les édifices communs d’Arrakan font fort pauvres. Cependant on y voit raies das 
plufieurs grandes Places , dont la forme n’eft pas défagréable & qui fervent rar: 


C: Pays , ou ce Royaume, porte le nom d’Arrakan où d’Orrakan. Ila Se 


(94) Cette Ville a été nommée mal-à-pro- né le som du Royaume à cette Ville partie. 
pos Bengale , par les Portugais , quiont don- culiere, 


RARE 
DESCRIPTION 
DU ROYAUME 
D'ARRAKAN. 


Richeffe inef- 
#imable du Pa- 
sais du Roi, 


64 HPS TO NR'E CGEMNERALE 

de marchés. Les Maifons font compofées de pieces de Bambou, liées avec 
des cannes fort fouples , qui tiennent lieu de cloux. Mais, dans les Palais des 
Princes & de la Noblefle , on emploie différentes forres de bois ; & le de- 
dans eft enrichi d’ornemens de fculpture & de peinture. 

Le Palais du Roi eft d’une grande étendue. Sa beauté n'égale pas fa ri- 
chefle. Ii eft foutenu par des piliers fort larges & fort élevés, ou plutôt par 
des arbres entiers , qu’on a couverts d’or. Les appartemens font revètus des 
bois les plus précieux que l'Orient fournifle , tels que le fandal , rouge ou 
blanc, & une efpece de bois d’aigie. Au milieu du Palais eft une grande fal- 
le, diftinguée par le nom de Sale d'or, qui eft effeivement revèêtue d’or 
dans toute fon étendue. On y admire un dais d’or mañlif, autour duquel pend 
une centaine de lingots du même métal, en forme de Pains-de-fucie, 
chacun du poids d'environ quarante livres. Il eft environné de plufieurs fa- 
rues d’or de la grandeur d’un homme, creufes à la vérité, mais épaifles néan- 
moins de deux doigts , & ornées d’une infinité:de pierres précieufes, de ru- 
bis, d’émeraudes , de faphirs, de diamans d’üne orofleur extraordinaire , qui 
leur pendent fur le fronr , fur la poitrine, fur les bras , & à la ceinture. On 
voit encore , au milieu de cette falle, une chaife quarrée de deux pieds de 
large , entiérement d'or , qui fourient üun Cabinet, d’or aufli, & couvert de 
pierres précieufes. Ce Cabinet renferme deux fameux pendans, qui font 
deux rubis dont la longueur égale celle du petit doigt, & dont la bafe ap- 
proche de la groffeur d’un œuf de poule. Ces joyaux ont caufé des guerres 
fanglantes entre les Rois du Pays, non-feulement par rapport à leur valeur, 
mais parce que l'opinion publique accorde un droit de fupériorité à celui 
qui les pofléde. Les Rois d’Arrakan, qui jouiffoient alors de cette précieufe 
diftinétion , ne les portoient que le jour de leur couronnement. 

On voit, dans un autre appartement du Palais, la ftatue d'un Roi de Bra- 
ana , qui fut maflacré par fes Sujets, Elle eft fi bien faite , qu'on ne peut la 
regarder fans admiration. Comme c’eft un des Saints du Pays, auquel on at- 
tribue le pouvoir de guérir les maladies, fur-tout le flux de fang , elle eft 
vifitée par un grand nombre d’Adorateurs. 

La ville d’Arrakan renferme fix cens Pagodes ou Tempiles. On fait monter 
le nombre de fes Habitans à cent foixante nulle. Le Palais royal eft fur le 
bord d’un grand Lac, diverfifié par plufieurs petites Ifles , qui font la demeu- 
re d’une foite de Prêtres auxquels on donne le nom de Rawxlins. On voit, 
fur ce Lac, un grand nombre de Bateaux , qui fervent à diverfes commodités , 
fans communication néanmoins avec la ville, qui eft féparée du Lac par une 
digue. On prétend que cette digne a moins été formée pour mettre la ville 
à couvert des inondations , dans Les rems tranquilies , que pour l’inonder dans 
un cas de guerre où elle feroit menacée d’être prife, & pour lenfévelir fous 
Peau avec trous fes Habirans. 

Le bras de la Riviere , qui coule vers Orietan , offre un fpedacle fort 
agréable, Ses bords font ornés de grands arbres toujours verds, qui forment 
un berceau continuel , en fe joignant par leurs fomimets , & qui font couverts 
d’une multitude de Paons & de Singes, qu'on voit fauter de branches en 
branches. Orietan eft une ville, où , malgré la difficulté de l'accès , les Mar- 
chands du Peau, dela Chine , du Japon, de Malaca , d’une partie ie 

abat s 


DES VMOVAGES Drv LT 6$ 


labar , d’une partie du Malabar & de quelques parties du Mogol , trouvent 
le moyen d'aborder pour l'exercice du Commerce. Elle eft gouvernée par un 
Lieutenant général , que le Roi établit à fon couronnement, en lui mertant 
une couronne fur la tère & lui donnant le nom de Roi; parce que certe 
ville eft Capitale d’une des douze Provinces du Royaume d’Atrakan, qui 
font toujours gouvernées par: des tètes couronnées. On voit près d'Orieran 
une montagne , nommée Naum , qui donne fon nom à un Lac voifin. C’eft 
dans ce lieu qu'on relegue les criminels, après leur avoir coupé les talons 
pour leur ôter le moyen de fuir. Cette montagne elt fi efcarpée , & les bères 
féroces y font en fi grand nombre , qu'il eft prefque impolfible de la tra- 
verfer. 

En remontant , on trouve la ville de Perrem , qui eft voifine auf de la 
mer; &, plus loin de quelques journées ; celle de Ramu. Mais la route eft 
fort dangereufe. Par mer il s'éleve fouvent des tempètes. Par terre, il faut 
traverfer les montagnes de Pré, qui féparent le Royaume d’Arrakan du 
Pegu , & qui font remplies d'animaux fauvages. On diftingue , dans ce quar- 
tier , une montagne nommée Pora, qui fignifie , dans la langue du Pays, 
Idole ou Dieu. Elle tire ce nom d’une grande Idole , qui eft au fommer, 
fur un pié-deftal, les jambes croifées, & qui fait l’objet de la fuperftition 
publique. Ce canton eft arrofé par une riviere, d’où l’on a voulu perfuader 
au Roi de tirer un Canal jufqu’à la ville d’Arrakan : mais il a rejetté une pro- 
poñition qui ouvriroit l'entrée de fes Etats aux Puiffances voifines , & qui fa- 
ciliteroit leurs courfes jufqu’à fa Capitale. 

La derniere ville de quelque confidération, qui foit fur cette Côte, eft 
Dianga ou Diango , qui paroït appartenir au Royaume de Bengale, dont 
elle eft frontiere , comme celle de Chatigam. Les autres Places de la même 
Côte , qui dépendent du Roi d’Arrakan, font Coromotia, Sedoa, Zara ; & 
le Port de Magaeni. On y peut joindre l’Ifle de Sundiva , dans le Golfe de 
Bengale, à vingt milles au plus de la Terre ferme d’Arrakan. Cette Ifle n’a 
pas moins de cent milles de tour. On y fait une fi grande quantité de fel , 


: : te ; 
qu'elle en peut fournir chique année la charge de deux cens Vaifeaux. Elle 


eft tellement fortifiée par la nature , qu'il féroir impoflible d'y aborder mal- 
gré fes Habitans. Aufli les Portugais ont-ils toujours fouhaité de la joindre à 
leurs Conquêtes. Ils lPavoient enlevée, en 1602 , au Grand-Mosgoi , qui en 
avoit dépouillé le Prince légitime , & qui confentit dans la faire à leur aban- 
donner fes prétentions. Mais n'étant point en affez grand nombre pour sefifter 
tout à la fois aux Infulaires & au Roi d’Aftracan, ils furent contraints de 
céder leur établiflement à ce Prince , & de {e retirer dans diverfes Places du 
Bengale. 

Au Nord du Royaume d’Arrakan, font les Villes d’4ffaram , de Tipora 
& de Chacomas , que l’on dit être les Capitales d'autant de Royaumes fou- 
mis à celui d’Arrakan. Mais l’Auteur , qui ne put les vifiter , croit que ceux 
qui les gouvernent ne font que des Vicerois, qui portent see le titre 
de Rois , comme ceux dont il a déja pari. Il n’apprit rien de ces villes, fi 
ce n'eft qu'étant des Places frontieres , elles ont de bonnes garnifons. Taver- 
nier rapporte qu'il rencontra dans fes voyages trois Marchands de Tipora , 
qu'il appelle Tipra, qu'ils aimoient fort à boire, & qu'ils lui dirent qu'il 

Tome IX. 


DiscRirrioN 
DU ROYAUME 
D'ARRAKAN. 
Orietan , & 
fon Gouverneur 
couronné; 


Ville dé Fer- 
rem & de Ra: 
mu, F 


Montagne ë&c 
Idu!e de Pora, 


Dianga & au» 
tres Vilics, 


Ifle de Sundi: 
va, & fes avan- 
tagese 


Villes d’Afa- 
ram, de Tipora 


& de Chacoimas. 


Bent 
DESCRIPTION 
DU ROYAUME 
D'ARRAKAN. 


Port de Do- 
bac. 


Ifle de Munay, 
célebre par fes 
Pagodes. 


Ville de Siriam, 
& ce qu’elle a de 
scrarquable, 


66 HI ST © IR ÉMGENN ER AiLE 

n’y avoit rien dans leur Pays qui convint aux Etrangers : qu'il s’y trouvoit à 

la vérité une mine d’un or fort bas, & de la foye qui eft fort groffe ; mais 
ue ces deux chofes faifoient le revenu du Roi, qui ne rire aucun fubfide 

de fes Sujets ; excepté que ceux qui ne font pas d’un rang, qu’on peut com- 

parer à la Nobleffe de l'Europe , font obligés , tous les ans, de travailler fix 

jours , pour le Roi, à la mine d’or ou à la foye. 

En fortant d'Arrakan par le bras méridional de la riviere , on fe rend à 
Dobazi, ville dont le Port eft très-fréquenté par les Indiens. De-là, fuivant 
la Côte , on arrive à Chudabe , qui eit un Port aflez commode. Près de 
Chudabe eft le Cap Nigraes , & l’ifle de Munay , célebre par fes Pagodes, 
ou fes Temples ; entre lefquels on en voit un qui fe nomme Quiay-Figrau , 
ou le Temple du Dieu des atômes du Soleil; & un autre, nommé Quiay- 
Doces, ou le Temple du Dieu des affligés de la terre. Cerre Ifle n’eft pas 
moins remarquable par la réfidence du chef des Roulins, qu'oi nomme 
Xoxom-Pongri. C’eft le chef de tous les Prètres & les Miniftres de la Reli- 
gion. C’eft lui qui régle tout ce qui concerne le Culte. Sa perfonne eft fi 
refpeëtée , que le Roi même lui donne toujours la droite, & ne lui parle ja- 
mas fans lui faire une révérence profonde. Mendez-Pinto , qui parle de cette 
Ifle , la place dans le Royaume de Peou. IL aflifta aux funérailles d'un de ces 
grands hommes , qu’il appelle les Roulins de Munay. Mais l’Auteur , paflant 
lur cette defcription , remarque feulement que le Roi & tous les Seigneurs 
font obligés de fuivre le corps, & que c’eft le Roi qui fait les frais des funé- 
railles. Ils montent , dit-il , à cent mille ducats , fans compter les habits que 
ce Prince & la Nobleffe donnent à quarante mille Prêtres. 

En quittant Munay & doublant le Cap de Nigraes , on fe rend à Siriam , 
dont quelques-uns font la derniere ville du Royaume d’Arrakan , quoique 
d’autres la mettent dans le Peou. On convient néanmoins de fa fituation , 
puifque tout le monde la place aux confins des deux Empires. Ce fut dans 
cette ville que le Roi d’Arrakan fe retira avec fon armée victorieufe , après 
avoir pillé la ville de Tangu , qui appartenoit au Roi de Brama, & dans la- 
quelle il avoit trouvé non-feulement de grandes richeffes , mais encore l’E- 
léphant blanc & les deux Rubis auxquels la prééminence de l’Empire eft at- 
tachée. Siriam n’a plus fon ancienne fplendeur. Elle évoit autrefois la Capi- 
taie d’un Royaume , & la demeure d’un Roi. On voit encore les traces d’une 
forte muraille , donr elle étoit environnée. Le dernier Roi y ayant été afliegé 
par le Roi de Pegu , avec une armée innombrable , foutint un fi long fiege, 
que le tiers des Habitans y périr. Enfin, réduit à l'extrémité , il aima mieux 
s'empoifonner , que de tomber entre les mains de fon Ennemt , qui s'empara 
de fes trefors , & tranfporta dans le Pegu toute la Nobleffe du Pays. De Si- 
riam à Arrakan, on peut faire le voyage fur une petite riviere , qui va d’une 
ville à l’autre. 

Après ces obfervations , auxquelles il manque d’avoir mieux fait connoître 
les difiances des villes, Sheldon pale aux-mœurs & aux ufages des Habitans. 


DES VOYAGES, Liv. [I 67 
S TE 
MoOEURS ET USAGES D'ARRAKAN,: 


Es Habitans eftiment dans leur figure & dans leur taille ce que les au- 
tres Narions regardent comme une difgrace de la nature. Ils aiment un 
front large & plat; & pour lui donner cette forme , ils appliquent aux en- 
fans, dès le moment de la naïffance , une plaque de plomb fur le front. Leurs 
narines font larges & ouvertes; leurs yeux petits, mais vifs; & leurs oreilles 


pendantes jufqu'aux épaules , comuine celles des Malabares. La couleur qu'ils 


préferent À routes les autres, dans leurs habits & leurs meubles , eft le pour- 
pre foncé. 

‘ On fert beaucoup de mets, dans leurs feftins; mais l’Auteur n'en vit 
aucun qui füt capable de plaire aux yeux ni de flatter le goût. Ils fe font un 
mets délicieux des rats, des fouris & des ferpens : jamais 1ls ne mangent de 
poiflon qui ne foit pourri. Ils en font alors une efpece de moutarde, qu'ils 
mêlent avec leurs autres mets. Les pauvres employent à cet ufage un poiffon 
fi puant , que l’odeur en eft infupportable aux Etrangers. Les riches préferent 
un poiffon moins corrompu , qu'ils adouciflent encore par d’autres mélanges. 
La mode , entre les Grands, eft de faire fervir fur leurs tables une centaine 
ou deux de petites aflieres, dont chacun choïfit celle qui lui plait. Ils n'ont 
pas l’ufage du pain ; mais ils y fuppléent par du r1z broye , qu'ils réduifent 
<n farine. , 

Dans leurs maladies , ils font appeller les Raulins , qui font tout à la fois 
leurs Médecins & leurs Prètres. Le Raulin fouffle d’abord fur le malade & 
prononce quelques prieres. Si cetre cérémonie eft fans effet, comme il arrive 
toujours , il ordonne un facrifice à l'honneur de Chaor Baos , c'eftà-dire , du 
Dieu des quatre vents, auquel il ne manque pas d'attribuer la caufe du mal. 
Ce facnifice, quife nomme Calonce, confilte dans limumolation de plu- 
fieurs pieces de volaille & d’autres animaux gras, en aufli grand nombre 
que la fortune du malade le permet. On le recommence quatre fois pour les 
quatre vents ; à moins qu'on ne s'apperçoive d’une prompte guérifon. Toutes 
les viandes font abandonnées aux Prètres. Mais file mal eft opiniâtre , la fem- 
me du malade , ou fon plus proche Parent, fe charge d’une autre opéra- 
tion. On prépare une chambre, qui eft ornée de riches tapis, & dans un 
coin de laquelle on dreffe un Autel , avec une Idole defflus. Les Prètres & 
les Parens du malade s’y affeinblent. On les y traite pendant huit jours, avec 
routes fortes de mets & de mufique. La perfonne qui entreprend cette céré- 
momie eft obligée de danfer aufli long-tems qu’elle peut fe foutenir fur fes 
jambes; & lorfque les forces commencent à lui manquer , elle prend , de la 
la main , une corde qu'on laiffe pendre exprès au plancher , pour lui fervir 
d'appui; en continuant de danfer jufqu’à ce qu’elle tombe entiérement épui- 
fée. Alors la mufique redouble , & tous les Spectateurs fuppofent que pen- 
dant fon évanouiflement le danfeur converfe avec l’Idole. S1 fà foiblefle ne 
lui permet pas de continuer long-tems cet exercice ; le plus proche Parent eft 

l 1] 


Desscrirrion 
DU ROYAUME 
D'ARRAKAN, 


Figure des Ha- 
bitans. 


Leurs alimens. 


Leurs Méde- 
citis êc leurs re- 
medes, 


Pratitues f{u- 
perftitieufes, 


68 TÉL SIT © IR IE GIE ON ER ANLE 


Discriprion obligé de prendre fa place. Le malade meurt ou fe rétablit. Dans le fecond 

pu RoyauME cas , on le porte au Temple, où 1l eft oint d'huile & de parfums , depuis la 

D'ARRARAN: tête jufqu’aux pieds. S'il meurt, le Prêtre déclare que les facrifices & les cé- 

pacte “$ rémonies n’ont pas été agréables aux Dieux; & que s'ils n’ont pas accordé 
au mort une plus longue vie , c’eft par un effer de leur bonté, & pour le re- 
compenfer dans un autre corps. 

Fonvrailles. Les funérailles n'offrent pas moins de fuperftitions. Aufli-côt qu’un homme 
eft mort, on le met au milieu de fa Maifon, où les Prètres tournent autour 
du corps , en prononçant quelques prieres, pendant que d’autres brülent des 
parfums. Quelques Domeftiques font le guet, & frappent fur de larges mor- 
ceaux de cuivre , pour éloigner un chat noir, qu'on rue toujours prêt à 
nuire aux morts. $1 ce terrible chat pafloit fur le cadavre, l'ame feroit He 
d’errer honteufement dans ce monde, privée du bonheur auquel elle étroit 

Apec detinée. Avant que de porter le corps au bucher , on invite une autre forte 
tiamézmpiyeno- de Prètres, qui fe nominent Graus ; & fi quelque occupation les empêche 
fe. de venir, c'elt une marque que l’ame eft condamnée à quelque malheureux 
fort. Les ornemens du cercueil font proportionnés à la fortune du mort. 
Comme l’ancienne doëtrine dela métempfycofe eit établie dans la Nation ;, 
l'ufage eft d'y peindre des figures de chevaux , d’élephans , de vaches , d’at- 
gles, de lions, & des animaux les plus nobles , afin que lame puifle trouver 
un logement honorable. Far humilité porte quelques mourans à 
vouloir qu'on y reprefente des rats, des grenouilles, & d’autres animaux 
vils , comme une demeure qui convient mieux à leur ame corrompue. On 
porte le corps dans un champ voifin de la ville, où il ef réduit en cendre. 
Ce font les Prêtres qui doivent mettre le feu au bucher; tandis que les. 
Parens & les amis, vètus de blanc, qui ef la couleur du deuil , avec un ru- 
ban noir autour de la tête, verfent des larmes & pouflent des gémiffemens. 
ren du: La Religion n’eft compofée d’ailleurs que de fuperftitions ridicules. Les 
ne moindres événemens , tels que l’aboyement d’un chien, paffent pour des 
préfages confidérables , fur lefquels on confuite les Prètres. Outre les Idoles 
des Temples, qui font en fi grand nombre , qu’on en compte jufqu'à vingt 
mille dans un feul, chaque Maifon a les fiennes , auxquelles les Habitans ne 
manquent pas d'offrir une partie des alimens qu’on leur fert. Ils portent 
leurs marques, imprimées , avec un fer chaud , fur les bras ou fur Îles épau- 
les. Ils jurent par ces Dieux domeftiques. Les perfonnes riches envoyent quel- 

ques plats aux Temples. de 
norte des Ces édifices , qui portent Île nom de Pagodes > font batis en forme de Py- 
si N rarnide ou de clocher; plus ou moins élevés , fuivant le caprice des Fonda- 
teurs. En hiver, on a foin de couvrir les Idoles, pour les garantir du froid , 
dans l’efpérance d’être un jour récompenfés de cette attention. On celebre , 
chaque année , une Fête, qui porte le nom de Sanfaporan , avec une pro- 
ceffion folemnelle à l'honneur de l'Idole Quiay-Pora , qu'on promene dans un 
 Dévotionsfin- grand chariot, fuivi par quatre-vingt-dix Prêrres vêtus de fatin jaune. Dans 
gubeisse fon pañfage, les plus dévots s'étendent le long du chemin , pour laiffer pailer 
fur eux le chariot qui la porte ; ou fe picquent à des pointes de fer qu’on y atta- 
che exprès, pour arrofer l'Idole de leur fang. Ceux qui ont moins de cou- 
rage s'eftiment heureux de recevoir quelques gouttes de ce fang. Les pointes 


DES VO VA GESTIETVIIE 69 


mêmes font retirées avec beaucoup de refpect par les Prètres , qui les confer- Drm 
vent précieufement , dans les Temples > COMME autant de reliques facrées. NERO Une 
Les Prètres, ou les Raulins, font divifés en trois ordres , fous les noms de n'Arraran. 
Pongrins , de Pangians & de Xoxoms. Ils font tous vêtus de jaune & rafés. de Rs QU 
Les Pongrins portent une efpece de mitre , avec une pointe, qui leur tombe 
par derrigre. Ils s'engagent, par un vœu , à l'obfervarion du celibat. S'ils y 
manquent , ils font dégradés & réduits à l'érar des Laïques. Les uns vivent 
dans des Monafteres magnifiques , fondés par des Roïs où par des Seigneurs; 
& d’autres dans leurs propres Maifons : mais ils font tous foumis à un chef, 
qu'ils nomment Xoxom-Pongrin. C’eft à ce premier ordre de Prèêtres que l’é- 
ducation des enfans eft'confice. lis. les inftruifent dans la connoïffance de 
leur Religion & de leurs loix. On voit auf , dans divers endroits du Royau- 


me , des Hermires, à qui lauftérité de leur vie attire beaucoup de véné- 


ration. : 

Le Roi d’Arrakan eft un des plus puiffans Princes de l'Orient. Depuis un Forces &ad: 
fiécle , cer Etat a reçu beaucoup d’accroiffement , par diverfes Conquères dans Los Le 
les Royaumes de Peou & de Bengale. Il fit une perte confidérable , en 1605, 
dans une guerre contre les Portugais , qui lui ruinerent une Flotte de cinq, 
cens quarante voiles, & qui battirent par terre une armée de trente mille 
hommes. 

Le Gouvernement eft entre les mains de douze Princes, qui portent le titre Comment or: 
de Rois, & qui réfident dans les Villes Capitales de chaque Province. Ils y etre ne ren 
habitent de magnifiques Palais , qui ont éte bâtis pour le Roi même , & qui ÉD à 
contiennent de grands Serrails , où l’on éleve les jeunes filles , qu'on deftine 
au Souverain. Chaque Gouverneur choifit , tous les ans, douze filles, nées 
la même année, dans: l'étendue de: fa Jurifdiétion, &les fait élever aux 
dépens du Roi jufqu'à l’âge de douze ans. Enfuite , étant conduites à la Cour, 
on les fait revêtir d’une robbe de cotron , avec laquelle elles font expofées à. 
l’ardeur du foleil, jufqu’à ce que la fueur ait pénétré leurs robbes.. Le Mo- 
narque, à qui l’on porte les robbes, les fent l’une après l’autre, & retient 

our fon lit les filles dont la fueur n’a rien qui lui déplaife , dans l’opinion 
u'elies font d’une conftitution plus faine. Il donne les autres aux Officiers de 
fa Cour (95). 

Le Roi d’Arrakan prend des titres faftueux , comme tous les Monarques Titrés & ERS 
voifins. Il fe fuit nommér » Paxda , où Empereur d’Arrakan , poffeffeur de du Re dun 
» lElephant blanc & des deux Pendans d'oreille , &, en vertu de certe pof- kan, 

» feflion , héritier légitime de Pegu & de Brama, Seigneur des douze Provin- 
» ces de Bengale & des douze Rois qui metrent leur tête fous la plante de 
» fes pieds. « Sa réfidence ordinaire eft dans la Ville d’Arrakan. Mais il em- 
loye deux mois de l'Eté à faire par eau le voyage d'Orietan, fuivi de toute 
fa Nobleffe , dans des Barques fi belles & fi commodes , qu'on prendroit ce 
Cortege pour un Palais ou pour une Ville flottante. Il continue d’y rendre la 
Juftice & de s'occuper des affaires publiques. Le principal motif de fon 
voyage eft de vifirer la Pagode du Dieu Quiay-Poragray , auquel ce Prince: 
envoye tous les jours un repas magnifique. Certe fuperftition engage quek- 


ou 


y 


(95) Page 28& 


Lüÿ 


70 HISTOIRE GENERALE 


Hrononor quefois les Rois d’Arrakan dans des aétions fort inhumaines, Sheldon en 
pu Royaume rapporte un exemple fingulier. Quelque faux Prophète ayant prédit à un de 
D'ARRakan. fes Monarques qu'il ne vivroit pas long-tems après fon couronnement , cette 
Hs effét de cérémonie fut differée l’efpace de douze ans. Mais le Roi, preffé enfin par 
da fuperflition. ! 1 ARR 
fes Peuples, confulta un célébre Mahométan , pour apprendre de lui sil ny 
avoit pas quelque moyen de détourner le malheur dont il étoit menacé, Ce 
barbare, qui n'avoit en vüe que la deftruétion des Ennemis de fon Prophè- 
te, lui confeilla d’immoler fix mille de fes Sujets , quatre mille vaches blan- 
ches, & deux mille pigeons blancs ; d’en prendre les cœurs, & d’en faire 
une compofition dont l’ufage lui prolongeroit la vie : ce qui fut cruellement 
exécuté (96). : 
Sheldon ne püt fe procurer aucune lumiere fur l’origine des Rois d’Ar- 
takan. Mais il apprit que pour conferver la race Royale dans route fa pure- 
£# , le Roi eft obligé d’époufer l’ainée de fes fœurs (97). 


(96) Page 288. ge $53 de l'Edition Angloife ; & page 257 
(97) Voyez le Voyage d'Ovington , pa- de la Traduction , Tome IL. cs 


DES MOVAGES Liv ir ga 


VON Fr AGE 
D'ALBEXANDRE DE RHODES, 


aux Indes Orientales. 


UEL fond de richeffe pour ce Recueil , fi tous les Jéfuites, que le zéle Rionrs 
de ja Religion a conduits au-delà des mers , avoient publié des Relations 1619. 
de leurs Voyages? On a vü , dans celles de la Chine ; ce qu'on pourroit Introdu&ion: 
attendre de leurs lumieres. Mais quoique tous les Miflionnaires n’ayent pas 
les mèmes talens pour les fciences & le même goût pour les obfervations , 
on feroit für du moins de leur exa@itude & de leur bonne foi ; deux quali- 
tés qui manquent à la plüpart des Voyageurs, & qu'on ne peut contefter à 
de pieux Mimitres de l'Evangile. Le P. de Rhodes ne s’en atiribue pas d’autres. 
Sa Relation fut imprimée en 1653 (98). Elle regarde particulierement le Ton- 
quin, dont il a donné aufli l'Hiftoire. On y trouvera mulle exemples de toutes les 
vertus Apoftoliques ; mais les loix que je me fuis impofées ne me per- 
mettent Et en détacher que ce qui a rapport au plan de cer Ouvrage. 

L’Auteur, deftiné à la Miflion du } apon par le Souverain Pontife , & paf : L'Autenr pars: 
fes propres delirs, fe rendit de Rome à Lifbonne , où il avoit ordre de s’em- % Lifbonne. 
barquer. » 11 vit avec beaucoup de farisfaction , dans cette beile ville, quatre 
» Maifons de fa Compagnie où les Jefuites travaillent fort utilement aux. 

» devoirs de leur vocation, qui embrafle généralement tout ce qui appar- 

» tient au falut des ames. Il vifita le College de Conimbre , qui lui parut ges obfirve 
plus magnifique & plus commode qu'aucune autre Maifon de {on ordre. Il tions avant ton: 
eft compofé de feize grands corps de logis , fans compter l’Eglife , qui n’eft RÉbEE 
gueres moins fpacieux que celle du Jefus de Rome. Le Refectoire, qui n’eft 

pas compris dans certe multitude de Batimens , peut contenir trois cens per- 

fonnes ; nombre ordinaire des Religieux qui habitent cette Mafon. Il n'y 

faut pas comprendre non plus le Batiment des Clafles, qui eft rout-à-fait 
magnifique (99). 

Ce fut le 4 d'Avril 1619 , que les Mifionnaires mirent à la voile avec 
trois grands Vaiffeaux. Ils s’étoient embarqués au nombre de fix , fur la Sairre: 

Therefe. Trois mois & demi de Navigation leur firent doubler le Cap de 
Bonne-Efpérance. Is effuyerent plufieurs tempêtes & les ravages du fcorbut , 


D N 2 © 
qui ne les empècherent point d'arriver heureufement au Port de Goa, le $ 1x anive # 


d'Octobre (1). Go. 
Les curiofités de cette fameufe ville occuperent moins le Pere de Rhodes, 

que les exercices de fa piéré & de fon zéle. Il reftoit encore , dans la ville & 

dans les villages voifins , plufieurs Payens à la converfion defquels les Jéfuires 

Portugais s’étoient attaches. Mais l’Auteur avoue qu'il ne put gouter leur 


(98) Un feul Tome ##-4°. chez les Cra- des , p. 13. 


moilis. (1) Ibid, p. 18 
(99) Voyage du Pere Alexandre de Rho- 


RHODES. 
1619. 

il n’y approu- 
ve pas la métho= 
«le des Jéluites 
Portugais, 


€hafle des 
Miffionnaires, 


Je de Salfet- 
æe & Martyre de 
guclquesJfuites, 


Crucius , Jé- 
fnite célébre aux 
indes, 


1 


7 HE ST OI R E AGE NNPEMR AMDBLE 


méthode. Sa cenfure mérite d'ètre rapportée dans fes termes. » Je ne faurois 
» difimuler deux chofes , qui me donnerent un déphaifir bien fenfible , & 
» qui à mon avis ne fervent pas peu à l'obftination des Infidelles. Je fais 

. bien que c’eft fur quoi j'ai eu fouvent peine à les réfoudre. On fait 
» ordinairement beaucoup d'honneur & de carefles à ceux qui font encore 
» Payens ; & puis quand ils font batifés , on ne daigne pas Les regarder. De 
» plus, quand ils fe convertiffent on les oblige de quitter l'habit du Pays, 
» qui eft celui de tous les Payens. On ne fauroit croire combien ce change- 
» ment leur paroit rude. Je n'ai pas compris pourquoi l’en exige d'eux une 
» chofe que N. S. ne leur demande pas , & qui les éloigne néanmoins du 
» Baptème & du Paradis. Pour moi , je fais qu'à la Chine, j'ai réfifté VIgou- 
» reufement à cœux qui vouloient obliger les nouveaux Chrétiens à couper 
» leurs grands cheveux , que tous les hommes portent aufli longs que les fem- 
» mes , & fans lefquels ils ne peuvent aller librement dans les Compa- 
» gnies (2). Je leur difois que l'Évangile recranchoit les erreurs de l’efprit & 
» non les cheveux de la tête (3). 

On n’entendra pas moins volontiers le Pere de Rhodes , dans fon propre 
langage lorfqu’il fait le recit de fes travaux, pendant trois mois que les or- 
dres de fes Supérieurs le retinrent dans la même ville. 

». Mon occupation domeftique, dit-il , fut d’apprendre la langue Canari- 
» ne, qu'on parle dans l’Ifle de Goa Mais notre: plus bel exercice , 
» étoit, d'aller à la chaffe des Enfans Payens qui avoient perdu leurs 
» Peres. Les Rois de Portugal ont témoigné leur piété, en fe réfervant le 
»* droit de prendre les Enfans orphelins des Infidelles , de les faire batifer , & 
» de leur donner une éducation chrétienne dans des lieux où l’on fournit à 
» leur entretien , jufqu'à ce qu'ils foient en age de fe déterminer par leurs 
» propres lumieres. On voit à Goa un grand Hôpital deftiné à cer ufage, & 
» confié à l’acminiftr. sion des Jéfuires. 

» Mais comme les Payens s'efforcent de dérober leurs Enfans au zéle des 
» Miffionnaires , on a beaucoup de peine à les découvrir. Nous portions 
» nos recherches de toutes parts, & nous-prenions des informations pour 
» trouver les Enfans qu'on nous cachoit. Dans une feule Maifon, j'en trou- 
» vai fept, que j'amenai au Seminaire. La mere prit le parti de nous fuivre 
» à la Ville & au Baptème. On en batifa fix cens, qui firent une affez heu- 
» reufe chaffe (4). . 

Après une maladie dangereufe, l’Auteur fut envoyé dans une Ifle voifine 
de Goa , nommée Saffèrre , où le Pere Rodolphe Aquaviva & quatre autres 
Jéfuites avoient obtenu en 158 3 la Couronne du Maïtyre. » {ne fait, dit-il 
» avec une chaleur Apoftolique (5), {1 leur fang , verié pour une fi bonne 
» çaufe , a fait tomber la bénédiction du Ciel fur cette terre ; mais il fait 
» que toutes les Idoles en font bannies, & que de cent mille Habitans il n’en 
», refte pas un qui n'ait embraffé le Chriftianifme. Il y trouva un Jéfuite 
» François, nommé le Pere Craucius , célébre aux Indes par l'éclat de fon 


(2) Les Chinois coupent leurs cheveux & (3) Jbid. ps 2: 
ne gardent qu'un toupet depuis la Conquête (4) Ibid. p. 22. 


des Taïtares. (5) Ibid, p. 23. FF. 
mérite ; : 


DES VAIO TA GS LT y IL 73 


mérité, & qui avoit appris fi parfaitement les principales langues du Pays > = 
aue non-fewlement il les parloit comme un Indien , mais qu'il avoit compofé 
en Canarim un fort beau poëme de la Paffion de Norre-Seigneur , que les 
Chrétiens chantoient à l’Eglife. De Rhodes acheva de fe perfectionner auf 
dans la même langue (6). 

Après avoir paflé deux ans , tant à Goa qu'à Salfetre, ilbrecutiordre enfin 
de partir pour le Japon , fur un Vaiffleau qui devoit potter à Malaca un Sei- 
gneur Portugais, nommé pour commander dans la Citadelle. Il paffa par Co- 
chin , qui n’eft qu’à cent lieues de Goa. Les Jéfuires y ont un College, dans 
lequel ils enfeignent toutes les fciences. La violence des vents, qui arrèta 
Jongteins le Vaifleau Portugais vers le Cap de Comorin , donna occafion à 
l’'Auteur de vifirer la fameule Côte de la Pêcherie , qui tire ce nom de la- 
bondance des Perles qu'on y pêche. » Les Habitans connoïfent, dit-il, dans  L'Auteur vifi- 
» quelle faifon ils doivent chercher ces belles larmes du Ciel, qui fe trou- Pr Ses 
» vent endurcies dans les huîtres. Alors les Pècheurs s’avancenten mer , dans cap de Como- 
» leurs Barques. L’un plonge ; attaché fous les ailfelles avec une corde , la 
» bouche remplie d’huile & un fac au cou. Il ramaffe les huîtres qu’il trou- 

» ve au fond ; & lorfqu’il n’a plus la force de retenir fon haleine , il em- 

» ploye quelque figne pour fe faire retirer. Ces Pécheurs font fi bons Chré- 

» tiens, qu'après leur pèche ils viennent ordinairement à l’Eglife , où ils 

‘» mettent fouvent de sroffes poignées de perles fur lAutel. On fit voir à : Préfens fais 
» lAuteur un Chafubl:: qui en étoit enriérement couvert , & qui étoit eftimé Dunes 

» deux cens mille écus dans le Pays. Qu’eur-elle valu , ditl , en Europe. (7) ? 

La principale Place de cette Côte fe nomme Tarucurin. On y trouve les 
plus belles Perles de l'Orient. Les Portugais y avoient une Citadelle, & les 
Jéfuites un fort beau College. Il étoit arrivé, par des malheurs que l’Auteur 
ignore , qu'on avoit Ôté cette Maifon à fa Compagnie. » Les Jéfuices s'étant obligation que 
retirés , on dit que les Perles & les Huîties difparurent dans cet endroit de ne ont 
» la Côte. Mais aufli-tôt que le Roi de Portugal eut rappellé ces zèlés Mif- ni 
» fionnaires , on vit revenir les Perles ; comme fi le Ciel eut voulu marquer 
=” que lorfque les Pêcheurs d’ames feroient abfens, il ne falloit pas attendre 
une bonne pêche de Perles (8). 

Le paffage de la Manche, qui fépare l’Ifle de Ceylan de la Terre-ferme, Suite de 1a 
eft rempli d’écueils dangereux, qu’on appelle Chi/ao. De Rhodes les traverfa DAME OR de 
heureufement , jufqu'à la petice Ifle de Manaar , où 1l ne s'arrêta que pour y : 
admirer un grand nombre de bons Chrétiens. Il fe rendit à l’autre extrémité 

de l’Ifle de Ceylan , dans la Province de Jafanapatan , & de-là au Port de 

Negapatan , fur la Côte de Coromandel , où il vit, avec étonnement, une 

. magnifique Eglife ,bârie par les Portugais & rentée par un Prince Idolâtre. Le 
changement de la Mouflon ne lui permit pas d’aller prendre à Meliapor l’ef- 

pui des deux Apôtres des Indés , Saint Thomas & Saint François Xavier. » Il 

» regretta de n'avoir pü voir , dans cette ville, le miracle renommé de Îa 

# Pierre, fur laquelle on raconte que Saint Thomas fut percé de lances. On 

» dit qu'elle eft ordinairement fort blanche , fans aucune marque de fang ; 

# mais qu'au jour de fa Fête , pendant la Meffe, elle devient rouge, peu à 


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LA 


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{S) Page 25. (7) Page 31. (8) Pages 32 & fuivantes. 
Tome IX. * K 


74 HISTOIRE GÉNIE R AÈME 


Raonss ” peu, & toute teinte de fang, dont elle diftille quelques gouttes (0). 
Pn Divers obftacles , dont le plus dangereux fut d’échouer fur un banc de fa- 
llamiveaMa. ble à la vüe du Cap de Rachado , retarderent jufqu’au 28 de Juillet l’arrivée 
Jaca de l’Auteur à Malaca. Il attribue le falut du Vaiffeau à un miracle fenfible. 
de fon Reliquaire , qu'il plongea dans la mer au bout d’une longue corde. 
En moins d’une minute , fans que perfonne de l'équipage y travaillât , le Ba- 
timent, dit-il, qui avoit été longtems immobile, fortit du fable avec une 
ci obferva- force extrème & fut pouflé en mer. Il obferve qu'on peut aborder dans tous 
les tems de l’année au Port de Malaca ; avantage que n'ont pas les Ports de 
Goa , de Cochin , de Surate , ni, fuivant fes lumieres , aucun autre Port de 
l'Inde Orientale (10). Quoique Malaca , obfervetil encore, ne foit qu'à 
deux degrés de la ligne , & que par conféquent la chaleur y foit extrème, 
cependant les fruits de l'Europe & le raifin même n’y meuriffent point. La rai- 
fon, dit-il, en paroîtra fort étrange ; mais elle n’eft pas moins certaine : c’eft 
faute de chaleur que ces fruits n’y meuriffent pas. Il ajoute, pour s’expli- 
quer , » que le foleil donnant à plomb fur la terre, devroit à la vérité tout 
» brüler & rendre le Pays inhabitable. Les anciens en avoient cette opinion : 
» mais ils ignoroient le fecret de la Providence, qui a voulu qu'il füt le 
» plus habité du monde. Le foleil , dans le tems qu'il a toute fa force , atri- 
» re tant d’exhalaifons & de vapeurs , que c’eft alors l'hiver du Pays. Les. 
» vents, qui font impetueux , les pluies continuelles , tiennent cet aftre ca- 
» ché, & s'oppofent à la maturité de tous les fruits qui ne font pas pro- 

» pres au climat (r1). 
PRE Neuf mois de féjour à Malaca, pour attendre le tems propre à la Naviga- 
tion, auroient caufé beaucoup d'impatience à l’Auteur, f fon zéle n’eûr 
| trouvé l’occafñion de s'exercer en batifant dans cet intervalle au moins deux 
ne RO mille Idolâtres. Il prit la route de la Chine , avec un autre Jéfuite, nommé 
le Pere Cardin, dans un Vaiffeau qui partoit pour Macao. Un mois de Na- 
vigation , pendant lequel ils échapperent heureufement à la pourfuite de 
quatre Vaifleaux Hollandois , les rendit au Port de Macao, le 29 de Mau 

Ses obferva- ie : Net CURE © 
dons trla Che Quoique le Pere de Rhodes nait connu les Chinois que dans cette ville 
ne. & dans celle de Canton , fa modeltie qui lui fait attacher peu de prix à fes. 
remarques , lorfqu'il fe compare , ditl, à tant d’habiles Auteurs qui ont dé- 
crit plus au long les merveilles de la Chine, n'empêche qu'il ne fe trouve 
de fort bonnes cbfervations entre les fisnnes. Elles ont éré mêlées , & comme 
fondues , dans le Tome VI de ce Recueil , avec celles de tous les Voyageurs, 
qui ont vifiré ce grand Empire. Il ef le feul qui faffe obferver, en relevant les 
vertus du Thé, qu'il y a une maniere de le prendre différente de celle qui eft 
en ufage aujourd'hui parmi nous ; c’eft de le réduire en poudre, qu'on jetre 
dans de l’eau bouillante, & qu'on avalle avec la liqueur, au lieu de la fim- 

NET ple teinture qu'on prend fuivant la méthode ordinaire (2). 

Ice & dePEglie LL Vante la beauté du College de Macao, qui peut être comparé aux plus 
fe de Macao.  célébres de l'Europe ; fur-tout la magnificence de. l'Eglife , à laquelle 1l ne 


(o) Ibid. page 35. (11) Page 39 & fuivs 
(10) Page 37. 2) Page 51. 


D 'EAS VAO YA GIE SEL 10. | LÉ mas 


préfére que celle de Saint Pierre de Rome. » C’eft dans cette Maifon , dit-il, 
» que fe forment ces grands ouvriers, qui rempliffent cout l'Orient des lumie- 
» res de l'Evangile. De-là font venus tant de Martys, qui couronnent notre 
» Province. Dans le feul Japon , elle en compte quatre-vingt dix-fepr (13). 

Les vûes du Pere de Rhodes éroient toujours pour le Japon; & fa foumif- 
fion pour d’autres ordres , qui le retinrent un an & demi foit à Macao, foir à 
Canton , fut une violence qu'il ft à fon zéle. Cependant de nouvelles difpo- 
fitions de fes fupérieurs l'obligerent d'abandonner entiérement fon premier 
projet , pour fe rendre à la Cochinchine. Cette Million > qui avoit été com- 
mencée en.161$ par le Pere Buzoni, & le Pere Carvaille , avoit befoin d’ou- 
vriers Apoftoliques. D'ailleurs, les portes du Japon fe trouvoient fermées, 
par une violente perfécution qui s'y étoit élevée contre le Chriftianifme. Le 
Pere de Mattos reçut ordre de partir pour la Cochinchine , avec cinq autres 
Jéfuites de l'Europe , entre lefquels l'Auteur fut nommé. Ils s’'embarquerent 
à Macao , dans le cours du mois de Décembre 1624, & leur Navigation ne 
dura que dix-neuf jours. 

De Rhodes fait une courte peinture du nouveau champ qui s'ouvroir pour 
fon zéle. 

Il n'y avoit pas cinquante ans que la Cochinchine étoit un Royaume fe- 
paré du Tonquin , dont elle n’avoit été qu'une Province pendant plus de fept 
cens ans (14). Celui qui fecoua le joug étoit l’ayeul du Roi, qui occupoit 
alors le trône. Après avoir été Gouverneur du Pays, 1l fe révolta contre fon 
Prince , & fe fit un Etat indépendant, dans lequel 1l fe foutint aflez heu- 
reufement par la force des armes pour laiffer à fes Enfans une fuccefion 
tranquille. Leur puiflance y étant mieux établie que jamais , il n’y a pas d’ap- 
parence que cette Souveraineté retourne jamais à fes anciens Maitres. 

La Cochinchine eft dans la Zone torride , au midi de la Chine. Elle s’é- 
tend depuis le douziéme degré jufqu'au dix-huitiéme. L’Auteur lui donne 
quatre cens milles de longueur ; mais fa largeur eft beaucoup moindre. Elle 


RE 
RHODES, 
1623. 


L’Auteur eft 
envoyé dan: fa 
Cochinchire, 


16:24 


Idée qu'il en 
donne. 


La Cochirchi- 
ne ; ancieune 
Province duTon- 
quin. 


Sa fituation, 


a pour bornes , à l'Orient , la mer de la Chine ; le Royaume de Laos à l'Oc- : 


cident; celui de Champa au Sud; & le Tonquin au Nord. Sa divifion eft 
en fix Provinces , dont chacune a fon Gouverneur, & fes Tribunaux particu- 
liers de Juftice. La Ville où le Roi fait fon féjour fe nomme Kehue. Si les 
bâtimens n'en font pas magnifiques, parce qu'ils ne font compofés que de 
bois , ils ne manquent pas de commodité ; & les colomnes fort bien travail- 
ices , qui fervent à les foutenir , leur donnent beaucoup d'apparence. La Cour 
eft belle & nombreufe, & les Seigneurs y font éclater beaucoup de magni- 
ficence dans leurs habits. 

Le Pays eft fort peuplé. L’Auteur vante la douceur des Habitans ; mais 
elle n'empêche pas, dit-il, qu'ils ne foient bons foldats. Ils ont un refpect 
merveilleux pour leur Roi. Ce Prince entretient continuellement cent cin- 
quante Galeres, dans trois Ports ; & les Hollandois ont éprouvé qu'elles peu- 
vent attaquer , avec avantage, ces grands Vaifleaux avec lefquels ils fe 


[e 


croyoïent maitres des Mers de l’Inde (15). 


(13) Page 59. Tonquin. 
(14) Voyez ci-deffous la defcription du (15) Page 63. 
K 1j 


Kehue , Ville 
Capitale. 


Forces du Pays, 


76 HISTOIRE GENERAMDE 

one La Religion de cer Etat eft celle de la Chine. Ce font aufli les mêmes: 

1624,  loix & les mêmes ufages. On y voit des Doteurs & des Mandarins, qui ny 

Religion & Ont pas moins de crédit, mais que lAuteur trouve moins orgueilleux & plus. 
toi, trairables que les Chinois. 

Qualités & La fertilité du Pays rend les Habitans fort riches. Il eft arrofé de vingt- 
pe RS. du quatre belles Rivieres , qui donnent de merveilleufes commodités pour voya- 
ger par eau dans toutes fes Parties, & qui fervent par conféquent à l’entre- 
tien du Commerce. Des inondations réglées , qui fe renouvellent tous les 
ans aux mois de Novembre & de Décembre , engraiïffent la terre fans aucun 
foin. Dans cette faifon , il n’eft pas poflible de voyager à pied , ni de fortit 
même des Maifons fans une Barque. De-là vient l’ufage deles élever fur des. 
colomnes , qui laiffent un paffage libre à l’eau. 

Il fe trouve des mines d’or dans la Cochinchine : mais les principales ri- 
chefles du Pays font le poivre , que les Chinois y viennent prendre ; la foye. 
qu'on fait fervir jufqu'aux filets des Pècheurs , & aux cordages des Galeres; 
& le fucre , dont l'abondance eft fi grande , qu'il ne vaut pas ordinairement 
plus de deux fous la livre. On en tranfporte beaucoup au Japon, quoique 
les Cochinchinois n’entendent pas bien la maniere de l’épurer (16). 

On s'imagineroit qu'une Contrée qui ne porte point de blé, de vin ni. 
d'huile, nourrit mal fes Habitans. Mais , fans expliquer en quoi confifte leur 
bonne chere , l’Auteur aflure que les tables de la Cochinchine valent celles de: 
l'Europe (17). 

C’eft le feul Pays du monde où croifle cet arbre renommé, qu’on appelle 
Calambouc , dont le bois eft un parfum précieux, & fert d’ailleurs aux plus 
excellens ufages de la Médecine. On:en diftingue trois fortes ; la plus eftimce 
fe nomme Calamba. L'odeur en eft admirable ; le bois, en poudreou en tein- 
ture , fortifie le cœur contre toutes fortes de venins. Il fe vend au poids de 
l'or. Les deux autres font l’Aquila & le Calambouc commun , qui ont auñi. 
de grandes vertus, quoiqu’inférieures à celles du premier (18). 

Remarque fm L’Auteur aflure , contre le témoignage de plufieurs autres Voyageurs. 
de que c’eft aufh dans la feule Cochinchine que fe trouvent ces petits nids d’oi- 
”  {eaux, qui fervent d’aflaifonnement aux potages & aux viandes. On pour- 

roit croire , pour concilier les récits , qu'il parle d’une efpece particuliere. Ils. 
ont , dit-il, la blancheur de la neige. On les trouve dans certains rochers de 
cette mer, vis-à-vis des terres où croiflent les Calamboucs ; & l’on n’en voit 
point autre part. C’elt ce qui le porte à croire que les oifeaux, qui font ces nids, 
vont fuccer ces arbres, & que de ce fuc , mêlé peut-être avec l’écume de la mer, 
ils compofent un ouvrage fi blanc’& de fi bon goût. Cependant ils demandent 
d’être cuits avec de la chair ou du poiffon ; & l’Aureur affure qu'ils ne peuvent 
être mangés feuls (19). l 

Châteignes qui La Cochinchine produit des arbres , qui portent pour fruit de gros facs, 
ns ** remplis de châteignes. On doit resretter que le Pere de Rhodes n’en rappor- 

te pas le nom & qu'il n’en explique pas mieux la forme. » Un feul de ces 
» facs fait la charge d’un homme. Auf la Providence ne les at-elle pas 


Bois précieux 
&e Calambouc, 


(16) Page 64. lui du Tonquin, 
(17) Page 65. (19) Page 64. 
(18) Voyez l'article de la Chine, & ce- 


DES VO Y'A 'G É'S FE r ve I D 7 


fait fortir des branches , qui n’auroient pas la force de les foutenir ; mais 
» du tronc même. Le fac eftune peau fort épaifle , dans laquelle on trouve 
» quelquefois cinq cens châteignes , plus grofles que les nôtres. Mais ce 
qu'elles ont de meilleur eft une peau blanche & favoureufe , qu'on tire de 
» Ja châteigne avant que de la cuire (20). 

Les difficultés de la langue étant un des plus grands obftacles qui aïtè- Langue de 1e 
tent le progrès des Miflionnaires , l’Auteur comprit que cette étude devoit nee se 
faire fon premier foin. On parle à peu près la même langue, dans les Royau- teur l'apprende. 
mes du Tonquin . de Caubar, & de la Cochinchine. Elle eft entendüe auffi 
dans trois autres Pays voilins : mais elle eft entiérement différente de la Chi- 
noife. On la prendroit, fur-tout dans la bouche des femmes, pour un ga- 
fouillement d’oifeaux. Tous les mots font monofyllabes , & leur fignification ne 
fe diftingue que par les divers tons qu'on leur donne en les prononçant. Une 
mème fyilabe , telle par exemple que Daï, peur fignifier vingt-trois chofes. 
tout-à-fait différentes. Le zèle de l’Auteur lui fit méprifer ces obftacles. Il 
apporta autant d'application à certe entreprife qu'il en avoit donné autrefois. 

à la Théologie ; & dans l’efpace de quatre mois , 1l fe rendit capable de prè- 
cher en langue de la Cochinchine. Mais 1l avoue qu'il en eut l'obligation au 
fecours d’un petit garçon du Pays, qui lui apprit en trois femaines Îles divers 
tons de cette langue , & la maniere de prononcer tous les mots. Ce qu'il y 
eut d'admirable , & ce qui mérite d’être propofé en exemple , c’eft qu'ils igno- 
roient la langue l’un de l’autre. Le Pere de Rhodes étroit furpris de trou- 
ver dans cet Enfant une pénétration &. une mémoire admurables. On le fit 
fervir , dans la fuite , de Catechifte aux autres Miffionnaires ; & par affection 
our fon Ecolier , il fe fit honneur de prendre fon nom (21). 

De Rhodes , après fon retour en Europe, fit imprimer à Rome , un Diétion-  piionnate 
naîre Cochinchinois , Latin & Portugais, avec une Grammaire , & un Cate- ie I 
chifme qui contient la méthode que les Miflionnaires employent pour Brel Meier 
gouter aux Payens les Myfteres du Chriftianifme (22). 

Les fuccès de l'Evangile , pendant dix-huit mois que lAuteur exerça fon L’Auteurpats 
zèle à la Cochinchine, appartiennent moins à l'Hiftoire des Voyages qu'à 2 Fenquin. 
celle de l'Eglife Chrétienne. Il y avoit vü croître le-nombre des Fidelies, 
lorfque le Pere Baldinoti fut envoyé de Macao , dans un Royaume dont 
les Jéfuites ne s’étoient point encore ouvert l'entrée , parce que tous leurs 
efforts s’éoient tournés vers le Japon. C’éroit le Tonquin , où les Portugais 
même. n'avoient porté que depuis peu leur Comimerce. Baldinorti, qui n'a- 
voit aucune connoiflance de la langue , reconnut bien-tôt qu'il n’avoir rien 
à fe promettre fans cet important fecours.. Ses repréfentations lui firent ob- 
tenir , pour aflocié , le Pere de Rhodes. Mais la guerre, qui étoit allumée 
entre le Tonquin & la Cochinchine , fit juger à leurs Supérieurs qu'il y avoit: 
quelque péril à pafler d’un Royaume à l’autre. De Rhodes fut rappellé à 
Macao , d’où il partit le 12 de Mars 1627 , pour fe rendre droit au Ton- 
quin CODE ° Ë HF arrive 281 

Après huit jours de Navigation ,1l arriva heureufement au Port de Chowa- por de Choua- 

u'il z 
Re 


ë 


RHODES 
1624. 


Ÿ 


1627. 


(29) Page 66. (22) Page: 743. 
(21) Pages 73 & précédentes: (23) Page 91. 


K üÿ 


78 HIS TOM R ÉNGIEIN ER A DE 


ban , dans la Province de Siroa. Le jour de fon arrivée, étant le 19 de 
Mars , où l’on célébre la Fère de Saint Jofeph, il donna ce nom au Porr, 
qui l’a porté depuis dans toutes les Relations Portugaifes (24). A peine le 
Navire eut-il jetté ancre, qu'il fut rempli d’une multitude de curieux, at- 
tirés par la beauté des Marchandifes. L’Auteur, pour reprefenter fon ardeur 
dans fes termes : » commença aufli-tôt à leur debiter la fienne , & à leur dire 
» qu'il avoit une Marchandife plus précieufe & à meilleur marché que tou- 
» tes les autres; qu'il la donneroit pour rien à qui la voudroit ; que c'étoit 
» Ja vraie loi & le vrai chemin du bonheur. Il leur ft l-deffus un petit fer- 
# mon, parce que dans leur langue Dare fignifie évalement Loi & Chemin. 
» Il eut la fatisfaction , dit-il, de prendre deux perfonnes fort fages de ce 
» premier coup de filet; & pendant peu de jours qw'il pafla dans ce Port, il 
» fit d’autres Conquêtes au Chriftianifme (25). : 

Comment il Le Roi (26) du Tonquin étoit alors à ia tête d’une armée de fix vingt 

À reçu du Roi. Lille hommes & de quatre cens Galeres. Les foins de la Guerre ne 
rent de l’occuper pendant deux mois; mais à fon retour , il reçut avec bonté 
les complimens du Mifionnaire , qui lui prefenta une horloge à roue, un 
able , & un livre de Mathématique , imprimé en langue Chinoife. C'étoit 
une ouverture, pour pafler du cours des aftres à la puiffante main qui les gou- 
verne. Le Roi parut fatisfait du prefent & de l'explication. 11 ft l'honneur au 
Pere de Rhodes de le faire manger avec lui. Un autre jour il le fit appeller, 
our apprendre de lui lufage de l'Horloge & du Sable. Le Miffionnaire mon- 
ta l'Horloge & fit fonner les heures. En mème tems, il tourna le Sable , en 
difant au Roi que l’Horloge recommenceroit à fonner aufli-tôt que toute la 
poudre feroit en bas. Cette expérience, qui fut aifément vérifiée , caufa tant 
d’admiration à toute la Cour , qu’elle mit aufli-tôt le Miflionnaire dans une 
haute faveur. Le Roi lui fr bâtir une Maïfon dans la Capitale , qui fe nom- 
me Cacho (27). Les rues de cette ville font larges; fon circuit d'environ fix 
lieues , & le nombre des Habitans prefqu'infini (28). 

Succèsdel'E- La bénédiction du Ciel, répandue vifblement fur les travaux du Pere de 
a a Ton Rhodes, rendit bientôt l'Eglife du Tonquin floriflante. Mais après avoir 
‘ exercé tranquillement fon miniftere , pendant plufieurs années , 1l fut expofé 

à des perfécutions qui le forcerent de quitter le Royaume & de retourner à 

. Perfécutions [a Cochinchine. Divers efforts , qu'il tenta pour fe rétablir à Cacho , n’eurenc 
Aa pas d'autre effet que de lui faire mériter la qualité de Conféffeur de l'Evangi- 
le , par. les farigues & les mauvais traitemens qu'il ne cefla point d’efluyer. 
11 fe vit même à la veille d'obtenir la Couronne du Martyre. Tous ces évé- 
nemens compofent la plus grande partie de fa Relation. Ses remarques, quoi- 
que judicieufes , fur le Gouvernement & les ufages du Torquin , paroïffent 
l'ouvrage d’un homme qui donnoit fa principale attention à des foins plus 
importans (29). 


RHopes. 
1627 


(24) Les Relations Angloifes & Hollan- (27) L'Auteur la nomme Checho, mais 
doifes ne lui donnent plus ce nom, Baron , né au Tonquin même, écrit Cacho. 

(25) Page or. Voyez ci-deffous la Defcription. 

(26) Voyez ci-deffous dans la Defcription (28) Page 94. 
du Tonquin, ce que c’eft que ce Roi, nom- (29) On ne parle ici que de fa Relation, 
mé autrement le Move, pour le diftinguer car il a publié une Hiftoire particuliére du 
de l'Empereur. Tonquin , dont Baron parle avec eftime. 


re 


Dans l'intervalle de fes entreprifes Apoftoliques , 1l ft un voyage aux Phi- 
lippines , fans autre deflein que de profiter d’une occafion qui fe préfentoit 
pour fe rendre Macao. Une violente perfécution lobligeant de quitter la 
Cochinchine , il s'embarqua le 2 de Jrullet 1641, fur un Vaifleau qui fai- 
foit voile à Bolinao. Il entra dans ce Port le 28 du mème mois, après avoir 
efluyé une dançereufe tempête. Mais il fut furpris de remarquer ; à fon ar- 
rivée , que les Habitans ne comptoient que Samedi 27 de Juiller. » I] avoit 
» mangé de la viande le matin, parce qu'il fe croyoit au Dimanche; & le 
» {oir 1l fur obligé de faire maigre , lorfqu'on laffura que le Dimanche & 
le vingt-huitième n’étoient que le lendemain. Cette erreur lui caufa d’a- 
» bord beaucoup d’embarras ; mais en y penfant un peu, il comprit que de 
» part & d'autre on avoit fort bien compté, quoiqu'il y eüt dans les deux 
‘comptes la différence d’un jour. 

Ce qu'il y a d'étonnant dans l'embarras du Pere de Rhodes, c’eft qu'étant 
aux Indes depuis fi longtems il n’eût jamais eu l'occafion de faire la même 
remarque. Il s'applaudit de l'explication qu'il donne à fon erreur. » Quand 
» on part d'Efpagne , dit-il , pour aller aux Philippines , on va toujours de 
» l'Orient contre l'Occident. Il faut par conféquent que tous les jours de- 
» viennent plus longs de quelques minutes ; parce que le foleil, dont on 
» fuit la courfe , fe leve & fe couche toujours plus tard. Dans le cours de 
» cette Navigation, la perte eft d’un demi jour. Au contraire, les Portu- 
»# gais qui vont du Portugal aux Indes Orientales avancent contre le Soleil, 
» qui fe couchant & fe levant toujours plutôt, rend chaque jour plus court 
» de quelques minutes, & leur donne ainfi l'avance du jour en arrivant au 
» mème terme. D'où il eft aifé de conclure que les uns gagnant & les autres 
» perdant un demi jour , il faut néceffairement que les Portugais & les Ef pa- 
» gnols qui arrivent aux Philippines par des chemins oppofés , trouvent un 
» jour entier de différence. Le Pere de Rhodes, venu à l'Orient, par le 
> chemin des Portugais , avoit vécu par conféquent un jour de plus que les 
5 Efpagnols des Philippines. Par la même raifon , continue-til, de deux 
# Prètres qui partiroient au même jour , l’un de Portugal , vers l'Orient. 
» Vautre d'Efpagne vers l'Occident , difant chaque jour la Melle & arrivant 
» le même jour au même lieu , lun auroit dit une Mefle plus que autre : 
» & de deux Jumeaux, qui étant nés enfemble , feroient le même voyage 
» par les deux routes oppofées , l’un auroit vécu un jour de plus (30). 

- Ceux, pour qui cette remarque ne fera pas aufli merveilleufe qu'elle le 
fut pour l’Auteur, apprendront de lui plus volontiers l'origine de la perfé- 
cution qui fermoit alors aux Mifionnaires l'entrée des Ports du Japon. Après 
avoir obfervé que Manille (31), la principale des Philippines , eft au trei- 
216me degré d’élevation de la ligne , & que c’eft-là qu'on compte le dernier 
terme de l'Occident, quoique ces Ifles foient à l'Orient de la Chine , dont 
élles ne font éloignées que de cent cinquante lieues , il ajoute : 

» Comme on les prend pour le bout des Indes Occidentales , qui appar- 
» tiennent auili aux Efpagnols , deux Hollandois prirent occafon de cette: 
# idée pour renverfer le Chriftianifine au Japon. Ils firent voir à l'Empe- 


ë 


(30) Pages 147 & fuivantes, (31) Ou Lucor. 


0 


PRES RTS 
RHODES 
1641. 

Son voyage 
aux Fhilippines, 


Erreur dans 
es comptes deg 
jours, 


L’Auteur er 
explique la cau- 
f 


Comment jee 
Holiandois on 
fermé le Japozx 
aux Miffionnais- 
res Chréticuz 


RHODES. 
1641. 


Tâée que l'Au- 
geur donne des 
Philippines. 


Ses fatigues 
dans  é’autres 
jicux. 


RES 
164$. 
Son retour en 
Æurope. 


80 EI SYT:O IR ENG ELN EUR ANTLE 

» reur, dans une Mappemonde , d’un côté les Philippines , & de l’autre 
» Macao , que le Roi d’Efpagne poflédoit alors à la Chine, en qualité de 
” Roi de Portugal. Voyez-vous , lui direntals , jufqu'où la domination du 
» Roi d’Efpagne s'eft étendue ? Du côté de l'Orient, elle eft arrivée à Macao; & 
» du côté de l'Occident, aux Philippines. Vous êtes fi près de ces deux ex- 
» trèmités de fon Empire, qu'il ne lui refte que le vôtre à conquérir. A la 
» vérité, 1] n'a pas aujourd’hui des troupes affez nombreufes, pour entre- 
» prendre tout d’un coup la Conquête du Japon : mais il y envoye des Prè- 
» tres, qui, fous le prétexte de faire des Chrétiens , font des Soldats pour 
» l'Efpagne ; & lorfque le nombre en fera tel qu'ils le defirent , vous éprou- 
» verez, comme je refte du monde, que fous le voile de la Religion, les 
» Efpagneis ne penfent qu'à vous rendre l’Efclave de leur ambition. 

L'Empereur du Japon , allarmé de cet avis, jura une guerre irréconcilia- 
ble à tous les Miflionnaires Chrétiens. L’Eglife n’a jamais efluyé de perfécu- 
tion plus obftinée que celle qui a rempli de fang toutes les villes de ce flo- 
riffant Royaume , où le Chrifrianifme avoit fait des progrès furprenans (32). 

De Bolinao, où de Rhodes ne vit rien de plus remarquable qu'un beau 
Couvent d'Auguftins déchauflés , il fe rendit par terre à Manille, Capitale 
de l’Ifle. Dans ce Voyage , qui fur de cent bonnes lieues, il rencontra plufeurs 
autres Couvens de Saint Auguftin & de Saint Dominique. A peine reftoit-1l 
quelques Idolatres dans toutes les Ifles Philippines. Mais la terre n’en eft ni 
belle ni fertile. Les avantages qu'en tire le Roi d’Efpagne font fi médiocres , 
qu'il a quelquefois été fur le point de les quitter (33). Elles ne peuvent paf- 
fer que pour un entrepôt commode , où les Efpagnols portent l'or & l'ar- 
gent du Perou , pour en rapporter les belles foyes & les autres Marchandifes 
de la Chine & du Japon (34). 

L'ardeur infatigable de fon zèle lui fit braver toutes fortes de périls , pour 
aller recommencer fes travaux dans les deux Royaumes de k Cochinchine 
& du Tenquin : mais après y être rentré plufieurs fois fécretement , il fur 
choifi par fes Supérieurs pour faire le voyage de Rome , dans la vie de de- 
mander au Pape & aux Princes Chrétiens des fecours fpirituels & temporels 
pour tant d’Eglifes défolées , dont perfonne ne connoifloit nuieux Îles befoins, 
Lorfqu'on fut à Macao qu'il devoit partir pour l’Europe , plufieurs Indiens 
de fes amis lui offrirent de l'accompagner , & d’autres lui prefenterent leurs 
Enfans. Il en choifit trois , l'un Chinois, les deux autres du Tonquin & de 
la Cochinchine , pour faire voir, dit-il, à l'Europe re montre de trois nou- 
velles Chréticntés (35). Mais fes Supérieurs le priverent de cette farisfaction, 
en réduifant fon cortege à un feul Chinois. Il s’embarqua le 20 de Décem- 
bre 1645 , fur une belle Flotte de huit grands Navires Portugais qui par- 
toient pour Lifbonne. 

L'ordre de fes Supérieurs l'obligeoit de s’arrèter à Malaca, pour retourner 
en Europe par la voye des Hollandois. On n’avoit peñfé qu'à rendre fon 
voyage plus prompt, en lui épargnant plufeurs couïfes que la Flotte Por- 


(32) Page 146 & précédentes. Philippines. 
(33) Page 147. (35) Troifiéme Paitie, p. 3. 


(34) Voyez ci-dcflous la Defcription des 
tugaife 


DE S “VO VA GEST TL ve I I. Sr 
tugaife devoit faire dans divers Ports des Indes. Mais il admira la bonté de Rene 
la Providence, qui veilloit à fa confervation. Le Vaifleau de Dom Sebaf Ne pe h 
tien Lobo de Sylveria , dans lequel il auroit achevé fa route avec les Por- 13° 
tugais fut enféveli dans les flots. 

Il arriva heureufement à Malaca, le 14 de Janvier 1646. En entrant dans sure 
cette Ville, Ves Zarmes lui vinrent aux yeux. C’évoit le jour auquel les Hol- à Sen ". 
landois célébroient l’anniverfaire de leur Conquête. Ils s’étoient rendus maï- voye des Holn- 
tres de cette importante Place, fix ans auparavant, par la négligence des Por- 5 Par Malaca, 
tugais de Goa , qui avoient différé trop long-temns à la fecourir (36). De Rho- 
des fait une peinture de fa douleur , qui auroit moins de grace dans d’autres 
termes , que 5 fiens : 

» Certes, cette fère fut bien Jugubre pour moi, quand jallois par toutes  Trife deferi- 
» ces rues , où je voyois toutes les marques de la vraie Religion entiérement Rue ville. 
» abolies. J'avoue que j'avois le cœur fenfiblement afligé , me reprefentant 
» l'extrème changement de ce que je voyois pour lors & de ce que j'avois 
> VU, Vingt-trois ans auparavant , en Cette fi belle ville s pendant neuf mois 
» que jy avois fjourné en notre College , qui étoit bâti fur une colline 
» agréable. Hélas ! notre Eglife , confacrée à la glorieufe Mere de Dieu, où 
» le grand Saint Xavier avoit prèché fi fouvent , & où il avoit fait de fi grands 
» miracles, fervoit alors pour la prèche des Hérétiques. 

» J'y avois laiflé grande quantité d’autres Eglifes, magnifiquement bâties, 

» & fort bien dorées. Je les voyois abbatues où miférablement profanées. 

» Rien ne me toucha tant que lorfque j’entendis l’ancienne cloche de notre 

» College fonner pour des ufages déreftables; 8 même je remarquai une 

» chofe du-tout indigne de perfonnes qui fe difent être Chrériennes : on 

» ne permettoit pas aux Catholiques du Pays la moindre petite Chapelle; & 

» lon permettoit aux Idolatres d’avoir un Temple à l'entrée de la ville, où j 
» ils faifoient leurs infâmes facrifices. Et puis, dites que Meilieurs les Hé- 

» rétiques ont Jefus-Chrift en leur cœur (37). 

Malgré ces plaintes , l’Auteur fe loue beaucoup des civilités qu'il reçut du o is que 
Gouverneur Hollandois de Malaca. Il étoit fouvent appellé à fa table. Un & nee 
jour , dit-il , qu'il fe promenoit dans une grande Galerie de fa Maifon, où ment. 
l'on voyoit , entre plufieurs belles peintures , celles de Saint Ignace & de 
Saint François Xavier; ce #rès-honnéte Seigneur le pria de lui raconter quel- 
ques traits de leur vie. Après ce récit, dont il parut charmé , il prit le Mif 
flonnaire par la main, & lui dit : » Je vous aflure , mon Pere , que fi j'é- Difcours fin- 
» tois Catholique je me ferois de votre ordre ; parce que j'ai vû de mes Agir den Pre 
» yeux , au Japon, le grand courage que vos Peres témoignoient dans les 
» horribles tourmens qu'on leur fait foufirir pour la Religion (38). Enfin fa 
faveur parut fi déclarée pour de Rhodes , que le Minitre de fa Religion 
l'ayant accufé d’un excès Ados pour les Catholiques , on lui ta, peu 
de tems après, ce Gouvernement, pour lui donner celui des Moluques, 


où lon crut , fuivant l’idée de l'Auteur , qu'il ne verroit pas tant de Prè- 
tres (39). 


G6) Ibid. P: 4 (38) Pages 7 & 8. 
(37) Ibidem. (39) Zbid. p. 9. 
Tome IX, L 


RHODES. 
1647. 
11 fe rendà Ba- 


favia, 


Accident fort 
mcrveiiicuxe 


De Rhodes eft 
reçu à Batavia. 


Idée qu'il en 
sonne, 


H eft furpris 
difant la Mefle, 
& mené en pri- 
fon, 


82 HISTOIRE GENERALE 

Après avoir pailé quarante jours à Malaca , fans pouvoir trouver dans ce 
Port un Vaifleau qui fit voile en Hollande , Rhodes prit le parti de fe ren- 
dre dans lIfle de java, » où les Hollandois ont, ditl, un Port rempli de 
» Vaiffeaux qui tiennent en fujertion toutes ces grandes mers. Dans cette 
Navigation , qui ne fut que d'onze jours, il arriva au Vaiffeau , qui le por- 
toit , un accident fort fingulier, qu'il attribue à la protection du premier 
Martyr de la Cochinchine , nommé André, dont il portoit la tète à Rome. 
Le 25 de Février, pendant que le vent éroit le ; limprudence des 
Matelots les fit heurter contre un gros rocher , qui étoit prefqu'à fleur d’eau. 
Le bruit ne fut pas moindre que celui du tonnerre , & le coup avoit été fi 
violent que le Navire demeura comme fixé fur l'écueil. Plufieurs planches, 
qu'on vit flotter aufli-tôt fur l’eau , ne laifferent aucun doute qu'il ne füt 
prèt à périr. Cependant il fe remit de lui-même à flot , tandis que l’Auteur 
& deux autres Miflionnaires , qui étoient partis avec lui de Malaca , faifoient 
leur priere au Martyr. Les Marelots, furpris qu'il ne fe remplit pas d’eau , 
jugerent qu'ayant été doublé en plufieurs endroits , il n’avoit perdu que des 
planches extérieures. Ils continuerent leur Navigation , fept jours entiers , 
avec beaucoup de bonheur. Mais en arrivant au Port de Batavia , où l’on pen- 
fa aufli-tôt à radouber le Vaiffeau , on s’apperçut, avec admiration , qu'il 
avoit une grande ouverture fur le bas ; & que le rocher ; qui avoit brifé les: 
planches , s'étant rompu lui-même , avoit rempli le trou d’une grofle & large 
pierre. Toute la ville accourut pour voir cette merveille (40). : 

Les Hollandois de Batavia , mécontens des avantages que les Portugais ve- 
noient de remporter au Brefil , ne voulurent pas recevoir les deux Müiffion- 
naires qui accompagnoient l’Auteur, parce qu'ils étoient de cette Nation 3, 
mais ils lui permirent d’entrer dans leur ville en qualité de François. Il don- 
ne une legere idée de cette Place. » Elle eft bien bâtie , & régulierement 
» fortifiée à la moderne. Les rues y font longues & très-bien difpofées. Une 
» grande Riviere , qui fe diftribue dans toute la ville , y donne des commo- 
» dités incroyables. Elle eft couverte de quantité de Ponts. 11 n’y a prefque 
» point de rue quine foit bordée de grands Palmiers. Les Maifons n’y font 
» pas hautes , parce qu'on y craint les tremblemens de terre. La fituation de 
» Batavia eft prefque la même que celle de Malaca , de l’autre côté de la li- 

gne. On y voit les mêmes fruits , les mèmes. chaleurs, & les mêmes mer- 
veilles de la Providence pour en diminuer l’excès (41). j 
Il fe trouvoit, dans Batavia, plufeurs François Catholiques, & quantité 
de Portugais , auxquels le Miffionnaire s’emprefla de rendre les fervices de fa 
profeflion : fon zèle fe fatisfit paifñiblement pendant lefpace de cinq mois. 
Mais, un jour de Dimanche , 29 de Juillet, la Mefle , qu'il célébroit dans. 
fa Maifon devant un grand nombre de Catholiques , fut interrompue par 
l'arrivée du Juge criminel de la ville , qui entra dans la Chapelle avec fes 
Archers. De Rhodes fe hâta de confumer les faintes efpeces. Maisil fut faif . 
à l’Autel même, par les Archers, qui voulurent le mener en prifon , revêtu 
des habits Sacerdotaux. Sept Gentilshommes Portugais mirent l'épée à la 
main pour fa défenfe. Le defordre auroit été fort grand , sil n'eût fupplié 


u 
La 


s 
La 


(40) Ibid, pages 10 & 12. {4r) Page 22. Voy. la defcription de Batavia au T. VIIZ, 


DES VO Y'A GES: Lrvs PL 83 


fes défenfeurs de l’abandonner à la violence des hommes. Le Juge, touché 
apparemment de fa générofité , lui laiffa quitter {es habits 5 mais s'étant fai- 
fi néanmoins de tout ce qui appartenoit à fon Miniftere , 1l le fit conduire 
dans la prifon publique d'où il fut mené , deux jours après , dans un cachot 
noir , deltiné aux criminels qui ne peuvent évirer le dernier fupplice. Son 
Procès fut inftruir. Outre le crime d’avoir célébré la Mefle à Batavia , 11 fut 
accufé d’avoir travaillé à la converfion du Gouverneur de Malaca , & d’avoir 
brûlé plufeurs livres de la Religion Hollandoife. Il fe juftifia fur ce dernier 
article , en proteftant que queïque opinion qu'il eüt de ces livres , il ne lui 
en étoit jamais tombé entre les mains. Mais il n'en reçut pas moins fa Sen- 
tence , qui contenoit trois articles. Par les deux premiers , 1l étoit condamné 
à un baniffement perpétuel de toutes les terres de Holiande , & à payer une 
amende de quatre cens écus d’or. Le troifiéme, qui lui fut le plus dou- 
loureux, portoit que les ornemens Eccléfaftiques , les Tmages & le Crucifix, 
qu'on lui avoit enlevés , feroient brülés par main du Bourreau, & qu'il 
alifteroit , fous un Gibet , à cette exécution. Ses repréfentations & fes larmes 
ne purent fléchir fes Juges. S'il fut difpenfe de paroître fous le Gibet, il n'eut 
cette obligation qu'à la politique du Gouverneur, qui craignit un fouleve- 
ment des Catholiques de la ville. On fuppléa même à certe efpece d’adou- 
ciflement , en faifant pendre deux voleurs , tandis qu'on brüloit le Crucifix 
& les Images (42). 

Des deux autres articles, le premier ne put être exécuté fur le champ , 
parce que le Pere de Rhodes n’étoit point aflez riche pour fatisfaire au fe- 
cond. Il fut retenu pendant trois mois dans les chaînes; & fa réponfe , aux 
offres qu'on lui faifoit de le rendre libre aufli-tôt qu'il auroit payé l’amen- 
de , étoit de protefter qu'il vivoit content de fon fort & qu'il regardoit fes 
fouffrances comme une faveur du Ciel. 

Au mois d'Octobre , quelques Vaifleaux arrivés de Hollande apporterent 
des lettres de la Compagnie des Indes, qui nommoient Corneille Vandeclin , 
Gouverneur général des Établiflemens Hoilandois, après la mort d’Azroine 
Vendim , qui avoit enlevé Malaca aux Portugais. Entre les réjouiffances pu- 
bliques , qui fe firent à l'entrée du nouveau Gouverneur , tous les Prifon- 
niers furent délivrés. Non-feulement de Rhodes fut élargi fans payer les 
quatre cens écus ; mais Vandeclin le vangea , par quelques baflonades, qu'il 
donna de fa main au principal Juge, pour le punir de fon exceflive rigueur. 
Enfuite l'ayant combic de carefles , auxquelles il joignit des excufes pour fa 
Nation , il lui laifla la liberté de partir. Quelques Portugais, qui faifoient 
voile à Macaflar , le recurent avec joye dans leur Vaifleau , & confentirent 
volontiers à la priere qu'il leur fit de le conduire à Bantam , qui n’eft qu'à 
douze lieues de Batavia. 1] efperoit de trouver , dans cette ville , quelque Vaif 
feau Anglois , prèt à retourner en Europe (43). 

Il y reçut un traitement fort oppofé à la rigueur des Hollandois. Aaron 
Beeka, Gouverneur général des Anglois dans les Indes, le força d'accepter 
fa table & lui offrit toute forte de prote&ion. Cependant , l’occafñon qu'il 
avoit efpérée ne pouvant fe préfenter que dans l'efpace d’un an, 1l fut obli- 


(42) Ibid, pages 16 & précédentes. (43) Ibid, pages 27 & 28. 
Li 


RAD ES 
1647. 


De quoi il e* 
accufé, 


Etrange Sen- 
tence qu’on por= 
te contre lui. 


Comment el- 
le etexécutée. 


Il quirte Bata- 
via. 


fleft bien trai- 
té des Anglois à 
Bantam, 


84 HISTOIRE GENERALE 


Raoprs ge de retourner au Navire des Portugais , & de partir avec eux pour Ma- 
16GA7. caffar (44). ! . j : 
Voyage qui Un voyage fi contraire à fes vües devint encore plus chagrinant par les 
SRE me Bi obflacies de la faifon , qui retinrent le Vaifleau en mer pendant deux mois 
. & cinq jours. Enfin il arriva heureufement au Port de Macafar, le 21 de 
Décembre; & fa confolation fut d’y trouver une belle Maifon de fon or- 
dre , où il fut reçu avec beaucoup d'affection. 
gare mme  Macaflar eft une grande Ifle , plus connue des Européens fous le nom de 
Fe ETS Ghbebes s' dont: le principal Port eft à quatre degrés de la ligne du côté du 
Sud. Elle eft fertile en riz. Tous les fruits des Indes y croiffent en abondan- 
ce , fur-tout cette belle efpece de Palmiers qui portent les noix de cocos. 
Elle n'eft pas moins riche en toutes fortes d'animaux & de volaille. Mais on 
n'y trouve point de Porcs, depuis que les Habitans, qui ont embraffé le 
Mahométifme, les ont entiérement exterminés. La température de l’air y eft 
faine. Les chaleurs n’y font pas infuportables, par la même raifon qui les, 
tempere à Malaca. » Le foleil , dit l’Auteur , fe fair lui-mème un beau Pa- 
» rafol, lorfqu'il devroit tout brüler. Il attire tant de vapeurs & d’exhalai- 
» fons dans fa plus grande force, que le gros hiver , à Macaflar , eff le teins 
» que les Européens nomment Pété. 

La principale nourriture des Habitans eft le poiffon, qui eft toujours à 
très-bon marché dans l’'Ifle , & fi bon, qu'au jugement de l’Auteur celui. de: 
l'Europe n’en approche point. Comme l'air y eft fi temperé qu’on n’y reffent 
jamais de grand froid , les hommes vont nuds depuis leftomac, en haut ÿ 
mais les femmes font entiérement couvertes depuis la tête jufqu'aux pieds, 
& leur vifage même eft caché (45). 


il ÿ avoit peu d’années que ces Peuples étoient encore dans Îes rénébres: 
de l'Idolitrie. Après avoir reconnu la vanité des Idoles, ils réfolurent d’em- 


brafler une autre Religion : mais, incertains s'ils devoient prendre celles des 
Chrétiens ou celle de Mahomet, ils prirent une voye fort étrange pour 
conduire dans ce choix. Ils envoyerent-des Ambafladeurs à Malaca, pour 
fupplier les Chrétiens de leur accorder des Miniftres capables de les inftrui- 
re ; & dans le mème-rems , ils firent partir une autre Ambaflade pour le Roi 
dAchem , auquel ils demanderent des Kaïis , qui puflent leur expliquer les 
dogmes de Mahomet. Ils étoient convenus entr'eux d’embraffer la Religion 
de ceux qui arriveroient les premiers. Un défaut de zèle , que l’Auteur re- 
proche aux Chrétiens de Malaca , lala aux Prédicateurs d’Achem le tems de 
publier & d'établir leur fee (46). | 
QE eme De Rhodes fur préfenté au Gouverneur du Royaume, qui portoit le titre 
neur du Royau- de Cerrim Patingaloa. I] lui trouva beaucoup de raifon & de probité. Ce 
ne Seigneur connoiïfloit tous les principes de la Religion Chrétienne. Il avoit 
lù curieufement les Hiftoires de l'Europe ; & l'étude de nos livres faifoit fa 
pop occupation , fur-tout celle des mathématiques , qu'il entendoit fort 
en, & pour lefquelles il avoit tant de pañlion qu'il y travailloit jour & 
nuit. L'opinion que tous les Grands avoient de fon caractere &c de.fes gran- 
des qualités pour le Gouvernement , les avoit portés à lui confier l'adminif- 


(44) Ibid. page 30. (45) Ibid. pages 22 & 23. (46) lbidem. pages 33 & 34 


< 


DES ÉVIGIV À GHENSAMEL di IL. 8< 


trarion pendant la minorité du Roï. Il avoit dépendu de lui de fe mettre 
la Couronne fur la tête : mais fa modération naturelle Favoit défendu con- 
tre les amorces de l'ambition. Il s’éroit démis volontairement de l'autorité 
fouveraine , aufli-tôt que le jeune Monarque avoit été capable de régner. 
Auf la reconnoiffance avoit-elle tant de pouvoir fur ce Prince, qu'il n'en- 
treprenoit rien que par fon Confeil. Le titre de Gouverneur géneral lui 
avoit été confervé , avéc une autorité prefque égale à celle du Roi. C'étoit 
lui qui avoit appellé les Jéfuires à Macaflar , & qui les y avoit maintenus 
contre diverfes faétions qui s’étoient oppoñées à leur établiffement. Il afiftoit 
à leurs Sermons. Il parloit refpeétueufement des Myfteres du Chritianifme. 
On l'eut pris pour un Portugais, lorfqu’il parloit la langue de cette Nation. Mais 
avec de fi belles difpofitions , & fans aucun déréglement connu dans fes mœurs, 
il fermoit l'oreille aux inftances des Mifionnaires , qui le prefloient de fe 
foumettre au joug de l'Evangile, parce qu'ils croyoient la converfion du 


Royaume attachée à la fienne. 1] applaudifloit à leurs raifonnemens; il les 


louoit de remplir le devoir de leur profeflion ; mais 1} demeuroit fans répon- 
fe , lorfqu'ils lui propofoient de recevoir le batème (47). 

». Dans les converfations que j'eustavec lui, dit l’Auteur , il m'écoutoit 
» fans s'émouvoir; mais il répondoit peu à mes exhortations. Une Eclipfe 
» de lune , que je lui prédis, quelques jours avant qu’elle parût , n’avoit pas 
» Jaiflé de lui infpirer de la confiance & du goût pour moi. Un jour qu'il 
» me parloit de $aint François Xavier, avec de grands témoignages d'efti- 
» me, & qu'entre les Conquêtes magmifiques , je comptois vingt-cinq mille 
» perfonnes quäl avoit batifées à Macaflar, dans le feul Royaume de Too, 
» 1] m'affura que le Royaume de Tolo, où cet Apôtre avoit travaillé avec 
» tant de fuccès , n'étoit pas celui de Macaffar , mais celui des Moluques. 

Cinq mois fe pallerent , jufqu'à l'arrivée d’un Vaifleau Anglois , dans le- 
quel de Rhodes fur reçu avec tant d'honneur , qu'outre un logement fort 
commode , on lui fit toujours prendre la premiere place à table. Sa Naviga- 
tion le conduifit d’abord à Grapara , beau Port de lifle de Java, où ül fut 
traité civilement par le Roi, qui haïfloit beaucoup les Hollandois. De-là, 
repallant à Bantam , il y retrouva, dans le chef des Anglois . les mêmes fen- 
timens de bonté dont il avoit déja eu occafion de fe louer. 1l en fait un 
nouvel éloge , & fa reconnoiffance le porte toujours à regretter que fes Bien- 
facteurs ne fuflent pas éclairés des vrayes lumieres de la Religion : fenti- 
ment digne de fon zèle ; mais qui eft peut-être accompagné d’un peu d'in- 
juftice , lorfqu'il le porte à juger que ceux dont il loue la probité n’étoient 
pas attachés de bonne foi à leurs erreurs, & que l’inrérèt humain prévaloit 
contre le reproche de leur confcience. 

Maloré l'offre qu'on lui fr encore , de le conduire droit en Angleterre , 
s’il vouloit attendre l’arrivée de la Flotte Angloife , » avec affurance, dit-il, 
» de n’y recevoir aucun déplaifir , quoiqu'il y füt reconnu Prêtre & Jéfuite, 
» 1l réfolut de s’avancer vers l'Europe, dans le même Vaiffeau qui lavoir 
» apporté de Macaffar. Tous fes Compagnons de voyage étoient des Héré- 


» tiques , dont il ne laïffa pas de recevoir toutes fortes de bons offices. Mais 


(47) Pages 35 & fuivantes. L 
L uÿ 


er mn | 
RHODES» 


1647: 


Opinion coms 
battue fur Saint 
François Xavisio 


L'Autcur patt 
de Macaflar dans 
un Vaifeau An 
glois, j 


Civilités qu'it 
reçoit de certe: 
Nation, 


Raïfon qu'ilemn 
apporte, 


EE 
RHODES. 
1647: 

11 s’embarque 
à Bantam pour 
Surate, 


£a route. 


fi arrive à Sue 
gate , où il eft 
bien traités 


Les Anglois 
favosilent les Jé- 
fuires. 


Retour de l'Au- 
‘geur par la Perfe. 


Changement 
g'Ounuz. 


86 EL STE O'LR EUIG'EIN) EUR ASECE 


» il explique les motifs de cette politeffe. C’étoit aux Jéfuites de Goa que 


» les Anylois fe croyoient redevables de leur Traité avec les Portugais (48). 

Le vent fut aflez favorable aux Anglois pour paffer le détroit de là Sonde; 
mais il devint bientôt fi contraire au deffein qu'ils avoient de fe rendre à 
Surate, qu'au lieu d'aller , du cinquiéme degré d’élévation auftrale , droit au 
Septentrion, où elt toute l'Inde , 1ls furent obligés de s'écarter fort loin & 

Le] A LA D A 2 

d’alier prendre les vents du côté de Madagafcar (49). Là, ils tournerent du 
côte de l’Afrique , comme fi leur deilein eût été de fe rendre à la mer rou- 


ge. Dans cette Navigation ; qui dura deux mois, & qui fut au moins de deux 


mille lieues, ils obferverent de mefurer leur courfe, pour arriver à Surate , 
vers le commencement du mois d'Octobre , où l'entrée du Port eft aifée. 
lis y mouiilerent le 3 de Septembre. 

» François Breccn , Préfñident de leur Comptoir dans cette. ville , y reçut 
» magnifiquement le Pere de Rhodes. Il s’efforça de lui faire accepter un lo- 
» gement dans fa Maifon; & le voyant déterminé à fe loger dans celle d'un 
Capucin François , nommé le Pere François Zenon , qui exerçoit depuis long- 
tems fon zèle à Surate , non - feulement il lui envoya des meubles, mais 1l 
lui fournit tout ce qui étoit néceffaire à fon entretien. Pendant quatre mois 
que l’Auteur paña dans une retraite, qu'il nomme fi douce , il vit arriver de 
Goa quatre Jefuites ; crois defquels , nommés le Pere Antoine Borel , Portu- 
gais, le Pere Cesky, Allemand , & le Pere Henry Bujcé, Flamand, partirenit 
peu de jours après pour leur grand College d'Agra , fondé Se trente ans 
par les libéralités d’un riche Arménien. Le quatrième, qui fe nommoit le 
Pere Torquato Parifimo , Italien, étoit venu déouifé en Marchand Anglois, 
pour fe rendre au Port de Szaken , fur la fronriere d’Ethiopie, dans le def 
fein d'y fecourir les Chrétiens. De Rhodes ne difimule pas les obligations 
que ce Miflionnaire eut aux Anglois. Non-feulement ils favoriferent fon 
entreprife , en le recevant dans leurs Vaiffeaux ; maisils [ni rendirent des fer- 
vices importans À Suaken ; & fachant que fa vie étoit menacée par une conf- 

iration des Mahométans , ils prirent fa défenfe & le fauverent de jeurs 
mains ($0). 

Le chagrin de ne pouvoir trouver un Vaiffeau , prêt à doubler le Cap de 
Bonne-Efpérance , fit prendre à l’Auteur la réfolurion de retourner en Euro- 

e par un chemin plus ficheux , mais beaucoup plus court. Il entreprit de 
traverfer la Perfe & la Natolie jufqu'à Smyrne. Les Anglois le reçurent pour 
la troifiéme fois dans un de leurs Vaiffeaux, qui faifoit voile à Comoran. 
Ils partirent le 3 de Février. nn 

En pañfant à la vüe d'Ormuz, ils admirerent le changement qui étoit af- 
rivé , dans cette petite Ile , depuis qu’ils avoient aidé le Roi de Perfe à lent 
lever aux Portugais. Maloré fa fterilité , & la chaleur exceflive qui lui don- 
ne l'apparence d’une fournaite , le Commerce y étoit floriffant , fous le Gou- 


vernement du Portugal. On y voyoit arriver une quantité incroyable de 


. Marchands, avec les richefes de la Chine , des Moluques, de toutes les In- 


des Orientales, de la Perfe , de l’Arabie , de l'Arménie; & l'avantage étoit 
merveilleux pour les Européens , d’y trouver raffemblé rout ce que la terre 
(50) Pages so & précédentes. 


(48) Ibid, p. 41. (49) Ibid. pages 43 & 44. 


DES VO ANG ES NE Tv LE 87 


a de précieux. Depuis trente ans, l’Ifle étoit entiérement deferte. Les Per- 
fans avoient tranfporté leur Commerce dans un Port voifin , qui fe nommoit 
autrefois Bandelke, & qu’on appelle aujourd’hui Comoran (51). 

De Rhodes , y étant arrivé au commencement de Mars, y féjourna peu. 
La Compagnie d'un François & d’un Flamand , qui devoient aufh traverfer 
la Perfe, lui fit prendre avec eux le chemrin d’Ifpahan. Après avoir marché 
quelques jours , pour fe rendre à Chiras, il fit une rencontre qui lui caufa 
beaucoup de joye. » 1l étoit à pied , difant fon office allez loin de fes Com- 
» pagnons, lorfqu'il apperçut dans le chemin un homme de fort bonne mi- 
» ne, bien monté, vétu en Perfan ; c’eft-a-dire , portant le Turban , la vefte, 
# Je cimeterre, la barbe longue & quarrée. I le prit pour un Seigneur Perfan 
» où Arménien. 


» L'Etranger , qui vit de fon côté un chapeau & une robbe noire au Pere 


» de Rhodes, le reconnut pour un Prêtre de l’Europe. 1] le falua civilement 


» en latin. Sa prononciation fit juger à l'Auteur qu'il évoit François. Il lui 


/ : C vin Q TN Ç 
» répondit dans cette langue , qui leur étoit naturelle à rous deux. Un tranf- 
» port de Joye les porta aufli-tot à s'embrafler. Ils s’entretinrent , l’efpace 


» d’une demi-heure , avec tant de fatisfaction , qu'ils prirent Jun pour l’au- 


» tre les plus tendres fentimens de l'amitié (52). 

C'étoit un Gentilhomine Poitevin, nommé de /a Boulaie le Goux , qui 
a publié depuis une Relation de fes Voyages, & qui fut envoyé , dix - fept 
ans après, à Surate , par les Directeurs de la Compagnie Françoife des In- 
des Orientales , pour y négocier la permiflion du Commerce (s 3). De Rho- 
des , s'étendant fur fon mérite , dit de lui qu’il avoit traverfé » la plus gran- 
» de partie de l'Europe , de l’Afie & de l'Afrique ; qu'il avoit vécu, parmi les 
» Turcs, les Arabes, les Perfans , les Arméniens , les Indiens , & d’autres 
» Nations plus barbares; & qu'ayant confervé beaucoup de prudence , de 
» vertu & de Religion dans toutes fes courfes , avec la fatisfaétion conti- 
» nuelle d'avoir obtenu l'amitié de tout le monde , il avoit fait voir qu'un. 
» bon Chrétien & un bon François peut traverfer le monde fans avoir au- 
> cun ennemi ($4). Dans la fuite, l’Auteur le revit à Rome, où le Car- 
# dinal Caponi lui marquoit une confidération finguliere. Ils fe rejoignirent 
enfin à Paris ; & dans leurs entretiens fur les Pays qu'ils avoient parcourus , 
ils formerent le plan d’un nouveau Voyage , qu'ils devoient faire enfemble, 
mais qui eft demeuré apparement fans exécution. 

De Rhodes employa trente jours , fans aucun intervalle de repos , pour fe 


RHODES 


1648. 


Rencontre & 
gréable que PAu- 
teur fait fur le 
chemin d'Ilpar 
han, 


Ï fait unc 
étroite amitié 
avec la Boulaie 
le Goux , Voyz- 
geur célébres 


ÏT arnive 32% 


reridre à la Capitale de Perfe , qu'il nomme Æfpahan. » Cet, dit-1l, une pain 


» des plus grandes & des plus belles villes qu'il eut jamais vûes dans le 
» monde. Toutes les rues y font droites & fort larges. Les Batimens y font 


Idée de cexe 


» magnifiques. On trouve, au milieu de la ville, une belle Place quar- Ville. 


» rée, beaucoup plus grande que la Place royale de Paris, dont toutes les 
» Maifons font égales, & peintes ou dorées en dehors, avec une grande 
» Galerie qui régne à lentour. La foule du Peuple étoit fi grande , dans 


(51) Page 52. nefort , au Tome VIII, p. 562. 
(52) Ibid, p. $3. (54) De Rhodes, p. 54 Voyez ci-deffous 
(53) Voyez ci-defus , la Relation de Ren- la Relation de la Boulaie, 


Er on 
RHODES. 


1648 


Remarque fur 
l'Auteur. 


Catholiques 
&° Ifpahan, 


De Rhodes part 
avec une Cara- 
yane. 


Tauris, 


Juifa Fancienne. 


Tombeaux de 
Julfes 


88 HI SET O IR Æ GLEN ER AT E 


"» toutes les rues, que l’Auteur n’auroit pù les traverfer , fans le fecouts de 


» quelque Valet, qui marchoit devant lui pour fendre la preffe (ss). 

Mais il ne trouva rien de plus magnifique qu’un grand chemin couvert , 
& long d’une lieue, qui eft rempli de belles Maifons, & par lequel on va 
d’Ifpahan à /ulfa la neuve , quartier des Armeniens. On y voit les Jardins du 
Roi de Perfe , que de Rhodes croit fort beaux fur la foi d'autrui , auffi-bien 

ue fon Palais , qui eft au centre de la ville ; car 1l confefle , avec une indif- 
férence Apoltolique, qu'il n'eut pas la curiofité de les voir (56). Ce qu'on 
peut recueillir de cette rigueur à mortiñer fes fens, c’eft que la bonne foi ne 
pouvant être moins recommandable à fes yeux que l’efprit de pénitence , on 
doit fe fier à fon témoignage fur toutes les circonftances qu'il a foin d’ob- 
ferver. 

Dans une multitude de Peuple, de toutes les Nations du.monde, il fut 
furpris de trouver fi peu de Catholiques, qu'il y avoit prefqu'autant de Re- 
ligieux ; quoique le nombre des Couvens fe réduisit à trois, les Auguftins, 
les Carmes Defchaux & les Capucins. Les deux premiers doivent leur fonda- 
tion aux. Rois de Portugal. Celui des Capucins , qui étoient alors au nombre 
de cinq, eft entretenu par le Roi de France. Tous ces Religieux ont la liber- 
té de marcher publiquement avec leurs habits , & de célebrer les faints Myf- 
teres dans leurs Eglifes. Les Arméniens , dont toute la Perfe eft remplie, ne 
font pas moins hbres dans l’exercice de leur Religion. L’Auteur aflure même 

ue malgré la rigueur des loix du Pays, qui ne permettent pas à un Mahomé- 
tant d'abandonner fa Secte après l’âge de raifon , il s’en trouve un grand 
nombre qui permettent que leurs Enfans reçoivent le batème , lorfqu'ils font 


dangereufement malades, Un Carme , nommé le Pere Denis , en avoit batifé 


feul plus de quarante (57). 
La prudence ne permettant point à de Rhodes de s'engager feul dans une 


grande étendue de Pays , dont 1l ignoroit la langue, il attendit, pendant 
trois mois, une Caravane d’Arméniens, avec lefquels 1l partit d'Ifpahan. Ses 
amis l'obligerent de fe vétir en Arménien, pour le garantir de l'infulte des 
Turcs. S’étant mis en marche le 28 de Juin, il eut befoin d’un mois entier 
our fe rendre à Täuris, qui pafle pour lancienne Ecbatane , Capitale de 
la Medie. Cette ville lui parut admirable par fa grandeur , par fon Commer- 
ce , par la multitude de fes Habitans, & par l'abondance de tout ce qui eft 
néceffaire à la vie. On y achetoit, pour un fou , ce qu'un homme peut manger 
de pain dans une femaine. Il en fortit le 15 d'Août, & quelques jours de 
marche le firent arriver à Julfz l’ancienne , autrefois Capitale de l'Arménie , 
mais dépeuplée depuis peu par le Roi de Perfe, qui s'étoit rendu maître du 
Pays: (58). PR 
Hors des murs de certe ville, qui n’eft aujourd’hui qu'un defert, il vitun 
beau monument de l’ancienne piété des Arméniens. C’eft une Campagne fort 
étendue , qui ne contient pas moins de dix mille tombeaux de marbre , mer- 
veilleufement travaillés. Sur chacun, on voit une grande pierre de marbre 
blanc ; haute de douze pieds , & large de huit , gravée de plufeurs belles figu- 


(gs) Ibid. p. 55. (57) Page 59. 
(56) Page 56, (58) Page 63, 
fes » 


DIELSN ViOPY AG ENS  MEtrive I TL 89 


res , & couronnée d'une grande croix. Un célebre Docteur de l'Éolife Armé- Ryovrs. 
nienne avoit bâti une Eglife fur une montagne voifine , où il vivoit éloigné 1648. 
des hommes. Il avoit fait autrefois le voyage de Rome; & les Habitans du 

Pays étoient perfuadés qu’il en avoit rapporté beaucoup d'argent. A peine eut- 

il appris l'arrivée de l’Auteur à Julfa, que s'empreflant de le vifñter , 1l lui 

propofa d'aller voir fon Eglife. De Rhodes y confentit ; mais il fe crut fort L'auteur évi. 
heureux de n'avoir pas eu la même complaifance pour la propofition que le AN Pites 
Dodteur lui fit, de paller quelques mois dans fa folitude , en lui promettant AE 

de le conduire lui-même jufqu'à Rome. Quoiqu'il n'eût pas d'autre motif, 

pour le refufer, que la füreté qu'il trouvoit dans fa Caravane, il admira la 

conduite de la Providence, qui veilloit à la confervation de fa vie. Deux 

jours après fon retour , quelques Turcs, qui croyoient de grofles fommes au 

Docteur , pillerent fon Hermitage, & le tuerent , lui & tous fes Domeltiques ; 

fort que l’Auteur auroit partagé avec lui (59). 

Il fortit de Julfa , pénétré de reconnoiffance pour le Ciel; & prenant le : Il fe rend à 
chemin d’Irvan , il arriva au commencement de Septembre , dans cette ville, NE 
aujourd’hui la principale d'Arménie. Elle eft fituée au pied d’une grande mon- - 
tagne , où l’on prétend qu'après le déluge l'Arche de Noc fe repofa. Les Ha- ui ss dut 
bitans du Pays l’appellent No. Ils prétendent que les débris de l'Arche fe con- 
fervent encore fur la cime. Mais l’Auteur trouva d'autant moins de vraifem- 
blance dans cette opinion , qu'on lui peignit en même -tems la montagne 
comme un defert inacceflible. Il n'eut pas plus de refpe pour une autre 
fable des Arméniens, qui prétendent que dans l'endroit où Noé fit fon fa- 
crifice , on voit des arbrès qui ne portent pour fruit que des croix. Le Roi 
de Perfe a près d’Irvan, une Forterefle dont les Turcs s’étoient faifis , mais 

wil leur avoit enlevée depuis peu , & qu'il avoit mife à couvert de leurs 
infultes par de nouvelles fortifications (60). 

Tant de farigues & d’allarmes , que de Rhodes avoit effuyées depuis fon Son embarras 

départ de Macao , ne lui avoient pas fait perdre le Chinois donc il éroit accom- Fri ue 
pagné , & qui lui étoit d’autant plus cher qu'il avoit batifé de fa propre né. 
main. Quelques Arméniens fenfés lui confeillerent ici de ne pas l'expofer aux 
infultes des Turcs. Son teint , qui étoit un peu bazané , comme celui de tous 
les Chinois , & la petitefñle de fon nez, l'avoient déja fait prendre pour un 
Tartare; 8 cette idée pouvant faire foupçonner qu'il étoit Mahométan , il 
étoit à craindre qu'un faux zèle ne le fit arrèter fur les terres de la Turquie. 
Un jufte intérêt, pour un jeune homme, d’excellent naturel & d’un elprit 
merveilleux (61) , obligea l’Auteur de le conduire dans la Ville de Naxivan, 
à quatre journées de celle d’Irvan, pour le remettre entre les mains d’un 
Archevèque de l'ordre de Saint Dominique , qui devoit faire bien -tôt le 
voyage de Rome. Il eut la fatisfaétion de trouver ce Prélat difpofé à l’obliger. 
Le jeune Chinois, pendant le tems qu’il continua de demeurer en Arménie, 
apprit fi parfaitement la langue du Pays, qu'ayant paflé pour un Arménien 
du cortège des Dominiquains , il arriva heureufement à Rome , où il rejoignit 
le Pere de Rhodes (62). 


(s9) Ibidem, p. 64. (61) Page 65. 
(60) Ibidem. (62) Page 66. 
Tome IX, M 


pt 
RHODES. 
1648. 
Grand Monaf- 
tere d'Irvan, 


Penible Voyage 
de l'Auteur juf- 
qu'à Erzerum, 


Lereene se 20 SES 
1649. 
H arrive à To 
gat eu Natclie, 


Bourg entier 
qui embraffle le 
Mahométuiime. 


99 ER ST OT RE A1GAENNNE RUAMENE 


On voit à trois lieues d’Irvan , uni fameux Monaftere , qui eft la réfidence 
ordinaire du Patriarche d'Arménie. Les Moines qui lhabitent ménent une 
vie exemplaire. Ils pañlent cinq heures de chaque nuit à l'Eglife ; & leur jeune 
eft fi rigoureux , que dans toute l'année ils n’en exceptent que cinq où fix 
Fètes folemnelles. Mais l’Auteur les trouva tous d’une ignorance extrème. Le 


. R / . D . »° V 
Patriarche même étoit engagé dans toutes les erreurs du Pays, quoiqu'il fit 


profeflion d'être Catholique , & qu'il eût traité avec le Saint Siege , pour 
s'unir à l’Eglife Romaine. Ce Monaftere eft le feul de l’Aiménie , auquel les 
Mahométans permettent l’ufage des cloches, & le Roi de Perfe fournit des 
fommes confidérables pour fon entretien (63). 

Une fievre aigue , dont l’Auteur fut faifi avant le départ de fa Cavarane, 
l’obligea de renoncer à cette efcorte. Il fut arrèté trois mois entiers, dans 
Irvan , jufqu’au paffage d’une autre Compagnie de Marchands, avec laquelle 
1l entra dans les Etats du Grand-Seigneur. En fortant de cette ville, il trou- 
va les Campagnes couvertes de neige ; fpectacle qu’il n’avoit pas eu depuis. 
trente ans. Le froid lui parut bien moins infuportable , que les excès de cha- 
leur qu'il avoit foufferts dans la Zone torride (64). 

Il traverfa la bafle Arménie, où les Turcs ont beaucoup moins d’huma- 
nié que les Perfans , pour les Voyageurs étrangers. De Rhodes & fes Com- 
pagnons n’obtenoient pas même la liberté d’entrer dans les Villes. Ils fe 
voyoient fouvent réduits à coucher fur la neige, au milieu des Champs. Ce- 
pendant, après dix-huit jours d’une pénible marche , ils furent reçus dans Ær- 
zerum ; la plus belle ville de toute la bafle Arménie. Quinze jours de repos: 
redoublerent leurs forces. Ils fortirent d'Erzerum, le 11 de Janvier ; & dans 
l’efpace de vingt jours ils arriverent à Togat , grande ville de la Natolie , dont 
on leur ouvrit aufli les portes. Mais, après s’y être repofés vingt jours , ils re- 
tomberent dans la dure néceflité de pafler les nuits fur la neige. A quelque dif- 
tance de Togat , ils paflerent dans un Bourg , rempli d'Arméniens , quiavoient 
abandonné depuis peu la Religion Chrétienne pour embraffer celle de Maho- 
met. D'un fort grand nombre d'Habitans, un vieillard & deux femmes fort 
âgées avoient été les feuls qui euflent réfifté à la corruption publique. Ils s'em- 
preflerent de venir voir le Pere de Rhodes, qui les reçut avec autant de ref- 
peét que de tendrefle, comme des ames choifies par le Ciel, & quiles con- 
frma dans les principes du Chriftianifme , fans leur parler des articles con- 
ceftés entre l’Eglife de Rome & celle des Arméniens, qu’ils n'étoient pas ca- 
pables de comprendre (65). 

Pendant quarante jours que la Caravane employa jufqu'à Smyrne , PAu- 
teur fut étonné de voir les Campagnes défertes , & les Villages fans Habitans.. 
On lui dit que la caufe de cette défolation étoit la guerre des Véniriens, qui 
avoit déja couté plus de quatre cens mille hommes aux Turcs. À Smyrne. 
où il-arriva le 17 de Mars, il trouva des Jéfuites François, avec lefquels 14 
pala quelques jours , pour attendre le départ d’un Vaifleau Génois, qui le 
rendit heureufement au Port de Genes. 


# 


(63) Page 68. (64) Page 71. (65) Pages 73 & 74. 


D'ES VOYAGES Lrv I 91 


BD'E S CR 1 PT DO N 


DU TL 'ONQUIN 


"AI l'avantage fingulier , dans la Defcription d'un Pays dont l'intérieur ft = 
peu connu , de trouver un guide auquel il ne manque rien pour exciter la +:0x. 
confiance , & dont le témoignage eft capable même d’ôter route efpece de cré- 
dit aux Voyageurs , dont les Relations ne s'accordent point avec la fienne. 
C’eft l’idée fous laquelle on nous le préfente ; en nous apprenant qu'il étoit 
né au Tonquin , qu'il y avoit paflé une grande partie de fa vie , & qu'il 
Joignoit une rare probité aux [umieres de l'étude (66). 
» Son premier deffein n’éroit pas d'entreprendre une Defcription de fa pa- Ecircifemens 
» trie, mais feulement de relever les erreurs du célebre Tavernier, qui a TOR. 
» pris trop de confiance à des témoignages incertains , dans la Relation qu'il 
” a publiée du même Pays. Ce n’eft que par degrés , & pour n'avoir pu ré- 
» fifer à l'ennui de corriger des fautes continuelles , qu'il s’eft déterminé à 
* compofer lui-même un ouvrage, non-feulement plus exaét, mais plus cu- 
» rieux & plusinftructif. Outre le préjugé , qui doit être en fa faveur, lorf= 
» qu'il eft queftion de repréfenter la fituation , le gouvernement , la reli- 
» gion & les ufages d’un Royaume dans lequel 1! eft né ; il protefte qu'il 
» seit attaché inviolablement à la vérité, fur routes les chofes qu'il a con- 
»* nues lui-même; & qu'ayant vécu avec des perfonnes de tous les rangs & 
» de tous les Etats , 1l a tiré fes lumieres , fur les chofes douteufes , de 
” ceux qu'il a crus les plus finceres & les mieux inftruits. Il appelle, pout 
» fa propre intégrité , au témoignage de plufieurs Anglois d’un nom ref- 
» pectable. Il demande de lindulgence pour fon ftyle , qui eft un premier 
» efay dans la langue Angloife (67). Enfin il donne les plans mêmes, dont fon 
» livre eft enrichi, pour louvrage d’un Seigneur du Tonquin , qui les a le- 
® vés fur les lieux. Dans les Lettres, par lefquelles 1l recommande fon 
» Manufcrit aux Editeurs de Londres, il leur laile ja liberté de corriger fes 
» termes ; mais il infifte fur la fidélité qu'ils doivent au fens de fa narration (68). 
Quelques remarques , qui tiennent lieu de Préface , & dans lefquelles il  Remarues ert- 
ne ménage point Tavernier , donneront une idée de fa critique. tiques fut Favere 
» Le Royaume de Tonquin, dit-il, a plus d'obligation au Pere Martin, nn 
» &au Pere Alexandre de Rhodes , qu'à Tavernier. Si les Relations de ces 
# deux Jefuites ne s'accordent pas toûjours avec l'etat préfent du pays, on 
» peut attribuer cette différence aux altérations inévitables du tems. Mais 
» Tavernier s’eft couvert de la honte d’une infinité de menfonges. 


(66) IL fe nomme Baron. Son Ouvrage a Anglois, né au Tonquin. 
êté publié dans le III Tome du Recueil de (68) On trouve un petit Avertiffement & 
Churchill, en 1732. deux Lettres de l’Auteur à la tête de l’Ou: 
(67) L'Editeur n'explique pas fi Baron vrages 
toit Tonquinien d'origine , ou feulemenc 


M ij 


DESCRIPTION 
DU 
ToNQuIN. 
Jatroduion. 


92 HISTOIRE GENERALE 


1 n’épargne pas plus fes Cartes & fes Delléins , qu'il traite d'inventions rem 
lies d’ignorance ; & pour en juger , il exhorte le Lecteur à les comparer avec 


» Il parle d’onze & douze voyages que fon frere a faits, d’Achem, de 
Batavia & de Bantam au Tonquin (*). C’eft fur cet émoignage , & fur celur 
de quelques Bonzes ou Prètres du Tonquin, venus à Bantam pendant fon 

féjour dans cette Ville, qu'il a compofé une Hiftoire fibuleufe & rem- 

plie d’abfurdités. 

» Premierement , le Tonquin n’a point de Bonzes ou de Prèrres , de quel- 
ue lieu que ceux de Tavernier fuffent venus à Bantam. Il dit que les 


. Tonquiniens , dans leurs voyages , ont toûjours avec eux leurs femmes & 


leurs familles. S'il parle des voyages qu'ils font d'un village à l’autre , fur 
les Rivieres du Pays, peut-être ces compagnies nombreufes ne font-elles 
pas fans exemple : mais ils ne voyagent jamais hors de leur patrie ; à lex- 
ception peut-être de quelques miférables qui s'engagent au fervice des 


Etrangers, ou qui cherchent autrement le moyen de vivre. Il obferve que 
les Tonquiniens marquerent beaucoup d’admiration lorfqu'il leur montra 


fon Atlas , & les Cartes particulieres de plufieurs Royaumes dont 1ls re: 


connoiffoient pas l’exiftence. Cette remarque fuppofe que Tavernier ait 
été dans le pays. Mais Baron n'a jamais appris qu'on y ait vu d'autre Ta- 
vernier , qu'un homme de ce nom , au fervice des Hoilandois. Les onze 
où douze voyages de fon frere ne lui paroiflent pas moins imaginaires. 

» Îl vante le courage & l'habileté de fon frere. C'eft à quoi Baron n'op- 
pofe rien: mais il ne peut convenir que ce frere eût autant de bonne foi 
que d’habileré & de courage. Par exemple, sil éroit vrai qu'il eût été fi 
bien recu des Habitans du Tonquin , & qu'il eût véca fi familierement 
avec eux, il faudroit qu'en peu de rems ils euflent extrèmement dégéné- 
ré. Mais ils n’ont jamais eu tant de familiarité avec les Etrangers. Ils les 
évitent & les méprifent. Baïfer la main du Roi n’eft pas un ufage 
du Tonquin. Lorfque le frere de Tavernier y parloit fi facilement la Lan- 
gue Malayenne, il auroit pû parler également François, à des gens qui 


n'entendent ni l’une ni l’autre de ces deux langues. Cependant , c'eft {ur- 


\ 


les admirables informations qu'il fe procura dans fa familiarité à la Cour , 
RSS . 4 sis & . \ 
joint au récit d’un grand nombre de Tonquiniens qui fe trouvoient à Ban- 


tam, quoiqu'ils ne fortent jamais de leur pays , que Tavernier a fondé: 


une Relation qu'il donne pour exacte & fidelle. 
Aufñfi Baron lui reproche-t-1l durement de n'avoir donné que fes fonges. 


je fennes. 


(*) Defcription du Tonquin par Tavernier, au Tome II de fes Voyages , pages 2 & 32. 


LAN 


DEEE Sa NVOY AGE SEL tr Vi I IS 93 


SE 
Situation € étendue du Tonquin. 


L n’eft pas furprenant que ce Royaume n'ait pas été plutôt connu des Eu- 
J ropéens que la Chine, puifque fa découverte eft pofterieure de quelque 
tems à celle de ce grand Empire. Les Portugais n’envoyerent Îeurs Vaif- 
eaux fur les côtes du Tonquin, qu'après avoir vifiré les Chinois (69). À la 
vérité, le Tonquin étoit anciennement une Province de Ia Chine, & lui 
paye même encore un tribut: mais ce n’eft pas cette raifon qui a retardé la 
connoiffance d’un pays qui étoit gouverné depuis quatre cens ans par fes 

ropres Rois, lorfque les Portugais commencerent leurs découvertes dans les. 
Indes. Il y a plus d'apparence que ce retardement eft venu du caractere des. 
Tonquiniens, qu'aucun motif de commerce ou de confédération ne peut faire 
{ortir de leur Patrie. Ils tiennent beaucoup de la vanité des Chinois, dont 
ils imitent d’ailleurs le gouvernement , les fciences , & les caracteres d'écri- 
ture ; quoiqu’ils haïflent leur Nation. 

L’Auteur ignore pourquoi Tavernier fuppofe qu'on croit ordinairement le cli- 
mat de cette contrée fort chaud; puifqu’elle eft firuée fous le Tropique, & même 

lus au Nord dans quelque partie. Cependant il aflure aw’elle eft fort rem- 
pérée ; ce qu'il attribue au grand nombre de Rivieres dont elle eft arrofée, 
& aux pluies régulieres qu’elle reçoit; fans compter , dit1l, qu'on n’y voit 

oint de ces grandes montagnes ftériies & fabloneufes , qui cauient une cha- 
Lu extréme dans plufieurs endroits du Golfe Perfique. Il eft vrai que les 

luies qui tombent régulierement aux mois de Mai, de Juin, de Juillet & 
d'Aoùût , & quelquefois plutôt , rendent la terre fort humide ; mais elles fer- 
vent fi peu à rafraichir air, que la chaleur au contraire eft infupportable 
pendant le cours de Juillet & d’Août. On ne fçauroit douter que le pays ne 
für très fertile en fruits, fi tant d'Habitans , qui font leur principale nour- 
riture du riz , ne fe croyoient pas plus obligés d'employer leurs terres & 
leur induftrie à la culture de ces grains (70). 

Le Royaume eft bordé au Nord-Eft par la Province de Canton; à l'Oueft 
par les Royaumes de Laos & de Bowes ; au Nord, par deux autres Pro- 
vinces de la Chine , Yunan & Kanf; au Sud & au Sud-Eft, par la Cochin - 
chine. Le climat eft fain & tempéré, depuis le mois de Septembre jufqu'au. 
mois de Mars ; quelquefois très-froid aux mois de Janvier & de Fevrier , quoi- 
qu'on n’y voye jamais de nége ni de glaces; aflez mal fain pendant le cours: 
d'Avril, de Mai & de Juin , autant à caufe des pluies & des brouillards ;. 
que parce que le Soleil arrive alors à fon Zenith. Les mois de Juin ,îde 
Juillet & d’Août font d'une chaleur exceflive. Les vents font ici divifés en- 
tre le Nord & le Sud; c’eftà-dire , qu'ils durent fix mois de chaque côté, 
Le pays eft délicieux depuis le mois de Mai jufqu'au mois d’Août : les ar- 
bres font alors dans leur verdure, & les campagnes offrent une perfpective: 
charmante. 


(69) Voyez le Tome I de ce Recueil, (70) Churchill, Tome II ,.p: 2. 


DeEscrirrion 
DU 
TonauIn. 


ARON.- 

1685. 

Pourquoi je 
Tonquin n'a pas 


: été connu plur 


tôt, 


Climat du Pays 


Ses bornes, 


DESCRIPTION 
DU 
TonqQuiIN. 
BARON. 
1635. 
Typhons, vents 
dangereux fur les 
Côtes du Ton- 
GUile 


Etendue de ce 
Royaume. 


Baye de Ton- 
quin & fes Iles, 


Asantages de 
{le won-Bene, 


Richeffe de fa 
Douane. 


94 TL ST OÙ RÉVOEINE RAME 


Les vents impétueux , que les Matelots Européens nomment Ouragans , 
& qui portent ici le nom de ‘Typhons , exercent leur empire avec des rava- 
ges terribles , fur cette core & dans les mers voifines. Mais le tems de leur 
arrivée eft fort incertain. Quelquefois ils ne s’élevent qu'une fois en cinq ou 
fix ans, & même en huit ou neuf. Quoiqu'ils ne foient pas connus fous 
le même nom, dans les autres Mers Orientales, celui qu'on appelle Æ/e- 
phant dans la Baie de Bengale & fur la côte de Coromandel , ne leur eft 
pas fort inférieur , & fe fait redouter aufli des Matelots par fes funeftes ef. 
fers. L’Auteur fe plaint de n'avoir pü trouver , dans tout le Tonquin, un 
Aftronome , qui lui ait appris la caufe de cet étrange Phenomene : mais il 
fe garde bien d’aflurer , comme Tavernier , qu'il doit être attribué aux 
mines du Japon (71). 

Pour létendue , 1l n'en accorde pas plus au Tonquin que nos Cartes n’en 
donnent au Portugal ; quoique Tavernier la repréfente égale à celle de la 
France : mais on y compte quatre fois le mème nombre d'Habitans. 

La Baie de Tonquin renferme plufeurs Ifles, dont la principale eft nom- 
mée par les Habitans Twon-Bene. Les Hollandois lui ont donné le nom d'Ifle 
des Brigands. Elle eft fituée au dix-neuvieme degré 1$ minutes de latitude 
du Nord. Sa longueur eft d'une lieue & demie , fur une demie lieue de lar- 
geur ; terre haute dans fa plus grande partie, à la diftance d’une lieue de la 
Côte. Un Vaifleau peut pafler entre deux; mais les Pilotes doivent fuivre le 
côté de l'ffle à la portée du moufquet, fur fix, fept & fept brafles & demi 
d F IN IST or : > 
d’eau, fond vafeux. Du même coté de l’Ifle , qui eft celui de l’'Oueft , on 
trouve deux petites Baies, dont la plus Septentrionale eft renommée dans le 
pays, par une petite pèche de Perles, à laquelle perfonne n’ofe s'employer 
fans une permillion fpéciale de la Cour. Il fe trouve aufi de l’eau - douce 
dans ces je Baies ,& la meilleure de toute la Côte. La pointe Sud-Oueft 
de l’Ifle eft bordée d’une chaine de rochers , qui s'étendent lefpace de cent 
as dans la mer, & que les brifans font remarquer au départ de la marée. Le 
refte de la Côte eft fans danger. 

Le Nord-Oueft de la même Ifle offre une belle Baye , où l’on trouve entre 
trois & quatre braffes d’eau , fur un fond de olaife , & qui eft toujours remplie 
de Barques pour la pèche ; outre celles d’un Village voifin , dans lequel on ne 
compte pas moins de trois ou quatre cens Habitans. C’eft dans certe Ifle qu'eft 
la Garde avancée, ou le Guer géneral : ofñce le plus lucratif du Royaume 
pour ceux qui l’exercent, parce que toutes les Barques de Tingway & de 
Guian, & celles qui fe rendent dans l’une ou l’autre de ces deux Provinces, 
doivent payer ici des droits, qui montent à une Rifdale & demie pour une 
grande Barque, & les autres à proportion. Le revenu de cette efpece de 
Douane ne monte pas à moins d'un million de Rifdales par an. Le terroir 
de l’Ifle eft fi pierreux & coupé par tant de montagnes, qu'il n’eft pas extrè- 
mement favorable à lasricuirure. On y nourrit même peu de beftiaux ; mais 
il s’y trouve un grand nombre de Gazelles , qui fe retirent entre les rochers 
& les broffailles. Les Habitans tirent leur provifion de riz des villages voifins, 
Cependant , avec un peu de travail & d'induftrie, ils pourroient fe faire un 


(71) lbiéers. 


Quest 


Fe CRIE? 


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S 


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Ve ou ls Anglns 


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et 1, 


71770 


BAYE DE 


TUNQUIN 


CARTE 
DU COURS DE LA 
RIVIERE DE TUNQUIN 
Depuis Cacho JUS qua la Mer 


Levee par ur Navigateur 


D LE 


Anglo HS, 


Echelle 


Grandes Licues de France 


Baye où nu y a une 


SAR bo bonne,  foitlaine deait 


douce 


Tone X.N 22, 


DES AVION M GES ve IE 95 


fort bon Port, & fe procurer des commodités en abondance, 

Si l’on excepte la Ville de Cacho (*) , il n’y en a pas trois dans tout le Royau- 
me qui méritent la moindre attention. Mais les Villages : que les Habitans 
nomment 4/deas , font fi proches l’un de l’autre , qu'il eft impoñibie d'en fixer 
le nombre quand on ne s'eft pas fait une étude de les compter. 

Cacho , Capitale du Tonquin , eff firuée an vingt-uniéme degré de latitude 
du Nord , à quarante lieues de la mer. Elle peut être comparée, pour la 
grandeur , avec plufeurs villes funeufes de j’Afie : mais elle l'emporte für 
prefque toutes par le nombre de fes Habitans , fur-tout le premier & le quin- 
ziéme jour de leur nouvelle lune, qui eft le jour du marché, ou du grand 
Bazar. Tout le Peuple des villages voifins y eft amené par fon Commerce , 
& le nombre en eft prefqu'incroyable. 11 refte fi peu de pañlage dans les rues, 
quoique fort larges, que fuivant le témoignage de l’Auteur & dans fes 
propres termes : » C’elt avancer beaucoup que d’y faire cent pas dans une 
» demi-heure. Cependant il régne un ordre admirable dans la ville. Cha- 
que Marchandife qu'on y vend , a farue quilut ef afñgnée ; & ces rues ap- 
partiennent à un, deux, ou plufeurs Villages , dont les Habitans ont droit 
feuls d'y tenir boutique. 


C’eft à Cacho que le Roi fait fa réfidence ordinaire avec fes Généraux, les ; 4 


Princes , tous les Grands du Royaume , & toutes les Cours de Juftice. Quoi- 
que les Palais & les Edifices publics occupent un terrain fort fpacieux , ils 
n'ont rien de plus éclatant qu’un grand Batiment de bois, qui en fait la prin- 
cipale partie. Le refte , comme toutes les Maïfons de la Ville, eft bâti de 
bambous & d'argile ; à l'exception des Comptoirs étrangers , qui font de bri- 
que , & qui font une figure diftinguce au milieu d’un fi grand nombre de 
chaumieres. Cependant les triples murs de la vieille ville & du vieux Palais 
donnent , par leurs débris, une haute idée de ce qu'ils devoient renfermer 
dans le rtems de leur fplendeur. Le Palais feul embrafloit, dans fa circonfé- 
rance, un efpace de fix ou fept milles. Ses Cours pavées de marbre, fes 
Portes , & les ruines de fes Appartemens rendent témoignage à fon ancienne 
magnificence , & font resretter la deftruction d’un des plus beaux Edifices de 
PAfie. Mais en attribuant cette difgrace aux ravages de la Guerre , l’Auteur 
n'explique pas les raifons qui empêchent de la réparer. 

Cacho eft auf le quartier perpétuel d’un cotps formidable de Milice , que 
le Roi tient prêt pour toutes fortes d’occafions. L'Arfenal & les autres Maga- 
fins de guerre occupent le bord de la riviere, près d’une petite Ifle fablo- 
neufe , où l’on conferve le Thecada (71). Cette riviere que les Habitans nom- 
ment Sonrgkoy , ou la grande riviere, prend fa fource dans l’Empire de la 
Chine. Après un fort long cours elle vient traverfer Cacho , d’où elle va fe 
décharger , dans la Baye d'Aynam , par huit où neuf embouchures, dont la 
plüpart reçoivent des Vaifléaux médiocres. Elle eft d’une extrème cammo- 
dité pour la Capitale, où elle fait régner continuellement l'abondance, par 
la multitude infinie de Barques & de Bateaux qu’elle y amene, chargés de 
toutes fortes de Marchandifes & de provifions. Cependant les Habitans des 
Provinces , qui font leur principale occupation de ce Commerce ; ont tous: 

(*) D’autres nomment cette Ville Chegmo, 

(72) Ce nom fera expliqué dans un autre article. 


DEscrirtTioN 
CU 
TonNqQuIN. 
BARON. 
1685. 

Villes du Roy. 

Cacho , Capi— 
tale du Royau— 
me. 


Combien elle: 
eft peuplée. 


Relkes magni- 
fiques d’un an 
cien Pales, 


Riviere d> 
Songkoy qui tra 
verfe Cacho. 


Abondence 
qu'elle y apports. 


DESCRIPTION 
DU 
TonNQuIN. 
BARON. 


1685. 


Grande Ar- 
ae qui eft cons 
£inucllement en- 
£ICIENUEe 


€avalerie. 


Eléphans. 


&zrmée navale, 


Qualités de la 
Miice. 


Guerres des 
Æonquiniens. 


96 HAS OMR ES GLEN: EUR AL *E 


leurs Maifons dans quelque Village , & n’habitent point dans leurs Barques , 
comme Tavernier l’affure fauflement (73). 


2 AT 
Forces du Royaume. 


E Tonquin devroit être compté entre les Puiffances formidables , fi la 
L force d'un Etat ne confifioit que dans le nombre des hommes. Il en- 
tretient continuellement une armée de cent quarante mille Combattans , bien 
exercés à l’ufage des armes; & dans l’occafion , ce grand corps peut être aug- 
menté au double : mais comme le nombre fert peu fans le courage , l'Au: 
teur avoue qu'il n’y a point de Soldats moins redoutables que les Tonqui- 
niens. D'ailleurs la plüpart de leurs Chefs font des Eunuques, qui ne con- 
ervent dans l'ame aucun refte de virilité. 

La Cavalerie monte à huit ou dix mille hommes , & le nombre des Ele- 
phans à trois cent cinquante. Les forces maritimes confiftent dans deux cens 
vingt bâtimens grands & petits, plus propres à la Riviere qu'à la mer, & 
qui ne fervent gueres aufli qu'aux fetes & aux exercices d’amufement. Cha- 
cun eft armé , à la proüe, d’un canon de quatre livres de balle. Ils n’ont pas 
de mats; & tous leurs mouvemens fe font à force de rames. Les Rameurs 
font expofés à la moufqueterie & à tous les inftrumens de Guerre. La Cour 
entretient , avec cette Flotte, environ cinq cens Barques, qui fe nomment 
Twinges , & qui font aflez légeres à la voile , mais trop foibles pour la 
Guerre; quoiqu'elles fervent fort bien au tranfport des vivres & des Trou- 
pes (74). | 

L'Arfenal de Cachio eft fourni de toutes fortes d’Artillerie, & de tous les 
Calibres ; foit de la fabrique des Habitans , foit achetée des Portugais , des 
Anglois & des Hollandois. Il ne manque pas non plus de toutes les muni- 
tions convenables. 

Ouire la moliefle naturelle des Soldats du Tonquin , rien ne contribue 
tant à leur ôter le courage , que la néceflité de pañler toute leur vie dans 
une condition pénible , fans aucune efpérance de s'élever au-deflus de leur 

remier grade. La valeur même, dans ceux qui peuvent avoir l’occafion de 
fe diftinguer, ne change rien à leur état; où du moins ces exemples font fi 
rares, qu'ils ne peuvent infpirer d’émulation. L'argent ,ou la faveur de quel- 
que ‘Mandarin du premier ordre , font les feules voies qui puiffent conduire 
aux diftinctions. 

Leurs Guerres ne confiftent que dans le bruit, & dans un grand appareil 
de bagage. La moindre querelle les fait entrer dans la Cochinchine , où ils 

afent le tems, foit à confiderer les murs des Villes , foic à camper fur le 
bord des Rivieres. Mais une légere, maladie , qui emporte quelques-uns de 
leurs gens, les rebute aufli-tor, & leur fait crier que la Guerre eft cruelle & 
fanglante. Ils fe hâtent de rerourner vers leurs frontieres. Ù 


{73) Page 34 On ne croit pas devoir fupprimer une critique utile, 
{74) lbidem. 
| 1 


DES VO. VE A GENS PE NT. VUS LL 97 


Ils ont quelquefois des Guerres Civiles, que ladrefle termine plütôt que DrscriprioN 
la valeur. Dans leurs anciens déméiés avec les Chinois, on les à vü coim- D U 
battre avec affez de réfolution 3 mais ils y étoient forcés par la néceflité. Tonauix. 
Cependant on ne ceffe pas de les exercer au maniment des armes , & cet pes h 
exercice continuel fait la plus grande partie de leur profeflion. Ils reçoivent D ne 
chaque jour une portion de riz pour leur nourriture , & leur paye annuel- Trouppes. 
le n'eft que d'environ trois écus; amais ils font exempts de toutes fortes de 
taxes. Ceux qui n'ont pas leur quartier dans la Capitale, fons difperfés dans 
les Aldeas , fous le commandement des Mandarins , qui font chargés de pour- 
voir à leur fubfftance. Chaque Mandarin eft revètu de l'autorité du Roi, 
pour commander dans un certain nombre d’Aldeas. 

On ne voit dans le Tonquin , ni Chäteaux, ni Places fortifiées. L'Etat fe 
glorife de n'avoir pas befoin d'autre appui que fes Troupes; ce qui ne feroit 
. fans fondement, remarque lAuteur , fi leur courage répondoit au nom- 


Le (75). s TT 
Caraïere & Moœurs des Habitans. 


Uorqaue la valeur ne foit pas une qualité commune au Tonquin ,la , es ronge 
douceur &--le gout de la tranquilité font moins le caractere générol ee ee 
des Habitans, qu'une humeur inquiete &: turbulente, qui demande le fre.n &fuperitieuxe 
continuel de la févérité pour les contenir dans Punion (76). Les révoltes & 
les confpirations y font Dudies Il eft vrai que la fuperftition, à laquelle 
tout le peuple eft miférablement livré, a fouvent plus de part aux défordres 
publics , que les entreprifes de l'ambition; & que rarement les Mandarins 
& les autres Seigneurs prennent part à ces attentats. 
. Les Tonquiniens n’ont pas l'humeur emportée; mais ils font fa proie de RS NU 
deux paflions beaucoup plus dangereufes , qui font l'envie & la malignité. Au- Sr 
trefois le premier de ces deux déreglemens leur faifoit defirer toutes les ri- 
cheñles & les curiofités des Nations ctrangeres; mais leurs defirs fe réduifent 
aujourd’hui à quelques pieces d’or & d'argent du Japon, &au drap de l’Eu- 
rope. Ils ont toujours eu cette efpece d’orgueil qui ôte la curicfité de vifiter 
les autres pays. Leur eftime fe borne à leur Patrie ; & tout ce qu'on leur raconte 
des pays Etrangers pañle à leurs yeux pour une fable (77). 

Ils ont la mémoire heureufe & la pénétration vive ; cependant ils n’ai« Quañités de 
ment pas les fciences pour elles-mêmes , mais parce- qu'elles les conduifent gi 
aux Offices & Dignités publiques. Leur son, en lifant , eft une efpece de chant. 

Leur langase, comme celui des Chinois , eft plein de monofyllabes ; & quel. 

quefois de n'ont qu'un feul mot pour exprimer onze ou douze chofes diffé. 

rentes. L’unique diftinétion confifte à prononcer pleinement , à preffer leur ha- 

leine , à la retenir , à pefer plus ou moins fur l'accent, Auf rien n'eft-il fi 

- difficile aux Etrangers que d’atteindre à la perfetion de leur langue. Il n'y 

a point de différence entre celle de la Cour &-celle du Peuple, Mais dans les ; 
matieres qui regardent les Loix & les Cérémonies, ils employent la Langue 

€hinoife , comme on fe ferten Europe des Langues Grecque & Latine. 


(75) Pages 7 & 8. (76) Hide, (77) Page 9. sut 


‘ ‘ "a À 


Tome IX, * N 


Do EL SSI O INRVE" OGNENN EUR MAUILANE 
= Les deux fexes ont la taille bien proportionnée , mais petite plutôt que 
ESCRIPTION AR : É >. : : : SRE î 
an grande. En général , ils font d’une conftitution foible; ce qui vient, peut- 
Tonquin. être ; de leur intempérance , & de l’excès avec lequel ils fe livrent au fommeil. 
BARON. La plüpart ont le teint aufh brun que les Chinois & les Japonois : maisles 
163$. erfonnes de qualité font prefqu’auffi blanches que les Portugais & les Efpa- 
LES Fe . gnols. Ils n'ont pas le nez & le vifage auffi plats qu'à la Chine. Leurs che- 
corporelles, Veux font noirs; & c'eit un ornement deñles avoir longs. Les Soldats, pen- 
dant leurs exercices, &les Artifans, dans les fonctions de leur métier ; les 
reievent fous leurs bonnets , ou les lient au fommet de leur tête. Quoique 
les enfans des deux fexes ayent les dents fort blanches , ils n'arrivent pas plu- 
tôt à l’âge de dix-fept ou dix-huit ans, qu'ils fe les noirciflent, comme les 
Japonois. Ils laiffent croître aufli leurs ongles , fuivant l’ufage de la Chine; 
ê&c les plus longs paffent pour les plus beaux. Cependant ce dernier ufage 
eft borné aux es de diftinétion (78). 
Leurs habits, Leurs habits font de longues robes, peu différentes de celles des Chinois, 
mais qui ne reflemblent point à celles du Japon , n1 à la figure de Taver- 
nier, qui leur donne des ceintures ; mode qu'ils ne connoïffent point. Il 
leur eft défendu , par une ancienne Tradition , de porter des Sandales ou des 
Souliers ; à l'exception des Lertrés & de ceux qui font parvenus au degré de 
Tuncy ou de Doéteurs. Cette Coutume néanmoins s'obferve aujourd’hui avec 


moins de rigueur (79). 
La condition du Peuple eft aflez miférable. On leur impofe de groffes 


taxes & des travaux pénibles. 

Un jeune homme eft affujecti , dès Vâge de dix-huit ans , ou de vingt dans 
quelques Provinces , à payer trois, quatre, cinq, fix, rifdales chaque ani- 
née , fuivant la fertilité du terroir de fon Aldea. Ce tribut fe leve à deux ter- 
mes ; aux mois d'Avril & d'Oétobre , qui font le tems de la Moiflon du riz. 
IT n’y a d’exempts que les Princes du fang royal ; les Domeftiques de la Mai- 
fon du Roi ; les Miniftres d'Etat; les Officiers publics ; les Lettrés , depuis le 
grade de Singdo; les Officiers de guerre & les Soldats , avec un petit nom- 
bre , qui ont obtenu ce privilege par faveur ou à prix d'argent, & feule- 

Combien il eft ment pour la durée de leur propre vie. Un Marchand, qui s’eft établi dans 
chargé de taxts* [3 Capitale, n’en eft pas moins taxé dans l’Aldea d’où il tire fon origine. IL 
demeure fujet aufli au Vecquan , qui eft le fervice du Seigneur ; c’eft-à-dire , 
qu'il eft obligé de travailler par lui-même , ou par des perfonnes à {es gages, 
aux r parations des murs , des grands chemins, des Palais du Roi, & de 
tous les Ouvrages publics. : 

Les Artifans de toutes les profeffions doivent employer fix mois de lan- 
née au Vecquan, fans aucun efpoir de récompenfe pour leur travail; à moins 
que la bonté du Maître ne le porte à leur accorder la nourriture. Ils peu- 
vent difpofer d'eux-mêmes pendant les fix autres mois ; tems bien court; 
obferve l’Auteur, lorfqu'ils font chargés d’une nombreufe famille. 

Dans les Aldéas, dont le terroir eft fterile , les pauvres Habitans, qui ne 
font pas en état de payer la taxe en riz ou en argent, font employés à cou- 


per de l'herbe pour les Eléphans & la Cavalerie de l'Etat, A quelque diftance 


Etat du Peuple, 


Mifere des Pau- 
NLES a 


{73) Ibidem. (79) Ibidem. 


DE S VaO:Y: À Gauss & nv 1lE 99 


qu'ils puiffent être des lieux où l'herbe croît , ils doivent la tranfporter dans 
la Capitale , tour à tour & à leurs propres frais. L'Auteur obferve que l’ori- 
gine de cés ufages vient d’une jufte politique des Rois du Pays ; pour conte- 
nir dans la dépendance un Peuple fi remuant , qui ne laïfferoit pas de repos à 
fes Maîtres , s'il n'étoit forcé fans celle au travail. Chacun jouit d’ailleurs de 
ce qu'il peut acquérir par fon inauftrie » & laiffe paifñiblement à fes héritiers 
le bien dont il fe trouve en polleflion (80). 

L’aîné des fils fuccede à la plus grande partie de Phéritage. La loi donne 

uelque chofe aux filles ; mais prefque rien , lorfqu'elles ont un frere. 

C’eft une ambition commune au Tonquin , d'avoir une famille opulente 
& nombreufe. De-là vient l’ufage des adoptions , qui s'étend indifféremment 
aux deux fexes. Les enfans adoptés entrent dans toutes les obligations de la 
nature. Ils doivent rendre , dans l’occafñon , toutes fortes de fervices à leur 
pere d'adoption , lui prefenter les premiers fruits de la faifon , & contribuer 
de tout leur pouvoir au bonheur de fa vie. De fon côté, 11 doit les protéger 
dans leurs entreprifes , veiller à leur conduite , s'intérefler à leur fortune ; & 
lorfqu'il meurt, ils partagent prefqu'également fa fucceflion avec fes vérita- 
bles enfans. Ils prennent le deuil, comme pour leur propre pere, quoiqu'il 
-foit encore en vie (81). 

La méthode de l'adoption eft fort fimple. Celui qui afpire à cette faveur 
fait propofer fes intentions au Pere de famille, dont il veut l'obtenir ; & 
s’il eft facisfair de fa réponfe, il va fe prefenter à lui avec deux flaccons d'ar- 
rack , que le Patron reçoit. Quelques explications font le refte de certe cé- 
._rémonie. 

Les Etrangers, que le Commerce ou d’autres raifons aménent au Tonquin, 
ont eu fouvent recours à cet ufage pour fe garantir des vexations & de 
l’injuitice des Courtifans. L’Auteur raconte qu’il avoit reçu l'honneur de la- 
doption, d'un Prince qui étoit alors héritier préfomptif du grand Général 
de la Couronne : mais qu'après lui avoir fait quantité de préfens , par lefquels 
il croyoit s'être affuré une longue protedkion , 1l perdit {à dépenfe & fes pei- 
nes , parce que ce Seigneur devint fou (82). 

La plüpart des Aldéens , ou des Payfans , compofent un Peuple groflier , 
& fi fimple, qu'il fe luffe aifément conduire par l'excès de fa crédulité & 
de fa fuperftition. Avec ce caraétere mobile , il eft extrèmement bon ou extrè- 
mement mauvais, fuivant la différence des impreflions qu'il reçoir. C’eft une 
grande erreur, dans les Relations Européenes du Tonquin , que de repréfen- 
rer ce. Peuple comme une troupe de Vagabonds, qui vivent dans leurs Ba- 
reaux fur des Rivieres , & qui paflent d’un lieu à l'autre avec leurs femmes & 
leurs enfans , fans autre motif que l’indigence , qui leur fait chercher conti- 
nuellement dequoi fatisfaire leurs befoins. L’occafion ordinaire de toutes ces 
courfes eft le Commerce intérieur du Royaume , & la néceflité de s'acquitter 
du fervice public. Mais il arrive quelquefois aufli que la grande Riviere qui 
vient de la Chine & les grofles pluies des mois de Mars, d'Avril & de Mai, 
caufent des inondations fi terribles , que le Pays paroit menacé de fa ruine. 
Des Provinces entieres fe trouvent couvertes d’eau , avec une perte infinie 


{20) Ibid, p. 9. (81) Ibid, p. to. (82, Ibid. p.. 10. 
N 1j 


ESCRIPTION 
DU 
ToNQUiN. 
BARON. 


168$: 


Héritages, 


Adoptions 


Conment fe 
fait l'adoption, 


Habitans des 
Villages, 


100 H'I ST O IR'E-G'E N ER ALLIE 
ee les Habitans , qui font alors forcés d'abandonner leur demeure & de fe 
ae retirer dans leurs Bateaux (83). 

ToNQUIN. Les Tonquiniens ne peuvent fe marier fans le confentement de leurs peres. 
Baron. & de leurs meres, ou du plus proche parent qui repréfente ces chefs de fa- 
163$. ‘mille. Le tems ordinaire du mariage pour les jeunes files eft l'âge de feize 
HS dans. Toute la cérémonie confifte à les demander , en faifant quelques préfens 
au pere; & fi la demande eft acceptée, on s'explique de bonne-foi fur les 
richefles mutuelles. Le mari envoye chez la fille cout ce qu'il deftine à fon 
üufage. On convient d'un jour , où dans une proceflion folemnelle de tous les 
parens & de tous les ainis , elle eft portée avec tout ce qu’elle a reçu de fon 
mari , dans la maifon qu'il a fait préparer pour leur demeure. On s'y réjouit 
le foir. Mais Tavernier s’eft trompé, lorfqu'il y mêle des Magiftrats & des 

Prètres, L’Auteur affure qu'ils n’y prennent aucune part (84). 


Ivoarne : : u F Be AUre 
Folyparies Quoique la Polygamie foit tolérée au Tonquin , c’eft la femme dont les 
Divorce, parens font les plus qualifiés qui prend le premier rang entre les autres & 


qui porte feule le titre d'époufe. La loi du Pays permet le divorce aux hom- 
mes. Les femimes n’ont pas le même privilège, & l'Auteur ne connoit point 
d'autre cas où elles puiffent quitter leur mari, fans fon contentement , que 
celui de l'autorité d’une fanulle puiffante , dont elles abuferotent pour lem- 
orter par la force. Un mari, qui veut répudier fa femme, lui donne un: 
billet figné de fa main & de fon fceau , par lequel il reconnoit qu'il aban- 
donne tous fes droits & qu'il lui rend la liberté de difpofer d’elie -même. 
Sans cette efpece de certificat, elle ne trouveroit jamais Poccañon de fe 
rémarier. Mais lorfqu'elle y eft autorifée par late de fa féparation , ce n’eft 
point une tache d’avoir été au pouvoir d’un autre, & d'en être abandonnée. 
Elle empoite , avec ce qu’elle a mis dans la focièété du mariage, tout ce que 
fon mari lui a donné en l’époufant. Ainf fa difgrace n'ayant fait qu'augmen- 
ter fon bien, elle en a plus de facilité à former un nouvel engagement. Les. 
enfans qu’elle peut avoir eus demeurent aw mari. Cette compenfation d’a- 
_. . vantages rend les divorces très-rares (85). UE 
un &fa Un homme de qualité, qui farprend fa femme dans l’action de l'adulte 
: re , eft libre de la tuer, elle & fon amant , pourvu que certe fanglante exé-- 
cution fe fafle de fes propres mains. S'il remet fa vangeance à la Jufaice , Îa 
femme eft écrafée par un Eléphant , & le fuborneur reçoit la mort par quel- 
que autre fupplice. Dans les conditions inférieures , le mari offenfe doit re- 
courir aux loix, qui traitent févérement les coupables , mais qui exigent des 
‘preuves du crime qu'il n'eft pas toujours aïfé d’apporter. L’Auteur accufe 
Tavernier d’avoir pris plaifir à tromper fes Leéteurs par des Fables , en ra- 
-contant ici une avanture de fon frere , qui s'accorde aufli peu avec le caracte- 
re des Habitans qu'avec les ufages & les loix du Pays (86). 
Civilité des La civilité Chinoife a fair beaucoup de progrès au Tonquin. Mais en re- 
Tonquiniens.  Connoiffant fa fource , l'Auteur y fait obferver des différences , qui viennent 
d’un mêlange d'anciens ufages , & qui rendent les Tonquiniens moins efclaves: 
de la cérémonie que les Chinois. 
« 
(83) Téidem: (8s) Ibid. p 12 
(84) Page 15 (86) Ibidem… SR 


D'EÉCS VE O: Y À GHENSE FL # vi TT roi 


Toutes leurs vifites fe font le matin. C’éft une incivilité de fe préfenter 
dans une Maifon de diftinétion vers l'heure du diner, à moins qu'on n’y 
foit invité. Les Seigneurs fe rendent même à la Cour de fort grand matin. 
Hs y remplifent leurs devoirs jufqu'à huit heures. Enfuite, fe retirant chez 
eux , ils s'y occupent de leurs affaires domeftiques ; & le rems qui refte juf- 
qu'à l'heure du diner eft réfervé pour ha retraite & le repos , comme une 
préparation néceflaire avant que de donner au corps la réfe@&ion des ali- 
mens (837). 

Entre les perfonnes de qualité ; les Princes & les grands Mandarins ne 
- fortent que fur des Eléphans où dans de riches Palanquins , fuivis d’un grand 
nombre d'Oficiers, de Soldats & de Valets. C'eft le rang ou la dignité qui 
regle la grandeur du cortege. Ceux d'un degré inférieur fortent à cheval, & 
ne font jamais efcortés de plus de dix perfonnes. Mais il eft rare auf qu'ils 
en ayent moins , parce que l’efcorte fait une grande partie de leur fafte. 

S1 celui qui rend la vifite eft d’un rang fupérieur ; on doit fe garder de 
Jui offrir les moindres rafraïchiffemens ; fans en excepter le betel ; à moins 
qu'il ne fafle au Maïtre de la Maifon l'honneur de lui en demander. L’ufage des 
Seigneurs eft de faire toujours porter avec eux leur eau & leur betel. Les boetes, 
où le betel eft renfermé , font ordinairement de laque , noir ou rouge. Ce- 
pendant les Princes & les Princefles du fang royal en ont d’or mañlif, enri- 
chies de pierres précieufes & d’éeaille de tortue. Mais celles dont Tavernier 
exagere la valeur n'ont jamais éblom fes yeux à la Cour du Tonquia , puif- 
qu'on ne voit dans le Pays, ni diamans , ni rubis , ni émeraudes; & que 
les Habitans en font fi peu de cas, qu'on ne peut pas même fuppofer que les 
Etrangers y en ayent apporté (88). pet 

Dans la converfation , chacun doit éviter les fujets triftes, & faire tour- 
ser tous les difcours à la joye, qui eft le caractere aflez naturel des Habitans. 
C'eft par la mème raïfon qu'ils vifitent rarement les malades, & qu'à l’extrè- 
mité mème de la vie ils n'avertiflent point leurs parens de mettre ordre à 
leurs affaires. Cet avis pafleroit pour une ofienfe. Aufli meurent-ils , la plü- 
part, fans avoir difpofé de leur héritage par un teftament ; ce qui donne lieu 
à des procès continuels pour la fucceflion de ceux qui meurent fans enfans (89). 

Les Salles des Grands ont plufeurs alcoves , où chacun eft añflis fur des nat- 
tes, les jambes croifées. La diftinétion du rang eft réglée par la hauteur des 

laces. Il eft faux que ces nattes foient anfli précieufes que les plus beaux ta 
pis de Perfe & de Surate. Les plus cheres ; celles que Tavernier compare auf 
fauffement à du velours , ne s'achetent pas plus de trois où quatre fchellings. 
Il n’abufe pas moins de lattention de fes Lecteurs lorfqu'il donne, aux rmè- 
mes nattes, neuf aunes quarrées d’étendue. Les tapis & les couflins ne font 
pas connus, même à la Cour. On n’y voit point d’autres lits que des nattes , 
avec une forte d'oreiller , fait auf de jonc ou de rofeaux , qui fert de che- 
ver où d'appui. ; 

Les alimens des Seigneurs font affez recherchés, quoique leurs prépara- 
tions & leurs affaifonnemens ne paroïflent point agréables aux Etrangers. Le 
Peuple vit de légumes, de riz & de poiffon falé. On ne fe fert ni de nappes. 


(87) Ibid. p. 12. (38) Ibén, (39) Ibidat; 
N üj 


Descrirrio 
DU 
Toxquin. 
BARON: 
168, 


Leurs vifites 


Cortégé das 
Grands, 


Vifitcs & cérés 
monits, 


Converfatios: 


Aimer 5 


DESCRIPTION 
pu 
TONQUIN. 
BARON. 
168$. 


Amufemens ; 
danles , chants 
& fpeétacies, 


ee HAL IS UT O TARSENIGUENN EUR ADAEL 
ni de ferviettes; & cette dépenfe, qui n’a pour objet que la propreté, feroir 
inutile dans un Pays ou les doigts ne touchent jamais aux plats ni aux mets. 
Toutes les viandes font coupées avant le fervice; & l’on mange, fuivant la 
mode Chinoife , avec deux petits batons , qui tiennent lieu des fourchettes de 
l'Europe. Les plats ne font pas de bois verniflé, comme Tavernier laflure , 
mais de porcelaine du Japon ou de la Chine, qui eft fort eftimée. Les per- 
fonnes de qualité mangent avec une forte de décence. Mais le commun des 
Habitans , que lAuteur reprefente comme les plus gourmands de tous les 
hommes , ne penfent qu’à fe remplir avidement l’eftomac, & ne répon- 
droient pas mème aux queftions qu'on leur feroit à table ; comme s'ils crai- 
guoient , dit l’Auteur, que le tems qu'ils employeroient à parler ne diminuat 
leur plaifir ou leur portion d’alimens. Autant que l'excès des liqueurs fortes eft 
rare parmi le peuple , autant eft1l en honneur à la cour & parmi les gens de 
guerre. Un bon buveur y paîle pour un galant homme. Dans les repas qu'ils 
{2 donnent entr'eux , les convives ont la liberté de demander tout ce qu'ils 
defrent ; & celui qui traite regarde cette occalon , de les obliger , comme une 
faveur. Leurs complimens , lorfqu'ils fe rencontrent , ne confftent point à fe 
demander comment ils fe portent , mais où ils ont été & ce qu'ils ont fair. 
S'ils remarquent, à l'air du vifage , que quelqu'un foit indifpofé ; ils ne lui 
demandent point sil eft malade, mais combien de tafles de riz il mange à 
chaque repas, & sil a de l'appétit ou non. L’ufage des grands & des riches 
eft de faire trois repas par jour ; fans y comprendre une legere collation 
dans le cours de Paprès midi (90). 

De tous les palle-tems du Tonquin, les plus communs & les plus efti- 
més font le chant & la danfe. Ils s’y livrent ordinairement le foir, & fouvent 
ils y employent toute la nuit. C’eft ce que Tavernier nomme des Comédies ; 
nom fort impropre , obferve l’Auteur, du moins s’il a prétendu les comparer 
à celles de l’Europe. On n'y a jamais vü, comme il le dit, des machines & 
de belles décorations. Les Tonquiniens n’ont pas même de théâtres. Mais ou- 
tre les Maifons des Mandarins , qui ont quelques falles deftinées À ces amu- 
femens , on voit dans les Aldeas, des Maifons de chant, où les Habitans s’af- 
fetiblent, fur-tout aux jours de Fêtes. Le nombre des Acteurs eft ordinaire- 
ment de quatre ou cinq, dont les gages montent à une Rifdale pour le tra- 
vail d’une nuit. Mais les Spectateurs libéraux y joignent quelques préfens , 
lorfqu’ils font fatisfaits de leur habileté. Leurs habits font d’une forme bifar- 
re. [ls ont peu de chanfons. Elles roulent fur cinq ou fix airs; la plüpart à 
l'honneur de leurs Rois & de leurs Généraux, mêlées néanmoins d’interjec- 
tions amoureufes & d’autres élégances poétiques. La partie de la danfe eft 
bornée aux femmes ; mais elles chantent aufli : & dans l’aétion même elles 
font fouvent interrompues par un boufon , le plus ingénieux de la troupe , 
qui s'efforce de faire rire l’affemblée par fes bons mots & fes poftures co- 
miques. Leurs inftrumens de mulique font des trompettes , des timbales de 
cuivre, des hautbois, des ouitarres & plufieurs efpeces de violons. Ils ont 
une autre forte de danfe , avec-un ballin rempli de petites lampes, qu’une 
femme porte fur fa tête, & qui ne l'empèche pas de faire toures fortes de mou- 


(90) Ibid. p. 13. 


D'E'S V O:Y A GES! Liv IL | 103 


vemens & de figures, fans répandre l'huile des lampes, quoiqu'elle s'agite Brscmirrion 


avec une legereté qui fut l'admiration des Spectateurs. Cette danfe dure pref- 
qu'une demi - heure. | 

Les femmes ont aufli beaucoup d’habileté à danfer fur la corde, & quel- 
ques-unes le font avec beaucoup de grace (91). co 

Les combats de cocqs font fort en honneur au Tonquin , particulierement 
à la Cour. Les Seigneurs font des paris confidérables contre les cocqs du 
Roi, qui doivent néanmoins être toujours viétorieux. Aufli cette maniere de 
flatrer appauvrir-elle les Courtifans. | 

Ils prennent beaucoup de plafir à la pêche; & la multitude de leurs Ri- 
vieres & de leurs étangs leur en offrent continuellement loccafon. A l’é- 
gard de la chaffe , ils s’y exercent peu ; parce qu'ils ont à peine une forêt qui 
convienne à cet amufement. 

Mais le principal de leurs paflerems eft la fête du nouvel an, qui arrive 
vers le 25 de Janvier , & qui eft célébrée pendant l’efpace de trente jours. 
C’eft le tems auquel tous les plaifirs fe raflembiene, foit en public, foit dans l’in- 
térieur des maifons. On éleve des chéatres au coin des rues. Les inftrumens 
de mufque retentiflent de toutes parts. La gourmandife & la débauche font 
portées à l’excès. Il n’y a point de Tonquinien fi miférable , qu'il ne fe 
mette en état de traiter fes amis; düt-1l fe réduire à mendier pendant toute 
l’année (92). | 

C’eft un ufage établi, de ne pas fortir de fa maifon le premier jour de 
certe fère , & de tenir les portes fermées , dans la crainte de voir ou de ren- 
contrer quelque chofe qui puifle être de mauvais augure pour le refte de 
l’année. Le fecond jour , chacun vifice fes amis & rend fes devoirs aux Supé- 
rieuts. 

Quelques-uns comptent la nouvelle année depuisle 2 $ de leur derniere Lune, 
parce qu’alors le grand Sceau de lErat eft mis dans une boete pour un mois 
entier , pendant lequel l’action des Loix eft fufpendue , toutes les Cours de Ju- 
dicature font fermées , les débiteurs ne peuvent être faifis, les petits crimes , 
tels que les querelles & les vols demeurent impunis , & la punition même des 
grands crimes eft renvoyée à d’autres rems , avec la feule précaution d’arrè- 
ter les coupables. Mais la nouvelle année commence proprement ; comme 
on l’a dit, vers le 25 de Janvier, & dure un mois fuivant l’ufage de la 
Chine (93). 

L’Auteur fait remarquer , en concluant cet article , combien Tavernier fe 
trompe dans la plupart de fes obfervations ; fur-tout lorfqu’il repréfente les 
Tonquiniens comme un peuple laborieux & plein d'induftrie , qui fait un utile 
emploi de fon tems. C’eft un éloge , dit-il, qu'on ne peut refufer tour-à-fait 
aux femmes ; mais les hommes font généralement ares , & ne penferoient 
qu'à fatisfaire leur gourmandife s'ils n’étoient forcés au travail. 

C’eft une autre erreur , dans Tavernier , de prétendre que les Tonquiniens 
fe font un deshonneur d’avoir la tête découverte. Un Inférieur ne paroît 
mas que la tète nue devant fon Supérieur ; & ceux qui reçoivent quelque 
ordre du Roi, verbal ou par écrit, ne peuvent l'entendre ou le lire fans 


(or) Ibid. p. 13: (92) lbidem, (93) Ibid. 0. 14. 


DU 
ToxqQuin. 
BARON. 

1685. 
Combats de 


cocqs, péche s 
chañle, 


Fête du nou- 
velan. 


Superfition 
populaire, 


Erreurs de Ta- 
Vernicre 


——— 


DU 


TONQUIN. 
BARON. 


168$: 


Quelles font 
fes qualités né- 
cetfaires pour les 
fciençes du Pays? 


Sciences 
Tonquin, 


Degrés 
Lettrés, 


du 


des 


104 LIST OUR EN GIE: NÉPARMAMLRE 


FARINE J ee Une 
DiccriPrion AVOir commencé par ôter leur robe & leur bonnet. A la vérité, les Crimi- 


nels ,qui font condamnés à la mort , ont la tête rafée, pour être reconnus 
facilement s'ils échappoient à leurs Gardes ; mais cette raifon eft fort diffé- 
rente de celle qu'apporte Tavernier. Il ne fe trompe pas moins , lorfqu’il 
parle de Criminels écartelés ou crucifiés. Ces fupplices ne font pas connus 


dans le pays (94). 
$ Ï v. 


Sciences & Savans du Tonguin. 


A L'exemple des Chinois, les Tonquiniens eftiment béaucoup le favoir , 
. parce que c’eft leur unique voye pour s'élever aux honneurs, Le fuc- 
cès de leur application dépend, comine dans tous les pays du monde, des 
qualités naturelles de leur efprit, fur-tout de l'excellence de leur mémoire , 

ui eft de toutes les facultés la plus néceflaire pour l’efpece de fcience à la- 
quelle ils afpirent. Elle confifte particulierement dans un grand nombre de 
Caraéteres Hieroglyphiques. De-là vient que parmi leurs Lettrés , ils’en trouve 
qui n'ont pris leurs dégrés qu'après quinze, vingt, ou trente ans d'étude, & 
que plufieurs étudient toute la vie fans y pouvoir parvenir. Aufi n'ont:ils 
pas de terme fixe pour le cours de leurs études. Ils peuvent s’offrir à l’exa- 
men , aufli-tot qu'ils fe croyent capables de le foutenir. Le pays n’a pas d’e- 
coles publiques. Chacun prend, pour fes enfans, le Précepteur qui lui con- 
vient (95). 

Ils n’ont adopté, des fciences Chinoifes , que celle de la Morale, dont ils 
puifent les principes dans la même fource , c’eft-à-dire dans les Livres de 
Confucius. Leur ignorance eft extrème dans la Philofophie naturelle. Ils ne 
font pas plus verfés dansles Mathématiques & dansl’Aftronomie. Leur Poefie 
eft obfcure. Leur Mufique 4 peu d'harmonie. Enfin , l’Auteur ne s’attachant 
qu’à la vérité, dans le jugement qu'il porte de fon pays , admire'que Taver- 
nier ait pu prendre les Tonquiniens pour le peuple de l'Orient le plus verfé. 
dans toutes ces connoiffances (96). 

Les Lettrés du Tonquin doivent pafler par divers degrés , comme ceux de 
la Chine, pour arriver au terme de leur ambition. Ce n’eft pas la noblefle; 
car les honneurs meurent ici avec la perfonne qui les à poflédés : mais tou-. 
tes les dignités du Royaume font la récompenfe du mérite Littéraire. Le pre- 
mier degré eft celui de Singdo , qui revient à celui de Bachelier en Europe; 
le fecond , celui de Hung Cong, qu’on peut comparer à celui de Licencié ; 
& le troifieme celui de Tuncy , qui donne proprement la qualité de Doc- 
teur. Entre les Docteurs , on choifit le plus habile. pour en faire le Chef 
ou le Préfident des Sciences, fous le titre de Trangivin. La corruption, la 
paitialité, &c toutes les paflions , qui ont tant de part à tout ce qui fe fait 
au Tonquin, cedent pour ce choix à l'amour de l’ordre & de la juftice. On 
y apporte tant de foins & de précautions qu'il tombe toujours fur les plus di, 
gnes fujets (97). | ae Ne 


di ÿ 
ne 


(24) Page 14. (95) Page 1e (26) Ibid. (97) Ibid. 
eut à 


DES VIOL À GEMSSe GET ve TI. 10$ 


La difference n’eft point affez remarquable entre les Elections de la Chi- 
ne & celles du Tonquin, pour mériter le détail que l’Auteur leur donne 
dans fon récit. Il fufira d’obferver que d’être rejetté dans un examen, n’eft 
pas une raifon pour ne plus fe préfenter dans les autres; & qu'on peur ef- 
pérer , jufqu’à la fin de fa vie, d'acquérir à force d'étude ce qu’on n’a point ob- 
tenu par les premiers efforts. Ajoutons qu'il y a quantité d’offices inférieurs, 
tels que ceux de Secretaires des Provinces & des Mandarins, qui demandent 
moins une bouche éloquente qu’une bonne plume (98). 

Tavernier a pris dans fon imagination habileté qu'il attribue aux Ton- 
quiniens , pour les feux d'artifices & pour les machines. L'éloge qu'il fait de 
leur induftrie eft un vol qu'il fait aux Chinois , dont ils imitent fort im- 
parfaitement l'exemple. Ils ne réufliffent pas mieux dans la Médecine , quoi- 
qu'ils en étudient les principes dans les Livres Chinois, qui leur apprennent 
à connoitre & à préparer les fimples, les drogues & les racines. La confufon 
de leurs idées ne permet gueres de fe fier à leurs raifonnemens. L'expérience 
eft la plus füre de leurs regles : mais comme elle ne leur donne pas la con- 
noïfflance de l’anatomie & de tout ce qui entre dans la compofition du corps 
humain, ils attribuent toutes les maladies au fang; & l'application de leurs 
remedes ne fuppofe jamais aucune difference dans la conftitution du corps. 
Tavernier a cru parler des Medecins Chinois lorfqu’il releve lhabileté de 
ceux du Tonquin à juger des maladies par le poulx (99). 

La pefte , la gravelle & la goutte font des maux peu connus dans ces 
contrées. Les maladies les plus communes au Tonquin , font la fievre, la 
dyflenterie , la jaunifle , la petite verole , &c. pour lefquelles on employe 
differens fimples, & fur-tout la diete & labftinence. La faignée s’y pratique 
rarement , & la méthode du pays ne reffemble point à celle de l'Europe. 
C'eft du front que les Tonquiniens fe font urer du fang , avec un os de 
poiffon , dont la forme à quelque reflemblance avec la Hamme des Maré- 
chaux Européens. On l’applique fur la veine ;on la frappe du doigt, & le 
fang rejaillit aufli-tôt. Mais leur grand remede eft le feu , dans la plupart 
des maladies, La matiere dont 1ls fe fervent pour cette opération eft une 
feuille d'arbre, bien fechée , qu'ils battent dans un mortier , & qu'ils hu- 
mectent enfuite avec un peu d'encre de la Chine. Ils la divifent en plu- 
fieurs parties, de la grandeur d’un liard, qu'ils appliquent en differens en- 
droits du corps. Ils y mettent le feu avec un perit papier allumé , & le ma- 
lade à befoin d’une patience extrème pour réfifter à la douleur (190). Mais 
quoique l’Auteur ait vü pratiquer continuellement cette méthode , & qu'il 
en ait entendu louer les effets, il n’en à jamais vérifié la vertu par fa pro- 
pre expérience. L’ufage des ventoufes n’eft pas ici moins commun, & s'exerce 
a-peu-près comme en Europe ; mais on fe fert de calebafles , au lieu de 
verres. 

Les Tonquiniens entendent fi peu la Chirurgie, que pour les diflocations 
.& les fractures desos , ils n'employent que ceïtaines herbes , dont l’Auteur 
vante l'effet. Ils ont un autre remede , qui confifte à réduire en poudre les 
os crus d’une poule, dont ils font une pâte, qu'ils appliquent fur la partie 


(98) Ibid. p. 17. (99) Ibid. page 18, (100) Ibidem, 
Tome IX, O 


DESCRIPTION 
D U 
Tonquin. 
Ba4RON. 
168$. 

L'étude donne 
toujours de lef. 
pérance: 


Médecins. 


Maladies & re- 
medese 


Chirurgie, 


106 HISTOIRE GENERALE 


Se affectée , & qui pañle pour un fouverain fpécifique. Leurs enfans font fu- 
Lie jets à des obftrutions dangereufes , qui arrèrent toutes les évacuations na- 
Toseuin, tuïelles. Leur remede pour cette maladie eft un cataplafine, compofé de 
Baron. Coakroch & d'oignons rotis, qu'on applique fur le nombril, & qui a fou- 
168$. vent un prompt fuccès (*). Ils prennent , pour d’autres maladies, des co- 
quillages de mer réduits en poudre , fur-tout des écailles de crabbes , qu'ils 
croyent converties en pierres pat la chaleur du Soleil, & qu'ils avallent en 

potion (1) è 
Thédu Fonquin, Les Grands ont lPufage du thé, mais fans y attacher beaucoup de vertu. 
Ils employent particulierement un thé du pays , qu'ils appellent Cha Bang, 
& qui nelt compofé que de feuilles. Mais ils en ont un autre, nommé 
Chiaway , qui ne confifte que dansles bourgeons & les Heurs d’un certain 
arbre , qu'ils font bouillir , après les avoir faut fecher & rotir, & qui forme 
une liqueur fort agréable. Elle fe boit chaude; moins pour l'utilité que pour 
le plaifir. L'Auteur accufe ici Tavernier d’une erreur grofliere , lorfqu'il 
donne la préférence au thé du Japon fur celui de la Chine. Qu'on en juge » 

dit1l, par là difference du prix, qui eft de trente pour cent (2). 


$ V. 
Gouvernement , Loix & Politique du Tonquin. 


Remarques fr # L eft certain que les Tonquiniens ont été de tous tems une nation dif. 
l'Origine des ferente de celle des Chinois, qui les appellent Manfos , ou Barbares , & 
CRU leur pays Gannam, parce qu'il eft firmé au Sud de la Chine , & que les 

Habitans ont beaucoup de reflemblance avec les autres Indiens, dans leurs 
alimens, dans l’'ufage de colorer leurs dents & d’ailer pieds nuds, & dans 
la forme de leur gros orteil droit, qui s’écarte beaucoup des autres doigrs 
du pied (3). Mais il ne faut point efpérer d’éclairciffemens far la maniere 
dont ce pays étoit gouverné , avant qu'il devint une Province de la Chine, 
parce que les Habitans n'ayant alors aucuns caraëteres d'écriture, ils n’ont 
pu conferver d'anciennes Hiftoires; & que celles qu'ils ont compofées de- 
puis, ne peuvent paller que pour autant de fiétions ,& de fables. 

Ils prétendent que l’ufage des caracteres Chinois fut introduit dans leur 
Nation , avant le regne de Ding, un de leurs premiers Rois , qui fuivant le 
calcul de leurs meilleurs Hiftoriens, vivoit 1l y a plus de deux mille ans. 

Leur antiquité, En admettant cette Chronologie, l'Auteur conclut que le Tonquin avoit été 

déja conquis par les Chinois , ou qu'il s’étoit foumis volontairement à leur 
Empire ; parce qu'il n’eft pas vraifemblable que les caracteres & une partie 
des Loix & des ufages de la Chine , euffent pü s’y introduire tout d’un coup ; 
avec l’érendue que les mêmes Auteurs leur donnent fous ce regne. D’ul- 
leurs, fon raifonnement s'accorde , dit-il, avec les Chroniques Chinoifes , 
qui repréfentent la Chine, vers le même tems, dans un grand état de fplen- 
/ deur, & qui étendent fes limites jufqu'à Siam. Il n’y a point d'apparence 


{*) Page 18, (x) Ibid. (2) lbidem., ( 3) Page 19 


DES V'OiY AG ES. 1Erva I: 107 


que le Tonquin eût évité le joug ; non-feulement , parceque fa fituation 
l'expofoit aux premiers efforts des Conquérans , mais encore plus parce que 
ce für immédiatement après leurs conquêtes qu'il fut incorporé à leur Em- 
pire (De - 

Cependant il fe peut que les Chinois n’en ayent pas confervé long-tems 
la poffeflion , après l'avoir foumis, & que l'ayant peut-être abandonné aux 
invafons des Tartares, Ding foit monté fur le Trône après leur départ. C’eft 
l'opinion de quelques Hiftoriens du Tonquin , qui lui font ufurper la dignité 
Royale avec l’afliftance d’un grand nombre de vagabonds. Ils s'accordent peu 
fur les circonftanses de fon ufurpation ; mais 1ls racontent , avec affez de 
conformité, que le Roi Ding ne fur pas long-tems en pofleffion de la Cou- 
ronne fans exciter des mécontentemens & des plaintes, qui furent fuivies 
d’une révolte ouverte, dans laquelle il fut maffacré. Cet évenement produi- 
fit des guerres civiles , qui durerent long-tems. Enfin la Nation, laffe de 
& déchirer par fes propres mains, choifit pour Chef un puiffant Prince du 
pays, nommé Ledayhang , & lui abandonna le gouvernement avec le titre 
de Roi. 

Ce fut fous fon regne que les Chinois rentrerent dans le Tonquin. On 
ne trouve point leurs motifs expliqués dans l'Hiftoire ; mais d’autres évene- 
mens font juger que cette Guerre avoit commencé par la révolte de quel- 
ques Chinois, qui avoient cherché un azyle dans le pays. Les Tonquiniens, 
ayant embralfe leur querelle, la foutinrent long-tems , & remporterent l’avan- 
tage dans plufieurs batailles. Leur Roi Ledaiyhang étant mort , apparem- 
ment les armes à la main, ils lui donnerent pour Succefleur Libalyié , Prince 
d’une valeur égale à fa politique, qui continua de fe défendre avec le même 
fuccès. Il vainquit les Chinois dans fix ou fept batailles ; il rétablit la paix 
& l'abondance dans fes Etats ; & pendant le cours d’un regne fort heu- 
seux , il bâtir ce vafte & magnifique Palais de marbre, dont on a repréfenté 
les fomptueux debris (s). 

Après fa mort, les Hiftoriens du Tonquin font la peinture d’une fucceflion 
tranquille , dans fa poftérité , pendant cinq ou fix générations. Mais le dernier 
Prince de fon fang ayant Jaiflé une fille, qui fe donna un maitre en Épou- 
fant un puiffant Seigneur de la famille de Tran, cette Princefle & le Roi 
fon mari furent attaqués par un autre Grand du Royaume, nommé Ho , qui 
les vainquit dans une bataille , & qui s'empara du Trône, après leur avoir 
Ôté la vie. Il ne jouit pas long-tems de fon crime. La violence de fon gou- 
vernement irrita fes Sujets. Ils appellerent les Chinois à leur fecours ; & la 
mort du Tyran, qu'ils tuerent dans une bataille , ne laiffa rien manquer à 
leur vengeance ; mais elle leur couta la liberté. Les Chinois, er vrais auxi- 
liaires, fuivant les rermes de l’Auteur , fe fafirent du Royaume , pour prix 
de leurs fervices & de leur viétoire (6). 

On vit alors changer la forme de ladminiftration. Les Tonquiniens re- 
gurent un Général ou un Viceroi, qui lesailujercit à la plupart des Loix Chi- 
noifes. Une longue tranquillité fervit à confirmer cette innovation. Cepen- 
dant le fouvenir de l’ancienne liberté , réveillé par l’infolence du Vainqueur , 


(4) Ibid. p. 19, (5) Voyez ci deflus, SI, . (6) Page 10. 
O 1} 


DEscrirrto 
DU 
TONqQuiIN. 
BARON. 
168$. 

Diverfes révo - 
lutions de cet 
Etat. 


Depuis quand 
les Tonquiniens 
Jouiflenr de fa 
libertéa 


108 AE SITIC TIR E GENE R ABLE 


Drscriprnion fit naître dans toute la Nation le defir de fe délivrer du joug. Elle prit les 
pU armes, fous la conduite d’un vaillant Capitaine nommé Li. Elle tailla jes 
Tonquin. Chinois en pieces, fans épargner le Viceroi , qui fe nommoit Luctang. La 
FAROMN: fortune ayant continué de fe déclarer pour elle dans plufeurs batailles , tant de 
1685 revers , & les guerres civiles qui défolerent alors la Chine, porterent l'Empereur 
Humveon à recevoir des propofitions de paix. Il retira fes Troupes , à cer- 
taines conditions > qui n'ont pas ceflé, depuis quatre cens cinquante ans , 
nee d’être exécutées fidelement. Elles obligent les Tonquiniens à d'envoyer , de 
Aer trois en trois ans, à Pekin, Capitale de l'Empire Chinois , un préfent qui 
porte le nom de Tribut , & de rendre hommage à l'Empereur pour leur 
Royaume & leur liberté, qu'ils reconnoiflent tenu de fa bonté & de fa clé- 

mence (7). 

Entre les richeffes & les raretés qui compofent le préfent, ils doi- 
vent porter des ftatues d’or & d'argent , en forme de Criminels qui de- 
mandent grace ; pour marquer qu'ils s'attribuent cette qualité à l'égard des 
Chinois, depuis qu'ils ont maflacré un Viceroi de cette Nation. Les Rois 
du Tonquin reçoivent aufli leur fceau des Empereurs de la Chine, comme 

Ficre politique une marque de leur dépendance. D’un autre côté, les Chinois recoivent leurs 
PUS A mbañadeurs avec beaucoup de pompe & de magnificence ; moins par affec- 
JENQISe k © > Ê ec 

on , fuivant la remarque de Baron, que pour donner une haute idée de 

leur propre grandeur , en relevant celle de leurs Vaffaux. Au contraire , 

dans les Ambaffades qu'ils envoyent quelquefois au Tonquin , s'ils font écla- 

ter la majefté de leur Empire par l'appareil extraordinaire du Cortése , le 

Maniftre Impérial porte la fierté jufqu’à dédaigner de rendre vifite au Roi , 

& de le voir dans tout autre lieu que la maifon qu'il occupe à Cacho (8). 

Autresrévolu-  Litrouva, dans les Tonquiniens , toute la reconnoiffance qu’ils devoient: 
tions du Ton- à ces importans fervices. Ils le reconnurent pour leur Roi; & fes defcendans: 
qqn Jui fuccéderent fans interruption pendant l'efpace de deux fiécles. Mais , au 
me préfente de milieu de cette profpérité, un Pécheur , nommé Mack, né dans le village 
ne Te qui eft à l'embouchure de la Riviere où les Vaiffeaux de l'Euro- 
pe abordent au Tonquin , fi ambitieux & fi rufé qu'il s'étoit élevé He de- 

grés à la dignité de Mandarin, ne mit pas d’autres bornes à fes defirs que: 

le rang fuprème, & s’éleva effectivement jufqu’au trône. Il employa moins 

la force que l’adrefle. Cependant, après fon ufurpation , 1l fe hata de fortiñer- 

Batfha & plufieurs. autres Places , pour fe mettre en état de réfifter à de puif- 

fans ennemis entre lefquels 1l redoutoit particuliérement Æoavirg , Prince ou 

Mandarin de la Province de Tingwa. Hoaving avoit marié fa fille à Tring , 

homme d’une force & d’une valeur fingulieres | qui avoit exercé ancienne- 

ment le métier de voleur. Il lui avoit donné le commandement de fes for- 

ces ; fon frere venant à mourir, il le nomma Tueur de fon fils unique .. 

u'il laifloit à l’âge de quatorze ou quinze ans. Tring, maître de toutes les: 

forces de fon Beau-frere , déclara ouvertement la guerre à Mack , & le vain- 

quit. Cet ufurpateur réduit à la fuite, prit le paru de fe retirer dans le: 

Pays de Cabang , qui touche à la Chine; tandis que le Vainqueur , entrant 

dans Cacho , après avoir fait démolir les fortifications de fon ennemi, fit pu-- 


(7) Zbidem, p. 20. (8) L'Auteur vit une de ces Ambaflades à Cacho en 1683. 


DIE S VO A GES LUN TL fo 
blier que l'héritier de Fi pouvoit paroïtre , & qu'il n'avoit pris les AIMES QUE 
pour le rétablir fur le trône de fes Ancètres. On amena , fur la foi de fes ane 


promefles, un jeune Prince de la Maïfon de L1, qu'il reconnut en effet HENEUES 
pour fon Souverain. Mais il fe réferva le titre de Chova , qui fignifie Général Baron. 
de toutes les forces du Royaume. Le jeune Hoaving , fon RON & fonbeau- 1685. 
frere , fouffrit impatiemment que les forces de fon pere fuflent employées 

au fervice d'autrui. 11 refufa de prèter l'hommage au nouveau Roi ; ce qui 

devint l’occafion d’une guerre civile & d’une infinité de nouveaux malheurs 

pour le Peuple. Cependant ce jeune Prince fe trouvant trop foible pour rcfi- 

fer à Tring , & pour fe croire en füreté dans la Province de Tingwa, palla 

dans la Cochinchine , où il fe fic proclamer , par fes Troupes, Général du 

Tonquin , fous le même titre que fon Beau-frere. lls continuerent tous deux 

une guerre qui dura toute leur vie ; & leur haine étant pañlée à leurs def- 

cendans , comme leur titre & leurs prétentions , 1l y a plus de deux cens 

vingt ans que le Royaume demeure divifé entre deux Lieutenans généraux ï 

qui font profeflion de reconnoïître l’autorité du Roi, mais qui fe traitent en 

ennemis mortels , & quine ceflent pas de fe faire la guerre (9). 

Le deffein de Tring ; en rétabliffant Fhéritier de Li dans la dignité de fes Forme préfn- 
Ancètres , avoit moins été de rendre juftice à fes droits, que d’aflurer fa pro- 0 Sourerne- 
pre fortune, fans fe charger de l’odieufe qualité d’ufurpateur. Aufli ne lui 
Jaiffa-t-il que le nom de Roi, dont il fe réferva toute l'autorité. Cette forme 
de Gouvernement eft demeurée fi bien établie , que depuis ce tems-là toutes 
les prérogatives du pouvoir fouverain ont réfidé dans le Chova. C'eft lui qui 
fait la guerre & la paix , qui porte les loix ou qui les abroge , qui pardonne 
ou qui condamne les criminels , qui crée ou qui dépofe les Officiers civils & 
militaires, qui impofe les taxes, en un mot qui jouit de l'exercice de Ja 
Royauté. Les Européens ne font pas même difficulté de lui donner le nom re foi à 
de Roi; & pour mettre quelque diftinction entre les rangs , 1ls donnent aux Tonquin n'a que 
fuccelleurs de Li la qualité d'Empereurs. Ces foibles Princes , qui portent Ropaité RSS 
dans le Pays le titre de Bova, paflent leur vie dans l’enceinte du Palais, 
environnés des Efpions de Chova. L’ufage ne leur permet de fortir qu'une ou 
deux fois l’année , pour quelques Fêtes folemnelles , qui regardent moins l'Etat 
que la Religion. Leur pouvoir fe réduit à confirmer les decrers du Chova, par 
de fimples formalités. Lis les fignent, ils y mettent leur fceau ; mais il y auroit peu 
de fureté pour eux à les contredire ; & quoiqu’ils foient refpectés du Peuple , 
c'eft au Chova qu'on paye les tributs & qu'on rend les devoirs de l'obéif. 
fance. 

Ainf la divnité de Général eft devenue héréditaire au Tonquin comme la: 

Couronne. L'aîné des fils fuccéde à fon Pere. Cependant Pambition à fou- 
vent fait naître des querelles fort animées entre les freres ;. & l’Etat s’en eft 
reffenti par de longues guerres : ce qui fait dire, comme en proverbe , » que 
» Ja mort de milie Bovas n’eft pas fi dangereufe pour le Tonquin que celle 


+ d'un feul Chova (ro). 


(9) Pages 20 & 21. L'Auteur n'explique pas mieux ce qui regarde l’érabliffement de 
Hoaving. 
(20) Page 2x. 


O iij 


110 HIS TT O TR EN IG EN) E ROUMANIE 


pires Ce Royaume elt proprement divifé en fix Provinces, fans y comprendre 
1e le Pays de Cabang , & une petite partie du Royaume de Bowes, qui eft de- 
Tonquin.  IMeurée au pouvoir des Tonquiniens après avoir été conquife par leurs armes. 
RaRON. Cinq des fix Provinces, ont leurs Gouverneurs particuliers ; mais celle de 
168$. Giang , qui fair la fixiéme , & qui touche aux frontieres de la Cochinchine, 
Fee de eft gouvernée par les defcendans d'Hoaving (11) , avec le titre de Chova ou 
Provinces, de Lieutenant général , & un pouvoir prefqu'abfolu. Ils entretiennent un corps 
de milice , que l’Auteur fait monter à quarante mille hommes. 
Adminiftaion Les Gouverneurs de Province ont pour fecond Officier un Mandarin Lettré, 
civile. qui partage les foins de ladminiltration civile , & qui veille au maintien des 
loix. Chaque Province à plufieurs Tribunaux de Juitice , dont l’un eit indé- 
pendant de l'autorité du Gouverneur , & reffortit immédiatement au Tribu- 
nal Souverain de Cacho. La connoiffance des affaires criminelles appaïtient 
uniquement au Gouverneur. Il punit fur le champ toutes les offenfes lege- 
res; mas fa Sentence , pour celles qui méritent la mort, eft envoyée au Cho- 
va, qui doit la confirmer. 
Diférens Tri. Les affaires ou les querelles des Grands font jugées dans la Capitale, par 
FR PU les divers Tribunaux, qui tirent leur nom & leur dignité de leurs différentes 
Fee fonctions. Ainf l’un juge des crimes d'Etat ; l’autre , des meurtres ; un autre, 
des différens qui s’élevent pour les Terres ; un autre de ceux qui regardent les 
Maifons, &c. Quoique les loix Chinoifes ayent été reçues par les Tonqui- 
niens, & qu'elles compofent le droit du Pays, ils ont quantité d’Edits & de 
Conftitutions particulieres » anciennes & modernes , qui ont encore plus de 
force , & qui font redigées en plufieurs livres. L’Auteur obferve même que 
dans plufeurs des loix qui leur font propres , on reconnoit plus de juftice 
& d’honnèteté naturelle que dans celles de la Chine. Telle eft celle qui 
défend l’expofition des Enfans , quelque diflormes qu'ils puiflent être ; tandis 
qu'à la Chine cet ufage barbare eft non-feulement roleré, mais même ordon- 
né par une ancienne loi. D'un autre côté, quelque fagefle & quelque fond 
d'humanité qu'on foit obligé de reconnoître dans les anciennes Conftitutions 
du Tonquin , 1l s'eft gliflé une fi étrange corruption dans tous les Tribu- 
naux de Juitice, qu'il y a peu de crimes dont on ne foit für de fe faire ab- 
foudre à prix d'argent (12). 

Si lona compris que le Chova , ou le Général , doit être regardé comme 
l'ame de l'Etat, on ne fera point étonné que l’Auteur ne s'attache qu’à lui, 
comme s’il jugeoit l'Empereur,ou le Bova,indigne de attention de fes Lecteurs. 

Caradkere du Le Général préfent elt le quarrieme defcendant de Tring en ligne directe. 
Ghova prefent. I] eft âgé de cinquante-trois ans , & verfé dans routes les rufes de la po- 
litique , mais d’une conftitution foible. Il fuccéda en 1682 , à fon Pere , 
avec lequel 1l avoir exercé l’adminiftration pendant plufieurs années. De trois 
fils & d'autant de filles, qu'il avoit eus de diverfes concubines , il ne lui 
refte que le fecond de fes fils, qui après avoir perdu quelque tems l’efprit 
la retrouvé heureufement , & porte le titre de Chura ou de jeune Géné. 


(11) C'eft du moins ce qu'on peut conclu- (12) Pages 25, premiere & feconde ca 
se du récit de l'Auteur, car il me le dit pas Jomnes, 
précifément, 


DIE :S AVNO: Vi A GES Dry TT 111 
ral, fuivant l’ufage établi pour l’ainé de la Maifon. Cet Héritier préfomp- 
tif de la premiere dignité du Tonquin a fa Cour féparée , & prefqu'auih 
brillante que celle de fon Pere, Il à fes Mandarine &c fes Officiers , avec les 
mêmes titres, & certe feule différence , qu'ils cedent le pas à ceux du Chova.Mais 
lorfqu'il fuccede à fon Pere, ils prennent la place des autres, à l’exceprion 
de quelques-uns des plus anciens , que leur fageñle & leur expérience fait 
conferver dans leurs emplois. 

Sile Général fe marie, ce qui n'arrive gueres que dans les dernieres an- 
nées de fa vie, & lorfqu'il n’a plus d’efperance d’avoir des enfans de la per- 
fonne qu'il époufe , cette femme , qui eft toujours d'extraction Royale, prend 
le nom de Mere du pays. Son rang eft fupérieur à toutes les Concubines, 
dont il entretient , dès fa premiere jeunelle , un nombre illimité , qu'on a vu 
quelquefois monter jufqu’à cinq cens. C’eft moins à la beauté que les Seigneurs 
Tonquiniens s’attachent dans le choix des femmes qu'aux talens pour la danfe , 
le chant, les inftrumens de mufique , & pour tout ce qui peut fervir à la- 
mufement. Celle qui donne le premier fils au Chova reçoit des honneurs dif 
tingués. Cependant ils n’approchent point de la diftinétion avec laquelle fa 
derniere femme eft traitée. Les autres Concubines , qui ont des enfans de 
lui, prennent le nom de Ducba , qui fignifie excellente femme. Tous les 
enfans mâles, à l’exception de l’aîné, portent celui de Ducong, ou d'excel- 
lent homme; & les filles celui de Barua, qui revient au titre Européen de 
Princefle. 

Il ne manque rien, du côté de la diftinétion & de l’opulence , à tous les 
enfans du Chova; mais fes freres & fes fœurs font réduits au revenu qu'il 
veut leur accorder, & qui diminue dans leurs familles à proportion qu'ils 
s’éloignent de la fource commune de leur fang. Au cinquiéme & fixiéme 
degré , ils ceffent de recevoir les penfions dont ils avoient joui jufqu’alors. 

Le Général préfent a quantité de freres & de fœurs, qu'il traite avec pew 
de générofité ; fans autre raifon qu'un naturel foupçonneux > Qui augmente 
par le mauvais état de fa fanté. La plupart de fes Prédécefleurs admettoient 
au contraire leurs freres & leurs oncles au foin des affaires publiques , 
leur confioient d’importans emplois , & les revêtoient des titres les plus 
honorables. On ne connoît qu'un exemple de cruauté dans cette fanulle. 
L'Auteur l’attribue à fon dernier Chef, qui fit mourir de fang froid le 
Prince Chekening fon frere. 11 croit devoir le récit de cet évenement à l'hon- 
neur de fa Patrie, pour faire comnoître que les grandes vertus n’y font pas 
étrangeres. Chekening , fecond frere du Général , s'éroit fait une fi grande 
téputation de bonté, de juftice & de valeur, qu'il étoit devenu comme FI- 
dole de la Nation. Il commandoit les armées du Tonquin; & la fortune ayant 
toujours fecondé fa prudence & fon courage , il étoit regardé comme le plus 
ferme appui de l'Etat. Son frere en conçut tant de jaloufie , que n'ayant pü 
diffimuler cette noire paflion , il lui ôta fon emploi, & le réduifit à la vie 
privée , dans la Capitale. Mais le mérite de Chekening n’en reçut qu'un 
nouveau luftre, par l'exercice de mille autres qualités qu'il n’avoit pas eu 
loccafion d'employer dans le métier des armes; fa modeftie même en aug- 
mentoit l'éclat. Pour guérir les foupçons de fon frere, il prit plaifir à pu- 
blier qu'il devoit la générofité de fes fentimens & le fuccès de {es 


Descrirrioï 
D U 
Toxquin. 
BARON. 


168$: 


Son mariage 
& fes Coneubr- 
nes, 


Hifloire d'un 
Prince vertucuxe 


TI? EM ST OI RE VGHEINN EUR AMIE 
armes aux confeils de fa, femme. Une conduite fi douce & fi noble, joint 
DESCRIPTION : ? - - - À 
ts à la patience avec laquelle il avoit foutenu fa difgrace , fit renaître la ten- 
Tonquix. drefle fraternelle dans le cœur du Chova. Chekening fut rétabli dans fa di- 
Baron. gnit, à loccafion d'une Guerre contre la Cochinchine. Il vainquit les enne- 
1685. :mis.de l'Etat. Il fit ure. paix glorieufe. Ses nouveaux exploits l'ayant rendu 
plus cher que jamais à la Nation , Parmée & le Peuple s’accorderent à lui 
donner le utre d’Eclair du Tonquin. Le Chova feul trouva un fujet de crainte 
& de haine dans ce témoignage de la reconnoiffance publique. Il rappella 
fon frere à Cacho. Ce Prince fut averti du traitement qu’on lui préparoit; 
mais ne mettant rien en balance avec fon devoir , il fe hâta d’obéir. La ré- 
compenfe qu'il reçut de fes fervices , en arrivant à la Capitale , fut d’être 
chargé de chaînes & précipité dans une noire prifon. Tel fut fon fort pen- 
dant plufeurs années. Enfin quelques mécontens ayant paru difpofés à pren- 
dre fes intérêts, la jaloufñe du Chova fe réveilla fi furieufement, qu'il le fit 
empoifonner. On ignore , ajoute l’Auteur , quels furent fes derniers difcours ; 
mais on ne peut douter que jufqu'au dernier foupir la vertu n'ait gouverné 
fes fentimens: car » en recevant le poifon qui devoitlui ôter la vie , il fe 
» tourna vers le Palais , il marqua fa réfignation par les témoignages de 
» refpect qui font en ufage au T onquin ; 11 avalla conftamment la liqueur 
» fatale ; & quelques heures après , il expira fans aucune marque d'impa- 
» tience & de regret (13). 
. Cemment les On a remarqué que le rems des vifites , entre les Tonquiniens , eft la pre- 
dE SEE miere heure du jour. Tous les Seigneurs , les Mandarins , & les Ofhciers 
cour au Chova, civils & militaires , fe rendent alors au Palais , pour faire leur Cour au 
Chova ; mais l'Empereur ou le Bova , ne reçoit leurs complimens que le pre- 
mier & le quinzième jour de la Lune. Ils paroïffent devant lui en robbes 
bleues, avec des bonnets de cotton de leurs propres Manufactures. 

Le Chova reçoit fes Courtifans avec beaucoup de pompe. Ses Gardes, 
qui font en grand nombre, occupent la Cour du Palais. Quantité d'Eunu- 
ques, difperfes dansles appartemens , reçoivent les demandes des Mandarins, 
& leur portent fes ordres. Les Requêtes des plus péiffants , font préfentées 
a genoux. C'eft un fpectacle digne de la curiofité des Etrangers, que cette 
multitude de Seigneurs , qui s'efforcent de s’attirer les regards de leur Maïtre, 

& de fe faire diftinguer par leurs refpe@s & leurs humiliations. » Tout fe pafle 
» non-feulement avec décence, mais avec un air de majefté qui impofe. 
» Les falutations fe font à la maniere des Chinois. Il n’y a de choquant 
» pour les Européens dans les ufages de cette Cour , que fa Loi fervile qui 
» oblige les Grands d’avoir les pieds nuds (14). Ils font traités d’ailleurs 
» avec bonté. La plus grande punition , pour leurs offenfes , eft une amende 
ou le banniflement. Il n’y a que le crime de trahifon qui les expofe au der- 
nier fupplice. 
Eunuques ,; &  L’audience finit à huit heures. Il ne refte avec le Chova que les Capitai- 
Eur po Les de fes Gardes, & fes Officiers domeftiques , donc la plüpart font Eunu- | 
ques ; du moins ceux qui entrent dans l'intérieur du Palais & dans les ap- | 
partemens des femmes. Leur nombre eft de quatre ou cinq cens, la plüpart | 


«. 1 


fort 


(13) Pages 25 & 26. (14) Page 27. 


ET 
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YRANDSBDBUROIAUMEDE TUNQUINEP ù 


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LL PAR 


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il] 


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Canent_ tri ag cet Sete » 


1, Grand Chanceler du Roraume , 6,7 Mandarins de Lettres ou lé Pffciers 
2.9.4 Mandarine ou Offrcers de, querrer deudcalure 
, + (2 = . , , , , * 
4, Chancelier chefdeto ules leslurwdeclion. 8 Premier Hiusster. TIXNXPTIT. 


AE : E > = LS 


DES MONTAGES ErvmiE Dre 


fort jeunes, mais fi fiers & fi impérieux, qu'ils font dereftés de toute a 
Nation. Cependant ils ont toute la confiance du Chova , dans les affaires 
du Gouvernement comme dans fes occupations domeftiques. Après avoir 
fervi fept ou huit ans au Palais , ils s'élevent par degrés à l'adminiftration & 
aux principales dignités du Royaume, tandis que les Lettrés mêmes font 
fouvent négligés (15). Mais lAuteur obferve que l’efcime a moins de part à 
leur faveur que l’intérèt. Lorfqu'ils meurent, les richeffes , qu'ils ont accu- 
mulées par toutes fortes d’injuftices & de bafleffles , reviennent au Chova ; & 
leurs parens , qui n’ont contribué à leur grandeur qu'en leur Gtant la qua- 
lité d'hommes , n’obtiennent de leur fucceilion que ce qu'il veut bien leur 
accorder (16). ; 

Cependant la vérité oblige lAuteur de reconnoître qu'il s’eft trouvé entre 
ces Eunuques, des Miniftres & des Officiers d’un mérite extraordinaire ; 
tels, dit-il, qu'Ong-ja-tu-lea , Ong-ja-ta-fo-bay , & Ong-ja-ho-fatack , 
qui ont fait l'honneur & les délices du Tonquin. Mais il ajoûte qu'ils avoient 

erdu la virilité par divers accidens (17), & que la qualité d'Eunuque : 
Le de paffer alors pour un opprobre , eft regardée comme le préfage du mé- 
rite & de l'élévation. Le feul de cette efpece que l’Auteur ait connu, étoit 
Gouverneur de la Province de Hein, qui eft la plus confidérable du Royau- 
me, Grand-Amiral , 8 Miniftre des affaires étrangeres. C’étoit un grand Ca- 
pitaine , un fage Gouverneur & un Juge incorruptible. Ong-ja-tu-lea , qu'on 
vient de nommer, ne fut pas moins fameux par l'origine de fa fortune & 
par fa malheureufe fin, que par l'excellence de fon elprit & de fes qualités 
naturelles. Le Chova, qui gouvernoit alors , ayant befoin d’un Miniftre ha- 
bile pour le foulager dans l’adminiftration , fe crut infpiré en fonge de pren- 
dre le premier homme qui fe préfenteroit à lui le jour füivant : & par le 
même jeu de fon imagination , il fe perfuada qu'il avoit vû la figure de ce- 
Jui qu'il devoit rencontrer. S’étant réveillé plein de ces idées, il fut extrè- 
mement furpris de trouver dans le premier homme, que fes affaires amene- 
rent au Palais , une parfaite reffemblance avec celui dont fa mémoire lui re- 
prefentoit l’image. Il le fit approcher de fa perfonne ; avec aufli peu de dé- 
flance que s'il l’eût connu depuis long-tems ; & dans un long entretien qu'il 
eut avec fui , il lui trouva tant d’efprit & de lumieres qu'il ne balança point 
à le revêtir d’une autorité prefqu'égale à la fienne. Le tems lui apporta de 
nouvelles raïfons de s’applaudir de fon choix : mais fes bienfaits exceflifs & 
le partage indifcret de {on pouvoir firent oublier à fon favori les bornes 
d’une jufte ambition. C’eft du moins ce que l’Auteur aime mieux fe perfua- 
der ; que d’accufer le Chova d’un excès d’inhumanité, qui n’auroit eu pour 
fondement que fa jaloufie. Sous prétexte d’une confpiration , vraye ou feinte, 
le malheureux Miniftre fut condamné à perdre la vie par le plus horrible de 
tous les rourmens. Il fut déchiré par quatre chevaux. Tous fes membres fu- 
rent hachés en pieces , brülés dans cet état, & les cendres jettées dans la 
Riviere (18). 


(15) Ibidem. cochon , dit l'Auteur, 
(16) Ibidem. (18) Ibid, p. 18. 
(17) Par la morfure d'un chien ou d'un 


Tome IX, P 


NEA 
DiscrirT10N 
DU 
TOoNQUuIN. 
BARON, 


168$: 


Eunuqres d'un 
mérice diftingués 


Hiftoire re- 
marquable d'um 
Eunuque. 


r14 Et STORE GENERALE 


{ Au cominencement de chaque année , tous les Mandarins & les Officiers: 

DESCRIPTION . +; -. on « 
ue militaires renouvellent au Chova leur ferment de fidélité. Ils reçoivent en- 
Tonquin. fuite le mème ferment de leurs femmes , de leurs enfans, de leurs domef- 
BARON. tiques, & de tous ceux qui font dans leur dépendance. Celui qui découvre: 
1685. quelque trahifon reçoit une récompenfe proportionnée , quoique fort infér 

RQ RES Pat rieure à l’exagération de Tavernier (r9). 

trahifon. I fe fait tous les ans, une revüe générale des forces du Royaume, dans 
À pe des laquelle on à beaucoup d’égard à la taille des foldats. Ceux de la plus haute 
font réfervés pour la garde du Chova. On difpenfe de cette revüe ceux qui 
ont quelque degré de littérature ou quelque métier. Les châtimens ne font 


jamais cruels; & l’Auteur aflure , en général , que les Tonquiniens n'ont pas: 
l'humeur fanguinaire. L’ufage eft d’étrangler les criminels du fang royal. On: 
coupe la tête aux autres (210). 

PalaisdaChova. : La demeure, ou la Cour du Chova, eft toujours à Cacho, dans un Pa- 
lais fort fpacieux & fermé de murs, qui forme prefque le centre de la ville. 
Il eft environné d’un grand nombre de petites Maifons , pour le logement des: 
foldats. Mais les édifices intérieurs ont deux étages » avec des ouvertures qui. 
fervent au paffage de l'air. Les portes en font hautes & majeftueufes. On voit ;: 
dans les appartemens du Chova & dans ceux de fes femmes, tout ce qu'une 
longue fuite d'années peut avoir raffemblé de richefles.. L'or y éclate de tou 
ces parts fur les ouvrages de fculpture & du plus beau Lacque. La premie- 
re Cour offre les Ecuries des meilleurs chevaux & des plus gros élephans.. 
Derriere le Palais, on trouve des Jardins, ornés d’allées, de bofquets , d’é- 
tangs , & de tout ce qui peut fervir à l’'amufement d’un Prince , qui s'éloigne 
rarement de fa demeure. Tavernier s’épuife dans la defcriprion des Fêtes: 

Æouronnement qui fe font au Couronnement de l'Empereur (21). Mais l’Auteur les traite: 


de l'Ernr , : où 3 
SOEUR de fables, qui n’ont pas même de fondement. Les feules cérémonies qui font: 


alors en ufage , confiftent dans un grand nombre de préfens. qu'on apporte à 
la Cour , & dans les falurions Chinoifes, auxquelles les Tonquiniens don-- 
nent le nom de Sombey. Ils célébrent l’anniverfaire de la naiffance de ce Monar- 

ue avec plus de magnificence , & l’Auteur en donne une raïfon fort fimple :: 
c'eft que le deuil , pour fon Predeceffeur ,. s’obfervant avec beaucoup de ri- 


gueur , ils remettent à la Fète annuelle toutes les marques de joie qu'ils n'ont 


La 


pü faire éclater au Couronnement. Mais pour sue avec un peu d'indul- 
gence tant d'erreurs qu'il ne ceffe pas de reprocher à Tavernier , il ajoute 
que ce Voyageur , confondant les Pays & les Cours, applique 1c au Ton- 

quin ce qui appartient réellement au Royaume de Siam (22). 
Sacceñion au A l’éoard de la Succeflion aw trône , l'Empereur même ignore fouvent le-- 
de quel de fes fils doit lui fuccéder , lorfqu'il en a plus d'un ; & sl n’en a qu'un. 
il n’eft pas plus certain de lui laiffer fa Couronne , parce que cette difpoli-- 
tion dt du Chova , qui n'étant borné par l’ufage qu'à faire régner un 


(19) Ibidem. deuxiéme Colonne: pereur, pour ce feul jour un million de Panes: 
(20) Page 28. d'or, qui montent en argent à cent-cinquante 
(21) Le treiziéme chapitre de ce Voyageur millions d'écus. Cette fomme, dit-il, furpafle 
n'eft ,. fuivant les termes de Baron, qu'ure toutes les richeffes du Royaume, p: 29: 
feule erreur, fans aucun mélange de vérité. (22) Page 30. Il releve quantité d'autres’ 
H le raille (ur-touc de faire dépenfer à l'Em- fautes: 


D'ESLV O0 Y A GBiS:iEiev. (IT Y1$ 


LA 


Prince du fang impérial , favorife celui qui convient le mieux à fes deffeins. 
Le Tonquin a te cérémonies , empruntées de la Chine , qui don- 
nent à l'Empereur les feules occafons qu'il ait de fe montrer au Peuple. 
Telle eft celle de la bénédiction des terres, que le Prince folemnife après 
beaucoup de jeûnes & de prieres , & dans laquelle il laboure la terre com- 
me l'Empereur de la Chine , pour mettre l’agriculture en honneur. Cette Fête 
fe nomme le Caz-ja. Celle qui fe nomme Thecky - da ; & dont le but eft 
de purger les Etats du Tonquin de tous les efprits dangereux , ne fe célébre 
pas avec moins de pompe & de formalité. Mais comme toute la milice eft 
en droit d'y affifter , la critique du Chova l’a retranchée du nombre de celles 
que l'Empereur honore de fa préfence , dans la crainte que ce Prince ne 
prenne un jour occalion de quelque mécontentement des Troupes , pour ré- 


tablir l’ancienne autorité de fa famille (23). 


$S VI 


Funérailles du Tonquin. 


‘Horreur de la mort, plus vive au Tonquin que dans tout autre Pays 
du monde , a produit dans lefprit des Habitans quantité de notions fu- 
perflitieufes , dont les Grands ne font pas plus exempts que le Peuple. Ils 
croyent que les enfans , dans le fein maternel , ne font animés que pat les 
efprits des Enfans qui font morts avant que d’être parvenus à la maturité de 
la raifon ; & que les ames de tous les autres hommes deviennent autant de 
génies , capables de faire du bien où du mal ; qu’elles feroient toujours er- 
rantes , & fujettes à toutes fortes de befoins , fi le fecours de leur famille 
ne les aïdoit à fubfifter, ou fi, fuivant leurs propres inclinations , elles ne fe 
rocuroient ce qui leur manque , par le mal qu'elles commettent où par le 
La qu'elles exercent. De cette folle idée , ils concluent que pour ceux qui 
font fortis de l'enfance, la mort eft le plus grand mal de la nature hu- 
maine (24). 

Ils obfervéent , avec une exactitude & des foins inviolables , l’heure & le 
jour , auxquels une perfonne expire. S'il arrive que ce foit au même jour , à 
la mêmeheure que fon pere ou ceux qui lui appartiennent de près par le 
fang font venus au monde , c’eft un très malheureux préfage pour fes héri- 
tiers & fes defcendans. Ils ne permettent point alors que le corps foit enter- 
ré fans avoir confulté leurs Devins & leurs Prètres , pourichoifir un jour favora- 
ble à cette cérémonie. Deux & trois ans fe paflent quelquefois avant qu'ils 
ayent obtenu les lumieres qui leur manquent. Le cercueil eft renfermé, 
pour les attendre , dans quelque lieu propre à ce dépôt, & n’y doit point être 
autrement placé que fur quatre pieus qu'on difpofe dans cette vüe (25). 

L’Auteur ajoute néanmoins que cet ufage ne s’obferve que dans les condi- 
tions aifées, & que les pauvres, moins fcrupuleux , font enterrer leurs pa- 
rens douze ou quinze jours après leur mort. Il donne une forte raifon de 


(23) Page 32. (24) Ibid, p, 33, (25) Ibidem, 
P ij 


te D Vo] 
DEscriPrioN 
D U 
TonNeuIn, 
BARON. 
163$. 
Cérémonies 
empruntées de’ 
la Chine, 


Doëtrine des 
Tonquiniens fur 
la mort, 


. Superfition 
qui regarde le 
tEMSs 


Dépenfe où 
les Morts jettent 
les vivans 


DESCRIPTION 
DU 
TONQUIN. 
BARON. 


1635. 


Devoirs fune- 
bresa 


Cérémonies 
Rngulieres. 


Deuil rigoureuxe 


116 HT ST O RE, GE N'E RIANEUE 
cette différence. Plus la fépulrure eft retardée , plus la dépenfe augmente , 
non-feulement pour la femme & les enfans , qui font obligés d'offrir trois 
fois chaque jour au corps diverfes fortes d’alimens, & d'entretenir continuel- 
lement dans le lieu du dépôt des flambeaux & des lampes, outre l’encens 
& les parfums qu'ils doivent brüler , avec quantité de papier doré, fous dif- 
férentes formes de chevaux, d’élephans & d’autres animaux ; mais encore 
pour tout le refte de la famille, qui doit contribuer aux frais de la fête fu- 
nebre. Rien n'eft aufli plus fatiguant , pour tous les proches, que l'ufage in- 
difpenfable de venir fe profterner pluñeurs fois le jour devant le corps , & 
renouveller leurs lamentations , avec des cérémonies fort ennuyeufes (26). 
Les perfonnes riches apportent beaucoup de foin , dans leur vieilleñle, à 
{é préparer un cercueil, & n’y épargnent point la dépenfe. On obferve une 
diftinétion pour le fexe. Un homme qui meurt eft revêtu de fept de fes meil- 
leurs habits ; une femme de neuf. On met, dans la bouche des perfonnes 
de qualité, plufieurs petites pieces d'or & d'argent, & de la femence de per- 


les, pour les garantir de l’indigence dans une nouvelle vie. On remplit auffi 


la bouche des pauvres , mais de chofes peu précieufes ; & dansla feule vüe: 
d'empêcher par cette efpece de frein, qu'ils ne puiffent tourmenter les vi- 


vans. Quelques-uns placent dans leur cercueil un vafe plein de riz, qui eft 
enterré avec eux. On n’employe point de cloux pour fermer le cercueil. 
eft calfaré d’une efpece de ciment , dont l’Auteur parle avec admiration, 


L’ufage du moindre clou pafleroit pour une infulte qu’on feroit au corps (27). 


En le conduifant à la fépulture , les fils. font vêtus d’habits grofliers & 
portent des bonnets qui ne le font pas moins. Ils ont à la main des bâtons 
fur lefquels ils s’appuyent ; dans la crainte que l'excès de la douleur ne les 
fafle tomber. Les femmes & les filles ont la tère couverte d’un drap qui les 
dérobe à la vüe, mais qui laifle entendre leurs cris & leurs gémiffemens. 
Dans la marche , l'aîné des fils fe couche à verre par intervalles , & laifle 
paller le. corps fur lui. Cette cérémonie eft regardée comme la plus grande 
marque. du refpe& filial, Lorfquil fe releve , il poufle des deux mains le 
cercueil en arriere , comme sil efperoit d'engager le Pere à retourner au 
{jour des vivans. On porte , dans le Convoi , diverfes figures de papier peint 
ou doré, qui font brulées après l'enterrement , au bruit des timbales , des 
hautbois & d’autres inftrumens de mufque. L'appareil eft proportionné aux 


richefles de la famille. Les Seigneurs ont plufieurs cercueils l’un fur l’autre. 


Ils font portés. fous, de riches. dais , avec une efcorte de Soldats , & une lon- 


gue fuite de Mandarins , qui s’empreflent dans ces occafions pour rendre au 


mort les mêmes honneurs qu'ils efperent de recevoir. 

Pour le deuil, on f coupe les cheveux jufqu’aux épaules , on fe couvre 
d’habits couleur de cendre, & l’on porte une forte de bonnet de paille. Ii 
dure trois ans pour un pere & une mere. Le fils aîné y ajoute crois mois. 
Dans un ‘fi long : 
res. Ils couchent à terre fur des nattes.. Non-feulement, ils fe réduifent aux 


alimens les plus fimples , mais ils fe font fervir dans une vaiffelle grofliere. 


Ils fe privent. des liqueurs fortes. Ils n'afiftent à aucune fète. Le mariage 


(26) bia. p. 33. (27) Widerss 


intervalle, les enfans habitent peu leurs logemens ordinai= 


D'EIS VO V'A'G'ENS ren T I: FIT 


même leur eft interdit; & s'ils manquoient à des Loix fi feveres , ils per- 
droient leur droit à la fucceflion. Mais lorfque la fin du deuil approche, 
ils fe relâchent par degrés de certe extrème rigueur (28): 

Les tombeaux font dans les divers Aldeas où chaque famille à quelques 
parens. On regarde comme le dernier malheur pour une famille, qu'une per- 
fonne du mème fang foit privée de la fépulture. Le choix du lieu le plus 
favorable eft un myltere , qui importe beaucoup auf au bonheur où à l'in- 
fortune des Succefleurs. IL demande ordinairement plufeurs années de con- 
fultation. Pendant le cours du deuil, on celebre: quatre fois l'an la fète des 
Morts. Ces tems font réglés au mois de Mai , de Juin , de Juiller & de Sep- 
tembre. Mais le Sacrifice qui fe fait à l'expiration des trois ans eft le plus 
magnifique, & jette les Tonquiniens dans une dépenfe qui ruine quelque- 
fois leur fortune (29). 


SN Ier 
Relivion, Temples, Idoles & Superflitions. 


Uoïque la principale Religion des Tonquins foit celle de Confucius , 
O qu'ils-ont reçue des Chinois , avec les Livres qui en contiennent les 
rincipes , elle n’eft point accompagnée au Tonquin , d’un aufli grand nom- 
Pa de cérémonies qu'à la Chine; & l’Auteur en donne une idée fi fimple, 
qu'après le détail même où l’on eft entré dans une autre partie de cet ou- 
vrage (30), ellene paflera point ici pour une répétition fuperflue. 

Les Tonquiniens donnent à Confucius le nom d'Org-Congne. Ils le re- 
gardent comme le plus fage de tous les hommes ; & fans examiner d’où lui 
venoit fa fageñe, ils croyent qu'il n’y a point de vertu , & de vérité, qui ne 
{oit fondée fur fes: principes. Auf n’obtient-on parmi eux aucun degré d’hon- 
neur & d'autorité, fi l’on n’eft verfé dans fes: Écrits. Le fond de fa doctrine 
confifte dans des regles morales. L’Auteur les réduit aux. articles fuivans ; 
que chacun doit fe connoître foi-mème , travailler à la perfection de fon 
Etre, & sefforcer par fes bons exemples de conduire les créatures de fon 
efpece au degré de perfection qui leur convient, pour arriver enfemble 


au bien fuprème : qu'il faut étudier aufli la nature des chofes, fans quai 


lon ne fauroit jamais ce qu'il faut fuivre , ce qu'il faut fuir , & comment 
il faut ordonner fes delirs. 


23 


Les Sectateurs Tonquiniens de-Confucius reconnoiflent , dit-il , un Dieu 


fouverain , qui dirige & qui conferve toutes les chofes terreftres. Ils croyent 
le monde éternel , ils. rejettent le-culte des images , ils honorent les ef- 
prits, jufqu'à leur rendre une forte d’adoration. Ils attendent des récompen- 


fes pour les bonnes actions &c des: chatimens pour le.mal.. Ils:font partagés : 


dans l'opinion qu'ils ont de l’immortalité. Les uns croyent l’ame immorrelle 
fans exception, & prient même pour les Morts. D’autres -n’attribuent cette 


heureufe prérogarive qu'à lame des Juftes, & croyent que celle des méchans: 


- pént en foriant du corps. Ils croyent l'air rempli d'efprits malins, qui s'oc- 
(29) Ibiderss (30) Au Tome VI.. 


(28) Page 34. pos 
l  1ij 


ÿ 


DESCRIPTION 
D U 
ToNQUIN; 
BARON. 
168$. 

Tombeaux 8 
Fêtes pour. les: 
Morts, 


Religion de 
Confucius , plus* 
fimple au Fen- 
quin qu'à la Chi=” 
nes 


Ses princi5ss? 


DESCRIPTION 
D U 
TONQUIN. 
BARON. 
168$. 

Elle n'a ni 
Prêtres ni Tem- 
ples, 


Gecte de Bout. 


Autres Seûes 
du Tonquine 


Plufeurs for- 
ges deMagiciens, 


Fremiere Claffe 


Seconde Clafles 


118 ETS TO. 1 RE XGEUN ER AUDE 


cupent fans celle à nuire aux vivans. Le refpect pour la mémoire des Morts 
eft dans une haute recommandation. Chaque famille honore les fiens par des 
pratiques régulieres, qui approchent beaucoup de celles de la Chine. » Cetre 
» Religion, ajoute l’Auteur, eft fans Temples & fans Prètres, fans forme 
» établie pour le culte. Elle fe réduit à honorer le Roi du Ciel , & à pra- 
» tiquer la vertu. Chacun elt libre dans fa méthode, Ainfi jamais aucun fu- 
» jec de fcandale. C’eft la Religion de l'Empereur , du Chova , des Princes, 
» des Grands , & de toutes les perfonnes Lettrées (31). Anciennement l'Empe- 
» reur feul avoit droit de faire des facrifices au Roi du Ciel. Mais en ufur- 
# pant lautorité fouveraine , le Chova s’eft mis en poffeflion de certe préro- 
» gative. Dans les calamités publiques, telles que les pluies ou les Fe 
» refles, la famine , la pefte , &c. il fait un facrifice dans fon Palais. Ce 
» grand acte de Religion eft interdit à tout autre, fous peine de mort (32). 

La feconde fete du Tonquin, qui eft proprement celle du Peuple , des 
femmes & des Eunuques, {e nomme Bour dans le Pays, & n'eft pas dif- 
férente de celle de Fo (33), qui eft une véritable idolatrie. Ses Partifans 
adorent quantité de flatues & croyent la tranfmigration. Ils offrent des pré- 
fens & des facrifices au diable, pour détourner le mal qu'il peut leur faire. 
Cependant 1ls font aufli fans Prètres. Tavernier fe trompe ; fuivant l’Au- 
reur , lorfqu'il donne le nom de Prètres à leurs Devins, qui ne font qu'une 
efpece de Moines dont toutes les fonctions fe réduifent au fervice des Pa- 
godes & à l'exercice de la Medecine. La plupart fubfiftent des aumônes du 
peuple. Le Tonquin a aufli fes Religieufes, qui menent une vie retirée dans 
eurs Cloires, d’où elles ne fortent que pour jouer de leurs inftrumens de 
mufique aux funérailles. 

On diftingue quelques autres fees , mais qui ont fait peu de progrès. 
Cependant celle de Lanzo , qui eftla fecte des Magiciens, seit acquis l’efti- 
me des Grands , & le refpect du vulgaire. On confulte fes chefs dans les 
occañons importantes , & leurs réponfes où leurs prédictions pañlent pour 
des infpirations du Ciel. : 

On en diftingue plufeurs claffes. '‘ Ceux qu'on appelle Thay - Bou font 
confultés fur tout ce qui concerne les mariages, les édifices , & le fuccès 
des affaires. Leurs réponfes font payées libéralement ; & pour foutenir le 
crédit de ces impoftures , ils ont toujours ladrefle de les envelopper dans 
des termes équivoques, qui paroiffent toujours s’accorder avec l’évenement. 
Les Magiciens de certe clafle font tous aveugles , où de naïffance ou par ac- 
cident ; c’eft-à-dire , que tous ceux qui ont perdu la vüe embraffent la pro- 
fefion de Thaybou. Avant que de prononcer leurs Oracles , ils prennent trois 

ieces de cuivre, fur lefquelles font gravés certains caracteres , & les jet- 
tent plufieurs fois à terre dans un efpace où leurs mains peuvent atteindre. 
Ils fentent chaque fois fur quelle face elles font tombées ; & prononçant quel- 
ques mots dont le fon ne pañle pas leurs levres ,ils donnent enfuite la ré- 
ponfe qu'on leur demande (34). 
Les Thay-bou-toni font ceux auxquels on s’adrefle pour les maladies. Ils 


(31) Page 38. Religion au Tome VI. 
(31) Page 39. (34) Page 40. 
(33) Voyez l'origine & la nature de cette 


DIE IS INVIO NV AS GENS Er LE: rÉ9 
ont feurs livres, dans lefquels ils prétendent trouver la caufe &e le réfulrat 
de tous les effets naturels. Mais ils ne manquent jamais de répondre que la 
maladie vient du diable ou de quelques dieux de l’eau : leur reméde ordi- 
naire eft le bruit des timbales , des baflins & des trompettes. Le Conjura- 
teur eft vêtu d’une maniere bifarre, chante fort haut, prononce , au bruit 
des inftrumens, différens mots qu'on entend d’autant moins qu'il tient lui- 
même à la main une petite cloche, qu'il fait fonner fans relâche. Il s’agite, 
il faute ; & comme on n’a recours à ces impofteurs qu'à l'extrémité du mal, 
ils continuent cet exercice jufqu’au moment où le fort du malade fe déclare, 
pour la vie ou pour la mort. Il ne leur eft pas difhcile alors de conformer leuï 
oracle aux circonftances. Mais fi cette opération dure plufieurs jours, on a 
{oin de leur fournir les meilleurs alimens du Pays > qu'ils mangent fans crain- 
te ; quoiqu'ils feignent de les offtir d’abord au diable , comme un facrifice 
capable de l’appaifer (35). | 

C’eft aux Magiciens de la mème claffe qu'on attribue le pouvoir de chaf- 
fer les efprits malins d’une Maïfon. Ils commencent par invoquer d’autres 
efprits , avec des formules en ufage. Enfuite , ayant appliqué, fur le mur , des 
feuilles de papier jaune , qui contiennent d'horribles figures , ils fe mettent 
à crier , à fauter , à faire toutes fortes de mouvemens avec un bruit & des 
contorfions qui caufent de l’épouvante. Is beniflent aufli les Maifons neuves , 
par une efpece de confécration. 

Les Thay-de-lis font confultés fur les lieux favorables aux Enterremens; & 
fi l'on fe rappelle de quelle importance ce choix eft pour les Tonquiniens , 
on jugera que cette clafle de Magiciens doit être fort employée. 

Les Ba-cotes font une autre efpece d’impofteurs , qui n’exercent la magie 
‘que pour le Peuple , & dont le falaire eft aufli vil que leurs fonctions. 

Baron s'étend peu fur les Temples du Tonquin. La Religion des Grands 
les exclut; & celle du Peuple ne lui infpire pas aflez de zèle, pour l'avoir 
porté à le fignaler par de grands édifices. Ce ne font que de fimples appentis, 
ouverts de tous côtés , au milieu defquels on voit quelques Idoles fufpendues, 
où foutenues par quelques planches , fans autel & fans aucun ornement. Le 
pavé eft élevé de quelques pieds ; pour le garantir des inondations ; & l’on 
y monte ordinairement par quelques degrés , qui régnent à l'entour , & qui 
donnent entrée par toutes les faces. La forme générale de ces Temples ef. 
an quarré long. 


SVITL 


Produëlions du Tonquirr. 


LL; plus grande partie de cette contrée eft balle & platte; allez fembla- 


ble aux Provinces-Unies par fes canaux & fes digues. Ses frontieres DE … 
y 


font des montagnes du côté du Nord ; de l’Oueft & du Sud. Elle eft arrofée 
par une belle riviere, qui fe divife en quantité de bras ; mais elle en a plu- 
fHieurs autres moins confidérables , & continuellement couvertes de bateaux 


(35) Liderx 


DEsCRIPTICN 


DU 
TOoNQuIN. 
BARON 


168$. 


Troifiéme Claffess 


Magiftrats dy 


Peuple. 


Temples 


Le Tonduii* 


120 HISTOIRE GENERALE 
MR TEE & de grandes barques , qui rendent le commerce très-floriflant. À a vérité, 
ne il necroit dans le pays ni vin, n1 bled ; ce qui ne vient point de la rareté 
Tonquin. des pluies, puifque l'un & l'autre demande plutôt de l'humidité que de la 
BARON. fecherefle ; mais ce qu'il faut attribuer uniquement à l'indifference des Ha- 
168$.  bitans , qui ne les cultivent point , parce qu'ils en ignorent l’ucilité. Leur 
int principale nourriture eff le riz, dont toutes les parties du pays produifent 
sonnuSse une quantité fuffante. On y diftille, du riz , une liqueur nommée Arrack , 

ui ne le cede gueres à leau-de-vie (36). 
Les charrues du Tonquin, & la maniere de s'en fervir ; different de cel- 
les des Chinois. 
Tous les fruits ne font pas inférieurs ici, dans leur efpece ;, à ceux des 
autres pays de l'Orient ; mais les Orangers font infiniment meilleurs. Les 
Cocos outre leurs ufages ordinaires , fourniflent une huile excellente pour 
les lampes. Les Guaves, les Papays & les Bancous y eroiflent en abondance. 
Le Betel & l’Arreka font les delices des Habitans , comme dans toutes les autres 
parties de l'Inde. Ils ont une Figue qui reffemble peu à celle de l'Europe, & 
qui approche de la carotte pour le goût, mais infiniment plus agréable. 
_elechea où On trouve ici en abondance le Lechea , que les Habitans nomment Beyay. 
Po Il ne meurit à la vérité qu'entre les vingt & trente degrés de latitude du 
Nerd. L'arbre qui le porte eft fort grand, & fes feuilles ont quelque ref- 
femblance avec celles du laurier. Le Fa croit en grappes fur les branches, 
& chaque grain prend la forme d'un cœur, de la grofieur d'un petit œuf de 

Dans fa maturité , il eft d’un rouge cramoifi. Sa coque eft mince , mais 

cilement. La vûe & le goût font également flarés 
par l'excellence & la beauté de ce fruit : mais il ne dure pas plus de quarante 
jours dans fa faifon, qui eft le mois d'Avril. Vers ce tems, les Officiers du 
Roi metent leur fceau fur les arbres qui promettent le meilleur Bejay , fans 
examiner à qui ils appartiennent; & les Propriéraires font obligés , non-feu- 
lement de n’y pas toucher , mais encore de veiller à la confervation des 
fruits qui font réfervés pour la Cour. | 

[es Ne Le Jean ou les œufs de Dragon, qui porte à la Chine le nom de Lunlung, 

": EU &ft ici forr commun. Son arbre eff grand ; le fruit eft rond, & d’un goût 
délicieux. Sa groffeur eft celle d’une petite prune; fa couleur une olive pale , 
‘qui approche d'une feuille flétrie. Mais comme il eft fort chaud , fon agré- 
ment n'empèche pas qu'il ne pañle pour mal fain. Sa faifon eft le mois de 
Mai, & dure jufquau mois de Juillet. 

te ft L’Anana croit itis mais on n'y trouve pas le Durion , qui demande un 

ges climat plus chaud. On voit plufieurs fortes de prunes. Le Myre, que l’Au- 
teur croit le plus gros fruit du monde, & que la nature injurieufe “dit 1ls 
fait fortir du tronc de fon arbre , parce que les branches ne feroient pas ca- 
pables de le porter, eft plus gros encore au Tonquin que dans les autres 
PAYS » où il poite le nom de Jaca. On en diftingue plufieurs fortes , dont 
les plus fecs, c'eft-à-dire , ceux qui ne s'artachent point aux doigts ni aux le- 


vies, pallent pour les meilleurs (37). 


Fruits du Tone 
quin. 


poule. 
rude, quoiqu'elle s'ouvre fa 


nir qu'on ne parle ici que des propriétés ou 
cellences du Tonquin. Le refte eft ren- 
l'Hiftoire naturelle générale des Indes. 

Les 


(36) Pages 4 fuivantes. 
(37) Voyez l'Hiftoire naturelle de Ceylan des ex 
& de Java au Tome VII. On doit fe fouve- voyé à 


DRE S VV O!V:A:G E SLT ve TI. 121 

Les Tonquiniens font autant d’eftime que les Chinois de ces perits nids nee nee 
d'oifeaux, qui fervent, non-feulément à la bonne chere , avec differentes pré- Det 
parations qu'on leur donne en qualité d'alimens, mais qui ont la vertu de Ttonquin. 
fortifier l’eftomac, & celle même d’exciter les deux fexes à la propagation. Baron. 
Tavernier dir qu'il ne s'en trouve que dans les quatre lfles de la Cochin- 1685. 
chine. C’eft une erreur grofliere (38). L’Auteur ne connoit pas ces Ifles , ne oi 
& foutient d'ailleurs qu'il n'y a point de ces nids dans la Cochinchine. Il nids d'oifeaux 
ajoute que les oifeaux qui les fent, ne font pas fi gros que l'hirondelle. Ta- RARE Le 
vernier n’eft pas plus heureux dans fa Carte , loriqu'il ÿ place cinq autres 
Iles, où il prérend quelle nombre des Tortues eft infini. D'ailleurs sil ne 
fe trompe pas moins, dans le récit qu'il fait du goût des Tonquiniens pour 
certe nourriture. Ces Peuples, dit-il, ne croyent pas avoir bien traité leurs 
amis dans un feftin, s'ils ne leur préfentent point une Tortue. Il raconte que 
les Tortues font l’objet d’un grand Commerce , & que la pêche de ces ani- 
maux a fait naître une guerre dans le Pays. Autant de fonges fi peu vraifem- 
blables , que pendant une grande famine qui défola le Tonquin , on y ap- 
porta des Tortues , auxquelles le Feu même ne voulut pas toucher (39). 


Les Vers à foye font une des fichefles du Tonquin , & s'y élevent avec au- Soie fre come 
mune au Tom- 
quine 


tant d'habileté qu'à la Chine. Aufli les pauvres font-ils vètus d’étoffles de 
foye comme les riches ; & les plus belles n’y font prefque pas plus cheres que 
les étoffes de cotton. ï 

Quoique les Tonquiniens ne s’attachent point à la culture des fleurs , ils Fleurs du payes 
en ont de plufieurs fortes ; telles qu'une fleur de belle rofe , d’un blanc mê- 
lé de pourpre ; & une autre, qui eft rouge & jaune, & qui croit fur un at- 
bufte fans épines , mais qui n’a point d’odeur. Les fleurs, nommées Bague , 
que Tavernier loue , paroïffent d’une odeur infupportable à l’Auteur. Il re- 
leve au contraire celle d’une efpece de câpre, dont le parfum dure quinze  cipre d'une 
jours après qu’elle eft cueillie, & furpaffe , à fon gré , celui de toutes les fleurs excellente odeur. 
qu'il connoit. Les Dames de la Cour employent cette câpre dans leur 
parure. (40). 

Le Lis croît ici, comme dans les autres Pays de l'Inde ; blanc, aflez fem- 
blable à celui de l'Europe , mais la fleur beaucoup plus petite, quoique la 
tige foit aflez haute. Le Jaffemin , qu'on appelle de Perte , y ef auñii fort 
commun. 

Les cannes de fucre croiffent en abondance au Tonquin , mais les Habi- cannes de fu. 
tans entendent mal à rafiner le fucre. Cependant ils en ufent à leur maniere. «re. 
Tavernier dit fauflement qu'ils en mangent après leurs repas , pour faciliter {a 
digeftion (41). 

Le Pays produit toutes fortes de volailles , telles que des Poules, des Oyes, Animaux 
des Canards , &c. On y trouve en abondance des Vaches, des Pourceaux , & 
les autres efpeces d'animaux domeftiques. Les Chevaux y font petits ; mais 
vifs & robuites, On en tireroit de grands fervices, fi les Habitans ne voya- 
geolent par eau plus volontiers que par terre, 

On voit, dans le Pays, des Tygres & des Cerfs ; mais en petit nombre. 


(38) Ibidem. page 5, (40) Ibid. 
(39) Ibidem. ÿ (41) Page 6, 
Tome IX, @ 


122 HOT S'T'O'T RE RG E'NFERR APENE 


se Les Singes y font fort communs. Il s’y trouve aufi beaucoup d'Eléphans ; 
ie mais on ne les employe qu'à la guerre. Tavernier leur attribue mal-à-propos 
Toneuix. plus de groffeur & de legereré que dans d’autres lieux. 
BarOn. Le Pays a beaucoup de chats , mais peu difpofés par la nature à prendre des. 
168$.  fouris. Ce font les chiens qui exercent ici cette guerre, & qui n’ont prefque 
point d'autre emploi. Tavernier fait une longue hiftoire des fouris extraor- 
dinaires du Tonquin , & du goût que les Habitans ont pour leur chair. L’Au- 
teur protefte qu'il n’en a jamais vi manger. Il fait, dit-il, que les Portugais 
en mangent par remede , pour diverfes maladies (42). 

Les oifeaux de terre ne font pas en grande abondance au Tonquin ; mais. 
on yvoit beaucoup d’oifeaux de mer. 

Vers les côtes de la mer & dans les villes, on eft fort incommodé des 
Mofquites. La Campagne en eft moins remplie , du moins pendant les vents. 
du Nord, qui chaflent ces fâcheux infectes. 

Ce que Tavernier raconte des fourmies blanches eft vrai , mais ne regar- 
de pas plus le Tonquin que d’autres Pays des Indes, & fur-tout le Royaume. 
de Siam , où l’on a peine à s’en garantir jufques dans les Maifons. 

On conferve ici des œufs de poule & de canne, par une préparation qui. 
les rend propres à l’aflaifonnement des autres mets. Mais Tavernier fe crom- 
pe lorfqu'il en fait une nourriture commune du Pays (43). 


CON ND Gé 
Commerce & Monnote. 


one T° principale richeffe du Pays, & la feule même qui ferve au Comimer- 
tique, Ace étranger , eft la foie crue & travaillée. Les Portugais & les Caftillans. 
-enlevoient autrefois toute la foie crue. Aujourd’hui , elle pañle entre les 
mains des Hollandois & des Chinois , qui en portent beaucoup au Japon. La 
“plus grande partie de la foie travaillée, c'eft-à-dire, en fil, eft achetée par 
les Anglois & les Hollandois (44). 1 
Pie vient l'or. [Les Tonquiniens n’ont pas d'autre or que celui qui leur vient de la Chi- 
pays, ne. Leur argent vient des Anglois, des Hollandoiïs , & des Chinois qui font 
‘le Commerce du Japon. Ils ont des mines de fer & de plomb , qui leur en. 
fourniflent autant qu'ils en ont befoin pour leurs ufages. 

Leur Commerce domeftique confifte dans le riz , le poiffon falé & d’au- 
tres alimens , & dans la foie crue & travaillée qu'ils réfervenc pour leurs ha-- 
bits & leurs meubles. Ils font quelque trafic avecles Chinois ; mais fans en 
tirer beaucoup de profit , parce qu'ils font obligés de faire des préfens con- 
fidérables aux Mandarins qui commandent fur les frontieres. Les Chinois. 
‘mêmes ne font pas exempts de ces concuffions. C’eft une maxime politique , 
dans toutes ces Cours, k ne pas fouffrir que les Sujets deviennent trop ri- 

‘ches, de peur que l'ambition & l'orgueil ne leur faflent perdre le goût de la 
foumiflion ; & les Souverains ferment l'œil , par cette raïfon , fur les injufu- 
ces de leurs Officiers (45). 


(42) Page 5. (43) Ibidem. (44) Page: 6, (45) lbidems 


DÉS VON AIG ES AL rev. IT 123. 
En un mot, le Commerce eft fi peu floriffant dans le Royaume du Ton- 
quin, que fi les Habitans achetent quelque chofe des Etrangers : c'eft tou- 
jours en leur demandant trois ou quatre mois de crédit; & par conféquent 
avec quelque rifque, pour l'Etranger , dé perdre fa marchandife ; ou d'avoir 
beaucoup de peine à fe faire payer. L’Auteur reconnoit, au defavantage de 
fa Nation, qu'il n’y a point un feul Marchand Tonquinien , qui ait le pou- 
voir ou le courage d'employer tout d’un coup deux mille écus en marchandi- 
fes. Cependant il ajoute qu'on ne fauroit leur reprocher d'être aufli trom- 
peurs que les Chinois ; ce qui vient peut-être, dit-1l avec la même fincé- 
rité, de ce qu'ils ont moins d’efprit & de finefle. 11 remarque cette différen- 
ce entre les deux Nations : Un Tonquinien demande fans cefle , & tourmen- 
te les Etrangers pour obtenir d’eux quelque prefent ; au lieu que le Chinois, 
cruel & fanguinaire , les tue perfidement ou les jette dans la mer pour le 
moindre intérêt (46). 
Une autre raifon qui s’oppofe au Commerce du Tonquin, c’eft que la 
plus grande partie de l'argent qui entre dans le Pays pale à la Chine, pour 
être échangé contre de la monnoie de cuivre, qui monte & qui baiïfle au 
gré de la Cour. D'ailleurs la marque de cette monnoie saltérant bientôt, 
elle cefle alors d’être courante ; ce qui caufe une perte confidérable aux Mar- 
chands ; & d'autant plus de préjudice au bien be , que le Pays n’a pas de 
monnoie de cuivre au coin du Prince , dans laquelle on puiffe convertir l’au- 
tre , à mefure qu'elle s’altere. L’Auteur gémit d’une fi mauvaife politique. 
Quoique le Gouvernement faffe fi peu de cas du Commerce étranger , il 
ne laiffe pas d'en tirer de groffes fommes , par les droits & les taxes qu'il im- 
pofe. On a remarqué que la feule Douanne de l’Ifle Twon-bene lui rapporte 
un million de Rifdales. Mais il en refte peu dans le Trefor royal, parce que 
l'entretien continuel d’une nombreufe armée , & d’autres foins , que l’Auteur 


traite d'inutiles , entrainent beaucoup de dépenfe. Enfin, dit-il, c’eft une 
extrème pitié que tant de commodités , qui pourroient enrichir le Royaume 


& rendre fon Commerce florifflant , ayent toujours été néoligées. Si l’on con- 
fidere qu'il eft bordé par deux des plus riches Provinces de la Chine , on Ju- 
gera qu'il feroit facile d'y faire pafler une partie des productions de ce vafte 
Empire. Il ne feroit pas moins aifé d’y attirer les Marchandifes de l’Europe & 
des Indes ; & la liberté qu’on pourroit accorder aux Etrangers de porter leur 
Commerce dans l’intérieur du Pays , tourneroit également à l’avantage du Roi 
& des Habitans. Maïs la crainte de quelque invalion , qui n’eft gueres à re- 
douter , éloigne la Cour de routes les communications qui pourroient faire 
pénétrer fes frontieres (47). 


(46) Ibid, Page 7. (47) Ibid, Page 7, 


Ta 


Q 1j 


Descri?rioN 
DU 
Tonquin. 
BARON. 
1685. 

Raïfons qui 
rendent le Ccm- 
merce peu confie 
dérable, 


Différenec en 
tre- les Chinois 
& les Tonqui- 
nienss 


Moünoie du 
Tonquin, 


Réflexions de 
lPAuteur fur la 
mauvaife politi- 
que du Tonquiñe 


» 


124 H LS'T'OLRE GENERALE 


FO "TV: A; C'AE 
D E Ci To AN IC LAON ANR D 
A Sr 4 me (2487. 


rross E plufeurs Relations du même voyage, qui doivent trouver place ici 
Où fucceflivement , celle du Pere Tachard eft en pofleflion du premier rang 
dans l’eftime du Public, par les favantes obfervations dont elle eft remplie ; 
comme celle de Choify s'eft fair eftimer par fon agrément, & les autres par 
le mérite qui leur eft propre. Il eft vrai , en général , qu’on a peu de voya- 
ges aufli curieux, & qu'on n’en a peut-être pas de plus exa@s, que ceux qui 
fe firene à Siam en 168$ : & laraifon en paroîtra fenfible, fi l’on confidere 
que leurs differens Auteurs écrivant dans le mème tems & fur les mêmes fu- 
jets ,fe font fervis entr'eux de Cenfeurs & de guides. 
ue & Depuis l'établifiement d'une Académie des Sciences à Paris, cette illuftre 
Vous  % Compagnie n'avoir rien imaginé de plus convenable aux vües de fa fonda- 
tion , que d'employer fous la proteétion du Roï, plufieurs de fes membres 
à faire des obfervations dans les pays étrangers, pour fe mettre en état de 
corriger les Cartes Géographiques, de faciliter la navigation, & de perfec- 
tionner l’Aftronomie. Elle avoit envoyé les uns en Dannemark, d’autres en 
Angleterre , d’autres jufqu’en Afrique & aux Ifles de l'Amérique ; tandis que 
ceux qui demeuroient à l'Obfervatoire de Paris travailloient de concert avec 
eux par des correfpondances établies. On cherchoit l’occafion d'en faire pañler 
quelques-uns aux Indes Orientales , & l’arrivée d’un Mifionnaire Jefuite (49), 
qui revenoit de la Chine , fit naître les mêmes idées pour ce orand Empire. 
Un heureux incident en avança beaucoup l'exécution. A Îa fin de l’année 
1682 , on vitarriver en France deux Mandarins Siamois , avec un Prêtre des 
Millions étrangeres , nommée /e Wacher. Ils venoient de la part des Miniftres 
du Roi de Siam , pour apprendre des nouvelles d’un Ambaffadeur que le Roi 
leur Maître avoit envoyé à la Cour de France avec des préfens magnif- 
ques, fur un Vaifleau de la Compagnie des Indes, qu’on croyoit perdu par 
le naufrage. Ces avances d'amitié, de la part d’un Prince Indien , exciterent 
Louis XIV à profiter d’une fi favorable ouverture pour le progrès des Scien- l 
ces & pour la propagation du Chriftianifme. M. de Louvois demanda aux fl 
Jefuites , par fes ordres, fix Mathématiciens de leur Compagnie squi furent L 
reçus, pat un privilege particulier , dans celle des Sciences. On leur hi 
fournit des mémoires touchant les remarques qu'ils devoient faire aux 


à 


(48) On fe fert ici de l'Edition d'Amfter- (49) Le Pere Couplet, parti de Macao le 
dam , qui contient les deux Voyages de Ta- $ Décembre 1681, fur un Vaifleau Hollan- 
chard , en 2 Volumes #7 12, avec des figu- dois, & arrivé en Hollande au mois d'Oûto- | 


xes, chez (Pierre Mortier, en 1688. bre 1682. 


DES) VO Y À GHISU LA. II. 124 


Indes, des Cartes Marines de la Bibliotheque du Roi, qui avoient fervi à 
d’autres voyages , & routes fortes d’inftrumens mathématiques. Leurs penfions 
furent reglces, & leurs Lettres Patentes expédiées pour la qualité de Ma- 
thématiciens du Roi dans les Indes. Ils devoient partir avec le Chevalier de 
Chaumont, nommé par le Roi à l’Ambaffade de Siam. 

L’empreffement de leur zele ayant répondu à Fimportance de leur defti- 
nation , ils fe rendirent à Breft où devoit fe faire l’'embarquement. Ces fix 
Mathématiciens Jefuites , dont le nom eft devenu célebre par les fervices 
qu'ils ont rendus aux fciences & à la Religion , étoient le Pere de Fonre- 
nay ,revètu de la qualité de Supérieur ,les Peres Gerbillon , le Comte , Bou- 
vet ; Vifdelou & Tachard , Auteur de cette Relation. Entre les perfonnes dif- 
tinguées qui devoient compofer le cortege de lAmbaffadeur , on comptoit 
l'Abbé de Choify , fort connu par fa naïffance & fon mérite , qui devoit de- 
meurer en qualité d’Ambafladeur ordinaire auprès du Roi de Siam , du moins 
jufqu’à fon baptème , fi ce Prince remplifloit lefperance qu'on avoit de fa 
Converfion ; M. de Vaudricour , Capitaine commandant du Vaifleau, un 
des plus anciens & des plus habiles Officiers de la Marine de France ; M. 
de Coriton , Capitaine en fecond ; MM. de Forbin & de Cibois , Lieute- 
nans ; M. de Chamoreau , Enfeigne , les deux Mandarins Siamois; M. Va- 
chet qui les avoit amenés en France, & douze jeunes Gentilshommes, dont 
la plus grande partie s’embarqua dans la Fregate la Maligne , commandée pat 
M. de Joyeux Lieutenant du Port de Bref, qui avoit déja fait plufeurs voya- 
ges dans les Indes. Cette Fregatte , de 30 pieces de canon (50), avoit été 
jugée néceflaire pour le tranfport des préfens , des équipages de l’Ambañadeur , 
des vivres & d’une grande quantité de ballots , remplis de toutes fortes de 
curiofités que le Roi de Siam faifoit venir de France & d'Angleterre. Le 
Navire nommé l'Oifeau , étoit un Vaiffleau de Roi de quarante pieces {$r). 

On mit à la voile le 3 de Mars 168$, avec un vent fi favorable, quoi- 
que la faifon füt un peu avancée pour la Mer , que l'Abbé de Choïfy , dans 
{on ftyle badin , remercie les vents alifés de l'être venus chercher jufqu’à 
Breft. L’Auteur ne s’en loue pas moins ; mais d’un ton plus grave: » Depuis 
# Ja fortie du Goulet , qu'on trouve en fortant de Breft, nous eumes , dit-il, 
» jufqu'à cinq ou fix degrés en de-çà de la ligne , le plus beau tems & le 
» vent le plus favorable : la Providence divine ‘prenant comme plaifir à fa- 
» vorifer une navigation entreprife pour l'honneur de la Religion , dens 
» un tems où les plus expérimentés Ofhciers dela Marine jugeoient que nous 
» avions manqué de trois femaines entieres la faifon propre au départ. Âvee 
» une feule voile & vent arriere , nous faifions plus de foixante lieues en 
# vingt-quatre heures (52). 

On fe trouva, dès le 11, à la vûe de l’Ifle de Madere. C'’eft à peu près 
dans ces parages qu'on rencontra les vents alifés , fi defirés des Matelots , 
parce qu'ils fouflent toujours du même côté entre le Nord & l'E. Ils leur 
épargnent la fatigue de travailler beaucoup à la manœuvre. D'ailleurs, com 


{so) L’Abbé de Choify ne lui en donne (51) Relation de Tachard depuis la page 
que vingt-quatre , & quarante-fix à l'oifeau, 1, jufqu’à la p. 19. “AA 
P. 2, (52) lééd. p. 10. 

Q 1ij 


TACHARD. 


_Introduétions 


126 HASTOIRE GENERALE 


roi ils font temperés, ils moderent les chaleurs de la Zone, qui feroient in- 
1685. fupportables. fans ce fecours. La mer dévenant belle , & le vent fable & re- 
glé, on porte beaucoup de voiles , &. l’on fait ordinairement 40 ou so lieues 
d'un midi à l’autre, fans prefque fentir l'agitation du vaiffèau ni le mouve- 
ment de la mer (53). 

nu 4 . A mefure qu'on approchoit de la ligne, les Mathématiciens Jefuires pre- 
" noient plaifir à remarquer combien les étoiles du Pole arétique s’abbaifloienr 8e 
combiencelles du Pole antarétique s’élevoient au-deflus de leurstètes. De toutes 
les nouvelles étoiles, qu'ils découvrirent du côté du Sud, celles qui les frap- 
poient d’abord le plus furent les éoiles de la Croifade , ainfi nommées , par- 
ce que les quatre principales font difpofées en forme de croix. La plus gran- 
de eft à vingi-fept degrés du Pole; c’eft fur elle que les Pilotes fe reglent & 
prennent quelquefois la hauteur. Comme on avançoit fans cefle de ce côté- 
là, & qu'on découvroit chaque jour de nouvelles étoiles , les Jefuites eurent 
le loifir de les confiderer , & de comparer cette nouvelle région du Ciel avec 
Défauts de la la Carte aftronomique du Pere Parce ; mais l’Auteur avoue de bonne foi 
FES Fe qu'ils n’y trouverent pas beaucoup de conformité. Certe Carte, dit-il, a be- 
di foin d’être reformée ; & l’on pourroit commencer par la Croifade, dont les 
bras font plus inégaux dans le Ciel que fur le papier. On y a marqué le 
Loup & le Centaure avec fi peu de fidélité, qu'on a peine à les reconnoître 
dans le Ciel, dont elles rendent néanmoins la partie qu’elles occupent ex- 
trèmement brillante, à caufe du grand nombre d’éroiles qui les compofent 
& qui femblent ne faire qu’une feule conftellation. Mais, fur la Carte, les 
deux Conftellations ne peuvent pafler au plus que pour mediocres. Les étoi- 
les du triangle auftrale paroiffent à la vérité marquées au Ciel dans la même 
fituation qu'elles ont entrelles; mais elles paroïflent mal placées , par rapport 
aux autres conftellations. Les étoiles du Taureau ne font pas à beaucoup près 
fi belles qu’elles paroïflent fur la Carte, quoique la difpofition foit prefque 
la mème. La Grue eft, au jugement de Tachard, la plus exactement mar- 
quée qui foit de ce côté-là. Il ne faut que la voir un moment fur la 
Carte , pour la trouver aufli-tôt dans le Ciel. L'abeille , l'apode ou l’oifeau 
de Paradis, & le Cameleon, quoique petites, font aflez bien marquées. Il y 
auroit aufli quelque chofe à réformer dans la figure & dans la fituation des 
nuages ; & des autres conftellations méridionaies , où l’on pourroit encore 

trouver d’autres défauts par le moyen des inftrumens (54). 

L’Auteur ajoute que s'il eut le plaifir de remarquer les fautes d'autrui, il 
eut aufli le chagrin de n'y pouvoir remédier. L'agitation du Vaifleau ne per- 
mit pointaux Mathémariciens de fe fervir de leurs inftrumens ; pour réformer 
la Carte du Pere Pardies, Mais ils ne laiferent pas d’en tirer une nouvelle, 
à l'œil feulement , qui eft moins défectueufe que la premiere , fans avoir néan- 
moins cette juftefle qu'on defire dans certe forte d'ouvrages , où l'on ne peut 
réuilir fans le fecours des inftrumens (55). 

Variété du paf : La pêche amufa beaucoup les François. Ils ne commencerent à trouver 
fage deliignée Leaucoup de poiflons qu'à cinq ou fix degrés au deçà de la ligne. Mais les 
remarques de l’Auteur n’ajoutent rien fur cet article à ce qu'on à déja I 


{s3) Ibid, -p. 24: (54) Ibid. pages 25 & fuivantes. (55) Page 27e 


D'E S IVPOMVMAIGIE ST 59. TT 7 


dans differentes Relations. Il s’applaudit de n'avoir point éprouvé, au pañlage 
de la ligne, toutes les incommodités dont il avoit été menacé par d’autres 
Voyageurs ; faveur du Ciel d'autant plus finguliere, qu'un Navire Hollan- 
dois, parti d'Europe deux mois avant les deux Vaifleaux François , efluya 
les plus affreufes diforaces dans les mêmes climats & perdit les trois quaïts 
de fon équipage. Il ne mourut qu'un homme fur lOifeau & fur la Mali- 
gne , dans toute la traverfée de Breft au Cap de Bonne - Efperance ; & les 
chaleurs de la Zone torride ne parurent gueres plus grandes à l’Auteur , que 
celles de France au fort de l'Eté (56). 

Mais les Jefuites obferverent plufieurs Phénomenes ; qui , fans être parti- 
culiers à leur navigation, méritent d’être repréfentés avec les remarques de 
fix habiles Mathématiciens (57). 

Le 12 de Mars, ils découvrirent, au milieu du jour , un de ces jeux de 
a nature , que leur figure à fait nommer Oei/ de Bœnf ou Oeil de Bouc. On 
les regarde ordinairement , comme un préfage afluré de quelque orage. C’elt 
un gros nuage rond , oppofé au foleil , & éloigné d'environ quatre-vingt ou 
quatre - vingt-dix degrés de cet aftre, fur lequel fe peignent les mêmes 
couleurs que celles de larc-en-ciel , mais fort vives. Peut-être n’ont-elles ce 
grand éclat que parce que l'œil de bœuf eft environné de nuées épaules & 
obfcures. Mais Auteur accufe de faufleté tous les pronoftics qu’on en tire. Il 
en vit deux, après lefquels le tems fut beau & ferein pendant plufieurs 
jours. 

Il peint foigneufement cette autre efpece de Phenomene , que les Marini- 

-cos appellent Trompes , Pompes ou Dragons d’eau , & qu'il eut l’occafion 
d’obferver entre la ligne & le Tropique du Capricorne. Ce font comme de 
longs Tubes , ou de longs Cylindres , formés de vapeurs épaifles , qui tou- 
chent les nues d’une de leurs extrémités, & de l’autre la mer , qui paroït 
bouillonner à l'entour. On voit d’abord un gros nuage noir , dont il fe fé- 
‘pare une partie ; & comme c’eft un vent impérueux qui pouffe cette portion 
détachée , elle change infenfiblement de figure & prend celle d’une longue 
colomne , qui defcend jufques fur la furface de la Mer ; demeurant d'autant 
-plus en lair que la violence du vent l’y retient , ou que les parties inférieures: 
foutiennent celles qui font defflus. Aufli lorfqu’on vient à couper ee long, 
Tube d’eau par les vergues & les mâts du ei » qu'on ne peut quelque- 
‘fois empêcher d’entrer dedans, ou à interrompre le mouvement du vent, en 
rarefant l'air voifin par des décharges redoublées d'artillerie , l'eau n'étant 
plus foutenue tombe en très-grande abondance , & rout le dragon fe diflipe 
aufli-tôt. Cette rencontre eft fort dangereufe , non-feulement à caufe de l’eau: 
qui tombe dans le Navire , mais encore , par la violence fubite & la pefan- 
teur extraordinaire du tourbillon qui l'emporte , & qui eft capable de dé- 
mater ou de faire périr les plus grands Vaiffeaux. Quoique de loin ces dra-. 
gons d’eau ne paroïflent pas avoir plus de fix ou fept pieds de diametre . 
ils ont beaucoup plus d'étendue. L’Aureur en vit deux ou trois à la portée: 
du piftolet , auxquels il trouva plus de cent pieds de circonférence (58). 


(56) Page 35. phens , autre Miffionnaire Féfuites 
(57) Voyez la Relation du Pere’ Ste- (58) idem. p. 38. 


T'ACHARD, 


168$: 


Obfervations 
de plufieurs {he 
nomenes. 

Oeil de Bœuf. 


TacHaRp. 
168$. 

._ fSiphons de 

imer. 


Yris de lune. 


Feux marins 
&£ leur nature- 


108 HI ST O LIRE AGEN ER AE 


Il remarqua d’autres Phenomenes qu’on nomme Siphons , à caufe de leur 
figure longue , affez femblable à celle de certaines pompes. On les voit pa- 
roître au lever & au coucher du foleil, vers l'endroit où cet aftre eft alors. 
Ce font des nuages longs & épais, environnés d’autres nuages, clairs & 
tranfparens, Ils ne tombent point. Ils fe confondent enfin tous enfembie & 
fe difipent par degrés ; au lieu que les dragons font pouffés avec impétuofi- 
té , durent long-tems , & font toujours accompagnés de pluie & de tour. 
billons , qui font bouillanner la mer & la couvrent d’écume. 

Les Iris de lune ont, dans ces lieux, des couleurs bien plus vives qu’en 
France : mais le foleil en forme de merveilleux fur les gouttes d’eau de mer , 
que le vent cmpore comme une pluie fort menue , ou comme une fine pouf 
fiere, lorfque deux vagues fe brifent en fe choquant. Si lon regarde ces 
lris d’un lieu élevé , ils paroiffent renverfés. Il arrive quelquefois qu'un nua- 
ge paffant par-deffus & venant à fe réfoudre en pluie , 1l fe forme un fecond 
Iris, dont les jambes paroiflent continuées avec celles de lIris renverfé , & 
compofent ainfi un cercle d’Iris prefqu'entier (59). 

La mer a fes Phenomenes aufli-bien que l'air. Il y paroit fouvent des feux, 
fur-rout entre les tropiques. Sans parler du fpeétacle commun de ces petites 
langues de feu , qui s’attachent aux mâts & aux vergues, à la fin des tem- 

êtes , & que les Portugais nomment feu Saint-Telme , & non Suaint-Helme , 
le Mathématiciens virent plufieurs fois, pendant la nuit, la mer toute cou- 
verte d’étincelles , lorfqw'elle étoit un peu groffe & que les vagues fe bri- 
foient, On remarquoit aufli une grande lueur à l'arriere du Navire, particu- 
liérement lorfque le Vaiffeau alloit vite. Sa trace paroïfloit un fleuve de lu- 
miere ; & fi l’on jettoit quelque chofe dans la mer , l’eau devenoit toute bril- 
Jante. L’Auteur trouve la caufe de cette lueur dans la nature même de l’eau 
de mer , qui étant remplie de fel , de nître, & fur-tout de cette matiere dont 
les Chimiftes font la principale partie de leurs Phofphores , toujours prête à 
s’enflammer lorfqu’elle eft agitée , doit aufli par la même raifon devenir bril- 
lante & lumineufe. Il faut fi peu de mouvement à l’eau marine , pour en 
faire fortir du feu, qu'en maniant une ligne qu’on y a trempée , il en fort 
une infinité d’étincelles , femblables à la lueur des vers luifans , c’eft-à-dire , 
vive & bleuâtre (60). 

Ce n’eft pas feulement dans l'agitation de la Mer qu'on y voit des bril- 
lans. Le calme même les offie vers la Ligne , après le coucher du Soleil. On 
les prendroit pour une infinité de petits éclairs , aflez foibles, qui fortent 
de l’eau, & qui difparoiflent aufli-tôt. Les fix Mathématiciens n'en purent 
attribuer la caufe qu'à la chaleur du Soleil, qui a rempli & comme im- 
pregné la Mer , pendant le jour , d’une infinité d’efprits ignés & lumineux. 
Ces efprits fe réuniffant le foir fortent d’un état violent & s’échappent à la 
faveur de la nuit (61). 

Outre ces brillans paflagers, ils en virent d’autres pendant les calmes, qui 

aroiflent moins faciles à expliquer. On peut les nommer permanens , parce- 
qu'ils ne fe diffipent pas comme les premiers. On en diftingue de différen< 


(59) Page 39. Tachard affocie toujours (60) Page 40: 
fes Compagnons à fes remarques. ; (61) Ibidemse 
£cs 


DES: V'OPY :A:G E SrEir-v: IE 129 


tes grandeurs & de diverfes figures; de ronds , d’ovales de plus d'un pied 
& demi de diametre, qui pafloient le long du Navire , & qu’on pouvoit con- 
duire de vûe à plus de deux cens pas. Quelques-uns les prirent fimplement 
pour de la glaife, ou pour quelque fubftance onétueufe , qui fe forme dans 
la mer par quelque caufe inconnue ; d’autres pour des poiffons endormis “ 
qui brillent naturellement. On crut même y reconnoître deux fois la figure 
du brochet (62). 

Les diverfes efpeces d'herbes & d’oifeaux qui commencerent à fe faire voir 
au trente-troifiéme degré de latitude auftrale, & au dix-neuviéme de longitu- 
de fuivant l’eftime des Pilotes , annoncerent aux Marelots le Cap de Bonne- 
Efperance , à la vüe duquel ils arriverent le 3 de Mai. Ils y mouillerent le 
lendemain , à cent cinquante pas du Fort. 

Il y avoit alors dans cette rade , quatre gros V aifleaux , arrivés de Hol- 
lande depuis un mois, qui portoient le Baron de Van Rheeden ,envoyéaux 
Indes par la Compagnie Hollandoife , avec le titre de Commiflaire général 
pour la vifite des piaces fortes » & le Baron de $. Martin, François de Na- 
tion, Major général de Baravia , Commandant en cette qualité toutes les 
Troupes de la République dans les Indes, avec d’autres Officiers de dif- 
ainchon. Après les explications ordinaires, qui fe firent avec beaucoup de 
politelle , on parla dufalut, & l'on convint que la Fortereffe rendroit coup 
pour coup , lorfque le Vaiffeau François l’auroit faluée ; mais cet article fut 
mal entendu. L’Ambafladeur de France ayant fait tirer fepr coups de canon, 
l'Anural Hollandois ne répondit que de cinq, & la Forterefle ne tira point. 
Sur d’autres explications, on arrêta , pour reparer cette faute , que le falut de 
PAmiral feroit compté pour rien. Ainfi la Fortereffe tira fept coups , F Ami- 
ral fept , & les autres Navires Hollandoïs cinq , pour faluer le Vaifleau du 
Roi ; qui rendit le falut , & qui fut remercié enfuite par le Fort & par la 
Flotte (63). : 

Les Mathématiciens Jefuites obtinrent de Vandeftel, Gouverneur du Cap, 
la liberté de faire porter leurs inftrumens à terre, & toutes les facilités qu'ils 
pouvoient efperer d’un homme civil , pour faire quelques obfervations dont 
Îes Hollandois devoient partager l'utilité : leurs Pilotes ne connoifloient en- 
core la longitude du Cap que par leur eftime ; moyen douteux , & qui les 


ATELIER 


TacHARD. 


168$. 


Arrivée au Cap 
de Bonne-Efpé 
rance. 


Mal - entendu 
pour le falut. 


Les Mathériaas 
ticiens font ieurr 
obfervations au 
Cap. © 


trompoit fouvent.:Tachard, choifi pour expliquer le fervice que les Jefuites | 


étoient capables de leur rendre, apprit au Gouverneur que par le moyen 
des inftrumens qu'ils avoient apportés & des nouvelles Tables de Caflini, 
fans avoir befoin des Eclipfes de Lune & de Soleil, ils pouvoient obferver 
par les Satellites de Jupiter, & fixer la longitude du Cap. Vandeftel , fen- 
fible à cette offre, non-feulement les combla de politefles , mais fit prépa- 
rer pour leur logement un pavillon dans le celebre Jardin de la Compa- 
gnie (64). 

Ils furent furpris de trouver , dans un climat brulant, un des plus beaux 
Jardins & des plus curieux qu'ils euffent jamais vus (65). » Sa fituarion-eft 


(62) Page 4r. | (65) On s’'ariête à cette defcription, par- 
(63) Page 49. ce qu'elle n’eft pas fi exacte dans la Relation 
(64) Page 52, de Kolben. 


Tome IX. R 


Defcription du 
fameux Jardin 
de la Compagnie 
Hollandoiïe, 


TACHARD. 
1605: 


Paviilon eedé 
aux Mathémati- 
€IeNS, 


Longitude du 
Cap déterminée. 


130 HISTIOIRÉ GENERALE 


» entre le bourg & la montagne de la Table , à côté du Fort , dont il n’eft 
» éloigné que d'environ deux cens pas. Il a mille quatre cens onze pas com- 
» muns de longueur , & deux cens trente-cinq pas de largeur, Sa beaute 
» ne confifte pas, comme en France, dans des compartimens & des par- 
» terres de fleurs, ni dans des eaux jailliffantes. Il pourroit en avoir , fi la 
» Compagnie de Hollande en vouloir faire la dépenfe ; car il eft arrofé par 
» un ruifleau d'eau vive , qui defcend de la montagne. Mais on y voit des 


. . (a) » 
» allées à perce de vüe , de citroniers , de grenadiers , d’orangers, plantésen 


» plein fol, à couvert du vent, par de hautes & épaules paliflades d’une 
» efpece de laurier , toujours verd, & femblable au Filaria , qui fe nomme 
» Spek. 1] eft partagé, par la difpofition des allées , en plufieurs quarrés mé- 
» diocres , dont les uns font pleins d’arbres fruitiers , les autres de racines , de 
» légumes, d’herbes & de fleurs. C’eft comme un Magazin de toutes fortes 
» de rafraichiffemens pour les Vaiffeaux de la Compagnie , qui vont aux 
» Indes, & qui ne manquent jamais de relâcher au Cap de Bonne-Efpérance. 
» À l'entrée du Jardin, on à bâti un grand corps de logis, où demeurent 
» les Efclaves de la Compagnie , au nombre de cinq cens , dont une partie 
» eft employée à cultiver le Jardin , & le refte à d’autres travaux (66). 

Vers le milieu de la muraille, du côté qui regarde la Forterefle , eft un 

petit Pavillon qui n’eft point habité. L'érage d’en-bas contient un veftibule 

ercé du côté du Jardin & du Fort, accompagné de deux fallons de chaque 
coté. Le deflus eft un grand cabinet , ouvert sa toutes parts , entre deux ter- 
rafles pavées de brique , & entourées de baluftrades , dont lune regarde le 
Septentrion & l’autre le Midi. Ce Pavillon convenoit parfaitement au-deflein 
des Mathématiciens. On y découvroit tout le Nord, dont la vüe leur éroit 
fur-tout néceflaire , parce que c’eft le midi pour le Pays du Cap. Vandeftel 
leur abandonna la difpoftion d’un lieu fi agréable & fi commode , qui a por- 
té depuis, parmi les Hollandois , le nom d'Obfervatoire (67). 

Le réfultat de leurs obfervations, pour la longitude , (en fuppofant celle 
de Paris, prife du prenuer Méridien qui pafle par l’Ifle de Fer, la plus oc- 
cidentale des Canaries, de vingt-deux degrés & demi, fuivant Caflini) , 
cit quarante degrés & demi pour celle du Cap, prife du même Méridien. 

Le quadran équinoxial fit trouver la variation de laimant , d'onze degrés 
& demi Nord-Ouelt. 

On confidéra diverfes Etoiles fixes , avec une lunette de 


pieds (*). 


douze 


(66) Page 52. 

(67) Page 55. 

&*) Le pied de Cruzero , marqué dans 
Bayer, eft une Etoile double, c’eft à dire, 
compolée de deux belles Etoiles, éloignées 
l'une de l’autre d'environ leur diametre feu- 
lement , à peu près comme la plus Septen- 
trionale des J#meaux ; fans parler d’une troi- 
fiéme , beaucoup plus petite, qu'on y voit 
encore, mais plus loin. 

Il y a plufeurs endroits, fous le Cru- 
zero , dans la voye lactée , qui paroiflent rem- 


plis d’une infinité d'Etoiles , avec la lunette, 

Les deux Nuages , qui font proche du 
Point Méridional, ne paroïfloient pas un 
amas d’Etoiles, comme Prafepe Cancri, ni 
même une lueur fombre ,-comme la zebulen- 
Je d'Andromede. On n'y voit prefque rien 
avec Jes grandes lunettes , quoique fans lu- 
nette on les voye blancs , particuliérement 
le grand nuage. 

Rien n'eft fi beau dans le Ciel que les Con- 
ftellations du Centaure & du Navire, Il n'y 
a pasde belles Etoiles proche du Pôle : 


DES, VOYAGES Lén ve IL ti 


Les remarques des Mathématiciens , fur le Cap &c fur fes Habitans , quoique 
dignes de leur efprit & de leurs lumieres , n’ajoutent rien à celles de Kol- 
ben , qui avec la même attention & l2 mème habileté, employa une partie 
de fa vie aux obfervarions qu'il a publiées (68). On remit à la voile le 7 de 
Juin, avec de gros vents d'Oueft & de Sud-Oueft , qui firent faire d’abord 
beaucoup de chemin. Enfuite l’efpérance de les trouver conftans ayant fait 
avancer les deux Vaiffeaux jufqu'au trente-feptiéme degré du Sud , on re- 
connut la vérité des avis du Baron Van-Rhecden , qui, fuivant la remarque des 
Pilotes Hollandois, avoit averti les Peres que depuis quatre ou cinq ans les 
faifons & les vents éroient extrèmement changes , & qu'il ne Falloit gueres 
fe fier aux expériences pañlées. On perdit les vents d'Oueft dans l’endroit 
mème où l’on efpéroit les trouver plus réguliers : d’où l’Auteur conclut que 
lorfqu'on les trouve dès la hauteur du Cap, 1l faut faire route fans élever 
davantage vers le Sud. Ainfi, par un excès de fidélité à fuivre les inftruc- 
tions qu'on avoit apportées de France, on fe jetta dans des difficultés qui 
rendirent la navigation très-dangereufe & très-pénible (69). 

Elles durerent jufqu'au s d'Août, qu'ayant découvert une grande Terre , 
& l'ayant reconnu pour V'ffle de Java, dont on fe croyoit fort cloigné , on 
remarqua que cette ffle eît beaucoup plus orientale, & plus proche de foi- 
xante lieues du Cap de Bonne-Efpérance, qu'elle n’eft marquée fur les Car- 
tes. On eut aufli l’occafñon de vérifier que l’Ifle Mony eft exaétement à dix 
degrés onze minutes de latitude méridionale , quoique fur les Cartes ordi- 
naires elle foit marquée au huitiéme (70). Dans une fi longue courfe , les 
Mathématiciens ne virent rien de plus remarquable que des Marfouins, dif- 
férens en groffeur , en figure & en couleur, de ceux qu'ils avoient vs juf- 
qu'alors. Ils font deux fois plus gros & plus blancs. Ils ont le mufle moins 
allongé & prefqu’arrondi. Comme 1ls font on plus beaux que les pre- 
miers, l'Auteur paroït perfuadé que ce font les poiflons auxquels les Anciens 
donnoient le nom de Dauphins (71). 


mais ily en a quantité de petites. Bayer & ceux 
qui en parlent en omettent plufeurs; & la 
plüpart de celles qu'ils mettent ne paroiïflent 
pas au Ciel dans la même fituation. Ibid. pa- 
ges 57, 58. 

“ On peut tirer, conclut Tachard , deux 
avantages de ces obfervations. Le premier 
eft la variation de l'Aiman, que nous trou- 
vames avec l'anneau aftronomique, d'onze de- 
grés & demi Nord-Oueft. Le fecond , la lon- 
‘gitude véritable du Cap, que nous réglàmes 
fur l'émerfion du premier Satellite de Jupiter , 
qui devant paroître à huit heures vingt-fix 
minutes fur l'horizon de Paris, & ayant été 
obfervée au Cap. à neuf heures trente-fepr 
minutes, quarante fecondes du {oir, donne 
unc heure douze minutes quarante fecondes 
de différence enrre les deux Méridiens des deux 
lieux. Convertiffez-les en degrés,vous en trou- 
yerez dix-huit, Par conféquent les Cartes font 


défe&tueufes , & marquent le Cap plus oriental 
de près de 3 deg. qu'il n'eft eneffer. (Ib. p. 64.) 
L'Auteur rend témoignage que l'Abbé de 


:Choify éroit prefent à cette opération. Cer 


Abbé le rapporte aufli dans fon Journal (T. 
I. p. 85). Il ajoute au récit de l'opération : 
» Cette feule obfervation paye tous les inf- 
trumens que le Roia fairfaire, Je n'y ai 
pas été tout-à-faic inutile, Pendant que le 
» Pere de Fontenay étoit à la lunette | & 
que les autres avoient foin des pendules, 
je dilois quelquefois, Une , deux , trois, 
quatre, pour marquer les fecondes, 
(68), Voyez le. Journal de Kolben, & fa 
Defcription, du Cap, au Tome IV de ce 
Recueil. 

(69) Pages 83 & fuivantes, 

(75) Pages 92, 93. À 

(71) Page 94. On eut beaucoup de peine à 
doubler fIfle du Prince, à l'entrée du décroige 


R y 


ro 
o 


22 


Éb] 


o 
o 


22 


T'ACHARD. 


168$. 

Difficultés de 
la route depuis 
le Cap jufqu'à 
l'Ifle de Java. 


Saifons & vents 
changés dans ces 
MTS e 


Erreurs des 
Cattes marines, 


CII RSS SERRES 
TACHARD. 
16385. 

On refufe des 
vivres aux Fran- 
çuis dans Ja Ra- 
dc de Bantam. 


Hs fe rendent 
à Batavia. 


Comment ils 
y font reçus. 


Hardieffe avec 
laquelle les Jé- 
fuites rendent vi- 
fic au Général, 


132 HIS. T ON RE : GENE RPANERE 

L'Ambafñfadeur François avoit compté de fe procurer des rafraïchiffemens 
dans la Rade de Bantam : mais les Hollandois , à demi Maîtres de cette 
ville , depuis qu’ils avoient prêté leurs forces au Jeune Roi pour faire la guer- 
re à fon Pere , furent allarmés de voir paroïître le Pavillon de France, & 
craignirent pour leur établiffement , qu'ils travailloient alors à confirmer. Le 
Gouverneur du Fort refufa aux François la liberté de defcendre ; & pour adou- 
cir néanmoins un refus dont 1l nofoit expliquer les raïfons, il les pria ci- 
vilement de fe rendre à Batavia, où les deux Vaiffleaux recevroient tous les 
fecours qu’ils pouvoient attendre de fa Nation. 

Le Chevalier de Fourbin fut envoyé au Général’ de Baravia , pour le com- 
plimenter de Ja part de l’Ambañfadeur , tandis que les deux Vaifleaux s'a- 
vancerent vers la Rade de cette Ville , avec d'autant plus de lenteur & d'em- 
barras , qu'au milieu d’une multitude d’Ifles, de roches , & de bancs, qu’on 
rencontre fur certe route , ils n’avoient aucun Pilote qui les connüt par ex- 
périence. [ls mouillerent, le 18 d’Août , dans la Rade de Batavia , au nulieu 
de dix-fept ou dix-huit gros Vaifleaux de la Compagnie Hollandoife. Le Gé- 
néral avoit accordé tout ce qu’on lui avoit fait demander, eelt-à-dire , la 
liberté de faire du bois & de l'eau, celle de prendre toutes fortes de ra- 
fraichiflemens & de mettre les malades à terre. Il séleva quelque difficulté 
fur le falut. Les François vouloient qu'après avoir falué la Forterefle , elle 
leur rendit coup pour coup; le Général répondoit qu'elle n’avoit jamais ren- 
du le falut, ni aux Anglois, ni aux Portugais , ni à aucune autre Nation, 
& qu'on s'étoit toujours contenté de faire refaluer par le Vaiffeau Amiral 
qui étoit dans la Rade. Mais on lui repréfenta qu'il y avoit de la différen- 
ce entre les Vaiffeaux du Roi & les autres ; & que f: la Forterefe n'avoit 
point encore rendu de falut , c’eft qu’elle n’avoit point encore vû de Vaif- 
feaux du Roi. Il convint de la juftice de cette raifon , avec de grandes. 
marques de refpe& pour le Roi ; & fes honnêtetés répondirent dans la fuire 
aux efpérances de l’Amibafladeur. Son nom étoit Campiche (72). 

Il avoit fait entendre au Chevalier de Fourbin que les Mathématiciens Jé- 
fuites ne recevroient point à Batavia le bon accueil qu'on leur avoir fait au 
Cap. Les Hollandois avoient aétuellement donné des Gardes à un Religieux 
du mème Ordre , arrivé depuis peu du Tonquin , pour avoir exercé trop. 
ouvertement fon miniftere. Cependant, loin d’être refroidis par cette nou- 
velle, le Pere Fontenay & l’Aureur defcendirent au rivage, avec la partici- 
pation de l’'Ambafladeur , & fe préfenterent , fur les dix heures du marin, 
à la porte de la ville , dans le deffein de rendre viäre au Général même. 
L'Ofcier de garde les mena chez le ‘Grand Tréforier , qui eft chargé, à Ba- 
tavia , du foin de prefenter les Etrangers. Cet Officier les reçut civilement. 
I leur offrit à dîner , pour attendre le foir , qui eft le rems de lAudience 
du Général. Mais ils lui demanderent sil ne leur étoit pas permis d'aller 
voir le Pere Æuciti, ce mème Jéfnire du Tonquin, que les Hollandoïis rete- 
noient comme prifonnier dans la Maifon du feu Général Spe/man. Le Grand 
Treforier leur laiffa cette liberté , & leur accorda même fon Canor pour les 
conduire (73). 


(72) Ibid, p. 13. (73) Page 114. 


DIE Su V O v'AG ES iv. IL ne 


? 

C'étoir une Maifon fitute hors de la ville , mais fi proche de la Citadelle , 
qu'elle n’en eft féparée que par la riviere. Elle avoit étebatie par le Géné- 
ral Spelman , pour y prendre le frais pendant les grandes chaleurs de l'Eté, 
qui eft prefque continuel à Batavia, & pour y traiter les Amballadeurs ou 
les Miniftres des Princes Etrangers. L’Auteur en fait la defcription. Elle con- 
fifte en deux grandes galeries, percées de tous côtés , qui forment une dou- 
ble equerre. La galerie du bout, qui croife {ur l'autre , eft extrèmement lar- 
ge. Des deux galeries , on pañle dans des falles, fuivies de plufieurs cabi- 
nets. Tout l'édifice eft environné de parterres & de jardins. À la droite eft 
une ménagerie , pleine de diverfes fortes d'animaux, de cerfs, de biches , de 
chevreuils, de gazelles, d’autruches , de cigognes , de canards & d’oyes , 
d’une efpece particuliere. On voit à gauche des Jardins & des Maifons de 
phaïfance , qui appartiennent aux perfonnes les plus qualifiées de la ville. Sur 
Je derriere , on trouve un petit Pavillon , compofé de trois Chambres bafes 
& d'une Cuifine, & féparé des galeries par une grance Cour , qui s'étend 
d’un côté vers les foflés du Fort, & de l’autre, jufqu'au bord de la Mer. 
Sous une des galeries , & au travers des parterres, pañle une petite riviere , 
qui fert à former des réfervoirs où l’on nourrit du poiflon. Les parterres 
font remplis de fleurs dans routes les faifons. Les arbres font des orangers , 
des citroniers & des grenadiers , en plein vent, qui ccmpofent de belles 
allées (74). 

Ce n’eft pas feulement en faveur du Pere Fuciti, & parce que ce beau 
lieu lui fervoit de prifon (75) que l’Auteur s’eft arrêté à le décrire. L'exemple 
du Baron Van Rheden, qui avoit comblé les Mathématiciens de pelitelfes 
au Cap de Bonne-Efperance , joint à la proteétion fpéciale du grand Roi, 

ar l'ordre duquel ils avoient entrepris leur voyage , difpofa fi heureufement 
e Gouverneur de Batavia > qu'aprés les avoir recus à PAudience avec une 
diftinétion extraordinaire, 1l leur accorda le pavillon du Général Spelinan , 
pour y faire des obfervations aftronomiques. Sa curiofité lui fit même fou- 
haiter d'y être préfent. Mais pendant tout le tems qu'ils paflerent à Bata- 
via, le Ciel fur fi couvert la nuit & le jour , qu'ils ne purent faire beau- 
coup d’ufage de leurs inftrumiens; & s'ils firent quelques obfervations , ils 
ne fe jugerent pas aflez füres pour les donner au Public (76). Le Gouver- 
neur leur fit voir , dans fon Palais , diverfes curiofités du Japon ; entrau- 
tres deux figures humaines, d'une efpece de plâtre , très-bien faites & vêrues 
de foie à la maniere des Japonnois. Il leur montra aufli certains arbres , dont 
le pied eft enfermé dans des pierres trouces & fort poreufes , où les racines. 
s'infinuent tellement qu’elles reçoivent toute leur nourriture de l’eau qu’on 
verfe deffus à differentes heures du jour (77). 

La feule condition que le Gouverneur exigea des Jefuites , fut de ne pas 
fe livref trop ouvertement à leur zele pour la Religion, dans la crainte qu'on 
ne lui reprochät les marques d’eftime & d’affeétion qu'il ne ceffa point de 


(74) Page: rr$. une fentinelle à la porte, pour empêcher les 
(75) Cet-à-dire, que ce Miflionnaire Catholiques d'y entrer, p. 118. 

ayant fait crop éclater fon zèle à Baravia, (76) Page 122. 

on l'avoir relegné dans cette Maion , avec (77) Page 123. 


R üij 


TacHARm 
163$. 
Maiïfon où ils 
trouvent le Pere 
Fucati. 


Oflervations 
des Jéfuiees à 
Batavia. 


Cunioftés qu’on 
leur monte, 


On met um 
frein à leur zéie 


a 
TAcHARD. 
1685. 

Combien la 
Belision Romai- 
ne eff maltraitie 
à Batavia. 


Détail curieux 
far le Tempie & 
les  Tombeaux 
des Chinois près 
de Baravia, 


34 HI S T'O RE AGENER A EE 


leur accorder (78). L'Auteur remarque qu'il en eft de la Religion Catholi- 
que à Batavia comme en Hollande. L'exercice de toutes fortes de fetes, 
& mème de l’Idolatrie, y eft libre en payant un cribut aux Magiftrais. Il 
n'y a que la Religion Romaine qui foit défendue. Depuis quelques mois, 
les Portugais, qui font en grand nombre , avoient offert une groile fomme 
à la Compagnie des Indes, pour obtenir la permiflion de bâur une Eglife, 
où dans la Ville ou dans quelque Fauxbourg. Ils s'engageoient mème à payer, 
outre ce préfent , feize mille écus de rente annuelle. L'affaire ayant été pro- 
pofée au Confeil des Indes, fut renvoyée en Hollande aux Chefs de la Com- 
pagnie , qui n'ont pas jugé à propos d'accorder cette grace aux Catholiques, 
Î y a quatre Temples à Batavia: deux où lon fait le prèche en Hollan- 
dois, un dans le Fort & l’autre dans la Ville ; un troifiemé où il fe fait en 
Portugais, qui eft la langue la plus ordinaire du pays ; & le quatrieme pour 
les François, dont le nombre eft affez confiderable (79). 

Tachard ne remarqua rien dans la Ville de Batavia , qu'on ne puiffe lire avec 
plus d’érendue dans la Defcription particuliere de cette Ville (80). Mais 
à l’occafñon des Chinois , qui sy retirerent après la conquête de leur pays 
par les Tartares, 1l entre dans un détail curieux , qui eft échappé jufqu'à 
préfent à tous les Voyageurs. 

Ayant appris, dit-il, d’un Soldat Catholique que les Chinois avoient leur 
Temple & leurs Sepulcres à uñe demie-lieue de Batavia dans les terres, 
lui & fes Compagnons le prierent de les y mener , pour voir leurs Céré- 
monies. Dans cette promenade, ils virent à loifir les avenues -de la Ville. 
Ce font des allées à perte de vüe , d’une largeur extraordinaire , bordées des 
deux côtés de certains bois toujours verds ,qui font beaucoup plus droits &c 
du moins aufli élevés que nos plus hautes futaies, ornées de maifons de plai- 
fance & de jardins bien entretenus. En fortant de Batavia , ils crouverent 
trois ou quatre de ces allées qui aboutifloient toutes à la porte par laquelle 
ils éroient fortis. On ne peut rien fe repréfenter de plus agréable. 

Après avoir fait une demie-lieue, ils trouverent le premier Cimetiere des 
Chinois , dans un bois taillis, où l'an a pratiqué diverfes petites routes , qui 
conduifent toutes à des fépulcres differens. C’eft dans ce La qu'on enterre 
les Chinois de balle naiffance. Aufli les tombeaux n’y ont-ils rien de ma- 
guifique. À quelques pas de-là eft fitué le petit Fort de Jacatra. Il a quatre 
baftions, qui ne font pas revêtus , avec un méchant foflé. Les Hollandois y 
entretiennent une garnifon de cinquante ou foixante hommes. Au de-là de 
ce Fort, les fix Jefuites entrerent dans un bois,ou plutôt dans une grande 
campagne, remplie d’une infinité de collines, toutes couvertes de bocages 
femés de toutes parts ; ce qui rend la perfpe@tive fort agréable. C'eft dans 
ce fecond Cimeriere que les Bonzes Chinois enterrent les gens de qualité 
de leur Nation. Sur le haut d’une de ces collines , l’Auteur vit un cabinet 
de feuillage fort bien difpofé, avec une table au milieu, & des bancs à l’en- 
tour , où quarante perfonnes peuvent tenir commodément. Il y remarqua 
auffi diverfes Idoles petites & vrotefques, fufpendues aux branches qui cou- 
vient ce cabinet. On lui dit que les Bonzes y font des feftins pour les morts. 


(78) Page 122. (79) Ibid. p. tag & 125, (80) Au Tome VIII de ce Recueil. 


He) 


_ CABINET DE FEUILLAGE 
“ou les Chinois font les felbhns des Morts 


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La plupart des tombeaux font autant de petits maufolées fort propres , & d'u- 
ne forme agréable. On donne ici , d’après Auteur , la figure d’un des plus 
beaux, qui fera juger de tous les autres , parce qu'ils fe reffemblent tous ; 
avec cetre difference que les uns ont des dragons au lieu de lions, & qu'ils 


; D : : 
ont plus où moins de marches & de hauteur , à proportion de leur magnt- 


ficence (81). 

En fortant de ce Cimetiere , les Mathématiciens Jefuites entendirent des 
tymbales & des fonnettes. Ils fuivirent le bruit, pour fe rendre au Temple 
des Chinois, où les Prêtres étoient affemblés. Il eft à peu près bâti comme 
les petites Eglifes de France. L'entrée eft un porche affez grand, & ouvert 
de tous côtés. C’eft-là que fe placent les Chinois qui afliftent aux Sacrifices. 
Ils y parlent, ils y mangent, ils y boivent avec liberté. Ils ne font pas même 
difficulté d’y inviter les Etrangers. Les Jefuites ne voulurent point accepter 
le betel & l’areka qu'on leur offrit, dans la crainte qu'ils n’euflent été con 
facrés aux Idoles. En effet, aux deux côtés de la porte du Temple , fous le 
porche , il y avoit comme deux efpeces d’Autels avec leur gradin , chargés de 
pyramides de confitures , de betel & d’areka, dans cinquante ou foixante por- 
celaines de la grandeur d’une afliete, que les Chinois préfentent aux Idoles 
avant que de les donner aux Bonzes ou de les manger eux-mêmes. On voyoit, 
fur ces gradins, diverfes ftatues d'hommes ou d'animaux. Au milieu des 
figures d'hommes , il y en avoit une qui repréfentoit un Bonze , avec une 
barbe fort noire & fort longue, lifant attentivement dans un Livre qu'il avoir 
fort près des yeux, comme sil avoir eu la vue bafle. Auprès de Jui étoit un 
autre Docteur, avec une barbe blanche, & une efpece de furplis, qui pa- 
rôifloit parler en public. En entrant dans le Temple, les Jefuites virent fept 
ou huit Prètres revètus de leurs habits Sacerdotaux , aflez femblables aux 
nôtres. Celui qui paroiloit le Superieur étoit au milieu , accompagné de trois 
ou quatre autres , qui faifoient avec lui les mêmes Cérémonies. Derriere 
_eùx étoient deux ou trois Miniftres fubalternes , qui faifoient des inclina- 
tions de corps jufqu’à terre, quand les autres en faifoient de médiocres , &c 
‘deux autres qui portoient de petites cloches à la main. 

Dans un coin proche de la porte , un Tymbaliér frappoit fur des tym- 
bales ; au fon defquelles , & à celui des clochertes , tous les Prêtres fortoient 
en cadence d’auprès de l’Autel, d’un pas lent & modefte , faifant quelques 
tours , tantôt fe fuivant les uns les autres , tantôt fe mettant en rond , &ne 
ceffant :point de chanter d’une maniere aflez agréable. 

Pendant le Sacrifice , deux Müniftres , qui fe détacherent de l’Autel, allu- 
merent des pañtilles & des chandelles. Outre l’Autel principal, qui étoit dans 
le fond de la Chapelle, il y en avoit un autre à la gauche. Les Prètres ne 
s’approchoient jamais de lun & de l’autre fans faire de profondes inclinations. 

La vüe de quelques Etrangers ayant paru caufer quelque étonnement aux 
Chinois, un des Müifionnaires leur apprit qu'ils étoient des Prètres du Dieu 
du Ciel & de la terre, & qu'ils alloient à la Chine précher l’unique & la 
véritable Religion. Ils auroient fouhaité de voir le refte des cérémonies : 


o 


mais apprenant que le Sacrifice fe faifoit pour chafler le diable du corps 


(81) Voyez la figure, 


TACHARD, 


1685: 


D 
T'ACHARD. 
168$. 
Les François 
remettent à la 

voile. 


Rencontre fin- 
gulicre. 


Les Français 
sepailent la le 


gac. 


Obfervations 
furges Mers. 


136 HÉSTOURE GENERADPE 


d'un malade, cette idée les révolra, & leur fit reprendre le chemin de la 
Ville (82). se 

Le Lundi, 26 d’Août, les deux Vaiffeaux François fortirent de la Rade de 
Batavia , avec un vent favorable. 11s eurent le même jour un fujet d'alarme 
extraordinaire. Entre huit & neuf heures du foir, la nuit étant aflez obf- 
cure , ils apperçurent tout d’un coup , à deux portées de moufquet , un gros 
Navire qui venoit fur eux vent arriere. Les gens du principal Vaifleau crie- 
rent en vain. Ils ne reçurent point de réponfe. Cependant comme le vent 
étoit aflez fort,ce Navire fut bientôt fur eux. Sa manœuvre leur fit juger 
d’abord qu'il venoit les prendre en flanc; & voyant fes deux bafles voiles 
cargutes, comme dans le deflein de combattre , ils ne douterent point qu'en 
les abordant il ne leur tira toute fa bordée. Cette furprife les troubla peu. 
Tout le monde fe rendit fur le pont. L’Ambañladeur voyant ce Navire arta- 
ché au fien par fon mat de Beaupré , qui avançoit fur le Château de pouppe , 
tandis qu'aucun ennemi ne paroifloit >; jugea qu'on n'avoir pas deffein de 
l'attaquer. Il fe contenta de faire tirer quelques coups de moufquet, pour 
apprendre à des inconnus , dont il admiroit limprudence , à fe tenur plus foi- 
gueufement fur leurs gardes. Leur Navire endommagea le couronnement du 
Vaifleau François, & fe détacha de lui-même, fans qu'il parût un feul de 
leurs Matelots. Après quantité de raifonnemens fur cette étrange avanture, 
elle fut attribuée à quelque méchante manœuvre. Mais en arrivant à Siam, 
on apprit d'un Navire Hoilandois , parti de Batavia depuis le départ des 
deux Vaiffeaux François , que croit un Vaiffleau d’Amfterdam qui venoit 
de Palinban, & dans lequel tout le monde étoit yvre ou endormi (83). 

Après avoir pallé avec aflez de peine les bancs & les bas fonds du détroit 
de Banka, dont l'entrée eft roujours difhcile pour ceux qui ne connoiffent 
pas cette route, les deux Vaifleaux François trouverent , en repañlant la li- 
gne , des chaleurs beaucoup plus vives , dans une mer eavironnée de terre, 
que celles qu'ils avoient effuyées en haute mer avant que d'arriver aù Cap. 
Les calmes y font plus rares, parceque les vents de mer ou derterre ne laif- 
fent gueres l’eau tranquille. L’Auteur obferve que le vrai moyen d'avancer 
farement dans ces mers, c’eft d'aller toujours terre à terre , fur douze, quin- 
ze ou vingt brafles d’eau , fans quitter de vüe les Côtes. Avec cette précau- 
tion , il eft aifé de mouiller à tout moment , comme on y eft obligé par les 
courans qui entrainent vers la terre, & par certains vents forcés qui accom- 
pagnent ordinairement les gros orages que les Marins appellent S'auratres , 
apparemment parce qu'ils fe forment fur l'Ifle de Sumatra. Les François en 
effuyerent un après leur départ de Batavia (83). 

Le $ d'O&obre, ils commencerent à découvrir les terres de l’Afie , vers 
la pointe de Malaca. Les Jefuites , qui étoient au nombre de fept, parce 
qu'ils avoient amené le Pere Fuciti de Batavia, » fentirentune joie fecrere 
» de voir çes lieux arrofés des fueurs de S. François de Xavier, & de fe 
» trouver dans ces mers, fi fameufes par fes navigations & par fes miracles. 
On rangea bientôt les Côtes de Johor , de Patane & de Pahan , dont Îles 
Rois font tributaires de Siam , & laïffent aux Hollandois tout le com- 


(82) Page 130. (83) Page 136. - 
1erce 


DES: VOS V-A. GES Liv. LI. 137 


merce de leurs Etats. Un jeune Gentilhomme Normand , nommé d'Herbeville, 
de la fuite de l’Ambafladeur , mourut d’un flux de fang, le 6 de Septembre 
pour avoir mangé trop de fruits à Batavia, L’Auteur fait remarquer que les 
funerailles de mer fe font avec peu de cérémonies. Après avoir chanté quel- 
ques prieres , on enveloppe le corps d'un linceul , on lui attache un gros bou- 
let aux pieds; & de deflus une planche où on l'a placé, on le laiffe couler 
doucement dans la mer (84). 

Enfin, le 22 de Septembre, on apperçut l'embouchure de la riviere de 
Siam , & le lendemain on alla mouiller à trois lieues de la Barre, qui eft 
à l'entrée. Aufli-tôr, l'Ambafladeur dépècha le Chevalier de Fourbin , & 
M. Vacher , Müiflionnaire déja connu . le Pays, pour porter la nou- 
velle de fon arrivée au Roi de Siam & à fes Miniftres. Le premier ne 
devoit pas pafler Bancok, qui eft la premiere Place du Royaume , fur le 
bord de la riviere , à dix lieues de l'embouchure ; & l’autre devoit prendre 
un Balon, qui eft une forte de Bateau fort leser , pour fe rendre prompte- 
ment à la Capitale. Le Gouverneur de Bancok, Turc de Nation , appre- 
nant que l’Ambaffideur du Roï de France étroit à la rade, fe häta de faire 
parur un Exprès pour la Cour. Mais on y avoit déja reçu cet avis, de la Côte 
de Coromandel , par une Lettre adreffée au Seigneur Conflance , alors Mi- 
niftre d'Etat. L’Auteur éclaircit l’origine & la fortune de ce célébre Avan- 
turier. 

Il fe nommoit proprement Conflantin Phaulkon, & c'eft ainfi qu'il fi- 
gnoit. Il étoit Grec de Nation, né à Cephalonie, d’un noble Vénirien (85), 
fils du Gouverneur de cette Ifle, & d’une fille des plus anciennes familles 
du Pays. La mauvaife conduite de fes Parens ayant dérangé leur fortune , 
1] fencit, dès l’âge de douze ans, qu'il n’avoit rien d’heureux à fe promet- 
tre que de fon induftrie. Il s'embarqua fur un Vaifleau Anglois > qui retour- 
noit en Angleterre. Son efprit & l'agrément de fes manieres lui firent obte- 
nir quelques faveurs à Londres. Mais ne les voyant pas répondre à fes efpe- 
rances , 1l s'engagea au fervice de la Compagnie d'Angleterre , pour paifer 
aux Indes. Après avoir été employé à Siam pendant quelques années , il réfo- 
lut, avec le peu de bien qu'il avoit acquis, de faire le Commerce à fes 


propres frais. Îl équipa un Vaiffeau , qui fur repouffé deux fois par le mauvais 


tems, vers l'embouchure de la riviere de Siam , & qui périt enfin par le 
naufrage , fur la Côte de Malabar. Conftance n'ayant fauvé que fon argent, 
qui confiftoit en deux mille écus, feul refte de fa fortune , fe coucha fur le 
rivage , accable de triftefle , de fatigue, & de fommeil. » Alors, foit qu'il 
» fut endormi ou qu'il eût les yeux ouverts, car il a protefté plus d’une 
» fois, à l’Auteur, qu'il l’ignoroit lui-même (86), il crut voir une perfonne 
» pleine de majelté , qui le regardant d’un œil favorable, lui dit avec beau- 
» coup de douceur ; Retourne , retourne fur tes pas. Ce fonge , ou cette véri- 
té , releva fon courage. Le lendemain, tandis qu'il fe promenoit fur le 
bord de la mer, occupé des moyens de retourner à Siam , 11 vit paroître un 


= (1 
bomme tel que le Pere Tachard ait parlé aves 
certitude d’une chofe douùteufe, 

(85) Pages 141 & fuivantes. 


{84) Pages 139 & précédentes. 
(85) D'autres lui donnent une naiffance 
£rés -baffe : mais on ne. peut fuppofer qu'un 


Tone IX, 


TACHARDe 
168$. 
Funérailes de 
mer. 


Arrivée à la 
Barre de Siam, 


Ville de Ban- 
coks 


Hifleire de 
Conftance , pre- 
mier Minilue de 
Siam. 


Sa naiffance, 


Ïlentre au fer- 
vice des Angloise 


Son naufrage 
fur la Côte de 
Malabar. 


Songe qui Îe 
conduit à la for- 
tunee 


TACHARD. 
1685. 


Par quelles 
voves il plaît au 
Roi de Siam. 


$on caractere 
& fon mérite çx= 
waozrdinaire, 


Comment les. 
François {ont re- 
çgus à Sin, 


138 HIS TO I R'ETGIE N'ENR AE 'E 

horime, dont les habits étoient fort mouillés, & qui s’avança vers lui d'u 
air trifte & abbatu. C’étoit un Ambaflaideur du Roi de Siam , qui revenant 
de Perfe avoit fait naufrage dans la mème tempête , & qui n’avoit fauvé que 
fa vie. La langne Siamoife , qu'ils parloïent tous deux, leur fervit à fe 
communiquer, leurs avantures. Dans l’extrème néceflité où l’Ambaffadeur 
étroit réduit , Conftance lui offrit de le reconduire à Siam. Il acheta de fes 
deux mille écus une Barque, & des vivres. Ce fecours , rendu avec autant 
de diligence que de générofité , charma l’Ambaffadeur & ne lui permit plus 
de s'occuper que de fa reconnoiffance. 

En arrivant à Siam , 1] ne put raconter fon naufrage au Barcalon , qui eft 
le premier Miniftre du Royaume , fans relever le mérite de fon Bienfaiteur. 
La curtofité de voir Conftance produifit un entretien, qui fit gouter fon ef- 
prit au Barcalon , & la confiance fuccéda bien-rôt à l’eflime. Ce Miniftre 
étroit fort éclairé, mais ennemi du travail. Il fut ravi d’avoir trouvé un 
homme habile & fidele ; fur lequel il pût fe repofer de fes fonétions. Il 
en parla mème au Roi, qui prit par degrés les mêmes fentimens pour Con- 
ftance. D'heureux événemens fervirent à les augmenter. Enfin, le Barcalon 
étant mort , ce Monarque réfolut de lui donner Conftance pour fuccefleur. 
I s’en excufa , fans autre raifon que la crainte de s’attirer l’envie des Grands : 
mais il offrit de continuer fes fervices avec le mème zéle , & cette modef- 
tie donna un nouveau luftre à fon mérite. L’Auteur en réunit tous les traits 
dans un cout éloge. Il lui attribue » de la facilité pour les affaires ,de la 
» diligence à les expédier , de la fidélité dans le maniment des Finances 
» & un défintereflement qui lui faifoir refufer jufqu’aux appointemens de fa 
charge. Tout lui pafloit par les mains : cependant fa faveur ne l’avoit pas 
changé. 11 étoit d’un accès facile pour tout le monde , doux, affable , tou- 
jours prêt à écouter les pauvres, & à leur faire juftice; mais févere pour 
» les Grands & pour les Ofhciers qui négligeoient leur devoir (87). Il avoit 
embraflé la Religion Proteftante en Angleterre. Enfuire quelques Conféren- 
ces qu'il eut à Siam , avec deux Mifionnaires Jéfuires, le ramenerent aux 
principes de l'Eglife Romaine , dans lefquels il étoit né (88). 

Si les François obtinrent à la €our de Siam un accueil auf favorable 
qu'ils auroient pû l’efpérer chez leurs plus fideles alliés, 1l paroit qu'ils en 
furent redevables à l’eftime du Seigneur Conftance , pour leur Narion ; foit 

w’elle vint de la haute opinion qu’il avoit de la France, ou de fon zèle 

our la Religion Romaine , ou de fon goût naturel pour les Sciences. Les: 
ordres furent donnés pour recevoir l’Ambafladeur avec une diftinétion ex- 
traordinaire. Il fut complimenté jufqu’à Barre par les principaux Seigneurs 
du Royaume. Conftance alla marquer lui-même, dans la ville de Siam, la 
Maifon où l’Ambaffadeur devoit être reçu, & fit bâtir dans le voifinage 
divers appartemens pour loger les Gentilshommes de fa fuite. On éleva, de 
cinq en cinq lieues , fur le bord de la riviere , des maifons fort propres & 
magnifiquement meublées , jufqu’à la Tabanque (*) , qui eft à une heure de la 
ville de Siam, pour fervir à fon délaffement dans la route. Les Balons de 
Etat furent préparés avec beaucoup de diligence , & la dépenfe fut aufli peu 


ss 
v''o 


em 
& 


(37) Page 144. (88) Page 145 C*) C'eft le nom du Bureau de Ja Douane. 


LU 


DES VOWAGES. Lrv.:l 40 


épargnce que le travail , pour donner tout l'éclat poil le à la fête. 

Les Grands Mandarins , qui furent chargés du premier compliment, étant 
entrés dans le Vaifleau de l’'Ambañladeur , le plus ancien , après l'avoir féli- 
cité de fon heureufe arrivée, ajoûta , fuivant je idées de la mérempfycofe, 
dont la plüpart des Orientaux font fort entêtés : » qu'il favoit bien que fon 
5 De avoit été autrefois employée à de grandes affaires, & qu'il y 
» avoit plus de mille ans qu’elle évoit venue de France à Siam, pour renou- 
» veller lamitié des Rois qui gouvernoient alors ces deux Royaumes. L’Am- 
» baffadeur ayant répondu au compliment, ajoûta qu'il ne fe fouvenoit pas 
d’avoir jamais été chargé d’une fi importante négociation , & que c’étoit 

» le premier voyage qu'il croyoit avoir fait à Siam (89). En rentrant dans 
la galere qui les avoit apportés à bord, les Mandarins écrivirent tout ce 
: qu'ils avoient vû & tout ce qu'on leur avoit dit fur le Vaifieau François. 
L'Aureur ayant reçu ordre de prendre les devants , avec deux de fes Com- 
pagnons , fe mit avec eux dans une chaloupe qui arriva le {oir à l'entrée 
de {a riviere. Sa largeur , en cet endroit, n’eft que d’une petite lieue. Une 
demie lieue plus loin, elle fe rerrécit de plus des deux tiers ; & de-là, fa 
plus grande largeur n’eft que d'environ cent foixante pas. Mais fon Canal 
eft fort beau, & ne manque pas de profondeur. La Barre eft un banc de 
vafe , qui fe trouve à l'embouchure , où les plus hautes marées ne donnent 
pas plus de douze ou treize pieds d’eau. L’Auteur parle, avec admiration, 
de la vüe de cette riviere. Le rivage, dit-1l, eft couvert, des deux côtés, 
de grands arbres toujours verds. Au-delà, ce ne font que de vaites prairies 
à perte de vüe, & couvertes de riz. Comme les terres que la riviere arrofe , 
jufqu'à une journée au-deffus de Siam, font extrèmement baïles, la plüpart 
font inondées , pendant la moitié de l’année ; & ce débordement régulier eft 


caufé par. les pluies, qui ne manquent jamais de durer plufieurs mois. C’eft 
à ces inondations que le Royaume de Siam eft redevable d’une fi grande 
. abondance de riz, qu'outre la nourriture de fes Habitans , il en fournit à 
tous les Etats voifins. Elles donnent aufli la commodité de pouvoir aller en 
Balon jufqu’au milieu des champs ; ce qui répand de toutes parts une pro- 
digieufe quantité de ces petits batimens. On en voir de grands, qui font 
couverts comme des Maiions. Ils fervent de logemens à des familles enrie- 
res; & fe joignant plufieurs enfemble , ils forment , en divers endroits, com- 
me des villages flottans (90). 

La nuit, qui furprit les trois Jéfuites, ne les empècha point de continuer 
leur voyage. [ls eurent l’agréable fpectacle d'une multitude innombrable de 
mouches luifantes, dont tous les arbres, qui bordent la riviere , étoient 
couverts. On les auroit pris pour autant de grands luftres, chargés d’une inf- 
nité de lumieres , que la réflexion de l’eau , unie alors comme une glace, 
multiphoit à l'infini. Mais, tandis qu’ils étoient occupés de cette vüe, ils fe 
rrouverent tout-d’un-coup enveloppés d’une prodigieufe quantité de Mof- 
quites ou de Maringouins, dont l'éguillon eft fi perçant qu'il pénétre au 
travers des habits. Au point du jour, ils découvrirent un grand nombre de 
finges & de fapajoux ; qui grimpoient fur les arbres & qui alloient par ban- 


s 
4 


(8y) Page 147. (30) Page 149, 
S 1j 


TACHARD. 
FGSSe 
Conmplimene 

d'un Mardarin 
à l'Ambaladeur. 


L'Auteur €ft 


envoyé à la Ville 
Capitale, 


Beauté Ge fa 
TOULE + 


Inondations 
fréquentes. dans 
le Royaume de 
Siam, 


Diverfes ohfer- 
varions Ve l'Au- 
CUT 


1j HISTOIRE GENERALE 


PTE E TU des. Mais rien ne leur parus plus agréable que les Aïgretres, dont les arbres 
Es font couverts. 11 femble, de loin, qu'elles en foienr les fleurs. Le mêlange 
} du blanc des aigrertes & du verd des feuilles fait le plus bel effet du monde. 
L’aigrette de Siam , affez femblable à celle de l’Afrique , eft un oïfeau de 
ka figure du heron , mais beaucoup plus petit. Sa taille eft fine ; fon pluma- 
ge beau & plus blanc que la neige. Il a des aisrettes fur le dos & fous le 
ventre , qui font fa principale beauté, & qui lui donnent une figure extraot- 
dinaire (91). Tous les oifeaux champètres font d’un plumage admirable : les 
uns jaunes ; d’autres rouges, bleus , verds; & dans une quantité furprenan- 
re. Les Siamois , qui croyent la tranfmigration des ames, ne tuent point 
d'animaux, dans la crainte, difent-ils, d'en chafer les ames de leurs Parens, 
qui peuvent s’y être logées. 
un de  Onne fait pas une lieue fans rencontrer quelque Pagode, c'eft-à-dire , un 
FO Temple d'Idoles , accompagné d’un petit Monaftere de Ta/apoins , qui font 
les Prètres & les Religieux du Pays (92). Ils vivent en communauté ; & leurs 
Maifons font autant de Seminaires , où les enfans de qualité reçoivent l’é- 
ducation. Pendant que ces enfans demeurent fous la difcipline des Tala- 
poins , ils portent leur habit, qui confifte en deux pieces d’une toile de 
coton jaune , dont l’une ferta les couvrir, depuis la ceinture jufqu'’aux ge- 
noux. De l’autre , ils fe font une écharpe , qu’ils paflent en bandouliere, où 
dont ils s’enveloppent quelquefois , comme d’un petit manteau. On leur 
rafe [la rète & les fourcils, comme à leurs Maîtres , qui croiroient offenfer 
le Ciel & bleffer la modelftie s’ils les laiffoient croître (93). 
L’Auteurari- Après avoir ramé toute la nuit , les trois Jefuites arriverent fur les dix 
vcà Bancok, heures du matin à Bancok. C’eft la plus importante place du Royaume, par- 
ce qu’elle défend le paflage de la riviere , par un Fort qui eft fur l’autre 
rive. L'un & l’autre côté étoient bien pourvus d'artillerie , mais peu foiti- 
fiés. M. de la Mare, Ingenieur François, qui fut luflé à Siam, reçut ordre 
du Roi de les fortifier régulierement (94). 
villages & leur Depuis Bancok jufqu'a Siam , on rencontre quantité d’aldées .ou de villa- 
frme, ges, dont la riviere eft bordée. Ce n’eft qu'un amas de cabanes, élevées fur 
de hauts piliers, pour les garantir de linondation. Elles font compofées de 
bambous , arbre dont le bois eft d'un grand ufage dans toutes les Indes. Le 
tronc & les grofles branches fervent à faire les piliers & les folives ; & les 
petites branches à former le toit & les murailles. On voit , près de chaque 
village ,un Bazar ou un Marché flottant , dans lequel ceux qui defcendent 
ou qui montent la riviere trouvent toujours leur repas prèt; c'eft-à-dire, du 
fruit, du riz cuit , de l’arrack , efpece d’eau-de-vie compofée de riz & de 
chaux, & divers ragouts à la Siamoife dont les Européens ne peuvent gouter. 
L'Auteur en Le lendemain , troifiéme jour d’Oétobre , l’Auteur entra dans Siam, fept 
fe dans SM mois après fon départ de Breft. Il f fit conduire d’abord à la maifon di 
Pere Suarez , le feul Jefuite qui fût alors dans certe Ville , & de-là au Comp- 
toir François, où il fur bien recu par les Officiers de la Compagnie. En- 
fuite s'étant rendu au Palais que le Roi faifoit préparer pour l'Ambafñladeur , 
il y trouva le Seigneur Conftance, premier, ou plutôt unique Miniftre du 


(91) P. 150. (92) Voy. ci-deffous la defc. du Royaume de Siam. (93) P. 251. (94) Ii, 


DEUS AV OV: A G ESS Tr VTT L 141 
Royaume ; dont le mérite quoiqu’univerfellement reconnu , lui parut, dit, 


au-defflus de fa reputation (95). T'acHARD. 

Ce Palais étoit une des plus belles maifons de la Ville , que le Miniftre ae ‘ie “ 
avoit fait meubler magnifiquement. Il prit plaifir à faire voir les appartemens lais definé à 
au Pere Tachard. Entre ceux du premier étage, 1l y avoit deux falles de a DE 
plein pied , tapiffées de toile peinte très-belle & très-fine. La premiere étoit a 
garnie de chaifes de velours bleu ; & l’autre, de chaifes de velours rouge à 
franges d’or. La chambre de M. l’Ambaffadeur étoit entourée d’un paravent 
du Japon, d’une beauté finguliere ; mais rien n’avoit tant d’éclat que la falle 
du Divan. C'étoit une grande piece lambrifée, féparée des autres apparte- 
mens paf une grande Cour , & bâtie pour prendre le frais pendant l'Eté. L’en- 
trée étroit ornée d’un jet d’eau : le dedans otfroit une eftrade , avec un dais & 
un fauteuil très-riches. Dans les enfoncemens , on découvroit les portes de 
deux cabinets , qui donnoient fur la riviere, & qui fervoient à fe baigner. 

De toutes parts , on voyoit des porcelaines de toutes fortes de grandeurs, 
agréablement rangées dans des niches (96). 

Le Pere Suarez, Jefuite Portugais, âgé de foixante & dix ans, dont il Logement du 
avoit paflé plus de trente dans les Indes , n'étant point en état de loger fes RE 
confreres, parce que fa maifon n’étoit compofée que d’une chambre & d’un | 
cabinet , tous deux fi pauvres & fi mal fermés, que les Toquets , efpece de 
Lezards fort venimeux, y étoient par-tout derriere fes cofires & parmi fes 
meubles , le Seigneur Conftance faifoit bâtir aufli, pour les fept Jefuites Etran- 
gers , fept petites chambres , & une galerie pour leurs inftrumens. Près de 
cent ouvriers y étoient occupés , avec deux Mandarins qui les prefloient nuit 
& jour. 

Pendant qu'on poufloit ces préparatifs avec la derniere ardeur , le Roi fit , Bafons d'Etar; 

partir deux des principaux Seigneurs de fa Cour , avec dix Mandarins, cha- nt 
cun dans un balon d'Etat , pour aller prendre celui qui étoit deftiné à l’Am- des François, 
baffadeur , & le conduire à l'entrée de la riviere. Il étoit magnifique , en- 
tierement doré, long de foixante & douze pieds ; mené par foixante-dix 
hommes de belle taille, avec des rames couvertes de lames d'argent. La chi- 
tole, qui eft une efpece de petit dome , placé au centre, étoit couverte d’é- 
carlate , & doublée de brocard d’or de la Chine , avec les rideaux de même 
éroffe. Les baluftres étoient d'ivoire , les couflins de velours ; & le fond étroit 
couvert d’un tapis de Perfe. Ce balon étoit accompagné de feize autres, dont 
quatre , ornés aufli d’un tapis de pied & de couvertures d’écarlate, devoient 
{ervir aux Gentilshommes de l’Ambaflade , & les douze autres au refte de 
l'équipage. Le Gouverneur de Bancok s’y joignit, avec les principaux Man- 
darins du voifinage , de forte que le cortege étoit d'environ foixanre & fix 
Balons , lorfqu'il fe rendit à l'entrée de la riviere (97). Cette efpece de Ba- 
teaux , que les Siamois appellent Balons , font d’une forme extraordinaire, 
Ils font fort longs & fort étroits. On en voit d’aufli longs que des Galeres, 
c'eft-à-dire, de cent ou fix vingt pieds de longueur , qui n’en ont pas fix 
dans leur plus grande largeur. Les Chiourmes font de cent , de fix vingt , 
& quelquefois de trente Rameurs. 


95) Page 153, (96) Page 158: (97) Page 156. 
S uj 


RE TT 
TAaCHARD.- 
163$. 

Le détail de 
jeur encrée eft 
renvoyé à une 
autre Relar:on, 


Magnificence 
du SeigacurCon- 
fauce. 


Faycurs païtie 
" gulieres  accor- 
dées aux Fran- 
»Goise 


Feftin royal. 


Pagode du Pas 
lais & fes richef= 
fes. 


2 HIS T0 TRES GEIN'ERVANPE 


Quoique l'Auteur s'érende beaucoup fur l'entrée de l’Ambaffadeur Fran- 
cois, & fur les cérémonies extraordinaires qui releverent l'éclat de fa pre- 
miere Audience , avec un foin continuel de faire obferver combien la Cour 
de Siam fe relâcha de fes anciens ufages en faveur de la Nation Fran- 
coife ; ce détail femble appartenir d'autant moins à fa Relation , qu'il ne 
fut pas mème témoin de la plupart des évenemens qu'il raconte, & que fi 
ces circonftances doivent trouver place dans ce Recueil , elles regardent l’at- 
ticle de M. de Chaumont , qui a publié lui-même le Journal de fon voyage. 
Il paroit fuffire ici de fuivre le Pere Tachard dans fes propres obfervarions (98). 

Aufli-rôt que les François eurent fait leur entrée dans Siam, le Seigneur 
Conftance qui demeuroit auparavant dans le quartier des Japonois, vint fe 
loger dans une belle maifon qu'il avoit près de l'Hotel de Ambaffadeur ; & 
pendant tout le tems que les François furent à Siam, 1] tint table ouverte 
non-feulement pour eux; mais ; én leur faveur , pour toutes les autres Na- 
tions. Sa maifon étoit fort bien meublée. Au lieu de Tapifleries, dont les 
Siamois n'aiment pas l’ufage , il avoit fait étendre autour du Divan, un grand 
paravent du Japon, d’une hauteur & d'une beauté furprenante. Il entrere- 
noit deux tables de douze couverts, qui étoient fervies avec autant d’abon- 
dance que de délicatele , & où l’on trouvoit toutes fortes de vins, d'Efpa- 
gne , du Rhin, de France, de Cephalonie & de Perfe. On y étoit fervi dans 
de grands baïlins d'argent, & le buffet étoit garni de très-beaux vafes d’or & 
d'argent du Japon fort bien travaillés (99). 

À la Cour de Siam , on ne donne jamais que deux Audiences aux Atm- 
baladeurs; celle de l'arrivée & celle du congé. Souvent mème on n’en ac- 
corde qu’une, & toutes les affaires font remifes au Barcalon, qui doit en 
rendre compte au Roi. Mais ce Prince , pour diftinguer cette Ambaffade 
de toutes les autres , fit dire à lAmbaffadeur que chaque fois qu'il fou- 
haiteroit une Audience, il étoit prêt à la lui donner. En effet, huit ou dix 
jours après l’Audience d’entrée , 1l lui gn donna une feconde , qui fut fuivi 
d'un grand feftin. On avoit dreffé à l'ombre des arbres, dans {a premiere 
Cour du Palais, fur le bord d’un canal, une grande table de vingt-quatre 
couverts , avec deux buffets garnis de très-beaux vafes d’or & d'argent du Ja- 
pon, & plufeurs caflolettes où le bois précieux d’Aquila n’étoit pas épargné. 
On fe mit à table après l’'Audience, & l’on y fur près de quatre heures. 
On y fervit plus de cent cinquante bañins & une infinité de ragoûts , fans 
parler des confitures dont on fait ordinairement deux fervices. On y bur de 
cinq ou fix fortes de vins. Tout y fut magnifique & délicat. Le Roi voulut 
que pour honorer lP'Ambafladeur , & rendre cetre fête plus agréable, les Fran- 
çois fuflent fervis ce jour-là par les principaux Seigneurs de fon Royaume (1). 

Ce qu'on publioit de la Pagode du Palais & des Idoles dont elle eft rem- 
plie, ayant donné anx François la curiofité de les voir, on ne fit pas difü- 
culté de leur accorder cette fatisfaction (2). Après avoir traverfé huit ou 


(98) Celles qui regardent le Royaume & 
la Ville de Siam , font renvoyées à la def- 
cription , avec celles des autres Voyageurs. 

(99) Page 182. 


(1) Page 184. 

(2) Comme ce fut une faveur extraordi- 
naire , on ne croit pas devoir la renvoyer à la 
defcription. 


DES NViO'V, AGE ST, 1: KT 143 


neuf cours , ils arriverent enfin à la Pagode. Elle eft couverte de calin, qui = Sr 
eft une efpece de métal fort blanc , entre l’étaim & le plomb, avec trois a sé 
‘roits l’un fur l’autre. La porte eft ornée , d’un côté , de la ve d’une vache ; i 

& de l’autre , de celle d’un monftre extrèmement hideux. Cette Pagode eft 
aflez longue , mais fort étroite. Lorfqu'on y eft entré, on n’apperçoit que de 
l'or. Les piliers, les murailles , le lambris , & toutes les figures font fi bien 
dorés qu’il femble que tout foit couvert de lames d’or. La forme générale de l’é- 
difice eit affez femblable à celle de nos Eglifes, Il eft foutenu par de gros piliers. 
On y trouve , en avançant , une maniere d’Autel, fur lequel il y a troisou qua- 
tre figures d'or maflit, à peu près de la hauteur d’un homme, dont les unes 
font debout & les autres afifes , 8 qui ont les jambes croifées à la Siamoife. 
‘Au de-là eft une efpece de chœur, où fe garde la plus riche & la plus pré- 
cieufe Pagode du Royaume: car on donne indifleremment le nom de Pago- 
des aux Temples & aux Idoles. Cette ftatue eft debout , & touche de fa tête 
jufqu’au toit. Sa hauteur eft de quarante-cinq pieds, & fa largeur de fept 
ou huit. L’Auteur aflure qu'elle eft route d’or. De la taille dont elle eftsn  Prodigiente 
il faut, dit-il, qu'il entre dans fa mafñle plus de cent pics de ce métal, & ES FO 
qu'elle vaille au moins douze millions cinq cens mille livres (3). Il ajoute, 

fur le témoignage des Habitans, que ce prodigieux Colofle à été fondu dans 

le lieu même où il eft placé , & qu'enfuite on a conftruit le Temple, Il à 

peine à s’imaginer où ces Peuples, d’ailleurs affez pauvres, ont pu trouver 

tant d’or ; & fa douleur eft qu'une feule Idole foit plus riche que tous les 
Tabernacles des Eglifes de l'Europe (4). Aux côtés de la même figure , on 

en voit plufieurs autres , qui font aufli d’or & enrichies de pierreries, mais 

moins grandes. 

Cette Pagode n'eft pas néanmoins la mieux bâtie de Siam, quoiqu’elle 
foit la plus riche. L’Auteur en vit une autre, dont il a jugé que la defcrip- 
tion doit fuivre celle-ci. 

A cent pas du Palais du Roi, vers le midi, eft un grand parc fermé de Deferpeion 
murailles , au milieu duquel s’éleve un vafte & haut édifice, bâti en forme d'une admirable 
de croix , à la maniere de nos Eglifes , furmonté de cinq domes folides & jpoic 
dorés, qui font de pierre ou de brique, & d’une ftruéture particuliere. Le 
dome du milieu eft beaucoup plus grand que les autres; & ceux-ci font aux 
extrémités , fur les travers de la croix. Tout l'édifice eft pofé fur plufieurs ba- 
fes ou pieds d’eftaux, qui s’élevent les uns fur les autres en s’étréciffant par 
le haut : de forte qu’on y monte des quatre côtés , par des efcaliers roides & 
étroits, de trente-cinq à quarante marches , chacune de trois palmes, & cou- 
vertes de calin comme le toit. Le bas du grand efcalier eft orné, des deux 
côtés , de plus de vingt figures, au-deflus de la hauteur naturelle, dont les 
unes font d’airain , & les autres de calin , toutes dorées, mais répréfentant 
affez mal les perfonnages & les animaux dont elles font les figures. Ce ma- 
gnifique bâtiment eft environné de quarante quatre grandes pes de for- 
mes differentes , bien travaillées , & rangées avec fymétrie , fur trois plans dif- 
ferens. Les quatre plus grandes font fur le plus bas plan , aux quatre coins. 
pofées fur de larges bafes. Elles font terminées en haut par un long cône 


. 


(3) Page 187. {4) Pages 188 & fuivantés 


T'ACHARD. 
165. 


14 HI ST OILREMGEN EUR ATE 
fort délié , très-bien doré, & furmonté d’une aiguille ou d’une fleche de 
fer, dans laquelle font enfilées plufieurs petites boules de cryftal, d'inégale” 
rofleur. Le corps de ces grandes pyramides , comme de toutes les autres, 
eft d’une efpece d'architecture qui approche affez de la nôtre , mais trop char- 
gée de fculprures moins fimple , moins proportionnée , & par conféquent 
moins belle, du moins aux yeux qui n’y font pasaccoutumés (5). Sur le fe- 
cond plan, qui eft un peu au-deflus du premier , s’élevent trente-fix autres py- 
ramides, un peu moins grandes que les premieres , rangées en quarré fur 
uatre lignes autour de la pagode , neuf de chaque côté. Elles font de deux 
Dies differentes ; les unes, terminées en pointe comme les premieres ; les 
autres, arrondies par le haut en campane , de la forme des domes qui couron- 
nent lédifice ; tellement mélées, qu'il n'y en a pas deux de fuire de même 
forme. Au-deflus de celles-ci , dans le troifiéme plan, quatre autres, qui for-. 
ment les quatre coins, font terminées en pointe ; plus peties à la vérité que 
les premieres, mais plus grandes que les fecondes. Tout l'édifice, avec les 
pyramides , eft renfermé dans une efpece de cloître quarré , dont chaque 
coté a plus de fix vingt pas communs de longueur , fur environ cent pieds 
de large, & quinze de hauteur. Les galeries du cloître font onvertes du côté 
de la Pagode. Le lambris eft peint & doré à la Morefque. Au dedans des ga- 
Jeries, le long dela muraille extérieure , qui eft toute fermée, regne un long 
piédeftal , à hauteur d'appui, fur lequel font pofées plus de quatre cens 
ftatues d’une très-belle dorure , & difpofées en très bel ordre. Quoiqu'eiles 
ne foient que de brique dorée , elles paroiffent afflez bien faites : mais elles 
font fi femblables, que fi leur grandeur n'étoit pas inégale , on les croiroit 
routes orties du mème moule. Parmi ces figures , l’Auteur en compta 
douze de taille gigantefque ; une au milieu de chaque galerie , & deux à 
chaque angle , allifes , à caufe de leur hauteur , fur des bafes plates, & les 
jambes croifées. Il eut la curiofité de mefurer une de leurs jambes, à laquelle 
1l trouva la longueur entiere d’une toife , depuis le bout du pied jufqu'au 
genou ; le pouce , de la groffeur ordinaire du bras , & le refte du corps à 
proportion. Outre celles-ci, qui font de la premiere grandeur , il en vit en- 
viron cent autres , à demi gigantefques, qui ont quatre pieds depuis l’extré- 
mité du pied jufqu'au genou. Enfin , parmi les premieres & les fecondes, 
il en compta plus de trois cens, dontil n’y en a gueres qui foient au-deflous 
de la grandeur naturelle, & routes dreflées fur pied. Il ne parle point d’un 
grand nombre qui ne font pas plus grandes que des poupées, & qui fonc 
mèlées entre les autres (6). 

La France, au jugement de l’Auteur , n'a pas d’édifice où la fymétrie foit 
mieux obfervée’ que dans cette Pagode , foit pour le corps, foit pour les ac- 
compagnemens de l'édifice. Son cloitre eft flanqué des deux côtés en de- 
hors , de feize grandes pyramides , arrondies par le haut en forme de dome, 
de plus de quarante pieds de hauteur , & de plus de douze en quarré, dif- 
pofées fur une même ligne comme une fuite de grofles colomnes , dans le 
milieu defquelles font de grandes niches , garnies de pagodes dorées. Ce beau 
fpeétacle arrêta fi long-tems l'Auteur & tous les François, qu’ils n’eurent pas 


(5) Page 183. .. (6) Pages 190 & précédentes. 
iC 


DUES: V O Y À'G ES Lx v. TL F45 
le tems de confiderer plufeurs autres Temples , qui étoient proche du ie 
mier , ou dans l'enceinte des mêmes murs. On juge à Siam de la nobleile 
des familles par le nombre des toits dont les maifons font couvertes. Celle- 
ci en a cinq É uns fur les autres, & l'appartement du Roi en a fept (7). 

Ourre le feftin du Roi, & ceux de fon Miniftre , il s’en faifoirt d'autres, à l'oc- 
cafion des évenemens extraordinaires , où les chefs de toutes les Nations de 
l'Europe , établies à Siam , c'eft-à-dire les François, les Anglois, les Portugais , 
& les Hollandois étoient invités. L’Auteur & fes Confreres étoient quel- 
quefois obligés d’y aflifter. A l’une de ces réjouiflances fuccederent plufieurs 
fortes de divertiflemens. Le premier fut une Comédie Chinoife , divifée par 
“actes. Differentes poftures, hardies & grotefques , & quelques fauts aflez fur- 
prenans ÿ fervirent d'intermedes. Tandis que les Chinois jouoient la Co- 
médie d'un côté , les Laos qui font des peuples voifins du Royaume de 
Siam au Nord , donnerent à FAmbafladeur le Spectacle des Marionnettes 
des Indes , qui ne font pas fort differentes des nôtres. Entre les Chinois & les 
Laos parut une troupe de Siamois & de Siamoifes , difpofés en rond , qui dan- 
 foient d’une maniere que l’Auteur trouva bizarre; c’eft-à-dire , des mains &c 
des pieds. Quelques voix d'hommes & de femmes, qui chantoient un peu 
du nez, jointes au bruit de leurs mains, regloient la cadence (8). 

* Ces jeux furent fuivis de celui des Sauteurs , qui montoient fur de grands 
bambous , plantés comme des mats de quatre-vingt ou cent pieds de hau- 
teur. Ils fe tenoient au fommet d’un feul pied , l'autre en l'air. Enfuite, 
mettant la tête où ils avoient le pied , ils élevoient les deux pieds en haut. 
Enfin , après s'être fufpendus par LÉ menton , qui étoit feul appuyé fur le haut 
des on. , les mains & le refte du corps en l'air , ils defcendoient le long 
d'une échelle droite, paflant entre les échellons avec une agilité & une vi- 
tele incroyable. Un autre fit mettre , fur une maniere de brancart, fept ou 
huit poignards, la pointe en haut, s’añit deflus , & s’y coucha le corps nù , 
fans porter fur d'autre appui. Enfuite 1l fit monter fur f6n eftomac un hom- 
me fort pefant, qui s'y tint debout ; fans que toutes ces pointes , qui tou- 
choient immédiatement fa peau, fuflent capables de la percer (9). 

Un Concert terminoit ces divertiffemens. Quoique la mufique & les voix 
n’euflent rien de fort beau pour des Européens , la nouveauté & la diverfité 
leur donnoient aflez d'agrément pour les faire entendre la premiere fois 
fans ennui. Les Siamois , les Malais, les Peguans, & les Laos faifoient en- 
tendre leur harmonie tour à tour. Leurs inftrumens reffemblent aflez aux 
nôtres ; mais font fort éloignés d’être aufli parfaits. L’Auteur en admiraun , 
qui lui parut fort extraordinaire ; monté d’une douzaine de fonnettes , qui 
étant legerement frappées avec de petits batons , rendoient un fon tout-à-faic 
harmonieux (10). 

Le 28 d'Octobre , on publia que le Roi devoit fortir, pour aller faire 
fes prieres, à trois lieues de la ville , dans une fameufe Pagode, & pour 
rendre vifite au Sazcra , qui eft le chef de la Religion & de tousles Tala- 
poins du Royaume. Autrefois ce Monarque faifoit , dans cette occafion, la 
cérémonie de couper les eaux; c'elt-ä-dire , de frapper la riviere de fon poi- 
: (7) Page 197. Voy.ci-deffous , ladefcripe. (8) P. 195. (9) Ibidem, (10) P. 194 & fuiv: 

Tome IX. Œ 


nee. 7 
TACHARD. 
1635. 


Fcftins & ré 
Jouiffances qui 
les accompi- 
gnent, 


Comédte, 


Marionettss 


‘des Indes» 


Sauteurss 


Concert de mus 
fique, 


Spe&tacle d'un 
marche du Rois 


146 H:kS T OI RE :GENÆER AE 


gnard au tems de la plus grande inondation , & de commander aux eaux de 
168$. fe retirer. Mais ayant reconnu que les eaux continuotent quelquefois de mon- 
Ridieute uage CT > après avoir reçu l’ordre de defcendre , 1l avoit renoncé à ce ridicule 
aholis ufage ; & fa piété fe réduifoit à vifiter, comme en triomphe, la Pagode & 
le Grand-Prètre. On prépara une galerie, fur le bord de la riviere, pour 
donner ce fpectacle aux François. Le Seigneur Conftance s’y plaça près de 
l'Ambafladeur , & lui expliqua l’ordre de la marche royale. Il voulut que 
les Jéfuites fuflent aufli préfens ; & l’Auteur avoue , comme à regret , qu'ils 
étoient forcés d’aflifter à des cérémonies fi profanes. 

Ordre de 12 Vingt trois Mandarins du plus bas ordre parurent d’abord, chacun dans 
marches un Balon , dont la Chirole étoit peinte en rouge , & s’avancerent à la file, 
fur deux lignes , en cotoyant les rives. Ils étoient fuivis de cinquante-qua- 
tre autres Balons , des Officiers du Roï , tous aflis dans leurs Chiroles , dont 
les unes étoient entiérement dorces, & d’autres feulement par les bords. Cha- 
que Balon avoit depuis trente jufqu’à foixante Rameurs ; & l’ordre qu'ils 
obfervoient leur faifoit occuper un grand efpace. Enfuite venoient vingt au- 
tres Balons , plus grands que les premiers , au milieu de chacun defquels s’é- 
levoit un fiege doré, & terminé en pyramide. C’étoient les Balons de la Gar- 
de royale , dont feize avoient quatre-vingt Rameurs & des rames dorées. Les 
rames des quatre autres étoient feulement rayées d’or. Après cette longue 
file de Balons, le Roi parut dans le fien , élevé fur un trône de figure py- 
ramidale , & très-bien doré. Ce Monarque étoit vêtu d’un beau brocard d’or , 
enrichi de pierreries. Il avoit un bonnet blanc, terminé en pointe, entouré 
d’un cercle d’or avec des Heurons, & parfemé de pierreries. Son Balon étoit 
doré jufqu’à l’eau, & conduit par fix vingt Rameurs, qui avoient fur la 
tête une toque couverte de lames d’or , & fur l’eftomac des plaftrons ornés 
de même. Les rayons du foleil donnoient un éclat merveilleux à cette paru- 
re. Le Porte-Enfeigne du Roi , tout couvert d’or, fe tenoit debout vers la 
pouppe , avec la Baniere royale, qui eft d'un brocard d’or à fond TOUge ; 
& quatre grands Mandarins étoient profternés aux quatre coins du trône. 
Ce beau Balon étoit efcorté de trois autres, de la même forme, qut n’é- 
toient guéres moins magnifiques : mais les roques & les plaftrons des Ra- 

ren meurs. Étolent moins riches. | 
le Roi et flué LES Siamois, qui étoient rangés fur les deux rives, fe mirent à genoux 
par fes Peuples, d’aufli loin qu’ils apperçurent le Roi , & porterent Les mains jointes fur la ère , 
pour faluer ce Prince , en touchant la terre du front dans cette pofture, & 
recommençant fans cefle cette falutation , jufqu’à ce qu'ils l’euffent perdu de 
vüe. Vingt Balons, à chiroles & à rames rayées de lignes d’or , fuivoient ces 
lui du Roi; & feize autres , moitié peints, moitié dorés , fermoient toute la 
marche. L’Auteur en compta cent cinquante-neuf , dont les plus grands 
avoient près de fix-vingt pieds de long, mais à peine fix pieds dans leur 
. plus grande largeur. Il y avoit, fur ces Balons , plus de quatorze mille hom- 
Re mes (1r). Au retour , qui fut l'après-midi du même jour, le Roi, pour 
poié aux Balons donner de l’émulation aux Rameurs , propofa un prix à ceux qui arriveroient 


Li lue du Les premiers au Palais. Les Spectateurs prirent beaucoup de plaifir à leur 


TACHARD. 


(31) Page 196. 


ADIEAS IV OL Y A GÉEAS: LE LI 147 


voir fendre l’eau avec une extrème rapidité , & jetter continuellement des 
cris de joie ou de triftefle , lorfqu’ils gagnoient ou qu'ils perdoient l’avanta- 
ge. La ville entiere :& tout le peuple d’alentour afliftoir à ce fpectacle. 
Cette foule étoit rangée vers les rives, dans une infinité de Balons, qui 
formoient deux lignes entre la ville & la Pagode, c’eft-à-dire , l’efpace d’en- 
viron trois lieues. L’Auteur , après les avoir vü pañler , jugea que les Ba- 
lons étoient au nombre d'environ vingt mille , & qu'ils ne portoient pas 
moins de cent mille hommes. D’autres François Macs qu'il y avoit 
plus de deux cens mille perfonnes. Lorfque le Roi pafñla fur la riviere , tou- 
ces les fenêtres & les portes des Maifons étoient fermées , & les fabords 
mèmes des Navires. Tout le monde eut ordre de fortir ; afin que perfonne 
ne füt dans un lieu plus élevé que le Roi. Ce Prince voulut être du com- 
bat qu'il avoit propofé. Mais comme fon Balon étoit fourni d’un plus grand 
nombre de Rameurs, & des mieux choifis , il remporta bientôt l'avantage , 
& fon Balon rentra victorieux dans la ville (12). 

Huit jours après , 1l fortit encore de fon Palais avec la Reine & toutes 
fes femmes , pour fe rendre à Louyo. C'eft une ville à quinze ou vingt lieues 
de Siam , vers Le Nord, où ce Prince pañloit les deux tiers de l’année, par- 
ce qu'il y étoit plus libre qu'à Siam, où la politique orientale l’obligeoit de 
e tenir renfermé, pour entretenir fes Peuples dans le refpeét & la foumif- 
fion. Le Seigneur Conftance , qui avoit vu les lettres de Mathématiciens , 
que Louis XIV avoit accordées aux fix Jéfuites, avoit réfolu de leur pro- 
curer une Audience particuliere à Louvo. Il les fit avertir de s’y rendre avec 
leurs inftrumens. Deux grands Balons furent envoyés pour prendre leur ba- 
gage , avec un autre, à vingt-quatre Rameurs , pour les porter. Ils partirent 
le 15 de Novembre. 

À deux lieues de la ville, ils rencontrerent un fpectacle nouveau , fur 
une vafte campagne, inondée à perte de vüe. C’étoit le convoi funebre 
d’un fameux Talapoin , chef de la Religion des Peguans. Le corps étroit ren- 
fermé dans un cercueil de bois aromatique , élevé fur un bucher ; autour du- 
quel quatre grandes colomnes de bois doré portoient une haute pyramide à 
plufieurs étages. Cerre efpece de Chapelle ardente étroit accompagnée d’un 
grand nombre de petites tours de bois, affez hautes & quarrées , couvertes 
de carton grofférement peint, & de figures de papier. Elle étroit environnée 
d’un enclos de bois quarré , fur lequel étoient rangées plufieurs autres tours, 
d’efpace en efpace. A chacun des quatres coins , 1l y en avoit une auñli élevée 
que la pyramide du milieu , & deux plus petites à chaque coté du quarré. 
Toutes ces tours éroient remplies de feux d'artifice. L’Auteur en vit fortir 
plufeurs fufées volantes. Les quatre grandes tours , pofées aux quatre coins 
du grand carré , étoient jointes par de petites maifons de bois , peintes de 
diverfes figures grorefques , de Le. , de finges , de démons cornus, &c. 
De diftance en diftance , entre les cabanes , on avoit pratiqué des ouvertu- 
tes pour laifler entrer & fortir les Balons. Les Talapoins du Pegu , en très- 
grand nombre dans leurs Balons , occupoient prefque tout l’efpace qui étoir 
£ntre le bucher & le circuit du grand quatré. Ils avotent tous l'air grave & mo- 


(12) Page 198. 
Ti 


TacHaro. 
1635. 


Voyage de fa 
Cour à LOUV@ 


Cérémonie fu- 
nebre que les Jé- 
fuites voyent fur 
la route, 


TACHARD. 


168$ 


Ts vifitent deux 
Palais en allant 
a Louvo, 


148 HISTOIRE GENERALE 
defte , chantant de rems en rems , & quelquefois gardant un profond filence. 
Une multitude infinie de Peuple, honunes & femmes indifléremment , afli- 
ftoit derriere eux à cette fère mortuaire. 

Une fcene fi nouvelle & fi peu atrendue fit arrèter quelque-tems les Fran- 
gois. Ils ne virent que des danfes burlefques, & certaines farces ridicules 


que jouoient les Peguans & Les Siamois , fous des cabanes de Bambou & 


de jonc, ouvértes de tous côtés. Comme il leur reftoit quatre ou cinq lieues 
à faire , ils ne furent témoins que de l'ouverture du fpeétacle, qui devoit 


durer jufqu’au foir. Ces honneurs , qu'on rend. aux Morts , parmi les Sia- 


mois , leur donnent un extrème attachement pour leur Religion. Les Tala- 
poins, que l’Auteur traite de Doéteurs fort intereflés, enfeignent que plus 
on fait de dépenfe- aux obfeques d’un Mort, plus fon ame eft logée avanta- 
geufement dans le corps de quelque Prince ou de quelque animal confidéra- 
ble. Dans cette perfuafion , les Siamois fe ruinent fouvent pour fe procurer 
de magnifiques funérailles (13). 

Les Mathématiciens arriverent, de bonne-heure , au logement où ils de- 
voient paller la nuit. Le Pays leur avoit paru extrèmement agréable. En 
fuivant le canal, qui a été creufé dans les terres , pour abreger le chemin 
de Siam à Louvo, ils avoient découvert, à perte de vüe , des campagnes 
pleines de riz; & lorfqu'ils étoient entrés dans la riviere, le rivage, bordé 
d'arbres verds & de villages , avoit attaché leurs yeux par la plus agréable 
variété (14). 

Avant que de rentrer dans leurs Balons, les François voulurent voir un 
Palais du Roi , qui étoit voifin du lieu où ils avoient logé. Ils n’en virent que 
les dehors , parce que le Concierge avoit ordre de n’en accorder l'entrée à 
por Cet édifice leur parut fort petit. Il eft entouré d’une galerie aflez 

alle, en forme de cloître , d’une arclite@ure fr irréguliere, que les pic- 
deftaux ne font pas moins hauts que les pilaftres. Autour de la galerie ré- 
gne un balcon aflez bas , environné d’une baluftrade de pierre à hauteur 
d'appui. Mais , à cent pas de ce Palais, ils en virent un plus grand, & 
beaucoup plus régulier. Les pilaftres extérieurs leur parurent de très-bon goût. 
Tout l'édifice forme un grand quarré, de cent cinquante à foixante pas de 
longueur. Sur les quatre côtés, font elevés quatre grands corps de logis fort 
exhauflés , bâtis en forme de galerie, & couverts d’un double toit , arrondi 
en voute par le haut. Ces galeries font ornées, en dehors, de très beaux 
pilaftres , avec leurs bafes & leurs chapiteaux, dont les proportions appro- 
chent beaucoup des nôtres. L’Auteur conclut de la régularité de ce vieux: 
Palais, que l’Architecte , dont il eft l'ouvrage, devoit avoir une grande 
connoïflance de l’Architecture de l'Europe (1 $). Les galeries ne font percées que 
par des portes, qui font au milieu de chaque face. On voit, par-deflus, 
d’autres bâtimens plus exhauffés que les premiers, & au milieu de ceux-ci 
un grand corps de logis qui les furpañle tous, & qui fait avec les autres une 
fort belle fymetrie. C’eft le feul édifice du Pays auquel les Mathématiciens 
Jéfuites ayent trouvé de la régularité & de la proportion (r6). 
De-là , ils fe rendirentà Louvo, qui eft dans une fituation très-agréable., 


(13) Pages 100 & précéd. (14) Page 107, (15) Page 202. (16) Ibid: 


PLAN DE LA VILLE DE 


Lo ES O d ps ee Le . La Pruate . & £ 
Den ordinaire des : : À Jus at le Tout DS St 
nee fl Plphans Saxngas 


à : es ol een Er 
eee Css. ; ” - : M En Ph 
F RES le = 2 


A Ze Palus du Ro, 
B. Za Grande Pagode Raale 

nome Napetat 

, Toutes les autres Pagodes . 

, Uauson où logea l'Ambass.” 
de France 

, Logus des Amb , de Perse , 

ÿ La Massiôr 

: Le Jardn R oyal 

D Logus du Barcalon Moustre 
des affures éérangeres $ 

. La Salle ou l'on chahe les 
fiers ; 
Les Ecuries des Chevaux du 
Ra, 

, La Place ou on exerce les 
Elephans 
Deux grands Reservorrs d'eau 

. Fondene du Ro. 

, Jardns qu appartiennent 
at Ro 


, Les Jesuites avec une Tour 


ocbgone au mike de la fa- 


cade de là maison pour wer- 


Dur aux observakims astro - 
nomiques n 

. Lrk fort peuples . 
 . 

,. Bazar où Marche 

, Jardin de MT Phaucon . 


ou Constance 


Echelle de 300 Touses. 


re = æ 
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PLAN DE LA VILLE DE 
LOUVO 


Demeure ordinaire des 
Rois de Siam 


- 68e. Se 


€ 


“8e 


A Ze Palus di Ra. 
B, Za Grande lagode Roale 
nommée Napetit 
C, Toutes Ls autres Pagodes , 
D, Mason ou logea l'Ambass.” 
de France , 
E, Z oqus des Anb , de Perse , 
E, Za Misriôn 
G, Le Jerdn Royal 
H, Log du Barcalon Maustre 
des afrures etrangeres 
Ja LL on chate les 
Offiaers. 
K Les Ecuries des Chevaux du 
Ra, 
L, La Pre ou on exerce Les 
Elephans, 
M Deur grands Reservowrs d'ou 
N, Fonderie du Ro. 
O0. Jardins Ju apparkennent 
au Roi É 
P, Les Jesus avec une Tour 
acyone au rule de la /&- 


cade de la Mason pour ser - 


DE AT observalons Ur 0 - 


71077 LJUeS , 


le fort peuples ù 
Fauxbourg 

Bazar où Hole 
Jardn de M7 Phaucon , 
ou Constance 


Echelle de 300 Toises. 


(um 


# © 


A 


DES / ViOIV À GÉEPS A SL nve LÉ 149 
& dans un air fort fain. Elle étoit devenue grande & fort peuplée sue que 
le Roi y faifoit un long féjour. M. de la Marre avoit déja reçu ordre de la 
fortifier à l'Européenne. Elle eft fituée fur une hauteur qui découvre tout le 
pays d’alentour ; qui n'eft commandée d'aucun endroit TS qui ef baignée 
ar une grofle riviere. Il eft vrai que cetre riviere n’eft confidérable que 
pendant linondation. Mais comme le débordement des eaux & les pluies 
dure fept où huit mois, la Ville ne peut gueres être afliégée de ce coté- 
R , qui eft d’ailleurs extraordinairement efcarpé. Les autres côtés font où 
des marais qu'on peut inonder facilement, ou des hauteurs en amphiteatre, 
qu'on avoit deffein de renfermer dans la Ville, pour fervir de profonds fof- 
fés & de remparts terraflés, à l’épreuve de toute forté d'artillerie. 

L’Ambafladeur , qui s'éroit rendu aufli à Louvo, fut conduit à l'audience , 
où le Roi lui parla des fix Jefuites, qu’il avoit amenés , & quele Roï de France 
envoyoit ; lui dit:il, pour faire leurs obfervations dans les Indes, & pour 
travailler à la perfection des Arts. C’étoit fous cette idée que le Seigneur 
Conftance les avoit annoncés à la Cour. Pendant l'audience les Jefuites vi- 
fiterent les jardins & les dehors du Palais. La fituation en eft fort belle. H 
eft placé au bord de la fiviere, fur une élévation aflez unie. L’enceinte em 
eft grande. L’Auteur n’y vit rien de plus remarquable que deux grands corps 
de logis détachés , dont les toits étoient tout éclatans de dorure. Cer éclat vient 
aux thuiles, d’un vernis jaune dont elles font revètues , qui brille autant que 
de l'or aux rayons du Soleil. On apprit à PAuteur que chacune de ces thui- 
les coutoit quarante fous (17). 

Le foir ; on fit promener l’Ambafladeur & toute fa fuite , fur des Ele- 

hans. Dès le jour de fa premiere Audience , on lui avoit fait voir dans le 
Palais de Siam, l'Elephant blanc, pour lequel on a tant de veneration dans 
les Indes , & qui avoit fait le fujer de plufeurs guerres. 11 l’avoit trouvé 
aflez petit, & fi vieux qu'il en étoit ridé. Aufñli lui donnoiton trois cens 
ans. Plufieurs Mandarins étoient deftinés à le fervir. On ne lui offroit rien 
qu’en vaiflelle d’or: au moins, deux baflins , qu'il avoit devant lui, étoient 
d'or mafñlif , d’une grandeur & d’une épaiffeur extraordinaire. Son apparte- 
ment étoit magnifique 3 & Île lambris du Pavillon étoit fort proprement 
doré. L’Auteur obferve que les moindres Elephans du Roi ont quinze hom- 
mes qui les fervent par quartier ; que d’autres en ont vingt , vingt-cinq ; 
trente , & quarante, felon leur rang ; & que l’Elephant blanc en # cent. On 
a peine à ne pas croire cette remarque un peu exagerce , lorfqu'il ajoute 
» que le Seigneur Conftance lui a dit, que le Roi n’a pas moins de vingt 
» mulle Elephans dans fon Royaume ; fans compter les fauvages, qui font 
» dans les bois & dans les montagnes. On en prend quelquefois ,affüre-til., 
» jufqu'à cinquante, foixante , & quatre-vingt même à la fois dans une feule 
» chafle (18). 

Meflieurs de l’Académie Royale des Sciences avoient recommandé aux fix 
Jefuites d'examiner fi tous les Elephans avoient des ongles aux pieds. L’Auz 
teur n’en vit a un feul qui n’eüt cinq ongles à chaque pied , c’eftä-dire . 
à l'extrémité des cinq gros doigts : mais leurs doigts font fi courts, qu'à peine 


ss 


17) Page 105. (18) Voyez la Defcription du Royaume de Siam: 
T ui 


TACHARD, 
168$. 
Defcription dé 
Louvo, 


Palais de Eoir 
vo & fes Jardins 


Promenade fur 
des Eléprans, 


Eléphant bin 
de Siam, 


Remarques {xt 
les Eleplans.. 


1$0 HISTOIRE GENERALE 

fortent-1ls de la mafle du pied. Il remarqua qu'ils sont pas , à beaucoup près, 

les oreilles fi grandes qu'on les dépeint ordinairement. Il en vit plufieurs qui 

avoient les dents d'une beauté & d’une longueur admirable. Elles fortoient, 

à quelques-uns , plus de quatre pieds hors de la bouche ; & d’efpace en ef- 
Petit Elephant pace , elles étoient garnies de cercles d’or, d'argent & de cuivre. Dans une 

blanc, élevépour Lifon de cam agne du Roi , à une lieue de Siam fur la riviere , il vit un 


Tacxar 
168$. 


fuccéder à l’au- 5 Re \ . Gb TreS 
gré. petit Elephant blanc qu'on deftinoit pour Succefleur à celui qui étoit dans le 


Palais. On l’élevoit avec des foiris extraordinaires. Plufieurs Mandarins 
étoient attachés à fon fervice ; & les égards qu'on avoit pour lui s’étendoient 
jufqu'à fa mere & à fa tante, qu'on nourrifloit avec lui. Sa grofleur étoit 
a peu près celle d'un bœuf, C’étoir le Roi de Camboie qui en avoit fait 
préfent au Roi de Siam, depuis deux ou trois ans, en lui faifant demander du {e- 
cours contre un fujer rebelle qui étroit foutenu par le Roi de la Cochinchine. 
re Enfin ,le 22 de Novembre , les Mathématiciens Jefuites furent avertis que 
dée aux Jéluies, Le Roi vouloit leur accorder , le mème jour, une audience parriculiere. Ce 
fut le Seigneur Conftance qui leur fit l'honneur de les un au Palais , 
vers quatre heures après midi. Il leur fit traverfer trois cours , dans lefquel- 
les ils virent des deux côtés , plufieurs Mandarins profternés, En arrivant 
dans la cour la plus intérieure, ils trouverent un grand tapis, fur lequel ce 
Miniftre leur dit de s’affeoir, Ils n’avoient pas d’habits de cérémonie. On 
ne les obligea pas même de fe déchauffer, ce qu’on leur fit regarder comme 
une grande marque de diftinction. Aufli-tôc qu'ils furent aflis, le Roi, qui 
alloit fortir pour voir un combat d'Elephans , dont il vouloit donner le plai- 
fr à l'Ambañladeur, monta fur le fien, qui l’attendoit à la porte de fon ap- 
partement; & remarquant les Jefuires à de ou douze pas de lui , il s’avança 
vers eux (19). 
Le Pere Fontenay, Supérieur de fes Confreres, avoit preparé un compli- 
ment. Mais le Seigneur Conftance voyant le Roi preflé , parla pour eux à 
ce Prince , qui les regarda, les uns après les autres, d’un vifage riant & plein 
de bonté, Son âge étoit d'environ cinquante-cinq ans ; fa taille un peu au- 
deffous de la médiocre, mais fort droite & bien prife. Il répondit au dif- 
Éomment fs cours de fon Miniftre » qu'ayant fçu que le Roi de France envoyoit les fix 
ONT traites par . \ ® S ° ° / . 
(Roi » Jefuites à la Chine pour de grands defleins , il avoit defiré de les voir, 
» & de leur dire de bouche que s'ils avoient befoin de quelque chofe , foit 
» pour le fervice du Roi leur maître, foit pour leur propre ufage , il avoit 
» donné ordre qu’on leur fournit tout ce qui leur feroit néceffaire (20). 
Les Jefuites n’eurent le tems de répondre à cette faveur , que par des re- 
mercimens refpectueux & de profondes inclinations. Le Roi continua fon 
chemin; & paflant de cette cour dans une autre, au milieu d’une haie de 
Mandarins profternés devant lui, le front contre terre & dans un grand fi- 
lence , il trouva , près de la premiere porte du Palais, les Chefs des Compa- 
gnies marchandes de FEurope , déchauflés , à genoux , appuyés fur leurs cou- 
des , auxquels 1] donna une courte audience. 
Le Seigneur Conftance avoit prévu que le rems manqueroit aux Jefuites 


(19) Page 207. L'Auteur n'explique pas ou tout monté, que le Roi s'approcha d'euxi 
plus nettement fi c'eft avant que de monter, (20) Ibidem | 


DES VOYAGES. LE Ver EE 1$1 


pour prononcer leur compliment ; & leur avoit confeillé de le faire traduire 
en langue du Pays. Le Superieur ; qui étoit chargé de la copie, en Siamois 
& en François, n’oublia pas de la préfenter au Monarque ; qui donna ordre 
à fon Miniftre de la prendre. Cette Piece ; l'ouvrage de fix Jefuites célébres , 
mérite la diftinétion d’être inférée ici dans fes propres termes : 

» Sire, nous avons quitté le plus grand Roï que la France ait jamais eu ; 
» mais notre bonheur , en arrivant 1ci , eft de retrouver dans Votre Majefté 
» les qualités de ce grand Prince (21). Cette grandeur d’ame , qui vous 
» porte à fecourir fi généreufement vos Alliés , le courage avec lequel vous 
» reprimez vos ennemis, les avantages que vous venez de remporter fur 
» eux , cette foumiflion extraordinaire de vos Sujers , cette magnificence 
» avec laquelle vous vous montrez à eux , ces Ambaflades célebres que vous 
» recevez des parties du monde les plus éloignées , cette protection que vous 
» donnez aux Etrangers, cette affection particuliere que vous témoignez aux 
» Miniftres de l'Evangile , cette bienveillance que vous avez la bonté de 
» nous marquer aufli ; toutes ces chofes , Sire , font des marques que vous 
» êtes un Roi magnanime , victorieux , politique , équitable ; & comme vos 
». Sujets & la Renommée le publient , le plus grand de tous les Rois qui 
» ayent jamais porté la couronne de Siam. 

» Les Sciences dont nous faifons profeflion , Sire , font eftimées par tou- 
» te l'Europe. Notre Roi les aime , jufqu'’à leur élever des Obfervatoires fu- 
». perbes Le fa ville Capitale, & à donner fon augufte nom au College 
> de notre Compagnie, dans lequel on les enfeigne. Nous les avons culti- 
» vées depuis notre jeunefle , particuliérement l’aftronomie , qui eft plus 
» conforme à nos inclinations , parce qu’elle porte nos efprits à penfer fou- 
» vent au Ciel, le féjour des bienheureux & notre véritable Patrie. Sa Ma- 
» jefté Très-Chrétienne , fachant que notre profeflion eft de nous fervir des 
» Sciences humaines, afin de porter les hommes à la connoiffance & à 
» l'amour du vrai Dieu, & perfuadé que nous avons fait une étude par- 
* ticuliere des Mathématiques , nous a choifis pour aller à la Chine en qua- 
» lité de Mathématiciens. Ainfi nous fommes chargés de travailler , de con- 
» cert avec ceux qui demeurent à Paris auprès de fa perfonne , à la per- 
» feétion des Arts & des Sciences. Pour nous faciliter un fi grand deflein, 
» notre grand Monarque nous a donné des Lettres Patentes , qui nous re- 
» commandent à tous les Princes de la Terre, en confidérarion defquelles 
». votre Majefté nous comble aujourd’hui d'honneur en nous admettant en 
» fa préfence. 

» I] nous eft impoñlible, Sire, de reconnoître nous-mêmes une telle f1- 
» veur. Mais ne le pouvant pas de la maniere que nous le devons , Votre 
» Majefté nous permettra de le faire de la maniere que nous le pourrons. 
» Nous fommes Serviteurs du vrai Dieu & Sujets d’un grand Monarque. 
» Comme Sujets d’un fi grand Roi , nous l’informerons des graces que Votre 
» Majefté nous fait; & comme Serviteurs du vrai Dieu, nous le prierons 
» inftamment de combler votre régne de toutes fortes de profpérités , & d’é- 


(ar) L'Auteur fait , dans un autge endroit, un portrait du Roi de Siam , qui jufifie çt 
loge, p.235. 


Tacaarr, 


1685. 


Harangue qu'its 
fons à ce Prince, 


TACHARD. 
163$. 
Réflexion fur 
Jobjer du Voya= 
ge des Jéfuires. 


Erreur de la 
Cour de France 
fur la converfion 
gu Koi de Siam. 


Projet an ob- 
Lervareire àS11Me 


Vüe du Sei- 
gaeur Conftance 
pour la conver- 
fion des Sia- 
HAOÏSe 


Les Jéluites 
da Maduré pren- 
nent lhabir des 
rauiiues, 


1:62: HA IS TT OT RE GE NE R ÆIAERI 
» clairer Votre Majeñé de fes divines lumieres , afin qu'elle pofféde le Cie! 
» après avoir régné fi glorieufement fur la Terre. ? 
Il neft pas difficile de juger que le principal motif des fix Jéfuires, & 
dans leur Voyage, & dans l'exercice de leurs inftrumens de Mathématique , 
étoit le zèle de la Religion , auquel l’intérèr des fciences & les ordres de 
leur, Roi fervoient de prétexte. Mais on s’éroit trop Batté à la Cour de Fran- 
ce , en concluant de quelques faveurs que le Roi de Siam avoit accordées 
aux Miflionnaires, quil étoit difpofé à recevoir les lumieres de l'Evangile. 
C'eft ce que le Seigneur Conftance ne fit pas difficulté de déclarer à l'Am- 
baffadeur ; quoique fi zèlé lui-même pour la converfion des Siamois, qu'il 
partageoit continuellement fes foins entre les affaires du Chriftianifme & 
celles de PEtat. Les eflorts qu'il fit, pour feconder les François dans le pro- 
jet de celle du Roi, demandent d’être Jüs avec toute l'étendue que lAu- 
teur leur donne dans fon récit, & ne font pas moins d'honneur à fon ha- 
bileré qu’à fa Religion (22). 
Quelques jours après l’Audience des Jéfuites , ce Miniftre entretint Le Roi 
ur un projet qu'il méditoit depuis long-tems , de faire venir à Siam douze 
Mathématiciens du mème ordre ; qu'il avoit déja demandés à leur Général, 
& fur le deflein de bâtir un Obfervatoire , à l’imitation de ceux de Paris 
& de Pekin. Ce Prince ayant approuvé fes idées ; il jugea qu'il éroit necef- 
faire de renvoyer promprement en Europe, un des fix Jéluites François , : 
qui fe trouvoient à Siam , pour hâter l’execution d’une entreprife fi impor- 
tante au Chriftianifine. Cette commiflion tomba fur le Pere Tachard , qui 
gémit beaucoup de fe voir éloigné pour long-tems de la Chine , après laquelle 
il foupiroit, dit-il, depuis tant d'années (23). 
. Ces fut dans la mème occafon que le Seigneur Conftance communiqua 
aux Jéfuites une autre vüe , qu'il croyoit capable de contribuer beaucoup à 
la converfion des Siamois. » Il ne fufifoit pas , leur dit-il, de gagner leur 
eftime & leur affection par le zèle, par la douceur & par la fcience. Con- 
noiffant parfaitement le genie de cette Narion, il jugeoit qu'outre lOb- 
fervatoire , il falloit encore une autre Maifon de Jéfuites , où l'on menît, 
autant qu'il-feroit pollible , la vie auftere & retirée des Talapoins , fi auto- 
rifés parmi le peuple ; qu’on prit leur habit, qu'on les vit fouvent, & 
qu'on s’efforçât d’en attirer quelques-uns à la Religion. En effet , on avoit 
appris, depuis peu, que cette conduite avoit réufli aux Jéfuites Portugais. 
Un Miffionnaise François, qui avoit été à Saint - Thomé depuis deux mois, 
racontoit , que ces Peres avoient paflé plufieurs années au Maduré , vers Ben- 
cale , fans recueillir aucun fruit confidérable de leurs travaux. Le Supérieur 
de cette Million faifant réflexion à l'attachement de ces Peuples pour les Bra- 
mines, qui font leurs Prètres ou leurs Religieux , jugea qu'en prenant l’ha- 
bit Bramine , & vivant à leur maniere, il pourroit s'attirer la confiance de 
toute la Nation, Il communiqua ce projet à fes Supérieurs , qui le propo- 
ferent au Saint Siege. On l’examina au Tribunal de la propagation de la Foi ; 
».& fur l’expofition que l'habit particulier des Bramines n'étoit pas une mar- 
» que de Religion , mais d’une noblefle & d’une qualité diftinguce, on per- 


32 


33 


L2] 


(22) Pages 226 & fuivantes, {23) Page 211. 


mit 


DES D MIONYR A CHEMIN TT. 153 


mit au Supérieur du Maduré, & à quelques autres Jéfuites du même fenri- 
ment, d’éprouver ce moyen pour la converfion d’un grand Pays. Ils prirent 
aufli-tôt la marque des Bramines , & commencerent à mener la méme vie : 
c'eft-à-dire , qu'on vit ces hommes Apoftoliques , la tère & les pieds nuds , 
imarcher fur le fable brulant , expofés fans ceile aux plus grandes ardeurs du 
foleil , parce que les Bramines ne portent point de hate & ne fe cou- 
vrent jamais la tèce ; ne vivre que d'herbes, & paller trois ou quatre jours fans 
nourriture , fous un arbre , ou dans un chemin public, attendant que quelque 
Indien , touché de cette étrange auftérité , vint les écouter. Ils ont converti, 
par cette voye , plus de foixante mille Endiens (24). 

On n’a pointoublié que le jour mème de Audience , le Roi devoit faire voir 
à l'Ambañladeur un combat d'Eléphans. Il avoit donné ordre qu’on en prépa- 
rât fix, pour les fix Jéfuites, qu'il vouloit voir préfens à ce fpectacle. Le 
Seigneur Conftance leur donna un Mandarin pour les conduire. Ils trouve- 
rent, en fortant du Palais, fix Eléphans avec leurs chaifes dorées & des 
couflins fort propres. Chacun s'étant approché du fien , l’'Auteur décrit la 
maniere dont on les y fit monter. Le Pafteur , c'eft le nom qu'on donne à 
l’homme qui eft fur le cou de l'Eléphant pour le gouverner , fit mettre l’ani- 
mal à genoux, & le fit enfuire coucher à demi fur le côté; de forte qu'on 
pouvoit pofer le pied fur une des jambes de devant qu'il avançoit , & de-là 
{ur fon ventre : après quoi fe redreflant un peu , 1l donnoit le tems de s’af 
feoir commodément dans la chaife qu'il porte fur le dos. On peut aufli fe 
fervir d’échelles, pour fe mettre à fa hauteur. C’eft pour la commodité des 
Etrangers , qui ne font pas accoutumés à cette monture, qu'on met des chai- 
fes fur le dos de ces animaux. Les Naturels du Pays , de quelque qualité qu'ils 
foient , à l'exception du Roi, montent fur le cou & les conduifent eux-mè- 
mes. Cependant, lorfqu'ils vont à la guerre ou à la chafle, ils ont deux 
Pafteurs, l’un fur le dos , l’autre fur la crouppe de l'Eléphant ; & le Man- 

_darin eft au milieu du dos , armé d’une lance ou d’une efpece de javelor. 
L’Auteur remarqua , dans une chafle , que le Roi, qui étoit fur fon Eléphant 
dans une efpece de trône , fe leva fur fes pieds lorfque les Eléphans fauva- 
ges voulurent forcer le pañlage de fon côté, & fe mit fur le dos du fien 
pour les arrêter (25). 

Les Jéfuites fuivirent Île Roi dans une grande Plaine , à cent pas de Ja 
ville. Ce Monarque avoit PAmbaflideur à {à droite, éloigné de quinze ou 
vingt pas, le Seigneur Conftance à fa gauche , & quantité de Mandarins su- 
tout de lui , profternés par refpect aux pieds de fon Eléphant. On entendit 
d'abord des trompettes, dont le fon eft fort dur & fans inflexion. Alors les 
deux Eléphans deftinés pour combattre jetterent des cris horribles. Ils étoient 
attachés par les pieds de derriere , avec de groffes cordes que plufieurs hom- 
mes tenoient pour les retirer fi le choc devenoit trop rude. On les faifle 
approcher de maniere que leurs défenfes fe croifent , fans qu'ils puiflent fe 
bleffer. Ils fe choquent quelquefois fi rudement , qu'ils fe brifent les dents, 
& qu'on en voit voler les éclats. Mais, ce jour-là, le combat fut fi court 
qu'on crut que le Roi ne lavoit ordonné que pour fe procurer l'occalion de 


{24) Pages 212 & fuivantes. (25) Page 216. 
Tome IX. V 


TAcHARD. 
163$: 


Succès de cctt: 
pieufe rule. 


Cemment €: 
monte fur €s 
Elepbans, 


Autre manie 


re de monter, 


Combat d'Elé- 
phans, 


RE NE 
FACHARD. 
1606» 


Combat de 
trois Eléphans 
contre un Tigre, 


1$4 H 1:ST:OTR E GENE R AIME 


faire avec plus d'éclat un préfent à Monfieur de Vaudricour, qui avoit ame- 


né les deux Mandarins Siamois , & qui devoit conduire fes Ambaffideurs en 
France. A la fin du fpectacle, Sa Majefté s’approcha de lui, & lui donna de 
fa main un fabre dont la poignée étoit d’or mafif, &c le fourreau d’écaille de 
tortue , orné de cinq lames d’or, avec une grande chaîne de filigrane d’or, 
pour lui fervir de baudrier , & une vefte de brocard à boutons d’or. Cette 
forte de fabre ne fe donne à Siam qu'aux Généraux d'armée , lorfqu'ils par- 
tent pour aller à la guerre. Monfieur de Joyeux , Capitaine de la Frégate 
Françoife , reçut aufli un préfent de la même nature, mais moins magni- 
fique (26). 

La plüpart des jours que le Roi pafla au Palais de Louvo, furent employés 
en fpettacles. L'Auteur & fes confreres furent obligés d’aflifter à celui des 
Eléphans contre un Tigre ; toujours fur la même monture, pour ne pas fcan- 
dahfer les Talapoins, qui fe font un crime de monter à cheval (27). 

On avoit élevé, hors de la ville, une haute paliffade de Bambous , d’en- 
viron cent pieds en quarré. Au milieu de l’enceinte étoient trois Eléphans, 
deftinés pour combattre le Tigre. Ils avoient une efpece de grand plaftron, 
en forme de mafque ; qui leur couvroit la tête & une partie de la trompe, 
Auïñli-tôt que les fpectareurs furent placés , on fit fortir de la loge , qui étoit 
dans l’enfoncement , un Tigre d’une figure & d’une couleur, qui parurent 
nouvelles aux François. Outre qu'il étoit beaucoup plus grand, plus gros , 
& d’une taille moins efhilée que ceux qu’ils avoient vüs en France, fa peau 
n'éroit pas mouchetée ; mais au lieu de toutes les taches femées fans ordre , 


il avoit de longues & larges bandes en forme de cercles. Ces bandes, pre 


D : 
nant fur le dos, fe rejoignoient par-deflous le ventre , & continuant le long 


de Îa queue, y formoient comme des anneaux blancs & noirs ; placés Alot 
nativement. La tête n'avoit rien d’extraordinaire , non plus que les jambes ; 
excepté qu'elles écoient plus grandes & plus groffes que celles des Tigres 
communs , quoique ce ne füt qu'un jeune Tigre, qui pouvoit croître enco- 
re. Le Seigneur Conftance ditaux Jéfuites qu'il s'en trouvoit dans le Royau- 
me de trois fois plus gros, & qu'étant un jour à la chafle avec le Roi , il 
en avoit vü un de fort près, qui étoit de la grandeur d’un mulet. C’eft une 
efpece particuliere ; car le Pays én produit auf de petits , tels que ceux 
qu'on apporte d'Afrique en Europe , & l’Auteur én vit un le même jour à 
Louvo (28). 

On ne lâcha pas d'abord le Tigre , qui devoit combattre ; mais on le tint 
attaché par deux cordes ; de forte que n’ayant pas la liberté de s'élancer , le 
premier Eléphant qui l'approcha lui donna deux ou trois coups de fa trompe 
fur le dos. Ce choc fut fi rude, que le Tigre en ayant été renverfé , demeu- 
ra quelque-tems fur la place, avecaufli peu de mouvement que s’il eût été mort. 
Cependant lorfqu’on l’eut délié, il ft un cri horrible, & voulut fe jetter 
fur la trompe de l’'Eléphant , qui s’avançoit pour le frapper. Celui - c1 , la 
repliant adroitement , la mit à couvert par fes défenfes, dont il atteignit le 
Tigre, & qui lui firent faire un fort grand faut en l'air. Cet animal DES 
étourdi du coup, ou de fa chute. N'ofant plus s'approcher, 1l fit pluñeurs 


(26) Page 217. (27) Page 218. (28) Page 219, 


à D'E S' V'OrY:ALG ES: Y I. I$$ 
tours le long de la paliffäde ; & quelquefois il s’élançoit vers les fpectareurs 
qui paroifloient dans les gale des. Alors on poufla ,; contre lui , les trois Elé- 
phans, qui lui donnerent tour à tour de fi rudes coups ; qu'il it encore 
une fois le mort. Ils l’euflent tué, fans doute, fi l'Ambaffadeur n’eût de- 
mandé grace pour lui. ni 
Le lendemain au foir, il fe ft au Palais une grande illumination, qui fe 
renouvelle trous les ans. Elle confitoit en dix-huit cens ou deux mille lu- 
mieres, dont.les unes éroient rangées fur de petites fenêtres , pratiquées ex- 
près dans les murs de l'enceinte, &les autres dans des lanternes, dont l’Au- 
teur admira l’ordre & la forme ; fur-tout celle de certains grands falots , en: 
forme de globes , qui font d'un feul morceau de corne , tranfparente comme 
le verre, & quelques autres d'une efpece dé verre fait de riz. Ce Specta-: 
cle étroit accompagné du fon des tambours , des fifres & des trompettes. Pen- 
dant que le Ron l'honoroit de fa préfence, la Princelle en donnoit un fem- 
blable aux Daimes de la Cour, d'un autre côté du Palais (29). Hi 
Le Seigneur Conftance fit voir AUX Jefuies l'Elephant Prince ; qui étoit 
d’une beauté & d’une grofleur extraordinaire. On lui donnoit ce nom, par- 
ce qu'il étoit né le même jour que le Roi. Ils virent aufli l'Elephant de garde , 
qu'on releve chaque jour, dans un pavillon voifin de l'appartement du Roi, 
& au’on tient prèt jour & nuit pour fon ufage (30). Fe 
Le Roi, qui cherchoit à donner fans cefle de nouveaux divertiffemens aux 
Francois , leur fit voir un jour la maniere de prendre les Elephans. Mais cet 
article paroiflant appaïtenir à la defcription générale de Siam, il ne refte à 
fuivre ici l’Auteur que dans les'obfervations que les Jefuites firent à Louvo. 
Ils les avoient commencées en arrivant dans cette Ville , fur-tout celles 
qui leur éroient néceflaires pour obferver exaétement une Eclipfe de Lune qui 
devoit arriver le 11 de Décembre. Ils n’avoient pü fe fervir jufqu’alors de 
leurs inftrumens pour ces opérations, parce que la Ville & les Fauxbourgs 
étoient tellement inondés , qu'ils n’avoient pù trouver d’endroits pour les 
placer. La maifon même ou 1ls-étoient logés recevoit tant d’agitation par 
les eaux , que leurs pendules & leurs quarts de cercle en fouffroient beau- 
coup. Enfin, le 6 & le 7 de Decembre ils remarquerent, par l'anneau aftro- 
nomique de Burterfield, que la variation de Faiguille étoit de deux degrés 
vingt minutes à l'Oueft; & pendant ces deux jours confécutifs, cette obfer: 
vation fut trouvée conftamment la mème (31). 
Mais le Roi ayant fait connoïtre à l’Ambafladeur de France qu'il fouhai- 
toit que l’obfervation dela premiere Eclipfe fe fit en fa préfence , on choi- 


E rive 


fit pour le travail une maifon Royale, nommée Tlée Porflonne , une petite 


hieue à l'Eft de Louvo , & peu éloignée d'une Forêt où Sa Majefté devoit 
prendre le divertiffement de la Chaffe des Elephans. Le 10 , ce Prince invita 


(29) Page 220. 


nutes trois fecondes. La variation de l'aiouil- 
(30) idem. 


le vers l'Oueft , par la machine parallattique 


(31) Le 9 du même mois, par les hau- 
teurs prifes du même bord du foleil, matin & 
foir , l'heure véritable du midi à la pendule 
2 fecondes , étoit de douze heures cinq mi- 


de Chapotot, fut remarquée une fois de feize 
minutes feulement , une autre de trente-une 
minutes, une autre de trente-cinq, & une 
autre de trente-huit, p. 239. 


Vi 


En ea mn nr 


TAcHARD. 


1685. 


Iluminauon, 


Les Jéfuites 
voyent PEié 
phant Prince, 


Obfervar'cns 
aftronomiques 
faires à Louve. 


Iumination 
pour une ciafle 
d'Eléphans, 


156 H' SiT:O LR E IGIENN EIR À QE 


PAmbafadeur à voir les illuminations qui fe faifoient pour cette chafle, & 
voulut que les fix Jefuites afliftaffent aufli à ce Spedtacle. L’Auteur en fair 

la defcriprion. 
Un Corps d'environ quarante-fix mille hommes avoit formé, dans les bois, 
& fur les montagnes , une enceinte de vingt-fix lieues en quarré long, dont 
les deux grands côtés étoient chacun de dix lieues , & les deux autres de 
trois. Cette vafte étendue éroit bordée de deux rangs de feux, qui regnoient 
fur deux lignes, lune à quatre ou cent pas de l’autre, & qu'on entretient 
toute la nuit, du bois de la Forèt. Ïls font foutenus en l'air , à la hauteur 
de fept ou huit pieds , fur de petites plattes-formes quarrées , élevées fur 
quatre pieux ; ce qui les fait découvrir tous à la fois. Ce Spectacle parut à 
l’Auteur , pendant les tenebres , la plus belle illumination qu'il eût jamais 
vue. De grandes lanternes, difpofées d’efpace en efpace, faifoient la diftinc- 
tion des quartiers , qui étoient commandés par differens Chefs, avec un cer- 
tain nombre d’Elephans de Guerre, & de Chaffeurs armés comme les Sol- 
dats. On tiroit , par intervalles , de petites pieces de Campagne , pour éton- 
ner tout à la fois, par le bruit & par la vue des feux, les Elephans qui vou- 
_ Aükefe fre droient forcer le paflage. L'oubli de cette précaution avoit fait manquer une 
RS. Eléphans chañle précédente. Comme il s’étoit trouvé, dans l'enceinte, une montagne 
auvages, efcarpée, on avoit négligé d’y placer des feux , des Gardes, & de l'artillerie, 
parce qu’on l’avoit crue inacceflible à des animaux d’une énorme grofleur ; 
mais dix ou douze s’étoient échappés avec une adrefle fort finguliere. Ils sé- 
toient fervis de leurs trompes pour s'attacher à un des arbres , qui étoient fur 
la pente de la montagne. Du premier arbre , 1ls s’'étoient guindés au tronc 
d'un autre ; & grimpant ainfi d'arbre en arbre, 1ls étoient parvenus avec des 
efforts incroyables, jufqu’au fommet de la montagne, d’où 1ls s’éroient fauvés 

dans les bois (32). 

Château de. Après une collation magnifique de confitures & de toutes fortes de fruits . 
Tlée-Pouflonne, qui fut fervie dans un lieu fort agréable, autour duquel on avoit placé des 
Élephans de Guerre & des feux , pour garantir les François des Tigres & 
des autres animaux feroces qui pouvoient fe trouver dans l’enceinte , le Sei- 
neur Conftance mena les Jeluites au Chateau de Tlée Pouffonne , où le Roi 
s’étoit déja rendu pour aflifter à l’obfervation de l'Eclipfe. Ils arriverent , à 
neuf heures du foir, au bord d’un canal qui conduit au Château , où ils 
étoient attendus par un Balon du Roi. Ce canal eft fort large , & long de plus 
d’une lieue. Il étoit éclairé, fur les deux rives, d’une infinité de feux, éle- 
vés comme ceux qu'on a décrits. À un demi-quart de lieue du Château, les 
Rameurs, qui avoient nagé jufqu'alors avec beaucoup de force & de bruit, 
.commencerent à ramer fi doucement qu'on n’entendoit prefque pas le bruit 
AUS de de leurs rames. On avertit les Jefuies qu'il falloir fe taire ou parler fort 
Valais du Roi, bas. Lorfqu'ils defcendirent au rivage , tout étoit fi tranquille , malgré la 
multitude de Soldats & de Mandarins qui fe trouvoient aux environs , qu'ils 
fe crurent dans une folitude écartée. Ils s'employerent d’abord à difpofer leurs 
lunettes fur divers appuis qu’on avoit élevés dans cette vue. Mais n'ayant 
pas eu befoin de donner beaucoup de rems à ce travail, ils fe rembarquerent 


TaAcHARD. 
1485. 


(32) Page 242. 


- 


DES VO YA GEMSA NE reve LT 157 


une heure après, pour aller paffer une partie de la nuit dans la maifon du 
Seigneur Conftance , qui étoit à cent pas du Palais. 

En débarquant au pied de la muraille qui eft au delà du canal , ils fu- 
rent expofés au danger de s’enferrer dans une efpece de chaufle-trappes , com- 
pofces de plufieurs chaînes de fer, qui font placées à côté les unes des au- 
tres à un demi pied de diftance , & qui occupent la largeur du terre-plain , 
entre le canal & le mur. Ces chaînes font armées d’un double rang de grof- 
fes pointes de fer. On les tend chaque nuit autour du Chateau , pour en 
défendre les approches. L’officier de garde reçut ordre de les faire lever, à 
loccafion d’un des fix Jefuites, qui faillit de-s’engager dans ce dangereux la- 
byrinthe. Enfuite s'étant approchés de la muraille, 1ls marcherent dans un 
petit fentier , de deux pieds de large , qu'on lafle libre pour faire les ron- 
des de nuit; & fur les onze heures du foir , ils arriverent à la maifon du 
Seigneur Conftance (33). 

On leur laifla trois ou quatre heures de repos , après lefquelles ils s’em- 
barquerent, pour fe rendre à la galerie où fe devoit fre l’obfervation. Il 
étoit près de trois heures après minuit. Les Mathématiciens , à leur arrivée , 
préparerent , pour le Roï, une fort bonne lunette de cinq pieds, dans la fe- 
nètre d’un fallon qui donnoit fur la galerie. On avertit ce Prince , qui vint 
aufli-tôt à cette fenêtre. Les Mathématiciens étoient aflis fur des tapis de 
Perfe , les uns aux lunettes d’approche , les autres à la pendule. D’autres de- 
voient écrire le tems de l’obfervation. Ils faluerent le Monarque de Siam , 
par une profonde inclination , & chacun commença fon exercice (34). 

Le Roi parut prendre un vrai plaifir à voir toutes les taches de la Lune 
dans la lunette ; fur tout lorfqu'’on lui fit remarquer leur conformité avec le 
Type qu’on en avoit fait à l'Obfervatoire de Paris. Il fit diverfes queftions : 
pourquoi la Lune paroifloit renverfée dans la lunette ? pourquoi l’on voyoit 
encore la partie de la Lune qui étoit éclipfée? quelle heure il étoit à Paris? 
à quoi des obfervations , faites de concert dans des lieux fi éloignés ; pou- 
voient être utiles , &c. Tandis qu’on fatisfaifoit fa curiofité par des: expli- 
cations, un de fes principaux Officiers apporta , fur un grand baflin d’ar- 
gent , fix foutanes , & autant de manteaux de fatin, dont le Roi fit préfent 
aux Mathématiciens. Il leur permit de fe lever , & de fe tenir debout en 
fa préfence. Il regarda dans la lunette après eux. Toutes faveurs , remarque 
Tachard , qui doivent paroitre fort fingulieres à ceux qui favent avec quel 
refpec les Rois de Siam veulent qu'on approche d'eux (35). 


(33) Page 244. 

(34) Ces obfervations fe trouvent dans les 
Mémoires de l’Académie des Sciences. 11 fuf- 
fira de remarquer ici que par le réfultat , la 
différence des longitudes de Paris & de 
Louvo , eft quatre-vingt-dix-huit degrés 
trente deux minutes , & par conféquent que 
12 longitude de Paris étant vingt-deux , tren- 
te, celle de Louvo eft cent vingt-un , deux. 
Par les obfervations de l'Ecliple de lune, 
du 21 Février 1682 , on avoit trouvé la 


longitude de Siam de cent vingt-un devrés , 
ce qui s'accorde parfaitement avec l’obferva- 
tion du Pere Tachard. Il obferve que c’eft 
une chofe étonnante qu'il y ait des Cartes 
modernes qui mettent la longitude de Siam 
à cent quarante-cinq degrés ; au lieu que la 
grande Carte de 'Obfervatoire , faite avant 
toutes ces obfervations , la donne de cent 
vingt-deux degrés, c'eft-ä-dire , un degré 
prés de ces obfervations, p. 250. 
(35) Page 246, f 
V ui 


TACHARD. 
1685. 
Chauffe - trap- 
pes Siamoifes. 


Obferva' fon 
d'une Eclipfe de 
lune, au Château 
de Tlée Pouflon- 
ne, 


Queflions que 
ie Roi de Siam 
fait 2ux Matlhée 


maticinse 


TACHARD. 
16 8:ç:. 
Faveurs dont 
31 hono:e l'Au= 


teur. 


<a 


L'Eclipfe eft 
prédire imparfaie 
tement: par un 
Altrologue Bra= 
mine. 


Rèveries des 
Talapoins fur les 
Ectipfes de lune, 


Chafñfe des Elé- 
phans. 


I1$8 Hit SYE ©. L'RIE SGENNIEUR ADÉE 

Sa Majefté apprenant enfuite que c'étoit l’Auteur qui devoit retourner en 
France , lui demanda fes confeils & fes bons offices pour les Ambafladeurs 
qu'il y devoit envoyer par le même V afleau. Il leur avoit ordonné, ajou- 
ta-t-il, de demander au Roi de France douze Mathematiciens Jefuites. En 
même-tems , le grand Chambellan préfenta au Pere Tachard , fur un grand 
baflin d’or, deux fort beaux Crucifix. Le Chrift étoit d’or mañflif ; la croix. 
de Tambag, qui eft un mélange de fept parties d'er, & de trois autres par 
ties d’un métal aufli précieux que l'or même. Le pied étoit d'argent. Sa 
Majelté dit à l’Auteur que le plus grand feroit pour le Pere de la Chaife, 
Confefleur du Roi, dont il connoïfloit le mérite & la fidélité par le recit 
du Seigneur Conftance; que le Pere Confefleur ne pouvoit lui rendre un 
fervice plus agréable, que d'obtenir du Roi fon Maïtre douze Mathemau- 
ciens, & qu'à leur arrivée, ils trouvereroient à Louvo & à Siam, un Ob- 
fervaroire , une Maifon & une Eglife. 11 donna ordre en même -tems , 
au Seigneur Conftance , de choifir avec les Peres des emplacemens pour 
ces édifices & de les faire bâtir inceflamment. Pour le fecond Crucafx, 
il lé donna de fa propre mainau Pere Tachard, pour lui fervir de fidelle 
compagnon dans fon voyage (36). Lui ayant fouhaité un prompt retour, il 
ne fe retira qu'après avoir témoigné d’une maniere fort obligeante , la faris- 
faction qu'il avoit trouvée avec les fix Jéfuites, dans une exercice qui avoit 
duré deux heures. 11 avoit eu près de fa perfonne que le Seigneur Conf- 
tance, le grand Chambellan, & un Gentilhomme de fa Chambre (37). 

Un Aftrologue Bramine , qui étoit à Louvo, avoit prédit la mème Eclipfe, 
à un quart d'heure près; mais il s’étoit confidérablement trompé en foute- 
nant que J’'émerfion ne paroïtroit fur l’horifon qu'après le lever du Soleil, 
L’Auteur regrete de n'avoir pas entendu la Langue Siamoife , pour favoir 
de ce Bramine la maniere dont il calculoit les Eclipfes. Mais 1l conclut du 
moins de fes obfervations , qu'il n'étoit pas du fentiment des Talapoins Sia- 
mois , qui enfeignent que lorfque la Lune s’éclipfe, un dragon la devore & 
la rejette enfuite. Quand on leur objeéte queles Mathématiciens de l’Euro- 
rope prédifent linftant mème de l’Eclipfe , fa grandeur, fa durée, & qu'ils 
favent pourquoi la Lune eft quelquefois éclipfée toute entiere , quelquefois 
à demi; ils répondent froidement que le dragon a fes pas reglés , que les 
Européens en connoiffent l'heure , & la mefure de fon appetit , qui elt quel- 
quefois plus grand ou plus petit. Toutes les preuves, qu'on leur apporte ne 

euvent leur faire abandonner cette chimere (38). 

Il reftoit à prendre les Elephans qu'on tenoit renfermés dans l’enceinte , 
& le Roi voulut que les Mathématiciens le fuiviflent à cetre chaffe. Le jour 
même des obfervations , ils partirent à fept heures du matin. On s'enfonça 
dans les bois , l’efpace d’une lieue , jufqu’à l’enclos où les Elephans fauva- 
ges avoient été rellerrés. C'étoit un parc quarré, de trois ou quatre cent 
pas geométriques , dont les côtés étoient fermés par de gros pieux ; avec de 
grandes ouvertures , néanmoins , qu'on avoit laiffées de diftance en dif- 


(36) Ce font les propres termes du Roi; (37) Page 248. 
ce qui eft confirmé par une Lettre du Sei- (38) Page 251. 
gneur Conftance,au Pere de Ja Chaie, p. 254. 


DES :ViO\Y' À GES. Drive IL 159 


tance. Il sy trouvoit quatorze Elephans de guerre , pour empëcher les 
fauvages de franchir les paliflades. Les fix Jéfuites étoient placés derriere 
cette haie , & fort près du Roi. On pouffa, dans l’enceinte du Parc, 
une douzaine d’Elephans privés ; des plus forts, fur chacun defquels étoient 
montés deux hommes , avec de us cordes à nœuds coulans , dont les 
bouts étoient attachés aux Elephans qu'ils voulaient prendre , & qui fe voyant 
pourfuivis , fe préfenterent aux barrieres pour forcer le paflage. Mais tout 
étant bloqué d'Elephans de guerre , qui les repoufleient dans lenclos , les 
Chafleurs jettoient fi adroitement leurs nœuds, dans l’endroit où ces ani- 
maux devoient mettre le pied, qu'ils ne manquoient gueres de les arrêter. 
Tout fut pris dans l’efpace d’une heure. L’ufage eft d’attacher enfuite cha- 
que Elephant fauvage entre deux Elephans privés , avec lefquels il fufñt de 
les laiffer quinze jours pour les apprivoifer (39). Dans cette troupe d’Elephans 
fauvages , il s'en trouva deux ou trois , fort jeunes & fort petits. Le Roi dit 
à l’'Ambañladeur qu'il en enverroit un à M. le Duc de Bourgogne. Mais fai- 
fant réflexion que M. le Duc d'Anjou pourroit fouhaiter auf d’en avoir un , 
il ajouta qu'il vouloit lui en envoyer un plus petit, afin qu'il n'y eût point 
de jaloufie entre ces deux Princes (40). 

La derniere fête où l’Auteur fe trouva obligé d'aflifter fut un repas ma- 
onifique , que le Roi fit donner aux Francois après l'audience de congé. Ils 
trouverent dans un beau fallon ; au milieu d’un parterre entouré de jets 
d’eau , une grande table drefée , de plus de cinquante couverts. Tout fut 
fervi dans grands baffins d’argent. L’abondance des viandes n’y fut pas 
moins admirable que la délicatefle des ragoûts. On n’y manqua d'aucune 
forte de vins, ni des meilleures confitures de la Chine & du Japon. 

Pendant que les préparaufs fe faifoient pour le départ , lAuteur eut , avec 
le Pere Suarez & le Pere Fuciti, un entretien qui interefle trop l'honneur 
de fa Compagnie pour ne pas être regardé comme une des plus importantes 
parties de cette Relation. Il mérite d’être rapporté dans fes propres termes. 

» Ces Peres, dit-il , avoient appris à foufirir fans fe plaindre. Ils avoient, 
» fur ce point, une délicatefle de confcience, qui leur faifoit garder des 
» imefures dont la morale la plus févére ne s’accommode pas toujours. Ils 
» éroient furpris qu'on accufat les Jéfuites, qui font aux Indes, de prendre 
» de l'argent pour adminiftrer le Batème, dire la Melle , &c. lorfqu’une in- 
» finité de Peuples pouvoient rendre témoignage du contraire, & ils me 
» protefterent , devant Dieu , qu'on n’avoit jamais rien fait qui püt altérer 
» le moins du monde la régle de leurs conftitutions. Je cherchois, depuis 
» Jong-tems , à m'éclaircir d'un fait qui avoit éclaté. Je leur demandai, sil 
» étoit vrai qu'un certain Miniftre de Batavia , nommé Ferreira , eût été Jé- 
». fuite , comme on le publioit. Ils me répondirent , qu'il n’avoit Jamais été 
» ni de notre Compagnie , ni d'aucune autre fociété Religieufe ; qu’il Pavoit 
» avoué à diverfes perfonnes & au Pere Fuciti même; que le fondement 
» de ce bruit étoit la conformité de fon nom avec celui d’un Jéfuite, nom- 
» mé aufli Ferreira. Dieu veuille, du moins, qu'on puifle n’attribuer lorigi- 
» ne de ces fortes de bruits qu'à une fimple méprife. Car , depuis quelques 


(39) Page 256, : (40) Tbidem, 


TAcHAR ND. 


1685. 


Comment on 
apprivoile  Jes 
Eléphans fauvas 
gess : 


Derniere fête 
où l’Auteur affis 
fie. 


Son entrericri 
avec les f'eres 
Suarez & Fuciui, 
fur les injufüces 
qu'on fais aux 
Jéfuites: 


169 ER ST: © IR EXC EN ENR AGREE 


» années , combien n'en a-t-on pas publié de femblables, dans certains Li- 
». belles qui courent en Hollande ? L’éloignement des lieux a favorifé les 
» mauvaifes intentions. Après avoir vü les chofes de plus près, j'ai adoré 
» avec une humble foumiflion , la Providence, qui permet quelquefois que 
» les hommes s'échappent à dire plus de mal fur ce qui mériteroit leurs 
, . » plus juftes éloges (41). 
Départ de Siam Les François partirent de Siam , le 14 de Décembre, accompagnés du 
Seigneur Conftance , qui voulut fuivre l’'Ambaffideur jufqu’à la Barre , avec 
< de nouvelles marques d'honneur. Outre la Lettre du Roi fon Maître, qu'il 
fit apporter folemnellemenr au Vaifleau François , il chargea le Pere Tachard 
Hire fait à de celle qu'il écrivoit lui - mème au Roi de France , & lui fic préfent d’un 
| chapelet , compofé du bois précieux de Calamba , dont la croix & les gros 
grains étoient de Tambac (42). 
Il ne reftoit qu'à mettre à la voile. M. le Chevalier de Fourbin (43), 
& M. de la Mare , Ingénieur , étant demeurés volontairement au fervice du 
Roi de Siam , l'Ambafladeur partoit avec la fatisfaétion de n’avoir pas per- 
du un feul homme, pendant le féjour qu'il avoit fait dans les Etats de ce 
Prince; & deux Ambafladeurs Siamois qu’il menoit en France avec leur 
fuite , rendirent témoignage , dans toute fa route, de la confidération ex- 
traordinaire avec laquelle 1l avoit été reçu d’une des premieres Puiffances 
des Indes. 
ga Jaloufe des Cette opinion , que les Hollandois prirent de fon voyage , lui fit efluyer 
"quelques defagrémens à fon retour. Etant parti de la Barre de Siam, le 22 
de Décembre , avec un bon vent , le Pilote Hollandois qu'il avoit pris à Ba- 
tavia, l’expofa au danger de périr. Il le fit échouer au Détroit de Banc, 
» fans qu'on ait pù découvrir par quel caprice il s'avifa d'y jeter l’ancre «. 
On eut aflez de peine à fe délivrer de cet embarras. 

Mais ce n’étoit que le prélude d’une averfion plus ouverte , dont on re- 
çut des marques fort adieufes à Bantam. On n'eut pas plutôt mouillé l'ancre 
devant ce Port , que l’Ambaffadeur comptant d'y être reçu de bon œil , fur- 
tout depuis les honnètetés qu'il avoit reçues du Général de Batavia, envoya 
M. de Cibois, Lieutenant de fon Vaiffeau , pour faire fon compliment au 
Gouverneur. Ses efpérances furent trompées. M. de Cibois fut renvoyé , fans 
avoir pü parler au Gouverneur , qui promit feulement d'envoyer des rafrai- 
chiffemens aux deux Vaifleaux. Cette promefle n’aboutit qu’à faire porter 
à bord deux ou trois bœufs , fous prétexte qu'il ne fe trouvoit rien de plus 
à Bantam : & le foir , un homme vint demander , de la part du Gouver- 
neur , Le prix des bœufs , dont on s’imaginoit du moins que les Hollandois 
avoient fait prefent à l’Ambafladeur. Cet Envoyé fut traité comme 1l méri- 
toit de l’être. On lui fit porter, au Gouverneur , une réponfe conforme à 
l'incivilité de fon procédé (44). ; 

Dès le lendemain , on remit à la voile pour le Cap de Bonne-Efpérance. 
Le paffage de la Sonde eft difficile, à caufe des vents contraires qui devoient 


TAcHARD. 


1685. 


(41) Pages 259 & 260. fés [ui-même. 
(42) Page 262. (44) Pages 264 & précédentes. 
(43) Voyez fes Mémoires, qu'il a compa- 


D'E S AVSO NV: A1 GEST ve LT. IG1 


y régner dans çette faifon. Mais les François furent favorifés du plus beau 
tems. du monde. L’Auteur ne fait cette obfervation , que pour avoir occafon 
de remarquer une autre faveur du Ciel. Les Pilotes voulant pafler à trente 
ou quarante lieues au-deflus de l'Ifle Mony , vers le Sud, croyoient avoir 
pris des mefures fort juftes; lorfqu'à la pointe du jour , on découvrit une 
Terre à trois ou quatre lieues , où l’on auroit échoué pendant la nuit. Cette 
Terre eft fi bafle qu'on ne la reconnoït qu'aux brifans. On fut obligé de 
paffer fous le vent & de la laifler au Sud. 

La fuite de cette Navigation fut des plus heureufes jufqu'à la hauteur 
de l’Ifle de Bourbon , oùles deux Vaifleaux effuyerent , le 13 de Février, 
une tempête fort violente , qui dura trois pe , & qui après avoir emporté 
la grande voile de la Frégate, fépara ce batiment de l’autre. Ils ne fe re- 
joignirent qu'au Cap de Bonne - Efpérance. 

Ce fut le 13 de Mars qu'étant arrivé au Cap, on alla mouiller dans la 


Baye , entre fept pe Vaifleaux Hollandois qui compofoient la Flotte des In- c 


des, & qui attendoient trois ou quatre autres bâtimens de leur Nation pour re- 
tourner enfemble en Europe. La défiance paroïffant diminuer à proportion 
que les François s’'éloignoient des Indes, le Gouverneur du Fort reçut fort 
civilement le compliment de l’Ambañladeur, Les faluts furent rendus coup pour 
coup. L’Auteur reçut toutes fortes de politeles des Officiers Hollandois. Ils 
les prefferent de defcendre , en lui offrant une maïfon dans ja Ville, parce 
que l’Obfervatoire , qu'on avoit démoli pour le rebatir avec plus de magni- 
ficence, n'étoit pas encore achevé. Lorfqu'ils eurent appris de lui qu'il devoir 
revenir aux Indes avec  plufeurs autres Jéfuites , 1ls l'inviterent d'avance , lui 
& fes Confreres, à venir fe délaffer au Cap. Le Pere Tachard paroït d’au- 
tant plus fenfible à ce témoignage d’eftime ; que de la part des plus grands 
ennemis de fon ordre , il pouvoit les regarder comme un tribut forcé qu'ils 
rendoient à fon mérite. 

Le Gouverneur lui fit préfent de quatre belles peaux de Tigres, & d'un 
petit animal privé qu'il avoit pris dans fon dernier voyage. C'éroit une efpece 
d’écureuil, qui eft l'ennemi implacable des ferpens & qui leur fait une cruelle 
guerre. Le Gouverneur avoit fait nouvellement un grand voyage dans les 
Terres au Nord, où il avoit découvert quantité de Nations , qui ont quel- 
que forme de gouvernement & de police (45). 

On étroit au rems des vendanges. L’Auteur prit plaifir à manger du raufin 
d'Afrique, qui lui parut d’un goût merveilleux , & qui croit en abondance. 
Le vin blanc, dit-il , eft fort délicat; & fi les Hollandois avoient autant 
d’habileté à cultiver les vignes qu’à faire profperer le Commerce & leurs Co- 
lonies , ils auroient au Cap d’excellens vins d'autre couleur (46)e 

Après avoir renouvellé les provifions , & rétabli la fanté des malades , les 
deux Vaifleaux fortirent de la Baye du Cap le 26 de Maïs. Ils découvrirent 
VIfle de l’'Afcenfion le 19 d'Avril. Un bon vent leur fit paffer la ligne , dès 
le 27, au premier meridien ; mais le tems leur ayant été moins favorable juf- 
qu'au dernier jour de Mai, ils furent extrèmement furpris, le lendemain au 
foir, de voir devant eux l'Ifle de Corvo, la plus occidentale des Açores, tan- 


(45) Page 167. Voyez la Relation de Kolben , au Tome IV. (46) Ibidein. 
Tome IX. X 


TACHAR D... 


1686. 
Périls que les 
François  évi- 
tent, 


Arrivée au 
ape 
Combien l’Au. 


teur fe loue des 
Hollandois, 


Nouvelles dé- 
couvertes daus 
les Terres. 


Remarques de 
PAuteur fur fa 
Ioute, 


‘TACHARD, 


1686. 


162. HI ST © LR/ENG EN ENR A:LIE 


dis que les Pilotes fe croyoient plus de cent lieues au de-là. L’Auteur aver- 
ut qu'ila lu dans plufieurs Routiers , & qu'il fait de divers habiles Naviga- 
teurs , qu'on fe trompe fouvent dans cette route. On ne manque gueres, 
dit-il, de découvrir les Açores quand on croit les avoir déja pañlées ; ce qui 
fait voir que dans ces parages les Courans portent vers l'Oueft avec beau- 
coup de rapidité. Il conclut qu’en revenant de l'Afrique ; 1l faut obferver une 
extrème précaution, pour ne pas tomber dans une erreur dont les fuites peu- 
vent être funeftes (47). 


Les deux Vaifleaux arriverent heureufement dans la rade de Breft le 18 


de Juin. 


(47) Page 268. 


PETER 
ER CG)SS, 


KDE 


DES: VO Y A-G'EiSi EE Ty: LL 163 


ONF AGE 
DV CHEVALIER DE CHAUMONT, 
ANS TA Mi 


INTRODUC- 
ner dans cette Relation, ni mème aucune circonftance que le Pere Ta- TION. 


chard puifle être accufé d’avoir négligée. Mais quoiqu'il ait rapporté fort au 
long la premiere Audience du Roi de Siam, il n'a paru qu'écrivant fur la 
foi d'autrui, fon témoignage, fur ce point, ne devoit pas être préféré à 
celui d’un Ambafñladeur , qui rend compte lui-même de ce qu'il a fait, & 
des honneurs qu'il a reçus. D'ailleurs , Ouvrage du Chevalier de Chaumont 
(48) mérite un article à part dans ce Recueil; & sil ne peut être comparé 
avec celui du Pere Tachard , par les lumieres qui diflinguent un célebre 
Voyageur , il eft refpeétable du moins dans tout ce qui concerne le carac- 
tere dont fon Auteur étoit revêtu. Je ne porte pas le même jugement du 
Journal de l'Abbé de Choify (49) , qui ne peut pafler que pour un badinage ; 
tantôt ingénieux , élégant ; tantôt fade & frivole. Aufli n’entrera-t-1l ici qu'à 
titre de fupplément, dans quelques notes difperfées. 
Obfervons que M. le Chevalier de Chaumont étoit l'aîné d’une ancienne & 
illuftre Maifon,& qu'il fervoit depuis long-tems avec diftinction,dans le double 
emploi de Capitaine de vaiffeau & de Major général des Armées navales de 
France , fur les mers du Levant. La fcene fera tranfportée tout-d’un-coup , de 
Breft , lieu de fon embarquement, à Siam, où 1l arriva le 23 de Septembre 
1685 ; & pour donner plus de grace à fon récit , je le laïfferai prefque dans fes 
termes. 
Le 13 d'Odtobre je fs dire au Roi, parles Mandarins qni m’accompagnoient , | Réglement des 
ue j'avois été informé de la manicre dont les Ambañladeurs étoient reçus dans | 
Le États, & que la trouvant fort différente de celle qui s’obfervoit en Fran- 
ce, je le fuppliois de nr'envoyer quelqu'un avec qui je pufle traiter des 
circonftances de mon entrée. Ce Prince m'envoya le Seigneur Conftance , 
avec lequel j'eus une longue converfation , par la bouche de M. l'Evèque de 
Metellopolis , qui nous fervit d’Interpréte. Nous difputimes lono-tems. I] 
m'accorda néanmoins tout ce que je demandois. 
Le Seigneur Conftance m’amena le 17, quatre beaux Balons ; pour le Quarante xa- 
tranfport des prefens, dont j'étois chargé. Le Roi donna ordre à routes les “ons remet 
Nations Indiennes , qui réfident à Siam, de me venir témoigner la joye ; Chan 


‘qe n'eft pas un fecond récit du Voyage précédent , que je penfe à don- 


valier de Chau- 
qu'elles reflentoient de mon arrivée , & de me rendre toutes fortes d’hon- mont: 


(48) Un volume 57-12 , à Paris, chez pour le Public. C'eft un Journal , comime el 
Sencufe & Hortemels , 1686. les en portent le titre, mais dans lequel l’Au- 

(49) Un volume 7-12 , compofé de let- teur ne cherche qu'à montrer de l'efprit & 
tres dans le ftyle le plus familier. Aufli l'Edi- qu'à badiner fur les événemens , fans les ap- 
£eur convient-il qu'elles n'avoient pas été faites profondir. 


Xi 


DE CHAU- 
MONT. 


168$: 


Honneurs ren- 
dus à la Lettre 
au Ror 


Comment elle 
eft portée au Pa- 
lais de Siam. 


% 

164 HT S T O IR E' GE N E'RLAMEVE 
neurs. Elles y vinrent fur les fix heures du foir, vétues à la mode de fer 
Pays. On comptoit quarante Nations différentes , toutes de Royaumes indé- 

endans les uns des autres , entre lefquelles étoit le Fils d’un Roi qui avoit 
été chaflé de fes Etats, & qui étoit venu demander du fecours à Siam pour 
s'y rétablir. Quoique leurs habits fuflent peu différens de ceux des Siamois, 
il y avoit plus de variété dans leur coeffure. Les uns avoient des turbans, 
les autres des bonnets à l’Arménienne ou des calottes , & d’autres étoient 
nue tête. 

Le mème jour, ayant été averti que le Roi vouloit me recevoir le lende- 
main , je convins des honneurs qui feroient rendus à la Lettre du grand 
Roi que je reprefentois. On m’envoya, le 18, quarante. Mandarins, des 
premiers de la Cour ; deux defquels, qui portent le titre d'Oyas & qui 
font à Siam ce que les Ducs font en France , me dirent que tous les Balons 
étoient à ma poite, pour prendre la Lettre de Sa Majefté , & me conduire 
au Palais. La Lettre étoit dans ma Chambre, renfermée dans un vafe d’or, 
couvert d’un voile de brocart très-riche. Les Mandarins étant entrés fe pro- 
fternerent , les mains jointes fur le front, le vifage contre terre , & la falue- 
rent trois fois dans cette pofture ; c'eft-a-dire , qu'étant aflis dans un fauteuil , 
je reçus cet honneur , qui n’a jamais été rendu à Siam qu’à la Lettre de Sa 
Majefté. Après cette cérémonie, je pris la Lettre avec le vafe d’or , je la 
portai fept ou huit pas , & je la donnai à M. l'Abbé de Choify , qui étoir 
venu de France avec moi (50). 1] marchoit à ma gauche, un peu derriere. 
I la porta jufqu’au bord de la riviere , où je trouvai un Balon extrèmement 
beau & fort doré, dans lequel étoient deux Mandarins du premier ordre. 
Je pris la Lettre des mains de l'Abbé de Choify ; & l'ayant portée dans le 
Balon , je la remis à lun de ces Mandarins , qui la pofa fous un dais fait en 
pointe , fort élevé, & tout éclatant de dorure. J’entrai dans un autre Balon 
très-magmifique , immédiatement à la fuite de celui de la Lettre, qui en 
avoit deux autres à fes côtés. L’Abbé de Choify étoit dans un cinquiéme , 


(50) Voici dans quels termes M. l'Abbé > me la remettre à moi, pour la montrer au 
de Choïfy raconte lui-même cet incident : » Peuple & la porter à l'Audience. Il y a 
» Il ya eu grande difficulté. M. Conftance » confenti; & M. Conftance aufli, qui vou- 
# vouloit faire porter la Lettre du Roi en » loic feulement que la Lettre für expofée à 
» triomphe , dans un Balon toute feule , & > la vûe de tout le monde. Par-la, je me 
» qu'enfuite on la mît entre les mains d'un » fuis donné un rang fort honorable ; au 
# des grands Mandarins du Royaume, pour » lieu qu'auparavant j'étois affez embarraf- 
» la porter encore en triomphe dans la ville o fé de ma perfonne , n'ayant qu'une mai- 
# & dans les Cours du Palais. M. l'Ambaf- > gre coadjutorerie & un caractere en idée. 
# fadeur ne vouloic point lâcher fa Lettre, > Il faudra bien honorer celui qui touchera 
æ & fe tenoit roide fur les Coutumes de l’Eu- » la Lettre du plus grand Roi du monde. On 
» rope. Je n'ai pas manqué mon coup. J'ai » me donnera , à moi feul , un Balon du 
» dit qu'il falloit s'accommoder aux Coutu- à» Roi : j'irai à l'Audience , à côté de M. 
» mes de l'Orient , dans les chofes qui bien 5 l'Ambafladeur , & j'y aurai une place re- 
» loin d’être honteufes étoient beaucoup #» glée & honorable. Pages 240 & fuivantes. 
» plus honorables ; qu'on ne pouvoit rendre (Remarquez que PAbbé de Choify étoit 
» de trop grands honneurs à la Lettre du nommé pour demeurer Ambafladeur ordinai- 
» Roi: & la-deffus, j'ai propofé à M.l'Am- re à Siam, fuppofé que le Roi eût embraflé 
»> baffadeur, au lieu de mettre la Letrre en- le Chriftianifme, comme on s'en étoit flatté 
» tre les mains des Mandarins Siamois , de mal-à-propos. Voyez la Relation précédente. 


DES: VONT A G'E SET y. NT TL 16$ 


immédiatement derriere le mien ; & les Gentilshommes , qui formoient mon 
cortege ; venoient après lui dans d’autres Balons , avec toutes les perfonnes 
de ma fuite. Ceux des Mandarins évoient à la tête. On comptoit douze 
Balons tout dorés, & près de deux cens autres qui voguoient fur deux co- 
lomnes , au milieu defquelles étoient la Lettre du Roi, les deux Balons de 
garde & le mien. Toutes les Nations de Siam afliftoient au fpectacle ; & 
la riviere , quoique très-large , paroïfloit couverte de Balons. Nous avançä- 
mes, dans cet ordre, jufqu'à la ville , dont les canons me faluerent ; ce qui 
ne s’'étoit jamais fait pour aucun autre Ambafladeur. Je fus falué auf par 
tous les Navires; & lorfque je defcendis à terre , je trouvai un grand char 
tout doré , qui n’avoit jamais fervi qu'au Roi. 

Je pris la Lettre de Sa Majelté , & je la mis dans ce char , qui étoit traîné 
par des chevaux & pouffé par des hommes. Enfuite j'entrai dans une chaife 
dorée , portée fur les épaules de dix hommes. L’Abbé de Choify en eut 
une moins belle. Les Gentilshommes de mon cortese & les Mandarins 
étoient à cheval. Toutes les Nations étrangeres marchoient à pied par 
derriere. 

La marche garda cette forme jufqu'au Château du Gouverneur , où je 
trouvai deux haies de foldats , qui avoient des bonnets de métal doré , une 
chemife rouge , & une efpece d’écharpe de toile peinte ; qui leur fervoit de 
culotte , fans bas & fans fouliers ; les uns armés de moufquets, les autres 
de lances, d’autres d’arcs & de fléches , & d'autres de picques. On entendoit 
le bruit d'un grand nombre de trompettes, de tambours, de timbales, de 


mufettes , d’une forte de petites cloches , & d’autres inftrumens en forme. 


de cors. Je continuai de marcher le long d’une grande rue, bordée d’une 
foule de peuple. Enfin, j'arrivai dans une grande Place qui eft devant le 
Palais du Roi , où l’on avoit rangé , des deux côtés, un grand nombre d’E- 
léphans de guerre. Fentrai de-là dans la premiere cour du Palais , où je 
trouvai environ deux mille foldats , aflis fur leur derriere , leurs moufquets 
repofés droits fur la crofle. La gauche étoit occupée par des Eléphans ar- 
més en guerre ; après lefquels on voyoit cent hommes à cheval, pieds nuds, 
mais vétus à la Morefque , & la lance à la main. 

Ce fut dans ce lieu que les Nations & toutes Îles perfonnes mème de ma 
fuite recurent ordre de me quitter, à l'exception des Gentilshommes de mon 
cortege. Je traverfai deux autres cours , qui étoient remplies comme la pre- 
miere ; & jentrai dans une quatrieme , qui offrit à ma vüe un grand nom- 
bre de Mandarins profternés. J'obfervai d’un même coup d'œil fix chevaux, 
tenus chacun par deux Mandarins. Ils me parurent très-richement équipés. 
La bride, le poitrail , la croupiere , & les couroies d’étriers étoient garnis d’or 
& d'argent, fi couverts de perles , de rubis & de diamans qu'on n’en äp- 
percevoit pas le cuir. Les étriers & les felles étoient d’or & d'argent. Cha- 

ue cheval avoit des anneaux d’or aux pieds de devant. Je remarquai auf 
plufieurs Eléphans , harnachés comme nos chevaux de carofle, en velours 
cramoifi , avec des boucles dorées. | 

Je m'arrètai quelque rems avec M. Conftance , pour donner le tems aux 
Gentilshommes François d'entrer dans la falle d'audience & de s’affeoir fur 
des tapis. On étoit convenu qu'ils y entreroient la tête haute , avec leurs 


X üj 


DE CHzau- 
MONT: 


165$: 


Marche de 
lP'Ambañfladeur 
dans la Ville, 


Ïl arrive au 
Palais, Cours 
qu'il vraverles 


Derniere co? , 
& ce qu'il ÿ soit, 


Ce qui fe paf- 
fe dans la Selle 
d'Audisnce. 


DE CHau- 
MONT. 


168$. 


Difficulté qui 
gmbarrafle | Am- 
baffadeure 


H prononce fa 
Harangue: 


Sa fermeté 
pour l'honneur 
du Roi fon Mai 
LLCe 


166 HZ ST OI RE NGMEUNPEUR A'DE 


fouliers; qu'ils fe rangeroient dans leurs places avant que le Roi parüt fur 
fon Trône;& que lorfqu'il paroîtroit, ils lui feroient une inclination à la 
Françoife, fans fe lever. Aufli-tôt que le bruit des inftrumens eut annoncé 
l'arrivée de ce Monarque , j'entrai dans la falle (51), accompagné de M. 
Conftance, du Barcalon, & de PAbbé de Choïfy, qui portoit la Lettre du 
Roi. Je fus furpris de voir le Roi dans une tribune fort élevée ; car M. 
Conftance étoit demeuré d’accurd avec moi , que le Roi ne feroit qu'à la 
hauteur d’un homme dans fa tribune , & que je pourrois lui donner la Lettre 
de la main à la main. Alors je dis à PAbbé de Choify ; » on a fans doute 
» oublié ce qu'on n'a promis. Mais affurément je ne donnetai la Lettre du 
» Roi qu'à ma hauteur. « Le vafe d’or où elle étoit, avoit un grand man- 
che d'or, de plus de trois pieds de long. On avoit crû que je prendrois ce 
vafe par le bout du manche, jufqu’à la hauteur du Trône ; mais je me dé- 
terminai fur le champ à préfenter la Lettre en tenant le vafe même dans 
ma main, Etant donc entré , je faluai le Roi de la porte. Je le faluai en- 
core à la moitié du chemin , & lorfque je fus proche de lendroit où je de 
vois mafleoir. Enfuite, après avoir prononcé deux mots de ma haranoue, 
je remis mon chapeau fur ma tête ; & n'étant afis , je çontinuai de 
parler. 

Mon Difcours fut interpreté par M. Conftance. Lorfqu'il eut achevé fon 
ofice, je dis à Sa Majefté que le Roi mon maître m'avoit donné M. l'Abbé 
de Choify pour m'accompagner , & les douze Gentilshommes que je lui pré- 
fentai. Je pris alors la Lettre des mains de l'Abbé de Choify , & je la por- 
rai au Trône, dans la réfolution d’exécuter ce que j'avois médité. M. Conftance, 
qui m'accompagnoit , rampant fur fes genoux & fur fes mains , me fit fi- 
gne & me cria même de hauffer le bras. Je feignis de ne le point enten- 
dre, & jetins ferme. Le Roi, fe mettant à rire, fe leva , & fe baïffa pour 
prendre la Lettre dans le vafe. Il fe pancha de maniere qu'on lui vit rout 
le corps. Auili-tôt qu'il l’eut prife , je lui fis ma révérence , & je me retirai 
fur mon fiece (52), 


(sr) I fe trouve ici quelque erreur d'im- » que fon Excellence la pût donner au Roi 
preflion , à laquelle on a fuppléé par le fe: » de la main à la main. M. Conitance avoit 
cours de l'Abbé de Choify. » afluré que cela feroit ainfi. Cependant 

(52) L'Abbé de Choify raconte le même » nous entrons dans la Salle, & en entrant 
événement , avec des circonftances qui fer- » nous voyons le Roi à une fenêtre , au 
vent à l'éclaircir. » Il faut vous expliquerici, »# moins de fix pieds de haut. M. l’Ambaf- 
» dit-il, un incident fort important. M.Con- » fadeur m'a dit tout bas : je ne faurois lui 
» ftance, en réglant toutes chofes, avoit » donner la Lettre qu’au bout du bâton, & 
» fort infifté à ne pas changer la Coutume » je ne le ferai jamais. J'avoue que j'ai été 
# de tout l'Orient, quieft que les Rois ne +» fort embarraflé. Je ne favois quel confeil 
» reçoivent point les Lettres de la main des + lui donner. Je fongeois à porter le fiege de 
» Ambaffadeurs. Mais fon Excellence avoit M. l’Ambaffadeur auprès du trône, afin 
» été ferme à vouloir rendre celle du Roi + qu'il pût monter deflus ; RRES tout d'un 
> en main propre. M. Conftance avoit pro- » coup, après avoir fait fa harangue, il a 
» pofé de la mettre dans une coupe , au bout » pris fa réfolution. Il s’eft avancé flerement 
s d'un baton d’or, afin que M.l'Ambaffa- » vers le trône, en tenant la coupe d'or où 
» deur pût l'élever jufqu’au trône du Roi : » étoit la Lettre, & a prefenté la Lettre an 
# mais on lui avoit dit qu'il falloit ou abaif- >» Roi fans hauffer le coude, comme fi le 
# fer le trône on éleyer une eftrade, afin » Roi avoit été aufli bas que lui, M. Con. 


DE SN VOIV A GES IL N IL 167 


Le Roi me demanda des nouvelles de Sa Majefté & de route la Maïfon SEC 5 
royale de France. Il voulut être informé du fuccès des armes Françoifes , our. 
qui venoient d’emporter Luxembourg ; & s'étant rejoui de nos victoires ti 1686. 

il ajouta qu'il avoit envoyé en France de nouveaux Ambafladeurs , qui étoient Quetions da 
partis de Bantam dans le Soeï/ d'Orient. L'Evèque de Merellopolis fervoit d’In- Dane t va 
terprete entre ce Monarque & moi. La Couronne que le Roi de Siam avoit 
fur la têre éroit enrichie de diamans. Il la portoit autour d’un bonnet qui 
s'élevoit au-deffus, & qui refflembloit beaucoup à celui de nos Dragons. La 
vefte étoit d’une très Lhclle étoffe d’or, garnie aux poignets & au cou d’un 
grand nombre de diamans , qui formoient une efpece de collier & de bracelets. 
Ïl avoit aufli beaucoup de diamans aux doigts. Je ne pus obferver fa chaufure, 
parce que dans cette premiere audience Je ne lui vis que la MOITIÉ du 
corps (53). Quatre- vingt Mandarins , qui étoient profternés dans la falle , 
ne quitterent pas cette polture jufqu'au moment de fon départ. Ils n’avoient 
ni bas ni fouliers; & leurs habits refflembloient à ceux que j'ai décrits , 
avec un bonnet fans couronne, de la même forme que celui du Roi (54). 

Ce Monarque ne fe retira qu'après n'avoir parlé près d’une heure. La Forme & a 
falle de l'audience étoit élevée de douze ou quinze marches ; peinte au de- $e d'Audenz 
dans de grandes fleurs d’or depuis le bas jufqu'au plafond , qui étoit de bof- ce 
fages dorés. Le plancher étoit couvert de très-beaux tapis. Au fond de Ja falle 
fe préfentoient deux efcaliers, qui conduifoient dans une chambre où étoit 
Je Roi. L’entre-deux offroit une fenêtre brifée , devant laquelle on avoit placé 
trois grands parafols , qui s’élevoient par étages, du bas de la falle en haut, 


o ge ÿ ] D) / = 
Ils étoient de toile d'or , & le baton couvert d’une feuille d’or. L'un étois 


au milieu de la fenêtre , les deux autres aux deux côtés. C’eft par certe fe- 
nèêtre qu'on découvroit le Trône du Roi , & que ce Prince me donna au- 


dience (55). 


# ftance, qui rampoit à terre derriere nous, » 1f n’avoit pas voulu abaïffer fon trône , ni 
» crioit à l'Ambafñladeur , Hauffez , hauffez : x faire mettre une eftrade, & avoit pris {om 
» mais il n’en a rien fait; & lebon Roia » parti, en cas que l'Ambañladeur ne hauf- 
» été obligé de fe baïfler à mi-corps hors de » fat pas la Lettre jufqu'à fa fenêtre, de fe 
>» Ja fenêtre , pour piendre la Letre, & l'a » baifler pour la prendre. Cette pofture du 
> fait en riant; car voici le fait. Il avoit » Roi de Siam m'a rafrafchi le fang ; & j'au- 
» dirtà M. Conftance ; Je s'abandonne le de- rois de bon cœur embraflé l’Ambafladeur , 
» hors ; fais l'impofille pour honorer l'Ambaf- à» pour l'aétion qu'il venoit de faire. Pages 
5 fadeur de France, j'auras foin du dedans. 5» 253 € fuivanies, 


(53) Voyez le Portrait de ce Prince dans » cheval, tour le refte à pied. I à fallu re- 
la Relation précédente. » monter dans les Ralons , pour aller aw 

(54) Le Chevalier de Fourbin témoigne, » Palais de fon Excellence. On a remis pied 
‘dans fes Mémoires, qu'il ne trouva rien d'ad- >» à terre, au bout de la rue des Chinois; 
mirable dans l'air des Mandarins , dans leurs » enfuite on a pañfé dans la rue des Mores, 
ajuftemens & dans leur pofture. » Ce font les deux plus belles rues de Siam. 

(55) Le Chevalier de Chaumont traïte fa >» Les Maifons en font de pierre & de bri- 
matiere avec la graviré d’un Ambaffadeur & » que. La Ville eft aflurément fort peuplée ; 
s'arrête peu aux circonftances. L'AbBÉ de » mais ce n'eft pas encore Paris. Nous fom- 
Choify y fupplée fouvent :ildit ici : » M. » mes enfin arrivés au Palais de {on Excel- 
# l'Ambaffadeur, à la porte du Palais, eft >» lence , au milieu d'une foule incroyable 
# remonté dans fa chaife & moi dans la : de Peuple. La cour eft grande & fort gaye, 
# micnne ; les Gentilshommes ont fuivi à » A droite elt un grand lieu à celomnes , qui 


ÔŸ 


Ds CHAU- 
MONT: 
168$: 
On renvoye 

les Lecteurs au 

Pere Tachard , 

pour les articles 

qu'il a traitése 


Ce Pere n’a 
pas été informé 
des préfens du 
Roi de Siam 


Préfens du Roi 
de Siam envoyés 
au Roi de Frane 
ces 


163 HI SÉT:O'I RE CG NE R ALE 


Le fujet de l’'Ambaflade , la plupart des fères que le Roi de Siam donna 
aux François , les ufages du pays, le caractere du Roi & de M. Conftance (56), 
le départ & la navigation qui ramena heureufement l’Ambaffadeur à Breft, 
font autant d'articles que le Pere Tachard a traités avec plus de foin que 
le Chevalier de Chaumont , & fans doute avec plus d'intelligence que l'Abbé 
de Choïfy. Mais il paroït avoir ignoré quels furent les préfens que le Roi 
de Siam envoya par fes propres Ambafladeurs , à la Cour de France ; car l’at- 
tention avec laquelle il rapporte quelques libéralités particulieres que ce Prince 
fit à divers Officiers François, & celle qu'il a de relever la beauté de deux 
Crucifix qu'il reçut de fa main, l’un pour le Pere de la Chaife & l’autre 
pour lui-même, ne laiflent pas douter que sil eût connu la magnificence 
Siamoife dans un point beaucoup plus important , il ne l’eût fait valoir avec 
d’autres marques d’admiration. Aufli lit-on, dans plufieurs Lettres de l'Abbé 
de Choify que le choix des préfens fut regardé comme une affaire d'Etat , 
& que le Seigneur Conftance s'enferma plufeurs fois avec lui pour en dref- 
fer le memoire ($7). L’Ambañladeur en à fait une partie eflentielle de fon 
Journal; & ce détail qui fert également à faire connoïître les richeffes du 
Roi de Siam , & la haute opinion qu’il avoit de la Nation Françoife , mérite 


en effet de n’ètre pas fupprimé. 


Suivons l’ordre du memoire , qui diftingue les préfens du Roi de ceux de 


M. Conftance. 


Deux pieces de canon de fonte de fix pieds de long , battues à froid, 


» eft magnifique & galant. Le haut eft peint 
d'un jaune , qui paroît or. Les murailles 
» font blanches, routes pleines de niches où 
» il y a des Porcelaines. Ce jaune, ce blanc 
& ce bleu fe mariens fort bien enfemble. 
Il y aura,dans deux jours,une fontaine jail- 
liffante. On travaille nuit & jour à un 


(56) L'Abbé de Choily revient fans ceffe 
aux grandes qualités de ce Miniftre. » C'eft 
» un maître homme, dit-il. M. l'Ambafà- 
» deur lai avouoit qu'il avoit été embarraflé 
» à l'Audience , en voyant le trône du Roi fi 
» haut, parce qu'il avoit bien réfolu de ne 
»> pas hauffer le bras en donnant la Lettre, 
» & qu'il auroit été au defefpoir de déplaire 
» à Sa Majefté. Et moi, lui a répondu M. 
Conftance, j'étois encore plus embarraffé ; 
vous n'aviez qu'un Roi à contenter , & 
j'en avois deux. Il nous a montré, pen- 
dant l’Audience , le Beau-frete du Roi de 
» Camboye, profterné comme les autres. 
» Son Excellence, nous difoic-il , a les pieds 
où les Freres de Roiontlatêre. Il dit que 
le premier article desinftructions des Am- 
bafladeurs, que le Roi de Siam envoye en 
France , fera de faire aveuglément tout ce 
æ qu'on leur ordonnera, dans la penfée qu'on 


» 
22 
32 


352 


22 


22 


_page 303. 


» téfervoir qui fournira de l'eau. Voyez fi 
ces gens- là oublient quelque chofe. A 
» gauche eft le corps de logis. M. l'Ambaffa- 
» deur y a une anti-chambre , une chambre, 
des garde-robbes , une galerie, & une fort 
belle terraffe. La Chapelle eft grande. Pa. 
» ges 257 Gr fuivantes. 


o 
Le] 


» ne leur ordonnera rien que de raifonnable; 
» & de glorieux pour leur Maître. En un 
» mot, c'eft un. drôle qui auroit de l'efprit 
» à Verfailles. Pages 259 ç 1260. 

(57) Nous avons commencé ce matin le 
Mémoire des préfens, p. 295. Le Mémoire 
des préfens du Roi eft achevé. Si vous n'en 
êtes pas content, ce fera votre faute. Nous 
avons déja travaillé deux heures à celui de 
Monfeigneur le Dauphin, p. 298. Monfei- 
gneur le Duc de Bourgogne a fon petit rol- 
le en or, en argent & en ouvrages de ver- 
nis du Japon. M. le Duc d'Anjou aura fes 
petirs joujous. Les Miniftres de France ont 
aufli leurs préfens. C'eft M. Conftance qui 
leur en envoye , comme premier Miaiftre de 
Siam... Tout s'avance. À mefure que les pré- 
fens font choifis, on les mer à part, on les 
emballe. Il y a déja cent cinquante ballots , 


garnies 


DESUV OYAG ESLILA NT. LT. 169 


garnies d'argent , montées fur leurs affuts aufli garnis d'argent ; faites à Siam. 

Une aiguiere de tambac, métal plus eftimé que l'or , avec fa foucoupe 
faite à Siam dans le goût du pays. il 

Une aiguiere d’or, ouvrage relevé fur quatre faces, avec fa foucoupe au 
plat pour fon foutien , faite au Japon. 

Deux flacons d’or , d'ouvrage relevé du Japon (pour fervir fur un buffer, 
ou pour tranfporter en voyage) dans un coffre du Japon. 

Un dard d’or couvert d'ouvrage relevé, en façon de Japon. 

Deux petites couppes d’or avec leurs baflins , fur un pied aflez haut , ou- 
vrage du Japon relevé, très-riche. 

Deux petites couppes d’or accoftées , fans couverture , bien travaillées , d’un 
ouvrage relevé du Japon. 

Une cuilliere d’or , du plus bel ouvrage du Japon. 

Deux Dames Chinoifes, chacune fur un Paon , portant entre leurs mains 
une petite tale d'argent , le tout partie d'argent & émaillé, les Paons pou- 
vant par reflort marcher fur une table. Les couppes font droites & fur les 
mains des deux Chinoifes. 

Deux coffres d'argent, relevés, du plus bel ouvrage du Japon , dont une 
partie eft d'acier. 

Deux grands flaccons d'argent, avec deux lions dorés pour couverture , & 
deux grands baflins, le tout de même ouvrage, des plus beaux du Japon. 

Deux grandes couppes couvertes fur deux baflins , le tout d'argent, & de 
l'ouvrage le plus fin du Japon. 

Une grande couppe découverte, avec fon baflin d'argent. 

Une aiguiere d’argent à quatre faces, avec une foucoupe de mème ; ou- 
vrage du Japon. 

Deux vafes d’argent avec deux foucoupes, du Japon. 

Deux paires de chocolatieres avec leurs couvertures d'argent, ouvrage du 
Japon. | 

Deux taffes affez grandes , du Japon. 

Deux autres taffes plus petites , avec leurs bafins d’argent, pour boire des 
liqueurs : toutes deux couvertes d’un rameau d’argent & de même ouvrage. 

Deux grandes galgoulettes d'argent à la Chinoife , avec leurs baflins , ou- 
vrage du Japon. ; 

Deux Cavaliers Chinois, portant en main deux petites couppes , qui mat- 
chent par reflort; le tout d'argent, façon de la Chine. 

-_ Deux aiguieres fur deux tortues, le tout d'argent & ouvragé ; ouvrage de 
la Chine. 

_ Deux couverts d'argent, ouvrage du Japon, qui marchent par reflort , & 

qui portent chacun leur petite couppe. 

Deux grands cabinets du Japon, fleurdelifés par dedans ; garnis d'argent 
par-tout , du plus beau vernis & du plus bel ouvrage. 

Deux coffres d’une. grandeur médiocre , garnis d'argent & du même ou- 
vrage , fans Heurs de lis. 

Deux petits cabinets d’écaille de Tortue, garnis d'argent, d’un ouvrage 
fort eftimé du Japon. 

Quatre grands bandages garmis d'argent, ouvrage du Japon. 


Tome IX, 


DE CuHau- 
MONT. 


1635. 


170 HIS T OÏIR EE GE N' ER A:l'E 

Un petit cabinet d'argent , enjolivé d’un ouvrage du Japon. 

Deux pupitres verniflés , garnis d'argent , ouvrage du Japon, dont l’un eft 
d’écaille de Tortue. 

Une table de vernis du Japon, garnie d'argent. 

Deux paravens de bois du Japon ouvragé , en fix feuilles ; c’eft un pté- 
fent de l'Empereur du Japon au Roi de Siam. 

Un autre paravent de foie , fur un fond bleu , de plufieurs oifeaux & fleurs. 
en relief , d'ouvrage fait à Siam. 

Un grand paravent plus grand que les deux autres, pour tenir de jour & 
de nuit, à douze feuilles, ouvrage de Pequin. 

Deux grandes feuilles de papier en forme de perfpetive. Dans l’une font 
toutes les efpeces d’oifeaux de la Chine , & dans l’autre les fleurs. 

Un fervice de table de l'Empereur du Japon , ouvrage tiès-curieux ; &. 
d'un travail très-difhcile. 

Un fervice de campagne , pour un grand Seigneur du Japon , & du plus. 
beau vernis. 

Vingt-fix fortes de bandages , du plus beau vernis du Japon. 

Un petit cabinet du Japon, qui pafle pour une curiofité. 

Deux petits coffres, pleins de petits baflins vernis du Japon. 

Deux coffres de bois vernis, couleur de feu par dehors, & noirs par de- 
dans, ouvrage du Japon. 
-_ Douze differentes fortes de boetes ; ouvrage du Japon. Une grande boete. 
ronde , rouge, d’un beau vernis ; même ouvrage. 

Deux lanternes de foie à figures , ouvrage curieux du Tonquin. 
- Deux autres lanternes rondes, la grande d’une feule corne ; chacune avec. 
leur garniture d'argent. 

Deux robbes de chambre du Japon, d’une beauté extraordinaire , l’une 
couleur de pourpre, & l’autre couleur de feu. 

Un tapis de Perfe à fond d’or, de plufieurs couleurs. 

Un tapis de velours rouge , bordé d’or , avec une bordure de velours verd , 
aufli bordée d’or. 

Un tapis de la Chine à fond couleur de feu ; avec plufieurs fleurs. 

Deux tapis d’Indouftan, fond de foie blanche à fleurs d'or & de foie de 
plufieurs couleurs. 

Neuf pieces de Bezoar, de plufieurs animaux. 

Deux coffres de bois noir à fleur d’or, vernis du Japon. 

Deux manieres d’ablerdos , dont le fer a été fait à Siam , garnies de tam- 
bacq. Le bois eft du Japon, dans un étui de bois doré du Japon. 

Il y a quinze cens où quinze cens cinquante pieces de porcelaine , les 
plus belles & les plus curieufes de toutes les Indes ; de toutes fortes de 
formes & de grandeurs , & fort anciennes (58). 


(58) Nous ne faifons pas un mémoire trois cens vingr ans. Cet autre eft du-Con+ 
comme un Marchand de la rue Saint-Denis. quérant de la Chine. Cet autre eft de Cam- 
A faut qu'il y ait par-rout un peu d’efprir. hi : & fi vous voulez du détail , je vous di- 
J'efpere que vous ferez content de l'Hiftoire rai ; ce rouleau eft fait de la maniere de 
des Porcelaines. Je vous dirai : ce vafe eft Porcelaine propofée par l'Empereur Sontec 
de l'Empereur Cachien, qui le fit faireily a mais la façon eff à la Perfienne, & les fleurs 


DES "VON: A G'ES.* D r'v. 


T' 171 


* Une chaîne d'or nr & d’un beau travail. (59). 


Un gobèlet couvert 


argent , avec un ouvrage relevé d'or. 


Deux petits coffres d'argent , ouvrage du Japon. 
Trois chocolatieres d’argent , même ouvrage. 


Une grande couppe d'argent à fix côtés, du tar 
Deux tafles à quatre côtés, avec un manche , 


e même ouvtage. 


Deux tafles à trois pieds , avec deux oreilles, du Japon. 

Deux autres tafles de differentes façons & de même ouvrage. Plufieurs au- 
tres tafles, les unes rondes, d’autres à huit côtés. 

Un bouilli d'argent , qui fert à chaufler l’eau pour le thé & à cuire le 


Jancam. 


Deux chocolarieres & deux tafles à oreilles ; mème ouvrage. 
Quatre diverfes petites pieces fervant à bruler des parfums , à la maniere 


de la Chine & du Japon. 
Une tabatiere , & une boete 
Une boete de tambacq avec 


ne grande , de mème ouvrage. 
on baflin. 


Un grand nombre de toutes fortes d’aflietes , de plats, de vafes , & de di: 
vers ouvrages de la plus belle porcelaine. 

Seize pieces de differentes fortes de terre de Patane. 

Ving-cinq figures de pierre, de la Chine. 

Un grand nombre de paravens & de cabinets du Japon. 

Un manteau de Dame de Siam, doré, de foie de Patane , pour fervir de 


montre. 


Une piece d’étoffe de Cafmire , pour fervir aufi de montre. 
Deux bouillis pleins de thé, extraordinaires, dont fe fert l'Empereur dé 
la Chine. Un autre plus petit, encore plus extraordinaite. 


Le poids de huit taels de jancam. 


Un coffre du Japon, plein de ces nids d’oifeaux qui fervent à l’affaifon- 


nement des viandes. 


Deux chapelets de Calamba , l’un garni d’or, & l’autre de tambacq. 


Trois cornes de Rhinoceros. 


Deux oifeaux de proie, de porcelaine. 


à la Siamoife. Je vous apprendrai que fur la 
plûpart dés anciennes Porcelaines , le nom de 
l'Empereur régnant eft écrit , hormis fur 
celles qui ont été faites à la fantaifie des 
Etrangers ; car les Chinois ne mettent jamais 
la darte , fi vont n’eft à la Chinoife: & par-là 
vous pourrez drefier, fur les Porcelaines , des 
tables chronologiques de lHiftoire de la 
‘Chine. Choify, p. 296. 
(so) M. Conftance a dequoienvoyer. Le 
Roi de Siam ne lui donne point d'appointe- 
mens , & il ne laiffe pas de faire une grande 
dépenfe. Il a cinq ou fix Vaifleaux à lui, 
qui vont & viennent à la Chine & au Japon; 
& fon garde-meuble eft bien garni. Choi/y, 
p. 303. M, Conftance ne fe lafle point de fai- 


re des préfens. Il m'en a fait un qui vaut 
plus de-deux cens piftoles. IL en a fait un à 
M. l’Ambafladeur , qui en vaut plus de qua- 
tre cens. Il en a fait à chacun des Gentils- 
hommes en particulier. Il y a déja crois cens 
ballots. Cependant nous voulons que les 
ponts de nos Vaifleaux foient libres. Je l'ai 
dit à M. Conftance , qui s'eft mis arire, en 
difant que cela feroit plaifant , que deux 
Vaiffeaux François ne puflént pas porter les 
prélens du Roi de Siam : & pour me faire 
enrager , il eft allé querir un baflin d'or , une 
écritoire d'or, & üne couppe d'or, qu'il a 
joints au préfent de M. le Dauphin, Choify ; 
page 242, NS 


Y ij 


DE CHau- 
MONT: 
1685. 
*lréfens de M. 
Conftance aw 
Roi, 


DE CHAU- 


MONT. 
1685. 


* Préfens du 
Roi de Siam à 
M, le Dauphin. 


Préfens 


de 


Ja Reine de Siam 


à Madame 
Daupline, 


la 


172 AI ST OIR EMCGEIN EMMA TE 

* Deux calanes du Japon, garnies de tambacq , qui font deux lames de 
fabre très-larges, au bout d’un bois fort long: e 

Une aiguiere & fon baflin, d’or , ouvrage du Japon. 

Un bouilli d'or pour le thé. Une petite couppe d’or entourée d’un ra- 
meau, ouvrage très-curieux du Japon. Une autre couppe d'or, ouvrage du Japon. 

Une couppe d'argent du Japon , avec fon petit plat. Une chocolatiere d’ar- 
gent à fleurs d'or, d'un ouvrage fort relevé du Japon. 

Deux pots d'argent couverts. Deux écritoires d’argent , ouvrage du Japon. 
Deux taffés couvertes d'argent avec des ornemens d’or. Une grande taffe d’ar- 
gent avec des ornemens d’or, ouvrage. curieux du Japon. Deux tafles d’ar- 
gent du Japon. Deux petites taffes avec leurs petits plats. d'argent, & des or: 
nemens d’or. Deux autres petites taflès entourées de rameaux, avec leurs 
bafins , le tout d'argent. 

Une tabatiere d'argent , ouvrage du Japon. 

Un grand vafe , avec un baflin d'argent, du Japon. Deux Dames Japo- 
noifes, qui portent chacune dans leurs mains un petit plat & une tafle d’ar- 
gent. Un crabbe d'argent, qui porte fur le dos une couppe , & qui mar: 
che par reflort. 


Une couppe faite d’une feule pierre, avec un feuillage autour , ouvrage 
de Lx Cine. Une couppe couverte de rameaux, chargés de fleurs & de fruits. 
Une petite couppe de pierre , entourée d’un ferpent. Deux autres couppes 
de pierre , d’un ouvrage admirable. Un Lion de la Chine, fait d’une EE 
pierre. Une aiguiere d'une feule pierre. 

Deux robbes de chambre du Japon , bien travaillées. Un tapis de velours. 
verd à fleurs, d'Indouftan. Un tapis de foie à fleurs , de diverfes couleurs. 
Un tapis de foie & de velours, couleur d’or. Un tapis de drap à fleurs. 

Deux cabinets d'argent , garnis, ouvrage du Japon. 

Deux pupitres garnis d'argent , l’un d’écaille de Tortue , l’autre de vernis: 
du Japon. 

Quatre bandages bordés d'argent. Un petit coffre garni d'argent. Vingt &e- 
une forte de très-beaux bandages du Japon. 

Quantité de boetes, de petits coffres & de falieres , d’écaille de Tortue & 
de vernis du Japon. Divers fervices. Des lanternes & des paravens de foie: 
du Japon. 

Six livres & demie du boïs précieux qu’on nomme Æ4guila: 

Quatre-vingt-quatre pieces de la plusbelle porcelaine , grandes & petites. 

(60) Une aiguiere d’or , ouvrage du Japon. Une boete ronde du Japon ; cou- 


lis ont chacun un Palais, des Jardins, des 
Concubines, des Efclaves, & ne fortent pref- 


(60) La Princeffe vient encore d’envoyer 
des Porcelaines. Le Roi n’a qu'une fille uni- 


que , qui a vingt-{ept ans. Elle a le rang & 
les revenus de la Reine , depuis que fa Mere 
eft morte, & les aura jufqu’à ce que fon 
Pere fe remarie. Il y a deux freres du Roi; 
l'un qui a trente-fept ans, & qui eft impo- 
tent, fier , capable de fe remuer , fi fon corps 
lui permettoit d'agir. L'autre n'a que vingt- 
fept ans. Il eft bien fait, mais muer. A la 
séricé , on dit qu'il fait Ie muet par politique. 


« 


que jamais. La fœur du Roi & fes tantes 
font fort vieilles. Choify , pages 301 & 302, 
A midi, Sa Majefté va diner avec la Princef- 
fe Reine, fes fœurs & fes rantes: Ses freres 
ne le voyent que deux fois l'an. J'arrache tou- 
jours quelque nouvelle connoiffance à M. 
Conftance: Les Miflionnaires , qui font ici 
depuis vingt clnq ans, ne favent pas ces pat 
ticularités, Le même , pages 248 & 299. 


DiEiSs VOL“ À G'EESS LG v <ET 173 


verte d’or. Une petite chocolatiere d’or du Japon. Une petite boete ronde du 
Japon, couverte d’or. Une petite couppe d'or avec un plat d'argent ; ouvra- 
ge du Japon. 

Un grand flaccon d'argent ; furmonté d’un Eion , ouvrage relevé du Ja- 
pon, avec un grand baflin d'argent. Deux autres vafes d'argent, mais plus. 
petits. Deux chocolatieres d'argent , ouvrage relevé du Japon. Deux autres 
chocolatieres d’argent , du Japon. Deux grandes tafles d'argent, du Japon. Deux 
petites tafles , avec leurs baflins d'argent , du Japon. Deux autres petites tafles 
avec leurs baflins d’argent , enlaflés de fleurs , du Japon. Un grand cœur d’ar- 
gent du Japon. Deux Dames Japonoifes , d'argent doré & émaillé, qui por- 
tent chacune une petite tafle à la main , & vont par reflort. Une petite boere 
à manche d'argent, du Japon. 

Un paravent à. douze feuilles, de bois du Japon, avec des oifeaux & des 
arbres de pieces de rapport , les bords dorés. Un paravent plus grand, à 
douze feuilles , de foie , fond violet. Des animaux & des arbres de plufieurs 
couleurs , de pieces de rapport. Un autre paravent plus petit, de foie, avec 
de très-belles peintures de la Chine. 

Deux cabinets de vernis blanc , à fleurs de diverfes couleurs, avec dés or. 
nemens de cuivre doré. 

Deux robbes de Chambre du Japon, d’une beauté extraordinaire , & une 
autre plus commune. 

Plufeurs écritoires d’écaille de Tortue, à compartimens, & de vernis du: 
Japon. Quantité de boetes , de bandages , de coffrets, de fervices de Dame, 
de tablettes & de petites tables. 

. Trois beaux cabinets de vernis du Japon, garnis de cuivre doré. 

Un éventail de bambou & de foie. Quatre coffres , deux de vernis noir 
& deux de vernis rouge. 

Six cens quarante pieces de très-belle porcelaine. 

Une petite chocolatiere d’or , avec fon petit plat d'argent, ouvrage du Ja- préens 4 13 
pon. Un vafe d'argent , avec de petites figures d'hommes qui fe montrent in ne 
lorfqu'on y met de l'eau. Une boete ronde & couverte d’argenr, ouvrage du Bour; Fi sn 
Japon. Un petit vafe couvert d'argent avec un Lion deflus, du Japon. Une 
petite tafle à deux anfes , avec fon baflin d'argent, même ouvrage. Une au- 
tre petite taffe avec fon baflin d'argent , ouvrage relevé du Japon. Une 
femme Chinoife d'argent & d’ambre, qui va par reflorts. Trois petits bi: 
nets de Macao , garnis d’argent. Quatre petites boetes de même. Un fervice 
de Dame Japonoife. Un écriroire de vernis du Japon à fleurs d'or. Plu- 
fieurs boeres & des tables de vernis. Un paravent de la Chine à fix feuil- 
les. Un porte-livre de vernis du Japon, garni d'argent. TFrente-deux peti- 
tes pieces de porcelaine, 

Il y avoit un préfent à peu près. femblable de la Princefle Reine à M. le 
Duc d'Anjou. 

Celui de M. Conftance aux Marquis de Seignelay & de Croïfiy, étoit auf Piéféns dede 
double ; c’eft-à-dire que chacun de ces deux Miniftres reçurent les mêmes Confiance à Mi 
pieces : fçavoir une couppe d'or, d'ouvrage du Japon. Deux falieres & deux No 
chocolarieres d'argent. Une plus grande chocolatiere d'argent. Une grande “Ce 


Xi 


| 
DE CHAU- 
MONTe 


1685: 


UrpORILE» 


DE CHau- 
MONT. 
168$ 


Objets de 


3 Amibaffadee 

Traité en fa- 
eur dela Relis 
gien 


174 HIS F O1 RE! GENE RWALOE 


taie d'argent. Deux petits vafes couverts, d'argent. Une petite taffe d’ar- 
oent , avec fon baflin couvert. Deux flaccons d'argent , ouvrage du Japon. 
Un fervice Japonois , de vernis noir à fleurs d’or. Huit differens bandages, 
du Japon. Des boetes , des écritoires & des coffrets de vernis. Un petit 
coffre d’écaille de Tortue, du Japon. Quatre boetes très-curienfes. Une robe 
de chambre, du Japon. Deux cornes de Rhinoceros. Deux paravens de ver- 
nis Chinois, chacun à dix-huit feuilles. Un grand cabinec du J apon, fort cu- 
rieux. Un coffre plein de nids d’oifeaux. Quatre boeres de thé: Cent cinquante 
belles pieces de porcelaine, de differentes grandeurs , & quelques-unes fort 
anciennes (61). 

Si l'intérèr du Commerce & celui des Sciences avoient eu beaucoup 
de part à l’'Ambaflade de Siam, il ne paroït pas moins clairement que ce- 
lui de la Religion en avoit fait un des principaux objets. L’Ambaffadeur 
préfenta au Roi de Siam, un M£émoire (62), qui ne fe trouve que dans la 


(61) M. Conftance vient encore d'envoyer 
à M. l'Ambaffadeur un préfent en fon nom. 
C'eft un petit Efclave, pour en faire un Chré- 
tien. Ce font des picques & des moufquets à 
Ja Japonoile , & quelques belles Porcelaines. 
Il m'a aufli envoyé un petit Efclave, & des 
Porcelaines que je n'avois pas encore vües. 
Certainement cet homme là aime bien à 
faire des préfens. Il en devient fatiouant. Si 
J'on avoit dequoi rifpoiter, ce feroic un plai- 
fir. Mais toujours recevoir & ne rien donner, 
cela eft rude à fouffrir. Il faudra lui envo- 
yer de France. Choify, p. 369. Ily a quel- 
que-tems que le Reïi donna à M. l'Ambañla- 
deur toutes les Porcelaines qui étoient dans 
fa Mailon de Siam. Elles font emballées & à 
fond de calle. Mais Sa Majefté vient de lui 
mander que fon intention avoit été de lui 
donnet tous les meubles de la Maifon, & 
qu'elle vouloit abfolument qu'il Îes fit empor- 
ter. Comment voulez vous réfifter à un Roi? 
On embaile des tapis de Perfe à fonds d'or, 
des paravens de la Chine, un lit, des dais, 
&c. Ibidem. 

(62) Outre qu'il eft fort extraordinaire en 
lui même , il fert à confirmer l'opinion que 
Tachard , Chaumont, Choify & la Loubere 
donnent des difpofitions de ce Prince pour la 
France & pour le Chriftianifime ; deux points 
fur lefquels quelques Etrangers ont voulu 
jetter des doutes. II confifte en cina articles : 

I. Le Sieur Ambaffadeur de France fupplie 
très-humblement Sa Majefté de Siam de faire 
publier dans routes les Villes de fon Royau- 
me, de la premiére , feconde, rroïifiéme, 
quatriéme, cinquiéme & fixiéme Clafle, 
permiffion aux Mifionnaires de prêcher la 
Loi Chrétienne , & aux Peuples de les enten. 


dre , fans que les Gouverneurs y puiffent met< 
tre aucun empêchement. 

Réponfe. Sa Majefté de Siam fera publier, 
dans routes les Villes de fon Royaume def- 
dires Claffes , que les Miflionnaires peuvent 
pêcher la Loi Chrétienne dans toutes ces 
Viles & que les Peuples peuvent les enten- 
dre , chacun fuivant fon inclination ; fans 
que les Gouverneurs & autres Officiers puif- 
fent les molefter en aucune maniere , direc: 
tement ou indirectement ; à condition que 
les Miffionnaires précheront la Loi de Dieu, 
fans infinuer aucune nouveauté dans le cœur 
du Peuple, contre le Gouvernement & les 
Loix du Pays, fous quelque prétexte que ce 
foit. En cas que les Mifionnaires le fiffenc, 
le prefent privilege fera & demeurera nul; 
& le Miflionnaire coupable fera arrêté & ren- 
voyé en France , fans que jamais, fur peine 
de la vie, il puifle remettre le pied dans le 
Royaume de Siam. 

IT. Le Sieur Ambaffadeur demande que les 
Mifionnaires puiflent enfeigner les Naturels 
du Pays & les rendre capables de bien fervir 
Sa Majefté de Siam , tant dans les affaires du 
Gouvernement que dans celles de la bonne 
confcience ; que pour cela ils ayent pouvoir 
de les recevoir dans leur Couvent & lieux 
de leurs habitations , avec les mêmes privile- 
ges des autres Couvens, fans que perfonne 
puiffe les inquiérer ; & que Sa Majefté ordon-. 
ne que toutes les Requêtes qu'on pourra pré- 
fenter contr'eux fur ce fujet , foient renvoyées 
à uû Mandarin particulier qui fera nommé à 
cet effet. 

Réponfe. Sa Majefté, le Roi de Siam , ac: 
corde que les Mifionnaires puiflent enfeigner 
les Naturels de fon Royaume à leur volonté ; 


DES :VrO'V A GES. 
Relation de l'Abbé de Choify, & qui reçut le nom de Traité, lorfqu'il 


Cr ve TETÉ. VA 


eut été figné à Louvo , le 10 de Décembre. 


en quelque fcience que ce foit; qu'ils puif- 
fent les recevoir dans leurs Couvens , Ecoles 
& Habitations , avec les mêmes Privileges 
des autres Couvers de Siam , fans que per- 
fonne puiffe les empêcher ; & leur enfeigner 
les fciences , loix & autres études qui ne font 
pas contraires au Gouvernement & aux Loix 
du Royaume : Et en cas qu'on découvre; par 
la voye certaine de deux Témoins, qu'ils y 
ayent contrevenu , le prefent Privilege fera 
& demeurera nul, & le Maître d'Ecole & le 
Difciple feront traités ainfi qu'il eft marqué 
dans la réponfe au premier article. Mais au 
cas que les Miffionnaires fe contiennent dans 
leurs Privileges, toutes les affaires qu’ils au- 
ront feront jugées par un Mandarin que M. 
l'Evêque prefentera, & que le Roy nomme- 
ra , pourvu qu'il foit capable de cet emploi, 

IT. Le Sieur Ambafladeur demande 2 Sa 
Majelté , que tous fes Sujets, qui fe feront 
Chrétiens , foient exempts , Les Dimanches & 
jours de Fêtes marqués par l'Eglife , de tous 
les fervices qu'ils doivent à leurs Mandarins, 
fi ce n’eft dans les cas de néceflité preffante. 

Réponfe. Sa Majefté accorde que tous fes 
Sujets , qui de bonne volonté fe feront Chré- 
tiens, jouiflent du privilege des Chrétiens, 
en la maniere demandée par le Sieur Ambaf- 
fadeur : & comme il faudra juger de la nécef- 
fité preffante , pour éviter tous différens fur 
ce fujet, Sa Majefté nommera un Mandarin 
de fon côté, & M. l'Evêque nommera du 
fien une perfonne d'autorité ; & ce qu'ils ré- 
gleront enfembie fera reçu & ponctuellement 
exécuté par les Parties. 

IV. Le Sieur Ambaffadeur demande à Sa 
Majefté que fi quelques-uns de fes Sujets 
Chrétiens, par-vieilleffe ou par infirmité de- 


TA TE 
E 


À 
CC 
en 


viennent incapables de fervir , ils puiffent 
être délivrés du fervice en fe prefentant à un 
Mandarin que le Roy nommera dans cetre 
vüe. 

Réponfe. Sa Maicfté accorde que fi quel- 
ques-uns de fes Sujets Chrétiens , par vicil- 
lefe ou infirmité , font évidemment incapa- 
bles de fervice, en fe préfentant à un Man- 
darin que Sa Majefté nommera dans cette 
vüe, ils pourront être difpenfés du fervice 
jufqu'à leur guérifon. 

V. Le Sieur Ambaffadeur demande encore 
que pour éviter les injuftices & les perfécu- 
tions qu'on pourroit faire aux nouveaux Chré- 
tiens, Sa Majefté ait la bonté de nommer 
quelque Mandarin Siamois qualifié, homme 
de bien & de juftice, pour entendre & juger 
tous les Procès, fans que ledit Mandarin: 
puille rien prendre pour ce jugement ; en for- 
te que les amendes foient partagées à la fin: 
de l'année ,. partie au Mandarin & à fes Ofi- 
ciers, & partie aux Pauvres ;.ce qui empé- 
chera que ledit Mandarin ne vende la juftice. 

Réponfe. Sa Majefté accorde que le Man- 
darin , dont il eft parlé au fecond.article, 
foit Juge defdirs Procès; & pour éviter toute 
difpute , Requête & longueur de Procès, Sa: 
Majefté ordonne que le Mandarin, après 
s'être inftruit de l’affaire , demandera l'avis 
de l’un des Juges da Roi avant que de paf- 
fer Sentence, afin qu'on n'en puiffe appeller," 
Et Sa Majefté ordonnera que:tous les arti- 
cles ci-deffus foient publiés par tous fes 
Royaumes ;, en forte que tous fes Peuples 
connoiffent que {a rovale volonté eft que les 
Miflionnaires. jouiflent defdits Privilesess 
Journal de Chorfy, pages 343 & fuivantes, 


e8 400 


DE CHaus=- 
MONT; 


168 je 


CS 
£xrRODuc- 


TION. 


Ce que c'eft 
fhe la Relatiou 
ie la Loubere, 


(AI 


Motifs &u fe- 
cond Voyage du 
Pere Tachard. 

1l eft fayorifé 
k 
gu Rote 


Noms de qua- 
garze Mathéma- 
&icens jéluites, 


176 HISTOIRE: GENERALE 


En Rs cn ame 


SE CON D; MO PIANC.E 


D: Ed Tdi CR AR OUDS 


aux Indes Orientales. 


Est dans l’Auteur mème qu'il faut chercher le dérail de tous les pré- 
@ paratifs qui regardent ce fecond voyage. Il femble que M. de /a Lou- 
bere, qui partit fur la mème Flotte, avec M. de Cebéret, tous deux revètus 
de la qualité d’Envoyés du Roi à la Cour de Siam , & qui a publié une re- 
lation fort étendue de ce Royaume (63) , fe foit repofé du Journal de Ja 
route & du récit des évenemens fur l'exactitude & la fidélité du Pere Ta- 
chard. Il s’eft borné aux qualités du pays & aux ufages des Habitans , fans 
s'arrêter à d’autres particularités de fa navigation que la datte du départ & 
du retour. Auf n'entrera-t-il dans ce recueil que pour fervir à la defcription 
générale du Royaume de Siam , à laquelle 1l s’eft uniquement attaché. 

Le Pere Tachard , qui n’étoit revenu en France que pour demander au 
Roi , de la part du Roi de Siam, douze Mathématiciens Jéfuites , obtint fa- 
cilement de Louis XIV une faveur qui lui parut intéreffer également la gloire 
de fon regne, le progrès des fciences & l’honneur de la Religion. Ce Mo- 
narque donna ordre, au Pere de la Chaife, d'écrire de fa part aux Supérieurs 
de chaque Province que les Jéfuites ont en France , pour leur demander des 
fujets. » Jamais, fuivant les rermes de l'Auteur , les emplois les plus éclarans 
». &les plus relevés n'ont eu tant de prétendans & n’ont fait tant de jaloux. De 
plus de cent cinquante Jefuites qui s’offrirent, on en choifit quatorze , dont 
la vertu & les talens étoient à l’épreuve: diftinétion fi glorieufe , qu'elle m'o- 
blige de les faire connoîïtre par leurs noms. On en comptoit quatre de {a 
Province de France ; les Peres le Royer, de Beze, Thionville & Dolu : qua- 
tre de la Province de Guienne ; les Peres Richaud , Coluflon , Boucher , & 
Comilh : deux de la Province de Touloufe ; les Peres d'Efpagnac & deS. 
Martin : deux de la Province de Champagne ; les Peres le Blanc & du 
Chaz : deux de la Province de Lyon; les Peres de Rochette & de la Breuil- 
Le (64). : 

Cette trouppe d’Apôtres fut appeliée d’abord à Paris , pour s'y perfeétion- 
ner dans leurs connoiffances Mathématiques par un commerce aflidu avec 
Meffieurs de l’Académie des Sciences. Les inftrumens leur furent fournis par 
la libéralité du Roi, qui leur accorda une audience particuliere , avec des 
marques de la plus haute fiveur, & des Lettres pour le Roi de Siam. Ils 
4e rendirent enfuite à Breft , où l’impatience de voler à la gloire de leur 


(63) Deux Volumes 7-12, à Amfterdam, (64) Second Voyage du Pere Tachard, 


3714, chez David Mortier, page 3 
état » 


DES AVIOIY ASGE SAONE EL 197 


état , leur fit trouver les retardemens fort longs. Mais les Ambaffadeurs Sia- 
mois, qui devoient partir avec eux, les deux Envoyés du Rot; un Corps 
confiderable de Troupes que Sa Majefté envoyoit au Rot de Siam, & tou- 
tes les caiffes qui contenoient les préfens de la Cour , & ceux de la Compa- 
gnie des Indes, ne furent pas fi-tôt raflemblés. L’Aureur remarque d'avance 
que d’un: grand nombre de ballots, qui vinrent les uns par mer , & d’au- 
tres par terre ; lés derniers, foit qu'ils euflent été mal emballés, ou que les 
charettes euffent verfé , arriverent à Siam en fi mauvais état, qu'il n'y ref- 
toit prefque rien d’entier : fur-tout les miroirs, les pendules, les ouvrages 
d'ambre , les tables de marbre, les glaces ; les étoffes mème & les tapifleries 
furent fi confidérablement endommagées, que la perte monta à près de qua- 
rante-mille livres. Le Pere de la Chaife ; pour témoigner fa reconnoïffance 
au Roi de Siam, qui lui avoit fait préfent d'un Crucfix d’or fur ‘une croix 
de Tambac , envoyoit à ce Prince ‘une nouvelle maclune de Romer, qui lui 
parut très-agréable (65). 

La Flotte deftinée à conduire les Ambafladeurs Siamois & les Marhéma- 
ticiens , étoit compofée de fix Vaiffleaux. On ne: peut fe difpenfer ici d’en- 
trer dans les vües de l’Auteur ; qui s’eft cru obligé de faire honneur aux 
principaux Officiers de cette Efcadre en confervanr leurs noms à la poftérité. 

Le premier Vaifleau , nommé le Gaillard, de cinquante pieces de canon 
& de cent cinquante hommes d'équipage , étoit.-monté par M. de Vaudri- 
cour ; qui avoit commandé celui de l’Ambafladeut au premier voyage, &c 
dont l'autorité s’étendoit fur route la Flotte. Il avoit fous lui M. de $. Clair, 
Capitaine de Fregate legere, M. de la Lere, Lieutenant, MM. de Chamo- 
reau , de Joucous , & de Lonbas , Enfeignes. M. des Forges ; Général des Trou- 
pes qu'on envoyoit au Royaume de Siam , s’embarqua fur ce premier Vaif- 
feau , avec fes enfans & MM. de la Salle, Commiflaire des Troupes & de 
la Marine , de Beauchamp , Major de la premiere Place, Z Brun, Tréforier, 
du Lari , Enfeigne & Commandant des Bombardiers. Les Ambafladeurs Sia- 
mois y entrerent aufli, avec M. l'Abbé de Lycnne | nommé Evèque de Ro- 
falie, & Vicaire Apoftolique du $, Siege, les Peres de Beze, le Blanc , Co- 
milk; & l’'Auteur ; qui fe crut fort honoré, ‘dit-il , d’être plus immédia- 
tement que les autres fous la conduite de ce Prelat (66). 

Le fecond Vaiffeau de la Flotte étoit l'Oifeau , qui avoit déja fait le voyage 
avec M. de Chaumonr. Il étoit monté de quarante-fix pieces d'artillerie, & 
commandé par M. du Quêne, qui avoit fous lui MM. de Tivas & de Frette- 
ville. M. de la Loubere & M. de Ceberer , Envoyés de S. M. à la Cour de 
Siam , M. du Bruan, Lieutenant général fous M. des Farges, prirent :place 
dans le Vailleau , avec les Peres Richaud, le Royer , d'Éfpagnac & Dolu. 

Le troifiéme étoit une flute nommée /2 Loire, de vingt-quatre pieces de 
canon , commandée par M. de Joyeux, qui avoit M. de Bremes pour Lieu- 
tenant , & M. de Queflilly pour Enfeigne, les Peres du Chez, Thionville 
& Coluflon. 

Le quatriéme étoit une autre flutte , nommée la Normande , commandée 
par M. de Courcelles, qui avoit fous lui MM. du Tertre & de Marchefo- 


(65) Ibid, p. 9 à (66) Ibid. P. 13° 
Tome IX, Z d 


PR RP GE CEST NUT D 
TacHaRpD. 
IT. Voyage, 


Introductions 


Etat de la Flot- 
te deftinée au 
Voyage de Siam 


TACHARD. 
1. Voyage. 
Introdu@ion. 


Départ de ref. 


Les Jéfuites 
font régner la 
pieré & les fciene 
ces fur la Flotte, 


Ile de la Pal» 
me, c‘lébre jar 
le mañflacref de 
quarante Jéfui- 
CCS o 


© Diverfes”"expli- 
c:uons des vents 
alifés, 


1783 H fS T'O LIRE IG'E:N' ER'ALE 
liere. Ce bâtiment portoit trois Miflionnaires , dont M. Morlot étoitle Chef. 

Le cinquiéme nommé le Dromadaire , Autre beaucoup plus grande que les 
autres, toit commandé par M. d’Andennes , qui avoit fous lui MM. de Æar- 
cilly & de Beauchamp. Les Peres de Rochette, de la Breuille , de Saint Mar- 
tin & Boucher y furent placés. ‘ 

La Maligne , cette même Fregatte qui avoit fait le premier voyage , étoit 
le fixime Vaifleau; mais ne venant que pour foulager l'équipage , 1] ne l’ac- 
compagna que jufqu’au Cap (67). | 

ON leva l'ancre un Samedi, 1 de Mars 1687, à fept heures du matin. 
Le vent étroit fi favorable , que malgré la pefanteur des Fluttes , & quoique la 
faifon fût avancée, on partit avec l’efperance d'arriver cette annce aux Indes. 
L’Auteur fait une peinture édifiante du bon ordre & de la piété qui regne- 
rent fur la Flotte. Les Jéfuites diftribués dans chaque vaifleau ne fe borne- 
rent pas au maintien de la Religion & des bonnes mœurs. Ils établirent des 
Conferences , où l’on apprenoit les Elemens d’Euclide , la Geometrie & la 
navigation (68). Ils ne pañlerent à la vüe d'aucune Ifle, fans en confirmer 
la pofition par de nouvelles expériences. Après avoir doublé les Canaries , on 
fut emporté par les courans & les vents contraires vers les côtes d'Afrique. 
Le calme ayant fuccedé à plufieurs orages , on délibéra fi l'on ne prendroit 
pas des rafraichiflémens aux Ifles du Cap-Verd ; d'autant plus qu'on étroit 
incertain fi les Hollandois, à la vûüe d’une fi grofle Efcadre , lui permet- 
troient d'en prendre au Cap de Bonne - Efperance. Mais Vaudricour crai- 
git de perdre un tems pis en s'engageant dans ces Ifles ; & s’arrêtanc 
au deffein de continuer la route, il ordonna feulement aux Capitaines de 
ménager leur eau & leurs vivres. 

On pañfa près de llfle de la Palme, » fi recommandable aux Jefuites, fui- 
» vant la remarque de l’Auteur par le maflacre que les Calviniftes y avoienct 
» fait cent ans auparavant , de quarante Miflionnaires de leur Compagnie qui 
» alloient prècher la foi Catholique au Brefil. On y trouva les vents alifés, 
à la faveur defquels toute l’Efcadre pañla le tropique du Cancer le 22 de 
Mars. L’Auteur qu’on ne fuit dans le cours de fa navigation que pour 
recueillir toutes fes remarques , obferve ici que ces vents prennent toujours 
de V'Eft au Nord dans la partie Septentrionale , & au contraire de l'Eft au 
Sud dans la païtie méridionale : Phénomene furprenant , & qui embarrafle 
beaucoup les Naturaliftes. Dans un fi grand dat de Mathématiciens dont 
les lumieres ne cherchent qu’à s'exercer , la modeftie & la charité n'empe- 
choient pas que les opinions ne fuflent fouvent partagées. Les uns jugeoïent 
que les vents alifés n’éroient gueres que les vents impérueux de l'Oueit & du 
Nord, qui renvoyés par les terres de l’Europe vers l'Oueft & le Sud à à me- 
fure qu'ils approchent des climats un peu chauds, fe raréfient & s'afoiblif- 
fent fenfiblement; tandis qu'au contraire , dans la partie méridionale , Îes 
vents d'Oueft & de Sud , foufflant avec la même violence contre les terres 
d'Afrique, en font repouflés vers lOueft & le Nord, & que s'approchant 
des chaleurs de fa ligne , ils diminuent peu à peu, & fe perdent tour-à-fair 
vers la ligne même. C’eft par cette raifon, en qu'à cinq ou fix de- 
grés au de-çà & au-de-là, il n’y a prefque jamais de vent reglé ; & quon 

(67) Pages 2 & 3, (68) Page 16. 


DES FVIOUTE À; GHESSA À Eve LIT. 179 


n'avance que par des tourbillons & des tempètes , qui fe diffipent auf promp- 
rement qu'ils s'élevent. Les autres donnoient une explication fort differente : 


ils prétendoient que les ardentes chaleurs de la ligne attiroient ces vents des . 


deux Poles, où les exhalaifons & les vapeurs qui font la matiere des vents, 
étant plus fortes & plus fréquentes , en caufenc de plus violens &c de plus 
durables, & que ces vents enfuite , ou plutôt ces exhalaïfons font attirées vers 
la Zone, & affoiblies par l’extrème chaleur (69). 

Quoiqu'il en foit, conclut PAuteur, ces vents font extrèmement agréa- 
bles & commodes. La mer eft paifible, lorfqu’ils foufflent ; & les Vaiféaux 
font quelquefois cinquante ou foixante lieues par jour fans le moindre mou- 
vement. On croiroit voyager dans un bateau, fur une riviere unie, & le 
vent ne paroït fervir qu’à tempérer l'air. En paflant la ligne , un des Mathé- 
maticiens eut la nu de vérifier le dégré e chaleur. Ii avoit un Thermo- 
metre ouvert par le bas , qu’il avoit mis à Breft fur le foixantiéme degré pour 
le temperé,& qui éroit au foixante & dixiéme lorfqu'on s’étoir embarqué. Il baif- 
fa, dans les chaleurs de la ligne jufqu’au dix-feptiéme : ce qui fera connof- 
tre de combien la chaleur de la ligne excéde la plus grande de France (70). 

Les Mathématiciens remarquerent avec une nouvelle exaétitude , les Con- 
ftellations du Sud (71). 

Le célébre Caflini avoit averti les Peres, avant leur dépatt, qu’il y au- 
roit une Eclipfe de foleil ; lonziéme de Mai, & qu’elle feroit même totale 
aux Ifles du Cap -verd &en Guinée. On ne s’étoit pas mis en peine de la 
calculer pendant le voyage , parce qu’on efpéroit d’être alors à la hauteur du 
Cap de Bonne-Efpérance , où l'on ne crotoit pas que l’Eclipfe fût fenfible. Il 

aroiffoit que la latitude de Ja lune y devoit être trop auftrale. Cependant 
fi Rs Siamois ; dont la curiofité pour ces Phenomenes va jufqu’à 
la fuperftition , prierent les Jéfuites de la calculer pour l'amour d'eux. Le 
Pere Comilh eut cette complaifance, quoique fort incommodé du voyage. 
Son travail lui devint d'autant plus agréable, que malgré l'opinion qu'on 
en avoit eue, il trouva, pat fon opération , qu’en effet le corps du foleil pa- 


(69) Page 22, l'égard de la partie méridionale du Sud , qui 


(79) Page 25. 

(71) L'Auteur , après avoir regretté que les 
Peres, qui étoient pañlés à la Chine, n'euf- 
fent pas laiffé leurs obfervations & leur Car- 
te , qui auroient fervi à faire une nouvelle 
Carte, plus exate qu'on n'en avoit jamais 
eu , rapporte ce qui fe pafla dans cette oc- 
cafñion. Le Pere Comilh prit, avec la ma- 
chine parallatique , la déclinaifon & l'afcen- 
fien droite de plufeuts Etoiles vers le Pôle 
du Sud. Comme toutes les Etoiles font très- 
mal marquées , pu ne le font pas, dans les 
globes & dans les Cartes du Ciel qui ont 
paru jufqu’à préfent; il en fit une, qu'il ef- 
péroit pouvoir fervir à réformer le globe cé- 
iefte du Pere Coronelli. Il apprit à faire peu 
de cas de la fituation où les Etoiles ont été 
placées par les Ouranographes précédens à 


ne céde pas , par le nombre , ni par la beau- 
té de fes Etoiles à la partie Septentrionale. 
Il trouva qu'il falloit réformer le grand nua- 
ge, & encore plus le petit. La croifade , l’a- 
bille , le triangle, le centaure , le cameleon, 
la grue , la voie laétée font mal marquées, 
ou l'on y a omis des Etoiles. Pour le Navire 
Argo , la moitié des plus belles Etoiles qui 
le compofent ne font pas même marquées 
dans les Cartes céleftes. Outre tous ces dé 
fauts , il y a encore beaucoup d’Etoiles qu'on 
voit de France, qui n'ont pas été tout-à- 
fait mifes à leur place , parce qu'on les voir 
toujours dans un trop grand éloignement & 
trop proche de l'horizon. Le Pere Richaud , 
qui éroit dans un autre Vaifeau , tâcha auf 
de placer mieux quatre ou cinq Cenfteila- 
tions. Pages 2$ & 26, 

Z. 1} 


PE 
TAcHARS. 
E | £ - 
EL. Voy agcs 
1687. 


Remarques af. 
tronomiques des 
Téfuites. 


Eclipfe du So- 
leil obfervée dans 
un lieu où l'on 
ne croyoit pas 
gelle pdt étre 
VÜEo 


TACHARD. 
IT. Voyage. 
1687. 


On arrive au. 
Cap.  Malades. 
far la Flotte, 


. Honnèteté du 
Gouverneur Hole 
landoïis, 


Eclairciffement 
far une particus 
larité curieufe, 


‘180 


HI SE Ô LR EC GE’N°EVR A LE 

roitroit confidérablement éclipfé, vers la hauteur de vingt-trois degrés du 
Sud, & à trois cens cinquante-huit degrés de longitude , où l’on crotoit être 
actuellement. L'expérience vérifia fes calculs , le jour mème de l’Eclipfe , qui 
fut obfervée aufi foigneufement qu'il fut pofible dans le mouvement conti- 
nuel du Navire. Ees Ambaffadeurs Siamois en conçurent une haute eftime 
pour l'aftrononie Européenne ; & les Pilotes fe confirmerent dans l’eftime de 
leur longitude , qui fe trouva fort jufté , par l'arrivée de la Flotte au Cap de 
Bonne-Efpérance (72). 

Les maladies caufant beaucoup de ravage fur toute la Flotte , on ne put 
découvrir fans une joie fort vive les montagnes du Cap , qui fe firent voir le: 
10 de Juin, à la diftance de quatre lieues. On ne comptoit pas moins de 
trois cens malades ; dont vingt-neuf étoient déja morts. Une fi fâcheufe ex- 
trèmité demandoit de prompts fecours ; & l’on continuoit de craindre néan- 
moins de ne pas trouver le Gouverneur Hollandois difpofé à les accorder. 
C’étoir le mème Vandeftel , dont les Jéfuites avoient éprouvé la politeffe. 
au voyage précédent. Le: doute qu’on avoit de fes difpofitions fut bien-tôt. 
diffipé , en apprenant qu’il offroit aux François. tous les rafraîchiffemens dont 
ils avoient befoin. Mais fur l’article de malades ; il pria honnêtement M. de 
Vaudricour de fe mettre à fa place, & de confidérer s'il pouvoit laïffer def- 
cendre à terre une multitude d'Etrangers, dont on avouoit que le nombre 
montoit à trois cens. Il demanda qu'on fe réduifit d’abord à- n’en envoyer 
que foixante , auxquels on feroit fuccéder le mème nombre lorfque les pre- 
miers feroient rétablis. Quoique ce procédé parût raifonnable & fort honnête. 
la néceflité devenoit fi preffante, qu'après avoir redoublé les prieres, en re- 
préfentant la parfaite intelligence qui régnoit alors entre la France & la Hol- 
lande , les quinze Jéfuites s'offirent pour ôtages, Cette offre , propoice par 
le Pere Tachard , fit tant d’impreflion fur Vandeftel , que non-feulement il 
accorda la permiflion de mettre tous les malades à terre , mais qu'il offrit mê- 
me fes Chirurgiens pour en prendre foin avec ceux de la Flotte. Cette dif- 
pofition fe foutint conftamment à l'égard des quinze Jéfuites & de rous les 
François (73). 

On avoit recommandé aux Peres de s’éclaircir d’une particularité curieu- 
fe , qui regardoit la montagne de la Table, où M. Thevenor. prétendoit , 
quoique fur le témoignage d'autrui , que la mer avoit autrefois pale , & 
qu'on trouvoit beaucoup de coquillages. Deux Jéfuites entreprirent de décou- 
vrir la vérité de cetre remarque. Leur efpérance éroit aufli de trouver des 
plantes extraordinaires fur cette célébre montagne; fans compter qu'ils vou- 
loient lever la Carre du Pays, qu’elle domine de tous cotés. 


(72) L'Auteur s'attache d'autant plus à ce 
récit, que les plus habiles Jéfuites éroïent 
perfuadés qu'on ne pourroït pas voir l'Eclip- 
fe. Elle nous parut, dit-il; le 11 de Mai, à 
la hauteur de vingt-trois degrés Sud , & au 
trois cens cinquante-fept degrés de longitu- 
de ; comptée de l’Ifle de Fer. Le commence- 
ment fur à huit heures , environ cinquante- 
huic minutes du matin, Le milieu fut à dix 


heures & la fin fur les onze heures. Le corps 
du foleil parut couvert de cinq doigts; & 
quoique la latitude de la lune für alors effec- 
tivement auftrale , l'apparence étoit boréale. 
Binf Ja lune nous échipfa la partie du folcit 
la plus bafle, c'eft-à-dire la plus proche ds: 
l'horifon. Pages 29 & précédentes, 
(73) Pages 45 & précédentes. 


DES AVR OL VE AG ES: CE rive :1sE. 181 


5 Nous nous miîmes en chemin , écrit le Pere de Beze (74), le Pere le 
Blanc & moi , avec deux de nos gens. Quelques autres avoient tenté fans 
fuccès la même entreprife. Du pied de la montagne , nous vimes une 
grande quantité d’eau , qui tombe de plufieurs endroits , comme en 
cafcade , le long du roc, dont la hauteur eft fort efcarpée. Toutes ces eaux 
ramaflces formeroient une riviere confidérable , mais la plüpart vont fe 
perdre en terre au pied de la montagne ; & le refte fe réunit en deux au- 
tres gros ruifleaux qui font tourner des moulins , près des habitations 
Hollandoifes. Elles n’ont pas d'autre origine que les. nuages (75) , qui 
rencontrant dans leur palfave le fommet de cette haute montagne, fort 
tous côtés. Il y auroit les plus belles obfervations du monde à fure là- 
deffus. En approchant de la hauteur , nous entendimes un grand bruit de 
finges , qui en font leur retraite , & qui faifoient rouler du haut en bas 
d'aflez groffes pierres , dont le choc retentifloit entre les rochers. 

» Notre guide , qui n’étoit jamais monté fi haut, en fut fort furpris, & 
me dir qu'il y avoit fur la montagne des animaux plus gros que des Lions, 


qui devoroient les hommes. Je m'apperçus bien-tor que c’étoit la peur & 


notre route avec une difhculté extrème. Nous vimes bien-tôt quantité de 
finges , qui bordoient le haut de la montagne ; mais ils difparurent lorf- 


veftiges. 

» Le fommet de la montagne eft une grande efplanade , d'environ une 

lieue de tour , prefque route de roc , & fort unie , excepté qu'elle fe creufe 

un peu dans le milieu, qui offre une belle fource , formée apparemment 
par d’autres eaux qui viennent des endroits de l’efplanade les plus élevés. 

Nous vimes aufli quantité de plantes odoriférantes , qui croiffent entre les 

rochers. Mais je ne trouvai rien de plus beau que les vües de cette mon- 

tagne , que je fis defliner. D'un côté, on voit la Baie du Cap & toute la 

Rade ; de l’autre , les mers du Sud ; du troifiéme , le faux Cap, grande Ifle 

qui eft au milieu ; & du quatriéme, le continent de l'Afrique, où les Hol- 

landois ont diverfes Habitations. Je fs creufer la terre, pour faisfaire la 
curiofité de M. Thevenor. Elle eft fort noire, & remplie d’un mélange de 
- fable & de petites pierres blanches. 

Dans une conférence que les Jéfuites eurent avec M. Vandeftel , 1l leur 
parla de quelques plantes curieufes , qu'il avoit découvertes dans fes voya- 
ges, & dont 1l leur fit voir un Recueil. Il leur permit d’en faire defliner plu- 
feurs , dont le Pere Tachard donne les figures (76). 


échauflée des rayons du foleil , fe refolvent en eau & tombent ainfi de- 


la fatigue qui le faifoient parler. Je l’encourageai , & nous continuames: 


qu'ils nous virent monter vers eux, & nous ne trouvâmes qué leurs. 


(74) Dans une lettre que l’Auteur rapporte. 

(75) Voyez d’autres explications dans la 
-Relarion de Kolben , au Tome IV de ce 
Recueil. 

(76) En partant de Breft, ce Pere avoit 
reçu une lettre d'une perfonne fort favante, 
. qui lui recommandoit de s'inftruire au Cap 
de Bonne-Efpérance fi les flux & les reflux 


des marées arrivoient aux mèmes tems qu'en 
France, & fi elles étoient aufli reglées. J1 
pri des informations du Gouverneur, & de 
deux Pilotes Hollandois , qui l’aflurerent 
qu'elles arrivoient à la Rade du Cap auf 
régulierement que dans les Ports de l’Euro- 
pe dont la fisuation eft la même. L'Aureur 
ne parle que de Ja Rade du Cap, parce quz 
Z üj 


ee none à 
TACHARD,: 
IL. Voyage. 

1687. 
Deux Jéfuitez 
montent fur la 
fèmeule monta- 
gne de la Table. 


Plantes cuiieu- 
fes que l'Anteuz 
fait deffiner, 


TacHarp. 
Il. Voyage, 
1687. 

Changement 
dans les vents 


rcilése 


Service que les 
François  ren- 
dent aux Hollan- 
dois du Cap, 


Route de la 
Flotte. 


182 HUM 'SIT O TR E NGLE NN EMR A CELNE 


Les Hollandoiïs ayant obfervé que depuis quelques années les faifons étoient 
fort avancées , & que les vents qui fouffloient en certains rems réglés dans 
ces mers commençoient à fe faire fentir beaucoup plutôt, Vandeltel avoir 
reçu ordre du Général de Batavia de faire partir aufli plutôt qu’à l'ordinaire 
les Vaifleaux Hollandois qui reviendroient des Indes. Cet avis porta Vaudri- 
cour à preller le rembarquement de fes malades, dans la crainte de perdre Ja 
faifon & le voyage. La Frégate la Maligne, qui n’étoit venue de Breft que 
dans la vüe de foulager les autres Batimens , fut renvoyée en France, pour y 
porter la nouvelle de l’arrivée au Cap, & du bon accueil que la Flotte y 
avoit reçu du Gouverneur. Mais , la veille de l’'embarquement, les François eu- 
rent l'occafion de marquer une partie de leur reconnoiffance aux Habitans du 
Cap. Le feu prit pendant la nuit au milieu de la Bourgade. Vandeftel , in- 
quiet entre tant d'Etrangers , quoiqu'il n’eût fujet d'en attendre que 
de la bonne foi & des remercimens , agit en homme fage, prit de juftes pré- 
cautions & borda de foldats les murailles du Fort. » Je ne fais, dir l’Auteur, 
» quels furent fes premiers fentimens à la vûe des flammes ; mais s'ils ne 
» furent pas favorables aux François , il en dut changer bientôt , lorfqu’il les 
» vit accourir en grand nombre , & préter fi heureufement leur fecours aux 
» Habitans , qu'ayant éteint le feu , ils fauverent l'habitation Hollandoife, 
» dont toutes les Maifons ne font couvertes que de joncs ou de paille (77). 

On remit à la voile, le Dimanche 29 de Juin , après avoir appris , par ex- 
périence , que des deux paflages par lefquels on peut fortir de la Rade du 
Cap, celle qui eft entre la pointe du Lion & la tête de la Baleine eft rem- 
plie de roches dangereufes ; & que le parti le plus für, du moins lorfque le 
rems eft un peu douteux, eft de prendre par l’autre , en laiffant l’Ifle Robin 
fur la gauche & la terre ferme fur la droite. L’Efcadre Françoife eut beau- 
coup à fouffrir des vents du Nord-Oueft, jufqu’au 18 de Juillet, qu'ayant 
rencontré , à trente-fix decrés cinquante-trois minutes de latitude du Sud, & 
à quatre-vingt-huit degrés huit minutes de longitude , quantité de goëfmon 
& de trombes femblables à celles du Cap, avec différentes fortes d’oifeaux , 
on fe jugea proche de l’Ifle d’Amiterdam; c’eft-à-dire , à plus de mille lieues du 
Cap. De-là on dreffa la route un peu plus au Nord , parce qu'on avoit toujours 
gouverné droit à l'Eft, pour fe conferver les vents favorables & fe garantir des 
calmes (78). 


du côté du Sud les marées font moins re- 
lées. Elles changent tellement , que lorfque 
le vent de Nord y fouffle on n'y remarque 
prefque point de reflux ; & lorfque le vent 
du Sud régne, la mer monte à une hauteur 
prodigieufe & ne defcend point. La raifon de 
cela , dit-il, fe prend de l'oppofiion des 
terres, & de la vafte étendue de ces Mers 
vers le Sud : ce qui fait que lorfque le vent 
vient du midi, la mer , qui vient de ce 
même Pôle avec beaucoup d'impétuofité , 
fans être arrêtée nulle-part jufqu'an Cap, ne 
peut defcendre que très pen. Pages 51 & 52. 
(77) Page 61. 


(78) L’Auteut joint ici une obfervation, 
qu'il nomme de la derniere conféquence , 
fur la déclinaifon de la bouffole; preuve , 
dit-il , la plus infaillible qu'il ait trouvée 
pour la lonricpée. Cette variation fut ob- 
fervée par les Pilotes de l'Efcadre , avec 
leurs boufloles, au Cap, huit degrés trente 
minutes Nord-Oueft. Les Mathématiciens 
lavoient trouvée huit degrés quarante minu- 
tes Nord-Oueft , avec un anneau aftronomi= 
que de Chapotor, placé fur la ligne méri- 
dienne qu’ils avoient tirée affez exaftement 
dans le Pavillon où ils étoient logés. Cetre 
même déclinaifon fur trouvée par les Pilo- 


DES VOYAGES) Liv: TT 183 


Dans la navigation du Cap jufqu’à Batavia , les maladies enleverenr quan- 

#ité de foldats. Le Pere de Rochette , Jéfuire, de la Province de Riom, ne 
réfifta pas non plus à la violence du mal. Il mourut d’une fievre ne À 
auprès des malades qu’il fervoit. Le mauvais tems ayant difperfé plufieurs 
Vaiffeaux de la Flotte , celui de Joyeux fur le premier qu’on rencontra, vers 
dix-huit degrés huit minutes de latitude du Sud , à cent quinze degrés qua- 
rante minutes de longitude. Ce Capitaine & fes Pilotes jugerent qu'on étoit 
environ de foixante-dix lieues plus près de l’Ifle de Java , que ne fe l’imagi- 
noient les autres. » 11 ne fut pas crûü ,non plus que les remarques que l’Aurteur 
avoit faites dans la Relation précédente, par lefquelles il faifoit voir que 
cette Jfle eft plus occidentale de foixante lieues qu’elle ne left fur 
les Cartes marines, qui font encore plus juftes que les Cartes géographi- 
ques. Quelques-unes de celles-ci marquent l’Ifle de Java à cent quarante 
ou cent quarante-cinq degrés de longitude; & les Mathématiciens Jéfuites 
ont conftamment remarqué qu’elle eft firuée au cent vingt-huitiéme degré; 
ce qui entraîne une prodigieufe différence (79). 
On arriva le 25 d’Août à la rade de Bantam , après avoir commencé dès 
le 16 à découvrir la terre de Java. Vaudricour avoit nommé ce lieu , pour 
le rendez- vous des Vaiffleaux qui pourroient s’écarter. Il y reçut, par ure 
Barque de Pècheurs , une lettre de du Quefne , qui en étoit paru quelques 
jours auparavant , & qui avertifloit les Vaiffeaux qui arriveroient après le 
fien , qu'ayant fait demander des rafraîchiflemens à la ville , on lui avoit ré- 
pondu qu'il n’y en avoit point à Bantam, & que pour en trouver il falloit 
fe rendre à Batavia. Il ajoutoit que prenant en effet cette route , il fe hate- 
roit enfuite de fuivre celle de Siam, dans la crainte de perdre la faifon sil 
attendoit plus long-tems. 

Vaudricour fit gouverner aufli-tôt vers Batavia , dont les vents contraires 
Péloignerent pendant huit jours. Maïs ayant enfin mouillé dans la Rade , il 
ne répondit point à neuf coups de canon , dont il fut falué en arrivant par 
le Vaiffeau de du Quefne; de peur que les Hollandois ne cruflent qu'il fa- 
luoit leur Pavillon (80). Il fe fouvenoit de la dificulté que le Général avoit 


3) 
52 
3» 
h 
E) 
») 


23 


tes après être fortis de la Rade du Cap , à 
huit lieues des terres en haute mer, le 28 de 
Juin , au coucher du foleil. Le 3 de Juillet, 
étant à huit degrés trente-huit minutes de 
latitude, & à quarante-cinq de longitude, 
on obferva la variation au lever du foleil, 
qui fut de quinze degrés Nord-Oueft. L’Au- 
teur remarque que les bonnes Cartes marines 
mettent le Cap à trente-fept degrés de longi- 
tude ou environ. Ainfi,ils en éroient éloi- 
gnés de huit degrés depuis leur départ; & la 
variation avoir augmenté de fix degrés & 
demi. Elle augmenta ainfi à proportion qu'ils 
avançoient vers l'E, jufqu'à vingt-cinq de- 
grés Nord-Oueft. C’eft la plus grande décli- 
naifon qu'ils ayent remarqué, Ils la remarque- 
rent deux fois de fuite; le 14 de Juillet au 
coucher du folcit, & le 15 à fon lever, avec 


toute l'exactitude qu'on y peut apporter fur 
mer. Les Pilotes afluroient qu'ils étoient par 
leur point à trente fept degrés dix-neuf mi- 
nutes de latitude auitrale, & à foixante- 
quinze degrés de longitude. Dès ce même 
jour , après avoir fait vingt-deux lieues, la 
variation obfervée ne fe trouva au coucher 
du foleil que de vingt-quatre degrés trente 
minutes Nord-Oueft. Ainf , décroiflant tou- 
jours avec quelque proportion , tandis qu'on 
s'approchoit de l’Ifle de Java, enfin à onze 
degrés de latitude du Sud , & à douze degrés 
de longitude , qui eft à peu près la fituation 
dé cette Iffe, on ne trouva que deux de- 
grés trente minutes de variation Nord-Ousft, 
Pages 65 & 66. 

(79) Page 69. 

(80) Pages 71 & fuivantes, 


TACHARD. 
IL Voyage. 
1687. 

Mort du Pere 
Rochette & d'un 
grand nombre de 
foidats François. 


Erreur des Car- 
tes marines, 
geographiquess 


Réception cs 
François à Ba- 
tavide 


TacHARD. 
FI. Voyage. 
1687. 

Pourquoi les 
Hollandois re- 
gcivent mal les 
ÉTARÇOIS, 


L'Efcaire prefe 
de Jon départ, 


F'évo're des Ma- 
£aflars à Siam, 


184 ET ST :OUI RE SGE NE IR AÆLUE 
faite , au voyage précédent , de rendre coup pour coup aux Vaiffeaux du 
Roi. 

L'expérience apprit bientôt que cette conduité avoit été fage. À peine 
eut-on laiffé tomber l'ancre , qu'un Ofäcier de l'Oifeau vint informer Vau- 
dricour qu’il avoit peu de faveur à fe promettre des Hollandois. Deux Jé- 
fuites de ce Vaifleau étant defcendus à terre, pout faluer le Général, avoient 
été reçus civilement. Ils avoient mème obtenu la permiflion de faire débar- 
quer leurs pendules & leurs quarts de cercle , avec les autres inftrumens né- 
ceflaires, qui avoient été trañfportés dans le Jardin du Général Spélman, 
dont on a vü la defcription dans la Relation précédente. Ils devoient y être. 
logés , pour fe repofer des farigues de la mer. Mais du Quefne , qui defcen- 
dit aufh le lendemain, leur manda qu'ils feroient fort bien de rembarquer 
leurs inftrumens, & de revenir à bord , où il les alloit joindre. Il leur mar- 
quoit les raifons qui le portoient à leur donner ce confeil. Aufli ne balan- 
cerent-ils pas à l'y fuivre. Mais comme il étoit tard, & que la chaloupe 
étoit preflce de fortir avant qu’on fermiat les portes de la Ville, ils ne pu- 
rent prendre leurs pendules, qu'ils avoient déja montées dans une falle qui 
devoir leur fervir d'Obfervatoire (81). Du Quefne leur aprit à bord que 
le Général avoit changé de difpofition , fur les remontrances de quelques per- 
fonnes , qui lui avoient repréfenté les defordres qu’on pouvoit craindre dans 
la Ville , fi lon y voyoit des Jéfuites, & la peine qu'on auroit à retenir le 
peuple irrité , depuis les nouvelles qu'on avoit reçues de France par la der- 
niere Flotte Hollandoife. En un mot, on n’ignoroit pointà Batavia que les 
Proteftans avoient été traités en France avec quelque rigueur. 

Ce fut apparemment la mème raifon qui fit naître des embarras infur- 
montables pour le falut. Vaudricour prit le parti de le refufer au Fort, par- 
ce qu'on fit dificulté de lui rendre coup pour coup. Cependant, après avoir 
obtenu des vivres ,il ne fut pas faché de fe voir engagé par cet incident à 
prefler fon départ. La faifon étoit avancée; & divers bruits répandus à Bata- 
via lui avoient fait juger que fes troupes pouvoient être néceflaires au Roï 
de Siam. On étoit déja informé de la fameufe revolte des Macaflars, dont 
le Chevalier de Fourbin fait un récit dans fes Mémoires. Celui que le Pere 
Tachard joint ici à fa Relation , & qu'il obtint dans la fuite d’un In- 
génieur François nommé de la Mare, que le Chevalier de Chaumont avoit 
laiffé à Siam en 168$ , ne paroït pas écrit avec moins d'intelligence & de 
foin. Mais les digreflions de cette nature n’appartenant point au deffein de 
ce recueil, un Lecteur curieux peut confuiter les fources qu’on vient de 
nommer (82). 

Il ne manquoit à l’Efcadre Françoife, que la Normande, un de fes Na- 
vires, dont elle attendit inutilement l’arrivée jufqu’au 7 de Septembre; & 
l'ancre ne fut pas levée fans quelque inquiétude pour le fort de ce bâtiment. 

On a déja remarqué ,au premier voyage de l’Auteur, que la navigation de 
Batavia à Siam eft également dangereufe & pénible. On trouve en divers en- 
droits de ces mers , rant d’Ifles , de Rochers & de Bas-fonds , qu'on n’y 
peut voguer qu'à petites voiles , & toujours la fonde à la main ; fur-tout 


(81) Page 72. (82) Second Voyage du Pere Tachard, pages 82 & fuivantes. 
dans 


DEIS! M ON À G ESA Lirv IE 185 
dans le détroit de Banca, formé par une Ifle de ce nom qu’on lle à la 
droite , & par celle de Sumatra qu’on laiffe à gauche. Le r$, après avoir 
pulé ce ficheux détroit , on prit le parti de détacher l’Oifeau , avec ordre 
de fe rendre en diligence à Siam , & de faire préparer des logemens pour 
les malades. L’Aureur pafla fur ce Vaifleau , pour aller difpofer tout ce qui 
étoit néceffaire à la réception des autres bâtimens , dans un lieu où fon re- 
tour étoit attendu, 

Aufli-tôt qu'il fut embarqué , du Quefne força de voiles, pour faire di- 
ligence. Mais le vent éroit fi foible, qu'il arriva que plufeurs jours après, à la 
. vue de Pulo-Timon, une des Ifles Malaies. Du Quefne appréhendant de manquer 
d'eau , refolut d'envoyer la Chaloupe pour en faire quelques tonneaux. Il 
n’y avoit perfonne à bord qui connut le mouillage. L’Auteur entra dans la 
Chaloupe , avec Tivas Enfeigne du Vaiffeau , qui la commaridoir. Ils co- 
* toyerent long-tems les rivages de lIfle. Enfin ils trouverent une petite ri- 
viere fort claire, qui fe perdoit dans la mer. Etant defcendus en cet en- 
droit , ils découvrirent quelques cabanes à demi ruinées , des terres incultes 
aux environs, des bois fort épais , & quelques bananiers difperfés. Deux In- 
fulaires, qui virent venir les François droit à eux, fe jetterent dans un ca- 
not , & s'avancerent en cotoyant le rivage, vers une aflez grande anfe , que 
PAuteut prit pour le véritable mouillage. En effer , les deux Malais, qui 
avoient fui d’abord de toutes leurs forces, voyant qu’on ne les pourfuivoit 
pas & qu'on les appelloit mème du rivage , revinrent à la Chaloupe , & f- 
rent entendre qu'il falloit aller plus loin au Nord pour trouver l'habitation 
des Malaies , où ils ajouterent qu'un Vaifleau Hollandois étoit actuellement 
à l'ancre. On leur fit figne d'aller devant , & qu'on étoit difpofé à les fui- 
vre. Un petit couteau qu'on leur offnit, & dont ils parurent faire beaucoup 
de cas, acheva de les déterminer. A peine la Chaloupe eut-elle fait un quart 
de lieue à leur fuite, que du Quefne fâché de perdre le vent , qui étoit fa- 
vorable , lui donna le fignal d’un coup de canon pour le rappeller à bord. 
E’Auteur voyoit déja le Navire Hollandois dans la rade & quelques maifons 
des plus expofées. Cependant il failut obéir, & renoncer à l’efperance de trou- 
ver des rafraïchifflémens, dont le befoin commençoit à fe faire fentir vive- 
ment fur le vaifleau. 

Vaudricour fut plus heureux dans la même Ifle. Les Officiers qu'il y en- 
voya dans les Chaloupes affurerent Tachard que l’eau étoit excellenre , & 
très-facile à faire. Il ajoute qu'en ayant souté Jui- même , il n’en avoit ja- 
mas bu de meilleure ni de plus belle, & que Vaudricour en conferva juf 
qu'à Breft, où elle fe trouva aufli bonne que celle de nos meilleures fon- 
taines. Mais les vivres étoient alors d’une cherté extraordinaire à Pulo-Ti- 
mon, quoiqu'ils y foient ordinairement en abondance (83). 

Le 2r de Septembre, les gens de l’Oifeau reconnurent la pointe de Parane, 
qui eft un Royaume particulier , relevant du Roi de Siam; & le 27 ils mouil- 
lerent heureufement au terme. 

Quelques Lettres, des Jéfuires que le Pere Tachard avoit laiffés à Siain daris 
le deffein de pañler à la Chine , Pinftruifirent , en arrivant , du fuccès de leur 


(85) Page 119. 
Tome IX, A a 


TacHaRp. 
IL. Voyage. 
1687. 

L'Auteur eft 
détaché pour pré 
céder l'Efcadre, 


Ii defcend dans 
la Chaloupe à 
l'ulo-Timon, 


Ce qu'il y voit. 


Il eft rappellé 
fans avoir pû 
prendre des ra- 
fraichiffemens, 


TACHARD. 
IT. Voyage. 
16387. 


FONTENAY, 
1686. 
Départ dèSiam. 
Le lere le Com- 

te yefbretenu. 


Chemin de 
Siam à Macao, 


186 HISTOIRE GENERALE 

voyage. Il les recut prefqu’en defcendant au rivage , des mains du Pere Mal- 

donat , qui faifoit fa réfidence à Siam. La liaifon qu’elles ont avec fon pro- 
re voyage, dont on peut dire même qu'elles font une partie effentielle, & 
a difficulté de les placer dans un lieu plus convenable , m'oblige d’interrom- 

pre ici le Fournal de l’Auteur ; pour faire place , du moins ,à l'extrait de celle: 

qui appartient à ce Recueil par fon titre & par fa matiere. 


FuO, E.A,GiE 
DU PERE D EVE ON PEN AP, 
De Siam à la Chine (84 }.. 


E Vaifleau. Siamois qui devoit porter ce Mathématicien Miflionnaire &: 
ii fes Compagnons n'ayant été prêt que le 2 de Juillet 1686 , 1ls partirent. 
de Siam, le foir , dans un Balon du Seigneur Conftance , pour arriver le len- 
demain à Bancok , où ils ne pallerent qu'une nuit. Ils y quitterent à regrer, 
le Pere le Comte , deftiné comme eux à la Chine, mais retenu. à Siam juf- 
qu'à l’arrivée des Peres qu'on attendoit de France. Le jour fuivant , ils fe 
rendirent à.la Barre de Siam, crois. lienes au de-là de l'embouchure de la 
riviere. (85). Ils y trouverent douze bâtimens prêts à faire voile, les uns à. 
la Chine & au Japon, les autres à. Manille. Comme la faifon étoit avancée , 
le Capitaine qui était chargé de la conduite des Mathématiciens , fe hâta de. 

artir fans avoir achevé fa charge , & mit à la voile le ro de Juiller. 

Le chemin de Siam à Macao eft de gagner d’abord certaines montagnes ,. 
éloignées d'environ trente lieues de la Barre, vers le Sud-Sud-Oueft. Les Por- 
tugais les nomment Pezchos, c'eft-à-dire , Peignes; apparemment parceque les. 
pointes de ces montagnes paroiffent rangées & ferrées dans une même ligne, 
comine les dents d’un peigne. On tourne de-là vers le Sud-Eft, enfuite vers 
L'ER , pour aller à Pulo-Ubi & Pulo-Condor, Ifles du Royaume de Cam- 
boye. On cotoye toute la Cochinchine, d’aù l’on tire droit à Sancian, Ifle 
célebre par la mort de S. François Xavier , &.la prémiere des Ifles de M2- 
ca0 , laïffant l’Ifle de Haïnau, à la gauche; de forte que pour faire le voyage 
on a befoin de deux fories de vents, les uns qui menent au Sud Sud-Oueit. 


(84) Pages 127 & füivantes. 


(85) Fontenay obferve que prefque toutes. 


les Cartes marines, qu'ilavoit vües , mettent 
la Barre de Siam à treize degrés quarante- 
cinq minutes de larirude Septentrionale; & 
que cependant, fi l’on en juge par la hau- 
teur du Pôle qu'il avoit trouvée pour Louvo, 
qui eft de quatorze degrés quarante: - dèux 
minutes , cinquante fecondes , & par celle de 
la Ville de Siam , que le Pere Thomas atrou- 


vée de quatorze degrés. dix-huit minutes , il. 
faut que celle qu'on donne communément à 
la Barre foit un peu moins grande : car de 
lémbouchure de la riviere jufqu’a la ville de- 
Siam , on compte pour le moins trente lieues. 
par eau; & quoique la riviere tourne beau- 
coup , ce n'eft pas jufqu'à faire croire qu'ik 
n'ÿ ait que dix lieues en dfoitu:e de l'une à 
l'autre, 


DES VO YA CHENS IL av 187 


les autres à PER. Ceux qui regnent pendant les mois de Mai, de Juin & de 
Juillet, non-feulement à Siam, mais aufli dans toutes ces Mers, depuis Ba- 
ravia & Malaca jufqu'au Japon, font les vents d'Oueft & Sud-Oueft, avec lef- 
quels on va fort bien versla Chine dans cette faifon : mais il eft difhicile 


d'aller äux Pénchos avec Les mèmes vents. Il faut continuellement louvoyer , 


& l'on n'y emplofe gueres moins de quinze jours; à moins que les /aurma- 
tres, c'eft-à-dire, les vents d'orage ne précipitent la courfe du Vaiffeau. Cette 
route fut extrèmemént ennuyéufe pour les Marhématiciens , qui n’eurent pas 
d'autre amufement que la pèche d’un poiffon , nommé Bagre, dont cette Mer 
eft remplie. Il ne refflemble pas mal à nos rougets, mais il eft un peu plus 
grand. On en prenoit inceflamment avec la ligne; & quand il étoit pris , il 
jettoit un cri qui ne pouvoit venir que de l'air exprimé par fes ouies ; car 
l’Auteur ne lui trouva pas de poulmon (86). 

Après avoir fait vingt-quatre lieues jufqu'au quatorze, en luttant contre 
la violence des vents & des flots, l'ennui ne tarda point à fe changer en 
crainte, dans le preffant danger où la force des vagues mit le Vaiffleau. Le 
Capitaine , qui étroit un homme fage, n’efperant pas de réfifter aux coups 
de mer, entre quantité d’écueils, fit tourner le cap à la terre. Il fe jetta heu- 
reufement entre une Ifle & une pointe nommée Cofflomet, où il mouilla fur 
trois brafles & demie, dans un endroit qui rompoit un peu la marée. Mais 
le vent, qui dura toute la nuit , rompit le calme fur les Fa heures du ma- 
an. À la pointe du jour , lorfqu’on crut pouvoir lever lancre, pour avan- 
cer un peu fous l’Ifle voifine , le Vaifleau échoua, dans ce mouvement, {ur 
un fond de fable, fans celler de recevoir de grandes fecoufles. La Chalou- 
pe, qu'on auroit dù mettre d’abord en mer pour fonder les chemins, y fut 
mife alors: elle alla fe faifir d’un Mirou, nom d’une barque Siamoife , qu'on 
voyoit à l'abri fous l’Ifle, & qu'on amena par force, pour foulager le Vaif- 
feau. I] fe remit un peu; & le Pilote ayant fait metre la voile du Beaupré , 
acheva de le tirer , mais d’une maniere qui l’ébranloit beaucoup , & qui fai- 
foit craindre aux Mathématiciens qu'il ne s’ouvrit en deux. Ils fe mirent dans 
le Mirou , avec l’efpérance de gagner la terre. Vaine reflource. Le vent les 
repoufloit du rivage. Ils furent obligés de mouiller le foir à la moitié au 
chemin, & de pailer dans cet état une nuit très pémible. Le matin , ils fe 
crouverent à plus d’une lieue & demie du Vaiffeau , fans pouvoir y retour- 
ner , parce que le vent en venoit. Cependant , ils manquoient de vivres : 
leur nombre étoit de huit perfonnes; quatre Jéfuites , avec leur valet; un 
Marelot du bord , qui leur fervoit d’Interprete, & deux Portugais de Ma- 
cao , qui ayant perdu leur Vaifleau l’année précédente , avoient pris certe 
occafion pour retourner à la Chine. Le Patron de Mirou, qui étoit Chinois, 
ne cennoifoit point de riviere voifine , ni d'autre retraice que l'ile , dont 
il n’étoit plus le maïître de fe rapprocher. Dans un fi cruel embarras, l’In- 
terprete affura les Mathématiciens que douze à quinze lieues plus bas il y 
avoit une ville nommée Chantaboun, Capitale d’une Province dont le Gou- 
verneur avoit des galeres armées de vingt-cinq hommes , avec laquelle on 
pouvoit arriver en peu de jours à la barre de Siam en fuivant les côtes; 


(86) Page 133. 
À a 1j 


AR 
FONTENAY. 
1636. 


Poiflon sens. 


mé Bagre. 


Le Vaifleau des 
Jéluites échoue, 


Danger auquel 
ils font expofés. 


Emme 27 re mens 


FONTENAY. 


1686. 


Defcription de 


Chanraboun, 


Quelle rout 
On a&'1r'once au 


(3 


Le 


NMathématiciens. 


Comment 1! 
font traités 
Chautaboun, 


s 
à 


188 II S TOIRE GENERALE 


ue cet Officier éroit obligé de fecourir ceux que le mauvais tems faifoit re- 
lâcher fur fes Terres, & qu’apprenant que les Peres étoient honorés de la 
protection du Roi & du Seigneur Conftance , fon zele s’animeroit pour les 
fervir (87). 

Is favoient déja que la Ville de Chantaboun n’éroit pas éloignée ,& que 
le Gouverneur de cette Côte avoit la commiffion dont on leur parloit. D'ail- 
leurs ils fe Hatterent , en prenant certe voie, de pouvoir trouver encore quel- 
ques-uns des vaiffeaux qui faifoient voile aux Ifles de Macao. L'habileté de 
leur Patron les ft entrer le foir dans la riviere de Chantaboun, qui eft large &c 
bordée d'arbres , mais avec peu de profondeur. Elle reçoit quantité de rui 
feaux, qui s'y rendent du milieu des bois, ou qui defcendent des monta- 
gnes voifines. Le Mirou trouva tant de difficulté à monter, que l’Auteur & 
le Pere Getbillon prirent le parti de fe mettre dans un petit Balon , pour 
s'avancer plus promptement vers la Ville (88), 

Chantaboun eft fitué au pied d’une de ces grandes montagnes, qui for- 
ment une longue chaine du Septentrion au midi , & qui féparent le Royau- 
me de Siam de celui de Camboye. Du côté par lequel on y fit entrer les deux 
Jéfuites , la ville éroit fermée d’une enceinte de vieilles planches, plus propresà 
le défendre des bères fauvages , qu’à l’affurer contre une attaque réguliere, 
Après avoir marché plus d'un quart d'heure , & prefque toujours dans l'herbe 
jufqu'aux genoux , d arriverent enfin à la maifon du Gouverneur. Un de 
fes Domeitiques leur fit dire, par leur Interprete , d'attendre dans la falle du 
Confeil. Cette falle confiftoit dans un toit de feuilles de rofeaux , fou- 
tenu par des piliers de bois aux quatre coins & au milieu : le plancher étoit 


élevé d'environ cinq pieds au-dellus du rez-de-chauflée ,.& l’on y montoit 


var une piece de bois un peu inclinée. Ils attendirent près d’une heure , que 
le Confeil s’uflemblit , avec le Gouverneur, qui étoit Malai & Mahométan. 

Tachard lui expofa le befoin qu'ils avoient de {on fecours, & les raifons 
qu'ils avoient de l'efperer. Il répondit que fes galeres n’étoient point à Chan- 
taboun ; & qu'en étant même fort éloignées , le fecours ne pouvoit être 
prompt : mais qu'il pouvoit les envoyer par terre , autravers des bois, en 
danger à la vérité d’être tués par les Eléphans, & devorés des Tigres; & que 
la marche feroit de quatorze jours, pour gagner un village d’où l’on comptoir 
encore une journée jufqu'a Bancock.Cette propoftion les fausft d'autant moins, 
qu'ils ne vouloient pas laifler derriere eux ce qu'ils avoient apporté fur le 
Vaiffleau. Cependant le Gouverneur leur ayant offert à fouper , ils accepte- 
rent cette offre, parce qu'ils n’avoient pas mangé depuis le matin. On leur 
envoya du riz , cinq ou fix concombres cruds , & quelques figues , qu'ils fu- 
rent obligés d'abandonner à leurs Rameurs affamés. Ainfi l'efperance qu'ils 
avolent eu de farisfaire leur appetit ; fe réduifit à manger un morceau de 
pain {ec, qu'ils avoient apportés du Mirou. On les fit coucher enfuite dans 
un com de la falle du Confeil, fur une natte qu'on y avoit étendue; & près 
d’une troupe de Talapoins qui pañlerent route la nuit à chanter, pour un 
mort qui devoit être brule deux jours après (89). 

Le Gouverneur s'étant fait expliquer pendant la nuit, comment ils avoient 


(87) Pages 139 & précédentes. (88) Page 139. (89) Page 142, 


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D ES VA OV: ANG SN dvi LE 189 


été traités à la Cour de Siam, parut plus difpofé le lendemain à les obliger. 
Un accident contribua beaucoup à le confirmer dans ces fentimens : le Pere 
Gerbillon tira de fa poche une montre à réveil, pour voir quelle heure il 
éroit. Ce fpectacle frappa la curiofité du Gouverneur , qui n’avoit jamais rien 
vu d'approchant : on lui expliqua l’ufage d’un inftrument fi merveilleux. II 
prit plaifir à le faire fonner plufieurs fois. Les deux Jéfuites augmenterent 
fa joie, en lui promettantune montre femblable à celle qu'il admiroit , sl 
Jes faifoit arriver à la Barre dans fix jours. Il s'engagea du moins à les rendre 
dans trois jours fur leur Vaifleau , où ils prendroient eux-mêmes leurs mefures 
pour arriver à la Barre. Dans la confiance qu'ils eurent à fa parole , ils partirent 
fur le champ, pour aller prendre les deux autres Peres & les deux Portugais 
qu’ils avoient laiffés à la Barre. L’Auteur avoue néanmoins qu'en quittant le 
Müirou , 1l fentoit au fond du cœur une triftefle fecrere , qui fembloit l'ayertir 
qu'il y avoit de l’imprudence à fe fier aux promeiles d'un Mahométan & d'un 
Malai (90). Mais forcé par la néceflité, il retourna le foir à la Ville avec 
fes Compagnons. 

Le Gouverneur les fit entrer dans fon Palais , qui étoit bâti de fimples 
Bambous , fans aucun ornement. Il leur accorda un Balon & cinq Rameuïs, 

ui devoient les conduire au Vaiffleau. Il les affura qu'il y feroit plutôt 
qu'eux , pour examiner l’état de ce Batiment , au fort duquel il témorgnoit 
prendre beaucoup d'intérêt, depuis qu'il avoit appris que le Seigneur Con- 
ftance y avoit quelques marchandifes. Il leur ft donner des vivres pour fix 
jours. Enfin, 1l leur recommanda de ne pas maltraiter leurs Rameurs , s'ils 
ne voulotent s’expofer à leur voir prendre la fuite; comme il étoit arrivé 
dans le même cas à quelques Portugais. 

Après lavoir remercié de fes foins , & lui avoir promis d'en rendre témoi- 
gnage à M. Conftance, les Jéfuites fortirent de Chantaboun pour commer- 
cer leur voyage. L’Auteur avertiflant ici (93) qu'il a des circonftances in- 
térefantes à raconter, & le principal agrémenr d'un Journal de Voyage 
confiftant en eflet dans ces détails, fur-tout lorfqu'ils peuvent fervir à l'inf 
tuction , c'eft prefque dans fes propres termes qu’on va préfenter cette partie 
de fon récit, 

» Premiérement , depuis la Maifon du Gouverneur jufqu'à fa riviere , nous 
» fumes obligés de marcher nuds pieds, l’efpace d’une demie-heure , parce 
» que la pluie, qui éroit tombée la nuit en abondance avoit couvert les che- 
» mins de boue. En fecond lieu, lorfque nous fumes arrivés à notre Balon,, 
» nos Rameurs fe trouverenr -yvres. Ils n’avancerent prefque point le refte 
» du jour; & vers fix heures du foir , après avoir fait feulement trois où 
» quatre lieues , ils nous mirent à terre dans un lieu défriché , fous prétexte 
» d'avoir befoin de cuire leur riz. On y voyoit plufeurs Buffles, qui paif- 
» foient tranquillement , & quelques habitations éloignées d’un quart de 

:» lieue. Les Rameurs firent encore deux lieues; après quoi , foit qu'ils fut 
» ent las du travail , ou que le danger fut auñi réel qu'ils fe le figuroient, 
» 1ls nous avertirent qu'on alloit entrer dans un endroit de la riviere où elle 
» n'étoit qu'un ruifleau de dix ou douze pieds de larceur, & prefque fans 
» eau, dans lequel on ne pouvoit s'engager pendant la nuit fans être expo- 

(oo) Page 143, (91) Page 144. : 

Aa ii 


mere caen 


FONTENAY, 
1686. 


Etonnement 
d’un Gouverniur 
Siamoïis à la vÜe 
d'une montre. 


Promeñes qu’il 
exécute mal. 


Facheux voyage, 


I eft rapporté 
dans jes times 
de PAuteur. 


RP RER RER PERS 
FONTENAY. 
1686. 

Les Jéfuires 
menacés.des Ti- 
gres. 


{is refufent 
d'aller en mer 
avec leur Balon. 


Pourquoi les 
Willages font au 
galeu des bois, 


Vikige de Sani- 


Se-rifces Ido- , 


J.rese 


190 HUTISIT O L'RENGIEINIENR AUDE 


22 


>] 


5,2 


32 


2 


23 


E9 


fés à fattaque des Tigres. Nous paflämes donc toute la nuit affis, & pref- 
és comme nous étions dans notre Balon , où la petiteffe du lieu, la cha- 
leur, & une nuée de ces Moucherons , qu’on appelle coufins en France & 
mofquites aux Indes , nous empécherent de fermer l'œil. 

» Le 11 au matin, nous paflämes en effet par un canal fort étroit ; & 
vers le cominencement de la nuit , après avoit long-rems tourné dans les 
bois , nous arrivâmes à l'embouchure d’une.riviere. La plüpart de nous, 
fatigués du Balon , aimerent mieux pañler la nuit à terre , fur le fable. Nos 
Rameurs faifoient de rems en tems des feux , pour éloigner les Tigres. 
Ils nous dirent le lendemain qu’il falloit entrer dans la mer avec notre 
Balon , & cotoyer la terre pendant tout le jour , pour trouver une autre 
riviere qui nous meneroit à notre route. Conime le vent étoit toujours le 
mème , la mer extrèmement grofle , & notre Balon fi foible qu’un feul de 
nous ne pouvoir s'y remuer, ni changer de côté fans l’expofer à tourner; 
nous leur reprefentimes le danger de leur propofition. Ils le voyoient clai- 
rement eux-mêmes ; & la réfolution qu'ils prirent fur de nous mener par 
une autre route, en nous faifant croire que deux ou trois journées 
nous rendroient à notre Vaifleau , quoique nous en fuflions éloignés de 
douze. Le foir , nous arrivames à un Village nommé Lampari, qui eft au 
milieu des bois. Il y a quantité de ces habitations fauvages dans le Royau- 
me ; & les Siamois s’y retirent des villes & de la campagne , aimanc 
mieux défricher un peu de terre & la cultiver en liberté parmi les bètes 
féroces , dans l’épaiffeur des bois , que de vivre proche des villes dans un 
efclavage continuel & mal-traités de leurs maitres. Ce n'’eft pas que dans 
la plpart de ces lieux ils n’obéiffent aux Gouverneurs voifins; mais la 
crainte qu'on a qu'ils ne s’éloignent encore davantage fait qu'on les traite 
avec plus de modération (92). 

» Nous pafimes la nuit dans ce village ; & nos conducteurs , qui s'y 
rrouvoient bien, avoient deffein de s’y arrêter le lendemain ; lorfque les 
Officiers du Gouverneur arriverent heureufement , & nous apprirent qu'il 
alloit lui-même au Vaiflean , pour en faire fon rapport à la Cour. Quoi- 
que nos guides fuffent déja yvres , cette nouvelle fit plus d’imprefion 
fur eux que nos exhortations. Ils prirent nos hardes fur le dos, & fe mi- 
rent en marche vers un autre village , éloigné de quatre lieues. Nous les 
fuivimes à pied , le baton à la main. Il falloit marcher par les bois, où 
les occafons de fouffrir ne nous manquerent pas. Mais nous apprimes en 
mème-tems que ce n'eft pas une chofe bien difficile d’aller pieds nuds 
parmi les cailloux ; an on fe propofe la gloire de Dieu dans ce genre 
de vie (93). 

» Nous arrivimes dans ce village, qui fe nomme Sembay , à une heure 
après midi. On nous mena dans une efpece de Pagode, où nous étions 
du moins à couvert de la pluie. Nous jugeimes qu'on faifoit en ce lieu 
des facrifices au diable ; car 1l s'y trouvoit de petites bougies à demi brü- 
lées, des figures d’Eléphans, de Tigres , de Rhinoceros , & de ces 
Poiffons de mer, qui s'appellent Efpadons, Nous renverfames les bougies 


(92) Page 148. (93) Ibidem. 


DrESR VONT AG E SET v.: DIS 191 


& toutes ces figures , pour rendre nos adorarions au vrai Dieu fur les 


= 


ruines d’un culte oppolé au fien. 
» Le chemin que nous avions fait le matin nous fit demeurer le refte du 
jour à Sambay , pour nous délafler un peu. Nous remarquames , autour de 
ce village , quantité de perdrix , qui voloient en troupes. Nous avions vü 
dans les forêts une infinité de paons & de finges. Les fourmies > qui font 
en Europe leurs perits magafins fous terre, & qui s’y retirent en hyver , 
ont ici leur retraite & leurs provifions au fommet des arbres, pour fe ga- 
rantir des inondations qui couvrent la terre pendant cinq ou fix mois de 
l'année. Nous vîmes leurs nids , bien fermés & maçonnés contre la pluie, 
qui pendoient de l'extrémité des branches.  C'eft à quoi fe bornerent nos 
remarques, dans un Pays qui n'offre que. d’affreufes folitudes , & dans un 
rems où nous n'étions pas fort difpofés à faire des obfervations philofo- 
phiques (94). 

» Nous partimes de Sambay le jour fuivant , dans un Balon plus grand & 
plus commode que le premier, & nous allâmes jufqu'à la mer. Le Gou- 
verneur y étant arrivé prefqu'aufhi-tôt > NOUS Jui fimes connoitre que nous: 
étions mécontens de nos Rameurs ; qui n'avançoient point, & qui s’eny- 
vroient continuellement. Je croyois qu'il les alloit battre , & dans cette 
idée je me préparois à demander grace pour eux : mais 1] me répondit gra- 
vement qu'en fa préfence ils ne s'enyvroient point, & que s'ils le faifoiens 
hors delà ce n’étoit pas fa faute. Il parla de notre chemin, qui étoit , 
nous dit-il , de nous mettre fur mer , comme on nous l’avoit propofé deux. 
jours auparavant. Notre Balon étoit un peu meilleur; & nous avions 
l'exemple d’un petit Balon qui venoit d'arriver , par la même route. Mais 
on n'ajoutoit pas que les Siamoïs s’expofent aifément à ces voyages, & que 
leur Balon venant à fe remplir d’eau , ils en font quittes pour le vuider 
à force de bras ou pour fe fauver fur la côte. En effet, nous n’euimes pas 
avancé deux cens pas dans la mer , que les flots s'étant élevés furieufe- 
ment penferent engloutir notre Balon; & nous nous crümes trop heu- 
reux de pouvoir retourner au rivage. Je dis au Gouverneur , qui avoit 
été témoin de notre danger , que je le remerciois très-humblement des 
peines qu'il prenoit pour nous renvoyer à notre Vaifleau ; mais que s'il 
n'avoit pas d’autre moyen à nous ofnir, je préferois de demeurer à Sam- 
bay , en attendant des nouvelles du Seigneur Conftance, à qui j'allois 
écrire. Il me répondit qu'il étoit en mon pouvoir d'écrire contre lui, 
quoique je lui duffe la juftice de reconnoître qu'il s’étoit mis en marche 
pour nous obliger. Je l’affurai que nous n'étions pas venus aux Indes pour 
nuire à perfonne ; beaucoup moins à un homme tel que lui, qui s’étoit 
acquis au contraire des droits fur notre reconnoiflance : mais aufli, qu'ayant 
perdu lefpérance d'arriver cette année à la Chine, rien ne nous prefloit. 
de retourner à Siam, & que nous ne penfons. plus qu'à nous y rendre 
avec fureté : que le Roi , qui nous avoit honotés de tant de faveurs ; nous. 
enverroit indubitablement une de fes galeres , & que j'aimois mieux at- 


tendre cette voye que de-nous expofer à celles qu'il nous offroit , qui 


(94) Pages 150 & fuivantes. 


FONTENAY. 


1686. 


Les Fourmiez 
Siamoiïfes fonr 
leurs nids fur des 
arbres, 


Le Gouver 
heur fe trouve À: 
la renconte des 
Jéfuites, 


Danger axe 
quel ils font ex 
potés, 


Ils renoncene: 
cette année! aus 
Voyage de la Ghis 
nes 


192 H'LST OI RE (GÆ NE RWAPLPE 


= rene ite E 
FONTENAYe 
1696. 


Is reviennen£ 
à Sambay, a 


® 


Route qu'ils 
entieprennent à 
pied. 32 


Exsés de leurs » 
pcines. 


Un de leurs 
guides avoit été 
Talapoin. 2 


Dévotion de ?? 
çes Moines Sias ,, 
mois, 


éroient routes périlleufes. 11 voulut nous ramener à Chantaboun. Mais je 
le priai feulement de nous faire trouver une Maifon à Sambay , & de 
nous donner un homme de fa main, qui pût répondre de nous au Roi. 
Il nous accorda civilement fon Secrétaire , dont l'air & les manieres nous 
revenoient affez. Ainfi nous primes le chemin de Sambay. 

» Ce village répondit mal à nos efperances. On y manquoit de tout; & 
nous ne pÜmes y trouver , pendant plus de deux jours , des vivres pour nos 
Rameurs & pour nous. Le Secrétaire nous propofa de marcher à pied le 
long du rivage; pendant que d’autres Siamois , qu’il offroit de faire ve- 
nir, conduiroient notre balon par mer. Nous fuivimes fon confeil. Ce 
voyage fut aflez doux , à la nourriture près, qui n'éroir quelquefois qu'un 
peu de riz cuit à l'eau. Une groffe pluie nous prit le fecond jour. Elle 
dura fort long-tems , & nous en fumes fi mouillés, que nous tremblions 
de froid au milieu de la Zone torride. Nous ne pouvions , ni changer 
d'habits, parce que notre bagage étoit refté dans le Vaifleau , ni faire 


du feu avec du bois mouillé. Le quatriéme jour , nous fimes le plus af- 


ges , marchant au travers des bois , & dans une 


le 


freux de tous les voya 

boue fort épaille jufqu'au deflus des genoux. Nous rencontrions {ouvent 
des épines qui nous piquoient douloureufement, & des fangfues qui nous 
faifoient la guerre. Le Soleil, qui avoit commencé à reparoïtre, nous in- 
commodoit aufli beaucoup : & pour comble de peine’, 1l falloit fuivre nos 
guides , que la peur des bêtes fauvages , dont ces bois font remplies , 
faifoit courir fort vite. Le Pere de Visdelou, qui n'étoit pas le plus fort 
de notre caravanne, réliftoit le mieux à cette fatigue. Pour moi , je me 
crouvai bientôt fi abbatu , que les forces me manquerent après avoir fait 
trois lieues. Nous ñe laiffames pas d’arriver au terme, qui étoit un village 
nommé Peffay, où nous demeurames le refte du jour (95). 

» Nos guides nous quitterent dans ce lieu ; & nous remirent entre les 


mains d'autres Siamois, que le Gouverneur avoit nommés pour achever 


de nous conduire. Quelque argent , que nous leur donnâmes en recevant 
leurs adieux, fit aller leur joie jufqu’au tranfport. Un d'eux avoit été vingt 
ans Talapoin, & s'étoit retiré des Pagodes , pour avoir , difoitil, la li- 
berté de boire du vin. Mais 1l en abufoit par des excès continuels. Le 
Pere Gerbillon & le Pere Bouvet coucherent certe nuit dans la falle des 
Talapoins, qui n'étoit qu'un toit couvert de rofeaux , & foutenu par des 
piliers, où le vent pénétroit de toutes parts. Le Pere de Visdelou & moi, 
nous allames dans une de leurs maifons, & nous y fümes plus à cou- 
vert. En y entrant, nous trouvâmes un de ces Moines idolatres , qui fai- 
foit fa priere devant Ja pagode , c'elt-à-dire, devantune petite ftatue, po- 
fée fur une table fort haute. Il chantoit, fans faire la moindre paufe , & 
remuoit fon éventail avec tant d'action qu’on l’eûe pris pour un poffédé, 


Lorfqu'il eut achevé de prier, je lui fis figne de demeurer quelques mo- 


mens avec nous; & je lui dis , par la bouche de notre Interprete, que 
nous étions des Religieux de l'Europe, venus depuis fix où fept mois: 
que nous en favians les ufages & les fciences ; que fi la curiofité lui fai- 


(os) Page 153. Gi 
loit 


DIE Si VIOPY AIG ES HN Wie LÉ tof 


foit fouhaiter d'en apprendre quelque chofe , nous le farisferions avec joie ; mm 
mais que nous lui demandions des éclaircifflemens fur quelques points que MU 
gous avions à lui propofer. Il aous répondit aflez civilement que nous pou- RL 
vions l’interroger. 

» Je le priai de nous expliquer quelques paroles*de fa priere. Après quan- Explications 
tité de queltions & de réponfes, il me fit entendre qu'il y demandoit du de D 
mérite. Je fis quelques raifonnemens fur fon explication, auxquels il pa- En 
rut ne rien comprendre, quoiqu'ils fuffent très-clairs ; & fans vouloir s'in- 

former des chofes de l’Europe, il prit congé de nous. En fe retirant , il 


» alluma un cierge devant fon Idole. Nous le fimes éteindre en fa préfence, 


36 


fous prétexte que la lumiere pouvoit nous empêcher de dormir. Trois au- 

tres Talapoins vinrent le lendemain avant le commencement du jour , & 

fe mirent à chanter devant l’Idole , avec une modeftie extraordinaire. Peur- 

être notre préfence les excivoit-elle à faire paroïître ce refpett. Ils étoient 

aflis à terre, les mains jointes, un peu élevées ; & pendant près d’une de- 

mie heure , ils ne ceflerent pas de pfalmodier enfemble , fans dérourner 

leurs regards de la Pagode (96). | 
» Après deux autres jours de chemin, que nous fimes fans incommodité, ne ven 
nous arrivâmes à la Baye de Caffomet ; où nous étions attendus par le Gou- Gouvemeur. 
verneur , qui nous y avoit fait préparer un petit lieu couvert , pour y paf- 

fer la nuit, Nous lui racontames une partie des peines que nous avions 

effuyées. Elles nous avoient ôté le défir d'aller plus loin par le chemin de 

terre, fur-tout depuis qu’il ne nous reftoit aucune efperance de joindre les 

Navires qui faifoient voile à Macao. On ne manqua pas dans la converfa- 

tion de rappeller l’horloge à reflort , qui avoit caufé tant d’admiration au 
Gouverneur. Je répondis que s'il nous eût fait mener jufqu’à la Barre, 

au tems que nous avions marqué, je lui aurois fait un préfent deux fois 

plus confidérable. Re > pour ne pas laïffer fes foins fans récompenfe , 

& pour l’engager à fecourir une autre fois les Mifonnaires que de pa- 

reils accidens pouvoient faire tomber fur fes côtes , je lui envoyai du bord, 

une tafle d'argent & quelques curiofités de l'Europe ; qu'il reçut avec plaifir. 

» La Baye de Caffomet s’avance près d’une liéue & demie dans les cer- Baye do €af. 
res. Elle eft fermée, du côté de la mer, par une Ifle qui la met à cou- fomet. 

vert des vents depuis le Sud jufqu'à l'Ouelt. On y trouve par-tout près 

de deux braffes d’eau , à l'exception de fon entrée & du long de l’Ifle ; où 

elle en a trois ou quatre (97). C’étoit pour n'avoir pas connu ces fondes 

que nous avions eu le malheur d'y échouer. On découvrit enfin cet abri ÿ 

après avoir envoyé la chaloupe fonder de tous cotés, & le Vaifleau s'y 

étoit retiré le 18 de Juillet. Nous l’y trouvâmes , en y arrivant le pre-. pe y serons 
mier jour d’Août. Le Capitaine , les Officiers, & tous les gens de l'équi- vent leur vai. 
page, qui nous avoient vus aller à la dérive , nous reçurent avec les té- 
molgnages d’une vive joie. Notre abfence & nos embarras avoient duré 

dix-huit jours. 

On travailla fans relâche à reparer le Vaifleau, qui fe trouva plus mau- 


vais encore qu'on ne fe l'étoit figuré. Les Mathéimariciens furent avertis, le 


(96) Pages 156, (97) Page 157. 
Tome IX. B b 


CRE Ce 
FONTENAY: 


1686. 
1]s retournent 
a Siam. 


Le Pays de 
Siam eft défert , 
& pourquoi, 


TACHARD. 
II. Voyage. 
1687. 

Le Pere Ta- 
chard eft envoyé 
à la Cour de 

Siam, 


Marque fingu- 
herc de refpe“ 
pour le Rot. 


194 HÈÉ ST O!L\R E JGIE NE MR AT DIE 


16 d'Août , qu'on avoit vü le matin une Comete versle Sud-Eft, & qu’elle 
avoit paru d’abord avec une queue longue , éparfe , & médiocrement éclai- 
rée. Ils employerent une lunette de deux pieds & demi à l’obferver, jufqu’au 26, 
qu'ilscefferent de l’appercevoir,ë& que fa route parut la mener droit au Soleil (98). 

L’Auteur ajoute, fur là Baye de Caflomet, qu’elle eft affez poiflonneufe. 
L'Ifle , qui couvroit le Vaiffeau , eft une grande forêt fans habitations. On 
trouve fr le rivage, quantité. d'huitres attachées aux rochers, des pierres de 
ponce, & de l’eau douce , qui coule fur un fable très-fin. Tous ces Pays » 
remarque Fontenay ,qui font deferts dans le Royaume de Siam , feroient ha- 
bités en Europe. Lé* voifinage de la mer , & le grand nombre de rivieres. 
qui coupent de tous côtés les Forêts , porteroient l'abondance dans les Villes = 
mais , pour s’épargner un peu de travail, on confent 1c1 que la plus grande par 
tie du Royaume demeure inhabitée (99). 

Après s'être arrêté dans la Baye de Caffomer jufqu'au r de Septembre, 
les Mifonnaires , forcés de renoncer pour cèrte année au voyage de la Chi- 
ne , rétournerent à Siam, pour yattendre le retour de la faifon ; & le Pere 
de Fontenay partant alors pour la Chine, avoit laiflé à Bancock les Lettres: 
& les Relations qui furent remifes au Pere Tachard. 


SUITE (DIU, SECOND VOYAGE DE LACHARED. 


Ce fut le 27 du mois de Septembre , que du Quefne mouilla Pancre à 
embouchure du Meram. Tachard , chargé des inftruétions de Meflieurs les. 
Envoyés , fe mit dans un Balon avec le Pere d’Efpagnac , qui parloit fort 
bien la Langue Portugaife , & un Gentilhomme de M. de la Loubere, qui 
portoit une Lettre au Seigneur Conftance de la part de ce Miniftre. IL étoic 
accompagné auf d’un Mandarin , que les Ambafladeurs Siamois envoyoient 
à la Cour pour annoncer leur arrivée. Quoique ce Mandarin ne fût pas des. 
plus confidérables du Royaume, 1l étoit du Palais ; & l'honneur qu'il avoit de pa- 
roître quelquefois devant le Roi , lui fit recevoir de grands honneurs fur fa route. 

» Je n’omettrai pas, dit l’Auteur , une circonftance aflez particuliere, qui 
» fera connoïtre une partie du caraétere & de l'éducation des Siamois. Tan- 
» dis que notre Mandarin recevoit les refpects des Habitans dela premiere 
» Tabanque , je m'informat en langue du pays, de la fanté du Roi de Siam. 
» À cette demande, chacun regarda fon voifin , comme étonné de ma de- 
» mande , & perfonne ne me fit de réponfe. Je crus manquer à la pro- 
» nonciation ou à l'idiome propre des gens de Cour. Je m'expliquai en 
» Portugais par un Interprete : mais je ne pus rien tirer du Gouverneur, n£ 
» d'aucun de fes Officiers. A peine ofotent-ils prononcer entr'eux , & fort 
» fecrerement, le nom de Roi. Quand je fus arrivé à Louvo, je racontai à 
» M. Conftance l'embarras où je m'étois trouvé , en demandant des nou- 
» velles du Roi de Siam, fans avoir pû obtenir la moindre réponfe: j’ajou- 
» tai que le trouble de ceux auxquels je m'étois adreflé & la peine qu'ils 
» avoient eu àme répondre, m'avoient caufé beaucoup d'inquiétude , dans la 
» crainte qu'il ne für arrivé à la Cour quelque changement confidérable. Ji 

(98) Ces obfervations ont été communiquées à l'Académie des Sciences, 

(99) Page 167, 


D ES ; Vi O: Y À GIE:SS LE ve II. 19$ 
me répondit qu'on avoit été fort étonné de mes queftions , parce qu'elles 
» éroient contraires à l’ufage des Siamois , auxquels 1l eft fi peu permis de 
» s'informer de la fanté du Roï leur Maître, que la plüpart ne favent pas mème 
fon nom propre , & que ceux qui le favent i'oferoient le prononcer :qu'il 
» n'appartient qu'aux Mandarins du premier ordre de prononcer un nom qu'ils 
» regardent comme une chofe facrée & myftérieufe ; que tout ce qui fe pafle 
au dedans du Palais eft un fecret impénétrable aux Officiers du dehors, 
» & qu'il eft rigoureufement défendu de rendre public ce qui n’eft connu 
» que des perfonnes attachées au fervice du Roi dans lintérieur du Palais ; 
» que la maniere de demander ce que je voulois favoir , étoit de m'infor- 
» mer du Gouverneur fi la Cour étoit toujours la même, & fi depuis un 
» certain tems il n’étoit rien arrivé d’extraordinaire au Palais ou dans je 
» Royaume : qu'alors fi lon m'avoit répondu qu'il n'étoit arrivé aucun chan- 
» gement, C'EUt LÉ m'aflurer que le Roi & fes Miniftres éroient en parfaite 
» fanté ; mais qu'au contraire fi la face du Gouvernement eût éré changée par 
» quelque révolution, on n'eüt pas fait difficulté d’en parler, parce qu'a- 
» près la mort des Rois de Siam , tout le monde indifféremment peut ap- 
» prendre & prononcer leur nom (1). 

Occum-furina , tel étoit le nom du Mandarin qui accompagnoit le Pere Ta- 
chard , ne fe lafloit pas des honneurs qu'il recevoir. Les François, qui en 
éroient fort ennuyés , le prefloient de hater fa marche : mais outre qu'il n’é- 
toit pas naturellement fort vif , les loix du Royaume l’obligeoient d’inftruire 
la Cour de fon approche, & des principaux articles de fa commiflion. Il 
dépècha un Exprès à Louvo, avec un gros livre en Siamois, qui contenoit 
le nom du vaifleau dans lequel il étoit venu , celui du Capitaine qui le com- 
mandoit , le nombre des foldars , des matelots , des canons , ceux qui étoicnt 
defcendus à terre & qui alloient à Siam, & leurs affaires, autant qu'il avoit 
pu s’en inftruire. 

En arrivant à Bancock , l’Auteur trouva beaucoup de changement dans 
cette ville. L'ancien Gouverneur en étoit forti. Le Chevalier de Fourbin, 
qui devoir prendre fa place, étoit retourné en France après la défaite des 
 Macaflars. Un.vieux Capitaine Portugais avoit fuccedé au Gouverneur Beau- 
regard , qui étoit allé , par ordre du Roi de Siam , à Tenaflerim , pour ap- 
paifer les troubles qui s’y étoient élevés entre les Anglois & les Siamois. Ce 
nouveau Commandant de Bancock , que l’Auteur avoit connu à Siam , avant 
fon départ, s’'empreffa beaucoup de fournir des vivres au Vaiffleau François , 
& traita fort civilement Tadharl I] lui fournit un Balon leger & commode , 
pour achever le refte du voyage ; & 1l dépècha un Courier au Seigneur Con- 
ftance, pour l’inftruire de Parrivée de la Flotte (2). 

Après avoir paflé quelques jours à Bancock , l’Auteut fe rendit à Siam, 
où il ne trouva pas la Cour , qui étoit alors à Louvo. Il écrivit le lendemain 
au Seigneur Conftance , pour lui deniander fes ordres. Mais l'impatience 
qu'il avoit d'exécuter ceux de la Cour de France, lui fit prendre enfuite un 
Balon vers le midi, pour fe rendre lui-même à Louvo. Il n’en étoit qu'à une 
lieue, le lendemain fur les huit heures , lorfqu'un Officier du Roi de Siam , 


(1) Pages 125 & précédentes, (2) Pages 126 & 166, Voyez ci-deflous la Defcription. 
Bbij 


ne 
TacHaro. 
II. Voyage. 
1687. 
On ne pet 
s'informer de La 
fanté du Roï, 


Comment on 
en demande des 
nouvelles, 


Formalités des 
Miaittres à Ié- 
gard de la Cours 


.Changemens 
arrivés depuis le 
Premier voyage, 


L’Auteur fe 
ren4 à Sian & 
veut fe rendre à 
Louvo, 


FACHARDe 
EF. Voyage, 
1687. 


Pourquoi 1! eft 
ariité en ebe- 
in 


11 eft abandote 
né de trous fes 
Rameurs. 


flticheenvain 
ie les raflurer, 


Accueil que le 
&cigneur Con 
tance fair à 'Au- 


LEUTo 


En quoi con- 
fftoieur les prin- 
cinales inftruc- 
tions des En- 
voyés François, 


Favorables dif- 


gofcions du Roi. 


196 HI SF O I'R‘E: G E N'E'R AULCE 


qui defcendoit en diligence dans fon Balon , aborda le fien & lui remit un 
ordre du Roi, qu'il fe fr interpréter par Occum-furina , dont il étoit ac- 
compagné, Ce Mandarin lui dit que PExprès étoit du Seigneur Conftance , 
qui défendoit qu'aucun Balon amenût des Européens à Louvo , parce qu'ayant 
aspris que les Envoyés de France étoient arrivés , il defcendoit lui-mème pour 
aller au-devanr d'eux jufqu'à Siam. Aufi-tôt que les Rameurs Siamoiïs eurent 
appris Je commandement du Miniftre , ils ne voulurent plus donner un coup 
de rame. Le Gentilhomme François que les Envoyés avoient fait partir avec 
l’Auteur , chagrin de fe voir arrèté fi près du terme , fans pouvoir s’acquit- 
ter de fi commiflion , feignit de mettre la main à l'épée , pour obliger les 
Rameurs à faire leur devoir. Intimidés par fes menaces & par celles d'Oc- 
cum , ils fe jerterent dans l’eau & gagnerent le rivage. Quelques Payfans 
d’une bourgade voifine , ayant apperçu la fuite des Rameurs, prirent aufli 
Pépouvante & donnerent l’allarme à tous les Habitans ; & , dans un mo- 
ment le Bourg fe trouva auf défert que le Balon. Deux Interprétes Siamois, 
que l’Auteur avoit pris à Siam , étoient demeurés avec lui. Il les envoya cher- 
cher les fuyards , avec promefle de ne pas les infulter , & de ne rien faire 
contre les ordres du Roi. Ils revinrent infenfiblement , l’un après l’autre. 
Après les avoir un peu raflurés , Tachard leur reprefenta qu’il alloit trouver 
le Miniftre , pour lui porter des nouvelles agréables; qu'ils augmenteroient 
fa joie, s'ils contribuoient , par leur diligence , à les lui faire fçavoir plutôr, 
Hs l’écoutoient d’un air refpeétueux , mais fans pouvoir fe réfoudre à ramer. 
À la vüe de chaque Balon, qui defcendoit la riviere , ils levoient brufque- 
ment leurs rames , & fe mettoient en vofture de défenfe : leur embarras fut 
terminé par la vüe d’une foule de Balons ; qui annoncerent que le Seigneu 
Conftance n’étoit pas loin (3). 

Aulli-tôt que ce Miniftre eut apperçu lAuteur , il fit ramer vers lui pour 
le prendre , avec toutes les marques d’une tendrefle extraordinaire. Il le fiz 
entrer avec lui dans un grand Balon couvert, où ils demeurerent feuls le 
refte du jour & la nuit fuivante. Dans cet entretien, les inftruétions des 
Envoyés François furent examinées, & le Seigneur Conftance en forma un 
mémoire pour le Roi fon Maïtre. Il paroït qu'outre les vües générales d'ami- 
ué & de commerce , les principaux articles fe réduifoient à demander une 
protection particuliere pour la Religion; deux places fortes, Bancock & 
Merguy , pour la garnifon des troupes Françoifes ; & la permiflion de con- 
duire en France douze jeunes gens, fils des principaux Mandarins du Royau- 
me de Siam, pour y être élevés au College de Louis le Grand (4). 

Le mémoire du Miniftre fut porté au Roi de Siam, qui le ft lire dans 
fon Confeil, où il fut approuvé fans la moindre oppofirion. Dès le lende- 
main, Sa Majefté envoya fes ordres au Seigneur Conftance , avec un plein 
pouvoir d'agir en fon nom & de ne rien ménager pour l'honneur & la fatis- 
faction des François. Une réponfe fi favorable, & les préparatifs que le 
Müiniftre fit aufli-tôt pour aller jufqu’à Bancock au-devant des Envoyés , cau- 


(3) Page 167. fait pas mieux connoître dans fa Relation : 


(4) Tachard n’explique pas nettement Île mais on le recueille aifément de leur récit: 
fond des infruétions , & la Loubere ne le 


DES rVIONYL A, GES. E row «II 197 


ferent à l’Auteur la plus vive fatisfaétion qu'il eût jamais reflentie. 11 partit 
de Siam à deux heures du matin , pour aller porter cette heureufe nouvelle 
au Vaiffeau. Il n’employa qu’un jour &c demi à s'y rendre. Des bruits fâcheux , 
qu'on avoit fait courir à Batavia fur ja fituation de la Cour de Siam & fur 
les difpofitions du Roï, avoient allarmé l’Efcadre Françoife. Le départ myf 
térieux de l’Auteur , & la lenteur de fon retour, avoient encore augmenté 
ces foupçons. Ils devoient être extrèmement vifs à bord de l'Oïfeau , puif. 
que dans fon abfence Les autres Jéfuites avoient fait des prieres publiques , 
accompagnées des exercices de piété les plus folemnelles ; pour demander Ja 
bénédiction du Ciel fur leur entreprife. » Aufhi ne vit-on pas plutôt parof- 
» tre l’Auteur , qu'on marqua une impatience extrèéme d'apprendre les nou- 
» velles qu'il apportoit. On étoit prèr de fe mettre à table , on avoit déja 
» fervi : mais les Envoyés fouhaiterent d’être inftruits fur le champ du fuc- 
» cès de la Négociation. Après en avoir entendu en général les principales 
» circonftances , de la bouche de l’Auteur , ils voulurent en lire les particu- 
» Jarités dans la lettre du Seigneur Conftance , qui ne leur laiffa rien à de- 
» firer. Un dénoument fi favorable fut bientôt répandu dans le Vaiffeau. 
» Chacun s'emprefla d'en faire des félicitations à l’Auteur : mais fa modef- 
» tie lui fit tout attribuer au caractere noble & généreux du Roi de 
» Siam (s). 

Conftance avoit formé le projet d’un Traité avantageux aux deux Couron- 
nes, qu'il fouhaitoit de voir figné avant l'introduétion des Troupes Françoi- 
fes dans les places qu'on à nommées, L’Auteur fut obligé de faire quelques 
voyages , pour la facilité des explications , parce que les Envoyés avoient or- 
dre de la Cour de France de ne pas débarquer , avant les Troupes, & que la 
bienféance , autant que les Loix Siamoifes, ne permettoit pas au Seigneur 
Conftance de les aller trouver jufques dans les Vaifleaux. Enfin ce Miniftre 
ayant chargé Tachard de leur porter les principaux points du Traité, dans 
un mémoire figné de fa main, ils choifirent ceux qui leur furent agréables , 
& ce fut fur leur choix que le Traité fut conclu. Le Roi de Siam leur avoir 
envoyé deux Mandatins, pour favoir d’eux mêmes quel jour ils vouloient def- 
cendre au rivage , & pour offrir à des Farges, Commandant des Troupes , les 
Balons qui devoient conduire fa milice à Bancock : mais ils avoient ordre 
de ne faire ces propofitions qu'après que le Traité feroit figné. Aïnfi l’on ne 
fut pas plürôt d'accord , que les deux Mandarins, qui avoient gardé l’irco- 
gnito fur le Vaifleau, rendirentc leur vifite de cérémonie aux Envoyés, & 
leur demanderent leurs intentions de la part du Roi (6). 

On n’avoit point encore eu de nouvelles du refte de l’Efcadre. Mais elle 
arriva heureufement le 8 d'Otobre , c’eft-à-dire , prefqu’au moment que le 
Traité fut conclu. Elle étoit remplie de malades. Les rafraichiflemens qu’on 
avoit fait préparer en abondance fe trouverent prêts à fon arrivée ; & tout 
le monde en fur pourvu fi libéralement , que pendant le féjour qu’on fit 
dans cette Rade , les Marelots & les Soldats eurent à difcrétion de la vo- 
lulle , des canards, des bœufs & des porcs (7). 


À peine l’Efcadre eut-elle mouillé, que les Ambaffladeurs Siamois, impa- 


(5) Pages 184 & précédentess (6) Page 189 (7) Page 186. 
1). 


TACHARD. 
II Voyage. 
1637. 


Quels avcienc 
érè les fcurcons 
&. les inquiétire 
des des l'ratiçuis, 


Leur joie de 158 
voir diffiper, 


Traué conclu 
avec les En- 
VOYÉS: 


© Arrivée du 5res 
de l'Eicadre à la 
Barre de Siarn, 


Retour dss Ari 
bafladeurs Siam 
mois , & forma 
lités qui les re- 
gardens, 


Srietmnnes 

Tac ARD, 

na 

#1. Voyage. 
1687, 


Récit qu'ils 
€ nt de leur Ame 
ballade au Sei- 
gneur Corftan- 
££e 


Le Roi fe fa't 
Lire ieur Journal, 


Les troupes 
Françerles pren- 
nent  poffeffion 


; AUS 1) 
de Bapcocke 


198 HISTOIRE GEN'ERVAILIE 

tiens d'aller rendre compte de leur négociation , demanderent d’être inis 4 
terre. Ils partirent dès le lendemain , au bruit des décharges du canon, qu'on 
tira de tous les Vaifleaux. Ils fe rendirent d’abord auprès du Seigneur 
Conftance, pour favoir de lui quand ils auroient l'honneur de paroïtre de- 
vant le Roi; car , avant que d’avoir expliqué à leur Souverain tout ce qu'ils 
avoient fait en Europe, il ne leur étoit pas permis de retourner dans leurs 
familles, fans une permiflion expreffe qui ne s’accorde pas facilement. Les 
Ambaladeurs de Siam obfervent religieufemenr cette coutume , non-feule- 
ment quand ils arrivent à Siam, au retour de leur Ambaflade , mais lorf- 
qu'ils doivent partir de eur pays pour fe rendre dans une Cour étrangere, 
Aufli-tôc que le Roi leur à donné fes premiers ordres, ils ne peuvent plus 
entrer dans leurs maifons fous aucun prétexte. De même , en arrivant dans 
les Cours où ils font envoyés, il ne leur eft pas permis d’aflifter aux céré- 
monies ni aux affemblées publiques, avant qu'ils ayent recu l’audience du 
Prince. Ceux qui revenoient fur l’Efcadre avoient obfervé cet ufase en 
France (8). 

Lorfqu'ils virent leur Miniftre , ils fe profternerent à fes pieds , en lui de- 
mandant s'ils avoient eu le bonheur de contenter Sa Majefté & fon Excel- 
lence. Après leur avoir témoigné la fatisfaétion qu'on avoit d’eux, il vou- 
lat favoir en général ce qu'ils penfoient de ce qu'ils avoient vû , & fur-tout 
du Monarque auquel ils avoient eu l’honneur d’être envoyés. » Ils répon- 
» dirent, fuivant les expreflions de l’Auteur, qu'ils avoient vu des Anges , 
» non pas des hommes ; & que la France n’étoit pas un Royaume ; mais 
» un monde. Ils étallerent enfuite , d’un air touché, la grandeur , la richefle, 
» la politelfe des François : mais 1ls ne purent retenir leurs larmes, quand 
» ils parlerent de la perfonne du Roi, dont ils firent le portrait avec tant 
» d’efprit, que M. Conftance avoua qu'il n’avoit rien entendu de plus fpi- 
» rituel (9). « Le premier Ambafladeur eut ordre de fuivre ce Miniftre, 
pour lui faire fon Journal entier. Enfuite les ayant fait venir tous trois, il 
les prefenta au Roi leur Maitre, qui les reçut fort bien, & qui donna ordre au 
premier de demeurer à la Cour, pour lui faire chaque jour, à certaines heu- 
res , la lecture de fa Rélation. Les deux furent employés auprès des Envoyés 
François , pour reconnoître , par leur empreffement à les bien traiter , les 
civilités qu'ils avoient reçues eux-mêmes en France. 

Le 18 d'Oobre , des Farges , à la tête de toutes les Troupes , s'embar- 
qua dans les chaloupes de l'armée , pour fe rendre à l'embouchure de la ri- 
viere , d'où les Balons du Roi de Siam devoient le tranfoorter à Bancock 
avec les Officiers. On mur les foldats fur des demi-galeres. L’Auteur , qui 
avoit pris le devant la veille, avoit informé M. Conftance de tout ce qui 
s’étoit pallé, en lui remettant les écrits dont on l’avoit chargé. Il trouva ce 
Miniitre à l'embouchure de la riviere , où il étoit venu Flattendre, & où il 
avoit palfé deux jours entiers,dans une extrème impatience d'apprendre le fuccès 
de cette négociation. Il en parut fort fatisfait ; & pour commencer l'exécution, 
il remonta aufli-tôt à Bancock, accompagné du Pere Tachard. On y reçut 
1e lendemain, au bruit du canon de la Fortereffe. Des Farges y arriva pref- 


{8)Page 187. (9) Page 186 


DES VIOIV AGE S HET ve IT 199 


qu'aufli-tôt, avec une partie des Troupes & des Officiers. Le refte n'ayant RTE 
pas tardé à fuivre, toute la garnifon Portugaife & Siamoife’ fe mis fous les Hi Voyice 
armes, & reçut ordre du Seigneur Conftance, au nom du Roi, de recon-  :6g 2 

A PEU > 
noître M. des Farges pour Général & pour Gouverneur de la Place , & de 
lui obéir comme au Roi même (10). 

Ce fage Miniftre , qui avoit réfolu de mettre des François à la rète des On donne des 
Compagnies Siamoiles , demanda au Général quelques jeunes Cfliciers, & a a né 
plufieurs Gentilshommes qui étoient dans les Compagnies François : il les Siamoites, 
nomma Capitaines , Lieutenans , & Enfeignes de chaque Compagnie, com- 
pofée d'environ cent hommes. Fretteville , Enfeigne d'un Vaifleau que le Cei- 
gneur Conftance avoit demandé de la part du Roi de Siam, reçur le titre de 
Colonel de ces Troupes, & leur fit faire aufli-tôt l'exercice à la maniere de 
France. Elles l’avoient appris de quelques Officiers du premier voyage, qui 
éroient reftés à Siam. On fut furpris de les y voir réuflir avecune merveilleufe 
exactitude. Mouvemens, évolutions , décharges, tout fut exécuté avec une juf- 
teffe qu’on eût louée dans de vieux Soldats Européens. Le Miniftre fit don- 
ner à chaque Soldat un Tica/, c'eft-à-dire quarante fous : & la paye des Of- 
ficiers fut reglée furle même pied que celle des François. 

Le débarquement des Envoyés , qui fuccéda immédiatement , forma un auz Le Minifrs 
tre fpectacle à Bancock. Mais ayant été obligés de pañler la nuit dans la pre- vifite incognire: 
miere Tabanque , le Seigneur Confiance prit la réfolution de les y aller HE 
voir incognito. Comme il partie le foir , il évoit près de neuf heures lorfqu'il 
entra dans la Tabanque. Il s’étoit fait accompagner. de l’Auteur & de quel- 
ques Officiers François. En defcendant fur la rive, Tachard fe hâta d'aller 
avertir les Envoyés que le Miniftre de Siam n’avoit pu réfifter à l’emprefle- 
ment de les voir cette nuit. Ils étoient prêts à fe coucher : mais ayant re- 
pris aufli-tôt leurs habits, ils s’avancerent pour le recevoir. Dans cette en- 
revue , qui fut d'environ deux heures, on ne parla que de chofes indiffé- 
rentes , & la féparation fe fit avec de grands témoignages d’eftime & d’a- 
mitié mutuelle. 

En arrivant à Siam, où le Miniftre étoit retourné , les Envoyés marque: Tis le vifien 
rent la même ardeur pour le voir. Ils fouperent avec lui, & cette familiarité At 
ne lui caufa point d’embarras , quoiqu'il s’y attendit peu. Sa table étant : 
foir & matin de trente ou quarante couverts, on la fervit fans y rien aug- 
menter. Cependant la bonne chere qu'on y faifoit, & fur-tout l'abondance, à anis 
&c la variété des vins qui s'y buvoient comme en Europe, furprit extrème- cence, 
ment les Envoyés. M. Ceberet avoit eu peine à croire ceux qui lui racon- 
toient que le Seigneur Conftance dépenfoit , chaque année, plus de dix où 
douze mille écus en vin. Mais après s'être inftruit par fes yeux , dans 
le féjour qu'il fit à Siam , il avoua plus d’une fois à l’Auteur qu'il ne l'en 
croyoit pas quitte pour quatorze mille (11). Ce n'étoit pas feulement par la 
dépenfe de fa table, qu'il vivoit avec beaucoup de noblefle. Le Roi lui ayant 
permis d'entretenir des Gardes , pour la fureté de fa perfonne , 1} prit vingt- 
quatre Européens, qui veilloient fans ceffe à fa confervation , & qui l'as 
compagnoient dans tous fes voyages. 


(10) Pages 188 & 189, (1x) Page 1594, 


TaAcHARD. 

IL. Voyage. 
1687. 
Complimens 


faits aux Envor 
YÉSo 


Leur premiere 
audience. 


Aulience des 
Gfciers militai- 
EESo 


Reponfe du 
(séneral Fran- 
gois. 


Repas donné 
aux Envoyés, 


200 HS T'OIRE GE N'ERIAITIE 


Quelques jours après , les Envoyés reçurent la vifie de toutes les Nations 
Orientales qui étoient à Siam, dont les principaux vinrent les complimen- 
ter l’un après l'autre. Meflieurs les Evèques de Merellopolis & de Rofalie , 
s’y rendirent aufli avec leurs Miffionnaires. Enfuite ils y envoyerent les Eco- 
liers de leur College ; qui les haranguerent en diverfes Langues. Leur nom- 
bre s'étoit augmente , depuis que le Seigneur Conftance avoit pris le deffein 
de fonder un revenu fixe pour leur entretien. Il donnoit annuellement quinze 
cens écus au College, outre les habits qu'il fournifloit aux Ecoliers, & des 
ornemens pour l'Eglife (12). | 

Le Roi de Siam avoit quitté Louvo avec peine, dans la meilleure faifon 
de la Chaffe, & n'étoit defcendu à Siam que pour donner audience aux Envoyés. 
Ils y reçurent les mêmes honneurs qu’on avoit faits au Chevalier de Chau- 
mont ; avec cette feule différence que M. de la Loubere , qui portoit la parole , 
parla toujours découvert. Le Roi voulut que l’Auteur accompagnat les En- 
voyés , & qu'il entrat immédiatement après eux dans la falle d'audience. Après 
la cérémonie , ce Prince fe rendit dansun autre endroit du Palais , où il de- 
voit recevoir des Farges & les Officiers François. Tachard recut ordre de 
s'y trouver aufhi. Le Roi parut à la porte d'un pont-levis , qu'on avoit baif- 
de. Il étoit aflis dans un ni couvert de lames d'or , & porté fur les 
épaules de huit Mandarins. Dans cet état, 1l s'avança fur le pont , avec douze 
gardes , armés de lances & richement vétus, dont les quatre premiers , qui 
étoient entre lui & les François, tournoient le vifage vers lui; apparemment 
pour être plus en état de recevoir & d'executer fes ordres au moindre figne. 
Aufli-tôt qu'il eut apperçu des Farges, qui lui fit de loin une très-profonde 
révérence ; avec tous les Ofhciers qui l’accompagnoient , gens choifis, remar- 
que l’Auteur , bienfaits & mis fort proprement; 1l lui ft dire de s'appra- 
cher , parce qu’il vouloit avoir la fatisfaction de voir les François de ie 
Des Farges répondit à l'honnêteté de ce Prince , avec beaucoup de préfence 
d'efprit; » qu'il remercioit très-humblement Sa Majefté en fon propre nom, 
» &au nom de tous fes Officiers, de l'honneur qu’elle leur faifoit : qu'il 
» ofoit laffurer qu'il n’y en avoit pas un qui ne s'efforçat , aufli-bien que 
» lui, de mériter par fes fervices & au péril même de fa vie, une faveur 
» fi particuliere. Sa bonne mine, fon air ouvert & fes manieres naturelles 
plurent beaucoup au Roi de Siam (13. ; Met 

Auñli-tôt que ce Prince fe fut retiré, on fervit , dans un petit bois , fur le 
bord des foflés de la derniere enceinte du Palais. Les arbres, qui compo- 
foient une efpece de cabinet , étoient fort hauts & d’une belle verdure. Quoi- 

wils fuffent très-épais , on ne lala pas de tendre, d’un côté à l’autre, des 
toiles élevées , pour empêcher l’incommodité du Soleil. Ceberer, s'étant trouvé 
atteint d’une ficheufe colique , fut obligé de fe retirer avant la fin du re- 
pas. Ainfi la Loubere reçut feul les honneurs qu’on lui rendit en fortant du 
Palais. Les Mandarins l’accompagnerent, avec leurs Balons d'Etat, jufqu’à l’en- 
trée de la Ville, où il trouva un Elephant richement orné , qui le porta, 
fuivi d'une grande foule de Mandarins ,laufi montés fur des Elephans , juf 
qu'à l'Hotel qu'on avoit préparé pour fa demeuse (14). 


(52) Page 195. (13) Page 199, (14) Page 110. 


DES LVLOL VS A, GES, Lave IT 2QT 


La Chaffe ayant rappellé le Roi à Louvo, les Envoyés partirent quelque 
tems après pour cette Ville. Le Seigneur Conftance, dont Fatrention s’écen- 
doit à tour, voulut les prévenir de quelques jours, pour donner fes ordres, 
Il leur fit préparer une très-belle maifon , qu'il avoit fait bâtir depuis deux 
ans. Elle étoit fuperbement meublée, & fi fpacieufe , qu'elle pouvoit con- 
renir plus de trente Officiers dans des appartemens fort commodes , & qua- 
fante ou cinquante valets. Des Farges , que le Roi vouloit retenir plus long- 
tems à la Cour, eut une maïifon féparée. Ce Général s'étoit propofé de te- 
nir table ouverte , mais le Seigneur Conftance le fit pes de n’en avoir pas 
. d'autre que la fienne,dans la crainte que les Officiers ne fuffent trop partagés. Les 
Jéfuires mêmes, qui avoient reçu ordre de fuivre aufli la Cour à Louvo , fu- 
rent logés dans un Palais bâti à la Perfane , que l'Ambaffadeur de Perfe 
avoit habité avec toute fa fuite. Ils s’étoient déja plaints , à Siam, de la r1- 
cheffe des meubles qu'on avoit mis dans leur Maïfon , & leur modeftie für 
redoubler ici leurs plaintes. Mais Conftance leur dit , de la part du Roi, 
qu'ils devoient faire moins d'attention à leurs perfonnes & à leur état, qu'à 
la dignité d’un grand Monarque , qui vouloit marquer combien il étoit {en- 
fible à l'amitié du Roi leur Maître. En effet, on ne laiffa rien manquer à l’a- 
bondance & à la commodité , dans tout ce qui eut rapport aux François. 
Dans une petite Maifon proche du Palais des Jéfuites, on logea quelques 
artiftes qu’ils avoient amenés de France , pour deéfliner & peindre au naturel 
les plantes & les animaux curieux, & pour raccommoder les inftrumens de 
mathématique. C’étoit le mème lieu où le Pere de Fontenay & fes Compa- 
gnons avoient logé l’année précédente , avant leur fecond embarquement 
pour la Chine (15). 

Aufli-tôt que les Envoyés furent arrivés à Louvo, ils firent demander une 
audience particuliere , dont l’Auteur à cru devoir rapporter quelques circon- 
ftances. La falle d'audience du Palais de Louvo eft entourée de grandes gla- 
ces, que le Roi de Siam a fait venir de France. Les entre-deux, qui joi- 
gnent les compartimens , font de même nature , à l'exception de quelques- 
uns qui font d'or bruni ; ce qui offre dans chaque miroir oppofé une perfpec- 
tive nouvelle & vrès-agréable. Sa longueur eft de quatorze où quinze pas 
ceométriques , & fa largeur de fept à huit, fur trente ou trente-cinq pieds 
de haut. Il reftoit , d’efpace en efpace , quelques endroits qui n’étoient pas 
garnis ; mais depuis l’arrivée des dernieres pieces , on y travailloit ardem- 
ment , & l'ouvrage devoit être bien-tôt fini. Cetre falle eft la plus curieufe 
qu'on connoifle dans tous les Palais de l'Orient. Le trône y elt tout couvert 
de lames d’or , en figures rondes, dont la moitié font d'environ fix à fept 
pieds dans la falle, vis-à-vis la plus grande porte, qui donne fur une cour. 
Le fommer s’éleve en dome , jufqu’au lambris ; mais le fiege du Roi n'a je 


Ô à À 5 À TE 
plus de quinze à feize pieds de haut. Ila cinq ou fix marches, qui lui fer- 


(15) Page 206. On peut voir une partis mé en 1688, chez Martin, au foleil d'or, 
de ces deffeins dans un livre intitulé Obfer- par les foins du Pere Gouye, enrichi de fa- 
vauons phyfiques & mathématiques pour fer- vantes réflexions de Meflicurs Caflini & de 
vir à l'Hiftoire naturelle & à la perfeion la Hire, & du même Pere Gouye. 
de l’aftronomie & de la géographie , impri- 


Tome IX. GE 


TacHARD.. 
IT. Voyage 
1667. 

Es fe rendent 
à Lcuvo, 


Magnifioues (e- 
gemens de Lou. 
V® 


Defcription de 
la Salle d'audien- 
ce de Louvo, 


202 ÉPI S'T-O LR EN GE N ER AIDE 


———— vent comme de bafe; car on n'y peut monter que par derriete, hors de Îa 
falle. L'architecture en eft agréable , quoique peu réguliere. On y voit plu- 
1687.  feurs fortes de fleurs en relief. À chaque côté font trois parafols à plufeurs 
étages , de la mème matiere que le tiône, dont les deux plus ro tou- 
chent prefqu’au plancher , & les autres diminuent par degrés en formant un 
demi cercle. Ces ornemens, regardés enfemble, paroiflent dans une fymétrie: 
qui furprend d’abord & qui plait (16). : 
j@reonte Au Les Envoyés étoient encore dans une cour , hors de cette falle , lorfqu'ils. 
Pre  apperçurent le Roi de Siam qui les atrendoit fur fon trône. Ils lui firent 
aufh-tôt une profonde révérence , à laquelle ce Prince répondit par une incli- 
nation de corps aflez bafle. Ils en firent une feconde en entrant dans la fal- 
le , où l’on monte par un efcalier de fept ou huit marches; & une troifiéme, 
près de leurs fieges , avant que de commencer leur compliment (r7).. 
Chapdle de Le Seigneur Conftance avoit fait batir à Louvo une magnifique Chapelle » 
Douoëkea- qui n'a pas la plus parfaire récularité de l’architeéture ; parce qu'étant fans 
; Architectes , 1l n’avoit confulté que fon propre goût. Mais l’Auteur y trouva: 
peu de défauts. Le marbre , fi précieux , fi peu connu , & fi eftimé dansles In- 
des, n'y eft pas épargné. De quelaue côte qu'on y jette les yeux, depuis le 
fommet jufqu'aux fondemens , on n’y voit que des peintures , qui repréfen- 
tent les principaux myfteres de l’ancien & du nouveau Teftamenr. Elles ne 
font pas exquifes, mais les couleurs en font furprenantes ; & le Peintre , 
qui étoit Japonois de Nation, » à fait connoître , pour employer les ter- 
» mes de l’Auteur , que fi les beaux Arts étoient aufli cultivés aux Indes 
» qu'en Europe, les Peintres Indiens & Chinois ne céderoient peut-être en 
» rien aux plus habiles Maîtres de l’Europe. Le tabernacle , auquel on tra- 
vailloit actuellement, devoir être d'argent mañlif. Les ornemens eccléfafti- 
ques font fans broderie , mais la matiere en eft extrèmement riche. Le toit de 
la Chapelle eft triple , à la maniere des Pagodes , & couvert du métal blanc 
qu'on nomme Cali. Unebaluftrade à hauteur d'appui en environne le COTPS » 
& la fépare des deux Maifons que le Seigneur Conftance s’étoit fait bâur à 
Louvo. C’eft une précaution que les Siamois obfervent toujours , & par la- 
quelle ils prétendent marquer leur vénération pour les lieux facrés , en les fé- 
parant de tous les autres édifices qui fervent à l’ufage des hommes. Au 
devant de la porte qui répond à la rue, eft une aflez grande cour , en for- 
me d’amphitéâtre , où l’on monte par douze ou quinze marches, au milieu 
de laquelle s’éleve une grande croix de pierre, qui devoit être dorée. L’Au- 
teur admire, avec raïfon , que dans une des principales villes de la plus fu- 
perftitieufe Nation de l'Orient , où le Roi fait fa réfidence ordinaire , & qui 
eft fi dévouce à l’idolâtrie qu'on n’y voit qué des Pagodes & des Maifons 
de Talapoins , les Enfeignes du Chriftianifme ayent été arborées avec tant 
d'éclat (18). 
Gers Jétits Pendant que le Roi de Siam combloir les François de carefles & de pré- 
nes d'or &d’ar- fens, & qu'il-leur procuroit tous les amufemens du Pays , trois Jéfuites: 
gent de Siam, ayant appris que ce Prince fufoit travailler à quelquesimines d’or & dar 
gent , Eurent la curiofiré de les aller voir, pour en rendre compte , fuivant 


(16) Page 208. (17) Page 108. (18) Page 216, 


D'É:S) V O:Y AG ES Lœv CII, 103 


leurs inffruétions à Meflieurs de l’Académie Royale des Sciences. Le Sieur 
Vincent , François de Narion , à qui le Roi de Siam avoit donné mille écus , 
pour l’encourager à la recherche de ces métaux , les y mena lui-même >" 
leur fit voir une partie de fes travaux. Ils en rapporterent quelques pieces de 
minéral , qui avoient la plus belle apparence du monde. Mais comime les 
mines dont on efpére le plus ne répondent pas toujours à l'idée qu'on s’en 
forme , on prit le parti d'envoyer cette matiere en France pour en faire 
l'effai. Le Roi de Sian s'étoit perfuadé depuis long-rems que fon Pays étoit 
fertile en mines, parce qu’outre les apparences favorables , le Royaume étant 
parfaitement antipode au Perou , le Soleil y doit produire les mêmes effets. 
Quelque jugement qu'on doive porter de cette idée , l’Auteur , à fon retour, 
fut chargé, par le Roi de Siam, de quarante-fix petites caifles pleines de 
ce minéral , avec ordre de prier le Roi de France de les faire éprouver. Mais, 
en publiant fa relation, 1l ignoroit encore quelle opinion les Artiftes en 
avoient conçu (19). ‘ : 

Les mêmes Peres avoient deflein de vifiter deux mines d’Aiman, que le 
Pere de Fontenay avoit eu la curiofité de voir , 1l ÿ avoit quatre ou cinq 
mois, c'eft-à-dire, avant fon départ pour la Chine. Mais le tems étant trop 
court, parce que l’efcadre devoit bien-tôt retourner en France, l'Auteur à 
cru devoir fuppléer à leurs obfervations par celles qu’il a trouvées dans une 
lettre du Pere de Fontenay au Pere Verjus, dattée à Louvo le 12 Mai 
1681 (20). 

Les inftrumens , dont les Mathématiciens fe fervirent, furent un grand 
anneau aftronomique & un petit demi-cercle , qui leur avoient donné à 
Louvo quatre degrés quarante-cinq minutes de variätion Nord-Oueft. Mais 


(19) Page 229. pour chercher un période réglé de varia- 
(20) Page 233. Le point eft affez impor- tions, qui fuivant toutes les apparences ne 
tant pour mériter l'attention du Lecteur. Il fe trouve pas dans'la nature. Car foit que 
étroit queftion, dans les vûes des Mathéma- ja vertu magnerique , qui produiroit cet ef- 
ticiens Jéfuites, de travailler à la réfolution fer, foit répandue dans tout le corps de la 
de cet important problème, fi la variation terre, qui par conféquent doit être confide- 
de l’Aiman eft caufée par l'attraction iné- ré, dans cette opinion, comme un grand 
gale des parties aimantées du globe terref- Aiman, foir que cette vertu réfide dans les 
tre. Ils efpéroient que faifanc plufreurs ob- feules mines d'Aiman , qui paroiffent [ur la 
fervations , à mefure qu'ils approcheroient farface de la terre ou qui font cachées dans 
de cette mine, qui, fuivant le rapport qu'on fon fein, il eft conftant que la variation , 
leur en avoit fait , devoit avoir aflez de par une néceflité abfolue , fuivra toutes les 
force pour produire des effets fenfibles à irrégularités qui naïffent des différentes alté- 
vingt où trente lieues à la ronde , ils remar- rations que les parties de la terre , ou, fi l'on 
queroient des changemens dans la variation, veut, les parties de l'Aiman dont elle eft 
qui ne pouvant être attribués qu'a la diffé- remplie, reçoivent en différens tems : de 
rente difpofñtion où l’on ferait à l'égard de forte qu'il y auroit de la témérité à vouloir 
fes Pôles donneroient lieu de conclure univer-  renfermer dans un fyftêéme reglé des effets 
fellement , que toutes les irrégularités de la donc les caufes feroient fi inégales & fi incer- 
variation viennent de quelque principe fem- raines. Les Aftrologues réuffiroient bien plu- 
blable. Ils jugeoient auf, que fi l'on pou- tôt à predire l'avenir fur la difpofition des 
voir une fois vérifier ce point, on rendroitun aftres, dont après tout, lès combinaifons font 
fervice effenriel au Public , en le déchargeant bornées, & les révolutions aflujeties à des ré- 
du foin fuperflu de faire des. obfervations gles conftantes, Page 234. 


* Ccij 


Re ec | 
TacHarp, 
IL. Voyage. 

1657. 


Effi diuminé. 
ral en France. 


Deux mines 
d'Aiman, 


Raïfens qui 
rendent ce poinc 
fort important, 


ere snnSOPSERREEE) 
TACHARBe 
II, Voyage. 

1687. 

Les Mathés 
maticiens  vifi- 
tent les jnines 
d’Aiman, Leur 
youte. 


fachourie. 


Fort hâti par 
M, dela Mare, 


Talat-Caôue 


Ban Kicbrane. 


l Tchamatbou- 
ie. 


204 HAIIS FO R'EUGE NE R ÆALE 


c’eft dans les termes du Pere Fontenay , qu'il faut repréfenter les circonftan- 
ces de ce curieux voyage. 


» Nous partimes de Louvo, le 18 de Janvier , avec M. de la Marre, In- 
génieur François, que le Roi de Siam envoyoit pour tracer quelques for- 
ufications. Nous primes la voye de la riviere , que nous remontâmes juf- 
qu'à fnebourie, petite Bourgade remarquable par la réunion qui s'y fait de 
trois grands chemins, qui menent aux Royaumes de Pegu, de Laos , & 
de Camboye. Nous y arrivâmes le 19 après-midi. Tandis que M. de la 
Mare choififloit un lieu propre, pour y tracer un Fort de campagne , de 
cinquante toifes de côté extérieur , nous nous occupâmes à prendre la va- 
riation ; ce que nous fimes plufieurs fois ; & routes nos oblervations don- 
nérent, conftamment , au moins fep: degrés trente minutes au Nord-Oueft. 
L'aiguille du petit demi-cercle en marquoit un peu d'avantage ; mais cet 
excès pouvoit s'attribuer à ce que nous ne pouvions placer fa bouffole 
parallèlement à celle de l’anneau , parce qu'on ne pouvoit la détacher 
comime 1l eut été néceflaire. Aufñi , dans la fuite , ne nous fervimes nous 
plus que de l’anneau. 

» Le 20 au matin, nous commençämes par prendre la largeur du Me- 
nam (21), vis-à-vis du grand chemin de Camboye, où le Fort devoit être 
bat. Nous mefurâmes un côté de quarante-cinq toifes , qui nous donna un 
angle de foixante-cinq degrés vingt-quatre minutes, &, pour la largeur de 
la riviere, quatre-vingt-dix-huit toifes & un quart. Enfuite , nous monta- 
mes fur nos Eléphans , pour aller vifiter la Place où le Roi de Siam vou- 
loit faire une Fortereffe de trois cens toifes de long fur deux cens de lar- 
ge ; pour l'oppofer aux irruptions des Camboyens , des Laos & des Pe- 
guans. Nous trouvames dans ce lieu, qui eft à l’Eft quart Sud-Eft d'Ine- 
bourie , éloigné d'environ deux nulle toifes , neuf degrés de variation au 
Nord-Oueft. Ce fur-là que nous vimes, pour la premiere fois, des coto- 
niers , des ouatiers , & des poivriers. : 

» À peine fümes nous de retour, que nous penfames à nous rembarquer ; 
pour aller à la mine. Nous partimes à cinq heures du foir. On nous avoit 
avertis de prendre garde aux crocodiles, qui font en grand nombre dans 
cette partie de la riviere. En effet, le lendemain vingtun, fur les fept 
heures du matin , dans l’efpace d’une petite lieue , un peu au-deffus d’un 
petit village nommé Talar-Caou , nous découvrions à chaque pas les vef- 
tiges encore frais , que ces animaux avoient laiflés fur la boue , & les mar- 
ques de leurs ongles imprimées fur la terre , le long de laquelle ils s'e- 
toient coulés pour fe jetter dans les rofeaux qui bordent la riviere (22). 

» A dix heures, nous mîmes pied à terre dans un village nommé Ban- 
Kiebiane , où nous ne trouvâmes aucune variation. Sur les trois heures 
après-midi, nous arrivâmes à Tchaïnatbourie , autre ee ; Qui, fuivant 
le témoignage des Siamois , étoit autrefois une ville con idérable & capi- 
tale d’un Royaume. Aujourd’hui, ceft une habitation de deux ou trois 
mille ames. Sa fituation eft rrès-agréable au bord du Menam, qui eît fort 
large & peu profond dans cet endroit. Nous en mefurâmes la largeur 


(21) Nom de la Riviete qui pafle à Siam (22) Page 237. 


» 
22 
23 


32 


23 
22 
2) 
C2] 
P2] 
5) 


22 


9 


3 


LE] 


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29 

25 
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2 
3 
23 
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LE 
3 
22 
»2 


LP 


2 
23 
22 
2 
3 


LE 


D'E St VeO Y A GES 'Lrv. 11 205$ 


avec un demi-cercle , & nous la trouvâmes de plus de cent foixante toifes. 
La variation étoit au moins de quarante au Nord-Oueft. Une montagne , 
nommée Caou-lem , derriere laquelle eft la mine d’Aiman , nous reftoit 
au Nord-Eft quart-d’'Eft un peu au Nord. 
» Le 22 , nous primes la voie de terre, pour nous rendre dans un vil- 
lage, qui eft à fix ou fept mille toifes de Tchainatbourie , droit au Nord, 
Il eft fitué entre deux montagnes, au pied de celle qu'on nomme Cuow- 
Keiai, d'où il a pris le nom de Ban-Keiai. Nous y trouvâmes cinquante 
dégrés trente minutes de variation. De-là, tirant au Nord - Eft environ 
fix mille toifes, nous allâmes coucher à Lonpeer , petit village de douze 
ou treize maifons fur le Lac de même nom. Ce Lac a deux cens /an de 
long , fuivant les Siamois; ce qui revient à quatre mille de leurs toifes, 
ui font un peu plus petites que les nôtres. On y trouve du poiflon & 
…. Crocodiles. A oh ie il avoit une Ville fur fes bords , que les Siamois 
repréfentent comme la Capitale d’un Royaume qu'ils ont conquis. On 
voit encore quelque refte de fes remparts (23). 
» Le 23, après avoir fait fix ou fept mille toifes de chemin vers FO- 
rient, nous arrivames au village de Ban Soan,compofé de dix ou douze 
maifons. Ses environs font pleins de mines de fer. On y voit une mé- 
chante forge , où chaque Habitant eft obligé de fondre tous les ans , un 
pic, c’eft-à-dire, cent vingt-cinq livres de fer pour le Roi. Toute la forge 
confiftoit en deux ou trois fourneaux qu’ils rempliflent. Enfuite ils cou- 
vrent le charbon de la mine , & le charbon venant peu à peu à fe réduire 
en cendre , la mine fe trouve au fond dans une efpece de boule. Les fouf- 
flets dont ils fe fervent font aflez finguliers. Ce font deux cylindres de 
bois creufé , de fept à huit pouces de diametre. Chaque cylindre à fon 
ptfton de bois , entouré d’une piece de toile roulée , qui eft attachée au bois 
du pifton avec de petites cordes. Un homme feul , éleve fur un petit banc, 
s’il en eft befoin, prend un de ces piftons de chaque main, par un long 
manche , pour les baifler & les élever l’un après l’autre. Le pifton qu'il 
éleve Lait entrer lair , parce que le haut du cylindre eft un peu plus 
large que le bas. Le même , quand on le baiffe , le poufle avec force 
dans un canal de Bambou , qui aboutit au fourneau. Nous trouvâmes , 
près de ce village , quatre dégrés de variation au Nord-Oueft. De-là, 
nous allimes coucher dans les bois , à trois mille toifes de la mine ou 
environ , au pied d’une montagne faite en pain de fucre , que cette rai- 
fon a fait nommer Caou-lun. La variation y étoit de deux dégrés au 
Nord-Oueit (24). 
» Le 24, nous partimes de grand matin, pour aller à Ja mine. Elle eft à 
l'Orient d’une affez haute montagne , nommée Caou-Perquedec , dont elle 
eft fi proche, qu’elle y paroïît conume attachée. Elle paroît divifée en deux 
roches , qui apparemment font unies fous terre. La grande , dans fa plus 
grande longueur , qui s'étend de l’Orient à l'Occident, peut avoir vingt- 
quatre ou vingt-cinq pas géométriques ; & quatre ou cinq de largeur ; 
du Midi au Septentrion. Dans fa plus grande hauteur , elle à neuf on 


(23) Page 238, (24) Pages 239 & précédentes. 
Cc ui 


és | 
TACHARD. 


II. Voyage, 
1657. 


Ban_-Keïai,' 


Lac de Lon- 
peen, 


Ban-foan, 


Fonderie Sig 
moife, & ma- 
niere d'y travail- 
lere 


Mite d'Aänat 
& fa fiiuaion, 


PRES EE 
TaCHARD. 
IT. Voyage. 


1687. 


Effet de l'A1- 
#an tér les 2n- 
#rumens de fer, 


Variarions ob 
Érrvées près de la 
saine d'Aiman, 


Gbfcrvations 
fles Machémati- 
ciens fur le Pays 
qu'ils maverfe- 
ÉCART 


206 HUS T'ON RE: G'EUN ER ANLE 


dix pieds. La petite, qui eft au Nord de la grande, dontelle n’eft éloi- 
» gnce que de {ept à huit pieds, a trois toifes de long , peu de hauteur 
& de largeur. Elle eft d’un aiman bien plus vif que l’autre. Elle arti- 
roit avec une force extraordinaire , les inftrumens de fer dont on fe {er- 
voit. On fic tous les efforts poflibles pour en déracher, mais fans fuccès ; 
parce que les inftrumens de fer, qui étoient fort mal trempés , s’étoient 
aufli-tôt rebouchés. On fur obligé de s’attacher à la grande, dont on eut 
beaucoup de peine à rompre quelques morceaux , qui avoient de la ful- 
lie, & qui donnotent de {a prie au marteau. Cependant on en tira quel- 
ques bonnes pieces , & nous ne doutames point qu'il ne s’en twrouvât d'ex- 
cellentes fi l'on fouilloit un peu avant dans la mine. Autant qu'onen püt 
juger par les morceaux de a qu'on y appliquoit , les poles de la mine 
regardoient le Midi &le Nord; car on n'en put rien connoitre par la 
bouflole, dont lPaiguille s’afloloit aufli-tôt qu’elle en étroit approchce. 

» Nos Obfervations (25) furent faites avec précipitation. La difette de 
vivres , & le voifinage des bêtes féroces nous obligerent de nous retirer 
au plus vite, pour regagner Éorpeen , où nous trouvämes au retour fix 
degrés de variation au Nord-Oueft. Mais nous eumes quelque fujet de 
croire que la mine avoit altéré l'aiguille ; car en repañlant à Ban-Kerai , 
nous trouvames deux dégrés de variation moins qu'on n’y avoit trouvé la 

remiere fois. 

Le refte du voyage n’eut rien de remarquable. Les Mathématiciens obfer- 
verent feulement que le pays par lequel ils avoient pañlé , feroit un des plus 
beau pays du monde, s'il étoir entre les mains d'une Nation qui für prof- 
rer de fes avantages. Le Menam, depuis Tchainatbourie jufqu'à fon embou- 
chure , c'eft-à-dire , lefpace de quatre-vingt ou cent lieues marines, pro- 
mene fes eaux dans une plaine la plus unie & la plus fertile qu’on puifle fe 
repréfenter. Ses rives font agréables & fort bien peuplées. Mais fi lon s'en 
écarte d’une lieue, on entre dans des déferts ; où l’on voÿage avec autant 
d'incommodité que de danger. Tout y manque ; & lorfqu'on arrive à quel- 


3» 


4 . ; . Û 
que village, 1} faur penfer à fe batir une loge, pour y paller la nuit à cou- 


vert fur la terre nue. Près de la mine ,les Mathématiciens furent obligés de 


camper au milieu des bois, & de mettre le feu, fuivant l’ufage du pays, 


aux grandes herbes feches dont la plaine voifine éroit remplie , pour don- 
nér la chauffe aux bîtes féroces, qui fortent de leurs Forts pendant la nuit. 
Un Mandarin prudent fe fit drefler une cabane entre les branches d’un arbre. 
On ne lala pas d'entendre quatre Tigres,qui vinrent jetter des cris lugubresau- 


À 


(25) Voici ce qu'on ebferva touchant la 
variation. La ptemiere obfervation fe fit à 
4’ Oueft-Nord Oueft de la grolfle roche , à ix 
pas géométriques de diftance , fi cependant 
la mine ne s'étend pas fort loin fous terre. 
On y trouva dix degrés de variation au 
Nord-Ouelt. Au Nord de la même roche, 
vers le milieu , à trois ou quatre pas , on ne 
tiouva aucune variation. À l'Eft-Nord-Eft 


de la roche , à douze pas geométriques de 
diftance, on trouva plus de quatre-vinar de- 
grés de variation au Nord-Eft : & quatre ou 
cinq pas plus à l'Eft, la variation fe trou- 
va diminuée de plus de trente degrés. A l'Eft- 
Sud-Eft de la roche , à la même diftance 
qu'auparavant , On ne trouva que quarante 
degrés de variation au Nord-Eft. Pages 140 
co précédentes. 


DENSS WI OLN A'G'EF SN VE "Tr v. "TI: 207 
tour du petit camp, & qui ne fe retirerent qu'après avoir été efffayés par quel- 
ques coups de fufil (26). 

Tachard s'étend avec reconnoiffance fur les faveurs que le Roi de Siam 
avoit accordées depuis peu au Chriftianifme. Outre le College de Meflieurs 
des Miffions Etrangeres , qui avoit pris le nom de Conflantinien , parce qu'il 
avoit été bari à la follicirarion du Seigneur Conftance , pour y élever les en- 
fans étrangers, on avoit élevé une fort jolie maïfon ,avec une Eglife, aux 
Jéfuites Portugais , & une fort belle Eglife aux Dominiquains de la même 
Nation. Les ordres étoient donnés pour bâtir, à Siam, un College aux Je- 
fuites François , où la jeunefle du Royaume devoit être élevée. Celui de 
Louvo étoit fort avancé, & d’une agréable ftructure. Le Roi même avoit la 
bonté d’y aller quelquefois pour en prefler les travaux. L’Auteur le repré- 
fente » comme la plus belle maifon & la mieux entendue qui foit dans les 
» Indes (27). À l'écard de l’Eglife , il pria le Seigneur Conftance d’atten- 
dre , pour en jetter les fondemens , jufqu’à fon retour d’un fesond voyage qu'il 
devoit faire en France , dans le deflein d’amener à Siam quelque bon Ar- 
chiteéte qui prit la direction de cet ouvrage. Avant fon départ, le Roi , par 
une faveur dont on n’avoit pas vû d'exemple pendant fon regne , donna aux 
Jéfuites Siamois des Lettres Patentes qu'il fit approuver par fon Confeil , 
non-feulement pour leur affurer la propriété du College de Louvo, mais pour 

attacher cent perfonnes à leur fervice. La formule de ces Lettres eft cu- 
rieufe. Elles ne he autorifces que du Sceau du Roi, parce que les Rois de 
Siam ne fignent jamais de leur main aucune de leurs dépèches. Tachard qui 
2 pris foin de les traduire , garantit la fidélité de fa tradu&ion. 

Sourra , MaAcEpou, PcournH, THASAERAT , l'an 2231 , &c. 1! y a ici 
douze ou treize lignes de termes Balies , qui font les titres que le Roi de Siam 
Je donne affez fouvent, 6 que l’Auteur omer. 

» Nous étant tranfportés à Souta-fouan-ka , Oya Virchaigen (*) nous à très- 
» humblement fupplié de lui accorder un emplacement au mème endroit 
» pour les Peres François de la Compagnie de Jefus, & d’ordonner qu'on y 
» bâtit une Eglife, une matfon , & un Obfervaroire, & qu’on leur donnût 
» cent perfonnes pour les fervir. Ainfi nous avons donné nos ordres à Ocpra , 
» Sima, Ofor, de tenir la main à leur entiere & abfolue exécution , confor- 
» mément à la très-humble remontrance d'Oya Vitchaigen en faveur de ces 
» Peres. Nous voulons que les cent perfonnes que nous leur donnons , avec 
» leurs enfans & leur poftérité à venir les fervent à junais , & faifons dé- 
» fenfe À toute perfonne de quelque qualité ou condition qu’elle puife être, 
» de retirer ces cent hommes & leurs defcendans du fervice où nous les 
» avons engagés. Que fi quelqu'un, de quelque autorité ou condition qu'il 
« puifle être , ofe contrevenir à nos ordres, ( Place du Sceau.) Nous les dé- 
» clarons maudits de Dieu & de nous, & condamnés à un châtiment érernel 
» dans les Enfers, fans efpérance d’en être jamais délivrés par aucun fecours 
» divin ou humain. 

-»-Pat ordre exprès de Sa Majefté , ces préfentes Lettres ont été fcellées 
» du Sceau royal au commencement & au nunlieu de cet aëte, contenant 
» vingt-cinq lignes écrites fur dû papier du Japon. 


(26) Page. 242. (27) Page 254. (*) Nom Siamois du Seigneur Comtances 


"TACHART 
1]. Voyage. 
1687. 
College Conf 
tantinien àSiarao 


Faveur fous 
exemple 2ccor- 
dée aux Jéixtes 
François, 


Parente du 
Roi de Sigim 


208 H LS T ON RE GE NE ROANILCE 


Too Pour faire fceller cette Patente & les Letres que le Roi envoyoiten Eu- 
(I. Voyage. TOP» l’Auteur 1e rendit avec le Seigneur Conitance dans un appartement 
1687, intérieur du Palais, où l'on garde les feaux du Roi de Siam. Avant que 
HR pus d'y entrer , ils pañlerent fous les fenêtres de celui du Roi » où PAuteur re- 
lpoins pour le IMarqua deux chofes. Comme 1l entendoit diverfes voix , qui chantoient dans 
Roi, une Pagode qui joignoit l'appartement Royal , il demanda ce qu’elles figni- 
fioienr. On lui répondit que cétoit des Talapoins , qui prioient Dieu {ui- 
vant lufage pour la fanté du. Roi, & qu'il y avoit un nombre réglé de ces 
Religieux, entretenu par le Roi, pour exercer réguliérement cet office. En 
repailant au même endroit , il entendit la voix d’un homme qui lifoit dans 
PME nece la chambre du Roï. Il apprit que chaque jour, ce Prince , avant que de fe 
eue repofer , fe faifoit lire diverfes Hiftoires de fon Royaume & des autres Etats 

RUE voifins , qu'il avoit fait ramafler avec beaucoup de foin & de dépenfe (28). 
gésémonie des Lorfqu'il fut entré dans la faile où l'on garde les fceaux , le Mandarin 
i qui en €ft chargé, prit refpectueufement une grande caflette, dans laquelle 
ils font renfermés. Aufli-tôt on entendit des tambours & des inftrumens , 
pour avertir tout le monde de fe tenir dans une pofture décente ; & les fceaux 
furent portés en cérémonie dans la falle d'audience. Les tambours & les 
trompettes s'arrèterent à la porte , fans difcontinuer leurs fanfares. Conftan- 
ce & l’Auteur étant entrés, avec celui qui portoit la caflette, trouverent plu- 
fieurs Mandarins qui attendoient les fceaux , & qui les faluerent d’abord 
pa une profonde inclination. Enfuire Conftance s’approcha du trône , où 
‘on avoit dépofé la caflerte. Il en tira les fceaux , & les imprima fur les lec- 
tres. Les fanfares redoublerent après certe opération , & les fceaux furent rap- 

portés avec la mème cérémonie (29). 

Départ des Le rems que les Envoyés de France palferent à Siam fut employé en fe- 
FR tes, dont la defcription feroit inutile après l'idée qu’on en a dû prendre dans 
la premiere Relation. Ceberet, chargé de faire un voyage à la Côte de Co- 
romandel pour la Compagnie des Indes , demanda fon audience de congé , & 
partit comblé d’honneurs & de carefles. La Loubere, moins preffé par fes 
commiffions , mais fort ennuyé de l’air de Siam, qui ne lui avoit pas laiflé 
| refqu'un moment de fanté, penfa bien-tôt aufli à profiter de la faifon pour 
Raïfon qui fait {on départ. Il obtint fes dernieres audiences. L’Auteur , qui devoit retourner 


fétourner l’Au- É 5 D 
ecur en France, en France au College de Louis le Grand, fut appellé plufñeurs fois au Palais, 


& reçut plus familiérement mille nouveaux témoignages de l’afflection du 
Roi pour la France & pour fa Compagnie. Il donne une haute idée des pré- 
fens (30) que ce Monarque envoya au Roi de France , mais fans nous ap- 
prendre de quoi ils étoient compofés. Il parle feulement de trois Eléphans, 
qui étoient pour les trois jeunes Princes , fils de M. le Dauphin , & de deux 
Rhinoceros. 

Retour del'Au- Après avoir pris congé de tous les Jéfuites qu'il laifloit à Siam , fans 

fur enFrance. Gus donner d’autres lumieres fur leur fort, il partit de Louvo , fur les fept 
heures du foir, avec le Seigneur Conftance , qui voulut l'accompagner juf- 


qu'à la Barre, pour achever quelques dépèches qu'il envoyoit en France. Il 


(28) Page 268. (30) Ceux qui furent faits aux feuls Ens 
(29) Page 269, voyés ; montoient à deux mille piftoles. 
paroit 


DES VO Y ACC ES Em IE 205 


paroït qu'avec la commiflion de mener les enfans Siamois , & de fervir comme 
de guide à trois Mandarins, » qui deveient accompagner les Lettres du Roi, 
» l'Auteur étoit chargé de plufieurs comnuflions particulières ; aux Cours 
» de France & de Rome, & qu'il avoit même été revêtu , dans fa derniere 
audience , de la qualité de Miniftre Plenipotentiaire du Roi de Siam. La 
maniere dont il prit congé de ce Prince , mérite d’être remarquée. » Je le 
» remerciai , dit-1l, de l'honneur extrordinaire qu’il me faifoit, auquel jé- 
» tois aufli fenfible que ma profeflion me le pouvoit permettre ; ajoutant que 
» je ne favois fi Sa Majefté faifoit réflexion qu’elle m’envoyoir, en Europe, 
» porter de fi agréables nouvelles aux deux plus grands Potentats de l'Uni- 
» vers, dans le même tems & au mème moment (31) que Dieu avoit fait 
» annoncer au monde la plus'importante & la plus précieufe nouvelle qui 
e y et jamais été portée. Sa Majefté eut la curiofité d’apprendre un éve- 
» nement fi extraordinaire ; ce qui me donna occafon de lui expliquer le 
» myftere de la naiflance de J. C. prèché par les Anges aux Pafteurs, & en- 


» fuite par une nouvelle étoile à trois Rois de l'Orient. Le Roi témoigna- 


ce prendre un fort grand plaifir à ce long récit. Après lavoir entendu , 
» 1] me répondit en ces propres termes: Je fuis bien aife , mon Pere , que 
5 toutes ces chofes fi merveilleufes fe fuient rencontrées fans que nous les 
» ayons recherchées. Ces grands évenemens me répondent , en quelque 
» forte, que vous aurez un bon fuccès dans toutes les chofes que vous allez 
» ménager pour mon fervice (32). 

Des Farges, qui demeuroit Gouverneur de Bancock , & Commandant des 
Troupes Françoiles , fur lefquelles on a le chagrin de ne pas trouver ici d’au- 
tre éclairciflement, traita le Seigneur Conftance & l’Auteur à leur pañlage. Ils 
fe rendirent de Bancock à la Tabanque , où Tachard s’embarqua le 3 de 
Janvier, dans le Vaifleau de Vaudricour (33). 

L'Oifeau étant parti pour la Côte de Coromandel , & la Normande ayant 
ordre de demeurer aux Indes , pour le Commerce de la Compagnie Fran- 
coife , l’Efcadre fe trouvoit réduite à deux Vaifeaux , la Loire & le Dro- 
madaire qui devoient faire voile en France. Leur navigation fut aflez heu- 
reufe jufqu'au Cap de Bonne-Efpérance , où ils fe rejoignirent, après avoir 
été féparés l’efpace d'un mois par un coup de vent. Les Pilores furent fur- 
pris » feulement , du changement extraordinaire qu'ils rouverent dans les cou- 
rans & les marées , à l'embouchure du Canal de Madagafcar. Ils furent por- 
tés , tantôt au Sud-Oueft, tantôt au Nord-Ouelt, avec une extrême virelle, 
mais fans être entraînés hors de leur route (34). 

_ La vüe du Cap des Aigrulles fit fouvenir Occum-Chamnam , lun des Man- 
darins que l’Auteur menoit avec lui , du naufrage qu'il y avoit fait, quel- 
ques années auparavant , dans un Vaifleau Portugais qui s’y étoit perdu (35). 

En arrivant au Cap de Bonne-Efpérance , le 21 d'Avril, Vaudricour en- 

-voya un de fes Officiers à la Forterelle , pour complimenter le Gouverneur, 


(31) On éroit aux Fêtes de Noël. (35) La Relation du Voyage de ce Man- 
(32) Page 272. darin & de fon naufrage ft à la fuite de 
(33) Page 276. celle - ci, 


(34) Page 279, 
Tone IX, Dd 


TAcuaARS, 
II. Voyage. 
TGS 

Ses Com 
fions. 


Ce qu'il ait au 
Roi de Siam en 
le quittant. 


Les troupes 
Françoifes ref 
rent à Siamaytc 
des Farges, 


re 
16838. 
L'Efcadre ré- 
duite à deux Vaiis 
faux, 


Gcetuim.Cham- 
nam, Mandirn 
Siamois , recon- 


noit ‘un lieu où 
il avoit fair nau- 


frage, 


PARU PAR 
TACHARD. 


IL. Voyage. 
1683. 


Vaiffleaux que 
PAuteur trouve 
au Cap de Bon- 
ae-Efpérance. 


Regret des 
Proteitans Fran- 
gois qui ont été 


tranfportés aux 
Colonies Hol- 
landoifes, 


Départ du Cap, 


Approches de 
la Manche, & 
‘fondes qui fer- 
vent à guider {es 
Vaiffeaux, 


210 


HUE ST OI RE AGAEINVE NRA LUE 


dont il recut les mêmes civilités que dans les voyages précédens. On falua 
de fept coups le canon de la Fortereffe , qui rendit coup pour coup. D’An- 
denne , Capitaine du Dromadaire , arrivé trois jours auparavant , vint à bord, 
où l’on apprit de lui que l'Oifeau , commandé par du Quefne , n’étoit forti 
de la Rade que depuis deux jours , pour retourner en France. Il y avoit alors. 
quinze gros vailleaux Hollandois , mouillés au Cap ; outre le Dromadaire , & 
un autre Navire de la Compagnie Françoife , nommé Les-Jeux , qui reve- 
noit de Surate richement chargé. Entre les Vaifleaux Hollandoiïs , onze re- 
venoient aufli des Indes ; & les fix autres éroient arrivés de l'Europe , d'où: 
ils apportoient un grand nombre de François Proteftans , qui étant paflés en 
Hollande étoient envoyés avec leurs familles , par les Etats. Généraux , pour 
cultiver les terres de la Compagnie Hollandoife au Cap & dans les Indes. 


le] 


Parmi tous ces fugitifs , l’Auteur obferva » qu'il n'y en avoit pas un feul qui 
» ne s'ennuyât sn dans le peu de féjour qu'ils avoient fait au Cap ; 


» & qui crût trouver dans ces Pays éloignés les avantages qu'on leur avoit 
» fait efpérer. Plufieurs , fâchés d’avoir abandonné leur Patrie par une mal- 
» heureufe prévention , auroient fouhaité de réparer leur faute, fi toutes les 


.» voyes ne leur euffent été fermées pour le retour (36). 


Après avoir fejourné dix jours au Cap , les deux Vaiffeaux François remi- 
rent à la voile le premier jour de Mai. Dès le r2 , ils trouverent les vents 
alifes , qui, dans la partie méridionale , foufflent réculiérement du côté de 
V'EfE & du Sud. Ils pafferent la ligne, le 19 , avec le fecours des mêmes vents » 
fans reffentir aucune incommoduté de la chaleur de ce climat, quoiqu'ils fuf- 
fent prefque fous le foleil (37). : 

L'ignorance où l’on eft, en revenant des Indes, de l’état des affaires en- 
tre les Puiffances de l’Europe, caufe toujours beaucoup d'inquiétude , à la 
vûe des Vaifleaux étrangers. L’Auteur partagea plufieurs fois celle des deux 
Equipages, jufqu’au 23 de Juillet , qu'on fe crut proche de l'ouverture de la 
Manche. Le lendemain , à la hauteur de quarante-huit degrés & demi, & 
de neuf degrés de longitude, on jetta l'ancre, & l’on trouva le fond. Cha- 
cun s’empreffa de favoir de quelle nature il éroit. C’éroit du fable blanc , mê- 
Jé de cailloux & de petites coquilles ; ce qui fit juger qu'on n’étoit pas à 
quarante où éinquante lieues d'Oueflan (38). L’Auteur apprend , à ceux qui 


_ (36) Page 337. 

(37) Nous fimes, dit l’Auteur, la même 
remarque , fur les courans , que nous avious 
faite le voyage précédent. Nos Pilotes, par 
leur hauteur , fe trouvoient toujours avoir 
faic plus de chemin vers le Nord qu'ils n’a- 
voient crû ; de forte qu'après plufieurs réfle- 
xions , les plus habiles font tombés d'accord 
que depuis le cinq ou fixiéme degré de lati- 
tude du Sud jufqu’an cinquiéme ou fixiéme 
degré de {latitude du Nord & au-delà , les 
marées, ou comme parlent les gens de mer, 
les caurans portent avec beaucoup de violen- 
ce versle Nord-Oueft. Auf quelque précau- 
&ion qu'on ait pû prendre jufquici , pour ré- 


gler la route , en revenant des Indes en Eu- 
tope , on fe trouve toujours beaucoup plus 
du côté de l'Oueft qu'on ne s'étoit imaginé, 
& nous l'éprouvâmes prefqu'également dans 
nos deux voyages. Il n'eft pas aifé de donner 
une raifon phyfique de cephénomene. P. 338. 

(38) Ceux qui viennent d'un voyage de 
long-cours en France, s'élevent toujours à 
la hauteur de cette pointe de Bretagne , qui 
s'avance le plus en mer, qu'on appelle Ouef.- 
fan , parce que les Côtes maritimes de Fran- 
ce étant prefque par-tout fort baîles , & 
d’ailleurs fort dangereufes par le nombre des 
brifans qui les environnent prefque de tou- 
tes parts, & qui s'étendent bien loin dans la 


D'É S VIO/YHALGE SL Lrive IT. 211 


ne connoiffent pas la mer, que ce qu’on appelle la fonde n’eft qu'un cylin- 
dre de plomb , auquel on attache une ligne , c’eft-à-dire , une aflez groffe fif- 
celle , & dont d1t enduit la bafe de fuif, pour diftinguer par le fable , ou par 
la vafe qui s'attache au fuif, la nature du fond qu'on rencontre , & l’en- 
droit ou l’on fe trouve (39). Le 2$ , à huit heures du matin , on vit PIfle & le 
Cap d'Oueffan , à la diftance d'environ dix lieues ; & le jour fuivant , on fe 
trouva fort proche de la Rade de Bref. 

L'Intendant de la Marine, averti depuis huit jours par l’arrivée de l'Oi- 
feau , que les Vaiffeaux du Roi ne pouvoient être éloignés, les reconnut fe- 
cilementen les voyant entrer Gans la Rade à routes voiles. I fe hâta d'aller au- 
devant d'eux dans une chaloupe. Après les premiers complimens , il déclara au 
Pere Tachard qu'il avoit ordre de la Cour de le traiter en Envoyé da Roi de 
Siam ; & lui demandant de quelle maniere il vouloit être traité à Breft , il 
paroioit difpofé à lui rendre de grands honneurs. Cette honnêteté à laquelle 
Auteur ne sattendoit pas, le furprit beaucoup. 11 répondit, avec la modef- 
tie de fon état, » que pour recevoir un Jéfuite Miflionnaire, il n’y avoit 
» point de mefures à prendre (40). 

Ce fut apparemment pour éviter cet embarras , que le lendemain de fon 
débarquement , ayant laïffé les Mandarins entre les mains de l’Intendant, 
qui leur fit un accueil fort honorable , 1l fe hâta de partir pour Verfailles , 
où il rendit compte au Roi , dans une audience particuliere , du motif de 
fon retour. Pendant fon voyage , les Mandarins s'étant embarqués à Bref fur 
une petite Frégate de Sa Majefté, avec les lettres & les préfens du Roi leur 
Maître , arrivérent à Rouen. On leur donna des caroffes, pour fe rendre à 
Paris. La Cour fe trouvoit alors à Fontainebleau , d’où le Roi donna ordre 
qu'ils fuflent conduits à Verfailles le 15 de Décembre , pour l'audience qu'il 
vouloit remettre à fon retour. Mais Sa Majefté changea de fentiment, fur 
une lettre du Cardinal d’Etrées , à qui l’Auteur avoit écrit fur le voyage qu'il 
devoit faire à Rome, & qui lui ordonnoit de s’y rendre inceflamment. Le 
Roi, pour obliger fa Sainteté , remit l'audience après le retour du Pere Ta- 
chard & des Mandarins (41). 

Il y avoit point de tems à perdre. On étoit au mois de Novembre. Il 
falloir ètre de retour en France, pour s’embarquer à Breft au mois de Mars. 
L'Auteur partit de Paris le 5 de Novembre, avec les trois Mandarins. Ils 
arriverent le 26 à Cannes, où ils reçurent des honneurs , auxquels le Pere 
Tachard ne s’attendoit pas (42). Dès le même jour , ils s'embarquerent fur 


mer , on ne pourroit fe garantir du nau- 
frage fi la Providence n’y avoit pourvu. A 
Ja nus du Cap d’Oueffan , à plus de cent 
lieues de la terre ferme , ontrouve fond avec 
da fonde , & les habiles Pilotes, par la nature 
-& la couleur du fable, des coquilles & de 
Ja vafe , mais particäliérement par le nombre 
des brafles d’eau , jugent à coup für du lieu 
où ils font, & de l'éloignement de la Bre- 
tagne. Cette fonde ne fe rrouve nulle part 


ailleurs fur nos Côtes , qui étant au contrai- 
re pleinés d'écueils expofent toujours un 
Vaifleau à de grands dangers. Ainfi l'on va 
chercher la fonde par le travers d'Oueffan, 
qui eft au quarante-huitiéme degré de laticu- 
de. Page 341. 

(39) Page 335. 

(40) Page 343e 

(41) Page 344. 

(42) Page 345$ 

Ddij 


| 
TACHARD. 
IT. Voyage. 


1638. 


Arrivée à Dreft, 


On veut trai- 


ter l’Auteur 


en 


Miniftre deSiain. 


Sa modeftie, 


il fe rend à 


Verfaiiles, 


Les Manda- 
fins & l'Auteur 


font 


le voyage 


äe Rome, avant 


l'Audience 
Roi, 


du 


| 
TACHARD. 
FT. Voyage. 
1688. 
Préparatifs du 
l'ape pour les re- 
ÉEVOU 


Comment ils 
Jont traités à 
Rome. 


Cérémonies de 
PAudience. 


212 HISTOIRE GENERALE 
deux Felouques, qui les attendoient au Port depuis fix jours , & qui devoiert 
les porter jufqu’à Genes (43). 

Aulli-tôt que le Pape eut appris qu'ils étoient arrivés en Italie; il donna 
ordre que pendant leur féjour à Rome , toute leur dépenfe fe fit à fes frais, 
& qu'on leur préparat un appartement magnifique, bâti par les libéralités 
du Caïdinal Antoine Barberin , vis-à-vis du Palais pontifical de Monte-Ca- 
vallo , & proche du Noviciat des Jéfuites. 

Ils arriverent le 20 de Décembre à Civita-Vecchia. Le Pere Tachard fe 
rendit à Rome par terre, & les Mandarins continuerent leur voyage par mer. 
Cibo ; Secrétaire de la Congrégation de la Propagande , ayant appris l’arrivée 
de l’Auteur à la Maifon Profelle de fon Ordre , l’alla prendre le lendemain , 
par l'ordre du Pape , & le conduifit dans font carofle à l’appartement qu’on 
lui avoit prépart. Sa Sainteté lui envoya , le même jour , divers baflins de 
rafraichiflemens. 

Le jour fuivant, on eut avis que la Felouque , fur laquelle les Mandarins 
devoient arriver , s’'approchoit de Rome. On fit partir aufli-tôt un carofle à, 
fix chevaux, avec un Gentilhomme & quatre Laquais pour les recevoir à 
leur débarquement & les conduire à Monte-Cavallo. Le Cardinal d’Etrées y 
joignit deux des fiens, & le Majordome du Pape un troifiéme. En arrivant 
au Palais Pontifical , ils trouverent un magnifique repas qu’on leur avoit pré- 
paré. Pendant tour le tems qu'ils paflerent à Rome, ils furent traités matin 
& foir avec une profufon a On leur donna des Ofhciers pour 
les fervir ; & deux Suifles firent une garde continuelle à leur porte. 

Le 23 fut nommé pour l'audience : » Les Mandarins , en qualité d’ido- 
» Jâtres , auroïent fair difficulté de fe foumettre à baifer les pieds du Pape ; 
» ce qui eft proprement un acte de Religion : mais le zéle de Sa Sainteté la 
» fit pafler fur cette difficulté (44). Elle déclara que loin de les obliger à des 
cérémonies défagréables, elle ne vouloir leur donner que des fujets de fa- 
uisfaction. 

Plantanini , Sécretaire des Ambafñlades , alla prendre le Pere Tachard & 
les Mandarins dans deux caroffes, avecles marques d'honneur qu’on rend , à 
Rome, aux Envoyés extraordinaires des Rois. On .les conduifit au milieu 
d’une foule incroyable de gens de qualité. Ils trouverenttoute la garde du 
Pape fous les armes , & ils furent reçus au pied de lefcalier du Palais , 
par deux Prelats. Le Pere Tachard étoit fuivi du premier Mandarin , qui 
portoit une cafletre de vernis, garnie d'argent , où étoit la Lettre de créan- 
ce, renfermée dans une affez grande urne d'or, enveloppée d’une piece de 
brocart à fleurs d’or. Les deux autres Mandarins fuivoient immédiatement ; 
lun portant le préfent du Roi de Siam au Pape, couvert de brocart d’or; 
& l’autre, celui du Miniftre, enveloppé de brocart verd. Ils étoient vêtus à 
la mode de leur pays, d’un juff’au - corps d’écarlate galoné d'or , avec une 


(43) L’Auteur s'étend fur les circonftan- curieux , dont on croit ne devoir rien retran- 
ces de fa route; mais fes avantures & fes cher, ne fut-ce que pour mettre le Lecteur em 
obfervations méritent peu d'être recueillis. état de comparer l'audience du Pape & celle 
Il n'en eft pas de même du traitement des du Roi de Siam. 

Mandarins à Rome , qui eft un morceau fort (44) Page 363. 


AE VIONVMAGES ITS IT 213 


vefle de damas verd de la Chine, femé de fleurs d’or. Chacun d'eux avoit = 


une ceinture d’or & un poignard au CÔTÉ ; dont le manche étoit d’or maffif, 
Leur bonnet , qu'ils n'ôterent jamais ; étoit extrémement haut ; & couvert 
d’une toile blanche très - fine , avec un cercle d’or maflif, large d'environ 
trois doigts ; auquel étoit attaché un petit cordon d’or, qui fe lioit fous le 
menton. , 

La garde Suifle avoit été rangée en haie, depuis la porte de la cour juf- 

au haut de l’efcalier. Les Cavaliers Allemands de la garde du Pape , bottés 
& le piftolet à la main, faifoient une haie dans les falles , jufqu’à la cham- 
bre de l'audience. Le Pape étoit au fond fur fon trône , ayant à fes cotés 
huit Cardinaux à trois pas de diftance, afis fur des chaifes qui s’'avançoient 
en deux lignes vers le milieu de la chambre. C’étoient les Cardinaux Où 
toboni , Chigi, Barberin, Azzolini, Altieri, d'Etrées , Colonna , & Caza- 
nata. Le Pere Tachard fut introduit avec les Mandarins, dans le mème or- 
dre qu'on vient de repréfenter. Après avoir fait trois génuflexions , l’une en 
entrant, l'autre au milieu, & la derniere près du trône de Sa Sainteté, il lui 
baifa les pieds. Enfuite il commença fon difcours à genoux ;, par ces trois 
mots ; Très-Saint Pere : mais il ne les eut pas plutot prononcés , que le 
Pape lui ordonna de fe lever. Alors étant allé fe placer un peu plus bas 
que les deux derniers Cardinaux , vis-à-vis du Saint Pere , il continua fon 
difcours (45). 

Aufli-tôt qu'il eut fini, les deux Maîtres de cérémonie , qui étoient à ge- 
noux à fes côtés, l’avertirent de reprendre la même pofture , pour recevoir la 
réponfe du Pape. Mais Sa Saintetc lui fit encore l’honneur de le faire lever. 
Après le difcours du Pape, le Pere Tachard alla prendre la Lettre du Roi 
de Siam , qu'on avoit dépofée fur une table , & la mit entre les mains de 
Sa Sainteré. Certe Lettre étoit écrite fur une lame d'or très-pur , roulée , d’un 
demi pied de largeur, & longue d'environ deux pieds. La Lettre & la boete, 
qui étoit aufli d'or, pefotent enfemble plus de trois livres. Les Prelats Of- 
ficiers de la Chambre du Pape, l'ayant reçue du Pere , à qui le Pape l'a- 
voit rendue pour la replier & la remettre dans la boere , l’allerent porter 
dans le cabinet de Sa Sainteré ; tandis que le Pere en laiffa fa traduétion 
authentique en Langue Portugaife , fcellée du Sceau du Roi, & contrefignée 
du Minitre (46). 

Après lavoir mis entre les mains de Sa Sainteté , il alla prendre les pré- 
fens du Roi de Siam & de fon Miniftre , qu'il lui préfenta fucceflivement. 
Elle les remit à fes Officiers. Le préfent du Roi n’étoit qu'une caflette de f- 
ligrane d’or , d’un ouvrage fort délicat, & du poids d'environ quinze marcs. 
Celui du Miniftre confiftoit dans une caflette de treize livres d'argent , ou- 
vrage du Japon, ornée de figures & d’oifeaux relevés, dans un grand bafñlin 
de filigrane d'argent de la Chine , qui étoir du mème poids. Le pre- 
mier Mandarin étoit debout, tandis que le Pere portoit la caffette qui con- 
tenoit le préfent du Roi de Siam; & les deux autres étoient à genoux à fes 


(45) On fait grace au Lecteur d’une ha-  & lui faifoit-efpérer la converfon de tous les 
rangue flateufe , ou le Pere Tachard mettoit Monarques de l'Orient. 
le Pape. au-defus de tous fes Prédécefleurs, (46) Pages 365 & He 
Ddi 


TACcHARD. 
IT. Voyage. 
1688. 


Comment 1e 
Pere Tachard ha 
rangue le Pape, 


Préfens du Ro 


de Siam au Pape, 


214. 1 1 STORE IGÆ NE R ÆL:EÉ: 
Frances ôtés. Mais le Pere Tachard ayant fupplié Sa Sainteté de feur perméttre de 
EL Voyage,  Sapprocher , pour lui rendre leurs refpects, ils s'avancerent vers le trône. Le 

1638, premier Mandarin commença feul fes révérences , & les deux autres le fuivi- 

Comment ls rent en limitant. [ls joignirent d’abord les mains , & les élevant jufqu'au 
pop We front, ils les abbaïferent jufqu'à la poitrine ; & s'étant et au incli- 
Sainteté. nés, ils fe mirent à genoux. Enfuice ils fe leverent, & faifant deux pas vers 

le trône, ils recommencerent trois fois la mème cérémonie, portant toujours 
néanmoins leur poignard au côté & leur bonnet en tête , comme on en étoit 
convenu. Enfin, étant arrivés au pied du trône, ils fe remirent à genonx & 
fe profternerent, faifant coucher a la pointe de leur bonnet le bord de la 
sobbe de Sa Sainteté; randis que le Pere Tachard étoit debout à fa droite, 
Ils fe retirerent en reculant, pour s'ailer mettre à genoux un peu plus bas 
que les deux derniers Cardinaux, & demeurer dans cette pofturé jufqu’à la 
fin de l'audience. Alors Sa Sainteté fit approcher le Pere Tachard. Elle lui 
téimoigna particulierement combien elle étoit fenfible aux marques de ref- 
pect d'un Rotinfdele & fi éloigné. Elle lui demanda les moyens les plus furs 
& les plus efficaces d'établir le Chriftianifme dans les Indes Orientales. 
Après l'audience , 1l eut l'honneur de baifer encore une fois les pieds du 
Pape. De-là 1l defcendit, avec les Mandarins , dans l'appartement du Cardi- 
45 nal Cibo. Ce premier Miniftre de l'Etat Eccléfaftique les fit affeoir dans des 
; fauteuils , & les reçut avec des témoignages extraordinaires de confidéra- 
tion. [ls furent reconduits à leur logement avec les mêmes cérémonies & 
dans les mèmes caroffes, au bruit des trompettes de Sa Sainteté (47). 
Tant de carefles, la vüe des magnifiques Eglifes de Rome , & fur-tout la 
mujefté du Service Divin , leur infpirerent une fi haute idée de la grandeur 
du vrai Dieu ,au culte duquel on leur difoit que tout cet appareil étoit de- 
___. ftiné, qu'ils fe fentirent touchés d’une forte inclination pour la Foi Chreé- 
a tienne. Un des trois vint déclarer au Pere Tachard qu'il vouloit demeurer 
piine. en France, pour fe faire inftruire & vivre dans une Loi fi fante. Deux de 
Buïs Domeitiques lui promirent de recevoir le Baptème, & le prierent de 
leur accorder une retraite auprès de lui. Mais il ne nous apprend pas quel 
fut le faccès de ces heureufes difpofitions (48). 

Sa Sainteté chargea le Pere Tachard detrois Brefs , l’un adreflé au Roi 
de Siam , dans une boete d’or mañif; le fecond , pour fon Maniftre, le Seï- 
gneur Conffance , & le croifiéme pour les Mandarins Chrétiens du Ton- 
quin. Les préfens pour le Roi furent une médaille d’or, où le portrait du 
Pape étoit gravé, enrichi de deux diamans d’un fort grand prix; un beau 
cabinet de cryftal de roche & un admirable tableau de Carle Marate. Pour 
le Seigneur Conftance & fa femme , c’étoient deux chapelets accompagnés 
de deux médailles d’or. Les Mandarins reçurent chacun deux médailles, l’une 
d'or.& l’autre d'argent. Le Pere Tachard eut un chapelet fort précieux , une 

médaille d'or, & un Corps faint tout entier (49). 
tn ss Les Mandarins, étant partis de Rome, le 7 de Janvier , arriverent le len- 
FCRCE demain à Civita-Vecchia , où ils furent reçus par le Gouverneur de la place , 


Brefs & préfens 
£u lape, 


#47) Page 366. (48) Page 367. (49) Pages 368 & fuivantes. 


DAENS A iQ: VA GIENS CE r vi FIL. 21ç 


à la tête de la garnifon fous les armes, au bruit du canon des galeres. Le = 


Pere Tachard y arriva le mème jour , avec une efcorte de Gardes à che- 
val, qu'on avoit envoyée au-devant de lui à la diftance de deux lieues. IL 
fut reçu par le Gouverneur , à la porte de la Ville ; & le jour fuivant , il 
s’embarqua , avec les Mandarins , & tous fes gens, dans deux Navires Mal- 
vois, bien armés , qui les porterent en France. 


216 1H LS TO PRE) GE N ERPAILE 


FO: A:. Gb 
D°?:0 CCE  COHT A ME INRA 
DE SIAM EN PoORTUGAr. 


Ro 3 E ST à l’Auteur de la Relation précédente , qu'on a l'obligation de celle 
pre d'Occum Chamnam, un des Mandarins Siamois, avec lefquels il sevint 
en France. Il avoit entendu vanter la fingularité de fes avantures. Sa cu- 
ciofité lui fit defirer de les apprendre de lui-même. Il les écrivit à mefure 
que le Mandarin les lui racontoit ; & dans la fuite , ayant eu l'occafion de 
connoitre plufieurs Portugais dignes de foi , qui avoient fait le même voyage 
avec lui, il trouva, dans [a conformité de leur témoignage ; une parfaite con- 
firmation de ce récit (so). Il attefte d’ailleurs tous ceux qui ont connu ce 
Seigneur Siamois à Paris , en faveur de fon jugement & de fa candeur (sr). 
Cette Relation, dit-il, lui paroît digne de la curiofité du Public. On jpeut 

fe fier au jugement du Pere Tachard. 
PRET Le Roi de Portugal ayant envoyé au Roi de Siam une fort célebre am- 
Cuaunam. Daflade, pour renouveller leurs anciennes alliances & dans d’autres vües , 
1684. le Monaïque Siamois fe cru obligé de répondre à cette marque extraordi- 
Muifs du voya- naire de confidération , en faifant partir à fon tour trois grands Mandarins , 
ge, révètus de la qualité de fes Ambafladeurs , & fix autres d’un ordre inférieur , 
Ce is avec un aflez grand équipage, pour fe rendre à la Cour de Portugal. Ils s’em- 
barquerent pour Goa , vers la fin du mois de Mars 1684, fur une Fregate 
Siamoife , commandée par un Capitaine Portugais. Quoique Goa ne foit pas 
fort éloigné de Siam, ils employerént plus de cinq mois dans cette route; 
& foit défaut d’habileté dans les Officiers & les Pilotes , foit opiniâtreté 
des vents, 1ls n'y purent arriver qu'après le départ de la Flotte Portugaife. 
Ainfi leur navigation vers l'Europe fut différée d’une année prefqu'entiere. 
re Ils fe virent dans la nécefliré de pañler onze mois à Goa, pour attendre 
près d'un an à le retour de la Flotte Portugaife qui devoit revenir d'Europe. Cependant ils 
Dur trouverent l'intervalle aflez court , parce qu’ils l'employerent agréablement. 
Son admiration, La beauté des édifices qu'ils virent dans cette Ville, fut pour eux un fpec- 
tacle nouveau , qui les furprit extraordinairement. Ce grand nombre de Pa- 
lais, de Monafteres & de fomptueufes Eglifes occupa long-tems leur curio- 
fité. Comme ils n’étoient jamais fortis de leur pays , ils furent éronnés de 
voir qu'il y eût dans le monde une plus belle Ville que Siam. Le Vicerot 
les fit loger magnifiquement. 11 fournit aux frais de leur fubfftance de la 
part du Roi de Portugal; quoiqu’un peu mécontent que le Roi leur Mai- 


(50) La Relation d'Occum Chamnam eft au fecond Voyage du Pere Tachard , p. 280. 
{s1) Ibiders. à 
ête 


DES IVAO IV UA G'E’S EL rve : [I]. 217 
tre ne lui eût point écrit. Ces circonftances méritent d’autant plus d’être PET 

D Lie & ; à 3 
obfervées dans une relation Siamoife, que le Pere Tachard la donne pour CE 
une traduction exacte , jufques dans les moindres réflexions (52). 1684. | 

Les Mandarins s'embarquerent enfin pour l'Europe, dans un Vaifleau Por- 11 sembarque 
tugais de cent cinquante hommes d'équipage, & d'environ trente pieces de pour l'Europe. 
canon. Outre les Ambafladeurs , avec les perfonnes de leur fuite ,1l partoit 
plufieuts Religieux de divers Ordres , & un grand nombre de pañagers , 
Creole:, Indiens & Portugais. On mit à la voile , de la Rade de Goa, le 
27 de Janvier 1686. La navigation fut heureufe jufqu'au 27 d'Avril. Mais, 
à l'exemple du Traducteur d'Occum, c’eft dans fa bouche qu'il faut mettre 
cette intéreflante païtie de la relation. 

Ce jour mème, au coucher du Soleil , on avoit fait monter plufeurs Ma- Récit de fon 
telots fur les mars & les vergues du Navire , pour reconnoitre la terre qu’on due P 
yvoyoit alors devant nous, un peu à côté fur la droite , & qu’on avoit apperçue ; 
depuis trois jours. Sur le rapport des Matelots , & fur d’autres indices , le 
Capitaine & le Pilote, jugerent que c’éroit le Cap de Bonne-Efperance. On 
continua la route, dans cette fuppofition , jufqu’a deux ou trois heures après 
le Soleil couché , qu’on fe crut au de-là des terres qu'on avoit reconnues. 

Alors changeant de route , on porta un peu plus vers le Nord. Comme le 

tems étoit clair, & le vent fort frais, le Capitaine , perfuadé qu'on avoir 

doublé le Cap, ne mit perfonne en fentinelle fur les antennes. Les Matelots 

de quart veilloient à la vérité; mais c'étoit pour les Manœuvres, où pour fe 

réjouir enfemble ,avec tant de confufion , qu'aucun né s’apperçut & ne fe 

défia même du danger. Je fus le premier qui découvrit la terre. Je ne fais 

quel preffentiment du malheur qui nous menaçoit , m'avoit fait paifer une 

nuit Hi inquiete, qu'il m'avoit été impoñlible de fermer l'œil pour dormir. 

Dans cette agitation , j'étois forti de ma chambre , & je m’amufois à confi- 

dérer le Navire, qui fembloit voler fur les eaux. En regardant un peu plus 

loin , Japperçus tout d’un coup fur la droite une ombre fort épaifle & peu 

éloignée de nous. Cette vüe m'épouvanta : J'en avertis le Pilore , qui veil- Comment à 
loit au gouvernail. Au mème inftant on cria de l'avant du Vaifleau, » Terre, ses du 
» terre devant nous. Nous fommes perdus , revirez de bord. « Le Pilote fit ji 
poufer le gouvernail pout changer dé route. Nous étions fi près du rivage, 

qu'en revirant , le Navire donna trois coups de fa pouppe fur une roche, 

& perdit aufli-rôt fon mouvement. Ces trois fecoulles furent très-rudes. On 

crut I# Vaifleau crevé. On courut à la pouppe. Cependant , comme 1l n’é- 

toit pas encore entré une feule goutte d’eau , l'équipage fut un peu ranimé. 

On s’'eñorça de fortir d’un fi grand danger en coupant les mats, & en  Efforts inuti- 
déchargeant le Vaiffeau. Mais on n’en eut pas le tems. Les flots , que le LE 
vent pouffoit au rivage, y porterent aufli le bâtiment. Des montagnes d’eau, 
qui s'alloient rompre fur les brifans avancés dans la mer, foulevoient le Vaif- 

{eau jufqu'aux nues , & le laïfloient retomber tout d’un coup fur les roches, 
avec tant de vitefle & d’impétuofité , qu'il n'y put réfifter long-tems. On 
l'entendoit craquer de tous côtés. Les membres fe détachoient les uns des 
autres ; & l’on voyoit cette groffe mafle de bois , s’ébianler, pher & fe rompre 


1686. 


(52) Pages 280 & précédentes, 


Tome IX, Ee 


1e HiI ST OL RE: GENE ROAULYE 


ins de toutes parts avec un fracas épouvantable. Comme la pouppe avoit touché 
Chaman, là premiere , elle fut aufii la premiere enfoncée. En vain les mâts furent 
1686. coupés, & les canons jettés à la mer, avec les coffres & tout ce qui tom- 
boit fous la main , pour foulager le corps du batiment. Il toucha fi fouvent, 
que s'étant ouvert enfin fous la Sainte-Barbe , l’eau, qui entroit en abondance, 
eut bien-tôr gagné le premier pont & rempli la Sainte - Barbe. Elle monta 
jufqu’à la grande chambre ; & peu d’inftans après , elle étoit à la hauteur 

de la ceinture fur le fecond pont. 
, Conflernation À certe vüe, 1] s'éleva de grands cris. Chacun fe réfngia fur l'étage le plus 
SelEquipage. four du navire, mais avec une confufon qui augmenta le danger. L'eau con- 
tinuant de monter , nous vimes le vaifleau s’enfoncer infenfibiement dans la 
mer ; jufqu'à ce que la quille ayant atteint le fond , 1l demeura quelque-tems. 

immobile dans cet état. 

Il feroit difhcile de repréfenter l’effroi & la confternation qui fe répandi- 
rent dans tous les efprits , & qui éclaterent par des cris, des fanglots & des 
hurlemens. Le bruit & le tumulte étoient fi horribles , qu'on n’entendoit plus 
le fracas du vaifleau , qui fe rompoit en mille pieces , ni le bruit des vagues 

Moyens qu'on qui fe brifoient fur les rochers avec une furie incroyable. Cependant , après 
Fos pour fe s'etre livrés à des gémifflemens inutiles , ceux qui n’avoient pas encore pris le 
parti de fe jetter à la nage penferent à fe fauver par d’autres voyes. Onft 

plufieurs radeaux , des planches & des mâts du Navire. Tous les malheureux à 

a la frayeur avoit fait négliger ces précautions , furent engloutis dans les 


PO IC ü AE 2 
ots, ou écrafés par la violence des vagues , qui les précipitoient fur les ro- 


chers du rivage. 

Mes craintes furent d’abord auffi vives que celles des autres. Mais lorfqu'on 
m'eut afluré qu'il y avoit quelque efpérance de fe fauver , je m’armai de ré- 
folution. J'avois deux habits aflez propres , que je vêris l'un fur l’autre; & 
m'étant mis fur quelques planches liées enfemble, je m'efforçai de gagner à 
la nage le bord de la mer. Notre fecond Ambafladeur , le plus robuite & le 
plus habile des trois à nager , étoit déja dans l'eau. Il s’étoit chargé de la 
lettre du Roi , qu’il portoit attachée à la poignée d’un fabre dont Sa Majefté 
lui avoit fait préfent. Ainfi nous arrivâmes tous deux à terre, prefqu’en mé- 

Oceum arive me-tems. Plufeurs Portugais s'y étoient déja rendus : mais ils n’avoient fait 
Sanche que changer de péril. Si ceux qui étoient encore dans le vaiffeau pouvoient 
ètre noyés, 1l n’y avoit pas plus de reflource à terre contre la faim. Nous 
étions fans eau, fans vin & fans bifcuir. Le froid d’ailleurs étoit tifès-pic- 
quant ; & j'y étois d'autant plus fenfible , que la nature ne m'y avoit point 
accoutumé. Je compris qu’il me feroit impoflible d'y réfifter long-tems. Cet- 
te idée me fit prendre la réfolution de retourner le lendemain au vaifleau , 
pour y prendre des habits plus épais que les miens, & des rafraichiffemens.. 
A alecoug Les Portugais, de quelque rang , avoient été logés fur le premier pont; & Je 
Vaiffenu. m'imaginai que je trouverois dans leurs cabanes des chofes précieufes , fur- 
tout de bonnes provifions , qui étoient le plus néceflaire de nos befoins. Je 
me remis fur une efpece de claie, & je nageai heureufement jufqu'au vaif 

feau (53). 


(53) Page 286, 


DES VEO NV ANGES Lux v.Ù T E 219 


Il ne me fut pas difficile d'y aborder , parce qu'il paroïfloit encore au- mas 
deffus de l'eau. Je m'étois flatté d'y trouver de l'or , des pierreries , ou quel- ae 
que meuble precieux , qui n'eût pas été difficile à porter. Mais, en arrivant, 1686. 
je vis toutes les chambres remplies d’eau , & je ne pus emporter que quel-  provifions qu'it 
ques pieces d’étoffe d’or , avec une petite cave de fix flaccons de vin & un "apporte. 
peu de bifcuit, que je trouvai dans la cabane d’un Pilote, j'attachai ce petit butin 
fur la claie ; & le pouffant devant MOI ; avec beaucoup de peine & de dan- 
ger, j'arrivai une feconde fois au rivage, quoique bien plus fatigué que la 
premiere. 

J'y rencontrai quelques Siamois ; qui s'éroient fauvés nuds, La compaflion 
que je reffentis de leur mifere , en les voyant trembler de froid , m'obligea 
de leur faire part des étoffes que j'avois apportées du vaifleau. Mais crai- . Ingratinde 
gnant que fije leur confois la cave, elle ne durât pas long-tems entre leurs d'in Portugais: 
mains , je la donnai à un Portugais , qui m'avoit toujours marqué beaucoup 
d'amitié ; à condition néanmoins que nous en partagerions l’ufage. Dans cette 
occafon , je reconnus combien l'amitié eft foible contre la néceflité. Cet ami 
me donna, chaque jour , un demi verre de vin à boire, pendant les deux 
ou trois premieres journées ; dans l’efpérance de trouver une fource ou un 
ruiffeau. Mais lorfqu'on fe vit preffé de la foif & qu'on craignit de ne: pas 
découvrir d’eau douce pour fe défaltérer, en vain le preflai-je de me com- 
muniquet un fecours qu'il teñoit de moi. Il me répondit qu'il ne lac- 
corderoit pas à fon pere. Le bifcuit ne put nous fervir; parce que l'eau de 
mer , dont il avoit été trempé , lui donnoit une amertume infupportable (54). 

Aufli-tôt que tout le monde fe fut rendu à terre, ou du moins que per- Nombre de 
fonne ne parut plus fortir du vaifleau , on compta le nombre de ceux qui Anse 
s'étoient fauvés, & nous nous trouvâmes environ deux cens perfonnes ; Ë 
d’où l’on conclut qu'il ne s’en étoit noyé que fept ou huit, pour avoit eu 


trop d’empreffement à fe fauver. Quelques Portugais avoient eu la précau- 


tion d’'emporter des fufils & de la poudre , pour fe défendre des Caflres , & 
our tuer du gibier dans les bois. Ces armes nous furent aulli fort utiles à 
Faire du feu , non-feulement pendant toute la durée de notre voyage jufqu’aux 
habitations Hollandoifes, mais fur-tout les deux premieres nuits, que nous 
palmes fur le rivage, tout désoutant de l’eau de la mer. Le froid fut fi ri-  11s font expotés 
goureux , que fi l’on n’eüt allumé du feu pour faire fécher nos habits , peut- à périr de froid, 
ètre aurions-nous trouvé tous, dans une prompte mort , le remede de nos 
peines. 

Le fecond jour après notre naufrige , nous nous mimeés en chemin. Le Leur route au 
Capitaine & les Pilotes nous difoient que nous n'étions pas à plus de vinge trasrs des boi 
lieues du Cap de Bonne-Efpérance , où les Hollandois avoient une fort nom- Me Elparane 
breufe habitation , & que nous n'avions befoin que d’un jour ou deux pour y c£- 
arriver. Cette affurance porta la plüpart de ceux qui avoient apporté quelques 
vivres du Vaiffeau à les abandonner, dans l’efpoir qu'avec ce fardeau de 
moins , ils marcheroient plus vite & facilement. Nous entrâmes ainfi dans les 
bois, ou plutôt dans les broffailles ; car nous vimes peu de grands arbres , 
dans tout le cours de notre voyage. On marcha tout le jour ; & l’on ne s’ar- 


(54) Page 288. ; 
Ee 1j 


Occum 
CHAMNAM. 
1686. 


Bonheur qu'ils 


ont de trouver 
üue mare d’eau, 


Lis le divifent 
œu crois bandes. 


Les Portugais 
quictent les Sia- 
MOIS 


Trifle état du 
preinier Ambafe 
fageur. 


à 


Il s’arrêre avec 
an Jeune homme 
qu'il aime. 


220 HE ST OI R E JG IN EMA AUELE ï 
rêta que deux fois , pour prendre un peu de repos, Comme on n'avoir pref- 
que rien apporté pour boire & pour manger, on commença bien-tôt à ref 
fentir les premieres atteintes de la faim & de la ‘oif; fur-tont après avoir 
marché avec beaucoup de diligence à lardeur du foleil , dans l’efpérance. 
d'arriver le mème jour chez les Hollandois. Sur les quatre heures après- 
midi, nous trouvames. une grande mare d’eau , qui fervir beaucoup à nous. 
foulager. Chacun y but à loifir. Les Portugais furent d'avis de pañler le ref- 
te du jour & la nuit fuivante fur le bord de cet étang. On ft du feu. Ceux 
qui purent trouver dans l’eau quelques Cancres, les firent rôtir & les man- 
gerent. D’autres, en plus grand nombre , après avoir bû une feconde fois, 
prirent le paru de fe livrer au fommeil ; bien plus abbatus par la fatioue 
d'une fi longue marche, que par la faim qui les tourmentoit depuis. deux 
jours qu'ils avoient pañlés à jeun (55). 

. Le lendemain , après avoir bù par précaution pour la foif future, on par- 
uit de grand matin. Les Portugais prirent les devants , parce que notre pre- 
mier Ambafladeur étant d’une foibleffe & d’une langueur qui ne lui permet. 
toient pas de faire beaucoup de diligence , nous fames obligés de nous ar- 
rèrer avec lui. Mais comme il ne falloit pas perdre les Portugais de vûe,, 
nous primes le parti de nous divifer en trois Troupes. La premiere fuivoit 
toujours de vüe les derniers Portugais ; & les deux autres, marchant dans la. 
mème diftance, prenoient garde aux fignaux dont on étoit convenu avec la. 
premiére bande , pour avertir lorfque les Portugais s’arréteroient où change- 
roient de route. Nous trouvâmes quelques petites montagnes , qui nous cau-. 
ferent beaucoup de peine à traverfer. Pendant tout le jour, nous ne pûâmes 
découvrir qu'un Puits , dont l’eau étoit fi jaunâtre qu'il fut impoñible d’en: 
boire. Un fignal de la premiere troupe ayant fait juger en mème-tems que. 
les Portugais feroient arrêtés , on ne douta pas qu'ils n’euflent rencontré de. 
bonne eau , & cette efpérance nous fit doubler Île pas. Cependant tous nos. 
efforts ne purent nous y faire mener l’Ambaffadeur avant le foir. Nos gens. 
nous déclarerent que les Portugais n’avoient pas voulu neus attendre , fous. 
prétexte qu'il n’y auroit aucun avantage pour nous à fouffrir la faim & la. 
foif avec eux, & qu'ils nous ferviroient plus utilement en fe hâtant de mar- 
cher, pour fe mettre en état de nous envoyer des rafraîchiffemens. 

À certe trifte nouvelle , le premier Ambafladeur fit affembler tous les Sia-. 
mois qui étoient reftés près de lui. Il nous dit qu'il fe fentoit fi foible & 
fi facigué , qu'il lui étoir impoflible de fuivre les Portugais; qu'il exhortoit. 
ceux qui fe portoient bien à faire afflez de diligence pour les rejoindre : & 
que les Maifons Hollandoiïfes ne pouvant être éloignées , 1l leur ordonnoit- 
{eulement de lui envoyer un cheval & une charette , avec quelques vivres .. 
pour le porter au Cap s'il étoit encore en vie. Cette fépararion nous afiligea. 
beaucoup ; mais elle éroit néceffaire. Il n’y eut qu'un jeune homme , agé 
d'environ quinze ans, fils d’un Mandarin , qui ne voulut pas quitter lPAm- 
baffadeur , donc il éroit fort aimé & pour lequel il avoit aufli beaucoup d'af- 
fection. La reconnoiffance & l'amitié lui frent prendre la réfolurion de mou- 
rir ou de fe fauver avec lui , fans autre fuire qu’un vieux domeftique , qui 
ne put fe réfoudre non plus à quitter fon Maitre. 


(ss) Pages 289 & précédentes, 


DES MEN ARONN A GE NSS LL n ver LE z2zr 


Le fecond Ambafadeur , un autre Mandarin & moi , nous primes congé 
de lui, après lavoir afluré de le fecourir aufli-tôt que nous en aurions le 
pouvoir ; & nous nous remimes en chemin avec nos gens, dans le deflein 
de fuivre les Portugais, tout éloignés qu'ils étoient de nous. Un fignal que 
nos Siamois les plus avancés nous firent du haut d’une montagne , augmen- 
ta notre courage & nous fit doubler le pas. Mais nous ne pümes Îes joindre 
que vers dix heures du foir. Ils nous dirent que les Portugais étoient en- 
core fort loin; & nous découvrimes en eflet leur Camp, à quelques feux 
qu'ils y avoient allumés. L’efpérance d’y trouver du moins de l'eau , foutine 
notre courage. Après avoir continué de marcher l’efpace de deux grandes 
heures , au travers des bois & des rochers, nous y arrivames avec @es peines 
incroyables. Les Portugais s'étoient poftés fur la croupe d’une grande monta- 
gne , après y avoir fait un grand feu, autour duquel ils s’étoient endormis, 
Chacun de nous demanda d’abord où étoit l’eau. Un Siamois ent l'humanité 
de nv'en apporter , car le ruifle«u qu'on avoit découvert étoit aflez loin du 
Camp , & je n’aurois pas eu la force de m'y traîner. Je m'érendis auprès du 
feu. Le fommeil me prit dans cette pofture , jufqu'au lendemain que le froid 
me reveilla (56). 

Je me fentis fi affoibli , & preflé d’une faim fi cruelle, qu'ayant fouhaité 
mulle fois la mort , je réfolus de l’attendre dans le lieu où j'étois couché. 
Pourquoi l’aller chercher plus loin , avec de nouveaux tourmens ? Mais ce 
mouvement de défefpoir fe difipa bientôt, à la vüe des Siamois & des Por- 
tugais , qui n'étant pas moins abbatus que moi , ne laffoient pas de fe met- 
tre en chemin pour travailler à la confervation de leur vie. Je ne pus réfif- 
ter à leur exemple. L'exercice de mes jambes me rendit un peu ce chaleur. 
Je devançai même une fois mes compagnons jufqu’au fommet d’une colline, 
où je trouvai des herbes extrèmement hautes & fort épaifles. La vitefle de 
ma marche avoit achevé d’épuifer mes forces. Je fus contraint de me cou- 
cher fur cette telle verdure, où je m’endormis. A mon réveil , je me fen- 
us les cuifles & les jamtes fi roides, que je défefpérai de pouvoir nv'en fer- 
vir. Cette extrémité me fit reprendre la réfolution à laquelle j'avois renoncé 
le matin. J'étois fi déterminé à mourir, que j'en attendois le moment avec 
impatience, comme la fin de mes infortunes. Ee fommeil me prit encore 
dans ces triftes réflexions. Un Mandarin , qui étoit mon ami particulier , & 
mes valets , qui me croyoient égaré, me cherchierent aflez long-tems. Ils me 
trouverent enfin ; & m'ayant réveillé, le Mandarin m'exhorta fi vivement à 
prendre courage , qu'il me fit quitter un lieu où je ferois mort infaillible- 
ment fans fon fecours. Nous rejoignimes enfemble les Portugais , qui s'é- 
toient arrêtés près d’une ravine d'eau. La faim, qui les prefloit comme moi, 
leur fit mettre le feu à des herbes demi feches , pour y chercher quelque 
lezard ou quelque ferpent qu'ils püflent dévorer. Un d’entre eux , ayant trouvé 
des feuilles fur le bord de l’eau , eut la hardiefle d'en manger , quelque 
ameres qu’elles fuflent, & fentit fa faim appaifée. Il annonça cette nouvelle 
à toute la troupe, qui n’en mangea pas moins avidement.. Nous paflämes, 
ainfi la nuit ($7). 


(56) Pages 272 & précédentes. (57) Page: 293; #A) 
E e:11}, 


Oceurm 
CHAMNAM, 
1686. 
Marche des aus 
tres. 


Js rejoignez 
les Portugais. 


Defefpuir: de: 
PAuteurs 


1j fe déterm:; 
ne à mourir, 


Un ami raps- 
pelle fon cures 


Be 


GccuM 
CHAMNAM. 
1686. 


Rencontre de 
queiques Hoîtten- 


EOTSe 


{ls montrent 
an de leurs vil- 


lases, 


Conduite de 
ce: barbares. 


Seule monnoic 


qu'ils 
gear. 


connoif- 


522 ILI S T ORE'G'E N'EMR ALLIE 

Le lendemain, qui étoit le cinquiéme jour de notre marche, nous par- 
times de grand matin, perfuadés que nous ne pouvions manquer ce jour-là 
de trouver les habitations Hollandoifes. Cette idée renouvella nos forces. 
Après avoir marché fans interruption jufqu'à midi, nous apperçumes , aflez 
loin de nous, quelques hommes fur une hauteur. Perfonne ne douta que 
nous ne fuflions au terme de nos fouffrances , & nous nous avançâmes avec 
une joie qui ne peut être exprimée. Mais ce fentiment dura peu , & nous 
fumes bientôt détrompés. C'étoient trois ou quatre Hottentots , qui nous 
ayant découvert les premiers, venoient armés de leurs Zagaies, pour nous re- 
connoitre. Leur crainte parut égale à la nôtre , à la vue de notre troupe 
nombreufe & de nos fulils. Cependant nous nous perfuadimes que leurs 
Compagnons n'étoient pas éloignés ; & nous croyant au moment d’être mafla- 
crés par ces barbares , nous primes le parti de les laifer approcher, dans li- 
dée qu'il valoit nueux finir tout d'un coup une malheureufe vie , que de 
la prolonger quelques jours, pour la perdre enfin par des tourmens plus cruels 
que la mort même. Mais lorfqu'ils eurent reconnu d’aflez loin que nous 
étions en plus grand nombre qu'ils ne lavoient jugé d’abord , ils s’arrèterent 
pour nous attendre à leur tour ; & nous voyant approcher , ils prirent le 
devant, en nous faifant figne de les fuivre , & nous montrant avec le doigt 
quelques maifons , c'eft-a-dire, trois ou quatre miférables cabanes, qui fe pré- 
fentoient fur une colline. Enfuite, lorfque nous fumes au pied de cette col- 
line , ils prirent un petit chemin par lequel ils nous menerent vers un au- 
tre village ,avec les mêmes fignes, pour nous engager à marcher fur leurs 
traces, quoiqu'ils tournaflent fouvent la tête & qu'ils paruffent nous obfer- 
ver d'un air de défiance. 

En arrivant à ce village, qui étoit compofé d’une quarantaine de caba- 
nes, couvertes de branches d'arbres, dont les Habitans montoient au nom- 
bre de quatre ou cinq cens perfonnes , leur confiance augmenta jufqu’à s’ap- 
procher de nous, & nous confidérer à loifir. Ils prirent plaifir à regarder par- 
ticulierement les Siamois , comme s'ils euffent été frappés de leur habillement. 
Cette curiofité nous parut bientôt importune. Chacun voulut entrer dans leurs 
cafes , pour y chercher quelques alimens ; car tous les fignes par lefquels 
nous leur faifions connoitre nos befoins , ne fervoient qu'a les faire rire de 
toutes leurs forces, fans qu'ils paruflent nous entendre. Quelques-uns nous 
répétoient feulement ces deux mots , Tabac , Pataque. Je leur offris deux 
gros diamans que le premier Ambafladeur m’avoit donnés au moment de no- 
tre féparation , mais cette vüe les roucha peu. Enfin , le premier Pilote, qui 
avoit quelques Pataques , feule monnoie qui foit connue de ces barbares (58) ; 
fur réveillé par le nom; 1l leur en donna quatre , pour lefquelles 1ls ame- 
nerent: un bœuf, qu'ils ne vendent ordinairement aux Hollandois que fa lon- 
gueur de Tabac (59). Mais de quel fecours pouvoir être un bœuf , entre 
tant d'hommes à demi morts de faim, qui n'avoient vécu depuis fix jours 
entiers que de quelques feuilles d'arbres? Le Pilote n’en fit part qu'aux gens 
de fa Nation , & à fes meilleures amis. Aucun Siamois n’en put obtenir un 
morceau. Ainfi nous eumes le chagrin de ne recevoir aucun foulagement ; 


(58) Page 295. (59) Page 296. 


DOME SE VSOPNPATGIE SEL Tr ve I TC 223 


à la vûe non-feulement de ceux qui fatisfaifoient leur faim , mais de quan- 
cité de beftiaux qui paiffoient dans la campagne. Les Portugais ne nous dé- 
fendoient pas moins de toucher aux troupeaux des Hottentots qu'au Bæœuf 
qu'ils avoient fait cuire, & nous menaçoient de nous abandonner à la fu- 
reur de ces barbares. 

Un Mandarin, voyant que les Hottentots refufoient l'or monoyé, prit le 
parti de fe parer la rère de certains ornemens d'or , & parut devant eux dans 
cet état. Cette nouveauté leur plut. Ils lui donnerent un quartier de mou- 
ton pour ces petits ouvrages, qui valoient plus de cent piftoles. Nous man- 
geames cette viande à demi crue : mais elle ne fit qu’aiguifer notre appetit. 
J'avois remarqué que les Portugais avoient jetté la peau de leur bœuf, après 
l'avoir écorché. Ce fut un tréior pour moi. J'en fis confidence au Mandarin 
qui m'avoit fauvé de mon propre défefpoir. Nous allämes cherchet cette 
peau enfemble; & l’ayant heureufement trouvée, nous la mimes fur le feu 
pour la faire griller. Elle ne nous fervit que pour deux repas ; parce que 
les autres Siamois nous ayant découvert , 1l fallut partager avec eux notre 
bonne fortune. Un Hottentot s'étant arrêté à confidérer les boutons d’or de 
mon habit, je lui fis entendre que s’il vouloit me donner quelque chofe à 
manger, je lui en ferois volontiers préfent. I] me témoigna qu'il y confen- 
toit: mais au lieu d’un mouton que j'efpérois pour le moins, il ne m'apporta 
qu'un peu de lait, dont il fallut paroïtre contenr. 

Nous pañlames la nuit dans ce lieu , près d’un grand feu qu'on avoit al- 
lumé devant les cafes des Hottentots. Ces barbares ne firent que danfer & 
poufler des cris jufqu’au jour ; ce qui nous obligea de renoncer au fommeil, 
pour nous tenir inceflamment fur nos gardes. Nous partimes le matin; & pre- 
nant le chemin de la mer, nous arrivames au rivage vers midi. Les mou- 
les que nous trouvimes le long des rochers, nous frent un charmant feftin. 
Après nous en étre raffafiés , chacun eût foin d’en faire fa provifion pour le 
foir. Mais il falloit rentrer dans les bois pour y chercher de l’eau. Nous n’en 
pûmes trouver qu'à la fin du jour. Encore n'étoit-ce qu’un filet d’eau fort 
fale. Mais perfonne ne fe donna le tems de Ja laifler repofer pour en boire. 
On campa fur le bord du ruiffeau , avec la précaution de faire la garde toute 
la nuit, dans la crainte des Caffres, dont on foupçonnoit les intentions. 

Le jour fuivant , nous nous trouvames au pied d'une haute montagne qu'il 
fallut traverfer avec une étrange fatigue. La faim nous preffa plus que ja- 
mais, & rien ne s'offroit pour l'appaifer. Du fommet de la montagne , nous 
vimes fur un coteau des herbes affez vertes & quelques fleurs. On y cou- 
tut. On fe mit à manger les moins ameres. Mais ce qui appaifoit notre 
faim , augmenta notre {oif, jufqu'à nous caufer un tourment qu'il faut avoir 
éprouvé pour le comprendre. Cependant , nous ne trouvâmes de l’eau que 
bien avant dans la nuit, au pied de la même montagne. Lorfque tout le 
monde y fur rafflemblé, on tint Confeil; & d’un commun accord, on prit 
la réfolution de ne plus s’enfoncer dans les terres, comme on avoir fait juf- 
qu'alors pour abréger le chemin. Le Capitaine & les Pilotes reconnoifloient 
qu'ils s’étoient trompés. Ne pouvant plus cacher leur erreur, ils avouoient 


(60) Ibidem. 


Occum 
CHAMNAM 


1686. 


Comment les 
Nfandazins fou- 
lagent leur faime 


Leurs ali2rmeg 
dans le village 
des Hotteniots, 


Ils fe remer- 
tent en marche, 


Erreur du Ca» 
pitaine &c des Lie 
lotes, 


124 H 1 S'T:O I R E GE NeE RAUTUE 


ere qu'ils étoient incertains , & du lieu que nous cherchions, & du chemin qu'il 
Chaunan, failloit tenir, & du rems dont nous avions befoin pour y arriver. D'ailleurs , 
1686, on étoit für, en fuivant la Côte, de trouver des moules, & d’autres coquil- 
lages , qui étotent du moins une reflource continuelle contre la faim. En- 
fin , comme la plupart des rivieres , des ruifleaux & des fontaines ont leur cours 

vers la mer, nous pouvions efpérer d'avoir moins à fouffrir de la foif. 
Eau ééranc A la pointe du jour, nous reprimes le chemin du rivage, où nous arti- 
ce qui augmen- vVames deux heures avant midi. On découvrit d’abord une grande plage, ter- 
se leur miferé  ininée par une groffe montagne, qui s’avançoit fort loin dans la mer. Cetre 
vûe réjouit tout le monde , parce que les Pilotes aflurerent que c’étoit le 
Cap de Bonne-Efpérance. Une fi douce nouvelle ranima tellement nos for- 
ces, que fans nous repofer un moment , nous continuâmes de marcher juf- 
qu'à la nuit. Mais après avoir fait cinq ou fix lieues, on reconnut que ce 
n'étoit pas le Cap qu'on avoit efpéré. De mortels regrets fuccéderent à lef- 
pérance. On fe conjola un peu néanmoins, fur le récit d’un Matelot , qui 
ayant été à la découverte une heure avant le coucher du Soleil , rapporta 
qu'il avoit trouve à peu de diftance une petite Ifle prefque couverte de mou- | 
les, avec une fort bonne fource d’eau. On fe hâta de sy rendre, pour y 
paffer la nuit ; & le lendemain , on fe trouva fi bien du rafraichitlement 
qu'on s’y étroit procuré, qu'on prit le parti d'y demeurer tout le jour & la 
nuit fuivante. Ce féjour nous délaffa beaucoup, & l'abondance de la nour- 
Mot funefte riture y remit un peu nos forces. Le foir , nous étant affemblés , fuivant 
que Manda- otre coutume, un peu à l'écart des Portugais , nous fümes furpris de voir 
| manquer un de nos Mandarins. On le chercha detous côtés , on l’appella par 
des cris; mais ces foins furent inutiles. Ses forces l’avoient abandonné en 
chemin. L’extrème averfion qu'il avoit pour les herbes & pour les fleurs, 
que les autres mangeoient du moins fans dégoût , ne lui avoit pas permis 
d'en porter mème à-la bouche. Il étoit mort de faim & de foibleffe , fans 
pouvoir fe faire entendre & fans être apperçu de perfonne. Quatre jours 
auparavant , un autre Mandarin avoit eu le même fort. Il faut que la mifere 
endurciffe beaucoup le cœur. En tout autre tem, la mort d’un ami m'eût 
caufé une vive afiliétion ; mais dans certe occañon je n’y fus prefque pas 

fenfible. 

Inondation Pendant le jour & les deux nuits que nous paffämes dans F'ffle, on re- 
Dr marqua certains arbres fecs & aflez gros, qui étoient percés par les deux 
bouts. La foif, qui nous avoit paru jufqu’alors un tourment fi cruel, nous 
infpira le moyen d’en tirer quelque utilité. Chacun fe pourvur d’un de ces 
lonss tubes ; & l'ayant bien fermé par le bas, on le remplir d’eau pour la 
provifon du jour. Dans l'incertitude de la fituation du Cap de Bonne-Ef- 
pérance , les Pilotes propoferent de monter fur celui que nous avions devant 
nous. Du fommet, en pouvoit efpérer de découvrir l’objet de nos recher- 
ches. Cette idée plut à tout le monde. On eut befoin de beaucoup d’ef- 
forts , pour grimper fur une hauteur efcarpée ; & pendant tout le jour, on 
ne vécut que d'herbes & de fleurs, qui s’y trouvoient en diférens lieux. 
Des TA Vers le foit , en defcendant de cette montagne ; d’où nous avions eu le 
si chagrin de ne pas appercevoir ce que nous cherchions , nous découvrimes à 
une demie lieue de nous une troupe d’Eléphans , qui patloient dans 
é ! valre 


DES VOMEMC'ES. Lrv..1Tl. 225$ 

alle campagne , mais qui n'étoient pas d’une grandeur extraordinaire. On re 
pal la nuit fur le rivage , au pied de la montagne. Le foleil n'étant point Cote 
encore couché , on fe répandit de tous côtés , fans rien trouver qui püt fer- CRE 
vir d’aliment. De tous les Siamois, je fus le feul à qui le hazard offrit de  r’Aureur tu 
quoi RPeE Javois cherché des herbes cu des fleurs; & n'en ayant trouvé no su 
que de fort ameres , je m'en retournois, après niètre inutilement fatigué 3 ter. 
lorfque j'apperçus un ferpent , fort menu à la vérité, mais aflez long. Je le 

pourfuivis dans fa fuite, & je le tuai d’un coup de poignard. Nous le mi- 
mes au feu , fans autre précaution ; & nous le mangeimes tout entier , fans 
exceprer la peau, la tête & les os. Il nous parut de fort bon goût. Après cet 
étrange feftin , nous rematquarmes qu'il nous manquoit un de nos trois Inter- 

rétes.. On décampa , le lendemain , un peu plus tard qu’à l'ordinaire. Il s’étoit 
élevé à la pointe du jour , un gros brouillard , qui avoit obfcurci tout l'ho- 
rifon. A peine eümes-nous fait un quart de lieue , que nous fümes incom-  Venttetible, 
modés d’un vent très-froid, & le plus impétueux que j'euffe éprouvé de ma vie. 

Peut-être l’affoibliflement de nos forces nous le faifoit1l trouver plus vio- 
knt quil n'étoit en eflét; mais ne pouvant mettre un pied devant l'autre , 
nous fümes obligés, pour avancer un peu vers notre terme , d'aller fuccef- 
fivement à droite & à gauche, comme on louvoie fur mer. Vers deux heu- pue qui l'e& 
res après-midi, le vent nous amena une grofle pluie , qui dura jufqu'au foir. encore plus, 
Elle étoit fi épaiffe & fi pefante , que dans l'impofliblité de marcher , les uns 

fe mirent à l'abri fous quelques arbres fecs , d’autres allerent fe cacher dans 

le creux des rochers , & ceux qui ne trouverent aucun azile s’appuyerent le 

dos contie la hauteur d’une ravine , en fe preffant les uns les autres pour 

s’'échauffer un peu , & pour réffter à la violence de l'orage. La defcription 

de nos peines furpafle ici toute expreflion. Quoique nous euflions pallé le 
jour fans manger , & que nous n’euilions bù que de l’eau de pluie , la faim 

rous parut le moindre de nos maux, lorfqu'à l’arrivée de la nuit, tremblans 

de laflitude & de froid , il nous fut impoñlible de fermer l'œil & même de 
nous coucher , pour prendre un peu de 1e pos. 

Aufñli nous crumes-nous délivrés de la moitié de notre mifere, en voyant es siamois 
paroître le jour. L’engourdifflement , la foibleffe & les autres maux qui nous fe abandonnés 
reftoient d’une fi ficheufe nuit ne nous empècherent pas de tourner nos pre- SPOrUEsSe 
miers foins à rejoindre les Portugais. Mais quels furent notre étonnement 
& notre triftefle de ne les plus appercevoir ? Envain nos yeux les cherche- 
ent de tous côtés. Non-feulement nous n’en découvrimes pas un feul, 
mais 1l nous fut impoffible de juger quel chemin ils avoient pris. Dans ce 
cruel moment, tous les maux que nous avions efluyés li , a faim, 
la foif , la lafitude, & la douleur, fe reunirent devant nous pour nous ac- 
cabler. La rage & le defefpoir fe fafirent de notre cœur. Nous nous regar- Leur confie. 
dions les uns les autres , étonnés, à demi morts, dans un profond filence & "#°: 
fans aucun fentiment. Le fecond Ambafladeur fut le premier qui reprit cou- 
rage. IL nous afflembla tous , pour délibérer fur notre fort. Après nous avoir 
repréfenté que les Portugais ne pouvoient nous avoir abandonnés fans de 
fortes raifons , & que nous avions été obligés nous-mêmes de laifler notre 
premier Ambafladeur derriere nous , dans une affreufe folitude , 1l nous fit 
_œnfidérer que le fecours que nous avions tiré d’eux ne méritoit pas d'ètre 
Tome IX. F£ 


OccUuM 
CHAMNAM. 
1686. 

Difcours d’un 
Mandarin qui 
reicre leur cou- 
rage, 


Extrême ref 
peû des Siamois 
pour les lettres 
de leur Roï, 


115 s'efforcent 
de rerzouver les 
lorugaiss. 


226 . HYÉ£S TO TI RE" IGNEUN ER AU TUE 


regretté ; & que nous pouvions continuer de fuivre les Côtes, fuivant [a 
réfolution que nous avions prife de concert. » I] n’y a qu'une feule chofe 


» nous dit-il, que nous devons préférer à tout le refte , & qui m'empêche-.. 


» roit de fentir mon malheur fi j'avois l’efprit tranquille fur ce point. Vous. 
» êtes tous témoins du profond refpect que j'ai toujours eu pour la lettre 
» du grand Roi dont nous fommes les Sujets. Mon premier foin , dans notre 


frage , fut de la Je è 1buer rvati 
» naufrage , fut de la fauver. Je ne puis même attribuer ma confervation . 


» qu'à la bonne fortune qui accompagne toujours ce qui appartient à notre 
» Maître. Vous avez vu avec quelle circonfpection je lai portée. Quand. 
» nous aVOnS paité Ja nuit fur des montagnes , je lai toujours placée au 
» fommet , où du moins, au-deflus de notre troupe ; & me mettant un peu. 
» plus bas , je me fuis tenu dans une diftance convenable pour la ao 
» Quand nous nous fommes arrèrés dans les plaines , je l'ai toujours atta- 
» chée à la cime de quelque arbre. Pendant le chemin , je l'ai portée fur mes: 
» épaules , aufli long-tems que je l'ai pu ; & je ne l'ai confiée à d’autres .. 


» auwaprès l’épuifement de mes forces. Dans le doute où je fuis G ie pour- . 
qu'af Ê } JE P 


A 


» rai vous fuivre long-tems , j'ordonne , de la part du grand Roi notre Maï- 
» tre , au troifiéme Ambañladeur , qui en ufera de mème à l'égard du pre- 
» mier Mandarin s’il meurt avant lui, de prendre après ma mort les mêmes. 


» foins de cette augufte lettre. Si, par le dernier des malheurs , aucun de. : 


ARR voit artiver au Can de Boni É{bér La 2 Be 
» nous ne pouvoit arriver au Cap de Bonne -Eïpérance, celui qui en {era 


» chargé le dernier, ne manquera point de l’enterrer avant que de mourir, ; 


» fur une montagne, ou dans le lieu le plus.élevé qu'il pourra trouver ; afin 
» qu'ayant mis ce précieux dépôt à couvert d'infulte , il meure profterné dans. 
» le même lieu , avec autant de refpect, en mourant , que nous en devons. 
» au Roi pendant notre vie. Voilà ce que j'avois à vous recommander. Après. 
» cette, explication , reprenons courage, ne nous féparons jamais , allons à 


; É ñ 2 à . À 
» petites journées ; la fortune du grand Roi, notre Maitre, nous protegeræ . 


» TOUJOUIS. ‘ 
Ce difcours nous remplit de réfolution. Cependant, au lieu de nous at-. 

tacher à fuivre les Côtes , on convint qu’il falloit tenter de rejoindre les Por-. 

tugais , & prendre le chemin qu'on pouvoit juger qu'ils avoient fuivi. Nous. 


avions devant nous une grande montagne , & fur la droite, un peu à CO 


quelques petites collines. Nous nous perfuadimes aifément que fatigués com- 


me ils éroient , ils n’auroient pas choifi les plus rudes paflages , quoiqu'ils | 


à 


fuffent les plus droits. On prit par la premiere colline. Cetre journée me cou- : 


ges douleurs. Non-feulement la nuit précédente n'avoit rendu les 
jambes roides & engourdies, mais elles comimencerent à s’enfler avec tour: 


ta d’étrang 


-mon corps. Quelques jours après, il me fortit de tout le corps, fur-rour des. 


Riviere qu'ils 
VEUIENT Uavere 


&r, 


jambes , une eau blanchâtre & pleine d’écume. Nous marchions fort vite . 
ou du moins , il nous fembloit que nous fafions beaucoup de diligence ,, 
quoiqu’en effer nous fiflions peu de chemin. Vers midi, nous arrivames fort 
las au bord d’une rivicre, qui pouvoit avoir foixante pieds de. large, & fepe. 
ou huit de profondeur. Nous dourâmes fi les Portugais Favoient pañlée , par- 


ce que fans avoir beaucoup de largeur elle éroit extrèmement rapide. Que. 


h « =) se s o n 
ques Siamois eflayerent de la traverfer ; mais le courant étoit fl impétueux. 


» D 2/7 1 3 pe à 
qu'ils retournerent fur leurs pas dans la crainte d'ètre emportés. Cependant 


D'ELS VIORMMNC ES Lrv IL ji 


“en réfolut de tenter encore une fois le paffage ; & pour le faire avec moins 4 


de péril, ôn s'avifa de lier enfemble toutes les écharpes de la troupe , dont a RS 
Me 


un Mandarin fort robufte entreprit d’artacher un bout au tronc d’un arbre 166 
qu'on voyoit de l’autre côté de la riviere ; dans l'efpérance qu’à la faveur de nt 
cette efpece de chaîne , chacun pourroit paller fuccelivement. Mais à peine 

le Mandarin fut -1l au milieu de la riviere , que ne pouvant réfifter au cours 

de l’eau , 1l fur obligé de quitter le bout des écharpes , pour nager vers lau- 

tre bord; & malgré route fon adrefle , 1l fut jetté contre une pointe de ter: 

re, qui le blefla dans plufieurs endroits du corps. Il prit le parti de re- 
monter à pied le long du rivage, pour crier, vis-à-vis de nous , qu'il n’é- 

toit pas vraifemblable que les Portugais euflent pris cette route. On lui dit 

de nous rejoindre ; ce qu'il ne put exécuter qu'en remontant bien haut, 

pour fe remettre à la nage. 

Nous conclümes que les Portugais avoient fuivi le bord où nous étions ; 45 en rrvout 
& l’on prit le même chemin. Un bas déchiré , qu'on trouva une demie lieue les rives. 
plus loin, nous confirma dans cette opinion. Après des peines infinies , nous 
arrivâmes au bas d’une montagne , qui étoit creufée par le pied ; comme fi 
Ja nature en eût voulu faire un logement pour les pafans. Îl y avoit afez 
d’efpace pour nous y loger tous enfémble. Nous y palmes une nuit très- 
froide, & par conféquent très-douloureufe. Depuis quelques jours que mes 
jambes & mes pieds s'étoient enflés, je ne pouvois porter de fouliers ni de 
bas. Cette incommodité s'accrut tellement, qu'en n'éveillant le matin, je 
remarquai fous moi la terre couverte d’eau & d’écume , qui étoient forties de 
mes pieds. Cependant je trouvai des forces pour ji 


Pendant tout le jour , nous continuâmes de fuivre les bords de la Ri- ris trouvent 
viere , impatiens de trouver les Portugais , que nous ne pouvions croire éioi- En 
gnés. Nous trouvions , par intervalles , des traces de léur marche. A quel- 5 


que diftance de la caverne où nous avions couché, un de nos gens apperçut 


un peu à l'écart, un fufil avec une boete à poudre, qu'un Portugais avoit 
P 5 


apparemment laiflés, dans l'impuiflance de les porter plus loin. Cette ren- 
contre nous fut d'une extrème utilité. Depuis que nous fuivions la riviere, 
nous n'avions trouvé aucune cefpece de nourriture , & nous étions à demi 


morts de faim, On fit aufli-tôt du feu. Pour moi, qui n'avois plus d’ufage à 


faire de mes fouliers, & qui étois mème embaraflé de cet inutile fardeau , 
j'en féparai toutes les pieces, que je fis griller ; & nous les mangeâmes avi- 
dement. On efaya de manger le chapeau d’un de nos valets, après l'avoir 
fait griller long-tems; mais il fut impoñlible de le mâcher , il falloir en faire 
cuire les pieces jufqu’à les mettre en cendre; & dans cet étar , elles éroient 
f ameres & fi dégoutantes qu’elles révoltoient l’eftomac. 


Après avoir repris notre route, nous trouvâmes encore , au pied d’unco-. Mort d'un des 


Intérpiéres Sia- 


tau, une preuve bien fenfiblé que les Portugais fuivoient comme nous le mois: 


bord de la riviere. Ce fut le corps d’un dé nos Intetpréres , qui s’éroit joint 

à leur troupe, & qui étoit mort en chemin. fl avoit les genoux én terre 

& les mains , la têre & le refte du corps appuyés fur le revers d’un petic 

côteau. Les deux Intérpretes qui nous reftoient, étant Metifs, c’eft-à-dire , 

nés de Peres Européens & de Meres Siamoifes , n’avoient pas voülu fe fé- 

parer des Portugais & nous avoient abandonnés avec eux. Nous jugeimes 
FF ij 


228 HISTOIRE YGÉEMNER ALLIE 


Ses que celui-ci étoit mort de froid. Le côreau étoit couvert d’une fi belle ver- 

Cnamnam, du'e> que chacun y fit une petite provifion d'herbes & de feuilles les moins 

1686.  ameres , pour le repas du foir. L'idée que les Portugais étoient trop loin 

Murmures de devant nous ; & que nous nous fatiguions inutilement pour les rejoindre: 

k Troupe, commençoit à nous faire regreter d'avoir quitte la petite Ifle où nous avions 

trouvé de l'eau excellente & quantité de moules. Mais le chagrin & les mur- 

mures augmenterent beaucoup , dans le lieu où nous devions pafler la nuit. 

Il n’y avoit que deux chemins à prendre , tous deux fort difficiles ; & rien 

ne pouvoit fervir à nous faire diftinguer lequel des deux les Portugais avoient 

fuivi. D'un coté , on voyoit une montagne très-rude, & de l’autre un ma- 

récage , coupé de divers canaux que la riviere formoit naturellement, & qui, 

dans plufeurs endroits , inondoient une partie de la campagne. On ne pou- 

voit fe perfuader que les Portugais euffent traverfé la montagne. Il n’y avoit 

pas plus d'apparence qu'ils fuffent entrés dans le maraïs , qui nous paroifloit 

prefqu'entierement inondé, & qui n'offtoit d’ailleurs aucun veftige d’hom- 

mes. Nous délibérâmes une partie de la nuit s’il falloit pañler outre , ou re- 

tourner fur nos pas. La difficulté de choifir entre les deux routes, parut fi 

difficile à furmonter, que tout le monde fut d'avis de ne pas aller plus loin. 

Il paroiffoit impoñible de traverfer le marais , fans fe mettre en danger d’y 

périr mulle fois; & pañler fur la montagne , c’étoir s’expofer à mourir de foif, 

parce qu'il n’y avoit aucune apparence d'y trouver de l'eau, & qu'il ne fal- 

loit pas moins de deux jours pour la traverfer. On conclut de retourner à 

la petite Ifle qu'on regrettoit d’avoir quirtée ; d'y attendre pendant quelques 

jours des nouvelles de la troupe Portugaife ; & fi nous n'en recevions au- 

cune lorfque nous aurions confumé les rafraichifleimens , d'aller trouver vo- 

lontairement les Hottentots, & de nous offrir à leur fervir d’Efclaves , pour 

garder leurs troupeaux. Cette condition nous paroïfloit plus douce que le 
4 malheureux état où nous gémiflions depuis fi long-tems. 

rie, Après la réfolution du confeil , il nous tarda que le jour für venu pour 

gux Moules. nous remettre en marche. Nous retournâmes fur nos pas avec tant de cou- 

rage , dans le defir de revoir l’'Ifle défirée , & d’y foulager la faim qui nous 

devenoit chaque jour plus infupportable , que nous y arrivâmes le troifiéme 

jour. Nous fentimes des tranfports de joye à. la vüe d’un lieu fi agréable. 

Chacun s’efforça d’y entrer le premier. Mais la diligence des plus atdens fut 

inutile, parce que la marée en avoit fermé le pafñlage. Cette Ifle , à parler 

proprement , n’étoit qu'un rocher aflez élevé , de figure ronde , & d'envi- 

ton cent pas de circuit dans la haute mer; mais qui s’aggrandiffoit lorfque 

la mer venoit à fe retirer, & qui fe trouvoit environné alors de quantité 

de petites roches , qu’on découvroit fur le fable. Nous. attendimes impatiem- 

ment le départ de la marée, qui nous rendit enfin la liberté du paffage. Cha- 

cun s'empreffa de prendre des moules. Après en avoir amaffé fuflifamment 

pour toute la journée , nous en mangions une partie, & nous expofons lau- 

Le bois leur tre au Soleil, où nous la faifions cuire au feu pour le foir. Toutes les cô- 

MANQUE res voifines étoient fi défertes & fi arides, qu'il ne s’y trouvoit qu'un petit 

nombre d'arbres fecs, pour allumer du feu. Nous ne pouvions vivre nan 

moins fans ce fecours ; car À peine étions-nous endormis , que le froid & 

Yhumidité nous réveilloient, Le bois nous manquant bientôt fur le rivage, 


Elle retourne 
far {es pas. 


DES VON MANC'E S. Liv: LL. 229 


quelques-uns en allerent chercher plus loin dans les terres. Mais les environs En 
n'éroient que des deferts couverts de fable, & pleins de rochers efcarpés, Cnam. 
fans atbres , & fans aucune verdure. On trouva beaucoup de fiente 68. 
d'Eléphans , qui fervit deux ou trois jours à l'entretien de notre feu. Enfin  nsprennentia 
ce dernier fecours nous ayant aufli manqué , la rigueur du froid nous fit ne 
abandonner un lieu qui nous avoit fourni pendant fix Jours des rafraichif- Hottentots, 
femens fi néceflaires à nos befoins. Nous primes le parti de chercher les Hot- | 
tentots, pour nous abandonner à la diferérion des plus barbares de tous les 

hommes. Mais à quoi ne nous ferions-nous pas expolés , pour fauver une 

vie qui nous avoit déja couté fi cher ? sous 

Nous partimes , en regrettant amerement les moules & l’eau douce que die 
nous laïlions dans l’Ifle. Ce qui avoit achevé de nous déterminer , c'étoit cer lle, * 
l'idée que les Portugais ne nous donnant point de leurs nouvelles , 1ls de- 
voient être morts en chemin , ou qu'ils nous croyoient morts nous-mè- 
mes, où que les gens qu'ils avoient envoyés au devant de nous ne vien- 
droient pas nous dérerrer dans cette Ifle écartée. Avant que de nous mettre 
en marche , chacun fr, fuivant fes forces, une provifion d’eau douce & de 
moules. On alla pañler la nuit au bord d'un étang d’eau falée , fort près d’u- 
ne montagne où nous avions déja campé. Il fut heureux pour nous d’avoir 
apporté de l’eau & des vivres, car nous ne découvrimes rien qui füt pro- 
pre à fervir d’alimenr. Dès la pointe du jour , chacun fe nuit à chercher un 
peu d'herbe ou quelques feuilles d'arbres. Nous voulions conferver le refte 
de nos moules, pour des occafons plus preflantes. Quelques-uns defcendirent 
dans le Lac , pour y trouver quelques poiflons : mais ce n’étoit qu'un amas 
d'eau falée & bourbeufe. 

Tandis que nous.étions aïinfi difperfés , ceux qui n’étoient pas éloignés du Rencontre dx 
Lac appercurent trois Hottentots ; qui vencient droit vers eux. Un figne trois Hottensoise 
dont on étoit convenu nous raflembla aufli-tôt , & nous attendimes ces trois 
hommes , qui marchoient à grands pas pour nous joindre. Dès qu'ils fe fu- 
rent approchés , nous reconnümes , aux pipes dont ils fe fervoient, qu'ils avoient 
quelque commerce avec les Européens. La difficulté de part & d'autre , fut 
d’abord à nous faire entendre. Ils nous faifoient des fignes de leurs mains, 
en.clevant fix doigts, & criant de toutes leurs forces, Ho//anda , Hollanda. 
Quelques-uns de nos Siamois les prirent pour des Emiflaires de ceux que 
nous avions déja rencontrés , & quinous cherchoient peut-être pour nous 
maffacrer. D’autres croyoient entendre , par leurs fignes , que le Cap de Bonne- €e qu'on croï 
Efpérance , n’étoit éloigné que de fix journées. Après un peu de délibéra- es. pas 
tion, nous nous dérerminâmes à fuivre ces guides , dans quelque lieu qu'ils. 
vouluffent nous mener ; par la feule raifon qu'il ne pouvoit nous arriver 
rien de pire que ce que nous avions déja fouflert, & que la mort mème étoit 
le remede de tant de malheurs qui nous rendoient la vie infupportable. Ce- 
pendant, nous celfâmes bientôt de prendre ces Hotrentots pour des Efpions, 
en reconnoiflant qu'ils n’étoient pas fi fimples que les premiers , & qu'ils 
avoient quelque liaifon avec les Européens. Ils avoient apporté un quartier 
de mouton , que la faim nous obligea de leur demander. Ils nous firent Secours que tas 
connoïtre que nous l’obtiendrions pour de l'argent ; & jugeant par nos fi- eee 
‘gnes que nous n'en avions pas, ils nous témoignerenr qu'ils accepteroient 

F fi 


230 EI ST O IR E FPOPÉNNMENROAUTE 


nos boutons , qui éroient d'or & d'argent. Je leur en donnai fix d’or : ils 


er 


Occum 


CHAMNAM. 2 ; 
LOC Je partageai enfuite avec mes Compagnons. 


Ces guides inconnus nous prefloient fort de les fuivre. Ils marchoient 
quelque-tems devant nous ; & notre lenteur paroiffant leur caufer de limpa- 
tence , ils revenoient à nous pour nous exciter. Nous avions quitté l’'Etang 
vers midi. Ils nous menerent camper au pied d’une hauteur. Le chemin avoir 

Sept Siamois été fort rude. De quinze que nous étions encore, fept fe trouverent fi acca- 
ne blés de mifere & de fatigue, que le lendemain , lorfqu'il fallut partir, il 
gnons. leur fut impollible de faire ufage de leurs jambes. Nous tinmes confeil fur 

ce trifte incident. On réfolut de laifler dans ce lieu les plus foibles , avecune 
partie des moules féches qui nous reftoient ; en les-affurant que notre pre- 
nuer foin , fi nous avions le bonheur de trouver une habitation Hollandoife, 
feroit de leur envoyer des voitures commodes. Quelque dure que leur parüt 
cette féparation , la néceflire les força d’y confentir. A la vérité, nous étions 
tous dans un miférable état ; 1l n’y avoit pas un de nous qui n’eüt le corps, 
fur-tout les cuifles & les pieds , extraordinairement enflés : mais les malheu- 
reux que nous abandonnions étoient fi défigurés qu’ils faifoient peur. Nous 
emportâmes un regret fort amer, de quitter ces chers Compagnons, dans 
J'incertitude de les revoir jamais : mais ils ne pouvoient recevoir de nous 
__ aucun foulagement , quand nous aurions pris le parti de mourir avec eux. 
ou a Après nous étre dit un trifte adieu , nous recommencimes à marcher, pour 
achLOLS. fuivre nos guides , qui nous avoient éveillés de fort grand matin. Comme 
jétois toujours un des plus diligens , je fus témoin d’un fpectacle fort de- 
fagréable , auquel je ne mr'atrète ici que pour faire connoitre la faleté de 
cette barbare Nation. Après avoir fait du feu, pour fe chauffer à la fin d’une 
nuit très-froide , ils prirent des charbons éteints, &c les ayant mis dans un 
trou , qu'ils creuferent exprès , ils urinerent deffus , ils broyerent tout enfem- 
ble, & s’en frotterent long-rems le vifage & tout le corps. Après cette céré- 
monte, ils vinrent fe préfenter devant nous , fort chagrins de nous voir moins 
prompts qu'eux. Enfin, la patience parut leur manquer. Ils tinrent confeil 
entreux, pendant quelques momens. Deux fe détacherent , & prirent le de- 
vant avec beaucoup de diligence. Le croifiéme demeura près de nous , fans 
s'écarter jamais , & s’arrètoir même, à chaque occafon , aufli long-tems que 
nous paroïfions le defirer. 
Refedelamas Nous employämes fix jours entiers à le fuivre, avec une fatigue & dés 
cherie dial Lines, qui nous femblerent beaucoup plus infupportables que les précéden- 


Bés. Rte I 
ces. Il falloir inceflamment monter & defcendre, par des lieux dont la feule 
vüe nous effrayoit. Notre guide , accoutumé à grumper fur Îles hauteurs Îles 


plus efcarpées , avoit peine lui-même à fe fourenir dans plufeurs paffages. 

Quelques Siamois , lui voyant prendre le chemin d’une montagne fi rude 

w'ils la croioient inacceflible , formerent la réfolution de l'aflommer ; dans 

. … l'idée qu'il ne nous y menoit que pour nous faire périr. Le fecond Ambaffa- 
uma our eur fit honte de ce cruel delléin. 11 leur repréfenta que ce pauvre 


£&es Arnbaffa: £ 5 © 5° 
deurs Siamois. Hottentot nous fervoit fans y être obligé, & que dans notre fituation l'in- 


gratitude feroit le plus horrible de tous les crimes. Comme les cifhcuités , qui 


éronnent à la premiere vüe, s’applanifient lorfqu'on les envifage de près, 


m'abandonnerent aufli-tôt le quartier de mouton, que je fis griller, & que pl 
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DiElS  VIO MERE "S.  Lirnv. IT. 23E 
ces mêmes lieux, qui nous fembloient fi dangereux dans l'éloignement, pre- 
noient une autre facz à melure que nous avancions, & les pentes deve- 


OST EURE ae ik 6 Lo : 
… noient plus faciles. Enfin , malgré tous nos maux, la laflitude, la faim & la 


foif, il n’y avoir pas d’obftacles que notre courage ne nous fit furmonter. 


5 - 
; 
Pendant ce tems-là, nous ne vivions que de nos moules fechées au foleil, 


& nous les ménagions foigneufement. On fe croyoit heureux de rencontrer 
certains petits arbres verds, dont les feuilles avoient une: aigreur appétiffan- 
te & fervoient d’afflaifonnement à nos moules. Les grenouilles verres nous 
paroifloient auffi d'un fort bon goût. Nous en trouvions fouvent , fur-tout 
dans les lieux couverts de verdure. Les fauterelles nous plaifoient mois. 
Mais l’infede qui nous parut le plus agréable étoit une efpece de greffe 
mouche, ou de hanneron fort noir, qui ne fe trouve & qui ne vit que dans 
lordure. Nous en trouvâmes beaucoup fur la fente des Eiéphans. L’unique 
préparation qu'on apportoit , POUEI les manger, c'étoit de les faire griller a 
feu. Je ne ferai pas difficulté d’avouer que je lenr tronvois un goût merveil- 
leux. Ces connoiffances peuvent être utiles à ceux qui auront le malheur de 
fe trouver réduits aux mèmes extrémités (61). 

Enfin , le trente-uniéme jour de notre marche , & le fixiéme après l’heu- 
reufe rencontre des Hottentots, en defcendant une collire, vers fix heures 
du matin , nous apperçumes quatre perfonnes fur le fommer d'une très- 
haute montagne qui étoit devant nous & que nous devions traverfer. On les 
prit d'abord pour des Hotentots, parce que l'éloignement ne permertoir 
pas de les diftinguer , & qu'il ne pouvoit pas nous venir à lefprit que ces 
deferts euflent d'autres créatures humaines à nous offrir. Comme ils venoient 
à nous & que nous marchions vers eux , nous fümes bientôt agréablement 
détrompés. Il nous fut aifé de reconnoître deux Hollandois , avec les deux 
Horttentots qui nous avoient quittés en chemin. Le tranfport de notre joie 
fut proportionné à toutes les peintures qu'on a Îües de notre nufere. Ce fen- 
timent augmenta lorfque nos Libérateurs fe furent approchés. Ils commen- 


cerent par nous demander fi nous étions Siamois , & où éroient les Am- 


baffadeurs du Roi notre Maïtre. On les leur montra. Ils leur firent beaucoup 


_ de civilités; après quoi, nous ayant invités à nous affeoir , ils frent appre- 


some mhere enr 


cher les deux Cafkres qui les accompagnoient , chargés de quelques rafrat- 
chiffemens qu'ils nous avoient apportés. À la vüe du pain frais , de la vian- 
de cuite &.du vin, nous ne pümes modérer les mouvemens de notre re- 
connoiffance. Les uns fe jetroient aux pieds des Hollandois & leur embraf- 


 foient les genoux. D'autres les nommoient leurs peres , leurs libérateurs. 


Pour moi, je fus fi pénétré de cette faveur ineftimable , que dans le fenti- 


ment qui m'agitoit, je voulus leur faire voir, fur le champ, le prix que 
fattachois à leurs genereux foins. Notre premier Ambafladeur , en nous or- 


donnant de le lailier derriere nous & d'aller lui chercher quelque voiture. 


s'éroit défait de plufieurs. pierreries que le Roi, notre Maïtre, lui avoit con. 


_ fées pour en faire divers préfens. Il m’avoit donné cinq gros diamans 


enchallés dans autant de bagues d’or. Je fs préfent d'une de ces bagues à 


chacun des deux Hollandoiïs , pour les remercier de la vie. dont je croiois:s 
leur avoir obligation. 


(61) Pages 321- & précédentes, 


© c'cu 
CHAMNAM: 


1686. 


Alimens quæ 
les defcrts d'A- 
frique cffrent aux 
mifrabless 


Rencontre de 
deux Holsnduis, 
qui renoicnt au- 
devanr @es Siae 
MOIS 


Tranfports na 
turels de recon® 
noiffauce, 


Gccuxm 
CHAMNAM. 
1666. 

Les  fecours 
eugmentent Ja 
#oiblefle des Sia- 
InOis. 


Ils font portés 
dans une Habi- 
tation  Hollan- 
goile, 


Ts fe rendent 
À la Correref(e du 
Eap. 


Civilic's qu'ils 
gecnive nt du 
Commandant. 


£es Holiandois 
fe font payer le 
Service qu'ils a 
goient rendu aux 
Giarmois. 


232 HIS T O I R'ÉPOEN ERA L:E 

Maïs ce qui paroïtra furprenant , c'eft qu'après avoir bù & mangé, nous 
nous fentimes tous fi foibles , & dans une fi grande impoñlibilité d'aller plus 
loin , qu'aucun de nous ne put fe lever qu'avec des douleurs incroyables." 
En un mot ; quoique les Hollandois nous reprefentaffent qu'il ne nous ref. 
roit qu'une heure de chemin jufqu'à leurs habitations , où nous nous repo- 
ferions à loifir , perfonne n’eut aflez de force & de courage pour entrepren- 
dre une marche fi courte. Nos généreux guides , reconnoiflant que nous n’é- 
tions plus capables de faire un pas, envoyerent les Hottentots nous chercher 
des voitures. En moins de deux heures , nous les vimes revenir avec deux cha- 
rettes & quelques chevaux. Le fecond de ces deux fecours nous fut inutile. 
Perfonne n'ayant pu s'en fervir , nous nous mimes tous fur les charettes, qui 
nous porterent à l'habitation Hollandoife. Elle n’éroit éloignée que d’une 
lieue. Nous y paffimes la nuit , couchés fur la paille , avec plus de douceur 
qu'on n'en a jamais reflenti dans la meilleure fortune. Mais le lendemain , 
À notre réveil , quelle fut notre joie de nous voir délivrés, & deformais à 
couvert des effroyables foufrances que nous avions efluyées l’efpace de trente 
& un jours. Ù ; 
. Notre premier foin fut de prier les Hollandoïs d'envoyer une charette , avec 
les rafraichifflemens néceffaires, aux fept Siamois que nous avions laiffés en 
chemin. Après avoir vù partir cefte voiture, nous nous rendimes , fur deux 
autres , dans une habitation: Hollandoife à quatre ou cinq lieues de la pre- 
miere. À peine y fames-nous arrivés , que nous vimes paroître plufieurs 
Soldats, envoyés par le Gouverneur pour nous fervir d’efcorte, & deux che 
vaux pour les deux Ambafladeurs. Mais ils étoient fi malades , qu'ils no 
ferent s’en fervir. Ainfi nous reprimes nos charettes ; & dans cet équipage, 
nous nous rendimes à la Fortereffe que les Hollandois ont à la rade du Cap 
de Bonne-Efperance. Le Commandant, averti de notre arrivée, envoya fon 
Sécretaire au-devant des Ambafladeurs , pour leur faire des complimens de 
fa put. On nous fit entrer dans le Fort , au travers d’une vingtaine de Sol- 
dats rangés en haie. Nous fümes conduits à la maifon du Commandant , 


i fe trouva au pied de l’efcalier, où il reçut avec de grandes marques de 


‘e : Se 
re & d'affection les Ambafladeurs 8 les Mandarins de leur fuite. 11 nous 


fit entrer dans une falle , où nous ayant priés de nous afleoir, il nous fit ap- 
porter des rafraîchiffemens , tandis qu'il faifoit tirer onze coups de canon , 
honorer le Roi de Siam dans la perfonne de fes Miniftres. Nous Île 
, avec toute la diligence poñhble, quelque fecours au 
premier Ambaïladeur , que nous avions laiflé aflez près du rivage où notre 
vaifleau sétoit brifé. Il nous répondit que dans la faifon où l’on étoit encore, 
il étoir impofhble de nous fatisfaire; mais qu'aufli-tôt qu'elle feroit paffée 1 
ne manqueroit pas d’y employer tous fes foins. Il ajouta que nous étions heu 
seux d'avoir fuivi les côtes ; que fi nous euflions été un peu pénétré dans 
les bois , nous ferions infulliblement tombés entre les mains de certains | 
Cafres qui nous auroient maffacrés fans pitié. su 
Lorfqu'en approchant du Cap nous etmes apperçu plufieurs Navires à Ja 
rade , nous fentimes l'efperance de revoir encore une fois nos parens ; & 
res du Commandant nous confirmerent dans une 
Il 
fur 


pour 


conjurames d'envoyer 


notre chere patrie. Les offres 
idée  confolante , & nous firent prefqu'entierement oublier nos peines. 


DIESS LV ONVMANGTENSE IL 71 vr TI. 250 


fut fidele à fes promefles. Son Sécretaire reçut ordre de nous conduire au. 
logement qu'il nous avoit fait préparer, & l’on nous y fournit libéralement 
«ous les rafraîichifflemens qui nous étoient nécefaires. left vrai qu'il fit tenir 
un compte exact de notre dépenfe , & du loyer même de notre maïfon , qu'il 
envoya jufqu'à Siam, aux Miniftres du Roi notre Maitre, & quilut fut payé 
avec autant d'exactitude. On lui rembourfa jufqu’à la paye de l'Officier &c 
des Soldats, qui éroient venus au-devant de nous, & qui firent la garde à 
notre porte pendant tout le féjour que nous fimes au Cap. 

Les Portugais y étoient arrivés huit jours avant nous, après avoir encore 
plus fouffert. Un Pere Portugais de l'Ordre de S. Auguftin , qui accompa- 
gnoit par l'ordre du Roi, les Ambaffadeurs deftinés à la Cour de Portugal, 
nous fit une peinture de leurs peines , qui nous tira les larmes des yeux. 
Un Tygre, nous diril, auroit eu le cœur attendri des cris & des gémifle- 
mens de ceux qui tomboient au milieu de leur marche , également accablés 
de douleur & de faim. Ils invoquoient l’afiftance de leurs amis & de leurs 
proches. Tour le monde paroiffoit infenfible à leurs plaintes. La feule mar- 
que d'humanité qu'on donnoit, en les voyant tomber, étoit de recomman- 
der leur ame à Dieu. On détournoit les yeux, on fe bouchoit les oreilles , 
pour n'être pas cffrayé par les cris lamentables qu'on entendoit fans celle, & 
par la vüe des mourans qui tomboient prefqu’à chaque heure du jour. Ils 
avoient perdu, dans ce voyage, depuis qu'ils nous eurent quitté, cinquante 
où foixantes perfonnes de toute forte d’âges & de conditions, fans y com- 
prendre ceux qui étoient morts auparavant, parmi lefquels étoit un Jéfuite , 
déja vieux & fort caflé. 

Mais le plus trifte accident qu’on puifle s’imaginer , & dont on n’a peut- 
ètre jamais vù d'exemple , fut celui qui arriva au Capitaine du Vaifieau. 
C'éroit un homme de qualité , riche , & d’un caraétere vertueux. 11 avoit 
rendu des fervices confidérables au Roi fon Maître, qui eftimoit fa valeur 
& f1 fidélité. Je ne puis me rappeller fon nom; mais on vantoit {a naif- 
fance, comme une des plus illuftres du Portugal. Il avoit mené aux Indes 
fon fils unique , âgé d'environ dix ou douze ans ; foit qu'il eùt voulu lac- 
coutumer de bonne heure aux fatigues de la mer ,ou qu'il n'eüt ofé con- 
fier à perfonne l'éducation déun enfant fi cher. En effet, ce jeune Gentil- 
homme avoit toutes les qualités qui concilient leftime & l'amitié. Il étoit 
bien fait de fa perfonne ; bien élevé, favant pour fon âge; d’un refpect 
pour fon pere , d’une docilité & d’une tendrefle , qu'on auroit pù propofer 
pour modele. Le Capitaine, en fe fauvant à terre , ne s’étoit fé qu'à fes 
propres mains du foin de ly conduire en fureté. Pendant le chenun , il le 
faifoit porter par des Efclaves. Mais , enfin , tous ces Négres étant ou morts , 
ou fi languiffans , qu'ils ne pouvoient fe trainer eux-mêmes , ce pauvie en- 
fant devint fi foible, qu'un jour après midi, la fatigue l'ayant obligé comme 
les autres de fe repofer fur uné colline, il lui fut impoflible de fe relever. 
Il demeura couché, les jambes roides, & fans les pouvoir plier. Ce fpec- 
tacle fut un coup de poignard pour fon pere. Il le fit aider , 1l aida lui- 
mème à marcher. Mais fes junbes n'étant plus capables de mouvement , on 
ne faifoit que le traîner ; & ceux que le Pere avoit priés de lui rendre ce 
fervice , fenrant eux-mêmes leur visueur épuifée , déclarerent qu'ils ne pou- 

Tome IX. Gg 


De nr ER 
OccuM 
CHAMANM: 


1686, 


Avar'ares des 
Portugais dans :a 
mème route, 


Avanture dé= 
plorable d’un Ca- 
pitaine l’ortugais 


& de fon fils. 


Occunm 
CHAMNAM. 


1686. 


Séjour des Sia- 
ois au Cap. 


Comment leur 
fanté fe rétablit, 


Leur départ 
pour Eatavide 


Ïs retournent 
à Siam. 


Raïlons qui fi- 
rent choifir Oc= 
cum-Chamnam, 
pour PAmbaffa- 
de de France & 
de Rome, 


234 HISTOIRE GENEIRAMTE 

voient le foutenir plus long-tems, fans périr avec lui. Le malheureux Capi- 
taine voulut eflayer de porter fon fils. Il le fit mettre fur fes épaules; mais 
n'ayant pas la force de faire un pas, il tomba rudement avec fon fardeau. 
Cet enfant paroifloit plus affligé de la douleur de fon pere que de fes pro- 
pres maux. Il le conjura fouvent de le laifler mourir, en lui repréfentant 
que les larmes qu'il lui voyoit verfer , augmentoient fa douleur , fans pouvoir 
fervir à prolonger fa vie. On n’efperoit pas , en effet, qu'il püt vivre jufqu'au 
foir. A la fin, voyant que fes difcours ne faifoient qu'attendrir fon pere , 
jufqu'à lui faire prendre la réfolution de mourir avec lui, il conjura les au- 
tres Portugais avec des expreflions dont le fouvenir les attendrifloit encore, 
de l'éloigner de fa préfence, & de prendre foin de fa vie. Deux Religieux 
repréfenterent au Capitaine que la Religion l'obligeoit de travailler à la 
confervation de fa vie. Enfuite tous les Portugais fe réunirent pour len- 
lever, & Île porterent hors de la vûe de fon fils , qu'on avoit mis un peu 
à l'écart, & qui expira dans le cours de la nuit. Cette féparation lui fur ft 
douloureufe , qu'ayant porté jufqu’au Cap l’image de fon malheur & le fen- 
ument de fa triftefle, 1l y mourut deux jours après fon arrivée (62). 

Nous paflimes près de quatre mois au Cap de Bonne-Efpérance, pour at- 
rendre quelque Vaifleau Hollandois qui fit voile à Batavia. Mais nous fü- 
mes plus de deux mois à reprendre nos forces. Un habile Chirurgien, qui 
fe chargea de rétablir notre fanté ; nous impofa d'abord un régime , dont 
l’obfervation nous couta beaucoup. Malgré la peine que nous reflentions de 
ne pouvoir fatisfaire notre appetit , il nous fit craindre de charger notre 
eftomac de viandes qui leuflent fuffoqué. Ainfi nous éprouvames encore la 
faim, au milieu de l'abondance. 

Avant notre départ du Cap, nous apprimes que le fecond Pilote de no- 
tre Vaifleau s’étoit fauvé dans un Navire Anglois. Le premier Pilote vou- 
loit faivre fon exemple; mais il fut gardé fi étroitement par le Maitre du Na- 
vire, & par tout le refte de l'équipage , qui vouloient le mener en Portugal, 


D 
& le faire punir de fa négligence , qu'il ne put échapper à leurs obferva- 
tions. La plüpart des Portugais s'embarquerent fur des Vaiffleaux Hollandois , 
qui devoient les porter à Amfterdam, d'où ils comptoient de retourner dans 
leur Patrie. Les autres monterent avec nous fufun Navire de la Compagnie 
Hollandoife , qui étoit arrivé au Cap dans l’arriere-faifon , & qui nous porta 
heureufement à Batavia. Pour nous, après avoir pallé fix mois dans cette 
ville , nous fimes voile pour Siam au mois de Juin, & nous y arrivames. 
dans le cours du mois de Septembre. Le Roi , notre Maître , nous y reçut 
avec des marques extraordinaires de tendreffe & de bonté. 

Il n'y avoit pas plus de fix mois que j'étois à Siam , lorfque les Envoyés 
du Roi de France arriverent à la Barre avec leur Efcadre. Oia-Vichaigen (*) 
premier Miniftre du Roi, mon Maître, m'ordonna de me rendre de fa part 
fur leur bord, pour les remercier de l’honneur qu'ils lui avoient fait par 
leur Lettre & par le Gentilhomme qu'ils lui avoient député. Pendant mon 


(62) Pages 33 & précédentes. fortune dans le premier Voyage du Pere 
(*) C'éroit le nom Siamois du Sei- Tachard. 
gneur Conitance. Voyez l'Hiftoire de fa 


DES M OM ANGES TEL Ty. : EL 235 


voyage, j'avois appris aflez de Portugais pour le parler & pour me faire en- = 
tendre, Ce fut cette raifon qui fit tomber fur moi le choix du Miniftre , Cuiunan. 
& qui porta enfuite le Pere Tachard à me demander au Roi, pour l’'Am-  ,686, 
baflade de France & de Rome, Quoique je fufle à peine remis des maux 

que j'avois fouflerts , le récit des Mandarins qui venoient de France me fit 

naître une pañlion extrème de voir un Pays dont ils publioient tant de 

merveilles , & fur-tout d'admirer de près un Monarque, dont la re- 

nommée avoit porté la gloire & les vertus jufqu'aux Régions les plus éloi- 

gnées. ; 


Gi 


Remarque pré- 
Jiminaire, 


Idée géogra= 
phique du Royaue 
me de Siam. 

Sa fituation, 


Ville de Chiaa 
mai. Conje@u- 
res de la Loube- 
Fee 


236 HI ST OI RE" G'E N ER AMIE) 
PT 


DE SC RCE MP SO NUN 


pÜ' ROYAUME DE SrAM: 


»> E Roi de Siam nous a témoigné , dit le Pere Tachard , qu'il fouhai- 
» roit une Carte exacte de fes Etats & des Royaumes d’alentour. Il nous 
» a fait dire par le Seigneur Conftance qu'il nous donneroit des Lettres de 


» recommandation pour les Princes fes voifins. Mais, après mon départ nos. 
» Peres n’ont pas eu le tems d’exécuter fes ordres , parce qu'ils étoient pref- 
» {és de partir pour la Chine. Enfuite , la révolution de Siam ayant rendu 
cette entreprife encore plus difhcile, on eft réduit aux anciennes lumie- 
res , qui fe trouvent difperfées dans.les Voyageurs. 

Le Royaume de Siam eft bordé au Nord par celui de Laos , à l’'EfE par 
ceux de Camboye & de Keo , au Sud par un grand Golfe de fon nom, & 
à l’Oueft par la prefqu’Ifle de Malaca. Ses Frontieres s’'érendent, vers le Nord, 
jufques fous le vingt-deuxiéme degré ; & comme la Rade qui termine fon 
Golfe eft à peu près à treize degrés & demi , 1l s'enfuit que toute cette éten- 
due , qui eft peu connue des Européens ,.eft d'environ cent foixante-dix lieues. 
en ligne droite. Du Levant au Nord ,le Royaume eft bordé par de hautes 
montagnes , qui le féparent du Royaume de Laos. Au Nord & au couchant. 
d’autres montagnes le féparent des Royaumes de Peou & d’Ava. Cette dou- 
ble chaine laifle entr'elle une efpece de grande vallée , large en quelques 
endroits , de quatre-vingt à cent lieues, qui étant arrofée depuis Chiamai 
jufqu'à la mer, c’efta-dire, du Nord au midi , par une belle riviere que les 
Siamois nomment Meram , forme le corps ou la principale partie du Royau- 
me (63). 

Les Siamois aflurent que la ville qu'ils nomment Chiamai , eft de quinze: 
journées plus au Nord que les anciennes frontieres. La Loubere évalue ces 
quinze journées à foixante ou foixante-dix lieues , parce qu'elles fe comptent 
par la riviere , c’eft-à-dire, en la remontant. Il y avoit alors environ trente 
ans que leur Roi s'étant rendu maître de cette ville , l’avoit enfuite aban- 


u 


(63) Cette idée générale eft tirée de la 
Loubere. Jooft Shaten , Direlteur de la Com- 
pagnie Hollandoïfe en ces quaitiers-là , qui 
écrivoit en 1636 , parle autrement des fron- 
tieres du Royaume de Siam. Il s'étend, dit- 
1! , jufques fous le dix-huitiéme degré de la- 
titude Septentrionale , & rouche de ce côté 
aux Royaumes de Pegu & d'Ava. Du côté de 
l'Oueft , il eft borné par le Golfe de Bengale. 
La Côte s'étend depuis Martavan jufques fous 
le feptiéme dégré , où il confine du côté du 
Sud avec les Royaumes de Paran & de Queda. 


Depuis Patan , la Côte court vers le Nord juf- 
qu'à treize degrés trente minutes, où elle fe: 
courbe en arc & fair le fond du Golfe de 
Siam. La Côte defcend après vers le Sud, 
jufques fous le douziéme degré ; & de ce. 
côté-là , le Royaume de Siam joint à l'Eft 
les deferts de Camboie, & au Sud'les Royau- 
mes de Jongoma, de Tangu & de Lands- 
Iangh; de forte qu'il a la forme d'une demie- 
lune de quatre cens cinquante lieues de cir- 
cuit. 


D'E,S + V:O: Y: À GES L r-v: (l'E 137 


donnée , après en avoir enlevé tous les Habitans. Depuis ) elle a crc repeu- 
plée par le Roi d’Ava, dont le Pegu dépend aujourd'hui. Mais les Siamois 5 
qui étolent de cette expédition ne connoïfloient pas ce Lac célébre , d’où nos 
Geographes font fortir la riviere de Menam, & dont ils prétendent qu elle ure 
fon nom (64) : ce qui fait juger à la Loubere qu'elle en eft plus éloignée qu'ils 
ne l'ont crû, ou que ce Lac n'exiftepoint (65). Il fe peut aufli, dit-il, que 
cerre ville , voifine de plufieurs Royaumes, & plus fujette qu'une autre aux 
ravages de la guerre, n'ait pas toujours été rebâtie au mème lieu ; & cette 
fuppoñition lui paroit d'autant plus vraifemblable > que des villes qui ne font 
que de bois, comme toutes celles de ces contrées , ne laïffent , dans leur de- 
ftruction , ni mafures ni fondemens. Il ajoute qu'on peut douter que le 
Menam vienne d’un Lac ; parce qu'en entrant dans le Royaume de Siam, 
il eft fi peut , que pendant l’efpace d'environ cinquante lieues, 1l ne porte 
que de fort petits bateaux (66). 

Cette riviere s'étant groflie de plufieurs autres & de quantité de ruiffeaux, 

w’elle recoit des montagnes qu'on vient de repréfenter , fe décharge dans 

le Golfe de Siam par trois embouchures , dont la plus navigable eft celle 
qui eft le plus au Levant. Joof Schuten la place fous le treiziéme degré 
trente minutes de latitude du Nord. 

Les Montagnes , qui font les fontieres communes d’Ava, de Pegu & de 
Siam, s’abbaillant par degrés, à mefure qu'elles s'étendent vers Je Sud. for- 
ment la prefqu Ifle de l’inde, au-delà du Gange , qui fe terminant à la Ville 
de Sincapur , fépare les Golfes de Siam & de Bengale, & qui avec l’Ifle de 
Sumatra , forme le célébre détroit de Malaca ou de Sincapur. Plufeurs rivie- 
res , tombant de ces montagnes dans les Golfes de Siam & de Bengale, 
rendent ces Côtes habitables. Les autres montagnes qui s'élevent entre le 
Royaume de Siam & celui de Laos, & qui s'étendent aufli vers le Sud, 
vont , en s’abbaiffant peu à peu , fe terminer au Cap de Camboie, le plus 
oriental de tous ceux du continent d’Alfie qui regardentle Sud. C’eft à ja hau- 
teur de ce Cap que commence le Golfe de Siam, & le Royaume s’érend 
aflez loin vers le midi, de l’un & de l’autre côté du Golfe ; c’eft-à-dire , le: 
long de la Côte du Levant jufqu'après la riviere de Chanteboun , où com- 
mence le Royaume de Camboie; & vis-à-vis, c’eft-à-dire , dans la prefqu'Ifle: 
au-delà du Gange , qui eft au couchant du Golfe de Siam, il s'étend juf- 
quà Queda & jufqu'à Patane, Terres des Peuples Malays , dont Malaca 
étoit autrefois la Capitale. 

Ainfi l'on compte environ deux cens lieues de Côte fur le Golfe de Siam, 
& cent quatre - vinot fur le Golfe de Bengale : fituation avantageufe , qui 


(64) 1 fignifie Mare-d'ean ou grende-ean. 

(65) La navigation a fait aflez connoître 
les Côtes maritimes de Siam; mais quantité 
d’Aureurs , qui les ont décrits , n’ont prefque 
rien û de l'intérieur des terres , parce que les 
Siamois n’ont pas de Carte de leur Pays, ou 
qu'ils la tiennent cachée. Celle que la Lou- 
bere a donnée cft, dit-il, l'ouvrage d'un 
Européen , qui avoit remonté le Menam juf- 


qu'aux frontieres du Royaume, mais qui 
n'avoic pas aflez d'habileté pour donner tou- 
res les pofitions avec une parfaite juftefle. 
D'ailleurs il n'avoit pas tout vü. Caflini Fa 
corrigée fur quelques autres mémoires. Ce- 
pendant elle eft encore défeétueufe , quoique 
plus exaéte que celles qui l'ont précédée. 
{66) Defcriprion de la Loubere ,, Tome E. 
pages 6 & 7. le 
Gouy 


Drescrirrion 
DU ROYAUME 
DESI1AM. 


CA e 

. D'où vient 1x 
riviere de Mie 
nam, 


Avantages de 
la fituarion ce 
Siame 


Ee Royainne 
de Siam à beau 
coup de Poris,, 
& la Côte de Co- 
romandel n'en à 
aucun, 


21318 HT ST O0: RE CG EMNPENRMANLRE 


Hicrores ouvre aux Naturels du Pays la navigation fur toutes les mers de l’Orienr. 
Du Rovaume D'ailleurs la nature, qui a refufé toutes fortes de Ports & de Rades à la 
pe Sram. Côte de Coromandel , dont le Golfe de Bengale eft bordé au couchant , 
en a donné un grand nombre à celle de Siam, qui lui eft oppofée. Un 
grand nombre d’ffles la couvrent, & forment des aziles fürs pour les Vaif- 
feaux, qui y trouvent de l’eau douce & du bois en abondance. Le Roi de 
Siam les compte dans fes Erats ; quoique fes Peuples ne les ayent jamais 
habitées , & qu'il n'ait pas aflez de forces maritimes pour en défendre l’ac- 
cès aux Etrangers. La ville de Merguy eft à la pointe Nord-Oueft d’une Ifle, 
grande & bien peuplée, que forme à l’extrèmité de fon cours une fort belle 
riviere , à laquelle on à donné le nom de Tanafferim, de celui d’une autre 
ville , fituée fur fes bords à quinze lieues de la mer. Cette riviere vient 
du Nord. Après avoir traverfé les Royaumes d’Ava & de Pegu , & quelque 
partie des terres de Siam , elle fe décharge dans le Golfe de Bengale par 
trois embouchures, & forme lIfle de Merguy , dont le Port pañle pour le 
plus beau de toutes les Indes (67). 
QE Mensmtras On conçoit que Îa riviere de Menam traverfant le Royaume de Siam , en- 
een Recto tre les montagnes qui le bordent , c’eft fur ces Rives que les principales vil- 
font forc peuplés. [es font fituées , & que le Commerce où d’autres commodités raffemblent la 
plus grande partie des Habitans. Auf le refte du Pays eft-1l mal peuplé. Les 
Siamois ont mème fort peu d'habitations fur les Côtes maritimes , ou qui 
L'intérieur du n’en foient éloignées au moins d’une petite journée. Tous les Voyageurs 


Royaume £ft peu : - LR NE + 
conng,  l Conviennent que par cette raïfon, ce qui s’écarte des rives du Menam eff peu 


connu des Etrangers. Jooft-Schuten nous apprend le nom d’un grand nom- . 


bre de Villes, » qui font, ditil, les Capitales des Gouvernemens des Pro- 
» vinces où elles font fituées ; mais il ne paroït point inftruit de leur vé- 
» ritable fituation (68). Un Ingénieur François, nommé de la Mare, que 
le Chevalier de Chaumont laiffa au fervice du Roi, traça le Cours du Me- 
nam , depuis la Capitale du Royaume jufqu'à la mer. C’eft ce qu'on a de 
plus certain fur la difpofition intérieure du Pays, avec quelques éclairciffe- 
mens que la Loubere y a joints, & ce qu'on a lù de Louyo & de quelques 
autres lieux , dans les deux Voyages du Pere Tachard. 

Bancock (69), dont on a répété le nom tant de fois dans les relations 
précédentes, eff fitué à fept lieues de la mer, & fe nomme Fozen Siamois, 
fans qu’on fache d’où lui vient le nom de Bancock. A la vérité plufieurs 
noms Siamois commencent par le mot de Ban, qui fignifie Willage. Mais 
la Loubere obferve que ceux de la plupart des lieux voifins de la mer font 
défigurés par les Etrangers. De vaftes jardins , qui compofent le territoire 
de cette Ville pendant l’efpace de quatre lieues, en remontant vers la Ville 


(67) La Loubere, ibid. pages 19 & 20. Mormelon , Martenayo , ‘Ligor, Bordelong » 

(68) Ilya, dit-il, dans le plat Pays, tant  Tazaffary, Bankok, Pipr:, Rapry, Merguy, 
de Villes, de Bourgs & de Villages, qu'il fe- & d’autres. Toofi-Schuten , Relation Hollan- 
soit difficile d'en fçavoir le nombre. Lesprin-  doife de Siam. Voyez ci deffous le dénom- 
cipales Villes font Izdi4, (c'eft le nom qu'il brement des Jurifdiétions. 
äonne à la ville de Siam), Picelouk , Sour- (6y) Voyez le premier Voyage de Tachard. 
ckelouk , Capheng , Soucéthay, Kcphinpet , De la Mare fut chargé de fortifier Bankock, 
Confeyvan, Pitfyay , Püfidi, Lydure , Tenou,  Louvo & d’autres licux. 


et 4 re | 
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CARTE DU 


COURS DU MENAM 


Depuis Siam , 
Jusqu a la Mer 
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Tome IX N°? 8] 


DES VON ANGES IE ver I Le 139 
de Siam jufqu'à Talacoan, fourniflent à cette Capitale une grande quantité 
de fruits, c'ett-à-dire , l'efpece de nourriture que les Habitans préferent à 
toutes les autres. 

D'autres lieux diftingués que le Menam arrofe , font Æferac , premiere 
Ville du Royaume au Nord Nord-Oueft ; Tian-Tong , Campeng-per , ou 
Campeng , Laconceran , Tchainat , Siam, Talacoan & Talaqueou. Entre Siam 
& Tchainat , à une diftance de l’une & de l’autre que les détours de la 
riviere rendent prefqu'égale , la riviere laiffe un peu à l’'Eft la Ville de Louvo , 
où le Roi de Siam pañle une grande partie de l’année, pour fe livrer au'di- 
vertiflement de la chaffe. Mais cette Place feroit inhabitable , fans un canal 
qu'on a tiré de la riviere pour Farrofer. La Ville de Metac eft dans la dé- 
pendance d’un Seigneur héréditaire , qui fe nomme Pa-ya-Tac, c’eft-à-dire, 
Prince de Tac. Tian-tong eft une Ville ruinée par les anciennes guerres du 
Pegu. Celle de Gampeng eft célebre par d'excellentes mines d'acier. 

A Laconceran , le Menam reçoit une autre riviere confidérable, qui vient 
aufi du Nord , & qui s'appelle aufh Menam , nom général de toutes les 
grandes rivieres. Nos Geographes la font fortir du lac de Chimai; maison 
affura la Loubere qu’elle a fa fource dans des montagnes , qui font moins au 
Nord que cette Ville. Après avoir pañlé d'abord à Meuang-fong , à Pitchiai , 
à Pithnolouck (70), & à Pitchit, elle vient fe rendre dans l'autre riviere à 
Laconcevan. Pirfanolouc , que les Portugais nomment par corruption Porfa- 
louc , avoit anciennement des Seigneurs héréditaires , tels que ceux de Me- 
tac. La Juftice s’y rend encore dans le Palais des anciens Princes. C’eft une 
Ville d’affez grand commerce , fortifiée de quatorze baftions (71). 

Laconcevan eft à [1 moitié du chemin entre Pitfanoulouc & Siam; dif- 
tance de vingt-cinq journées , pour ceux qui remontent la riviere dans les 
barques ordinaires, mais qui nen demande que douze lorfqu’on y apporte 

lus de diligence. 

Ces Villes, comme toutes les autres habitations du Royaume de Siam , 
ne font qu'un amas de cabanes, fermé fouvent d’une enceinte de bois, & 
quelquefois d’un mur de brique , mais très-rarement de pierre. Cependant 
la magnificence ou lorgueil des Orientaux leur fait donner des noms écla- 
tans aux lieux les plus fimples. Tian-tong , par exemple , fignifie srai or : Cam- 
peng-pet, murs de diamant , parce que fes murailles font de pierre , & La- 
concevan, Montagne du Ciel. 

On trouve fur les frontieres du Peou, la Ville de Cambory, .& fur cel- 
les de Laos, une autre Ville nommée Corazema , ou Cariffima , l'une & l’au- 
tre aflez célebres. Dans les terres , entre les deux rivieres qui vont fe join 
dre à Laconcevan , & fur des canaux qui communiquent d’une riviere à 

"l'autre , s'offrent deux Villes confidérables , l’une qui fe nomme Socorai , 
prefqu’à la hauteur de Pischis , & Sanquelouck , plus au Nord. 

Comme un pays fi chaud ne peut être habité qu'auprès des Rivieres, les 
Siamois l'ont entrecoupé d'un grand nombre de canaux qu'ils appellent 


(70) À quatorze degrés quarante-deux mi-  {71) C'eft apparemment l'ouvrage des Fran- 
nutes, trente-deux fecondes de latitude, fui- çois, que le Chevalier de Chaumont y avoit 
vant les obfervations des Jéfuires. laiffés, 


DESeRIPTION 
DU ROYAUME 
DE SI1AM. 
Principales Vi 
les , fur le Me- 


name 


€amborz 
Corazema, 


& 


Situarion exe 


traordinaire 
la Capuale: 


ee: 
re 


240 HET ST 'OÏTR ECG'E INMEPRO ANNE 


mous. Coum. C'eft par le moyen de ces canaux que la Ville de Siam eft non-feu- 
pu Royaume lement devenue une Ifle, mais qu’elle fe trouve placée au milieu de plu- 
pe Sram fieurs files; ce qui rend fa fituation très-finguliere. L'Ifle qui la renferme 

San pORtIOnI Se aujourd'hui eft contenue elle-mème dans fes murs. Sa hauteur , fuivant les 
£ forme, obfervations des Jéfutes , eft de 14. dégrés 20 m. 4 f. ; & fa longitude, 
de 120 déorés 30 min. Elle approche , pour la forme, d’une gibeciere dont 
le haut feroit au Levant , & le bas au couchant. La Riviere la prend au 
Nord , par plufeurs canaux, qui entrent dans celui qui lenvironne. Elle l'a- 
bandonne au Midi , en fe partageant entre d’autres canaux. Le Palais du 
Roi eft au Nord, fur le canal qui embraffe la Ville. Il n'ya qu'une chauf- 
fée au Levant , par laquelle on peut fortir de la Ville , comme par une 
Ifthme, fans avoir d’eau à pañler. 

La Ville de Siam eft très-fpacieufe , fi l'on ne confidere que l'enceinte 
de fes murs. Mais à peine la fixiéme partie de cet efpace eft-elle habitée. 
C'eft celle du Sud-Eft. Le refte eft defert, ou ne contient que des Temples. 
À la vérité , les faux-bourgs qui font occupés par les Etrangers ,-augmen- 
4 cn tent confidérablement le nombre des Habitans. Ses rues font larges & droi- 
| ‘ tes , plantées d'arbres, dans quelques endroits , & pavées de briques. Les 

maifons y font bafles & de bois ; du moins celles des Naturels du pays ;, 
que cette forte d’édifñces laïfle expofés à toutes les incommodités d’une ex- 
ceflive chaleur. La plüpart des rues font arrofées de Canaux étroits, qui ont 
fait comparer Siam à Venife , & fur lefquels on voit quantité de petits ponts 
de claies , la plüpart très-mauvais ; quelques-uns de briques , mais fort élevés 
& fort rudes. 
_Vraisnoms de ‘ La Loubere obferve que le nom de Siam eft inconnu aux Siamois. C'eft 
AE Se un de ces mots dont les Portugais paroiflent les Inventeurs , & dont on a 
peine à découvrir lorigine. Ils l’employent comme le nom de la Nation, & 
non comme celui du Royaume (72). Les Siamois fe font donné le nom de 
Tai, qui fignifie Zibre dans leur langue ; à peu près comme nos ancètres fe 
nommoient Francs : & Meuang figninant Royaume en Siamois , 1ls appellent 
leur Pays Mezang-tai , ou Royaume des Libres. La Ville de Siam porte en- 
treux le nom de Sy-0-#hi ya, dont les Etrangers ont fait {ndia, Judia , 
Judea & Odioa. L'origine des Siamois n’eft pas plus certaine que celle de 
leur nom. Ils affectent eux-mêmes de cacher leur Hiftoire , qui eft d’ailleurs 
leine de fables , & dont les livres font en petit nombre , parce qu'ils n’ont 
Chronologie bas l'ufage dé limpreflion. L'année 1685 , qui eft celle du premier voyage 
Re des RAR de Tachard , pafloit parmi eux pour la 2229 de leur Ere, dont ils prennent 
fans, l'époque à la mort de Sommona-Codom , Auteur de leur Religion. Ils font 
régner leur premier Roï en 1300 de cette Ere; & dans l'efpace de 93 ans 


Sa grandeurs 


» 

(72) Ceux qui favent la langue du Pegu qu'on puide juger qu'il les donne pour Chi- 
affurent que Siam , en cette langue, fignifie  nois. Chap. 1. Art. V. Remarquez que la 
Lbre. Peut-êire eft-ce de-la que les Portugais  plüpart des noms que nous donnons aux 
ont tiré ce mot. Navarrer dit que le nom de Royaumes Indiens font auffi des noms Na- 
Siam, qu'il écrit Siaz , vient des deux mots  tionaux ; de forte qu'il faudroit dire le Roi 
fien lo, fans ajouter ce que ces deux mots des Pegus, celui des Laos, des Mogols , des 
fignifient , ni de quelle langue ils font, quoi-  Séxns, &c, | 1 

LS 


meots et 108 4 
A, Ze G 
B. Zeit 


Rk. ze Napetat 

SS Aue du Barcalon 
É TT Âue au feu 

777 vv Rue des Elephans 
XX Rue du Palus 

YY Rue Chanowse 


C; Pago, 


_ Zrhelle de 600 Toires 


) 2 NE 
& E 1 PUS NES 
=. SZ Z \\ AE 
Le fe e Ts NE 
| À 7 


FS 2 Ve : AN 


Tome IX.N.° 4. 


PLAN DE LA VILLE DE SIAM 


Capitale du Royaume de ce nom Leve par un Ingencæur Francow en 1087 
Le Le 


A.Ze Grand Palau Fr. Pagodes Chunorses M, Nouvelle Loge des François RR ue Vapetat 

B. leut Palais de Rot G. College Constantin N. Zotl des Ambassadeurs de SS Aue du Barcalon 

©, Pagode où L Rot de Surm H, Pzgode Royale France TT lue au feu 
régnant alors avoit et eleve 1. l'Eveche ‘ o. Æotel dePhaucon VV Rue des Elcphans 

D. Grande Pagode Kk Zagode de la ftue Rane P, Toutes les autres Pagodes xx lue de Palus 

E, GlPagode Royale nomee Napetat L, Loge des Francois QQ ue des Maures vx Rue Clunouse 


Æthelle de 600 Towes 


20 20 Ave 


DIETS VO /Y AUCG'E SAP IE TT 7.7 PL 


is comptent cinquante-deux Rois de différentes races (73). On ignore d’ail- 
leurs s'ils ne font qu'un feul Peuple , defcendu des premiers hommes qui 
ont habité le pays, ou fi dans la fuite quelque autre Nation ne s'y eft pas 
établie maloré les premiers habitans ; & la principale raifon de ce doute vient 
des deux langues dont ils ont l’ufage : l’une vulgaire , & l’autre connue feu- 
lement des favans (74). Ils affurent eux - mêmes que leurs loix font étrange- 
res & leur viennent du Pays de Laos : mais 1l y à d'autant moins de fond à 
faire fur cette tradition , que celle des Peuples de Laos porte que leurs Rois 
& la plüpart de leurs Loix viennent de Siam (*). 

» Si lon confidéré la fituation du Pays , dont les terres font fi bafles qu’el- 
» les paroifent échappées nuraculeufement à la mer , les inondations qui s'y 
» renouvellent tous les ans , le nombre prefqu'infini d’infectes qu'elles y 
» produifent , & la chaleur exceflive du climat, il ef difficile, fuivant la 
# Loubere , de fe perfuader que d’autres homines ayent pu fe réfoudre à l’ha- 
» biter , que ceux qui font venus du voilinage à mefure que les terres ont été 
» défrichées. Il y a donc beaucoup d'apparence que les Siamois qui habi- 
» tent le plat-pays defcendent de ceux qui occupent les montagnes du Nord, 
» & qu'on diftingue encore par le nom de Tai-yai ou de grands Siamois (75). 

Cependant on remarque aujourd’hui que le fang Siamois eft fort mèlé de 
fang étranger. Sans compter les Peouans & ceux de Laos, que le voifinage 
peut faire regarder comme une même Nation, il paroït que la liberté du 
Commerce & les Guerres de la Chine, du Japon , du Tonquin, de la Co- 
chinchine, & des autres parties de l’Afie méridionale , ont amené à Siam un 
grand nombre de Négocians ou de fugitifs , qui ont pris le paiti de s’y éta- 
blir. On compte, dans la Capitale , jufqu'à quarante Nations différentes , 
qui habitent différens quartiers de la Ville ou des Fauxbourgs. C’eft du moins 
à ce nombre que les Siamois les font monter. Mais peut-être faut-il le regar- 
der comme une de ces exagérations , qui font familieres aux Indiens. La 
Loubere rend témoignage que les députés des Etrangers, qu’on appelle à 
Siam /es quarante Nations , étant venus le faluer en qualité d'Envoyé de 
France , 1] ne compta que vingt-&-une Nations différentes (76). Il ajoute que 
le Pays n’en eft pas plus peuplé. Les Siamois tiennent tous les ans un compte 
exact des hommes, des femmes & des enfans : & dans un Royaume d’une 
fi grande étendue, ils n'avoient trouvé, la derniere fois , de leur propre aveu , 
que dix-neuf cens mille ames. A la vérité, il n’y faut pas comprendre un 
grand nombre de fugitifs, qui fe retirent dans les Forêts , pour fe mettre à 


couvert de l’oppreflion des grands (77). 


241 


DrscRiPrioN 
pu Rovaumx 
DESI4M. 


Mèlange d'Es 
trangers, 


On compte à 
Siam  quaranre 
Nations  iifés 
FENteSe 


(73) Gervaie a donné l'Hiftoire du Royau- 
mede Siam; & Van-Vlier une Relation hif- 
torique du même Pays, qui eft à la fin du 
Voyage de Perfe de Herbert. On y renvoye le 
Leéteur, 

(74) Voyez ci-deffous l’article des caracte- 
res d'écriture & de la langue Siamoife. Mais 
je raifonnement tiré de la pluralité des lan- 
gues pourroit fe faire de routes les contrées 
des Indes; car elles ont toutes, comme Siam, 


Tome IX, : 


deux , ou plufeurs langues, dont l'une n'eft 
employée que dans les livres, & par les Sça- 
vans. 

(*) Defcription de la Loubere, pages 25 
& précédentes. 

(75) Les autres fe nomment Tay-noë, où 
Petits Siamois. La Loube , pages 18 cp 28. 

(76) Ibidem , page 29. 

(77) Voyez le fecond Voyage du Pere Ta- 


chard, 
H k 


242 HI S'T:O TRE GE NÉE NRMANENE 


= Les Habitans naturels du Pays font plutôt petits que grands, mais ils ont 
Ra Se le corps bien fair. La figure de leur vifage , dans les hommes comme dans 
ps Sam. les femmes , tient moins de l’ovale que de la lofange. Il eft large & élevé par 


Figure des Sia- Je haut des joues , mais tout d’un coup leur front fe rétrecit & fe termine 
a prefqu'autant en pointe que le menton. Ils ont les yeux petits, d’une vi- 
vacité médiocre. Le blanc en eft ordinairement jaunatre. Leurs joues font 
creufes , parce qu'elles font trop élevées par le hauts leur bouche grande, 
leurs levres groiles & pâles , & leurs dents noircies par l’ufage du Betel. 
Leur teint eft groflier , d’un brun mêlé de rouge ; à quoi le häle contribue 
autant que la naiflance. Ils ont le nez court & arrondi par le bout , & les 
oreilles fort grandes. C’eft une partie eflenrielle de leur beauté que la gran- 
deur des oreilles; & ce vour eft commun à tous les orientaux , avec cette 
dfférence , que les uns tirent leurs oreilles par le bas pour les allonger , & 
ne les percent qu'autant qu'il eft néccflaire pour y mettre des pendans ; au 
leu que d’autres , après les avoir percées , aggrandifient le trou peu à peu, 
en y mettant des bâtons dont ils augmentent par degrés la groffeur , comme 
SN dans le Royaume de Laos , jufqu'à pouvoir y paller le poire. Celles des 
RS Stamots font naturellement grandes , fans que l’art y contribue. 1ls ont les 
ÿ cheveux noirs , grofliers & plats. L'un & lautre fexe les porte fi courts , 
qu'ils n2 defcendent autour de leur tête qu’à la hauteur des oreilles. Les 
jeunes gens à marier , fans diftinétion de fexe , ont l’ufage de les tondre à 
cizeau , fort près du haut de la tête, & d’en arracher au-deflous un petit cer- 
ce de l’épaifleur de deux écus, fous lequel ils. laiffent eroître le refte juf- 
qu'aux épaules. Les femmes ne mettent aucun fard. Mais la Loubere ayant 
obfervé qu'un Seigneur avoit les jambes bleues, d’un bleu mar, tel qu'il 
refte après l’action de la poudre à urer, on lui apprit que c’étoit une diftinc- 
tion particuliere aux Grands, qui ont plus où moins de bleu, fuivant leur 
dignité, & que le Roi de Siam étoit bleu depuis la plante des pieds jufqu'au 


creux de l’eftomac. Cependant d’autres l’affurerent que c'étoit moins par 


grandeur que par fuperftition. 
teur habile Les Siamois font prefque nuds. Ils vont nuds-piés & nue-tète. La bien- 
ment cominun, féance leur fair porter feulement , autour des reins & des cuifles , jufqu'au 
deflous du genou , une piece de toile peinte , d'environ deux aunes & de- 
mie de lonc. Quelquefois , au lieu d’une toile peinte , c’eft une ctoffe de 
foie , on fimple , ou bordée d’une broderie d’or ou d'argent. 
Habit des Les Mandarins portent, avec leur pagne , une chemife de mouffeline qui 
KErn leur fert de vefte ou de jufte-au-corps. Ils la dépouillent & fe lentortillent au 
milieu du corps, quand ils abordent un Mandarin fupérieur en dignité à 
pour lui témoigner qu'ils font difpofés à recevoir fes ordres. Ces chemifes 
n'ont pas de coller. Elles font ouvertes par devant, & luflent voir l'eftomac. 
Les manches tombent prefque jufqu'au poignet , larges d'environ deux pieds. 
de tour , fans être froncées par le bas ni par le haur. Le corps en eft fi étroit, 
que ne pouvant paller & defcendre par-deflus le pagne , 1l s’y arrête par plu- 
fieurs plis. Dans l'hiver, les Seigneurs mettent quelquefois fur leurs épaules 
une piece d’étofle ou de toile peinte , en maniere de manteau , ou en forme 
d’écharpe , dont ils paffent aflez galamment les bouts autour de leurs bras. 
Habit du Roi Le Roï de Siam porte une vefte de quelque beau brocard, dont les man- 


s 


ET 
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MANDARIN SIAMOIS | dE FEMME SIAMOISE AVEC ) 
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DIEIS VOYAGE SL LL 243 


ches font fort étroites & lui viennent jufqu’au poignet. Elle ef fous fa che- 
mife, qui eft ordinairement garnie de dentelle ou de point d'Europe. I n’eft 
permis à perfonne de porter cette forte de veite, fi le Roi ne fa donne 
lui-même. C’eft un préfent qu'il ne fait qu'a fes principaux Offciers. [I leur 
donne quelquefois aufli une vefte d’écarlate , qui ne doit fervir qu'à la guer- 
re ou à la chaffe , & qui defcend jufqu'aux genoux, avec huit ou dix bou- 
tons par-devant. Les manches en font larges , mais fans ornement ; & fi cour- 


tes qu'elles n'atteignent point aux be C'eft un ufage général, à Siam, 
que le Roi & trous ceux qui le fuivent à là guerre ou à ia chañfe , font vé- 
tus de rouge. Les chemifes mème qu’on donne aux foldats, font teintes de 
cette couleur. Aux jours de cérémonie , 1ls paroiïffent fous les armes avec cet 
orneiment. 

Le bonnet blanc, haut & pointu , eft une coeffure de cérémonie, que 
le Roi & fes Officiers portent également. Mais ie bonnet du Roi de Siam 
eft orné d’un cercle ou d’une couronne de pierrerles ; &c ceux de fes Officiers 
ont divers cercles d'or , d'argent ou de vermeil doré, qui font la diftinétion 
de leurs dignités. Ils ne les portent que devant le Roi , où dans leurs Tri- 
bunaux , où dans les occafions d'éclat. Leur ufage eft de les attacher avec 
un cordon, qui leur pale fous le menton ; & jamais ils ne les ôtent pour 
faluer. 

Les Mahométans leur ont porté l’ufage des Babouches ; efpece de fouliers 
pointus , fans talon & fans quartier. Ils les quittent à la porte des apparte- 
mens, pour n’y porter aucune faleté. Mais, devant le Roi & les ue 
du plus haut rang , le refpect eft une autre raifon qui les oblige d’avoir les 
Éicds nuds. Ils n’eftiment les chapeaux que pour les voyages. Le Roi s’en 
fait faire de toutes fortes de couleurs. ‘Ces délicateiles font peu connues du 
peuple » qui ne daïgne pas fe couvrir la tête contre l'ardeur du {oleil , ou 
qui n'employe qu'un peu de toile. Encore ne prend-il ce foin que fur les 
rivieres , où la réflexion eft plus incommode. 

Il y a quelque différence dans l'habillement des femmes. Elles attachent 
eur pagne autour du corps , comme les hommes ; mais elles le laiffent tom- 
ber d. fa largeur , pour former une juppe étroite qui leur defcend jufqu'à 
la moitié des jambes : au lieu que les hommes le relevent entre les cuifles , 
en y as l'un des deux bouts , qu'ils laïflent plus long que l’autre , & 
qu'ils font tenir par derriere à leur ceinture. L'autre bout pend par-devant; 
& n'ayant point de poche , ils y nouent fouvent leur bourfe de Betel , à peu 
près comme on noue quelque chofe dans le coin d’un mouchoir. Les plus pro- 
pres portent deux pagnes l’un fur l'autre , pour conferver un air de netteté & 
de fraicheur à celui qui eft par-deffus. Au pagne près, les femmes font tout- 
à-fait nues. Elles n’ont pas l’ufage des chemifes de moufleline. Dans les 
conditions relevées , elles portent l’écharpe , dont elles font quelquefois paf- 
fer les bouts autour de leurs bras. Mais le bel air eft de la mettre fimplement 
fur leur fein par le milieu, d’en abbattre un peu les plis, & d'en laiffer 
pendre les deux bouts derriere , par-deflus les épaules. Cette nudité ne les 
rend point immodeftes. Il y a peu de Pays, où les Habitans des deux fexes 
ayent plus de répugnance à montrer les parties de leur corps que lufage les 
sblige de cacher. Pendant que les Envoyés de France étoient à Fe 11 fallux 

Hh ij 


DESCRIPTION 
Du ROYAUME 
DE SiAM. 


Cocffurce 


Chauflures. 


Habillement 
des femmes. 


Leur mpdefie, 


DESCRIPTION 
DU ROYAUME 
DE SIAM. 
Eile éclare juf- 
gues dans les châ 
timens, 


Autres parus 
æs, 


Frosreté des 
Siainuis, 


Reurs bains. 


Meur Axchis 
ture & leurs 
Maïlons, 


244 HISTOIRE GENE R AUDE 


donner aux foldats François des pagnes pour le bain. On ne put faire ceffer 
autrement les plaintes du Peuple , qui ne s’accoutumoit point à les voir entrer 
nuds dans la Riviere (78). 

Les Enfans vont fans pagne, jufqu’à l’âge de quatre ou cinq ans. Mais quand 
ils l'ont une fois pris , on ne les découvre point pour les châtier. C’eit une: 
extrème infamie , en Orient, d’être frappé à nud fur les païties du corps qui 
font ordinairement cachées; & peut-être eft-ce de-là que vient l’ufage du 
bâton pour les charimens : le fouet , ni les verges , ne fe feroient pas aflez 
fentir par-deflus les habits. Les Siamois ne quittent pas mème leurs habits 
pour fe coucher. Ils ne font du moins que changer de pagie , comme ils en 
changent pour fe baigner dans leurs rivieres. Les femunes s’y baignent comme 
les honimes , & s’exercent comme eux à la nage. 

Les pagnes d'une certaine beauté, c’eft-à-dire:, de foie brodée, ou de toile 

peinte fort fine, ne font permis qu'à ceux qui les reçoivent du Roi. C'ef 
un ufage commun de porter des bagues aux trois derniers doigts de la main, 
fans aucune régie qui en borne le nombre. Les colliers ne font pas connus. 
à Siam : mais les femmes & les enfans de l’un & l’autre fexe y connoifient 
l'ufage des pendans d'oreilles. Ils font ordinairement en forme de poire, 
d’or où d'argent , ou de vermeil doré. Les. jeunes garçons & les jeunes filles. 
de bonne maifon portent des bracelets , mais feulement jufqu’à l’âge de fix ou 
fept ans. Ils ont aufli des anneaux d’or ou d'argent, aux bras & aux jambes. 
_ Les Siamois font d’une extrème propreté. Iis fe parfument en plufieurs en« 
dioits du corps. Ils mertent fur leurs levres une efpece de pomade parfu- 
mée , qui leur donne encore plus. de paleur qu'elles n’en ont naturellement, 
Ils. fe baignent trois ou quatre fois le jour , & plus fouvent. C'’eft une de 
leurs politefles , de ne pas faire de vifite un peu grave fans être lavés. Ils: 
fe font alors une marque blanche fur le haut de la poitrine, avec un peu 
de craye, pour faire connoïtre qu'ils fortent du bain. 

Ils. ont deux manieres de le prendre; l’une en fe mettant dans l’eau com- 
me nous; l’autre ,en fe faifant répandre de l’eau fur le corps à diverfes re- 
prifes. Cette feconde forte de bain dure quelquefois plus d’une heure. Ils 
n'ont pas befoin de faire chauffer l’eau pour leurs bains domeftiques, parce 
que naturellement elle demeure toujours aflez. chaude. Quoiqu'ls afe@enc 
de fe noircir les dents, le foin qu'ils en prennent eft extrème. Ils lavent leurs. 
cheveux avec des eaux & des huiles parfumées. Ils ont des peignes de la. 
Chine, qui ne font qu'un amas de pointes., ou de dents, liées étroitement 
avec du fil d’archal. Ils s'atrachent la barbe; & naturellement ils en ont 
peu; mais ils fe contentent de rendre leurs ongles nets, fans jamais les cou- 
per. La Loubere vit des danfeufes de profeflion , qui pour fe donner de la. 
grace , s'éroient ajufté, aux bouts des doigts, de longs ongles de cuivre jau- 
ne;on fçait qu'a la Chine, du moins avant la conquête des Tartates , on: 
ne fe coupoit ni les ongles ni les cheveux, ni la barbe. 

Siles Siamois font Gmples dans leurs habits, ils. ne le font pas moins dans: 
leuts logemens , dans leurs meubles & dans leur nourriture ; riches dans une: 


fes : 4 û 
pauvreté générale ; puifqu'ils favent fe contenter de peu. Leurs mafons font 


(78), La Loubere , ébidem.. page. 782. 


D'E*S VV O:V: A'G'E:S.: LT. ve (L'E, 24$ 
petites, mais accompagnées d'afflez grands efpaces. Des claies de Bambou fen- 
du, fouvent peu ferrées, en font les planchers , les murs & les combles. 
Les piliers , fur lefquels elles font élevées pour éviter l'inondation , font 
des bambous plus gros que la jambe. Leur hauteur, au-deffus de la terre, 
eft d'environ treize pieds, parce que l’eau-s’éleve quelquefois autant. Le nom- 
bre des piliers eft de quatre ow fix, fur lefquels ils mettent au travers d’au- 
tres bambous , au lieu de poutres. L'efcalier eft une véritable échelle , 
qui penden dehors, comme celle de nos moulins à vent. Les étables mèmes 
font en l'air, avec des rampes de claies , par où les animaux peuvent y mon- 
ter. Le foyer des maifons eft une corbeille pleine de terre , foutenue comme 
un trepied , fur trois bâtons. 

C'eft dans des édifices de cette nature que les Envoyés ‘de France furent 
logés chaque nuit, en remontant depuis la mer jufqu'à la Capitale. Il n° 
a point d'Hôcelleries dans le Royaume de Siam , ni dans aucun état de PA- 
fie. L'Hofpitalité n’y eft point connue ; ce qui paroïît venir du foin , avec 
lequel chacun s'efforce de cacher fes femmes. La Loubere parie d’un Fran- 
çois ; qui s’avifa de tenir auberge : mais 1l ne put infpirer le même goût 
aux Siamois ; & jamais ilne vit entrer chez lui que des Européens. Les mai- 
fons qu'on bâtit pour les Envoyés, fur le bord de la riviere, n’étoient pas 
fans agrémens & fans commodité. Des claies pofées fur des piliers & 
couvertes de nattes de jonc, faifoient non-feulement le plancher de chaque 
édifice , mais celui des cours. La falle & les chambres étoient tapiflées de 
toiles peintes , avec des plat-fonds de moufleline blanche , dont les 
extrémités tomboient en pente. Les nattes des appartemens étoient beau- 
coup plus fines que celles des cours ; & dans les chambres de lit , on: 
avoit encore étendu des tapis par-deffus les nattes. La propreté re- 
gnoit de toutes parts, Mais fans magnificence. À Bancock à Siam , a Lou- 
vo, où les Européens , les Chinois & les Mores ont bâti des maifons de bri- 
que , on logea les Envoyés dans des maifons Siamoifes qui n’avoient pas éré 
bâties pour eux. Ils virent néanmoins deux maifons de brique , que le Roi de 
Siam avoit commencé à faire bâtir pour les Ambafladeurs de France & de: 
Portugal : mais elles n’étoient pas achevées ; fans doute, parce qu'il y avoit: 
peu d'apparence qu’elles duffent être fouvent habitées. (79). 

Les grands Officiers de la Cour ont des maifons de menuiferie, qu'on 
prendroit pour de grandes armoires ; où ne logent que le maître, fa pr'inci- 
pale femme & leurs enfans. Chacune des autres femmes , avec fes enfans 
& chaque efclave avec fa famille, ont de. petits logemens féparés ; mais ren 
fermées dans la mème enceinte de bambou ;. qui compofent autant de ména- 
ges diflerens. Un étage leur fuffit | parce qu'ils ne font pas gènés. par l'ef-- 
pace. Les Européens, les Chinois de les Morés batiffent des maifons de bri- 
que, qu'on voit à côté de ces grands édifices ;. avec des appentis , En forme 
de hangarts ouverts, qui arrêtent le Soleil fans ôter l'air. D’autres ont des 
corps de loois. double ;, qui reçoivent le jour lun de l'autre, & qui fe com- 
muniquent l'air avec moins de chaleur, Les chambres font grandes & bien 


(75) Voyez le premier voyage de Tachard , où il explique le deffein du Roi & de fon: 
Miniftre, 


H hu, 


Re mms mes 


DESCRIPTION 


DU RoyAUME 
DESIAM. 


Auberge Frats: 
çoife à Siam 


Mäaïlons. de» 
Granés, 


Maïfons dé bri: 
que des Mores &x 
des Chinois. 


146 HIT ST O I'REGEINIENR ALLE | 


pros, parces. Celles du premier étage ont des vües fur la falle baffe , que fon ex- 
pu Royaume Nauflement devroit faire nommer fallon , & qui eft quelquefois entourée de 
peSiam. Dbatimens par lefquels elle reçoit fon unique jour. C'eft proprement à cette 
on éEaurIONS falle qu’on donne le nom de Divan, mot Arabe, qui ae Salle de Confeil 
Mari ou de Jugement. Mais il y a d’autres fortes de Divans, qui étant bâtis de 
Hrois cotés, manquent d’un quatrieme mur, du côté par lequel on fuppoie 
que le Soleil doit moins donner dans le cours de l’année (80). Devant certe 
ouverture , on éleve un appentis de la hauteur du toit, L'intérieur du Di- 
van eft fouvent orné , du haut en bas , de petites niches où l’on met des 
vafes de porcelaine. Sous l’appentis , on fait quelquefois jaillir une petite 
fontaine. 

Le Palais de Siem, celui de Louvo , & plufeurs Pagodes, font aufli de br1- 
que; mais ces Palais font bas, & n’ont qu’un étage, comme les maifons du 
peuple. Les Pagodes ne font pas non plus affez exhauflées, à proportion de 
leur grandeur. Elles ont moins de jour que nos Eglifes. Leur forme d’ail- 
leurs eft celle de nos Chapelles, mais fans voute ni plat-fonds : feulement, 
la charpente qui foutient les tuiles eft verniflée de rouge , avec quelques f- 
lets d'or. Au refte, les Siamois ne connoiffent pas d’autre ornement exté- 
rieur, pour les Palais & les Temples , que dans les Combles , qu'ils couvrent 
Efcaliers & ou de cette efpece d’étain bas, qu'ils nomment Caliz, ou de tuiles vernif- 
FRE fées de jaune à la maniere de la Chine. Le Palais de Siam ne laiffe pas de 

fe nommer le Palais d’or, parce qu'il a quelque dorure dans l’intérieur. Leurs 
efcaliers méritent peu d'attention. Celui par lequel on monte au falon de lau- 
dience à Siam, n'a pas deux pieds de large, Il eft de brique , tenant à un 
mur, du côté droit, & fans aucun appui du côté gauche. Mais les Seigneurs 
Siamois n’ont befoin de rien pour l’appuyer , puifqu'ils le montent en {e traï- 
nant fur les mains & fur les genoux; & fi doucement , que fuivanr l'expref- 
fion de la Loubere , on diroit qu'ils veulent furprendre le Roi leur Maitre. 
La porte du falon eft quarrée, mais baffle, étroite & digne de l’efcalier 3 
parce qu'on fuppofe apparemment que perfonne n’y doit entrer que profterné. 
L'entrée du falon de Louvo eff moins baffe : mais outre que ce Palais eft 
plus moderne , 1l pafle pour une maïfon de campagne , où le Monarque af- 
fete moins de grandeur & de majefté que dans la Capitale. 

En guoï conf. Ce qui fait la véritable dignité des grandes maifons Siamoifes , c’eft qu'il 
A ae n’y a point de plein pied, quoiqu’elles n’ayent qu'un étage, Dansle Palais, 
Fr par exemple , le logement du Roi & des Dames eft plus élevé que tout le 

refte ; & es une piece en eft proche, plus elle s’éleve à l'égard de celle qui 


la préce j 


Palais du Roi 
& les Temples. 


e. Il y a toujours quelques marches à monter de l’une à l'autre 5 
car les autres fe fuivent fur une même ligne. La mème inégalité fe trouve 
dans les toits, dont l’un eft plus bas que l’autre, à mefure qu'il couvre une 
piece plus balle. Cette fucceflion de toits inégaux fait la diftinétion des de- 
grés de grandeur. Le Palais de Siam en a fept , qui fortent ainfi l’un de 
l'autre. Les grands Officiers en ont jufqu'à trois. Quelques tours quar- 
rées, qui s’élevent en divers endroits du Palais, ont aufli plufieurs combles. 
On remarque la même gradation dans les Pagodes. De trois toits , le plus 


(80) Entre les Tropiques , le foleil donne par-tout , felon les diverfes faifons. 


DES (VO VA:G E S.1 Dry LE 247 


élevé eft celui fous lequel eft placé lIdole. Les deux autres font pour Le =. 
Peuple DESCRIPTION 


s DE É pu ROYAUME 
Mais le principal ornement des Pagodes confifte dans plufeurs pyramides pr Siam 


de chaux & de brique, dont les plus hautes ne le font pas moins que nos Principal or- 
clochers ordinaires: les plus baffes n’ont qu'environ deux toifes. Leur for- so4s. AS 
me eft ronde; & diminuant peu en groffeur , à mefure qu’elles s’'élevent, 

on peut dire qu’elles fe terminent en dome. Les bafles ont à l'extrémité une 

aiguille de calin, fort menue & fort pointue ; quelques-unes de ces aiguil- 

les diminuent & grofliflent quatre ou cinq fois dans leur hauteur. Elles font 

ornées , en plufieurs endroits de leur contour , de plufieurs canelures , qui di- 

minuant avec l'aiguille , vont fe terminer en pointe à la grofeur fupérieure ; 

d’où s’élevent d’autres canelures. 

L'intérieur des Palais du Roi de Siam eft peu connu des Etrangers. Sui- L'intérieur du 
vant la Loubere, il ne left pas moins des Grands de la Nation ; du moins, . HUE pas 
s'il eft vrai, comme on l'en aflura, que perfonne ne pénetre plus loin que F 
la falle de l'audience & celle du Confeil (81), qui ne font que deux pre- 
mieres pieces d’un grand corps de bâtiment, fans aucune forte d’anticham- 
bre. ‘Tachard fut introduit dans quelques appartemens plus enfoncés , 
fur-tout à Louvo; mais 1l ne s'arrête point à les décrire, par refpe appa- 
remment pour l’ufage qui en défend lentrée. Il convient lui-même que les 
Palais du Roi ne font habités que par fes femmes & par fes Eunuques. Lorf- 

que les Envoyés de France dinerent au Palais de Siam , ce fut dans une 
cour fort agréable, fous de grands arbres , au bord d’un réfervoir. A Lou- 
vo , ils dînerent dans une faille du jardin , dont les murs éroient revètus d’un 
ciment fort blanc & fort poli. Certe falle avoit une porte à chaque bour. 
Elle étoit entourée d’un foilé , large de deux À trois toifes , & de cinq ou 
fix pieds de profondeur , dans ‘lequel 1l y avoit une vingtaine de petits jets 
d’eau , à diftances égales , qui jaïlliloient en arrofoir, c'eft-à-dire , par des 
ajutages percés de trous fort petits, mais feulement à la hauteur des bords 
du foflé , parce qu’au lieu d'élever les eaux , on avoit creufé la terre pour 
abbaifler les baflins. Au fmilieu du jardin & dans les cours , on voit plufieurs 
de ces falles ifolées , qui font entourées d’un mur à hauteur d'appui. Le 
toit porte fur des piliers plantés dans le mur. Ces lieux font pour les Man- 
darins importans , qui s’y tiennent aflis les jambes croifées , pour les fonc- 
ions de leurs Charges, ou pour faire leur cour , c’eft-à-dire pour attendre 
les ordres du Prince. Les Mandarins moins confidérables font aflis à décou- 
vert , dans Îles cours où dans les jardins : & lorfqu'ils apprennent , par cer- 
tains fignaux , que le Roi peut les voir , quoiqu'ils ne le voyent pas eux- 
mêmes , ils fe profternent tous fur les genoux & fur les coudes (82). 
_ Le jardin de Louvo n'eft pas fort fpacieux. Les compartimens en font pe- jardin de Los 
ürs, & formés par des briques. Les allées ne peuvent tenir plus de trois vo 
perfonnes de front. Mais tout étant planté de fleurs & de diverfes fortes 
d'arbres , le mélange des faions & des jets d’eau lui donne un air agréable 
de fimplicité & de fraîcheur. 


Comme le Roi fait fouvent des chafles de plufeurs jours, il a dans les . Pataisde caf 
fe dans les Fer 
TÉESe 


(81) La Loubere , p. 97% {82} La Loubere , pages 98 & précédentes. 
ë 


243 HISTOIRE GENERALE 
He forèts > des Palais de bambou , ou plutôt des tentes fixes , qui n’ont befoin. 
pu Royaume due d'être meublées pour le recevoir (83). 
DES Ta Me Les meubles du Roi. de Siam font les mêmes, à. peu près, mais plus ri- 
sa Mebbles des ches & plus précieux, que ceux des Particuliers. Le bois de lit des Siamois 
" eft un chaflis fort étroit & natté , mais fans doflier & fans quenouilles. La 
plupart n’ont pas même d'autre lit qu’une natte de jonc. Leur table eft un 
plateau fans pied , à bords relevés. Leurs fieges font des nattes de jonc, plus 
ou moins fines. Ils ne peuvent avoir des tapis de pied , s'ils ne les reçoI- 
vent du Roi; & ceux de drap uni font fort honorables. Les perfonnes ri- 
ches ont des couflins pour s'appuyer. Ce qui eft de foie ot de laine, en Eu- 
| . rope , eft à Siam de toile de coton blanche ou peinte (84). 
nie Sæ [ls nontà cable ni nappe, ni ferviette, ni cuilliere , ni fourchette ni 
couteau. On leur fert les morceaux tout coupés. Leur vaiflelle eft de por- 
celaine où d'argile , avec quelques vafes de cuivre. Le bois fimple ou ver- 
niflé, le coco & le bambou, font la matiere de leurs autres uftenciles. S'ils 
ont quelques vafes d’or ou d’argent , c’eft en petit nombre ; & la plupart 
les tiennent de la libéralité du Roi,ou comme un meuble attaché à leurs 
Charges. Leurs-feaux à puifer de l’eau font de bambou , fort proprement 
entrelaflé. Le Peuple ; dans les marchés , cuit fon riz dans un coco q ui 
brule en même tems, & qui par conféquent ne fert qu'une fois: mais le riz 
acheve de cuire, avant que le coco foit tout-à-fait confumé (85). 
__ Meubles du Les fallons , que les Envoyés de France virent dans les Palais de Siam & 
LE de Louvo , étoient revètus d’un lambris verniflé de rouge , avec quelques f- 


lets & quelques feuillages d’or. Les planchers étoient couverts de tapis de 


pied. La Loubere vit, à Louvo, la falle de laudience déja toute garnie des 
glaces de miroir , que l’Efcadre Françoife avoit apportées au Roi. Il décrit 
la falle du Confeil. Dans le fond, ditAl, il y avoit un fopha, de la forme 
d'un grand bois de lit, avec fes quenouilles, un fond , & fes tringues, le 
cout revètu d’une lame d'or , & le fond couvert d’un tapis ; mais fans 
ciel , fans rideaux, & fans aucune autre forte de garniture. À l'endroit du 
chevet éroient en pile, les couflins fur lefquels le Roi s’appuyoit. Le mur, 
à droite du fopha, offtoit un beau miroir, que Roi avoit envoyé au Roï de 
Siam, par le Chevalier de Chaumont. On voyoit encore pour unique meu- 
ble, un fauteuil doré, dans lequel ce Prince fe montra aux Envoyés, & un 
Tiab, c'eft-à-dire une coupe pour le Betel, haute d'environ deux pieds, re- 
vêtue d'argent fort travaillé, & dorée en quelques endroits (86). 
… Vaiffelle royæ . Dans tous les repas que les Envoyés firent au Palais, 1ls virent une affez 
2e grande quantité de vaiflelle d'argent; fur-tout de grands bailins ronds & pro- 
fonds, dans lefquels on fervoit de grandes boeres rondes, d'environ un pied 
de diametre. Elles étoient couvertes , & leur patte étoit proportionnée à leur 
groffeur. Ces boetes contenoient le riz. On fervoit, au fruit ; des afliettes d’or , 
. qui avoient été faites exprès pour les feftins que le Roi avoit donnés au Che- 


tenciles , meubles, armes, habits, &c. des 

ge du Pere Tachard , la defcription de quel-  Siamois , avec les noms dans leur longueur, 

ques autres Palais, & dans le premier celle Tome Il. pages jo & fuivantes, 

des plus belles Pagodes de Siam. (85) La Loubere, p. 102. 
($4) La Loubere donne une lifte des uf- (86) Le même, p. 1034 


(83) On peut voir, dans le fecond Voya- 


valier 


DAEASAVEOLN À GE ASS IL rovs IT. 249 


valier de Chaumont. À la table de ce Prince , on ne fert jamais en vaiffelle 
plate. On croit qu'il eft de fa dignité de ne lui rien préfenter que dans des 
vales profonds. D'ailleurs, fa vaiflelle la plus ordinaire , fuivant l'ufage de 
toutes les Cours d’Afe, eft de la porcelaine, qu’il tire abondamment de la 
Chine & du Japon (87). 

Dans un climat fi chaud , les Siamois mangent peu; par la même raifon 
que nous mangeons moins en Eté qu'en hiver. Un Siamois fut bonne chere 
avec une livie de riz par jour, avec un peu de poiflon fec ou falé , ce qui 
ne lui revient pas à plus de deux liards. L’arrack, ou l’eau-de-vie de riz , 
ne coute à Siam que deux fous , la pinte de Paris. On ne fera pas furpris 
que les Habitans du Pays ayent fi peu d'inquiétude pour leur fubfftance , 
& qu'on n'entende le {oir que des chants & des cris de joie dans leurs mai- 
{ons. Ils ont peine à faire de bonnes falaifons , parce que les viandes prennent 
difhcilèment le fel dans les régions trop chaudes. Mais ils aiment le poiffon 
mal falé, & le poiffon fec plus que le frais. Leur goût paroït mème aflez 
vif pour le on pourri , comme pour les œufs couvés, pour les faute- 
celles, les rats, les lezards, & la plupart des infectes. La nature femble tour- 
ner leur appetit aux alimens les plus faciles à digerer (88). 

Leurs fauces confiftent ordinairement dans un peu d’eau , avec des épi- 
ces, de l'ail, de la ciboule , au quelques herbes de bonne odeur , telles que 
le baume. Ils aiment fort une fauce liquide , compofée de petites écrevilles 
pourries , qu'ils appellent Capi. On affura la Loubere avec des circonftances 
qui ne lui laifferent aucun doute, que deux autres fortes de poiffons con- 
fervés dans des pots, où 1ls tournent bientôt en pâte liquide , dans leur fau- 
mure , fuivent exactement le flux & le reflux de la mer , haufflant & baif- 
fant dans le vafe à mefure que la mer baffle ou s'éleve (89). 

Ce qui tient lieu de fafran, aux Siamois, eft une racine qui étant réduite 
en poudre en a le goût & la couleur (*). Ils croyent fort fain , pour leurs en- 
fans, de leur en jaunir le corps & le vifage. Aufñli ne voit-on dans les rues, 
que des enfans qui ont le teint jaune. [ls n'ont point de noix ; d'olives , ni 
d'autre huile que celle du coco, qui eft fort bonne dans fa fraïcheur. Le 
lait des bufiles femelles leur donne plus de crème que celui de leuïs va- 
ches ; mais ils ne font aucune forte de fromage. Le beurre n’eft gueres plus 
en ufage à Siam. Il y prend difficilement confiftence ; & celui qu’ox y porte 
de Surare & de Bengale eft prefque fondu, lorfqu'il arrive dans un pays fi 
chaud. 

Ils ont plufeurs méthodes pour déguifer le poiflon fec, fans en varier l'ap- 
prèt. Par exemple, ils le coupent en filets menus & torullés , comme les 


DESCRIPTION 
DU ROYAUME 
DE SI1AM: 


Alimens com- 
muns du Pays. 


Satices Siamui- 
fes. 


Huile, froma- 
ge ; beurre, 


Les Sismois 
n'ainent qe les 


inteltins des anè- 


Vermicelli des Italiens ou les œufs filés des Efpagnols. Ce qu'ils margent le maux. 


plus rarement , c'eft la chair des animaux terreftres. Ils refufent même celle 
qu'on leur offre : s'ils en mangent quelquefois , ils préférent les boyaux & 
ce qu'il y a de plus dégoutant pour nous dans les inteftins. On vend, dans 
les marchés, les infectes grillés ou rotis. Siam n’a pas d'autre boucherie, ni 


d’autres lieux où l’on roufle. Le Roi faifoit donner, aux François, la vo- 


(87) Le même, p. ro4. (#) Cette Plante eft connue, fous le nom 
(88) Ibid. p. 105. de Crocus Indicus, 
(CH) [bidem » Même page, 

Tome IX, I 1 


2,0 H}1 ST, O I2RYE  G'ENNYENR ASTLÉE 


laille & les autres animaux en vie. En général, toutes les viandes y font co 
Re riaces , peu fucculentes, & fort indigeftes. Les Européens mêmes , qui paf 
peSram. {ent quelque-tems dans le Pays , en perdent infenfiblement le goût. Il fem- 
Qualités de ble qu'à proportion que les climats font plus chauds, la fobriéré y devienne 
la mans Siam plus naturelle. Le gibier n’eft pas en moins de füreté, parmi les Siamois , 
que les beftiaux & les animaux domeftiques. Ils ne prennent plaifir, ni à le 
tuer, ni à lui ôter la liberté. Ils haïffent les chiens qui leur ferviroient à le 
rendre. D'ailleurs la hauteur des herbages & l’épaifleur des forèts leur ren- 
dent la chaffe difhcile. S'ils tuent des cerfs & d’autres bêtes, c’eft pour en 
vendre les peaux aux Hollandois , qui en font un grand Commerce au Ja- 
Prix des vian pon (90). On doit juger que le prix des viandes n’eft pas exceflif à Siam. Une 
des, vache n’y vaut que dix fous dans les Provinces , & un écu dans la Capitale. 
Si le mouton fe vend quatre écus , & le cabris deux ou trois écus , c’eit que 
les Mores en font leur principale nourriture. Un Porc n’y vaut que fept 
fous, parce que les Mores n’en mangent point. Les poules y valent environ 
vingt fous la douzaine. Tous les volatiles y multiplient d’autant plus facile- 
ment ; que la chaleur du climat fufht prefque feule pour les faire éclore (91). 
re som Malgré la fobriété qui régne parmi les Siamois , ou peut-être , fuivant 
” lobfervarion de la Loubere, pie qu'à proportion de la chaleur de leur ef- 
tomac ils ne font pas plus fobres qu'on ne l’eft en Europe , on ne voit pas 
qu'ils vivent plus long-tems , ni qu'ils foient fujets à moins de maladies que 
nous. Les plus fréquentes font les cours de ventre & les dyffenteries , dont 
les Européens qui arrivent dans cette contrée ont encore plus de peine à fe 
défendre. On voit quelquefois régner , à Siam, des fievres chaudes , qui pro- 
duifent le tranfport au cerveau , & des fluxions fur la poitrine. Les inflam- 
mations y font rares; & la fimple fevre continue n’y eft jamais mortelle , 
non plus que dans les autres Pays de la Zone torride. Les fievres intermit- 
tantes y font rares aufli, mais opiniâtres ; quoique le friffon en foit fort court, 
Le chaud extérieur y affoiblit tellement la chaleur naturelle , qu'on n’y voir 
prefque point de ces maladies que nos Médecins nomment Froëdes. La toux, 
les coqueluches , & routes fortes de fluxions & de rhumatifmes ne font pas 
moins fréquentes à Siam qu'en Europe ; ce qui n’a rien d'étonnant, fi l’on 
confidere que le tems y eft tourné à la pluie pendant une grande partie de 
l'année : mais la goutte , l’épilepfe, l’apoplexie , la paralyfe , la phufie & 
toutes fortes de coliques , fur-tout la nephretique , y font des maux peu 
connus. 

On y voit beaucoup de cancers, d’abfcès & de fiftules. Les eréfipeles y 
font fi fréquens , que de vingt hommes , dix-neuf en font atteints; & quel- 
ques-uns dans plus de la moitié du corps. On y connoït à peine le fcorbut ,. 
& prefqu’aufii peu l'hydropifie. Mais rien n’y eft fi commun que ces maladies 
extraordinaires , que le peuple attribue aux foruileges. Les maux de débau- 
che y font aflez répandus, fans que les Habitans paroiflent informés s'ils 
font anciens ou récens dans leur Pays. 

Ravages dela Entre plufieurs autres maux contagieux, celui qui mérite d’être regardé 
petite verole, proprement comme la pefte du pays ) eft la petite vérole. Elle y fait fou- 


(90) Ibid, page 315. (ot) Ibid, 


DES VOYAGES. Liv. II 251 


vent d’affreux ravages. ‘Alors les Siamois enterrent les corps fans les brûler. mme 
Mais comme leur piété les porte toujours à rendre ce dernier honneur aux re 
Morts , ils les déterrent dans la fuite , pour les confumer par le feu. La Lou 5: RUE 
bere obferve qu'ils laiflent pafler trois ans , & quelquefois plus , avant cette 
religieufe cérémonie. L'expérience , difent - ils , leur a fait connoitre que 


cette contagion recommence , lorfqu’ils déterrent un cadavre infecté (92). 
S TTL 
Conditions , Gouvernement , G& Milice des Siamois. 


À diftinétion la plus vague, entre les Siamois, eft celle des perfonnes  Diftin@ion des 
A libres & des Efclaves. On peut naître efclave ou le devenir. On le fins tres & 
devient, ou pour dette , ou pour avoir été pris dans une guerre, ou pour î 
avoir été confifqué en Juitice. Celui qui n’eft efclave que pour dette , re- 
devient libre en payant: mais les enfans nés pendant lefclavage de leurs 
Parens , demeurent dans l’ordre de leur naïffance. On naît efclave , lorf- 
qu'on fort d'une mere efclave ; & dans l’efclavage , les enfans fe partagent 
comme dans le divorce : le premier , le troifiéme , le cinquiéme , & tous 
les autres impairs appartiennent au Maitre de la mere : le fecond , le qua- 
triéme , & les autres, en ordre pair , appartiennent au pere , s’il eft libre , ou 
à fon Maitre s’il eft efclave. Cependant il faut que le pere & la mere n'aient 
eu commerce enfemble qu'avec le confentement du Maître de la mere; car 
fans cette condition tous les enfans appartiendroient à ce Maître. 

Le Maïtre jouit d’un pouvoir abfolu fur les Efclaves , à l'exception du  Droitdes Mat. 
droit de mort. Il les employe à la culture de fes terres & de fon jardin , ou pote leurs ER 
à d’autres fervices domeftiques ; s’il n’aime mieux leur permettre de travailler 
pour gagner leur vie, fous un tribut qu'il en tire, depuis quatre jufqu'à huit 
Ticals par an, c’eft-à-dire , depuis fept livres dix fous jufqu’à quinze. 

La différence qu'il y a des Efclaves du Roi de Siam à fes fujets , c’eft qu'il 
occupe toujours fes Efclaves à des travaux perfonnels , & qu’il leur fournit 
la nourriture ; au lieu que fes fujets libres ne lui doivent chaque année que 
fix mois de fervice , à leurs propres dépens. 

Les Efclaves des Particuliers ne doivent aucun fervice à ce Prince; & 
quoique cette raifon puille lui faire confidérer , comme une perte réelle , la 
dégradation d’un homm2 libre qui tombe dans lefclavage, il ne s'oppofe 
jamais au cours de l’ufage ou des loix (93). 

On ne fauroit diftinguer proprement deux fortes de conditions dans le corps Les Siamois 

es Siamois libres. La noblefle , parmi eux , n’eft que la poffeflion actuelle de A font 
des charges. Une famille , qui s'y maintient long-tems , en devient fans dou- i 
tæ plus illuftre & plus puiffante : mais cette continuité de grandeur eft affez 


rare. Celui qui perd fa charge n’a plus rien qui le diftingue du peuple (94). 


(92) Ibid. p. 117. Voyez ci-deffous leurs. précédentes. 
remedes & leurs Médecins, à l’article qui re- ‘” (94) Voyez ci-deflus le dénombrement des 
garde leurs fciences. Siamois, 


(23) La Loubere, Tome I. pages 236 & 
T11j 


DESCRIPTION * 


py ROYAUME 
PE SI1AM. 

Idée générale 
du lPeupie Sia- 
mois, 


Gens de main 
droite & gens de 
ain sauche, 


o 


Leurs chefs fe 
nomment Naïs, 


Priviteges des 
Kaïs, 


2$2 HE STIO TIRE GENE ANLIE 
La diftinétion entre le peuple & les Prètres n’eft pas moins paffagere, parce 


qu'on peut toujours pafler de l’un de ces Erats à l’autre. Les Prètres font les 
Talapoins. Ainfi fous le nom de Peuple, 1l faut entendre ici le corps libre 
de la Nation, c’eftà-dire , les Officiers & les Sujets fimples. 

Ce Peuple eft une milice , dans laquelle chacun eft enrollé. Tous les Sia- 
mois libres font foldats, & doivent fix mois de fervice à leur Souverain. Le 
devoir de ce Prince eft de les armer, & de leur donner des Eléphans ou 
des Chevaux , s'il veut qu'ils le fervent à la guerre. Mais , comme il n'employe 
jamais tous fes fujets dans fes armées, & qu'il n’eft pas toujours en guerre 
avec fes voifins , 1l occupe , pendant fix mois de l’année , aux travaux qu'il 
juge à propos , les fujets qu'il n'employe pas au métier des armes. 

C’eft pour ne laifler échapper perfonne au fervice perfonnel, qu’on tient 
rous les ans un compte exact du Peuple. Il eft divifé en gens de main droite 
& gens de main gauche ; divilion fn diète ,; & dont tant de Nations , qui 
ont pallé fucceflivement comme en revue dans ce recueil , n’ont pas encore 
fourni d'exemple. Elle regarde l’ordre ; & chacun fçait ainfi de quel côté il 
doit fe ranger dans fes fonctions. Les uns & les autres font foudivifés par 
bandes (95) dont chacune a fon chef, qu'ils appellent Mar (06). Ce mor eft 
devenu un terme de civilité, que les Siamois fe donnent mutuellement , 
comme Îles Chinois fe donnent celui de Maïtre où de Précepteur. 

Les enfans font de la bande de leurs Parens ; & fi les Parens font de dif- 
férentes bandes , les enfans impairs font de celle de la mere, & les pairs de 
celle du pere. Cependant il faut que le Naï ait été averti du mariage & 
qu'il y ait donné fon confentement ; fans quoi tous les enfans feroient de 
la bande maternelle. Ainfi , quoique les femmes & les Talapoins foient dif- 
penfés du fervice ils ne laiflent pas d’être couchés fur les rolles du Peuple ;- 
les Talapoins , parce qu'ils peuvent quitter leur profeilion , & qu’en revenant 
alors à la condition {éculiere ils retombent fous le pouvoir de leurs Naïs; 
les femmes , parce qu’elles fervent à régler de quelle bande font leurs 

!. 
enfans. 

C'eft un privilege du Naï de pouvoir prêter à fon foldat, plutôt que tout 
autre , & fatisfaire le créancier de fon foldat , pour en faire fon efclave lorf- 
qu’il devient infolvable. Conmme le Roi donne un Balon à chaque Officier, 
avec des Pagayeurs ou des Rameurs, les Naïs ont leurs Pagayeurs dans cha- 
que bande , qu'ils marquent au poignet, d’un fer chaud , avec de l’encre 
par-deflus. On les nomme Bao. Mais ils ne lwi doivent pas d'autre fervice ; 
& ce fervice ne dure que fix mois. Plus fa bande eft nombreufe , plus il 
eft eftimé puiflant. Les charges & les emplois ne font importans , à Siam , 


: De : ce È ,, 
que par le nombre des fujets qui en dépendent. On diftingue ent degrés, 


(95) On fe fert du nom de Bandes, plu-  Loubere obferve qu'il fignifie fecond Chef, 
tôt que de Cosnpagnies , parce quele nombre parce que le Naï ne méne pas toujours fa 
des foldats d’une même bande n'eft pas fi- bandeà la guerre , non plus qu'aux corvées. 
xe, & que tous les Siamoiïs d’une mêmeban- Son foin eft de fournir autant de gens de fa 
de ne font pas toujours d'une même Com- bande qu'on lui en fait demander, foit pour 
pagnie dans les armées. la guerre , foit pour les corvées, Tome I. p#8. 

(96) Quoique la plüpart des Voyageurs 238. 
traduifent Naï par le mot de Capitaine , la 


DUENS'EA Vi OTV AGE ISS Er V. LT L 253 


entre les Naïs , qui répondent au nombre de leurs foldats. AinfiPOc-Mering , 
qui eft chef de dix mille hommes, eft au-deflus de l'Oc-pan , qui n’en com- 
mande que mille. Les titres de Pasya, d'Oc-ya , d'Oc-pra, d'Oc-louang , 
& d'Oc-coune ; font ceux des autres degrés. Ils fe donnent non - feule- 
ment aux Gouverneurs , mais à tous les Officiers du Royaume , parce qu'ils font 
tous Naïs. Cependant on ne joint pas toujours le même titre au mème office. 
Le Barcalon , par exemple , qui eit premier Miniftre , a quelquefois porté ce- 
Jui de Pa-ya, & quelquefois celui, d’Oc-ya. Un Siamois , revètu de deux 
Offices , peut avoir aufi deux titres différens. Cette multiplication d'Ofi- 
ces , qui entraîne celle des titres , a caufé quelquefois de la confufion & de 
l'obfcurité dans les Relations de Siam (97). 

Le Roi de Siam n'éleve perfonne aux dignités, fans lui donner un nouveatt 
nom ; ufage commun aux Chinois & à d’autres Nations de l'Orient. Ce nom 
eft toujours une louange de quelque vertu. Les Etrangers mêmes , qui ar- 
rivent à la Cour , recoivent un nom de faveur ou d’eftime , fous lequel ils 
font connus pendant le féjour qu'ils font à Siam. 

Tous les offices y font héréditaires ; & la vénalité des charges eft con- 
damnée par les loix. Mais la moindre faute d’un Ofhcier , ou le feul capri- 
ce du Souverain , peut ôter les plus grandes charges aux familles. D'ailleurs , 
elles ne rapportent aucune efpece d'appointemens ou de gages. Le Roi loge 
fes Officiers , & leur donne quelques meubles ; tels que des boëtes d’or ou 
d'argent pour le betel ; quelques armes, & un Balon ; des élephans , des 
chevaux & des buffles ; des corvées , des efclaves , & quelques terres labou- 
tables ; qui lui reviennent avec l'office , lorfqu'il en prive celui qui le pof- 
féde. Mais le principal gain des charges vient des concuflions , qui paroif- 
fent autorifées dans toutes les parties du Royaume , par le filence de la Cour. 
Tous les Officiers font d'intelligence , pour s'enrichir aux dépens du Peuple. 
Le Commerce des préfens eft public. Un Juge n’eft pas puni pour en avoir 
accepte , s’il n’eft ouvertement convaineu d’injuftice. Les Officiers inférieurs 
fe voyent eux-mêmes forcés d’en faire aux plus grands. Cependant ils font 
tous engagés , par un ferment , à l’obfervation fidelle de leurs devoirs. La forme 
du ferment confifte à boire une certaine quantité d’eau , fur laquelle les Tala- 
poins prononcent des imprécations contre celui qui l'avalle , s’il manque ja- 
mais aux engagemens, qu'on lui fait contracter. La différence de Nation & 
de Religion ne difpenfe point de ce ferment ceux qui entrent au {ervice de 
l'Etat (98). 

On à remarqué , dans la defcription géographique ; que le Royaume de 
Siam eft divifé en haut & bas. Le haut, qui eft vers le Nord , contient fept 
Provinces , qui urent leurs noms de leurs villes Capitales. La Loubere les 
nomme Porfelone ; Sanquelone ; Locontaï , Campengpet , Coconrepina ; 


(97) Les Portugais out donné le nom gé-  fignifie Commander, dans leur langue ; à l'i- 
néral de Mandarins à tous les Officiers & les mitation des Arabes, qui ont formé le titre 
Seigneurs des Royaumes de l'Orient, quoi-  d’Exir du verbe Arabe Amara , qui fignifie 
qu'il ne foit pas connu des Grands ni du  auffi Commander. 


Peuple de ces Contrées. Ils ont formé appa- (98) La Loubere , pages 246 & 2474 
semment ce mot de celui de Mardar qui 


li ü 


DeEscritioù 
Du ROYAUME 
DE SIA M 


Nature des Of: 
fices & des Chat 
£ESe 


Serment def 
Oficierse 


 Jurifdiétions 
du Koyaume de 
Siam: 


254 Hi D SUT OUT RCE: GÉNIE R APTE 


Das Pechebonne & Pirchiaï (99). Chacune de ces villes a fes Jurifdictions fubal- 
eu Rovayms têtes , qui reflortiflent immédiatement au Tribunal de la Province. On en 
pEeS1iam, compte dix à Porfelone , huit à Sanquelone , fept à Locontaï , dix à Cam- 
Pt ; cinq à Coconrepina , deux à Pechebonne, & fept à Pitchiaï. Le 
aut Siam a d'ailleurs vingt-&-une autres Jurifdiétions particulieres , qui ref 
fortiffent directement à la Cour , & que cette diftin@ion fait regarder com- 
me autant de petites Provinces. 
On compte dans le bas Siam, c’eft-à-dire , dans la partie Méridionale du 
Royaume, les Provinces de Jor, de Patane , de Ligor, de Tenafferim , de 
Chantebonne , de Petelong , ou Bordelong , & de Tchiaï. De Jor, dépendent 
immédiatement fept Jurifdiétions ; de Patane , huit; de Ligor, vingt; de 
Tenaflerim , douze; de Chantebonne , fept ; de Petelong , huit 8e dé 
Tchiaï , deux. Ajoutez, comme dans la partie haute , treize petites Jurifdic- 
“ions , qui font aufli comme autant de Provinces, parce qu’elles ne reffortif- 
fent qu’à la Cour. La ville de Siam, qui eft au centre de l'Etat, entre le 
| haut & le bas Siam, à fa Jutifdiction & fa Province particuliere (1). 

Fes de Les Tribunaux Siamois de Judicature ne confiftenr proprement qu’en un 

: feul ofhcier , qui eft le chef ou le Préfident ; 


Leur Préfiden parce que le droit de juger 
££ k feul Juge mappattient qu'à lui. Cependant chaque Tribunal eft compofé d'un srand 
nombre d'Offciers fubalternes, qu'il doit confulter. La plus importante fon- 

étion de ce Préfident cft le gouvernement civil & militaire de fon reflort, 
ul joint à Padminiftration de la Juftice. Comme ces grands emplois font 

d’ailleurs héréditaires , 1l n’a pas été difhcile à quelques-uns de ces Gou- 
verneurs, fur-tout aux plus éloignés de la Cour , de fe fouftraire à la do- 

mination royale. Ainfi le Gouverneur de Jor a cellé d’obéir , & les Euro- 

péens lui donnent même le nom de Roi (2). Patane vit fous la domina- 

tion d’une femme, que le peuple de cette Province élit dans une même fa- 

mille ; toujours veuve & vieille, afin qu’elle n’ait pas befoin de mari. Les 

Portugais & les Hollandois lui donnent aufli le nom de Reine ; & pour uni- 

que marque de foumiflion , elle envoye de trois en trois ans , au Roi de 


Siam deux petits arbres, l’un d’or & l'autre d'argent; chargés tous deux de 


fleurs & de fruits. : 
Titre duPréfi- - Un Gouverneur héréditaire porte le titre de Tchaou-Menang , qui figni- 


dent. Ses fonc- : : : : : 
tons, &oner- fie, Seigneur de Ville ou de Province. Les Rois de Siam fe font efforcés de dé- 
crème autorité. rruire les plus puiffans Tchaou-Menangs. Ils ont fubftitué,à leur place,des Gou- 


verneurs par commiflion pour trois ans , fous le titre moins faftueux de Pouran, 
c'eft-à-dire , de perfonne qui commande. Mais il refte encore plufieurs Tchaou- 


she DU ASE : ù 
dans la defcription géographique, qui ne doit 
rien contenir que de clair & de certain. 
(2) Peut-être n’a-t-il jamais obéï, à moins 
. . J 
que le Royaume de Siam ne fe foir étendu , 
comme on le trouve dans quelques Rela- 
tions , à toute la prefqu'Ifle au-delà du 
Gange. Jor en eft la ville prefque la plus 


(99) Comparez ces noms avec ceux qu'on 
a.cités de la Relation de Jooft Schurten. 

(1) La Loubere, à qui l'on doit ce dé- 
tail, ne le tenoit que de la bouche de quel- 
ques Siamois, dans un Pays, dit-il , où tout 
le monde craint de parler. Il regrette de 
n'avoir pü fe procurer la traduction de quel- 


ques livres Siamoïis, qui contiennent la con- 
ftitution du Royaume. Mais il ne put même 
cn obtenir-nn Exemplaire. Aufli n'a-t-on pas 
cih devoir faire entrer des lumicres fi vagues 


Méridionale , fituce fur une Riviere qui a 
fon embouchure au Cap de Sincapur , & 
qui forme un très-bon Fort. IL cft célébre 
dans les Relations Hollandoifes. 


DE SONIOMY ANGES, Er iv." TI E: 2$ÿ 


Menangs, dont les droits approchent beaucoup de ceux de la Royauté. Ou- 
tre les fruits de leurs concuilions , 1°, ils partagent écalement , avec le Roi, 
les rentes des terres labourables, qui s'appellent Naa , c'eft-à-dire Campa- 
gnes : & fuivant les anciennes Loix, ces rentes font d’un quart de Tical > pour 
quarante brafles quarrées. 2°. Ils profitent de toutes les confifcarions , de 
toutes les amendes au profit du fifc , & de dix pour cent de toutes les con- 
damnations. Les confifcations font fixées par la Loi , fuivant la nature du 
crime, & ne font pas toujours de tout le bien , dans les cas mêmes de mort : 
mais quelquefois elles s'étendent au corps du coupable , & même à celui de 
fes enfans. 3°. Le Roi fournit au Tchaou-Menang , des Miniftres pour l’e- 
xécution de fes ordres. Ils l’accompagnent fans cefle. Les Siamois leur don- 
nent le nom de Keulai, ou de bras peints, parce que l’ufage eft de leur dé- 
chiquerer les bras, & de mettre fur leurs plaies, dela poudre à canon, qui 
les peint d’un bleu noirâtre. 4°. Dans les gouvernemens maritimes , le Tchaou- 
Menang prend des droits fur les Vaifleaux Marchands. 5°. A Tenaflerim , c'eft 
huit pour cent, & fur les Frontieres, il s’arroge tous les droits de Souve- 
raineté , jufqu’à lever des impôts fur le peuple. 62. Il exerce le Commerce, 
mais fous le nom d’un Sécretaire ou de quelqu'autre domeftique ; ce qui 
fait juger que cette voye de s'enrichir lui eft interdite par la loi. 

Le Pouran , ou le Gouverneur par commiffion , jouit des mêmes hon- 
neurs que le Tchaou-Menang , avec la mème autorité dans l’adminiftration ; 
mais il eft plus reflerré pour les émolumens. Le Roi nomme des Pourans , 
ou lorfqu'il veut abolir l’hérédité , ou lorfque le Tchaou-Menang eft obligé à 
quelque longue abfence. Dans le premier de ces deux cas, leurs appointe- 
mens leur font aflignés par la Cour. Dans le fecond , ils putagent ceux du 
Tchaou-Menang , qui en conferve la moitié. 

Les Officiers ordinaires d’un Tribunal de Judicature , font au nombre de 
quinze ou feize (3) dont la plüpart ont des fonctions différentes. La Lou- 


(3) Oc-Pra-Belat. Son nom fignifie fe-  dénombrement. C’eft un office expofé à la 


cond ; mais il ne préfide pas en l’abfence du 
Æchaou-menang, parce qu'il n’a pas voix dé- 
libérative. 

Oc-Pra-Jockebateff. C'eft une efpece de Pro- 
cureur du Roi , dont la fonction confifte pro- 
prement à fervir d’efpion au Gouverneur. Son 
office n’eft pas héréditaire. 

Oc-Pra-Peun. C'eit le Commandant de 
la Garnifon, fous les Ordres du Tchaou- 
menang. 

Oc-Pra-Maha-Tai. Ce nom fignifie le 
grand Siamois, & celui qui le porte eft com- 
me le Pere du Peuple. C'eft Jui qui leve les 
foldats , ou plutôt, qui les demande aux 
Naïs; qui envoye des provifions à l'armée ; 
qui veille aux rolles du dénombrement du 
Peuple, &c. Il fait exécuter, en général, tous 
les ordres du Gouverneur qui regardent le 
Peuple. 


Oc Pra-Saffed, fait & garde les rolles du 


corruption , parce que chacun s'efforce à 
prix d'argent de fe faire omettre dans les 
rolles, & que les Naiïs mêmes cherchent à 
favorifer ceux qui leur font des préfens. Le 
Safledi commence à mettre les enfans fur les 
rolles , dés l’âge de trois ans. 

Oc-Lonang- Menang. C'eft comme le Maire 
de la Ville, qui a foin de la Police & de la 
Patrouille. ‘ 

Oc-Louang Vang. Le Maire du Palais du 
Gouverneur; car Varg fisnifie Palais. Il fair 
réparer les édifices ; il commande les gardes: 
& même leur Capitaine. 

Oc-Lonang Clang , qui a foin des Magafns 
du Roi. Clang fignifie Magañn. Cet Officier 
reçoit certains revenus du Roi, & vend aw 
Peuple les marchandifes du Roi. c’eft-à-dire 
celles dont le Roi s’eft approprié le Com- 
merce ; comme le fel dans quelques Pays de 
l'Europe, 


DEscr:?TIo# 
DU ROYAUME 
DE SIA M. 

Droits qui for- 


ment fon rever 
nu, 


Pourans , ox 
Gouverneurs paz 
Commiffion, 


Officiers de Jus 
dicature, 


DESCRIPTION 
DU ROYAUME 
DESIAM, 


Droit public de 
$iame 


Procès & mas 
niere dont ils fe 
jugent. 


256 HÉSTOIRENCEINER AUE 


bere , qui paroït avoir approfondi foigneufement cet article , nous apprend 
que dans les noms Siamois Oc eft un terme d'honneur , qui fe joint à tous 
les titres ; mais qu'un Supérieur ne le donne jamais à un inférieur. Ainf le 
Roi parlant d’un Oc-Paya, dira fimplement Paya. Il ajoute que les Portu- 
gais ont traduit tous ces noms à leur gré, fans autre regle que leurs pro- 
pres ufages. 111488 

Le droit public de Siam eft écrit dans trois Volumes. Le premier , qui 


s'appelle Pra-Tam-Ra, contient les noms, les fonctions & les prérogatives de 
rous les ofhces. Le fecond a pour titre, Pra-Tam-Non. C'eft un recueil des. 


conftitutions des ançiens Rois. Le troifiéme , nommé Pra-Rayja-Cammanot, 
renferme les conftitutions du Roi, Pere de celui qui occupoit le trône à lar- 
rivée des François. 

Les Sjamois n'ont qu'un même ftyle pour tous les procès. Ils ne connoif- 
fent pas la diviñon des affaires civiles & criminelles ; foit parce qu'il y a 
toujours quelque châtiment pour celui qui perd un procès purement civil , 
foit parce qu'en effet les différends de cette nature y font très-rares. 

Tous les procès fe font par écrit, & l’on ne plaide pas fans avoir donné 
caution. Comme tout le Peuple eft divifé par bandes, & que les principaux 
Naiïs font les Officiers ou Confeillers du Tribunal , lAgoreffeur préfente d’a- 
bord fa Requête au Naï de fon village , qui la donne au Naï Confeiiler ; & 
celui-ci la préfente au Gouverneur. Le devoir du Tchaou-Menang feroit de 
la bien examirer , pour l’admettre ou la recevoir fur le champ , & d’impo- 
fer mème ua chatiment à celui qui lauroit prefentée fans raifon. Mais certe 
exacte juftice ne s’obferve point à Siam. 

La Requête eft admife , & renvoyée à quelqu'un des Confeillers. La feule 
précaution du Gouverneur eft d’en compter les lignes & d'y mettre fon fceau, 
afin qu'on n’y puifle rien altérer. Le Confeiller la donne à fon Lieutenant & 
à fon Grefier, qui lui en font leur rapport dans fa Salle d’Audience. Enfuite 


Oc-Lonuang-Coucz, qui a l'infpection fur 
les Etrangers. Il les protege ou les accufe au- 
près du Gouverneur. 

Oc-Louang ou OcCoune-Coeng. C'eft le 
Prevôt, qui eft toujours armé d'un fabre. 
Ses Archers font des Kevlzis ou des Bras 
peints. 

Oc-Coune-Pa ya-Bat , chef des Prilons. 
Le mot de Paya, que les Portugais ont tra- 
duit par celui de Prince , femble bien avili. 
Naï-Cong eft le vrai Geolier. Cozg fignifie 
prifon; & rien n'eft plus cruel que les prifons 
Siamoifes. Ce font des cages de Bambou, 
expofées à toutes les injures de l'air. 

Oc-Coune-Narin. 1 commande ceux qui 
ont foin des Eléphans que le Roi entretient 
dans la Province ; car la difficulté d'en loger 
& d'en nourrir un grand nombre enfemble 
l'oblige d'en avoir dans plufieurs endroits. 

Oc-Coune-N ai-rong. C'eft le Pourvoyeur 
des Eléphans. Dans chaque Tribunal fupé- 
£ieur , il y a quelques Officiers qui n'ont de 


fonétions qu’à la mort du Tchaou-Menang ou 
du Pouran , pour y fuppléer, jufqu'à ce que 
le Roi v ait pourvu ; & un autre dont l'of- 
fice eft de lire au Gouverneur les Tara , c'eft- 
a-dire , les ordres du Roi. Il y a aufli une 
Maifon pour les garder ; comme, dans l'en- 
ceinte du Palais de Siam, on montre un Ba- 
timent ifolé , ou l'on garde toutes les Lettres 
que le Roi de Siam reçoit des autres Rois. 
Outre ces Officiers, qu'on appelle d# de- 
dans , chaque Province à ceux qu'on nom- 
me. du dehors, pour le fervice public. fls 
font tous dans la dépendance du Gouver- 
neur, Mais ceux du dehors font fort au- 
deffous des autres , quoiqu'ils ayent à peu 
près les mêmes titres Chaque Officier du 
dedans à fon Lieutenant & [on Grefñer; & 
le logement que la Cour lui donne eft ac- 
compagné d'une grande falle, où il tient 
fes Audiences. La Loubere , page 259 dr prés 
cédentes. k 


[a 


F 


DES VOYAGES LE VIE 267 
le Greffier du Confeil la rapporte; on la lit dans l'aflemblée de tousles Con- 
feillers , mais fans que le Gouverneur y daigne aflifter , ou prenne la moin- 
dre part à Pinftrution du Procès. On fair paroître les Parties , pour leur 
propofer un accommodement. On les fomme trois fois d'y confentir. Sur leur 
refus , on ordonne que les témoins feront entendus par le Grefher; & dans 
une nouvelle féance où le Gouverneur n’aflifte pas plus qu’à la premiere , le 
Greffier lit les dépofitions des témoins. Alors on procede aux opinions, qui 
ne font qué confulratives, & qu'on écrit fucceflivement, en commençant 
par celle du dernier Confeiller. Le Procès paile pour inftruit; il fe fait une 
affemblée du Confeil en préfence du Gouverneur, à qui le Grefüer fait la 
lecture du Procès & des Opinions. Si le Gouverneur y trouve quelque chofe 
d2 douteux, il fe fait donner des éclairciflemens ; après quoi , il prononce, 
en termes généraux, que telle des Parties fera condamnée par Îa Loi. 

L'Oc-Louang-Pang lit aufli-tôt l'article de la Loi qui regarde la matiere 
du Procès. Mais , à Siam, comme en Europe, on né s'accorde pas toujours 
fur le véritable fens de fa Loi. On cherche à l'expliquer par les principes les 
plus communs de l'équité ; & fous prérexre de quelque changement dans les 
circonftances , la Loi n'eft jamais fuivie. C’eft enfin le Gouverneur feul qui 
décide. La Sentence eft prononcée aux Parties. Elle eft mife par écrit. S'il 
arrivoir qu'elle fût contraire à toute apparence de juftice, Îe Jockebar feroit 
obligé d'en avertir la Cour; mais 1l n'a pas droit de s'oppofer à l’exccu- 
tion. PES 

Les Parties parlent devant le Greflier , qui écrit tout ce qu'il entend. El- 
les s'expliquent par leur propre bouche, ou par celle d'autrui; mais celui 
qui fait l'office d’Avocat doit être un des plus proche Parens du Plaideur. 
Le Greflier recoit aufli tous les titres , mais aux yeux de tout le Confeil, qui 
en compte les lignes & les ratures. 

Dans les accufations graves , on a recours à la queftion, pour fuppléer au 
défaut des preuves communes. Elle eft très-rigoureufe à Siam , & l’on y em- 
ploye plufieurs méthodes. Pour celle du feu, qui eft la plus ordinaire, on 
batir un bucher dans une fofle ; dé maniere que la furface du bucher foit 
de niveau avec les bords de la foffe. Sa longueur doit être de anq braffes, 
fur une de largeur. Les deux-Parties y paffent nuds pieds, d’un bout à l’au- 
tre; & celui dont la plante des pieds rélifte à lardeur du feu gagne fon 
Procès. La Loubere obferve que l’ufage des Siamois étant d'aller nuds pieds, 
ils ont la plante fi raccornie, qu'avec aflez de courage pour marcher fer- 
me fur les charbons , il eft aflez ordinaire que le feu les épargne. Deux 
hommes marchent à côté de celui qui pañle fur le feu, & s'appuyent avec 
force fur fes épaules ; pour lempêcher de fe dérobber trop vite à cette 
épreuve. Mais on aflure que ce poids ne fait qu'étouffer l’action du feu fous 
fes pieds (4). 

Quelquefois la preuve du feu fe fait avec de l'huile où d’autres matieres 
bouillantes , dans lefquelles les deux Parties paffent la main, Un François, 
qui fe plaignoit d’avoir été volé , fans en pouvoir donner de preuves, fe 
laiffa perfuader de plonger fa main dans de l’étain fondu. Il l’en retira pref. 
que confumée ; tandis que le Siamois évira de fe brûler & fut renvoyé ab- 

(4) Ibid. page 163, ; 
Tome IX, KE 


DeEscRiIPFION 
Du ROYAUME 
D E $I À Me 


On employe la 
queftion pour 
fuppléer aux 
preuvess 


Preuve par le 
feu, 


DESCRIPTION 
pu ROYAUME 
I'ESITAM. 


Preuve par les 
Pilules, 


Preuve par des 
Fygicse 


LA 


Peine du vol, 


Tribunal] de ia 
Capitale, 


258 HE ST OI RE VGAPONMEMR ANDE 


fous. A la vérité, cet adroit voleur fut convaineu par un autre événement : 


mais ces avantures ne dégoutent point les Siamois de leurs ufages ($). Pour 
la preuve de l'eau, les deux Adverfaures fe plongent en même -tems dans 
l'eau , fe tenant chacun à un perche, le long de laquelle ils defcendent ; 
& celui qui demeure le plus long-tems dans l'eau remporte l'avantage. C'eft 
fans doute une des plus fortes raifons , qui portent tous les Habirans du Pays 
à fe familiarifer dès leur jeunefle avec l’eau & le feu. 


Ils ont une autre forte de preuve , qui fe fait avec de certaines pillules 


AN D d Re 
préparées par les Talapoins , & accompagnées d’imprécations. Les deux Par- 
ties en |avallent une quantité reolée, & la marque de l'innocence, ou du 
droit , eft de pouvoir les garder dans l’eftomac fans les rendre. 

© Toutes ces preuves fe font non-feulement devant les Juges, mais devant 
le Peuple; & fi les deux Parties fortent de l’une avec égalité, on les oblige 
d'en fubir une autre. Le Roi même employe ces méthodes dans fes juge- 
mens ; mais 1l y ajoute quelquefois celle de livrer les deux Adverfaires aux 
Tygres , & celui que ces furieux animaux épargnent pendant quelques mo- 
mens pafle pour juftifié. S'ils font dévorés tous deux, on les croit tous deux 
coupables. La conftance avec laquelle on leur voit foufiir ce genre de 
mort eft incroyable, dans une Nation qui montre fi peu de courage à la 
guerre (6). 

Le droit des Sentences capitales eft réfervé au Roi feul, qui peut néan- 
moins le communiquer à des Juges extraordinaires , ou pour des cas parti- 
culiers. Ce Prince envoye quelquefois des Commiffaires dans les Provinces 
pour faire juftice de tous les grands crimes, dans les lieux où ils ont été 
commis. il leur donne , comme à la Chine, le pouvoir de dépofer & de 
punir , même de mort, les Officiers ordinaires qui méritent ce châtiment. 
Mais , dans toutes les autres commiffions qu'il donne pour fon fervice ou 
pour celui de l'Etat , il exempte rarement le Comnuflaire de confulter les: 
Gouverneurs. 

La peine ordinaire du vol eft la condamnation au double, & quelquefois 
au triple , par portions égales entre le Juge & la Partie. Mais ce qui doit 
paroître fingulier , c’eft que les Siamois érendent la peine du vol à toute pof- 
fefion injufte en matiere réelle. Ainfi quiconque perd un héritage par la 
voye des Procès ,; non-feulement le rend à fa Partie, mais paye le prix de ce 
qu'il rend , moitié à la Partie, & moitié au Juge (7). 

Dans la Capitale de ce Royaume , qui n’apas d'autre Tchaou-Meuang que 
le Roi , les fonctions de Gouverneur & de Juge font féparées en deux Of- 
fices; & celles des petits Officiers, qui compofent un Tribunal de Tchaou- 


Meuang , font diftribuées aux principaux Officiers de l'Etat , mais avec plus 


d’étendue & d'autorité , & même avec des titres plus relevés. 

On appelle Yumrar le Préfident du Tribunal de la Ville de Siam, au- 
quel es tous les appels du Royaume. Il porte d'ordinaire le titre 
d'Oc-ya , & fon Tribunal eft dans le Palais du Roi. Mais ilne fuit pas le: 
Roi, quand ce Prince s'éloigne de fa Capitale. Alors il rend la juftice dans 
une tour de la Ville, hors de l'enceinte du Palais. C’eft à lui feul qu’appar- 

fs) Ibid, page 264 ‘ (7) Au fond , ce n’eft qu'une maniere de 

($) loid. page 265. perdre avec dépens, intérêts , &c. 


DES VON AIG ETS. Excel r 259 


tent le droit de Juge; mais la voie de Pappel eft toujours ouverte au Roi, 
lorfqu ün en veut Êre les frais *. 

L'art de la Guerre eft d’autant plus Le à Siam, que les Habitans n’y 
{ont pas portés d’inclination. En ue imagination trop vive des pays 
exceflivement chauds ne s'accorde pas plus avec le courage que li imagination 
trop lente des pays froids. La vüe d’une épée nue met en fuite cent Sia- 
mois. La Loubere affure que Pi ton su d'un Européen qui porte une épée 
au côté ou une canne à la main, fufht pour leur faire oublier les ordres les 
plus exprès de leurs ue. pi de la Metampfycofe , qui leur inf 
pire l’horreur du fang , fert encore à leur ôter le courage dans les Guerres 
qu'ils ont avec leurs voifns , ils ne penfent qu’à faire des Efclaves. Si les Pe- 
guans , par exemple, entrent d’un côté fur les rerres de Siam, les Siamois en- 
trent par un autre endroit fur celles du Pegu , & les deux Partis enleveront 
des villages entiers pour l'efclavage. 

Si les As fe rencontrent , cles ne tirent pas diretement l’une fur l’au- 
tre. Une efpece de convention f qu n'a fon principe que dans leur lâcheté 
mutuelle, les porte toujours à tirer plus haut. Cependant comme on s'ef- 
force des deux côtés , de faire retomber ces ie perdus fur l'ennemi, ce- 
lui des deux puus qui fent le premior cette pluie de balles , ne tarde gueres 
à prendre la fuite. Lorfqu'il eft queftion d'arrêter des troupes qui viennent 

fur eux, ils tirent plus bas qu'il ne faut; pour rendre leurs ennemis refpon- 
fables de leur propre moït, s'ils s’approchent jufqu’à pouvoir ètre tués, 

On : apprit à la Loubere un fait qu'il croit certain , quoiqu'il ne foit pas 
furpris qu ‘on puiffe le trouver incroyable. ** Un Provençal , nommé Cyprien ï 
qu'il vit enfuite au fervice de la Compagnie Francoife à Surate, avoit fervi 
dans les armées du Roi de Siam en qualité de Canonier. Comme on lui 
défendoit de tirer droit, 1l ne doutoit pas que le Général Siamois ne trahit 
fon Maître. Dans une Guerre contre le Roi de Singor, fur la Côte occi- 
dentale du Royaume de Siam, il fe laff de voir den armées en préfence , 
qui fembloient fe refpecter mutuellement ; ou manquer de hardiefle pour 
commencer l'attaque. Il fe déternuna , pendant la nuit , à pafler feul au , Camp 
Ennemi , pour enlever le Roi de Singor dans fa Tente. Cette rémérité fur 
fi D ieute - qu'ayant pris effectivement le Prince, & l'ayant mené au Gé- 
néral Siamois, il termina une Guerre qui duroit depuis plus de vingt ans. 
Ce fervice demeura fans récompenfe ; & Cyprien rebuté de quelques intri- 
gues de Cour, qui avolent refroidi les généreufes inclinations du Ror de 
Sun » prit le parti de fe retirer à Surare 78) 

Quoique la nature n'ait pas rendu les Siamois plus propres à la Guerre, 
ils ne laiflent pas de la faire fouvent avec avantage , parce que leurs voi- 
fins ne font ni plus puiffans ni plus braves qu eux. Cependant, le Roï n’en- 
sretient pas d'autres Troupes qu une garde étrangere. Le Chevalier de For- 
bin avoit enfeignée. l'exercice des AMIS à quatre cens Siamois ; & lorfqu’ il 

eut quitté Siam , un Anglois qui avoit été Sergent à Madras, fur la côte de 
Coromandel| , dotna les mêmes leçons à huit cent autres Siamois, Mais ces 
Soldats n’ont pas d’autre folde que l'exemption des corvées , pour eux- 
mèmes & pour quelques perfonnes de leur famille. Comme ils ne peuvent 
# Ibid, page 268 & précédentes, *# Ibid, page 275. s Ibid. page 327$, 
K 1j 


DEscRIPTION 
DUROYAUME 
DESIAM. 

Guerres & Mi- 
lice des S'amoise 

Ce qui leur 
ête le courage. 


Leur condu’te 
dans les Batail- 
les. 


Avanture re 
traordinsire d’un 
provençal. 


Treupes régus 
lieres, 


TERRES 

DESCRIPTION 

Du ROYAUME 
DESIAM. 


Défen{es natu- 
res da Royau- 


mcede Siam. 


Fortune d’un 
galet François, 


Artillerie Sia= 


moile, 


Eléphans 


ès sn 


de 


Qrire de cam- 


pPeREnt 
hatailiee 


& 


de 


de HTSTOIR'E GENERAXE 


fe nourir hors de chez eux , ils demeurent dans leurs villages ,les uns au- 
tour de Bancock , les autres aux environs de Louvo, pour la fureté de ces 
deux places ,où fe rendant tour-à-tour par détachemens , ils font une garde 
continuelle. Dans les autres lieux du Royaume qui ont befoin de défenfe, 
les garnifons font compofées de Siamois libres , qui fervent par corvées, 
comme dans les autres occalions , & qui font relevés par d’autres lorfqu'ils 
ont achevé leur terms. 

Le Royaume de Siam eft naturellement fi bien défendu par fes Forêts 
impénétrables , par la multitude de canaux dont il eft coupé, & par fes 
inondations annuelles , que les Habitans ont toujours négligé le fecours des 
Places fortes. Ils craindroient de les perdre & de ne les pouvoir reprendre. 
Celies qu'ils ont, en petit nombre, foutiendroient à peine la premiere in- 
fulte d’une troupe aguerrie. Quelques années avant l’Ambañlade du Cheva- 
lier de Chaumont ,le Roi fouhaitant de faire conftruire un Fort fur la fron- 
ere du Pegu, choifit pour l'exécution de cet important deflein , un valet 
de la Mifion de $. Lazare de Paris qui étoit pañfé à Siam au fervice des 
Millions Etrangeres. Toute fon habileté confiftoit à faire une faignée. Mais, 
après s'ètre défendu long-tems d'entreprendre un ouvrage , dont 1l ignoroit 
les principes , il ne put réliiter à l’ordre abfolu du Roi; & pour prix de ce fer- 
vice , 1l obtint le gouvernement de Ionfalam , qu'il exerça lefpace de trois. 
ou quatre ans avec beaucoup d'approbation. Enfuite, ayant obtenu la per- 
million de retoutner à Siam, il eut pour Succefleur dans fon emploi le maî- 
re d'Hôtel du Chevalier de Chaumont , qui fe nommoit B%//y (9). On 
a va, dans les deux voyages du Pere Tachard , qu'un Ing“nieur François de 
l'Ambaffade demeura au fervice du Roi pour forufer Bancock & Louvo. 

Les Siamois ont peu d'artillerie. Un Portugais de Macao , qui eft mort 


à leur fervice, leur à fondu quelques pieces de canon; & les François leur. 


ont fait préfent de quelques autres pieces. Mais ils entendent peu l'art d’en 
fondre eux-mêmes. Ils en font de fer battu à froid. Parmi les préfens que 
leurs Ambafladeurs apporterent en France ,on comptoit deux pieces de fer, 
enrichies d’or & d’argent (10). 

Leur Cavalerie n’eft compofée que d’environ deux mille chevaux. Ils font 
confifter leurs principales forces dans le grand nombre de leurs Elephans , 
que le Pere TFachard fait monter à plus de vingr mille. Mais ces animaux, 
n'ayant ni mord ni bride , ne peuvent être gouvernés fürement. D'alleurs, 


ils craignent tellement le feu, qu'ils ne s’y accourument prefque jamais : &. 


jorfqu’ils reçoivent quelque bleffure , ils reviennent fouvent fur leurs Maïi- 
tres. On les exerce néanmoins à porter, & à voir tirer fur leur dos , de pe- 
rites pieces longues de trois pieds , & d’une livre de balle. L'infanterie Sia- 
moife eft nue & mal armée. 

La Loubere nous apprend leur ordre de bataille. Hs fe rangent fur trois 
lignes, dont chacune eft compofte de trois gros bataillons quarrées. Le Roi, 
ou le Général, fe tient dans le bataillon du milieu , qui eft compofé des 
meilleures Troupes, pour la fureté de fa perfonne. Chaque Chef de batail- 
lon occupe aufli le centre de la troupe qu'il commande; & fi les neuf ba- 
taillons font trop gros , ils font divifés en neuf autres, dans le même ordre 

(9) Page 277. (xo) Voyez le fecond Voyage de Tachard. 


DIE S VON rANGLE NS TUE rev + td; 261 


ue le refte de l’armée. Chaque bataillon a feize Elephans mâles à fa queue. Don 
Chacun de ces animaux porte fon étendart particulier. 11 eft accompagné de y Rovaume 
deux Elephans femelles. Mais les uns & les autres font montés chacun de DESra%, 
trois hommes armés, fans compter les Elephans de bagage , qui font toujours 
en fort grand nombre. Les Siamois prétendent qu’on ne mene les Elephans 
femelles que pour la dignité des males ; mais 1} eft certain qu’on auroit plus 
de peine à gouverner les mâles , s'ils n'étoient accompagnés des femel- 
les (11). 
L'artillerie , dans les lieux où les rivieres manquent , eft porté far des 
charettes tirées par des bufles ou des bœufs. Les Siamois n'ont point d'af- 
futs. Le combat commence par quelques coups de canon. S'ils ne le ter- 
minent pas, on fe met à portée d'employer la moufquererie & les fleches. 
Mais jamais on n'attaque avec aflez de vigueur, & l’on ne fe défend avec 
aflez de conftance, pour en venir aux dernieres approches ou à la mêlée. 
Ceux que la frayeur fait les premiers , fe rompent & s’enfuient dans les bois, 
A la vérité, ils fe raflemblent avec autant de facilité qu'ils fe font rompus. 
Si dans quelque occafon , il devient abfolument néceflaire de tenir ferme, 
on ne peut fe promettre de les tenir qu’en mettant des Officiers derriere 
chaque Id , avec ordre de tuer les fuyards. Les Macaffars , les Ragiponts, 
les Malais & quelques autres Nations , prennent de l’opium pour animer 
leur courage. Mais les Siamois rejettent ce fecours, par la crainte de deve- 
nir trop courageux. Cette lacheté , qu'ils ne regardent pas mème comme un 
fujet de reproche , les rend incapables d'entreprendre un fiege ouvert : s'ils 
attaquent une place forufiée , c'eft par la trahifon ou par la faim (12). 
Ils font encore plus foibles fur mer que fur terre. A peine le Roï de Siam Forces en mers 
at-il cinq ou fix Vaifleaux , qu'il arme quelquefois en courfe , mais dont 
Femploi principal eft le commerce. Ses Officiers de mer & fes Marelors font 
Etrangers. Il leur recommande d'éviter les combats fanglans , & de fe borner 
à la fupercherie pour faire des prifes. Avec ce petit nombre de Vaiffeaux , il à 
cinquante ou foixante Galeres , dont les ancres font de bois. Ce ne font que 
des bateaux médiocres, & d’un feul pont , qui portent environ foixante hom- 
mes, Rameurs ou Soldats. Ces hommes fe prennent par corvées , comme 
pour les autres fervices de l’Erar. Chacun a fa rame, qu'il eft obligé de ma- 
mer debout , parce qu’elle eft fi courte, que dans toute autre pofture du 
Rameur, elle matteindroit nas à l’eau. Les Galeres de Siam ne s’éloignent 
jamais des côtes du Golfe (13). 


GAL 


Education , Langue, Sciences & Exercices des Siamois, 


C LA 
UT 
LC 


Es enfans des Siamois ont naturellement de la dociliré & de la douceur. Pincator de 
1 s È ce 2 À : me s AS PAL ÉEUE ducauon & 
,On leur in fps ce, dèsle premier âge , une extrème polirefle. L'autorité def Siamois, 


E] D F 
© 1 fr \ 1 
portique des Peres fert beaucoup au fuccès de ces lecons. Auf les parens 


pe | Pr ps T T 
{51) Tachard ; abi ep. (13) Tachard , fecond Voyage. La Loube- 
Tr .. A ri Es 
(22) Floris, Jooft-Schureu, la Loubere & re, page 181 & précédentes. 
la plépart des Voyageurs, 
K Kk üj 


DESCRIPTION 
pu ROYAUME 
DESIAM, 


Jls comiens 
cent tous par 
tie Talapoins, 


Leurs premie- 
ges écudes. 


Langues Balie 
& Siamoife, 


Difficultés de 
Ja langue Sia- 
gaoile. 


OR. HU ST O L'RE ‘G'E N'EUMR ANE 
répondent-ils au’ Prince, des fautes de leurs enfans. Ils ont part à leur chà- 
timent ; & la Loi les oblige de les livrer lorfqu’ils font coupabies. Un fils 
qui a pris la fuire, après avoir mérité d’être puni, ne manque jamais de re- 
venir & de fe livrer lur-même , aufli-tôt que la colere ou la juftice du Prince 
tourne contre fon pere ou fa mere ; où même contre fes parens plus éloignés, 
lorfqu'ils font plus agés que lui. 1 

- A l’âge de fept ou huit ans ,on met les enfans dans un Couvent de Ta- 
Japoins, dont on leur fait prendre l’habir, c’eit une profeflion qu’ils font rou- 
jours libres de quitter fans honte, Ces petits Moines Siamois portent le nom 
de Nen. Ils reçoivent chaque jour de leur famille tout ce qui eft néceffaire 
à leur nourriture; & ceux qui font diffinoués par leur naiflance ou par leur 
fortune , ont un ou deux Efclaves pour les fervir. 

On leur montre d’abord à lire, à écrire & à compter , parce que rien n’eft 
plus nécelfaire à des Marchands, & qu'il n’y a point de Siamois qui ne fale 
quelque commerce. On leur enfeigne les principes de la Religion & de la 
Morale, en leur faifant apprendre la Langue Balie , qui eft celle de leur 
Religion & de leurs Loix. Cette Langue a quelque refflemblance avec un Dia- 
lecte particulier du Coromandel ; mais fes Lettres ne font connuës qu'à Siam. 
Elle s'écrit de la gauche à la droite, comme les Langues de l’Europe. Ilen 
ft de mème du Siamois vulgaire : en quoi lune & l’autre different de la 
pluparc des Langues Afiatiques , qui s'écrivent de la droite à la gauche, & 
de celle des Chinois, qui conduifent la ligne de haut en bas, & qui, dans 
l'arrangement des lignes d’une même page , mettent la premiere à droite, & 
les autres de fuite vers la gauche. D'ailleurs la Langue Sizmoife tient beau- 
coup de celle de la Chine, par le grand nombre de fes accens, & parce qu’elle 
eft prefqu'uniquement compofée de monofyllables. 

Le Siamois & le Bali ont un alphabet de peu de lettres, dont on compofe 
des fyllabes & des mots. Mais le Bali à fes Déclinaifons , fes Conjugaitons 
& fes dérivés ; ce que le Siamois n’a point. Dans cette feconde Langue, l’ar- 
rangement feul marque les cas des noms. Quant aux Conjugaifons , elle à 
feulement quatre où cinq particules , qui fe mettent rantôr devant le verbe, 
tantÔt après, pour figniñer le nombre, les tems & les modes, Le Dictionnaire 
Siamois n’eft gueres moins fimple: c’eft-à-dire que cette Langue eft peu abon- 
dante ; mais le tour de la phrafe n’en eft que plus difficile par fes variérés, 
La Loubere s'efforce de faire comprendre par des exemples la difhculté de 
ces tours. Cœur bon par exemple, fignifie contenr. Ainfi pour dire f J'étois à 
Siam je ferois content ; les Siamois diroient dans leur Langue 5 Je moi être 
Ville de Siam , moi cœur bon beaucoup. Si, qui figniñie lumiere ; & par me- 
taphore beauté, fe joint , par une feconde métaphore à Pak , qui fignihe 
bouche; & fit pak figniñe les levres, comme fi l’on difoit la lumiere ou la 
beauté de la bouche. La gloire du bois fignifie fleur. Le fi/s de l’eau veut dire 
en général tout ce qui s'engendre dans l’eau , fans être poiffon ; comme les 
crocodiles , & toutes fortes d'infectes aquatiques. Dans d’autres expreflions , 

e mot de #/s ne fignife que /2 peiteffe des chofes ; Le fils des poids , figrufie 
un petit poids : au contraire le mot de Mere s’employe pour exprimer la grof- 


feur ou la grandeur. De tous Îles mots de cette Langue , le même voyageur 


| TROIS ALPHABETH SEAMOTS 
| KoKhoKho Kho Khoo Khoo-nge|Che cho tho So CO 10 do Lo (ho thù 
| g K l (Qu CE A 

[M2 7 NPVTE DES TLNY INDIA LV) 


thoo «no f bo po ppe fo ppo fo JPOIRO YO ro : vof So: So 
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1 pi, ; à Gen 
ne connoit que Po & Mé, qui ayenr quelque rapport aux nôtres. Ils figni- Dircurme 
fient en Siamois, Pere & Mere (14). ORGUE 

Après la lecture & l'écriture, l’arithmétique eft prefque l’unique étude de pr Sam. 
la jeuneffe Siamoife. Elle à ; comme la nôtre, dix caracteres, dont le zero ie de Varie 
eft figuré de même , & prend les mêmes valeurs dans le mème arrangement , RÉ RES 
c'eft-à-dire , que les nombres fe placent de la droite à la gauche , fuivant 
l’ordre naturel des puiffances du nombre de dix. Le calcul des Siamois fe 
fait avec la plume, different de celui des Chinois , qui fe fervent d’un inf- 
trument , dont Martini fait remonter l'invention jufqu'à deux mille fx où 
fept cens ans avant Jefus-Chrift. En général les Marchands du pays font fi exer- 
cés à compter , qu'ils peuvent réfoudre fur le champ des queftions d’arithmé- 
tique très-difhciles. Mais ils ne reviennent jamais à ce qu’ils ne peuvent réfou- 
dre fur le champ. Le caractere eflentiel des hommes , dans les climats très- 
chauds ou très-froids , eft la parefle d’efprit & de corps; avec cette différence 
qu'elle dégénere en ftupidité dans les pays trop froids, & que dans les pays 
trop chauds, il y a toujours de l’efprit & de l'imagination ; mais de cette forte 
d'imagination & d’efprit, qui fe laffe bien-tôt de la moindre application. 

Les Siamois conçoivent facilement; leurs reparties font vives & promp- 
tes; leurs objections font juftes. On croiroit qu'un peu d'étude peut les ren- 
dre habiles dans les plus hautes fciences & dans les arts les plus difhailes. 
Mais leur parefle invincible détruit tout d’un coup cette efperance. 


js : Poëfes 
Ils font naturellement Poctes. Leur pocfie confifte , comme la nôtre , dans 


le nombre des fyllabes & dans la rime ; cependant nos plus ingénieux voya: 


geurs ont peine à comprendre qu’elle puifle s’accommoder d’une Langue com- 
pofée de monofyllabes, remplie de voyelles fort accentuées & de diphton- 
gues affez rudes. Entre plulieurs traduétions de leurs Poëmes & de leurs 
chanfons , la Loubere n’en vit pas une dont le fens pût s'ajufter à nos idées. 
I] y entrevit néanmoins des peintures ; celles par exemple , d’un jardin agréa- 
ble , dans lequel un amant offre une retraite à fa maitreffe. Outre les chan- 
fons d'amour , 1ls'en ont d’hiftoriques & de morales. Un des freres du Rot 
compofoit des Poefes morales fort eftimées , & les metroit lui-mèmeen mufque. 
Si les Siamois naiflent Poctes, ils font fort éloignés de naître Orateurs ;  Æloçuences 
& de pouvoir le devenir. Leurs Livres font ou des narrations d’un ftile fort 


fimple , ou des fentences d’un ftile coupé & plein d'images. Ona déja re- 


/ ;* 2 . : . s 
marqué qu'ils n’ont point d’Avocats. Les Parties expliquent leur affaire 


: 


dans leurs fermons, lifenr le texte Bali de leurs Livres, Hs letraduiten: 
Pexpliquent en Siamoiïs fans aucune forte d'action. Tous les compliment: 
dinaires de la fociété font à peu près dans les mêmes termes. Le #6: mème 
a fes paroles comptées ; dans les audiences de cérémonie. Il ne dit sux Ea- 
voyés de France que ce qu'il avoit dit au Chevalier de Chaumont , & quelque 
tems auparavant à M. l'Evèque d’Heliopolis (15). aqot 

Les Siamois ighorent abfolüment toutes les parties de la Philofovhie . 
Fexceprion de quelques principes de morale; dans lefquéls on'vert:tbiantés 


(14) Ux füp. p. 182. On trouvera, à la fin de cet article, quelques exemples de cette l250«, 
(15) Ibid, pages 186 & précédentes, É 


Grefher , qui écrit fimplement ce qu'on dicte à {a plume. ‘Les Talapoins:, 


DESCRIFEIION 
DU ROYAUME 
DE SIAM: 


Bédscinee 


Pratiques Sia- 
jnoiles dans les 
mialacjes, 


Chirurgie. 


264 HIS TON RE CENERAILE 


Die Af/ , 1] 
qu'ils ont mêlé beaucoup d'erreurs. [ls n’ont aucune étude du droit. Les Loix 
du pays ne s’apprennent que dans l'exercice actuel des emplois. Elles font 
renfermées dans quelques Livres peu connus du Public. Mais lorfqu’ils font 
revêtus d'un Office, on leur remet une copie des Loix qui le concernent; 
à peu près comme en Efpagne , où l’on infere, dans les provifions d’un Cor- 
regidor, tout le titre des Corregidors qui eft dans la compilation de leurs 
Ordonnances. 

Leur Médecine ne peut mériter le nom de fcience. Les principaux Mé- 
decins du Roi de Siam font Chinois. Il en a de Siamois & de Peguans ; 
mais après l’arrivée du Chevalier de Chaumont, il prit en certe qualité un 
Miflionaire François, nommé Paumau, auquel il donna tant de confiance, 

ue tous les autres étoient obligés de rapporter chaque jour à cet Oracle leurs 
obfervations fur la fanté de leur maître , & de recevoir de lui les remedes 
qu'ils employoient fous fa direction. La Medecine Siamoife confifte dans un 
nombre de receptes qui viennent de leurs Ancètres, fans aucun égard pour 
les fymprômes particuliers des maladies. Ces aveugles méthodes ne lailfene 
pas d'en guérir beaucoup , parce que la temperance naturelle des Siamois, 
contribue plus que l'art au rétabliflement de leur fanté. Mais comme il ar- 
rive fouvent que la force du mal l'emporte, on ne manque Qu d'en at- 
tribuer la caufe aux maléfices. 

Quelqu'un tombe-t-1l malade à Siam? il commence par une opération fort 
bizarre, qui eft de fe faire amollir le corps , en fe couchant à terre, & fai- 
fant monter fur lui quelque perfonne entendue qui le foule aux pieds. On 
aflura la Loubere que dans la groffefle même , les femmes employent cette 
méthode pour accoucher plus facilement (17).LesAnciensn’apportoient pas d’au- 
cres remedes à la plénitude, qu'une diete excellive , & tel eft encore l’ufage 
des Chinois. Aujourd’hui les Siamois ufent de la faignée , des ventoufes fca- 
cifices & des fangfues. Avec quelques-uns des purgatifs connus en Europe, 
ils en ont d’autres , qui font particuliers à leur pays. Mais ils ne connoiflent 
pas l’Ellebore, {1 familier aux anciens Medecins Grecs. D'ailleurs ils n’ob- 
fervent aucun tems pour les purgations. Dans leurs remedes , ils employent 
des minéraux & des fimples. Les Européens leur ont appris les vertus & l’u- 
fage du Kinkina. En général , leurs remedes font fort chauds. Ils n'ufent 
d'aucun rafraîchiffement intérieur : mais ils fe baignent dans la fievre & dans 
toutes fortes de maladies. 11 femble que tout ce qui concentre ou ce qui aug- 
mente la chaleur naturelle convienne à leur conftitution. Leurs malades ne 
fe nourriflent que de bouillie de riz, qu'ils font extrèmement liquide. C'eft 
ce que les Portugais des Indes appellent Cangé. Les bouillons de viande 
font mortels à Siam. Ils relâchent trop l'eftomac. Dans la convalefcence , les 
Siamois préferent la chair de cochon à toutes les autres. 

Leur ignorance eft fi profonde dans la Chirurgie, qu'ils ont befoin des 
Européens, non-feulement pour les trépans & pour toutes les opérations dif- 
ficiles , mais pour les fimples faignées. Ils ignorent entierement l'anatomie, 
Loin d’avoir tourné leur curiofire à la connotffance du corps animal, ils n'ou- 
vrent les corps, morts qu'après les avoir rotis dans les funérailles, fous cou 


(17) Ibid. page 192, 
leur 


DRE IS NVSOMYHANGMENS 4 Er. AT TE 16 


leur de les bruler ; le motif des Talapoins pour les ouvrir , eft d'y trouver 
dequoi nourrir la fuperftition du peuple. Ils prétendent quelquefois avoir 
trouvé , dans l’eftomac des morts , de grofles pieces de chair fraiche de porc, 
ou de quelque autre animal, du poids d'environ huit ou dix livres, qu'ils 
fuppofenc l'efret d’un fortilege , & propre à fervir pour ces noires opérations. 

La Chyimie n’eft pas moins ignorée des Siamois, quoiqu’ils l’aiment avec 
pañlion, & que plufieurs d’entr’eux fe vantent d'en poffeder les plus rares fe- 
crets. Siam , comme le refte de lOrient , eft rempli d'impofteurs & de du- 
pes. Le Roi de Siam, Pere de celui qui regnoit à l'arrivée des François, 
avoit employé deux millions à la recherche de la pierre philofophale (18). 

L’imagination vive & nerte des Siamois les rendroit plus propres aux Ma- 
thématiques qu'à l'étude des autres fciences, fi leur principal défaut n’étoit de 
fe lafler trop tôt de l'application. Ils ne peuvent fuivre un long tiflu de rai- 


fonnemens. Auäli font-ils bornés à quelques pratiques d’Aftronomie, dont ils 
dédaignent de pénétrer les raifons , mais qui leur fervent pour les horofcopes 
pauculiers & dans la conftruétion de leur almanac , qu'on peut regarder 
comme un horofcope général. Cependant ils ont fait réformer deux fois leur 
Calendrier par d’habiles Aftronomes , qui, pour fuppléer aux Tables aftrono- 
miques, ont pris deux époques arbitraires , remarquables par quelque conjonc- 
tion rare des Planettes (19). On a parlé ici de la plus ancienne, à l’occa- 
fion de leur origine. La plus récente fe rapporte à notre année. Ils dattent 
indifféremment de l’un ou l’autre de ces deux ftyles: Leur premier mois eft 
toujours la Lune de Novembre ou de Décembre; en quoiils ne s’écartent 
pas de l’ancien ftyle, lorfqu’ils dattent mème fuivant le ftyle nouveau ; quoi- 
que le premier mois de l’année, fuivant ce nouveau ftyle, foit ou le cinquié- 
me ou le fixiéime de l’ancien. 

D'ailleurs , ils n’eatendent rien au fyffème du monde, parce qu'ils ne fa- 
vent rien part principe. Îls croyent, comme les autres peuples de lOrient , 

ue les Eclipfes arrivent Le la malignité d'un Dragon, qui dévore le So- 
leil & la Lune (20). Ils font un bruit terrible de poeles & de chaudrons, 

our chaffer ce pernicieux animal. Ils croyent que la terre eft quarrée, & 
que le Ciel porte deflus par fes extrémités, comme une voute , où comme 
ces cloches de verre dont on couvre les plantes dans un jardin. Ils affurent 
qu’elle eft divifée en quatre parties habitables , féparées entr'elles par des mers, 
qui en font quatre mondes differens. Ils fuppoïent au milieu de ces quatre 
mondes une très-haute montagne pyramidale, de quatre faces égales; & de- 
puis la furface de la terre ou de la mer jufqu’au fommer de cette montagne, 


(18) Ibid. page 194. 

(19) Sur ces obfervations, ayant une fois 
établi certains nombres, ils ont donné, pour 
les années fuivantes , au moyen de plufieurs 
additions, {ouftraétions , multiplications & 
divifions, le fecret de trouver le lieu des Pla- 
netes , à peu près comme nous trouvons l’E- 
pacte de chaque année en ajoutant onze à l'E- 
pacte de l'année précédente. La Loubere don- 
na au célébre Caflini , Directeur de l'Obfer- 
vatoire de Paris, la maniere Siamoife de trou- 


Tome IX, 


ver le fieu du Soleil & celui dela Lune, par 
un calcul dont je fondement eft pris de la fe- 
conde Epoque Siamoile ; & ce grand aftrono- 
me a développé tout ce qui regarde un fujet 
fi difficile. 

(20) Voyez la premiere Relation du Pere 
Tachard. Cette idée ne peut être fa fource 
dans le langage méraphorique des Aftrono- 
mes , qui difent que les Eclipfes fe font dans 
la têce & dans la queue du dragon. 


ES 


DEscRIPTION 
DU ROYAUME 
DE SIAM. 


Chymie, 


Mathémati= 
quese 


Calendrier 
Siamois, 


Syftème du 
monde, 


DESCRIPTION 
Du ROYAUME 
DE SIAM. 


Mufique. 


Chants & in 
ftrumens 


266 HAL ST :O I RE SOGPE INNEMNROANINE 

qui touche, difent-ils, aux Etoiles , 1ls comptent quatre-vingt-quatre mille 
Jods , qui font une mefure , chacun d'environ huit mille toifes. Ils comptent 
autant de Jods, depuis la furface de la mer jufqu'aux fondemens de la mon- 
tagne ; & le même nombre, depuis chaque face de cette montagne , jufqu’à 
chacun des quatre mondes. Le nôtre , qu'ils appellent Tcheampion , eft au 
midi de la montagne. Le Soleil , la Lune & les Etoiles , tournent fans cefle 
autour d'elle; & de-là vient la fucceflion des jours & des nuits. Au-deflus 
eft un Ciel qu'ils nomment Jrrratiracha , furmonté par le Ciel des Anges. 
La Loubere qui fe fit expliquer cette fabuleufe Cofmographie, ajoute que fi 
d’autres Voyageurs la rappottent autrement , il ne faut pas plus admirer la 
variété des opinions Siamoifes fur un fujet qu'ils entendent ÿ mal , que celle 
de nos fyftèmes d’Aftronomie que nous croyons entendre (21). 

La Mufique eft en honneur à Siam, mais fans méthode & fans principes. 
Les Siamois font des airs, qu'ils ne favent pas noter. Ils n’ont ni tremblement 
ni cadence , non plus que les Caftillans ; mais ils chantent quelquefois com- 
me nous, fans paroles ; ce qui paroït fort étrange en Cafülle. A la place 
des paroles, ils ne difent que No, noi , comme nous Ta /a la la, &c. Le 


Roi de Siam ayant entendu, fans fe montrer, plufieurs airs de violon Fran- 


çois, n'en trouva pas le mouvement allez grave. Cependant la Loubere ob- 
ferve que les Siamois n’ont rien de fort grave dans leurs chants; & que dans 
la marche mème du Roi, les airs de leurs inftrumens font aflez vifs (22). 

Ils ne connoiflent pas plus que les Chinois la variété des chants , pour les 
diverfes parties, ou plutôt ils n’ont aucune diverfité de parties , puifqu’ils chan- 
tent tous à l'union. Si l’on diftingue dans quelques-uns de leurs inftrumens, 
une apparence de mufique réguliere , il faut fuppofer qu’ils les tiennent des 
Etrangers. Les principaux font de petits rebecs ou violons à trois cordes , 
qu’ils appellent Tro, & des haut-bois fort aigres, qu'ils nomment Pi. Ils les 
accompagnent du fon de quelques bafins de cuivre, fur chacun defquels on 
frappe un coup, à certains tems de chaque mefure. Ces baflins font fufpen- 
dus, par un cordon, à une perche pofée en travers fur deux fourches ; & la 
baguette, qui fert à frapper , eft un baton de bois affez court. Ils mêlent à ces 
fons , celui de deux efpeces de tambour , qu’ils nomment T/ounpourpan & 
Tapon. Le bois du premier reffemble , pour la grandeur , à celui de nos tam- 
bours de bafque ; mais il eft garni de peau des deux côtés, comme un véri- 
table tambour ; & de chaque côté du bois pend une balle de plomb, au bout 
d'un cordon. Le bois du Tlounpounpan eft traverfé par un baton, qui lui 
fert de manche, & par lequel on le tient. On roule ce manche entre les 
mains, comme le baton d’une chocolatiere ; &, par ce mouvement, les bal- 
les qui pendent de chaque côté frappent fur les deux peaux. La figure du 
Tapon eft celle d’un barril. On le porte pendu au cou, par un cordon ; & 
des deux côtés on bat fur les peaux à coups de poing. 

Un autre inftrument qui fe nomme Par-coug , eft compofe de timbres , pla- 
cés de fuite , chacun fur un baton court & planté fur une demie circonférence 
de bois, de la forme des gentes d’une petite roue de caroffe. Celui qui joue 


eft aflis au centre de la circonférence , les jambes croifées. Il frappe les tim- 


(21) Ubi fup. page 200. (22) Ibd. page 108, 


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bres avec deux batons, dont il tient l’un de la main droite, & l'autre de la 
gauche. L’étendue de cet inftrument eft d’une quinte redoublée. Mais il na 
point de demi-tons , ni rien qui étoufle le fon d’un timbre , lorfqu’on 
en frappe un autre. C’éroit le bruit de tous ces inftrumens enfemble , que 
le Pere Tachard ne trouvoit pas fans agrément fur la riviere. 

La voix eft accompagnée du fon de deux batons fort courts , qui s’appel- 
lent crab, & qu'on frappe lun contre l’autre. Le peuple accompagne auili 
fes chants , fur-tout le foir dans les cours des maïfons , d’une efpece de tam- 
bour qui {fe nomme Tong. On le tient de la main gauche , pour le frapper 
de tems en tems, du poing de la droite. C’eft une bouteille de terre, qui 
au lieu de fond eft garnie d’une peau , attachée au goulet avec divers cor- 
dons. Les Siamois font paflionnés pour nos Trompettes. Celles du pays font 

etites & d'un fon tiès-aigre. Leurs vrais tambours, quoique plus petits que 
| nôtres , ne fe portent point pendus à l'épaule. On les pofe fur une des 
peaux & l’on bat fur lPautre (23). 

Les exercices du corps font aufli négligés à Siam que ceux de l’efprit. On 
n'y voit perfonne qui connoifle l'art de manier un cheval. Les Siamois n’ont 
point d'armes, fi le Roi ne leur en donne; & ce n’eft qu'après avoir reçu 
de lui les prenueres , qu'il leur eft permis d’en acheter d’autres. Ils ne peu- 
vent s'exercer à leur ufage que par fon ordre. A la Guerre même , ils ne ti- 
rent point le moufquet debout, mais en mettant un genou à terre; & fou- 
vent ils achevent de s'afleoir fur le talon, en étendant devant eux la jambe 
qu'ils n’ont pas féchie. A peine favent-ils marcher, ou fe tenir de bonne 
grace fur leurs jambes. Ils ne tendent point aifément les jarrets, parce qu'ils 
font accoutumés à les tenir tout-à-fait pliés. Les François leur ont appris à 
fe tenir debout fur les armes; &, jufqu’à l’arrivée du Chevalier de Chaumont, 
leurs fentinelles mêmes s’afleyoient à terre. Loin de s'exercer à la courfe , ils 
ne connoiffent pas le plaifir de marcher pour la promenade. La feule cha- 
leur du climat produit affez de difipation. En un mot la courfe des balons 
eft leur unique exercice, & dès l’âge de quatre ou cinq ans , tout le monde 
apprend à manier la rame & la pagaie. Aufli les voit-on ramer trois jours 
& trois nuits, avec une lécereté admirable, & prefque fans aucun intervalle 
de repos; quoiqu'ils ne foient gueres capables de fupporter tour autre tra- 
vail (24). 

Ils font mauvais Artifans , un ouvrier Siamois n’ofe afpirer à la moindre 
diftinétion dans fon Art. Sa réputation l’expoferoit à fe voir forcé de tra- 
vailler gratuitement toute fa vie , pour le fervice du Roi. Comme ils fort 
employés indifferemment à toutes fortes d'ouvrages , dans leurs fix mois de 
corvées , chacun s’attache à faire un peu de tout , pour éviter les mauvais trai- 
temens ; mais perfonne ne veut trop bien faire , parce que la fervitude eft 
Je prix de l’habileté. Cinq cens Ouvriers ne feroient pas , dans l’efpace de 
plufieurs mois, ce qu'un petit nombre d'Européens acheveroient en peu de 
jours. 

: Voici les Arts qu'ils connoiflenr. Ils fontaflez bons Menuiliers ; & comme 
ils n’ont pas de clous , ils entendent fort bien les affemblages, Ils fe mêlent 


(23) Ibid. page 110, (24) Ibid. page 212. 
Pi 


DESCRIPTION 
DU ROYAUME 
DE S1AM. 


Accompagnes 
mens de la voix 


Exercices du 
COIPSe 


Arts & Ani- 
fans. 


Arts les plug 
exercés à Siam 


DESCRIPTION 
pu ROYAUME 
DE SAM: 


Fondeurs, 


Poreurs: 


Broderie & 
peinture. 


Profeffions ies 
plus communes, 


Commerce. 


2.68 HIS TOI RE LGNE NE NROANDUE 


de Sculpture, mais groflierement. Les ftatues de leurs Temples , font de fort 
mauvais goût. Ils favent cuire la brique & faire d’excellent ciment. En gé- 
néral. Ils n’entendent pas mal la maçonnerie. Cependant leurs édifices de 
brique durent peu, faute de fondemens. Ils n’en font pas même à leurs 
fortifications. Siam n’a ni criftal fondu, ni verre; & c’eft une des chofes qu'ils 
aiment le mieux. Le Roi trouvoit fort à fon gré les verres taillés à facettes, 
qui multiplient les objets. Il demandoit aux François des vitres entieres , avec 
là mème propriété. 

Les Siamois favent fondre les métaux & jetter des ouvrages en moule. 
Ils revétiflent fort bien leurs Idoles d’une lame fort mince, ou d’or, ou 
d'argent , ou de cuivre; quoiqu'elles ne foient fouvent que d'énormes maf- 
fes de brique & de chaux. La Loubere avoit apporté en France un petit 
Sommona Codom , revêtu d’une lame de cuivre dorée. Certains meubles du 
Roi , la garde de fer des fabres & celle des poignards dont 1l fait préfent 
à quelques-uns de fes Ofhciers, & quelquefois à des étrangers , font revètus 
aufh d’une lame d’or. Ils n’ignorent pas tout-à-fait l’'Orfevrerie ; mais ils ne 
favent ni polir les pierres précieufes , ni les mettre en œuvre. 

Ils font bons Doreurs. Ils battent l'or affez bien. Toutes les Lettres que le 
Roi de Siam écrit à d’autres Rois , font fur une feuille de ce métal , aufli 
mince que le papier. On y marque les Lettres par compreflion , avec un 
poinçon émouffe , qui reffemble à celui dont nous écrivons fur nos tablettes. 

Ils n'employent gueres le fer que dans la premiere fonte , parce qu'ils n’en- 
rendent point l’art de forger. Leurs chevaux ne font point férrés , & n'ont 
ordinairement que des étriers de corde & de fort mauvais bridons. Ils n’ont 
pas de meilleures felles. L'art de courroyer & de préparer les peaux , leur eft 
abfolument inconnu. 

On fait peu de toiles de cotton à Siam, & les couleurs en font fans éclat. 
On n'y fabrique aucune étofle de foie, n1 de laine , & nul ouvrage de ta- 
piflerie. La laine y eft fort rare. Mais Les Siamois favent broder , & leurs def- 
feins plaifent. Ils ne connoiffent point la peinture en huile. D'ailleurs, ils 
{ont mauvais Peintres, & leur goût ne les porte point à repréfenter la na- 
ture. Une exacte imitation leur paroït trop facile. Ils veulent de l’extrava- 
gance dans la peinture , comme nous voulons du merveilleux dans la Pocfie. 
Îls imaginent des arbres , des fleurs , des oifeaux , & d’autres animaux qui n’exif- 
terent jamais. Ils donnent quelquefois, aux figures humaines , des attitudes 
impoñlibles ; & leur habileté confifte à répandre fur ces chimeres, un air de 
facilité qui les faffe paroître naturelles (25). 

Les profeflions les plus communes à Siam , font la pêche pour la plus baffe 
partie du peuple, & le commerce pour ceux à qui leur fortune permet de 
l'exercer. Mais le commerce du dehors étant réfervé prefqu'entierement au 
Roi , il n’y a point d'avantage confidérable à tirer de celui du Royaume. 
Cette même fimplicité de mœurs qui rendun grand nombre d'arts inutiles 
aux Siamois , leur ôte aufli le gout de la plüpart des marchandifes qui font 
devenues néceflaires à l'Europe. Ils ont néanmoins des méthodes réglées pour 
le commerce. Dans les prets, c’eft toujours un tiers qui écrit la promeffe. 
Cette précaution fuffit, parce qu’en juftice la préfomption eft contre le Dé- 


(25) Tbid, pages 216 & précédentes. 


DES AVION A GLENS OU à vel EI. 269 


biteur qui nie , pour le double témoignage de celui qui produit la pro- es 
mefle & de celui dont elle préfente l'écriture. Se ne 

Dans les petits commerces , qui regardent les néceflités de la VIE ; la bonne DE SIAM. 
foi regne fi fcrupuleufement , que le Marchand ne compte point l'argent 2 ne 
qu'il reçoit , ni l'acheteur la marchandife qu il achete par compte. L'heure ue 
des marchés eft depuis cinq heures du foir , jufqu'à huit ou neuf. Les Sia- 
mois n'ont pas d’aune , parce qu'ils achetent en pieces complettes les mouffe- 
lines & les autres toiles. Oneft bien malheureux à Siam, lorfqu'on y eft réduit 
à prendre de la toile par ke, qui fignifie coudée ; & pour ceux qui font dans t 
cette mifere, on n’employe point efiectivement d’autre mefure que Île bras. 

Cependant ils ont leur brafle, qui n'eit que d’un pouce au-deflous de no- Leurs mefures, 

tre toife. Ils s’en fervent dans les édifices, dans l’arpentage , & particuliere- 
ment à mefurer les chemins & les canaux où le Roi pañle. Ainfi, de Siam 
à Louvo, chaque lieue eft marquée par un poteau, fur lequel le nombre eft 
écrit. Le même ufage s'obferve dans l’Indoftan , où Bernier nous apprend que 
les cos , ou les demi-lieues , font diftingués par des roureiles où par de 
petites pyramides. Le coco fert de mefure à Siam, pour les grains & pour 
les liqueurs. Comme ces efpeces de noix font naturellement inégales , On 
mefure leur grandeur par la quantité de coris qu’elles peuvent contenir (126). Un 
coco ne contiendra que cinq cens coris , tandis qu'un autre en contient mille, 
Cependant on a pour les grains une efpece de boifleau , qui fe nomme far, 
compofé de bambou entrelaffé, & une forte de cruche nommée caner , pour 
les liqueurs. Mais comme ces mefures ne font réglées par aucune Loi, elles 
ne font admifes dans les marchés qu'après avoir été mefurées avec un coco, 
dont on a reconnu la capacité par les coris : & l’on fe fert d’eau , ou de riz, 
pour mefurer le canan & le fat avec le coco. Le quart du canan fe nomme 
leeng. Quarante fars font le fefle, & quarante féfles le cohi (17). 

I] n’y a pas plus d’exactitude dans les poids. On leur donne en général lenom Leurs poids & 
de ding. Les pieces de monnoie font les poids les plus fideles & prefque les CU RONDES 
feuls qui s’employent dans le Royaume , quoique fouvent la monnoie de Siam 
doit faufle ou lesere. Aufli les poids particuliers & les monnoies portent les 
mêmes noms. 

Toutes les monnoïes d’argent Siamoifes font de la même figure & frap- 
pes au même coin, fans autre difference que celle de leur grandeur. Leur 
figure eft celle d'un petit cilindre , ou d’un rouleau fort court, tellement 
plié par le milieu , que fes deux bouts reviennent l’un à côté de l’autre. Leur 
coin , qui eft double fur chaque piece , au milieu du rouleau ; ne repréfente 
rien qui foit connu des Européens ; & que les Siamois mème ayent pu expliquer 
à la Loubere. La proportion de cette monnoie à la nôtre, eft que leur Tical 
qui ne pefe qu’un demi écu , ne laïffe pas de valoir 37 fous & demi. Iis n’ont 
pas de montre d’or ni de cuivre. L'or à Siam , eft une marchandife de commer- 
ce , il vaut douze fois l'argent , lorfque Les deux métaux font d’égale fineffe. 

La baffle monnoie de Siam confifte dans les petits coquillages que les Eu- sn nu 


(26) Petirs coquillages, qui fervent de  defcription des Maldives au ‘Tome VIII. 
bafle monnoie à Siam & dans plufieurs autres (27) Gervaïfe dit que le fefte de riz pee 
endroits des Indes, & qui ne font pas fenfi- cent Catis, c’eft-à-dire, deux cens vingt-cinq 
blement plus grands l'un que l'autre, Voyez la de nos livres, : 

LI u; 


270 HAS TG I R'E: GE N EBIR ALI 


Dci lOpéens ont nommé coris, & les Siamoiïs #4. Un Fouar, qui eft la huitié- 
puRovaumr ME partie d’un Tical, vaut huit cens coris ; c’eft-à-dire , que fept ou huit 
pE SAM,  Coris valent à peine un denier (28). 


SIN. 


Femmes , Mariages , Succeflions & Mœurs des Siamoïs. 


tie Ï ‘Ufage du pays ne permet point aux filles de converfer avec les garçons. 
e Elles font fous la garde de leurs meres, qui châtient féverement certe liberté. 
Mais fa nature, plus forte que la Loi, les porte fouvent à s'échapper, fur- 
tout vers la fin du jour. Elles font en état d’avoir des enfans dès l’âge de 
douze ans, & quelquefois plutôt. Aulfli les marie-t-on fort jeunes. Quoiqu'il 
fe trouve des filles Siamoifes , qui dédaignent le mariage pendant route leur 
vie, on n'en voit aucune qui fe confacre à la vie religieufe avant la vieilleffe. 
roms LES parens d’un jeune homme font demander une fille aux fiens, par des 
d'un maiage femmes âgées & d’une réputation bien établie, Si la réponfe eft favorable, 
BigmOIs, elle n'empèche pas que le goût de la fille ne foit confulré : mais fes parens 
prennent d'avance lheure de la naiffance du garçon, & donnent celle de la 
fienne. De part & d'autre , on s’adreffe aux devins , pour favoir fi le mariage 
durera fans divorce jufqu'’à la mort. Enfuire le jeune homme rend trois vi- 
fites à la fille, & lui porte un fimple préfent de betel & de fruits. Si le ma- 
riage doit fe conclure , les parens des deux côtés fe trouvent à la troi- 
fieme vifite. On compte la dot de la femme & le bien du mari. Tout eft 
délivré fur le champ , fans aucune forte de Contrat. Les nouveaux Mariés 
reçoivent des préfens de leur famille ; & l’Epoux entre aufli- tôt dans les 
droits du mariage, indépendamment de la Religion , qui n'a aucune part à 
cette cérémonie. Il eft même défendu aux Talapoins d'y aflifter. Cependant 
quelques jours après , ils vont jetter de l’eau benite chez les nouveaux Ma- 
riés , & réciter quelques prieres en Langue Balie. La Noce eft accompagnée 
de Feftins & de Spectacles , où l’on appelle des Danfeurs de profeflion : mais 
le mari, la femme & les parens n'y danfent jamais. La fère fe fair chez les 
pareris de la fille, & les jeunes Mariés y paflent quelques mois , avant que 
Diftinnion des de s'établir dans leur propre maifon. L’unique diftinétion , pour la fille d'un 
files de Manda- Mandarin , eft de lui mettre fur la rète un cercle d’ar, que les Mandarins 

is portent à leurs bonnets de cérémonie. à 
Plurolité des La plus riche dot d’une fille Siamoife n’eft que de cent catis , qui revien- 
femmes, nent à quinze mille livres. Les Siamois peuvent avoir plufeurs femmes : mais 
le peuple s’acçorde rarement cette liberté ; & les Grands ou les riches, la 
prennent moins par débauche que par affectation de grandeur. D'ailleurs, en- 
re plufeurs femmes , on diftingue toujours la principale (29). Les autres, 
quoique permifes par la Loi, ne font que des femmes achetées, & par con- 
féquent Efclaves , qui portent en Siamois le nom de petites femmes, & qui 
doivent être foumifes à la premiere. Leurs enfans nomment leur pere Po- 
Tchaou , c'eftà-dire, Pere-Seigneur; & ceux de la femme principale , lui 
donnent fimplement le nom de Po , qui fignifie Pere. Le mariage eft dé- 
fendu à Siam dans les premiers degrés de parenté , où les coufins germains 
(28) Ibid. pages 223 & précédentes. tient, & même dans plufieurs parties de l'A 

(29) Cer ufage eft commun dans tout l'O-  frique, 


meur des filles 
& inariagcs, 


7 


leurs femmes, s'ils la furprennent dans le crime ,on de les vendre sils pe 


DÉS VrO VE AU GE SEE ir y." LI. 27 


ne font pas compris. À l'égard des degrés d'alliance , un homme peut épou- 
fer fucceflivement les deux fœurs , mais les Rois de Siam fe difpenfent de 
cerre regle. Celui qui regnoit pendant les voyages dont on a donné la re- 
lation , avoit époufé la Princefle fa fœur. Il en avoit une fille unique , qui 
portoit le nom de Princeffe Reine depuis la mort de fa mere; & la Loubere , 
moins timide à juger que l'Abbé de Choify (30) , paroit perfuadé qu'il en 
avoit fait aufli fa Femme ou fa Maîtrefle. 

Dans les familles particulieres , la Succeflion appartient entierement à la 
femme principale, & fe divife enfuite à portions égales entre fes enfans. 
Les petites femmes & leurs enfans peuvent être vendus par l'héritier légi- 
time, & ne polledent que ce qu’ils reçoivent de lui ou ce que le Pete leur 
a donné avant fa mort; car l'ufage des Teftamens eft ignore à Siam. Les fil- 
les nées des petites femmes font vendues, pour devenir petites femmes com- 
me leurs meres. 

Les principales richeffes des Siamois confiftent en meubles , ils achetent ra- 
rement des terres , parce qu'ils n’en peuvent acquérir la pleine propriété. 
Quoique l4-Loi du pays les rende héréditaires dans les familles, & qu’elle 
donne aux particuliers le droit de fe ies vendre entr’eux ,un droit fupérieur 
qui étend le Domaine du Souverain fur toutes les polfeffions de fes Sujets, 
affure toujours au Roi le pouvoir de reprendre les terres mêmes qu’il a ven- 
dues. Comme rien n’eft excepté de ce droit tirannique , les particuliers dé- 
robent foigneufement leurs meubles à la connoiflance de leur Maitre. Cetre 
raifon leur fait rechercher les diamans , qui font un meuble aifé à cacher. 
Quelques Seigneurs Siamois donnent en mourant une partie de leur bien an 
Roi , pour pe le refte à leurs enfans. 

Mais la puiffance du mari eft abfolue dans fa famiile. Elle s'étend jufqu’au 
droit de vendre fes enfans & fes femmes , à l'exception de la principale qu’il 
peut feulement répudier. Il eft naturellement le maître du divorce. Cepen- 
dant , il ne le refufe gueres à fa femme lorfqu’elle s’obftine à le defirer. 11 lui 
rend fa dot, & leurs enfans fe partagent entreux dans cet ordre: la mere 
a le premier ,le troifieme , & trous les autres impairs. Le pere prend le fe- 
cond, le quatriéme , & les autres dans le rang pair ; de forte que file nom- 
bre total eft impair , il en refte un de plus à la mere. Une veuve hérite du 
pouvoir de fon mari, avec cette reftriction , qu’elle ne peut vendre les en- 
fans du rang pair : les parens du pere s’y oppolent : mais après le divorce, 
le pere & la mere font libres de vendre les enfans qui leur font demeurés 
en partage, dans l’ordre établi par la Loi (3x). 

L'adultere eft rare à Siam ; moins parce que le droir des maris eft de tuer 


vent les en convaincre, que par un effet naturel du genre de vie des fem- 
mes , qui ne font corrompues ni par l’oifiveté , ni par le luxe de la table ou 
des habits, n1 par le jeu & les fpeétacles. Pendant les corvées de leurs ma- 
ris, qui durent fx mois, elles les nourriflent de leur travail. Elles n’ont l'u- 
fage d’aucun jeu. Elles ne reçoivent aucune vifire d'homme. Les Spectacles 
ne font pas fréquens, & n’ont ni jours marqués , niprix certain, nitheîtres 
publics. Aïnfi a fagefle , parmi les femmes, tourne heureufement en habi- 
(30) Tbid. page 259, (31) Hid, page 167 & précédentes, 


DEscrirTion 
DU ROYAUME 
DE SIAM: 


Succeflions, 


Propriétés; 


Paiffance da 
Mari dans fa fa- 
milles 


Sageffe des 
femimes Siamot- 
{ese 


ESCRILTION 
pu ROYAUME 
DE SIAM. 

Les Siamois 
font peu jaloux. 


Qualités mo- 
gales des Sia- 
MOIS, 


272 HI ST O DR'EUC'ENERIAME 


tude. Cependant tous les mariages ne font pas chaftes : mais on affura du 
moins la Loubere que tout autre amour , plus déreglé que celui des fem- 
mes, eft fans exemple entre les Siamois (32). 

» La jaloufie,dit-il,n’eft parmi eux qu'un pur fentiment de oloire,qui augmen- 
» te à proportion que leur fortune s’éleve. « Les femmes du peuple jouiffent 
d’une entiere liberté. Celles des Grands vivent dans la retraite , elles ne fortent 
que pour quelque vilite de famille, ou pour afifter aux exercices de la re- 
ligion. Dans ces occafons , elles paroillent à vifave découvert; & lorf- 
qu’elles vont à pied , on ne les diftingue pas aifément des femmes de leur 
fuite (33) 00 

Le refpect pour les vieillards n’eft pas moins en honneur à Siam qu'à la 
‘Chine. De deux Mandanins, le plus jeune , quoique le plus élevé en dignité, 
cede la premiere place à l’autre. Un menfonge eft puni , lorfqu'il s’adreffe 
au Superieur. L'union & la dépendance font des vertus fi bien établies dans 
les familles , qu'un fils, qui entreprendroit de plaider contre fon pere , fe- 
roit regardé comme un monitre. Aufli le mariage n’eft:il pas un état redouté, 
L'intérêt n’y divife point les efprits, & la pauvreté n’y elt jamais onéreufe, 
Les François, dans leur féjour à Siam , n’y remarquerent que trois Mendians ; 
gens fort âgés & fans parenté. Les Siamois ne fouffrent jamais que leurs pa- 
rens demandent l’aumône. Ils nouirifent charitablement leurs pauvres, lor£ 
qu'ils ne peuvent fubfilter de leur travail. La mendicité n’eft pas feulement 
honteufe à celui qui mendie , mais à toute fa famille. 

Ils attachent encore plus d’opprobre au vol, Les plus proches parens d’un 
voleur n’ofent prendre fa défenfe. » Il n'eft pas étrange , fuivant la Lou- 
» bere, que le vol foic eftimé infime dans un pays où l’on peut vivre à f 


(32) Ibid. page 2214. 

(33) On affura le même Voyageur que 
celles du Roi trouvent quelquefois le moyen 
de fe faire des Amans , & que la maniere or- 
dinaire, dont le Prince les punit , eft de les 
foumettre d'abord à un cheval qui eft accou- 
tumé à l'amour des femmes ; après quoi il leur 
fair donner la mort : » Il y a quelques an- 
» nées, ajoute la Loubere, qu'il en aban- 
» donna une aux Tygres, Ces animaux 
» l'ayant épargnée, il voulut lui faire grace : 
» mais elle fut affez indignée pour refufer la 
» vie, avec tant d'injures que le Roi la re- 
» gardant comme une enragée, ordonna 
» quelle mourüt. Onirrita les Tygres, qui 
» la déchirerent en fa prefence. IL n'eft pas 
» fi fur qu'il fafle mourir les Amans; mais 
» au moins il les fait bien châtier. L'opinion 
»# commune eft que ce fut une faute de cette 
» nature, qui caufa la derniere difwrace du 
x feu Barcalon, frere aîné du premier Am- 
» baffadeur de Siam, qu'on air vü en France. 
» Le Roi, fon Maître, les fitbaftonner crès- 
#» tudement , & ceffa de le voir, fans lui Over 
» néanmoins fes charges. Au contraire, il 
# continua de fe fervir de Jui, pendant les 


o 


» fix mois qu'il furvécut aux coups qu'il avoic 
>» reçus. [l prépara même de fa propre main 
» tous les remedes que le Barcalon prit dans 
# fa derniere maladie, parce que perfonne 
» n'ofoir lui en donner, de peur d'étre accu- 
» {€ de la mort d'un homme fi cher à fon 
» Maître. Page 226. 

On lit encore, dans la Loubere, que les 
Seigneurs Siamois ne font pas moins jaloux 
de leurs filles que de leurs femmes. » Ils 
» vendent celles qui deviennent galantes , à 
» un certain homme, qui, moyennant un 
» tribut qu'il paye au Roi, a droit de les 
>» proftituer. On raconte qu'il en a eu juf- 
» qu'à fix cens, toutes filles d'Oficiers de 
» confidération. Il achete auffi les femmes, 
» quand les maris les vendent , après les avoir 


» convaincus d'infidélicé. Ibid , page 227. Le 


titre & la fon@ion de ce certain homme fe 
trouvent expliquées dans un autre endroit du 
même auteur. » Cette infâme!, diril, qui 
+ achete les femmes & les filles, &c. porte le 
» titre d'Oc-ya. On l'appelle Ocyz Meer. 
» C'eft un homme fort méprifé Iln'y a que 
» les jeunes débauchés qui ayent commerce 
» avec lui. Ibid, page 259. 

#» bon 


DIE SV OI Y'A G ESC Liv AL 273 
» bon marché (34). Ils mettent l’idée de la parfaite juftice à ne pas ramafñler 
des chofes perdues; c'eft-à-dire, à ne pas profiter d’une occafion fi facile d’ac- 
quérir (35). 

Il paroït certain, par le témoignage de tous les Voyageurs , que la bonne- 
foi elt extrême à Siam , dans toutes fortes de Commerces. Mais l’ufure y 
xéone fans bornes. Les Loix n’y ont pas pourvu. L’avarice eft le vice effentiel 
des Siamois; avec cette odieufe agoravation , qu’ils n’amaflent des richeffes 
que pour les enfouir. Ils ont d’ailleurs de la douceur , de la politeffe ; & peu 
d'inquiétude pour les événemens de la vie. Ils fe poflédent long-tems ; mais 
lorfqu’une -fois leur colere s'allume , ils ont peut-être moins de retenue que 
les Européens. C’eft principalement par la calomnie , qu'ils exercent leurs haï- 
nes fecretes & leurs vengeances. Ils ont horreur de l'effufion du fang : ce- 
pendant, fi leur haine va jufqu’à la mort, ils aflaflinent ou ils empoifonnent. 
‘La vangeance incertaine des duels w’eft pas connue à Siam. Leurs querelles 
ordinaires fe terminent à coups de coude , ou par des injures. 

La timidité , l’avarice , la diflimulation , la taciturnité , & l'inclination au 
menfonge , font des vices naturels qui croiflent avec eux. Ils font opiniâtres 
dans leurs ufages , par indolence , autant que par refpect pour les traditions de 
leurs Ancètres. Ils ont fi peu de curiofité Da n’admirent rien. Ils font or- 
gueilleux avec ceux qui les ménagent , & rampans pour ceux qui les traitent 
avec hauteur. Ils font rufés, inconftans, comme tous ceux qui fentent leur 
propre foiblefle (36). 

Le lien d’une éternelle amitié , parmi les Siamois, c'eft d’avoir bù du 
même arrack , dans la même tale ; s'ils veulent fe la jurer plus folemnelle- 
ment , ils goütent du fang l’un de l’autre : pratique des anciens Scythes , 
qui eft en ufage auf chez les Chinois & dans d’autres Nations. Mais cette 


ES) D A . . 
cérémonie ne les empêche pas toujours de fe trahir. 


‘(34) Cependant le Pere d'Efpagnac , un des 
Mifionnaires Jéfuites du fecond Voyage de 
Tachard , étant un jour feul dans le divan 
de leur Maifon, vit un Siamois qui vint pren- 
dre hardiment, devant lui , un beau tapis de 
Perfe fur une table Ce bon Téfuite laïifla faire 
le voleur , parce qu'étant apparemment dans 
la même prévention que la Loubere , il ne 
put fe perfuader que ce fût un vol. On fait 
que dans le Voyage que Louis XIV. fic faire 
en Flandres , aux Ambaffadeurs de Siam , un 
des Mandarins qui les accompagnoient , prit 
une vingtaine de jettons dans une maïfon où 
ils étoient priés à diner. Le lendemain ce 
Mandarin , perfuadé que les jetons étoient 
de la monnoie, en donna un pour boire, à 
un laquais. Son vol fut reconnu par cette im- 
prudence, mais on n’en témoigna rien. 

La Loubere raconte lui-même un autre 
trait, qui prouve la force du penchant des 
Siamois pour le vol. Un Officier des Maga- 
fins du Roi de Siam lui ayant volé quelque 
ægent, ce Prince ordonna que pour fupplice 


Tone IX, 


on lui fit avaller trois ou quatre onces d'ar- 
gent fondu. Il arriva que celui qui eut ordre 
de les ôrer de la gorge du coupable, ne put 
fe défendre d'en dérober une partie. Le Roi 
fr traiter ce fecond voleur comme le premier. 
Un troifiéme ne réfifta point à la tentation 
du même crime, c'efta-dire, qu'il déroba 
une partie de l'argent qu’il tira de la gorge du 
dernier mort. Le Roi de Siam, en lui faifant 
grace de la vie, dit agréablement : C’eft affez ; 
je ferois mourir tous mes Sujets l'un après 
l'autre , fi je ne me déterminois une fois à 
pardonner. Ubifup. p.130. 

(35) C'éroit une des Loix de Platon, qui 
l’avoit peut-être prife des anciens Stagyrires. 
Elle étoit conçüe dans ces termes : Ce quete 
n'a pas mis quelque part ,ne l'en ôte point. Les 
Chinois, pour vanter le bon gouvernement 
de quelques-uns de leurs Princes, difent que 
fous leur regne la Juftice écoit fi refpeîée, 
que perfonne ne touchoit à ce qu'il trouvoit 
d'égaré dans un grand chemin. 

(36) Ibid, page 232, 

Mm 


RS 
DESCRIPTION 
DU ROYAUME 
DE SIAM. 
Caractere gé- 
néral de la Na: 
tons 


Sermens d'a= 
Mlitiée 


DESCRIPTION 
pu ROYAUME 
DE SIAM. 

On compare 
les Siamois à 
leur Ciel, 


Uface des Elé. 
phans à Siam, 


Chevaux du 
Rois 


Comment il 
inonte dans fes 
VOILULES, 


Chaïfes à por- 
teurs on Palan. 
quiws de Siam, 


274 HIS TO IR ET GE N ER AL 

En général , les Voyageurs parlent de leur modération avec éloge. Leurs 
humeurs font aufli tranquilles que leur Ciel, qui ne change que deux fois 
l’année, & comme infenfiblement , lorfqu'il tourne peu à peu de la pluie au 
beau rems , & du beau tems à la pluie. Si l’on en croit la Loubere , ils ont 
le bonheur de naître Philofophes. » Il croit volontiers , dit-il , comme les An- 
» ciens l'ont penfé, que la Philofophie eft pañlée des Indes en Europe; & 
» que nous avons été plus touchés de lindolence des Indiens, qu'ils ne l’ont 
» été des merveilles , que notre inquiétude a produites dans la recherche de 
» tant d'arts, que nous avons regardés , peut-être mal-à-propos , comme 
» l'ouvrage de la néceffité. 


6. LV. 
Voutures , Equipages , Spedacles & Divertiffemens des Siamois. 


Utre le Bœuf & le Bufle, que les Siamois montent ordinairement, l’'E- 
léphanr eft leur feul animal domeftique. La chafle des Eléphans eft li- 


bre à tout le monde ; mais on cherche uniquement à les prendre. On ne les 


coupe jamais. Pour le fervice ordinaire , les Siamois fe fervent des Eléphans 
PE) P - 


femelles. Ils employent les males à la guerre. Leur Pays n’eft pas propre aux 


chevaux. Les parurages font trop marécageux & trop grofliers , pour leur don- 
Le . 


ner du courase & de la noblefle. Aufli n’ont - ils pas befoin d’être coupés 


pour devenir traitables. Le Royaume n’a pas d’ânes , ni de mulets. Les Mores 


qui s'y font établis, ont quelques chameaux qu'ils achetent des Etrangers. : 


On a déja fait obferver que le Roi de Siam n'’entretient pas plus de deux 


mille chevaux. Il en fait acheter ordinairement à Batavia ; mais ils font pe- 
tits, &, fuivant la remarque d’un Voyageur , aufli retifs que les Javans fone 
mutins. Il eft rare néanmoins que ce Prince monte à cheval. L’Eléphant lui 
paroit une monture plus noble. Les Siamois les croyent plus propres à la guerre. 
Il fur défendre fon Maitre , le remettre fur fon dos avec fa trompe , lorfqu'il 
eft tombé, & foule aux pieds fon ennenn. Tachard vit au Palais, un Elé- 
phant de oarde , c’eft-à-dire, tout équipé, & prèt à marcher. Il n’y a point 
de chevaux pour le mème ufage. Dans l’endroit du Palais, qui fert d’écurie 
à cet Eléphant, on voir un petit échaffaut, qui touche, de plain pied , à lap- 
partement du Roi, & d’où il fe place aifément fur le dos de fon Eléphant. 
S'il veut être porté en chaife par des hommes , 1l entre aufli dans cette voi- 
ture, paï une fenêtre , ou par une terrafle. Jamais fes Sujets ne le voyent 
de plain-pied. C’eft un honneur réfervé aux femmes &c aux femmes du Palais. 

Les chaifes à porteurs, de Siam, n’ont aucune refflemblance avec les nôtres. 
Ce font des fièges quarrés & plats, plus ou moins élevés , qu'ils pofent & 
qu'ils affermiffent fur des civieres. Quatre ou huit hommes, car la dignité 
confifte dans le nombre , les portent fur leurs épaules nûes , & font fuivis. 
par d’autres hommes qui les relevent. Quelques-unes de ces chaifes ontun doflier 
& des bras, comme nos fauteuils. D’autres font entourées fimplement d’une 


etite baluftrade, d’un demi-pied de haut,à l’exceprion du devant,qui eft ouvert, 


quoique les Siamois s’y tiennent toujours les jambes croifées. Les unes font dé- 
couvertes ; d’autres ont une impériale. Dans toutes les occafions où les Fran- 


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DUE S (V-O:Y:A\G Æ S.1 Erive TI 27$ 


çois virent le Roi de Siam fur un Eléphant , fon fiege étoit fans impérial & 
rout ouvert par-devant. Aux côtés, & par derriere , s'élevoient jufqu’a la hau- 
teur de fes épaules trois grands feuillages dorés, un peu recourbés en dehors 
par la pointe. Mais lorfqu’il s’arrètoit , un homme à pes le mettoit à cou- 
veit du foleil, avec un fort haut parafol , en forme de picque, dont le fer 
avoit trois ou quatre pieds de diametre; & ce n’étoit pas une petite fatigue, 
lorfque Le vent donnoit deflus. Cette forte de parafol , qui n’eft que pour le 
Roi, fe nomme Par-bouk. 

On a lü , dans le premier Voyage de Tachard , comment les Siamois mon- 
tent fur leur Eléphant. Ceux qui veulent le conduire eux-mêmes fe mettent 
comme à cheval fur fon cou , mais fans aucune forte de felle. Ils lui picquent 
la tête avec un pic de fer ou d'argent, tantôt à droite , tantôt à gauche, & 
quelquefois au milieu du front, en lui difant de quel côté il doit tourner, 
quand il doit s’arrèter , & fur-tout quand il faut monter ou defcendre. Cet 
animal eft fort docile à la voix. Si l'on ne fe donne pas la peine de le mener, 
on fe place fur fon dos, où dans une chaife , ou mème fans chaife ; & comme 
à poil, fi l’on peut employer ce terme pour un animal qui n’en a point. Alors 
un domeftique , qui elt ordinairement celui qui a foin de le nourrir , fe met 
fur fon col & lui fert de guide. Quelquefois un autre homme fe place fur fa 
croupe. 

Mais quoique l’ufage des Eléphans foit fi commun parmi les Siamois , leurs 
voyages les plus fréquens fe font par eau , dans une elpèce de Barques qu'ils 
nomment Balons. Le corps d’un Balon n’eft que d'un feul arbre , long quel- 
quefois de feize à vingt toifes. Deux hommes aflis , les jambes croifées , l’un 
à côté de l’autre fur une planche qui traverfe le Balon , fufhifent pour en oc- 
cuper toute la largeur. L'un pagaye à droite , & l’autre à gauche. Pagayer , 
c'eft ramet avec la pagaye , efpece de rame courte , qu’on tient à deux mains, 
par le milieu & par le bout. Elle n’eft point attachée au Balon ; & celui qui 
la manie a le vifage tourné du côté vers lequel il s'avance, au lieu que nos 
Rameurs tournent le dos à leur route. Un feul Balon contient quelquefois cent 
ou fix vingt Pagayeurs, dans le mème ordre; c’eft-à-dire, rangés deux à deux 
& les jambes croiftes fur leurs planches. Mais les Officiers fubalternes ont des 
Bilons beaucoup plus courts, & par conféquent moins de Pag:yes. Seize ou 
vingt font le nombre ordinaire. Les Pagayeurs ont des chants , ou des cris me- 
furés , à l’aide defquels ils plongent la Pagaye , avec un mouvement de bras 
& d’épaules aflez vigoureux , mais facile & de bonne grace. Le poids de cette 
efpece de chiourme fert de lefte au Balon, & le tient prefqu'à fleur d’eau. 
De-là vient que les Pagayes font fi courtes. L'imprefon que le Balon recoit 
de tant d'hommes , qui plongent en même-tems la Pagaye avec eflort, pro- 
duit un balancement agréable , qui fe remarque encore mieux à la pouppe & à 
la proue, parce qu'elles fonc plus élevées , & qu’elles repréfentent le col & la 
queue d'un dragon ou de quelque poiflon monitrueux , dont les Pagayes pa- 
roiffent les aîles ou les nageoires. A la proue , un feul Pagayeur occupe le 
premier rang , fans qu'il puifle avoir un compagnon à fon côté, ni crol- 
fer même les jambes , dont il eft obligé d'étendre l’une en dehors, par-def- 
fus un bâton qui fort du côté de la proue. C’eft lui qui donne le mouvement 
à tous les autres. Sa Pagaye eft un peu plus longue, parce qu'il eft plus éloi- 

M m 1 


RENE 2 DD 
Descrirrien 
DU ROYAUME 
DE SiIAM 


Comment en 
conduit les Elé= 
phanse 


Voitures d'eau. 


Balons & leur 
forive. 


Ce que c'eft 
qu'une agaiee 


276 HISTOIRE GENERALE 
ep gné de l'eau. Celui qui gouverne fe tient debout , à la pouppe , dans un en- 
pu Royaume droit Où elle s'éleve déj: beaucoup. Le gouvernail eft une Pagaye fort longue, 
DE Sram. qui ne tient point au Balon, & que celui qui gouverne foutient perpendi- 
culairement dans l’eau , tantôt du côté droit & tantôt du côté gauche. 
Diverkes fre Les femmes Efclaves manient la Pagaye , aux Balons des Dames. Dans les. 
tes de Balons.  Balons ordinaires , on voit au centre une loge de bois , fans peinture & fans 
vernis , qui peut contenir toute une famille ; & quelquefois , un appentis plus. 
bas, devant cette loge. Quantité de Siamois n’ont pas d'autre habitation. Mais 
les Balons de cérémonie , ou ceux du Roi , que les Portugais appellent Balons 
d'Etat , n’ont au milieu qu’un fiege , qui occupe prefque entiérement leur lar- 
geur , & qui ne peut contenir qu'une perfonne , armée de la lance & du fa- 
bre. Si c’eft un Mandarin inférieur, 1l n’a qu'un fimple Parafol , pour fe met- 
Chiroles. re à couvert. Un Mandarin plus confidérable eft fur un fiege plus élevé, 
couvert de ce que les Portugais ont nommé Chiroles , & que les Siamois nom- 
ment Coup. C'eft une efpece de berceau , ouvert par-devant & par derriere 
compofé de Bambous fendus & entrelaffés , & revêtu d'un vernis noir ou: 
rouge. Le vernis rouge appartient aux Mandarins de la main droite, & le 
noir à ceux de la main gauche. Les bords de la Chirole font dorés , de la 
largeur de trois ou quatre pouces. C'eft la forme de ces dorures , qui ne font 
pas pleines , & qu'on prendroit pour de la broderie , qui diftingue le degré 
de la dignité du Mandarin. On voit quelques Chiroles couvertes d’étofte 
mais elles ne fervent que pour la pluie. Celui qui commande l'équipage fe: 
place , les jambes croifées devant le fiege du Mandarin , à l’extrèmité de l’ef- 
trade du fiege. S'il arrive que le Roi palle, le Mandarin defcend fur fon eftra-- 
de & s’y profterne. Tout l'équipage prend la même pofture ; & le Balon de- 
meure 1mmobile , jufqu’à ce que celui du Monarque ait difparu. : 
Richere des Les Chiroles & les Pagayes des Balons d’Etat font fort dorées. Chaque Chi- 
Pauns CEE role eft foutenue par des colonnes , & furmontée de plufeurs ouvrages de: 
fculpture en pyramides. Quelques-unes ont des appentis contre le foleil. Le 
Balon , qui porte la perfonne du Roi , a quatre Obciers pour commander l’'E- 
quipage ; deux devant l’eftrade & deux derriere. Comme ces bâtimens font: 
fort étroits, fort propres à fendre l'eau , & que l’Equipage en eft nombreux ;, 
il eft difficile de s’imaginer avec quelle rapidité ils voguent même contre le: 
courant , & combien 1l y a de magnificence dans le fpectacle d’un grand noms: - 
bre de Balons qui voguent en bon ordre (37). 

Palanquns Ce qui porte proprement le nom de Palanquin , à Siam , eft une efpece de- 
proprementdits, jt, qui pend prefque jufqu'à terre , d’une grofle barre que des hommes por- 
rent fur leurs épaules, & qui diffère peu de ce qu’on a repréfenté fous le nom 
de Hamack , dans les Relations de l’Afrique. Cette voiture n’eft permife 
qe malades Siamois & à quelques vieillards languiffans. Mais on ne refu- 

e point aux Européens la permiflion de s’en fervir. ni 
L’ufage des Parafols , que les Siamois nomment Rouen , eft un autre privi-- 

lege que le Roi n'accorde pas à tous fes Sujets , quoique tous les Européens 

en jouiflent fans diftinction. Les Parafols qui reffemblent aux nôtres , c’eft-à- 


Parafols Sia- 
MOIS. 


(37) Voyez dans la premiere Relation de Tachard, & dans celle de Chaumont, plu- 
fieurs defcriprions de ce fpe@acle, 


DIBS AVIONYS AGE S.1 Drive LE 285 


dire, qui ne font compofés que d’une feule voile ronde , paffent pour les ee 
moins honorables. Ceux qui ont plufieurs toiles autour d'un mème manche DROGUE 
& qu'on prendroit pour plufieurs Parafols lun fur l'autre > N'appattiennent p£ S1a M 
qu'au Roi. Ceux qui fe nomment Clos , compofés d'un feul rond , mais du- 

quel pendent deux ou trois toiles peintes , l'une plus baffe que l'autre , font 

ceux que le Roi de Siam donne aux Sezcrats , qui font les Supérieurs des 

Talapoins. Il en fic donner de cette efpece aux Envoyés de France (38). Les 

Talapoins inférieurs ont des Parafols en forme d’écran, qu'ils portent à la 

main. C’eft une feuille de Palmite , coupée en rond & pliée, dont les plis 

font liés d’un fil près de la tige ; & la tige, qu'ils rendent aufli tortue qu’une 

S ,eneft le manche. On les nomme Talapat , en Siamois ; &, fuivant l’obfer- Origine du nom 
vation de la Eoubere , il y a beaucoup d’apparence que de-là vient le nom de de Talapoin. 
Talapoin , qui n'eft en ufage que parmi les Etrangers. Les Siamois ne conroif- 

_fent que celui de Tchaou-cou. 

On n'a pas voulu dérober ; aux deux Relations de Tachard, lagrément … speäaciss de 
de plufieurs récits qui regardent les fpectacles &c les divertiflemens de Siam. ‘am 
Ses remarques ont d'autant plus de poids dans fa propre narration , qu'ayant 
affifté aux fètes qu'il repréfente , & déclarant qu'il y étoit forcé par l’ordre du 
Roi , fon indifférence pour des amufemens fi profanes lui laifloit une liberté 
d'attention , dont un fpectateur moins religieux n’eft pas toujours capable 
dans l’emportement du plaifir. 11 a donné la defcription d’une chaffe d'Elé- 

hans , d’un combat entre quelques-uns de ces animaux , & d’un autre com- 
be entre un Eléphant & un Tigre. 1la parlé des illuminations, des comédies 
des danfeurs de corde , & des marionettes (39). Mais 1l paroît avoir négligé 
quelques explications curieufes , que la Loubere a recueillies plus foigneu- 
fement. 

À loccafion des danfeurs , cet écrivain rapporte qu'il y'avoit à la Cour de  Setinbanque 
Siam un de ces hardis Saltinbanques , qui fe jettant du haut d’un Bambou , jh V0 dans 
fans autre fecours que deux Parafols, dont les manches étoient attachés à fa 
ceinture , fe livroit au vent, qui le portoit au hafard , tantôt à terre, tantôt 
fur des arbres ou fur des maifons, & tantôt dans la Riviere. Le Roi, que 
ce fpectacle amufoit beaucoup , l’avoit logé dans fon Palais, & l’avoit élevé 
en dignité (40). Qi 

Le cerf-volant de papier ,; que les Siamoiïs nomment Ya, fait, pendant ‘cerfvonrus 
l'hiver , lamufement de toutes les cours des Indes. A Siam, on y attache un ‘im. 
feu, qui paroït un aftre au milieu de l'air. Quelquefois on y met une piece 
d'or , qui appartient à ceux qui trouvent le cerf-volant lorfque le cordon caf- 
fe. Celui du Roi eft en l'air chaque nuit , pendant les deux mois d'hiver; & 
plufieurs Mandarins font nommés pour tenir alternativement le cordon. 

La Loubere nous apprend que les Siamois.ont fur leurs théâtres trois. for- Trois fortec de 
tes de fpectacles. Celui qu'ils appellent Core eft une danfe à plufeurs en- fées 5 
trées , au fon du violon & de quelques autres inftrumens. Les danfeursfont 
armés. & mafqués. C’eft moins une danfe, que l’image d’un combat; & quoi- 


(38) Ibid. page 129. la priere des Talapoins, parce qu'il en cou- 
(39) Voyez le premier Voyage du Pere toit roujours la vie à quelques coqs. 
Tachard. Il parle aufli des combats de coqs; (40) La Loubere., #ls fup. p. 146, 
mais il n'ajoute pas qu'ils ont été défendus à 


M m ui, 


DESCRIPTION 
pu ROYAUME 


DESIAM. 


Lacone, 


Rabam, 


Lucreurs. 


Courfe 
Pœufs. 


de 


278 H I SoTrO (LUR ÏE DGAEVNSENR VA LE 


que tout fe paile en mouvemens élevés ou en poltures extravagantes , ils ne 
laiffent pas d'y mêler quelques mots. La plüpart de leurs mMafques font hideux, 
& repréfentent ou des bêtes monftrueufes , ou ce que l’Auteur appelle des eipe- 
ces de diables (41). 

Le fecond fpectacle, qui fe nomme Lacone , eft un Poëme, mêlé de l'E- 
pique & du Dramatique , qui dure pendant trois jours , depuis huit heures du 
matin jufqu'à fept du foir. Ce font des Hiftoires en vers, la plüpart férienfes, 
& chantées alternativement par divers Acteurs qui ne quittent point la fcene. 
L'un chante le rolle de l'Hiftorien ; & les autres, celui des perfonnages que 
l'Hiftoire fait parler. 

Le Rabam eft une double danfe d'hommes & de femmes , où tout eft ga- 
lant, fans aucune image de guerre. Ces danfeurs & ces danfeufes ont de faux 
ongles de cuivre jaune. Ils chantent dans leur langue , en danfant ; ce qui les 
fatigue d'autant moins, que leur maniere de danfer n'eft qu'une fimple mar- 
che en rond , foit lente & fans aucun mouvement élevé , mais avec diverfes 
contorfions du corps & des bras. Pendant cette danfe , deux autres Adeurs 
entretiennent l’afflemblée par diverfes plaifanteries , que l’un dit au nom des 
hommes & l’autre au non des femmes qui danfent. Les Adteu:s du Lacone 
n'ont rien de fingulier dans leurs habits. Mais les danfeurs du Cone & du 
Rabam portent des bonnets de papier doré , hauts & pointus, à peu près com- 
me ceux des Mandarins , mais tombant par les cotés jufqu’au deilous des oreil- 
les , & garnis de faufles pierreries , avec des pendans d'oreille de bois doré. 
Ils font toujours appellés aux nôces & aux funérailles ; quoique leur fpecta- 
cle n'ait rien de religieux, puifqu'il eft défendu aux Talapoins d’y aflifter (42). 

Les Siamois ont a Lutreurs & d’autres Athleres , qui combattent à coups 
de coude & de poing. Dans le dernier de ces deux combats ,ils fe garniffene 
la main de trois ou quatre tours de corde , au lieu de l’ancien ganteler, & 
des anneaux de cuivre que ceux de Laos employent dans les mêmes com- 
bats (43). 

La courfe des Balons eft un de ces fpe@tacles , dont on a lé la defcription 
au Pere Tachard. Celle des Bœufs ett extrèmement finguliere. On marque 
un efpace quarré d'environ cinq cens toifes de longueur , fur deux de large, 
avec quatre troncs qu'on plante aux coins pour fervir de bornes. C'eft autour 
de ces bornes que fe fait la courfe. Au milieu de l'efpace, on éleve un échaf. 
faut pour les Juges; & pour marquer plus précifément le centre , qui eit 
le point d'où les Bœufs doivent is on y plante un poteau fort élevé. 
Quelquefois, ce n'eft qu'un Bœuf , qui court contr'un autre Bœuf, conduits 
l'un & l’autre par deux hommes qui courent à pied, & qui les tiennent par 
un cordon paîñlé dans leurs nazeaux. D'autres hommes ; placés d’efpace en ef- 
pace , relaient fort habilement ceux qui courent. Mais, plus fouvent , c’eft 
une paire de Bœufs , attelés à une charrue, qui court contre une autre paire 
de Bœufs attelés. Les deux pures font conduites auffi par des hommes : mais 
il faut qu'en même-tems chaque charrue foit fourenue en l'air par un autre 
homme courant , & que jamais elle ne tronche à terre. Ceux qui foutiennent 


les charrues ont des fuccefleurs qui. les relaient auf. 


(41) La Loubere, p. 149. (42) Page 150. (43) lbidem. 


MES VO 2 6 DSi LG crtr i79 


Quoique les charrues courent toutes deux de même fens, tournant tou- 
jours à droite autour de l’efpace , elles ne partent pas du même lieu. L'une 
art d’un côté de l’echaffaut ; & l’autre, du côté oppofé , pour courir mu- 
tuellement l’une après l’autre ; de forte qu'en commençant leur courfe, elles 
font éloignées FPune de Pautre de la moitié d'un tour , ou de la moitié de l’ef- 
pace qu’elles doivent parcourir. Elles tournent anfi plufeurs fois autour des 
quatre bornes , jufqu’à ce que lune arrive à la queue de l’autre. Les fpec- 
tateurs bordent le lieu du fpectacle. Ces courfes donnent fouvent lieu à des 
paris confidérables ; fur-rout entre les Seigneurs, qui font nourrir & drefler 
pour cet exercice de petits bœufs bien taillés. On employe aufli des bufiles 
au lieu de bœufs (44). 

Les Siamois aiment le jeu jufqu'à rifquer leurs biens , & leur liberté ou 
celle de leurs enfans, pour fauisfaire cette pailion. Ils préférent à trous les 
autres jeux , celui du Triétrac, qu'ils jouent comme nous, & qu’ils ont peut- 
ètre appris des Portugais. Ils jouent aux échets , non-feulement à leur manie- 
re, qui eft celle des Chinois (45), mais à celle de l'Europe , dont plufieurs 
de nos Ecrivains attribuent effectivement l’origine aux Orientaux. Ils ont 
divers jeux de hafard , entre lefquels la Loubere ne vit point de cartes. 

Le Tabac en fumée eft un amufement fi familier aux Siamois , que les fem- 
mes du premier rang n'y font pas moins accoutumées que les hommes. Ils 
en font peu d'ufage en poudre. Quoique leur Pays en fourniffe 2bondam- 
ment , ils en tirent de Manille & de la Chine, qu'ils fument fans aucun 
adouciffement ; tandis que les Chinois & les Mores fe croient obligés d’en 
faire pañer la fumée par l'eau , pour en diminuer la force. Ce charme de 
l'oifiveté eft d'autant plus néceflaire aux Siamois, qu'après leurs fix mois de 
corvées , leur vie eft rout-à-fait oïfive. Comme la plüpart n’ont pas de pro- 
feflion particuliere , ils ne favent de quel travail s'occuper , lorfqu'ils ont fa- 
tisfait au fervice du Roi. Ils font accoutumés à recevoir leur nourriture , 
de leur femme, de leur mere, de leurs filles , qui labourent les terres, 
qui vendent ou achetent , & qui font chargées de tous les foins domeftiques. 
Use femme, fuivant le témoignage de la Loubere, éveillera fon mani , à 
fept heures, & lui fervira du riz & du poiflon. Après avoir déjeuné , il con- 
tinuera de dormir. 11 dîne à midi. 11 foupe à la fin du jour. Entre ces deux 
repas , il fe livre encore au fommeil. La converfation , le jeu & lamufe- 
ment de fumer emportent le cems qui lui refte (46). 


(44) Ibid pages 151 & 152. ÏT. p.97. Il a beaucoup de rapport avec Îe 
(45) La Loubere donne la figure d’un Echi- nôtre, quoiqu'il ne foit pas le même. 
quier Chinois, & l'explication du jeu, Tome (46) La Loubere, #bi fup. p. 154. 


BEF 
(701 6 


DEscRiPriOn: 
DU ROYAUME: 
DE SIAM 


ee 


DESCRIPTION 
DU ROYAUME 
DE SIAM. 


Gouverneut 
éu l'alais inté- 
EICUTe 


Garëe Royale 


à pied. 


280 HS TOI RAEE GLE IN ER AMIRE 
$ “Vi 


Palais, Garde , Officiers , Femmes € Finances du Roi de Siam, 
Ufages de la Cour. 


Es Palais du Roï de Siam ont trois enceintes; & celles du Palais de 1a 
Capitale font affez éloignées l’une de l’autre , pour former de vaftes cours. 
Tout ce qui eft renfermé dans l'enceinte intérieure , c’eft-à-dire, le logement 
du Roi , quelques cours & quelques jardins , porte le nom de Wang en Sia- 
mois. Le Palais entier , avec routes fes enceintes, fe. nomme Praffat (*). Un 
Siamois n'entre jamais dans le Vang & n'en fort jamais fans fe profterner. 
Les portes du Palais font toujours fermées ; & chacune à fon Portier , avec 
des. armes ; mais au lieu de les porter, il les tient dans fa loge; & fi quel- 
qu'un frappe , le Portier en avertit l'Officier qui commande dans les premie- 
res enceintes , & fans la permiflion duquel perfonne n’entre & ne fort. Mais 
perfonne n'entre armé, n1 après avoir bù de l’arrack , dans la crainte que le 
Palais ne foit profané par des yvrognes. L'Officier vifire , & fent à la bouche, 
tous ceux qui doivent entrer. Cet office eft double. Ceux qui en font 
pourvus fervent alternarivement & par jour. Leur fervice dure vingt- quatre 
heures , après lefquelles ils ont la liberté de fe retirer dans leur famille. On 
leur donne le titre d'Oc-Mening-Tchiou , ou de Pra-Mening-Tchiou. Le Gou- 
verneur du Vang porte celui d'Oc-ya-Vang. Il réunit toutes les fonctions qui 


D : ; SES 
regardent la réparation des édifices, l’ordre qui doit être obfervé dans le 


Palais , & la dépenfe qui fe fait pour l'entretien du Roi , de fes femmes, de 
fes eunuques , & de tous ceux qui font entrerenus dans le Vang. 

Entre les deux premieres enceintes , fous une efpece de hangar , on voit 
toujours un petit nombre de foldats accroupis & défarmés , du nombre de ces 
Kenlai ou Bras-peints , dont on a déja rapporté les principales fonétions. L'Of- 
ficier qui les commande immédiatement, & qui eft Bras-peint lui-même , fe 
nomme Oncarac. Lui & fes gens font les Exécuteurs de la Juftice du Roi; 
comme les Officiers & les Soldats des Cohortes Pretorienes l’étoient de celle 
des Empereurs Romains. Mais 1ls ne laiflent pas de veiller en même-tems à 
la füreté du Monarque. On garde , dans une Chambre du Palais , de quoi les 
armer au befoin. Ils rament le Balon du corps, & le Roi n'a point d'autre 
garde à pied. Leur office eft héréditaire , comme tous les emplois du Royau+ 
ne; & l’ancienne loi borne leur nombre à fix cens. 

Dans les jours de cérémonie , le Roi fait mettre fes Efclaves fous les ar- 
mes ; & s'ils ne fufhifent pas, on arme ceux des principaux Officiers de l'Etat. 
On leur donne des chemifes de moulffeline , teintes en rouge, des moufquets, 
ou des ares, ou des lances , & des pots en tête, de bois doré. Anciennement, 
les Rois de Siam avoient une garde de fix cens Japonois. Mais la valeur Ja- 
ponoife faifant trembler tout le Royaume , un Roi, qui s’étoit fervi d'eux 


{#) Ulict, dans le titre de fa Relation, traduit le mot Praffat par celui de Trône. 
poux 


DES VO M ANGLES LT ve TT. 281 


pour ufurper la Couronne, trouva le moyen de s’en défaire, par adreffe, plu- 
tôt que par force. : 

La garde à cheval du Roi de Siam eft compofée d’Etrangers, la plüpart de 
Laos , & d’un autre Pays voifin, dont la Capitale fe nomme Meer. Comme 
ils le fervent par corvées , il rend cette garde aufli nombreufe , qu'il veut y 
employer de chevaux. Le Commandant de cette troupe , à main droite , étoit 
Oc-caune Ran - Parchi, dont on a vü le fils,en France , apprendre pendant 
quelques années , à Trianon , l’art de conduire les jets d'eau & les fontaines. 
La garde, à main gauche, eft commandée par un autre Seigneur , fous le titre 
d'Oc-caune Pipit-charat-chan : mais au-deflus de ces deux Officiers , l’Oc-ya 
Lao commande la garde des Laos , & Oc-ya Meen celle des Meen. La Loube- 
re fait remarquer que cet Oc-ya Meen eft différent de celui qui proftitue les 
filles débauchées. 

Outre ces différens corps , le Roi de Siam entretient une garde étrangere, 
compofée de cent trente Maîtres : mais ni eux, ni les Meen , ni les Laos ,ne 
font jamais la garde au Palais. On les avertit, pour accompagner le Roi lorf- 
qu'il doit forur; & leurs fonctions appartiennent au fervice extérieur du 
Palais. s 

Cette Garde étrangere confifte premiérement en deux Compagnies , chacu- 
ne de trente Mores , originaires ou natifs des Etats du Mogol, tous gens de 
bonne mine, mais qui paflent pour manquer de courage : Secondement ; une 
Compagnie de vingt Tartares Chinois, armés d’arcs & de fléches , redoutés 

our leur bravoure : Troifiémement; deux Compagnies , chacune de vingt 
pres , véritables Indiens , vêtus à la Morefque , qui fe nomment Rasbouts 
où Ragibours , & qui fe picquent tous d’être de race royale. Leur courage eft 
célébre , quoiqu'il ne foit que l'effet ordinaire de l’Opium. 

Le Roi fournit , à toute cette milice, des armes & des chevaux. ‘Chaque 
More lui coute, par an, trois Caris & douze Teils , c’eft-à-dire , environ cinq 
cens quarante livres, & une vefte d’étoffe de laine rouge. Sa dépenfe, pour 
chacun des deux Capitaines Mores, monte à cinq Catis & douze Teils, c’eft- 
à-dire , huit cens quarante livres , & une vefte d’écarlate. Les Ragibouts font 
entretenus fur le même pied : mais chaque Tartare Chinois ne coute au Roi 
que fix Teils , ou quarante-cinq livres par an ; & leur Capitaine, quinze Teils, 
ou cent douze livres dix fous. 

Les premieres enceintes contiennent auffi les loges des éléphans , & les écu- 
ries des plus beaux chevaux du Roi. On les appelle éléphans & chevaux de 
nom, parce que ce Prince leur donne effectivement un nom, comme il en 
donne à tous les Officiers intérieurs de fon Palais, & aux Officiers les plus 
confidérables de l’Etat. Les éléphans de nom font traités avec plus ou moins 
de dignité , fuivant le nom plus où moins honorable qu'ils ont reçu. Mais 
chacun de ces animaux a plufieurs hommes à fon fervice. Ils ne fortent qu'avec 
appareil. En général, les Siamois ont une fi haute idée des éléphans, qu'ils 
font perfuadés qu’un animal fi noble, fi vigoureux & fi docile, ne peut être 
animé que d'une ame illuftre , qui ait été autrefois celle de quelque Prince ou 
de quelque grand perfonnage (47). Ils ont encore plus de refpett pour les 


(47) Ibid. page 198. 
Tome IX, N à 


Re 
DESCRIPTION 
DU ROYAUME 
DESIAM. 
Garde à che- 
vals 


Dépenfe du 
Roï pour fa gar- 
de. É 


Eléphans des 
premieres en 
ceintes du Pas 
lais, 


D'ESCRILTION 
DU ROYAUME 
DESIAM, 
Sentiment de la 
Loubere fur l'E- 

léphant blanc, 


Arfenai des 
Ralons & des 
Galkires. 


Quarante- 
quatre l'ages in 
LÉTIEUISe 


Pages du de- 
hors, 


282 HI S'TOIRE GE) N ER A'LE 

éléphans blancs. Certe efpece eft rare. Elle n’eft pas même tout-à-fait blanche , 
mais de couleur de chair ; & de-là vient apparemment qu'un Voyageur parle 
de l'éléphant blanc & rouge (48). Les Siamois nomment cette couleur Peack ; 
& la Loubere lui attribue la vénération dont ils font remplis pour un animal, 
qui joint cet avantage aux qualités communes à fon efpece. Il confirme fon 
opinion par le cas extraordinaire qu'ils font des chevaux blancs. Le Roi de 
Siam, dit-il , ayant un de fes chevaux malade, fit prier M. Vincent , Mé- 
decin Provençal , de lui ordonner quelque reméde. Mais fachant que les 
Médecins Européens ne s’abbaiffent pas à traiter les bètes , 1] lui fit dire que 
le cheval étoit Mogol , c'eft-à-dire blanc; & de quatre races , du côté pater- 
nel & maternel, connues fans aucun mêlange de fang Indien. Les Indiens 
donnent aux Blancs le nom de Mogols , qu'ils diftinguent en Mogols d’Afie 
& Mogols d'Europe. Après les Eléphans blancs, l'eftime des Siamois eft pour 
les Eléphans tout à fait noirs, qui ne font pas non plus en grand nombre. 
Ils en teignent même quelques-uns de cette couleur, quand ils ne les trou- 
vent pas naturellement aflez noirs. On a I, dans le premier Voyage de Ta- 
chard, que le Roi de Siam nourrit toujours , dans fon Palais , un Eléphant 
blanc qui eft traité comine le Roi des animaux de fon efpece. Celui qu'on 
fit voir au Chevalier de Chaumont étoit mort, lorfque la Éoubere fur envoyé 
à Siam. Peu de jours avant fon départ , 1l en naquit un autre, & cer événement 
jui parut mériter le foin qu'il a pris, de conferver la datte de fa naif- 
fance (49). 

Le foin des Balons & des Galeres du Roi appartient au grand Officier qui 
porte le titre de Calla-hom. Leur Arfenal eft vis-a-vis le Palais, dont il n'eft 
{paré que par la riviere. La, chacun de ces bâtimens eft enfermé dans une 
tranchée , où l’on fait entrer l’eau de la riviere, & qui eft entourée d’une clo- 
ture de bois. Ces enceintes fe ferment à clé, & font gardées pendant la nuir. 

Le Vang a quelques-unes de ces falles 1folées , dont on a déja donné la def: 
cription , qui fervent de lieu d’affemblée aux Officiers de la Cour , foit pour 
leurs fonctions , foit pour attendre l’ordre du Roi. Le lieu ordinaire dans le- 
quel ce Prince reçoit leurs hommages eft le mème fallon, où l’Ambaffadeur 
& les Envoyés de France reçurent leurs audiences. Il ne s'y montre que par 
une fenêtre (so). Les Officiers de fa chambre y font conftamment , pour être 
prèts à l’exécution de fes volontés. Quelques Voyageurs donnent ce nom à 
quarante-quatre jeunes hommes , dont le plus vieux n’a gueres plus de vingr- 
cinq ans. D’autres les nomment Pages; & les Siamois leur donnent le nonx 
de Maharlek. Ils font divifés en quatre bandes égales. Les deux premieres. 
{ont de la main droite , & fe profternent dans le fallon à la droite du Roi. Les 
autres font de la main gauche. Ce Prince donne, à chacun, le nom qu'il 
doit porter, & un fabre. 11 les charge de fes ordres pour les Pages du de- 
hors, qui font en grand nombre , & qui ne reçoivent point leur nom du Roi. 


(48) C’eft Uliet, qui, dans le titre de fa ans auparavant, un jeune Eléphant blanc à 
Relation , nomme lEléphant blanc &  deftiné à fervir de fucceffeur au premier. 
soupe Voyez fon premier Voyage. 

(49) Le 9 Décembre 1687. Maïs il paroït (so) Voyez le premier Voyage de Ta 
avoir ignoré que Tachard avoit vü, deux char 


DIEIS! MO MAG :ENSS Lir y. CHI. 283 


Les Siamois nomment Caloang , ce fecond ordre de Pages , dont l'office le plus 
ordinaire eft de porter les ordres du Roi dans les Provinces. 

Mais les quarante Pages du dedans ont d’autres fonctions réglées. Les uns 
préfentent le bétel au Roi. D'autres ont foin de fes armes , de fes livres, & 
de tout ce qui fert à fon amufement. Ils lifent même en fa préfence. La 
Loubere ajoute à ce qu'on a lù, dans Tachard , du goût de ce Monarque pour 
nos livres, qu'il s’étoit fait traduire en Siamois plufieurs Hiftoires , entre lef- 
quelles il nomme celle d'Alexandre le Grand (51). Le même Voyageur parle 
d'un Officier, dont il n’a pü fe rappeller le titre , qui feul à droit, dit-il, 
de ne pas fe profterner au Sallon , devant le Roi fon Maïtre ; ce qui rend fa 
dignité fort honorable. Il confifte à tenir fans cefle les yeux attachés fur le 
Prince, pour recevoir fes ordres, qu'il connoît à des fignes établis, & qu'il 
fait entendre par d’autres fignes aux Officiers extérieurs (52). 

Les véritables Officiers de la Chambre font les femmes , qui jouiffent few- 
les du droit d'y entrer, & qui ne le partagent pas même avec les Eunuques, 
Elles font le lit & la cuifine du Roi. Elles l’habillent & le fervent à table. 
Mais , en l’habillant , elles ne touchent jamais à fa tête. Les Pourvoyeurs 
portent les provifions aux Eunuques , qui les remettent aux femmes. Celle 
qui fait la cuifine n’employe le fel & les épices que par poids, dans la crainte 
de fe tromper pour la mefure. 

Jamais les femmes du Palais n’en fortent qu'avec le Roi, & les Eunuques 
ne peuvent aufli s’en éloigner fans un ordre exprès. On aflura la Loubere, 

ue le nombre des Eunuques , blancs & noirs, n'étoit que de huitou dix (5 3). 
La Reine de Siam , outre fon titre qui la diftingue des autres femmes du 
Roi , a fur elles & fur les Eunuques une autorité qui la fait regarder particu- 
Jiérement comme leur fouveraine. Elle juge leurs différends. Elle les Êit chä- 
tier , pour les maintenir en paix. On comprend , fans peine , que fi le Roï 
favorife une de ces femmes, il fait la dérobber à la jaloufie de la Reine. 

On prend , à Siam, des filles pour le fervice du Vang & pour les plaifirs 
du Roi. Mais les Siamois n’y confentent jamais volontiers, parce qu'ils n’ont 
pas l’efpérance de Les revoir ; & la plûpart fe rachetent de cette concuffion à 
prix d'argent. Cet ufage eft fi bien établi , que les Officiers du Palais pren- 
nent quantité de filles , dans la feule vüe de les faire racheter par leurs Pa- 
rens. Le nombre des femmes fubalrernes du Roi ne monte guéres à plus de 
dix , qu'il prend moins , comme on l'a déja fait remarquer , par incontinen- 
ce, que par affeétation de magnificence & de grandeur. Les Siamois ont été 
furpris qu'un auf puiffant Roi que celui de France n’eüt qu'une femme , & 
qu'il n’eût pas d'Eléphans (54). 

La Reine (55) a fes Eléphans , fes Balons, & des Ofliciers qui les gouver- 
nent. Mais elle n’eft vüe que de fes femmes & de fes Eunuques. Dans les 
promenades , qu’elle fait en Balon , ou fur un Eléphant, elle eft dans une 
chaife fermée de rideaux , qui lui laiffent la vüe libre , mais qui l’empèchent 


(51) La Loubere, #bi fup, p. 302: (55) Voyez ci-deflus les Notes du Voyage 
(52) Ibid. page 304. de Chaumont. La Mere de la Princeffe Reine 
(53) Ibid, page 305. fe nommoit , fuivant la Loubere , Nang-Ac4- 
(54) Ibid. page 308, anahifi, | 


N n ii 


Descrirrron 
DU ROYAUME 
DESLA M, 


Seul Officier 
qui foir exempt 
de fe profterner. 


Femmes du 
Palais. 


Etat de la Reis 
nes 


DESCRIPTION 
pu ROYAUME 
DESIAM. 


Succeffion à la 
Couronne. 


Sceaux de Siam, 


284 Hil:S LOT IR E'AGNENN EUR ANNE 


d'être vüe; & ceux qui fe rencontrent fur fon paflage doivent fe profterner. 
Eile a fes magafins , {cs vaifleaux & fes finances. Elle exerce le commerce; 
& tandis que les Envoyés éroient à Siam , la Princeffe Reine étoit en mau- 
vaife intelligence avec fon Pere , parce qu’au mépris des anciens ufages ; 1l s'é- 
toit réfervé tout le commerce étranger (56). - 

Les filles ne fuccédent point à la Couronne. A peine fonr-elles au rang 
_des perfonnes libres. L'héritier préfomptif, fuivant les loix , devroit toujours 
être le fils aîné de la Reine. Mais comme les Siamois ont peine à fupporter 
qu'entre les Princes du même rang le plus âgé fe profterne devant le plus 
jeune , 1l arrive fouvent que l'aîné de tous les fils du Roi obtient la préfé- 
rence. Un Voyageur affure que c’eft la force qui en décide prefque toujours. 
Les Rois mêmes contribuent à rendre la fucceflion incertaine ; parce qu'au 
lieu de choifir conftamment le fils aîné de la Reine, ils fuivent leur pan- 
chant pour le fils d’une Maïtrefle à laquelle ils ont donné leur affection. 

Quoique ce foient les femmes du Palais qui habillent le Roi de Siam, 
elles n’ont pas foin de fa garde-robbe. L'Etat à des Officiers pour cette fonc- 
tion , dont le plus confidérable eft celui qui touche au bonnet du Monarque. 
C’eft ordinairement un Prince du fang royal de Camboye. Son titre eft Oc-ye 
Out Haya-tanne. 

Le Royaume de Siam n’a point de Chancelier. Chaque Officier qui a 
droit de donner par écrit des fentences ou des ordres, fous le nom 
général de Tava , pofféde un fceau que le Roi lui donne. Ce Prince a lui- 
même fon fceau royal, qu'il ne confie à perfonne , & qu'il employe pour 
tout ce qui vient immédiatement de lui (57). La figure des fceaux Siamois 
eft en relief, On les frotte d’une efpece d’encre rouge, & c’eft avec la main 
qu'ils s'impriment. Un Officier inférieur prend cette peine ; mais c’eft à l'O 
ficier ; qui pofféde un fceau , à le tirer de fa propre main de defflus l’em- 
preinte. 

Le Pra- Clang , où , par une corruption des Portugais, le Barcalon , eft 
l'Officier qui a le département du Commerce , au dehors, & dans l'intérieur 
du Royaume. C'eft le fur-Intendant des Magafins du Roi , ou, fi l’on veur, 
fon premier Facteur. Ce titre eft compofé du mot Bali, Pre, qui fignifie 
Seigneur , & du mot de Clang , qui fignifie Magafin. Le Barcalon pañle-aufli 
pour le Miniftre des affaires étrangeres , parce qu’elles fe réduifent prefque 
uniquement au Commerce. C’eft à lui que les Nations réfugiées à Siam s’a- 
dreflent pour leurs affaires, parce que la plüpart n'y font artirées que par 
le Commerce. Enfin, c’eft lui qui reçoit les revenus des villes du Royaume. 

On diftingue deux fortes de revenus royaux ; ceux des villes & ceux de la 


Officier, Maha-Obarat. Yl eut foin, dit-il, 
de fe faire donner ce nom par écrit. Ainf 


(56) Ibid. page 308. 
(57) La Loubere prétend avoir remarqué 


que tout ce qui fe fait au nom du Roi de Siam 
n'a nul pouvoir , s’il n’eft fait dans le lieu où 
ce Monarque réfide actuellement. Il ajoute 
quil ÿ a dans Siam un Viceroi né, qui repré- 
ente le Roi, & qui fait les fonctions roya- 
les dans fon abfence ; par exemple , lorfque 
ee Prince eft à la guerre. Il nomme ce grand 


l'Abbé de Choify & Gervaife fe font trom- 
pés , lorfqu'ils l'ont nommé Ommarat. L’Ab- 
bé de Choify raconte que cet Officier a droit 
de s’affeair devant le Roi. Uliet le nomme 
Oya-Ombrat, & le qualifie chef de la No- 
bleffe ; ce qui ne peut fignifier que le premier 
Officier du Royaume. 


DES VOMVAAIGIE:S.LEirTv 7 »86 


campagne. Les premiers , qui font reçus en premiere main > par Oc-ya Pilla- 
cep ; fuivant la Loubere, & par Worerhep fuivant Gervaile, confiftent en 
treize articles : 

1°. Sur quarante braffes quarrées de terres labourables, un Mayor, ou un 
quart de Tical par an : mais cette rente fe partage avec le Tchaou-Menang , 
& n’eft pas mème trop fidélement payée fur les frontieres. 

2°. Sur les Bateaux ou les Balons , un Tical pour chaque brafle de lon- 

ueur. Ce droit fe leve comme une efpece de Douane , en certains endroits 

de la Riviere, fur-tout à Tchainat, quatre ou cinq lieues au - deflus de 
Siam. 

3°. Les Douanes fur tout ce qui entre & ce qui fort par mer. Le corps du 
Vaifleau paye aufli quelque chofe , à proportion de fa grandeur. 

4°, Un Tical fur l’arrack , ou l’eau-de-vie de riz ; c'eft-à-dire, fur chaque 
fourneau de diftillation , qui fe nomme T/aau-laou. Ce droit s’exige des 
Etrangers , comme des Naturels du Pays. Les Marchands d’arrack , en détail, 
payent aufli un Tical par an. 


5°. Un demi Tical , ou deux Mayons fur le fruit qu'on appelle Durion 


c'eft-à-dire, fur chaque pied d'arbre. 

6°. Un Tical fur chaque pied de Betel. 

7°. Sur chaque Arekier, fix glands d’Areka en nature. 

8, Un demi Tical fur chaque Cocorier ; & un Tical fur chaque pied 
d'Orangers, de Manguiers, de Mangouftaniers & de Pimentiers. Les Poi- 
vriers ne payent rien , parce que la Cour fe propofe de les multiplier & 

u’elle en favorife la culture. 

9°. Dans plufieurs endroits du Royaume , le Roi fait cultiver , par fes 
Efclaves., ou par des corvées , de grands Jardins & des Terres dont il fait re- 
cueillir & garder les fruits pont l’entrerien de fa maifon & pour la nourri 
ture de fes Efclaves , de fes éléphans & de fes chevaux. Le refte fe vend à 
fon profit. 

10°. On appelle revenu cafuel les préfens que ce Prince reçoit de fes Su- 
jets , comme tous les Ofüciers du Royaume; les dons que les Officiers lui 
font en mourant , ou ce qu'il prend de leur Succeflion ; les impôts arbitraires 
qu'il leve dans plufieurs occalions , telles que larrivée des Ambafñadeurs 
Etrangers , pour fournir à leur entretien dans leur paflage & pendant le fé- 
jour qu’ils font à Siam ; & telles encore que la conftruétion des Forterefes 
& des autres Ouvrages publics. 

119. Les revenus de la Juftice , qui confiftent dans les confifcations & les 
amendes. 

120. Les fix mois de corvées qui font düs par chaque fujet libre. Dans 
quelques lieux , ce fervice eft converti en payement , qui fe fair en riz, en 
bois de fapan ou d’aloës, en falpètre, en éléphans, en peaux de bêtes , en 
voire, & diverfes autres Marchandifes. Il eft quelquefois payé en argent 
comptant. Les Siamoiïs riches. n’ont que cette voye pour s’en exempter. On 
l’eftimoit anciennement un Tical chaque mois , parce qu’un Tical fuffit pour 
l'entretien d’un homme; & cette eftimation fert encore de régle aux journées 
des Ouvriers. Cependant elles reviennent à deux Ticaux chaque mois, par- 
€ qu'un Ouvrier ne gagnant rien pendant les fix mois quil donne au fervice 


Nnuj 


DESCRIPTION 
DU ROYAUME 
DESIAM, 


286 HA ST OIRE /GENERATLE 


PES du Prince » doit gagner , dans l’efpace des fix autres mois ; de quoi fournir toute 
pu Royaume L'année à fon.entretien. Par degrés , le Prince s’eft mis en droit de tirer juf- 
DESiam. qu'à deux Ticaux par mois pour l'exemption des corvées. 

13°. Le Commerce du Roi, avec fes Sujets comme avec les Etrangers , fait 
une partie très-confidérable de fon revenu. I] l’a porté jufqu’au point , que la 
Marchandife , à Siam, n'eft prefque plus une profeflion de particulier. Non- 
feulement il fait le Commerce en gros; mais il a des boutiques dans les mar- 
chés , pour vendre en détail. 

Les toiles de cotton font le principal objet de fon Commerce intérieur. Il 
les répand dans un grand nombre de Magafins qu’il entretient dans les Pro- 
vinces. Autrefois les Rois de Siam n’y envoyoient les provifions de toiles , que 
de dix en dix ans; & dans une quantité modérée , qui laïfloit aux particu- 
liers la liberté de faire le méme Commerce aufli-tôt que les Magafns royaux 
étoient épuifés, Aujourd’hui , la Cour en fournit fans cefle, & toujours plus 
qu'on ne peut en débiter. Il artive quelquefois , que pour en vendre d’avan- 
tage , le Roi force fes Sujets d’habiller les enfans avant l’âge établi. Jufqu’au 
tems où les Hollandois ont pénétré dans le Royaume de Laos & dans d’autres 
Etats voifins, le Roi de Siam y faifoit tout le Commerce des toiles, avec un 
profit confidérable. 

Cette efpece de métal, qui fe nomme Calin , appartient uniquement à la 
Couronne , à l’exception de celui qu’on tire des mines de /onfalam , fur le 
Golfe de Bengale. C’eft une frontiére éloignée , où les Habitans jouiffent de 
Jeurs anciens droits fur les mines , en payant au Prince un leger tribut. 

Tout l’yvoire vient au Roi. Ses Sujets font obligés de lui vendre celui 
qu'ils n’employent point à leurs propres ufages , & les Etrangers n’en peuvent 
acheter qu'à fon Magañin. Le Commerce falpètre , du ee & du fapan 
eft encore un droit royal. 

L’areka , dont il fort une quantité confidérable hors du Royaume , ne 
peut être vendu aux Etrangers que par le Roi. Outre caui qu'il ire de fes 
revenus particuliers , il en achete de fes Sujets. 

Les Marchandifes de contrebande, telles que le fouffre , la poudre & les 
armes, ne peuvent fe vendre & s'acheter , à Siam, qu’au profit du Roi & 
dans fon Magañn. Ce Prince s’eft engagé, par un traité avec les Hollandois , 
à leur vendre toutes les peaux de bêtes : mais fes Sujets en détournent beau- 
coup , que les Hollandois achetent d’eux à meilleur prix. 

Gommerceper- Le refte du Commerce eft permis à tous les Siamois ; c’eft-a-dire , qu'ils 
pisau Peuple ndent librement du riz, du poiffon , du fel, du fucre noir , & candi, de 
l'ambre gris, du fer, du cuivre, de la cire, de la gomme dont on fait le 
vernis , de la nacre de perles , de ces nids d’oifeaux qui fervent à la bonne 
chere, & qui viennent du Tonquin & de la Cochinchine ; de la gomme gut- 
ce , de l’encens , de l’huile , du coco, du cotton , de la canelle ; du nenuphar, 
de la cafle , des tamarins , & d’autres productions , domeftiques ou étrangeres. 
Chacun a la liberté de faire & de vendre du fel, & celle d'exercer la pêche 


& la chafle, avec des reftritions de police ; qui défendent les méthodes 


ruineufes. 
Revenus du 


Roï de Siam en LE Voyageur > à qui l'on doit ces curieufes recherches , ajoûte que le Roï 
argent, de Siam n'a jamais été bien payé de fes revenus dans les terres éloignées de 


COUVENT 
dx poins;: 


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7-7 


li PH AUNEN (ri 


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FAGODE DE SIAM. 
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: | T.IX.N ‘VIII. 


D'ES, V O\Y A GES. «L'r v. “IT. 287 


la Cour. On raconte que l'argent comptant qu'il tiroit autrefois de fes Do- 
maines montoit à douze cens mille livres , & qu’à préfent il n’en tire pas 
moins de deux millions. Détail incertain, fuivant la Loubere , qui afre 
feulement que fous le dernier régne , les revenus de la Couronne de Siam 
étoient augmentés d’un mullion (58). 


$ V L 
Talapoins & leurs Couvens. Religion & Funérailles des Siamois, 


N a déja fait remarquer l'origine du nom de Talapoins & celle du nom 

de Pagodes , que la plüpart de nos Voyageurs ont pris mal à propos pour 
des noms Siamois (59). Les Talapoins fe nomment Tchaoucou , dans la lan- 
gue du Pays; les Temples, Pihan ; & les Couvents, War. 

Un Couvent & fon Temple occupent un grand terrain quarré, qui eft en- 
vironné d’une clôture de Bambou. Le Temple eft au centre , comme le lieu 
d'honneur parmi les Siamois ; fur-tout dans leurs campemens , dont les Cou- 
vens des Talapoins imitent la forme. Les extrémités de l’efpace , le long de 
la clôture , font bordées par les cellules , quelquefois en rang double ou tri- 
ple. Ces édifices , font autant de petites maifons ifolées , que la crainte des 
inondations fait élever fur des Piliers. Celle du Supérieur eft diftinguée par 
fa grandeur & fon élévation. Le terrain , qui renferme le temple , eft bordé 
paï quatre murs, qui laiffent entreux & les cellules un vafte efpace , auquel 
on peut donner le nom de Cour. Dans quelques Couvens , ces murs font 
nuds & ne fervent que de clôture au terrain du Temple & des Pyramides. 
D'autres ont, le long de ces murs, des galeries couvertes , qui reffemblent à nos 
Cloitres; & fur un contre-mur , à hauteur d'appui , qui régne autour de ces 

aleries , on voit une fuite d’Idoles , quelquefois fort bien dorées. 

Les Talapouines , c'eft-à-dire , les femmes qui embraflent la vie Religieufe 
& qui obfervent à peu près la même régle que les hommes, n’ont pas d’au- 
tre habitation que celle des Talapoins. Comme elles ne prennent jamais ce 
parti dans leur jeunelle , on regarde l’âge comme une caution fufhfante pour 
leur continence. Tous les Couvens n’ont pas des Talapouines : mais , dans 
ceux qui en reçoivent ; leurs cellules bordent un des côtés de la clôture de 
Bambou , fans être autrement féparées de celles des hommes. 

Les Ness (60), ou les enfans Talapoins , font difperfés dans chaque cel- 
lule, fuivant le choix de leurs Parens. Un Talapoin n'en peut recevoir plus 
de trois. Quelques-uns vieilliffent dans la condition de Nezs , qui n’eft pas 
rout-à-fait religieufe ; & le plus vieux eft diftingué par le titre de T'aren. Entre 
diverfes fonétions , 1l a celle d’arracher les herbes qui croiffent dans l’enclos 
du Couvent ; office qu’un Talapoin ne peut exercer fans crime. En général , 


(58) La Loubere, #bi fup. pages 288 &  Poutghedx, qui fignifie Temple d'Idoles ; & 


précédentes. Talapoin de Talapa , efpece d'évantail que ces 
(s9) Ces noms, comme on l'a fait obfer- Religieux ont toujours à la main. 
ver, n'ont été mis en ufage que par les Por- (60) Voyez ci-deflus, l'article de l'éduca- 


tugais. Pagode , eft formé du mot Perfan tion des enfans, 


| 

DESCRIPTION 

DU ROYAUME 
DE SIAM, 


Ferme des 
Couvens de Tæ%- 
lapoins, 


Falapouines; 


Nens ou En- 
fans Talapoius, 


288: HIT SF OÙ KE :GYE N'E R'AL'E 


bre les Nens fervent le Talapoin chez lequel ils font logés. Leur école eft une 

pu Royaume Grande falle de Bambou, qui n'eft employée qu'à cer ufage. Mais chaque 

pEzSi1aAm. Couvent offre une autre falle, où le peuple porte fes aumônes lorfque le 
Temple eft fermé , & qui fert aux Talapoins pour leurs conférences ordi- 
naires. 

Le clocher eft une tour de bois, qui s'appelle Horacang (61), & qui con- 
tient une cloche fans battant de fer, fur laquelle on frappe , pour la fonner, 
avec un marteau de bois. 

Pose des Chaque Couvent eft fous la conduite d'un Supérieur , qui porte le titre de 
Tchaou-Vat (61). Mais tous les Supérieurs ne font pas égaux en dignité. Le 
premier degré eft celui de Sancrar; & de tous les Sancrats, celui du Palais 
eft le plus révéré. Cependant ils n’ont aucune jurifdiction les uns fur les 
autres. Ce corps deviendroit redoutable s’il n’avoit qu'un Chef, & s'il agif- 
foit de concert où par les mêmes maximes. 

Conjeaures Nos Miflionnaires ont comparé les Sancrats aux Evèques , & les fimples 
fus les SancratS Gubérieurs aux Curés beaucoup de penchant à fe perfuader l 
Ne p urés , avec be p de p an ce perfuader que le 

Royaume de Siam avoit autrefois des Evêques Chrétiens, auxquels les San- 
crats ont fuccédé. La Loubere obferve à la vérité que les Sancrats poffédent 
feuls le droit de faire des Talapoins , comme nos Evèques ont celui de faire 
des Prètres. Mais ils n’ont d’ailleurs aucune forte de jurifdiétion, ni d’auto- 
rité fur le Peuple, ni mème fur les Talapoins qui ne font pas de leur Cou- 
vent; & leur prérogative fe réduit à gouverner certains Couvens qui ne 

_ Leur diflinc- peuvent l'être que par des Sancrats. On les diftingue de ceux qui ont des 

HE ie Tchaou-vats , ou de fimples Supérieurs , à des pierres doubles, plantées autour 
du Temple, qui ont quelque reffemblance , mais fort éloignée , avec une 
mitre pofée fur un pied-d’eftal. C'eft apparemment fur la forme de ces pier- 
res qu'on s’eft fonde, pour regarder les Sancrats comme un refte des Evè- 
ques ; d'autant plus que les Siamois ignorent ce qu’elles fignifient. Leur nom- 
bre répond au deuré de la dignité. On n’en voit jamais moins de deux, ni 

Faveurs qu’ils plus de huit. ee ° 
reçoivenc du Le Roi donne, aux principaux Sancrats, un nom, un parafol , une chaife ; 
Roi. & des hommes pour la porter. Mais ils n’employent gueres cer équipage , 
que pour aller au Palais. 

L’efprit de leur inftitution eft de fe nourrir des péchés du peuple , & de 
racheter , par une vie pénitente , les péchés des fidéles qui leur font l’aumô- 
ne. Ils ne mangent point en Communauté ; & quoiqu'ils exercent l’hofpi- 
talité à l'égard des féculiers , fans exceprer les Chrétiens, il leur eft défendu 
de fe communiquer les aumônes qu'ils reçoivent , ou du moins de fe les 
communiquer fur le champ , parce que chacun doit faire affez de bonnes 
œuvres pour être difpenfé du précepte de l’aumône. Mais l'unique but de 
cet ufage eft apparemment de les affujettir tous à la fatigue de la Quére ; 
car il leur eft permis d’aflifter leurs confreres dans un véritable befoin. Ils 
ont deux loges; une à chaque côté de leur porte, pour recevoir les Paffans 
qui leur demandent une retraite pendant l nuit, 


Efprit des Ta- 
Æpoinse 


-{61) C'eft-a-dire, tour de la Cloche. 
(62) C'eft-à-dire, Seigneur ou Maitre du Couvent. 


DIE S VV'ONV AG ES. LT we É 289 


On diftingue , à Siam, comme dans le refte des Indes, deux fortes de 
Talapoins ; les uns , qui vivent dans les bois , & les autres dans les villes. 
Les Talapoins des bois ménent une vie qui paroïtroit infupportable , & qui 
le feroit fans doute , au jugement de la Loubere , dans un climat moins 
chaud que Siam ou que la Thebaïde. Ceux des villes & ceux des bois font 
obligés, fans exception, de garder le célibat , fous peine du feu, tandis 

u’ils demeurent dans leur profeflion. Le Roi, dont ils reconnoiflent l’auto- 
rité, ne leur fait jamais grace fur cet important article ; parce qu'ayant de 
grands privileges, & fur-tout l’exemption des fix mois de corvées , leur pro- 
fellion deviendroit fort nuifible à l’État , fi l’indolence naturelle des Siamois 
navoit ce frein, qui les empèche de l'embrafler. C’eft dans la même vüe 
qu'il les fait quelquefois examiner fur leur favoir, c’eft-à-dire, fur la lan- 
gue du Pays, & fur les livres de la Nation. A l’arrivée des François, il ve- 
noit d'en réduire plufeurs milliers à la condition féculiere , parce qu’ils man- 
quoient de fçavoir. Leur examinateur avoit été Oc Louang-Souracac , jeune 
Mandarin de trente ans : mais les Talapoins des forêts avoient refufé de fu- 
bir l'examen d’un féculier & ne vouloient être foumis qu'à celui de leurs 
Supérieurs (63). 

Ils expliquent , au Peuple , la Doctrine qui eft contenue dans leurs livres. 
Les jours marqués, pour leurs prédications , font le lendemain de toutes les 
nouvelles & de routes les pleines lunes. Lorfque la riviere eft enflée par les 
pluies, & jufqu'i ce que l'inondation commence à baifler , ils prèchent cha- 
que jour , depuis fix heures du matin jufqu'au diner , & depuis une heure 
après-midi jufqu'à cinq heures du foir. Le Prédicateur eft aflis, les jambes 
croifées , dans un fauteuil élevé; & plufieurs Talapoins fe fuccédent dans 
cet office. Le peuple eft aflidu aux Temples. Il approuve la doétrine qu'on 
lui prèche , par deux mots Balis, qui fignifient , Oui Monfeigneur (64). Cha- 
cun donne enfuite fon aumône au Prédicateur.. Un Talapoin qui prèche 
fouvent ne manque jamais de s'enrichir. C’eft le tems de l’inondation, que 
les Européens ont nommé le Carème des Talapoins. Leur jeûne confifte à 
ne rien manger depuis midi; à l'exception du bérel , qu'ils peuvent mâcher. 
Mais cette abftinence doit leur couter d'autant moins , que dans les autres 
tems ils ne mangent que du fruit le foir. Les [Indiens font naturellement 
fi fobres , qu'ils peuvent foutenir un long jeune , avec le fecours d’un peu 
de liqueur , dans laquelle ils mêlent de la poudre de quelque bois amer (65). 

Après la récolte du riz, les Talapoins vont pafler les nuits, pendant trois 
femaines , à veiller au milieu des champs , fous de petites hutes qui forment 
entrelles un quarré régulier. Celle du Supérieur occupe le centre & s’éleve 
au-deflus des autres. Le jour , ils reviennent vifrer le Temple, & dormir 
dans leurs cellules. Aucun Voyageur n’explique l'efprit de cet ufage, nice 
que fignifient des chapelets de cent huit grains , fur lefquels ils récitent des 


ne) | 
prieres en langue Balie. Dans leurs veilles nocturnes , ils ne font pas de feu 


(63) Ibid. page 346. dans fa defcription des Indes, qu'il n'eft pas 
(64) On répond Sa-tow-fa , à peu près rare, parmi les Indiens, de jeûner trente & 
comme nous difons Amen. quarante jours avec l’ufage de certe liqueur, 


(65) Twift, Auteur Hollandois, rapporte 


Tome IX. Oo 


PR 
DEscRiPriON 
DU ROYAUME 
DE SIA M. 
Deux fortes de 
Talapoins. 


Leurs Prédi- 
cations 


Carème des 
Talapoins, 


Leurs veiiles 
dans les champs, 


DESCRIPTION 
pu ROYAUME 
DESI1AM. 

On les croit 
refnc@és des bê- 
tes féroces: 


Habit des Ta= 
Japoins, 


Comment ils 
fe rafent. 


290 IST :O LIRE AIGRENNMENMRMANIQUE 


pour écarter les bêtes féroces, quoique les Siamois ne voyagent point la nuit 
fans cette précaution. Aufli le peuple regarde-t-1l , comme un miracle, que 
les Talapoins ne foient pas dévorés. Ceux des Forêts vivent dans la même 
férenité. Ils n’ont, ni Couvent, ni Temples ; & le Peuple eft perfuadé que 
les Tigres, les Eléphans & les Rhinoceros , loin de les attaquer ou de leur 
nuire , leur léchent les pieds & les mains lorfqu'ils les trouvent endormis. 
La Loubere , admirant leur genre de vie , juge qu'ils pañfent la nuit dans 
des forts bien épais, pour fe garantir de ces animaux. D'ailleurs, » fi Pon 
» trouvoit, dit-il , les reftes de quelque homme dévoré , on ne préfumeroit 
» jamais que ce für un Talapoin ; ou fi l'on en pouvoit douter , on s’ima- 
» gin-roit qu'il auroit été méchant, fans en être moins perfuadé que les 
» bètes refpe‘tent les bons (66). 

Ils ont ja tête & les pieds nuds, comme le refte du peuple. Leur habit 
confifte dans un pagne , qu'ils portent, comme les féculiers, autour des 
reins & des cuifles , mais qui eft de toile jaune ; avec quatre autres pieces 
qui ne diftinguent pas moins leur profeflion : la premiere , nommée Æ»g/a , 
eft une efpece de bandouliere , large de cinq ou fix pouces, qui leur defcend 
de l'épaule gauche fur la hanche droite , où elle s'attache avec un feul bou- 
ton. Sur cette bandouliere , ils portent une grande toile jaune , qu'ils appel- 
lent Pa-fchivon , C'eft-à-dire, toile de plufeurs pieces , parce qu’elle doit 
ètre rapiécetée en plufieurs endroits. C’eit une efpece de fcapulaire, qui def- 
cend jufqu'aux pieds par derriere & par devant , & qui ne couvrant que 
l'épaule gauche revient à la hanche droite & laifle les deux bras libres. Par- 
deffus cet ornement , ils mettent le Pa-par, autre toile de quatre ou cinq 
pouces de largeur, qu'ils portent aufli fur l'épaule gauche , mais en forme 
de chaperon. Elle defcend par-devant jufqu'au nombril, & prefqu'autant par 
derriere. Sa couleur eft quelquefois rouge ; mais PAngfa & le Pa-fchivon 
doivent toujours être jaunes. Enfin , pour foutenir le Pa-par & le Pa-fchivon , 
ils fe ceignent le milieu du corps d’une écharpe de toile jaune , qu'ils nom- 
ment Rappacod , & qui eft la quatriéme piece de leur habillement (67). L’u- 
fage des chemifes de moufleline & des veltes leur eft interdit. Dans leurs que- 
tes , 1ls ont un baflin de fer , pour recevoir ce qu’on leur donne ; mais ils 
doivent le porter dans un fac de toile , qui leur pend , du côté gauche, aux 
deux bouts d’un cordon pañfé en bandouliere fur l'épaule droite. 

Ils fe rafent la barbe , la tère & les fourcils. Le Talapat , efpece de petit 
parafol en forme d'écran , qu'ils ont fans ceffe à la main, fert à les garantir 
de l’ardeur du foleil. Leurs fupérieurs font réduits à fe rafer eux-mêmes, 
parce qu'on ne peut les toucher à la tète fans leur manquer de refpect. La 
même raifon ne permet pas aux jeunes Talapoins de rafer les vieux. Mais 
les vieux rafent les jeunes & fe rendent le mème office entr'eux. Les rafoirs 
Siamois font de cuivre (68). 

Les jours reglés, pour fe rafer, font ceux de la nouvelle & de la pleine 
lune. Tous les Siamois , religieux & laïques , fanétifient ces grands jours par 
le jeûne, c’eftà-dire, qu'ils ne mangent point depuis midi. Le Peuple s'ab- 
fient de la pêche; nen en qualité de travail, puifqu'aucun autre travail n’eft 


(66) La Loubere, ubi fup. p. 349. (67) Ibid, p. 350. (68) Page 351 


DéEL SE VO VA IG ENS. CL} vi PI. ‘297 


défendu ; mais parce qu'il ne la croit pas tout-à-fait innocente, Il porte aux 
Couvens , dans les mêmes jours, diverfes fortes d’aumônes , dont les prin- 
cipales font de l'argent, des fruits, des pagnes & des bêtes. S1 les bêtes font 
mortes , elles fervent de nourriture aux Talapoins. Mais ils font obligés ce 
laifler vivre & mourir autour du Temple, celles qu’on leur apporte en vie 3 
& la loi ne leur permet d'en manger, que lorfqu’elles meurent d’elles-me- 
“mes (69). On voit mème, près de plufeurs Temples, un réfervoir d’eau 
pour le poiffon vivant qu'on apporte en aumône. 

Ce qui s'offre à l'Idole doit pañler par les mains d’un Talapoin, qui le 
met ordinairement fur l'autel , & qui le retire enfuite, pour l’employer à 
fon ufage. Le Peuple offre des bougies allumées , que les T'alapoins attachent 
aux genoux de la ftatue. Mais les facrifices fanglans font défendus , par la 
mème loi, qui ne permet de tuer aucun animal vivant. 

A la pleine lune du cinquiéme mois , les Talapoins lavent l’Idole avec 
des eaux parfumées ; en obieivant, par refpeét, de ne pas lui mouiller la 
tête. Ils lavent enfuite leur Sancrat. Le Peuple va laver aufli les Sancrats & 
les autres Talapoins. Dans les familles , les enfans lavent leurs Parens, fans 
aucun évard pour le fexe. Cet ufage s'obferve aufli dans le Pays de Laos, 
avec cette fingularité , qu’on y lave le Roi même dans une riviere. 

Les Talapoins n’ont pas d'horloge. Ils ne doivent fe lever, que lorfqu'il fait 
affez clair pour difcerner les veines de leurs mains ; dans la crainte de s’ex- 
pofer, pendant l’obfcurité , à tuer quelque infeéte en mettant le pied deffus 
fans s’en apozrç2voir. Ainfi, quoique leur cioche les éveille avant le jour , 
ils ne s’en levent pas plus matin. Leur premier exercice eft d'aller pafler deux 
heures au Temple , avec leur fupérieur. Ils y chantent, ou récitent des prie- 
res en langue Balie ; aflis , Les jambes croifées , & remuant fans celle leur Ta- 
lapat , comme s'ils vouloient fe donner du vent. Ils prononcent chaque fyl- 
labe à tems égaux & fur le mème ton. En entrant dans le Temple, ils fe 
profternent trois fois devant la ftatue. 

Après la priere , ils fe répandent l’efpace d’une heure dans la ville, pour 
y demander l’aumône. Mais jamais ils ne fortent du Couvent , & jamais ils 
n'y rentrent, fans faluer leur fupérieur , en fe profternant devant lui jufqu’à 
toucher la terre du front. Comme il eft affis les jambes croifées , ils pren- 
nent des deux mains, lun de fes pieds, qu’ils mettent refpectueufement fur leur 
tête. Pour demander l’aumône , ils fe préfentent en fiience à la porte des 
maifons; & firien ne leur eft offert, ils fe retirent avec le mème air de 
modeftie. Mais il eft rare qu’on ne leur donne rien; & leurs Parens four- 
niflent d’ailleurs à tous leurs befoins. Quantité de Couvens ont des Jardins, 
des terres labourables , & des Efclaves pour les cultiver. Leurs terres font li- 
bres d'impôt. Le Roi n’y touche jamais ; quoiqu'il en ait la propriété, s'il ne 
s'en eft dépouillé par écrit (70). | 

Au retour de la quête , les Talapoins ont la liberté de déjeûner. Ils étu- 
dient enfuite , où s'occupent fuivant leur goût & leurs talens , jufqu’à midi, 
qui eft l'heure du diner. Dans le cours de l'après-midi , ils inftruifent les jeu 


re rc no) 
Drscrirrron 
DU ROYAUME 
DESIAM. 
Offrandes qui 
fe fontaux Lern- 
plese 


Cérémonie de 
laver les perfon- 
nes qu'on reipes 
tes 


Ordre du jour 
dans les Cou- 
vens des Tala- 
poins, 


nes Talapoins. La Loubere ajoute qu'ils en paffent une partie à dormir. Vers 


(69) Page 2352, {7o) Ibid, page 355. 


Ooij 


292 HISTOIRE G'E NE R'A'IVE 

la fin du jour, ils balayent le Temple ; après quoi , ils y employent, comme 
le matin, deux heures à chanter. S'ils mangent le foir, c’eft uniquement 
du fruit. Quoique leur journée paroiffe remplie par cette variété d'exercices, 
ils trouvent le tems de fe promener dans la ville , pendant l’après-midi ; & 
lon ne traverfe point une rue, fans y rencontrer quelque Talapoin. 

Outre les Efclaves , qu'ils peuvent entretenir pour la culture des terres, 
chaque Couvent a plufeurs Valets, qui s'appellent Tapacou , & qui font vé- 
ritablement féculiers. Ils ne laiflent pas de porter l’habit religieux ; avec cette 
feule différence , que la couleur en eft blanche. Leur office eft de recevoir 
l'argent qu'on donne à leurs Maîtres, parce que les Talapoins n’en peuvent 
toucher fans crime ; d'adminiftrer les biens , & de faire, en un mort, tout ce 
que la loi ne permet point aux Religieux de faire eux-mêmes. 

Un Siamois, qui veut embraffer cette profeflion, s’adrefle au fupérieur de 
quelque Couvent. Le droit de donner lhabit appartient aux Sancrats feuls, 
qui marquent un jour pour cette cérémonie. Comme la condition d’un Ta- 
lapoin eft lucrative , & qu’elle n'engage pas néceflairement pour toute la vie, 
il n’y a point de familles qui ne fe réjouiffent de la voir embraffer à leurs 
enfans (71). Les Parens & les Amis accompagnent le Poftulant , avec des 
Muficiens & des Danfeurs. Il entre dans le Temple, où les femmes & les 
inftrumens ne font pas reçus. On lui rafe la cète , les fourcils & la barbe. Le 
Sancrat lui préfente habit. Il doit s’en revêtir lui-même, & laifler tomber 
l’'habit féculier par-deflus. Pendant qu'il eft occupé de ce foin ; le Sancrat 
prononce plufieurs prieres , qui font apparemment l’eflence de la confécra- 
tion. Après quelques autres formalités , le nouveau Talapoin, accompagné 
du même cortége, fe rend au Couvent qu'il a choifi pour fa demeure. Ses 
Parens donnent un repas à tous les Talapoins du Couvent : mais, de ce jour, 
il ne doit plus voir de danfes , n1 de fpeétacles profanes ; & quoique la fête 
foit célébrée par quantité de divertifflemens qui s’exécutent devant le Tem- 
ple , il eft défendu aux Talapoins d’y jetter les yeux (72). 

Les Talapouines fe nomment Nang-Tchii, en langue Siamoife. Elles n’ont 
pas befoin d’un Sancrat pour leur donner l'habit , qui eft blanc, comme ce- 
lui des Tapacou. Auf ne paflent-elles pas tout-à-fait pour Religieufes. Un 
fimple Supérieur préfide à leur réception , comme à celle des Nens ou des 
jeunes Talapoins. Quoiqu'elles renoncent au mariage, on ne punit pas leur 


DESCRIPTION 
Du ROYAUME 
DESIAM. 


Efclaves & 
Valets des Cou- 
VENS 


Comment on 
reçoit les Tala- 
Pons: 


Réception des 
Falapouines, 


(71) La Loubere ne convient point , avec  l’écrivent les Siamois, n'eft qu'un titre de 


ervaife, qu'on ait befoin d'une permifhion 
de la Cour par écrit, pour être reçu Tala- 
poin. Il repréfente que cet ufage feroit im- 
praticable dans toute l'étendue d’un grand 
Royaume. On m'a toujours afluré, dit-il, 
non-feulement qu'il eft libre à tour le monde 
de fe faire Talapoin, mais que fi quelqu'un 
s'oppoloit à la réception d'un autre, il pé- 
cheroit contre la Religion. Page 357. 

(72) Gervaife diftingue les Talapoins en 
trois ordres ; les Balouzng, les Tchaoucou, 
& les Picou. La Loubere prétend au contraire 
que Balonang , où plutôt Parlouang , comme 


-refpett. Ils le donnoient, dit-il, aux Mif- 


fionnaires Jéfuites, comme nous leur don- 
nons celui de Révérence. Picon , eft un autre 
nom qu'il n'a jamais entendu dans le Pays; 
& Tchaoucou eft le feul mot Siamois qui fi- 
gnifie ce que les Portugais ont nommé Ta- 
lapoin. Cependant, comme il y a différens 
degrés entre les Sancrats , il fe peat, ajoute- 
t-il, pour fe concilier avec Gervaife, que 
les noms de Par -louang & de Picou expri- 
ment cette différence ; ce qui n'empêche pas 
que Tchaoucou ne foit le nom général de 
vous les Talapoins. Page 358, 


D ES O Y À GUENS: ÉL'ry. (EL Lo. 


incontinence avec autant de rigueur que celle des hommes. Au lieu du feu, 
qui eft le fupplice d'un Talapoin , furpris avec une femme > on livre les Ta- 
lapouines à leur famille , pour les chatier du baton. Les Religieux Siamois de 
lun & l’autre fexe ne peuvent frapper perfonne. 

L'élection des fupérieurs, Sancrats ou fimples Tchaou - Var, fe fait dans 
chaque Couvent à la pluralité des voix ; & le choix rombe ordinairement 
fur le plus vieux ou le plus favant Talapoin. Si la piété porte un particulier 
à faire bâtir un Temple, 1l choifit lui-même quelque vieux Talapoin , pour 
fupérieur de ce nouvel établiflement ; & le Couvent fe forme autour du Tem- 

le, à mefure qu'il fe préfente de nouveaux Habitans. Chaque cellule fe 
bar à l’arrivée de celui qui doit loccuper (73). 

Ce n’eft pas une petite entreprife , que celle d'expliquer l'objet du culte 
des Talapoins & la Religion des Siamois. Tachard , que fes Iumieres natu- 
relles & la qualité de Théologien relevent beaucoup au-deffus du commun 
des Voyageurs , mérite fans contredit la préférence que je veux donner à fes 
obfervations. 11 déclare que la Religion Siamoife eft fort bifarre , & qu'elle 
ne peut être parfaitement connue que par les livres Balis. La langue qui 
porte ce nom n'eft entendue que d’un petit nombre de Docteurs Talapoins, 
dont elle fait Funique étude. Cependant le zèle des Mifionnaires leur à 
fait furmonter cet obftacle. Voici, fuivant le Pere Tachard , ce qu’on à pü 
déméler dans une matiere fi obfcure (74). 

Lés Siamois croyent un Dieu ; mais 1ls entendent par ce grand nom un 
Etre compofé d’efprit & de corps , dont le propre eft de fecourir les hom- 
mes ; & {on fecours confifte à leur donner uñe loi , à leur prefcrire les 
moyens de bien vivre , à leur enfeigner la véritable Réligion , & les fcien- 
ces qui font néceflaires à leurs befoins. Les perfeétions qu'ils lui attribuent 
font l'affemblige de toutes les vertus morales, dans leur degré le plus émi- 
nent , qu'il doit à l’exercice continuel qu'il en a fait, dans une infinité de 
corps par lefquels il a palié. Il eft exempt de paflions. Il ne reflent aucun 
mouvement qui puule altérer fa tranquillité. Mais , avant que d'arriver à ce 
fublime état , une application extrême à vaincre fes paflions a produit un chan- 
gement fi prodigieux dans fon corps, que fon fang en eft devenu blanc. 11 
a le pouvoir de fe montrer ou de fe rendre. invifibie aux yeux des hommes. 
Son agilité eft furprenante. Dans un inftant , par la feule force de fes defirs, 
il peut fe tranfporter d’une extrèmité du monde à lautre. Il fait tout; & fa 
fcience ne confifte pas, comme la nôtre, dans ure fuite de raifonremens, 
mais dans une vêe claire & fimple , qui lui repréfente tout d’un coup les 
préceptes de la loi, les vices, les vertus & les fecrets les plus cachés de la 
nature ;. le pallé , le préfent & l'avenir , le ciel , la verre , le paradis, l'enfer, 
toutes les parties du monde que nous voyons, & ce qui fe paie même dans 
d'autres mondes que nous ne connoiflons pas. Il fe repréfente avec clarté 
tout ce qui lui eft arrivé depuis la premiere tranfmigration de fon ame juf- 
qu’à la derniere. 


(73) Ibid. p. 358. té le fond de la Religion Siamoife , puifqu'il 
(74) Premier Vovage de Tachard, p.282. dir que dans toute leur do@rine, il ne trouve 
Il aflure que ce qu'il rapporte a tourel'exaéti- nulle idée de divinité, à moins qu'il n'enten- 
rude poflible. La Louberc paroït avoir igno- de, nulle idée qui refflemble à la nôtre, p. 394. 


O o 1j 


DESCRIPTION 
DU ROYAUME 
DESIAM. 


Elcétions & 
Fondations. 


Religion des 
Siamois, 


Idée qu'ifs ont 
de Dicu, 


DESCRIPTION 
‘DU ROYAUME 
DE SIAM. 

Bonheur du 
dicu des Sia- 
MOIS» 


Les hommes 
peuvent devenir 
cieux. 


Etat de faine 
fetéo 


Bizarre idée 
de l'Enfer & du 
Paradis, 


Sources dubon- 
bheur & du mal- 
heur. 


294 HIS TO IR E IGIEINNENRGANDRE 


Cependant fon bonheur n’eft accompli , que lorfqu’il meurt pour ne plus 
renaître. Alors, ne paroïfant plus fur la terre , il n’eft plus fujet à aucune 
mifere. Les Doéteurs Siamois comparent cette mort à un flambeau éteint, 
ou au fommeil , qui nous rend infenfibles aux maux de la vie : avec cette 
différence , qu'en mourant, Dieu en eft délivré pour toujours ; au lieu que 
le fommeil n'eft pour les hommes qu'une fufpenfion paffagere. Un autre Dieu 
lui fuccéde. Ce régne de chaque Divinité dure un certain nombre d'années, 
jufqu'à ce que le nombre des Elüs , que fes mérites doivent fanctifier, foi en- 
tiérement rempli ; après quoi, difparoiffant du monde, elle tombe dans un 
repos éternel, qui n'eft rien moins qu'un annéantiffement. Celle qui fucce- 
de entre dans tous fes droits & gouverne l'univers à fa place. 

Les hommes peuvent devenir dicux : mais c’eft après avoir acquis , par de 
longues épreuves , une vertu confommée. Ce n’eft pas mème aflez d'avoir 
fait quantité de bonnes œuvres, dans les corps qui ont fervi de demeure à 
sur ame; il faut qu'à chaque action, ils fe foient propofé de mériter la con- 
dition divine , en prenant à témoin de leurs bonnes œuvres les Anges qui 

réfident aux quatre Nations du monde ; qu'ils ayent verfé de l’eau , en im- 
plorant le fecours de l’Ange gardienne de la t2rre, nommée Naang Phratho- 
rant : Car ils établiffent une différence de fexe parmi les Anges. Ceux qui 
afpirent à devenir dieux obfeivent foigieufement cette pratique. 

Outre l’état divin, qui eft le fuprême degré de la perfeétion , ils en ad- 
mettent un moins élevé , qu'ils appellent l’état de fainteté. 11 fufhr, pour être 
faint , qu'après avoir palfé dans plufieurs corps, on ait acquis beaucoup de 
vertus , & que chaque action ait eu la fainteté pour objet. Les propriétés de 
cet état font les mêmes que celles de l'état divin , avec cette différence , que 
Dieu les a par lui-même, & que Îles faints les tiennent de lui.par les inftruc- 
tions qu'il leur donne. La fainteté n’eft confommée auñli , que lorfque les 
faints meurent pour ne plus renaître, & que leurs ames font portées dans le 
Paradis, pour y jouir d’une éternelle félicite. 

Comme les Siamois font aflez éclairés pour reconnoître que le vice doit 
être puni, & la vertu récompenfée, ils croyent un Paradis, qu'ils placent 
dans le plus haut-Ciel, & un Enfer, qu'ils mettent au centre de la terre. 
Mais ils ne peuvent fe perfuader que l'un & l'autre foient éternels. Ils di- 
vifent l'Enfer en huit demeures, qui font huit degrés de peine; & le Ciel, 
en huit différens degrés de béatitude. Le Ciel, dans leurs 1dées, eft gouver- 
né comme la terre. Ils y metrent des Pays indépendans l’un de l'autre, des 
Peuples & des Rois. On y fait la guerre , on y donne des batailles. Le ma- 
riage mème n’en eft pas banni; du moins, dans la premiere , la feconde & 
la troifiéme demeure , où les faints peuvent avoir des enfans. Dans la quatrié- 
me , ils font au-deflus de tous les defirs fenfuels ; & la pureté augmente ainfi 
jufqu'au dernier Ciel , qui eft proprement le Paradis, nommé Niruppan dans 
leur langue, où les aimes des dieux & des faints jouiffent d’un bonheur 
inaltérable. 

Ils foutiennent que tout ce qui arrive d’heureux ou de malheureux dans 
ce monde, eft l'effet des bonnes où des mauvaifes actions, & que le mal- 
heur ne fe trouve jamais avec l'innocence. Ainfi les richefles, les honneurs, 
Ja fanté, & tous les autres biens font la récompenfe d’une conduite vertueufe, 


DIE SV O VA GIEASS QE Liv FE 29$ 


dans la vie préfente ou dans celle qu'on a déja mence. L’infamie, la pau- 
vreté , les maladies, font des punitions. Enfin, foit qu'on renaifle fous la f- 
gure d'homme ou d'animal , les avantages & les défauts naturels ont aufli 
leur fource dans les vertus ou les vices qui ont précédé cette naiflance. 

Les ames des hommes qui renaiffent dans le monde, fortent du Ciel, ou de 
l'Enfer , ou du corps des animaux. Les premieres apportent quelques avantages 
qui les diftinguent , tels que la vertu , la fanté , la beauté , l’efprit ou les richefles. 
Elles animent Les corps des grands Princes,ou des perfonnages d’un mériteextraor- 
dinaite. De-là vient le refpe@ qu'ils portent aux perfonnes élevées en:dignité , ou 
d'une naïflance illuftre ; ils les regardent comme deftinés à l’état Divin ou à étar 
de Sainteté , qu'ilsont déja commencé à mériter par leurs bonnes œuvres. Ceux 
dont les ames fortent du corps des animaux font moins parfaits; mais ils le font plus 
néanmoins que ceux qui viennent de l'Enfer. Les derniers font confidérés comme 
des fcélérats, que leurs crimes rendent dignes de toutes fortes de malheurs. » De- 
» Ja vient, au jugement du Pere Tachard , l'horreur que les Siamois ont pour 
» la Croix de J.C. S'il eût été jufte, difent-ils , fa juftice & fes bonnes œu- 
» vres l’euffent garanti du fupplice honteux qu'il a fouffert (75). 

Il n’y a pas d'action verrueufe qui ne foit récompenfée dans le Ciel , ni de crime 
qui ne foit puni dans l'Enfer. Un homme qui meurt fur la terre, acquiertune nou- 
velle vie dans le Ciel , pour y jouir du bonheur qui eft dû à fes bonnes œuvres : 
mais après le tems de fa récompenfe , 1l meurt dans le Ciel pour renaître dans l’En- 
fer, s’il eft chargé de quelque péché confidérable ; ou s’il n’eft coupable que d'une 
faute Iégere, 1l rentre dans le monde fous la figure de quelque animal ; & lorfqu'il 
a farisfait , dans cet état , à la Juftice , il redevient homme. Telle eft l'explication 
que les Talapoins donnent à la métempfycofe , point fondamental de leur Reli- 
gion , fur lequel 1lsne s’écartent jamais affez des Bramines , pour empécher de 
conclure que cette idée leur vient de la mème fource (76). 

Ils admettent des Efprits , mais ce ne font que des ames qui renferment tou- 
jours quelques corps, jufqu’à ce qu’elles foient parvenues à l'état de fainteté ou 
de Divinité. Les Anges mêmes ont des corps de différent fexe. Ils peuvent avoir 
des enfans, mais ils ne font jamais fanctifiés ni divinifés. Leur office eft de veil- 
ler éternellement à la confervation des hommes & au gouvernement de l'Univers. 
Is font diftribués en fept ordres, les uns plus nobles & plus parfaits que les au- 
tres , placés dans autant de Cieux differens. Chaque partie du monde, les Af 
tres mèmes, la terre, les Villes, les montagnes, les Forêts, le vent , la pluie, 
&c., ont une de ces Puiffances qui les gouverne. Comme elles exaininent avec 
une application continuelle la conduite des hommes , pour tenir compte des 
actions qui méritent quelque récompenfe , c’eft aux Anges que les Siamois s’a- 
dreflent dans leurs befoins , & qu'ils croyent avoir obligation des graces qu'ils 
reçoivent. Mais ils ne reconnoiflent pas d’autres Démons que les amnes des mé- 
chans , qui fortant de l'Enfer où elles ont été retenues , errent pendant quel- 
que tems dans le monde , & prennent plaifir à nuire aux hommes. Ils mettent 
au nombre de ces Efprits malheureux , les enfans mort-nés, lesimeres qui meu- 


rent dans le travail de l’enfantement & ceux qui font tués en duel. 


(75) Tachard : bi Jup. p. 289. celle des Pramines ; mais le fond en cit tou- 
(76) La doûrine des Talapoins, dit la jours la mérempfycofe , #bi fup. p. 350. 
Loubere , n'eft pas exattement la même que 


DescRrirrion 
pu ROYAUME 
DE SIAM. 


D'où vien- 
nent les armcs, 


Récompenies 
& punitions, 


Anges corpor 
TEISe 


DEescriILTION 
DU ROYAUME 
DE SIAM. 

Hermites mer- 
veilleux, 


Eternité du 
Ciel & de la 
Terre. 

Divifion du 
monde, 


Ce qui foutient 
ka Terre. 


296 Étit SûT O'TRIE GENERALE 


Ils racontent des chofes merveilleufes de certains Anachoretes, qu'ils nofn- 
ment Pra-Rayfr. Cette race de folitaires menent une vie très-fainte & très-auf- 
tere dans des lieux éloignés-du commerce des hommes. Les Livres Siamois 
leur attribuent une parfaite connoiffance des fecrets les plus cachés de la natu- 
re , l’art de faire de l'or, & les autres métaux précieux. Il n’y a point de mi- 
racle qui foit au-deflus de leurs forces. Ils prennent toutes fortes de formes. Ils 
s’élevent dans l'air. Ils fe tranfportent légerement d’un lieu à l’autre. Mais quol- 
qu'ils puiflent fe rendre immortels, parce qu’ils connoiflent les moyens de pro- 
lonver leur vie, 1ls la facrihient à Dieu , de nulle en mille ans, par une offrande 
volontaire qu'ils lui fonc d'eux-mêmes fur un bucher, à la réferve d’un feul, 
qui refte pour reflufciter les autres. Il eft également dangereux & difficile de 
trouver ces puiflans Hermites. Cependant les Livres des T'alapoins enfeignent 
le chemin & les moyens qu'il faut prendre pour arriver aux lieux qu'ils habitent. 

Les Cieux & la Terre {ont éternels. Un Siamois s'étonne qu'on puille leur at- 
tribuer un commencement & une fin. La Terre n’eft pas ronde. Ce n’eft qu'une 
fuperficie plane, qu'ils divifent en quatre parties quarrées. Les eaux, qui féparent 
ces parties , font d’une fubrilité qui ne permet entr’elles aucune forte de com- 
munication. Mais tout cet efpace eftenvironné d’une muraille , dont la force 
eft égale à fa prodigieufe hauteur. Sur ce mur font gravés en gros caracteres , 
tous les fecrets de la nature ; & c’eft là que les merveilleux Hermites vont pui- 
fer leurs lumieres , par la facilité qu’ils ont à s’y tranfporter. Les hommes des 
trois autres parties du monde ont le vifage fort différent du nôtre. Dans la pie+ 
miere , ils ont le vifage quarré ; ceux de la feconde l’ont rond ; & ceux de la 
troifiéme , triangulaire. Tous les biens y font en abondance , fans aucun mê- 
lange de maux ; & les alimens y prennent le goût qu'on defire. Auf n'y 

eut-on exercer la charité, n1 d’autres vertus. Les Habitans, n'ayant aucune 
occafon de mériter , n'y peuvent acquérir la fainteté , ni fe rendre dignes de 
récompenfe ou de punition : ce qui leur fait defirer ardemment de renaître 
dans la partie que nous habitons, où les occafons fe préfentent fans celle 
pour faire le bien. C'eft une grace qu'ils obtiennent , s'ils la demandent par 
l2s mérites du Dieu qui a parcouru leur Pays, quoiqu'il foit inaccellible pour 
nous. = 

Toute la mafñle de la terre à fous elle une étendue immenfe d’eau , qui la 
foutient , comme la mer porte un Navire. Un vent impétueux tient ces eaux 
fafpendues ; & ce vent, qui eft éternel comme le monde , les repoulle con- 
tinuellement pour empècher leur chute. Un tems viendra, que le Dieu des 
Siamois a prédit, où le feu du ciel tombant fur la terre réduira tout en cen- 
dre ; & la verre purifñée fera rétablie dans fon premier étar. Cette doctrine 
dépend d’une autre explication. Les Siamois prétendent qu'autrefois les hom- 
mes avoient une taille gigantefque, jouifoient d'une fanté parfaite pendant 
plufeurs fiécles, n’ignoroient rien, & menoient une vie fort innocente. Tous 
ces avantages ayant diminué dans la fuite des tems , l’efpece humaine conti- 
nuera de dégénérer , & les hommes deviendront à la fin fi petits & fi foibles, 
qu'à peine auront-ils la hauteur d’un pied. Dans cet état, leur vie fera très- 
courte. Cependant, ils croftront en malice ; & dans les derniers tems, ils s’a- 
bandonneront aux crimes les plus honteux. Alors ils n'auront plus de loix , 
ai de véritables connoïffances. On croit déja , dans le Royaume de Siam, 


que 


DREVS VON APGE;S LL Ur: ve. SIT. 297 


que la fin du monde approche, parce qu'il ne s'y trouve plus que de Ia cor- 
ruption. Au refte ces grands changemens arriveront aufi dans les animaux ; 
qui avoient autrefois l’ufage de la parole , & qui l'ont déja perdu. Les Sia- 
mois donnent de la liberté aux bêtes. Ils les croyent capables de bien & de 
mal, & par conféquent de récompenfe & de punition. 

La terre, couverte de cendre & de poufliere, fera purifiée par le fouffle 
d'un vent impétueux , qui enlevera les reftes de l'embrafement du monde. 
Enfuite elle exhalera une odeur fi douce, qu’elle attirera du ciel un ange fe- 
melle , qui mangera de la terre purifiée , & qui en concevra douze fils & 
douze filles, par lefquels le monde fera repeuplé. Les hommes qui en naïi- 
cront feront d’abord ignorans & grofliers , & ne fe connoïtront pas eux-mêmes. 
Après s'être connus, 1ls ignoreront long-tems la loi. Mais, enfin , un Dieu 
diffipera les ténébres, en leur enfeignant fa véritable Religion , & toutes les 
fciences. La loi fainte , inconnue depuis long-tems (77) , revivra dans tous les 


efprits. C’eft l’unique emploi que la nation Siamoife juge digne de Dieu. Elle 


eftime au-deflous de lui le gouvernement du monde, & tous les foins qui 
regardent le corps des hommes & des animaux. 

Ce renouvellement ou cette purification du monde recommencer: , de tems 
en tems, dans le cours de l'éternité (78). 

En réduifant les explications du Pere Tachard à cet extrait, on croit en 
avoir confervé ce qu'il juge néceffaire pour faire connoître le Dieu que les 
Siamois adorent aujourd'hui. Ils l’appellent Semmono-khodom (79). Son hif- 
toire eft un mélange monftrueux de Chriftianifme & des plus ridicules Fa- 
bles. On fuppofe d'abord qu’il nâquit Dieu , par fa vertu propre, & qu’im- 
médiatement après fa naiffance , il acquit fans aucun Maître & par une fim- 
ple vüe de fon efprit , une parfaite connoiflance de tout ce qui regarde le 
Ciel , la Terre, le Paradis, l'Enfer , & tous les fecrets de la nature ; qu’au 
même inftant , il fe fouvint de tout ce qu'il avoit fait dans les différentes 


vies qu'il avoit menées ; & qu'après avoir enfeigné de profonds mifteres aux 


Peuples , il les leur laiffa par écrit dans fes livres , pour l'inftruction de la 


poftérité. 


(77) Pour faire entendre la durée de ce 
tems , les Siamois fappofent un puits profond 
& quarré , dont chaque côté a vingt braf- 
fes. Si tous les ans on jette dans ce puits un 
grain de fenevé , le rems qu'il faudra pour le 
remplir eft celui du régne de l'ignorance. 
Is le nomment Cap. 

, (78) Tachard, #b: fup. page 297 & pré- 
cédentes. 

(79) La Loubere écrit Sommona-Codom. T1 
dit qu'ayant communiqué au favanr d'Her- 
belot , tout ce qu’il favoit de Siamois, pour 
le mettre en état de comparer cette langue 
avec l’Arabe , le Turc & le Perfan, il apprit 
de lui que Suman , qu'il faut prononcer Sou- 
man , fignific Ciel en Perfan, & que Codum 
ou Codom veut dire Azcien dans la même 
lingue : d'où il conclut que Sommona - Co- 


Tome IX, 


dom femble fignifier le Ciel éternel ou incrée, 
parce qu'en Perfan , comme en Hebreu, le 
mot qui veut dire Ancien fignifie aufli érer- 
nel ou incréé. A l'égard de la langue Bale, 
d'Herbelot difoit que l'ancien Perfan s’ap- 
pelle Pachalevi où Pahali, & qu'entre Pahali 
& Babali, les Perfans ne mettent point de 
différence. 

Delà , la Loubere eft porté à croire que 
les ancêtres des Siamois ont adoré le Ciel, 
comme les anciens Chinoïs, & peut - être 
comme les anciens Perfes; mais qu'ayant en- 
fuite embraflé la do“rine de la métemp{y- 
cofe & oublié le vrai fens du mot de Som- 
mona-Codom , ils ont fair un homme de let 
prit du ciel, avec un grand nombre d'attri- 
butions fabuleufes, La Loubere , ubi fup. pa- 
ge 422, 


P p 


= 
DESCRIPTION 
DURovAuUME 


DE SIAM. 


Renouvelle= 
ment du mondes 


Sommenhe- 
khodom, dernier 
dieu desSiamois. 


298 H:1 S:'T'O. LIRE AGEN EUR À LE 


- C’eft lui-mème , fuivant Tachard , qui raconte dans ces livres qu’étant 

Re devenu Dieu , il fouhaita un jour de manifefter fa divinité aux hommes par 

pe Siam, quelque prodige extraordinaire. Il étoit alors aflis fous un arbre nommé Tozp- 

Ses avantures po , que les Siamois refpeétent beaucoup par cette raïfon. Il fe fentit porté 
ane en l'air dans un trône , éclatant d’or & de pierreries ; & les Anges , defcen- 

dant du Ciel , lui rendirent les honneurs & les adorations qu'ils lui devoient. 

res Son frere Thevathat & les Seétateurs ne purent voir fans jaloule fa gloire & 

fa majefté. Ils confpirerent fa perte , avec tous les animaux , qu'ils liguerent 

aufli contre lui. Mais il remporta une victoire éclatante. Cependant Theva- 

that, afpirant aufli à la divinité , refufa de fe foumettre, & ie une nou- 

Origine que Velle Religion , dans laquelle il engagea quantité de Rois & de Peuples. Ce 

les Siameis don- fut l’origine d’un fchifme , qui divifa le monde en deux Partis. Les Sia- 
nent à notreRe- : = SANG 1 >: 

Don mois nous mettent dans celui de Thevathat ; d'où ils concluent qu'il ne faut 
pas s'étonner qu'étant fes difciples nous i9nOrIons tout ce qu'ils ont appris. 
de Sommonokhodom , & que nos écritures foient remplies de doutes & d’ob- 
fcurités. Mais quoique Thevathat ne fut pas un véritable Dieu , ils lui accor- 
dent d’avoir excellé dans plufñeurs fciences , fur-tout dans les Mathématiques. 
& la Géométrie : & comme nous avons reçu de lui ces connotffances , ils. 
ne font pas furpris que nous y ayions fait plus de progrès qu'eux. Enfin, ce 
frere impie fut précipité au fond de l'Enfer. Sommonokhodom raconte lui- 
mème qu'ayant vifité les huit demeures infernales, il reconnut Thevathat 
dans la huitiéme ; c’eft-à-dire , dans le lieu où les plus grands criminels font 
tourmentés. Il fait la defcription de fon fupplice. Il le vit attaché à une 
croix , avec de gros cloux, qui lui perçoient les pieds & les mains avec d’in- 
füupportables douleurs. Sa tête étoit environnée d’une couronne d'épines ; fon 
corps, tout couvert de plaies ; & pour comble de mifere, un feu très-ardent 
le bruloit fans le confumer. La pitié fit oublier, à Sommonokhodom , toutes 
les injures qu'il avoit reçues de ce frere coupable. Il lui propofa d’adorer ces 
trois mots , Pputhang , Thamang , Sangkhang ; mots facrés & miftérieux , que 
les Siamois refpectent beaucoup , & dont le premier fignifie Dieu ; le fecond , 
Parole où Verbe de-Dieu ; le troifiéme , Imitation de Dieu. La grace de Theva- 
that fut mufe à cette condition, Mais-après avoir adoré les deux premiers 
mots , 1l refufa d’adorer le troifiéme, parce qu'il fignifie Jrnitateur de Dieu où 
Prêtre, & que les Prètres font des hommes pécheurs , qui ne méritent pas 
ce refpect. Il fut abandonné à fon obftination , & fon châtiment dure 
encore. 

Principalerai  l'achard obferve qu'entre plufieurs obftacles, qui éloignent les Siamois de 
ue ls en J’Evangile , rien ne leur en infpire tant d’averfion que certe idée. Une forte de 
e reffemblance , qu'ils croyent trouver, fur quelques points, entre leur Religion 
& la nôtre, leur perfuade que ce Thevathat n’eft pas différent de Jefus- 
Chuift. Ils regardent un Crucifñix comme l’image parfaite du châtiment de 
Thevathat ; & lorfqu'un Miflionnaire entreprend de leur expliquer les arti- 
cles de notre foi , ils lui répondent qu’ils n’ont pas befoin de fes inftruétions , 
& qu'ils favent déja rout ce qu'il croit leur apprendre (80). 
à ir On lit dans les Ecrits de Sommonokhodom , que depuis qu'il avoit afpiré à 


mouokhodom a 
pañé, 


(80) Tachard , #b2 fup. page 305. 


DAS VIONN A "GEL SA TETE LT 299 


devenir Dieu , il étoit revenu cinq cent cinquante fois au monde, fous difié- 
rentes figures ; que dans chaque renaiffance 1l avoit toujours été le premier & 
comme le Prince des animaux, fous la figure defquels 1l naifloit; que fouvent 
il avoit donné fa vie pour fes Sujets, & qu'étant finge, 1 avoit délivré une 
Ville d’un monftre horrible qui la défoloit par fes ravages ; qu'il avoit été un 
Roi très-puiflant ; qu'avant que d'obtenir le fouverain Domaine de l'Univers, 
il s’étoit retiré avec {a femme &c fes deux enfans , dans des folitudes écartées, 
où il étoit mort au monde & à fes pañlions , jufqu'à fouffrir fans émotion qu'un 
Bramine qui vouloit éprouver fa conftance , lu1 enlevat fon fils & fa fille, & 
les tourmentâr devant lui ; qu’il avoit donné fa femme à un pauvre, qui lui de- 
mandoit l’aumône ; & qu’enfin, après s'être crevé les yeux , 1l s'étoit facrifié lui- 
même en diftribuant fa chair aux animaux , pour les foulager dans une faim 
preffante. Telles font les actions vertueufes dont les Talapoins propofent li- 
mitation au Peuple. 

Dans fon apotheofe , fon ame monta au huitiéme Ciel, pour n'être plus fu- 
jette aux miferes humaines , & pour y jouir d’une félicité parfaite. Elle ne re- 
naîtra jamais; ce que les Siamois nomment annéantiflement. Ce n’eft pas une 
véritable deftruction ; mais une ame ne paroït plus fur la terre , quoiqu’elle 
vive au Ciel. Le corps de Sommonokhodom fut brülé; & fes difciples ont con- 
fervé jufqu’à préfent fes os , dont une partie eft dans le Royaume de Siam , & 
l'autre dans celui du Peou. On leur attribue des vertus merveilleufes. Avant 
fa mort, il ordonna qu'on fit fon portrait, & qu'on lui rendit fans cefle , dans 
ces images , les honneurs düs à fa Divinité (81). 

Toute fa Loi eft comprife comme la nôtre , dans dix préceptes (82), mais 
beaucoup plus féveres. Les circonftances & la néceflité mème n'excufent pas 
le péché. Plufieurs articles , qui ne font parmi nous que de perfection & de 
confeil , pafent chez les Siamois pour des commandemens indifpenfables. L'u- 


(81) On met ordinairement à côté de fa 
ftatue , dans les Temples, celles de deux de fes 
principaux difciples, l'un à main droite, & 
l'autre à gauche, mais leurs ffarues font moin- 
dres que la fienne. Celui de la droite fe nom- 
me Pra Magla; & celui de la gauche, Pra 
Saribout. Derricre ces trois ftatues & fur le 
même Aurel, il y en a toujours quelques au- 
tres , qui ne repréfentenc que les Officiers de 
l'intérieur du Palais de Sommonokhodom. 
Les galeries, en forme de cloître, qui font 
quelquefois aurour des Temples , contiennent 
les ftarues de fes autres Officiers du dehors. A 
l'égard des ftatues monftrueufes , foit par leur 
grandeur ou par leur forme, elles repréfen- 
tent différens dieux qui ont été conrempo- 
rains de Sommonokhodom , ou qui l'ont pré- 
cédé , & dont quelques - uns , tels que Pra 
Ariaferia , ont eu jufqu’à quarante bralles de 
haut. La Loubere , pages 416 & 418. 

(82) Les dix préceptes regardent particulié- 
rement les Talapoins. Tachard en met huit 
principaux pour les Laïques : 12. Adorer Dieu 


& fa parole, & ceux qui imitent fes vertus. 
2°, Ne pas voler. 3°. Ne pas boire de vin, 
ni aucune liqueur qui enyvre. 4°. Ne pas 
mentir & ne tromper perfonne. $°. Ne pas 
tuer d'hommes ni d'animaux. 6°. Ne pas com- 
mertte d’adultere. 7°. Jeüner les jours de fête. 
8°. Ne pas travailler les mêmes jours. Page 
312. La Loubere réduit les préceptes à cinq, 
qui font, dit-il, à peu près les mêmes dans 
tous les cantons des Indes : 1°. Ne rien tuer. 
2°. Ne rien dérober. 3°. Ne commettre au- 
cune impureté. 4°. Ne pas mentir. 5°. Ne pas 
boire de liqueur qui enyvre. Il ajoute que la 
perfection de la loi n'eft que pour les Tala- 
poins ; non que perfonne puifle la violer fans 
peché , mais parce que leur état eft plus par- 
fait en lui-même. Un Talapoin péche , fi ea 
marchant dans les rues il n'a pas fes fens re- 
cueillis. Il péche s'il fe mêle d’affaires d’Etac , 
s'il couffe pour s’attirer les regards d'une fem- 
me, ou s'il en defire quelqu'une , s’il ufe de 
parfums, ou s’il fe pare avectrop de foin, 
&c. nbi fup. pages 381 & 391. 


P pi} 


DeEscriPTIoN 
DU ROYAUME 
DE SIAM: 


Son apcthes- 


(Es 


Préceptes de 


fa Loi. 


DESCRIPTION 
Du ROYAUME 
DE SIAM. 


Funérailles, 


Singularités 
des Buchers Sia- 
mois, 


Convoi fune- 
bre, 


300 HISTOIRE GENERALE 


fage de toute liqueur capable d’enivrer, leur eft interdit. Le vin ne leur eft pas 
permis dans leurs plus preffans befeins. Ils ne peuventtuer aucun animal. Ils 
ont des préceptes de netteté & de bienféance, qu'ils ne refpectent pas moins: 
que ceux de la vertu. 

Sans vœu , fans aucun lien qui attache les Talapoins à leur condition , ils 
font aflujettis au plus rigoureux joug de l’obéiffance & dela chafteré. La Lou- 
bere y a joint même celui de la pauvreté ; car il leur eft défendu d’avoir plus 
d’un vêtement , & d'en avoir de précieux; de garder aucun aliment du foir au 
lendemain ; de toucher à l’or n1à l'argent, & d’en défirer. Mais comme ils font 
toujours libres d'abandonner leur profeflion , ils ont l’art , en menant une vie 
pauvre & reglée , d’amafler dequoi vivre lorfqu’ils abandonneront leur état (83). 

Paflons aux funérailles des Siamois. Aufui-tôt qu’un malade à rendu le der- 
nier foupir , on enferme fon corps dans une biere de bois, dont on fait vernir, 
ou mème dorer le dehors. Mais comme les vernis de Siam, moins bons que 
ceux de la Chine , n'empèchent pas toujours que l'odeur du corps ne fe faffe fen- 


tir par les fentes, on s'efforce de confumer les inteftins du mort avec du mer- 
cure qu'on lui verfe dans la bouche. Les plus riches ont des bieres de plomb. 


qu'ils font aufli dorer. La biere eft placée avec refpect fur quelque chofe d’é- 
levé , tel qu'un bois de lit foutenu par des pieds , pour attendre le chef de 
la famille sil eft abfent , ou pour fe donner le rems de préparer les honneurs 
funebres. On y brüle des bougies & des parfums. Chaque nuit , un certain 
nombre de Talapoins rangés dans la chambre le long des murs , chantent en 


langue Balie. On les nourrit, & leur fervice eft payé. Leurs chants font des. 


le] . . . 5% . , 
moralités & des leçons fur le chemin du Ciel, qu'ils enfeignent à lame du 


mort. 


les derniers devoirs, qui confiftent à le brûler , avec diverfes cérémonies. Ce 
lieu eft ordinairement près de quelque Temple, que le mort , ou quelqu'un de 
fes Ancètres ont fait batir. On forme une enceinte de bambou , avec quelques 
ornemens d'Architecture , à peu-près du même ouvrage que les berceaux & 
les cabinets de nos jardins , ornée de papiers peints ou dorés qu’on découpe, 
pour repréfenter des maifons , des meubles, & des animaux For UE & 
fauvages. Le centre de cet enclos eft occupé par le bucher, que les familles 


compofent de bois odoriferans, tels que le fandal blanc ou jaune , &le bois 


d’aicle. On fait confifter le plus grand honneur à donner beaucoup d’élévation 
5 pus 8 P 
au bucher ; non à force d'y mettre du bois ,mais par de grands échafaudages, 


fur lefquels on met de la terre , & le bucher perde Fa Loubere raconte: 


qu'aux funérailles de la derniere Reine, l’échaffaut fut élevé fi prodigieufement, 
qu'on fut obligé d’employer une machine Européenne pour élever la biere à 
cette hauteur (84). 

Le Corps eft porté au fon d’un grand nombre d’inftrumens. I] marche à la 
tête du convoi, qui eft compofé de route la famille & des amis du mort, hom- 
mes & femmes, vêtus de blanc, la tête voilée d’une toile blanche. Le 
chemin fe fait par eau , lorfqu’on peut éviter les voyages de rerre. Dans les plus 
magnifiques funérailles , on porte de grandes machines de Bambou ; couvertes 


(83) Ibidem , p. 301. (84) Ibid, p. 372. 


La famille choifit un lieu commode à la campagne , pour y rendreau corps 


DES AVION AR GRENS AL rive TI. 301 
de papier peint & doré, qui repréfentent non-feulement des Palais , des meu- 
bles, des Éléphans , & d’autres animaux ordinaires "mais des monfttes bizar- 
res , dont quelques-uns approchent de la forme humaine (85). On ne brüle pas 
la biere. Le corps eft placé nù fur le bucher, & les Talapoins du Couvent le 
plus proche chantent pendant un quart d'heure; après lequel ils fe retirent , 
fans paroître davantage. Ce n’eft pas par des vües de Religion qu'on les ap- 
pelle à certe fcéne , mais feulement pour la rendre plus magnifique. On donne 
à la cérémonie un air de fête ; & quoique les parens y faflent quelques lamen- 
tations , la Loubere aflure qu’on n’y loue pas de p/eureufes (86). Après le départ 
des Talapoins , on voit commencer les fpectacles du Cone & du Raban (87), 
qui durent tout le jour fur différens théâtres. Vers midi , un valet des Tala- 
poins met le feu au bucher , qu'on ne laïfe brüler ordinairement que l'efyace 
de deux heures. Si c’eft le corps d’un Prince du fang , ou de quelque Seigneur 
que le Roi a nommé, c'eftle Monarque lui-même qui mer le feu au bucher, 
fans {ortir de fon Palais, en lthant un flambeau allumé, le long d’une corde 
que l’on tend depuis fes fenêtres jufqu’au lieu de l’exécution (88). Jamais le feu 
ne confume entierement le corps. Il ne fait que le rotir ; & fouvent fort mal. 
Les reftes font renfermés dans la biere , & dépofés fous une des pyramides 
qu'on voit autour des Temples (89). Quelquefois on y enterre avec le mort 
des pierreries & d’autres richefles , dans la confiance qu'on a pour des lieux que 
h Religion rend inviolables (90). Ceux qui n’ont ni Temple ni pyramide, 
gardent quelquefois chez eux les reftes mal brülés de leurs parens. Mais on voit 
peu de Siamois, aflez riches pour bâtir un Temple, qui n’employent quel- 
que partie de leur bien à cet établiffement , & qui n’y enfouiflent les richef. 
fes qui leur reftent (91). Les plus pauvres font faire au moins quelque Idcie, 
qu'ils donnent aux Temples deja bâtis. Si leur pauvreté va jufqu'à ne pouvoir 
brüler leurs parens , ils les enterrent , avec le fecours des Talapoins ; mais com- 
me ces Religieux ne marchent jamais fans falaire , ceux qui n’ont pas même 
dequoi les payer expofent le corps de leurs proches dans quelque lieu émi- 
nent, pour fervir de pature aux oifeaux de prote. 

Il arrive quelquefois qu’un Siamois élevé en dignité fait déterrer le corps de 
fon pere, quoique mort depuis long-tems, pour lui faire de magnifiques fu- 
nératiles, fi celles qu’on lui a ie au tems de fa mort n’étoient pas dignes de l’é- 
lévation préfente de fa famille. On a déja remarqué que dans les maladies épi- 
démiques, lufage eft d’enterrer les corps fans les brüler , mais qu’on les déterre 
quelques années après pour leur rendre cet honneur. La Loi défend de brüler 


(85) La Loubere femble railler ceux qui les 
prennent pour des figures de diables, Voyez le 
premier Voyage de Tachard. 

(86) Ibid. p. 374. 

(87) Voyez ci-deflus, l’article des divertif- 
femens Siamois. 

(88) La Lounbere, #b3 [up. 

(89, Ces Pyramides fe nomment Pr 
Tchinidi , qui fignifie contentement ou repos [a- 
cré. Elles ne font accompagnées d'aucune épi- 
taphe , & celles qui durent le plus ne vont pas 
au-delà d'un fiécie. La Loubere , p. 377. 


(90) Cependant la Loubere affure que des 
Siamois ont demandé des limes lourdes à des 
Européens, pour couper de groffes barres de 
fer, qui lioient quelques pierres d'un Tem- 
ple , fous lefquelles il y avoit de l'or caché, 
page 377. 

(o1) Quelques Voyageurs prétendent que 
les cendres des Rois de Siam font jettées dans 
une riviere. Les Peouans font une pâte des 
cendres de leurs Rois, avec du lait, & lente: 
rent à l'embouchure de leur fleuve quand !2 
mer eff retirée, #bid, p. 376. 

P p 5 


D£EscRIPTION 
DU ROYAUME 
DE SIAM. 

Maniere dont 
onb:ule le corps. 


IT nef qre 
rôti, & l'on crie 
terre les reftes. 


SAS 
Sépuituses, 


DESCRIPTION 
pu RoYAUME 
DE SIAM. 


Le deuil vo- 
lontaire. 


Qualités gé- 
&érales du Pays. 


Saifons de 


Siam. 


Leur variété, & 
celle des vents, 


302 HD SéT © LAURE. GUENNMEMRIANIRE 

ceux que la Juftice condamne à mourir, les enfans morts-nés, les femmes qui 
meurent en couche, ceux qui périflent par l'eau ,ou par quelque défaftre ex- 
traordinaire , tel que la foudre. Les Siamois mettent ces malheureux au rang 
des coupables , parce que dans leurs principes il ne peut arriver de malheur 
à l'innocence. 

Le deuil n’eft pas forcé à Siam. Chacun a la liberté d’en regler les marques 
fur le fentiment de fa douleur. Auf voit-on plus fouvent les peres & les me- 
res en deuil , pour la mort de leurs enfans, que les enfans pour celle de leurs 
peres. Quelquefois un pere & une mere embraflent la vie Religieufe , après 
avoir perdu ce qui les attachoit au monde ,ou fe rafent du moins la cète l’un 
à l’autre; car 1l n’y a que les véritables Talapoins qui puillent fe rafer aufli les 
fouicils. On ne lit dans aucun voyageur, & toutes les recherches de la Loubere 
n'ont pu lui faire découvrir, que les Siamois invoquent leurs parens morts. 
Mais ils fe croyent-fouvent tourmentés par leurs apparitions. La crainte , plürôt 
que la piété, les porte alors à porter près de léurs tombeaux, des viandes que 
les animaux mangent ; ou à faire pour eux, des libéralités aux Talapous , qui 
leur prèchent que l’aumône rachere les péchés des morts & des vivans. 


SV IT 
Hifloire Naturelle de Siam. 


Oures les Relations s'accordent à repréfenter le Royaume de Siam com- 

me un pays prefqu’inculte. Dans les parties qui font éloignées des rivie- 
res , il eft couvert de bois. Celles qui font mieux arrofées , & que l’inondation 
réguliere fert encore plus à rendre fertiles » produifent aifez abondamment tout 
ce que le travail des Habitans leur confie. La Loubere attribue principalement 
leur fécondité au limon que les pluies entraînent des montagnes. 

Les Siamois ne connoiflent que trois faifons ; l'hiver , le petit Eté, & le grand 
Eté. La premiere qui ne dure que deux mois, répond à nos mois de Décembre 
& de Janvier. La feconde eft compofce des trois fuivans ; & les fept autres 
forment le grand Eté. Ainfi l'hiver des Siamois arrive à peu près au même 
rems que le nôtre, parce qu'ils font comme nous au Nord de ia ligne ; mais 
ileft aufi chaud que notre plus grand Eté. Aufli, dans tout autre tems que ce- 
lui de linondation , couvrent-ils toujours les plantes de leurs jardins contre l’ar- 
dur du Soleil, comme nous couvrons les nôtres contre le froid de la nuit ou. 
de l'hyver. Cependant, pour les befoins du corps, la diminution du chaud 
leur paroît un froid aflez incommode. Le petit Eté eft leur Printems. {ls n’ont 
pas d'Automne ; au lieu d’un feul grand Etc, 1lsen pourroient compter deux , 
à limitation des Anciens qui ont parlé des Indes; puifque deux fois l’année 
ils ont le Soleil perpendiculairement fur leurs têtes (92). 

L'hiver elt fec à Siam , & l'Eté pluvieux. Combien de foisa-t-on remarqué 
que la Zone torride feroit fans doute inhabirable,fi le Soleil n’y entrainoit tou- 
jours après lui des nuages & des pluies, & fi le vent n’y fouffloit fans celle de 


(o2) Une fois lorfqu'il vient de la ligne au Tropique du Cancer, & l'autre fois quand 
il s'en retourne de ce Tropique vers la ligne. 


DA ES PVO VT AU GAENSYUOL T ve: IL 303 


l'un des Poles , quand le Soleil eft vers l’autre. Ainfi, dans le Royaume de 
Siam , le Soleil étant pendant l'hiver au Midi de la ligne, ou vers le Pole an- 
tarctique , les vents du Nord regnent toujours , &c temperent l'air jufqu’à le ra- 
fraîchir fenfiblemenr. Au contraire, pendant l'Eté, lorfque le Soleil eit au Nord 
de la ligne, & directement fur la tête des Siamois , les vents du Midi, dont 
le fouflle ne cefle point , y caufent des pluies continuelles , ou du moins, dif 
pofent toujours le tems à la pluie. C'eit cette regle conftante des vents, que 
les Portugais ont nommé Moncaos , & que nos gens de mer appellent Mou- 
cons après eux (93). Les vents du Nord empêchent les Vaifleaux, pendant fix 


mois , d'arriver à la barre de Siam; & ceux du Midi les empêchent pendant 


fix mois d’en fortir (94). 


Les Siamois n’ont pas de mot, dans leur langue, pour exprimer ce que nous 
appellons une femaine ; mais , ils nomment , comme nous les fept jours par les 


(93) De Motiones aeris, fuivant Oforius 
& le Pere Maffée. 

(94) La Loubere donne les obfervations 
fuivantes , en faveur des Phyficiens & des Pi- 
lotes. Nous éprouvons, dit-il , fur nos mers, 
que fi les vents y fonc fort changeans , ils 
changent pourtant avec cette régle prefqu'in- 
faillible , de ne pafler du Nord au Midi 
que par le Levant, & du midi au Nord que 
par le couchant ; ni du levant an couchant 
que par le midi, & du couchant au levant 
que par le Nord.’ Ainfi le vent fait toujours 
le tour du Ciel dans le même fens , ou pref- 
que jamais dans le fens contraire, que les 
Pilotes appellent à contre. Cependant , dans 
la Zone tempérée qui eft au midi de la ligne, 
lotfque nous avons traverfé ces mers , qui 
fonr au levant de l'Afrique , nous avons 
éprouvé, à notre retour de Siam, que les 
vents alloient toujours à contre. À la vérité, 
pour affurer que cela ne foit jamais autre- 
ment , il faudroit plus d'une épreuve. Quoi- 
qu'il en foit, le vent ne va point à contre 
dans le Golfe de Siam : mais il n'y fait le 
tour du Ciel que dans l'efpace d'un an : au 
lieu que fhr nos mers, il Le fair en un petit 
nombre de jours , & quelquefois en un jour. 
Lorfque dans les Indes le vent fait le tour 
du Ciel en un jour, il eft orageux ; & c'eft 
ce qu'on appelle proprement un ouragan. 

Dans les mois de Mars, d'Avril & de Mai, 
le vent du midi réone à Siam Le Ciel s'y 
brouille. Les pluies commencent, & font déja 
fréquentes en Avril En Juin, elles font 
prefque continuelles ; & les vents tournent au 
couchant, c’eft-à-dire , tiennent du couchant 
& du midi. En Juillet, Août & Septembre, 
les vents font au couchant, ou prefqu’au cou- 
chant, & toujours accompagnés de pluies. 
Les eaux inondent alors les terres, à la lar- 
geur de neuf ou dix Jicues, & s'étendent à 


plus de cent cinquante au Nord du Golfe. 


. Pendant tout ce tems , & principalement vers 


la mi-Juillec , les marées font fi fortes, qu'el- 
les montent jufqu'au deffus de Siam , & quel- 
quefois jufqu'a Louve. Elles décroiffent en 
vingt-quatre heures , avec cette mefure , que 
l'eau ne redevient douce devant Bancock 
que pendant une heure ; quoique Bancock 
foit à fepc lieues de la riviere : encore l’eau y 
eft elle toujours un peu faumatre. 

En O@tobre , les vents riennent du cou- 
chant & du Nord, & les pluies ceffent. En 
Novembre & Décembre, les vents font Nord, 
nettoient le Ciel , & femblent abattre la mer 
jufqu’à lui faire recevoir en peu de jours tou- 
res les eaux de l’inondation. Alors les ma- 
rées font fi peu fenfbles , que l’eau eft tou- 
jours douce à deux ou trois lieues dans la r1- 
viere, & qu'a certaines heures du jour , elle 
left même à près d’une lieue dans la rade, 
Mais en tout tems, à Siam, il n’y a qu'un 
flux & un refux de vingt-quatre heures. En 
Janvier , les vents ont déja tourné au levant. 
En Fevrier , 1ls tiennent du levant & du midi. 

C'eft une circonftance confidérable, que 
dans le tems où les vents font au couchant, 
les courans du Golfe portent rapidement les 
Vaifleaux fur la Côte Orientale , qui eft celle 
de Camboya, & les empêchent de s'en rele- 
ver; au lieu que dans le tems où les vents font 


à l'Eft , les courans portent fur la Côte Cc-- 


cidentale; de même, il femble que ce font 
les vents du midi qui pouffent le flux, & qui 
le foutiennent pendant fix mois bien loi 
dans la riviere de Siam ; & qu'au contraire ce 
font les vents du Nord qui lui ferment pref- 
qu'abfolument l'entrée de la riviere pendant 
les fix autres mois. Les conclufions qu'on cr 
peur tirer fe préfentent d'elles-mêmes. Tes 
Il, page 64. 


PRET 
HIsSTOïRE 
NATURELLE 
DESIAM. 


Mois, jours & 
année Siamoi- 
1: 


HISTOIRE 
NATURELLE 
DES1AM. 


Récoîre prin- 
cipale, 


Légumes. 


Ficurs. 


304 H 1 S'T O IR 'E  G'E NE RAUTILE 
Planettes, & leurs jours répondent aux nôtres (9 $). Cependant Le jour y com- 
mence plûtôt qu'ici, d'environ fix heures. Ils fixent le commencement de leur 
année au premier jour de la Lune de Novembre ou de Décembre, fuivant cer- 
raines regles ; mais ils marquent moins leurs années par le nombre , que par des 
noms qu'ils leur donnent; tels que l’année du cochon , du ferpent , &c. Leurs 
mois font eftimés vulgairement de trente jours. Ils ne leur donnent pas d’autres 
noms que celui de leur rang numérique; c’eft-à-dire, premier , fecond , troi- 
fiéme , &c. 

Le riz eft leur principale récolte & le plus fain de leurs alimens. Cependant, 

le froment croit dans celles de leurs terres qui font aflez élevées pour éviter l’i- 
nondation. On les arrofe ou , comme nos jardins, avec des arrofoirs , ou par 
le moyen de quelques réfervoirs encore plus hauts , dans lefquels on retient 
l'eau de pluie. Mais , foit que le peuple foit effrayé du travail ou de la dépenfe, 
la Loubere raconté que le Roi feul recueille du froment; & peut-être moins pour 
le goût que par curiofté. Les François habitués dans le Royaume faifoient venir 
de la farine de Surate. » Le pain que nous recevions du Roi de Siam, ajoute le 
même Voyageur , évoit fi fec , que le riz à l'eau pure me paroiffoit plus agréa- 
ble. Cependant, quelques Européens m'affuroient que le froment eft bon 
à Siam, & que la fécherefle de notre pain devoit venir d’un peu de farine 
de riz, qu'on y mêloit fans doute , de peur qu'il ne vint à manquer. 
Les Siamois employent également au labourage , les bufles & les bœufs; ils 
les conduifent avec une corde, pallée par un trou qu’ils leur font au cartilave 
qui fépare les nazeaux, & qu'ils paflent auñli dans un anneau qui eft au bout 
du timon de leur charrue. Au refte, rien n’eft plus fimple que cet inftrument 
de leur agriculture. Il eft fans roue, & compofé de trois pieces de bois: l’une 
qui eft un bâton aflez long, pour fervir de timon ; un autre recourbé, qui en eft 
le manche; &-un troifiéme , plus court & plus fort, attaché au bas du manche, 
à angles prefque droits. C’eft celui - ci qui porte le foc ; & ces quatre piéces ne 
font liées qu'avec des courroies. 

On voit, à Siam , du blé de Turquie , mais feulement dans les jardins. Les 
Siamois en font bouillir ou griller l’épi entier, fans en détacher les grains, 
& le mangent dans cerétar. Ils ont des pois & d’autres légumes , dont nos Voya- 
geurs fe contentent de dire qu'ils ne reflemblent point aux nôtres. Ce- 
pendant la Loubere vit dans leurs mains d'excellentes parates & des ciboules ; 
mais 1] n’y vit pas d'oignons. Il vir des grofles raves, de petits concombres , 
de petites citrouilles , dont le dedans étoit rouge , des melons d’eau, du per- 
fil, du baume & de l’ofeille. Nos racines , & la plüpart des herbes dont nous 
compofons nos falades , leur font inconnues ; quoiqu'il y ait apparence que tou- 
res ces plantes, qui croiflent à Batavia, ne réuflirotent pas moins dans le Royau- 
me de Siam. 

Les Tubereufes y font fort communes. On y voit affez d’œillets, mais peu 
de rofes; & toutes ces fleurs y ont beaucoup moins d’odeur qu’en Europe. Le 

(25) Var, fignifie jour, en Siamois. Les jeudi. Vaz-Souc , jour de Venus ou vendredi. 
noms des jours font Var-Arhit , jour du fo-  Van-Szou, jour de Saturne ou famedi. Mais 
Jeil, où Dimanche ; Wan-Tehan , jour dela ces noms de Planeres font de la langue Balie. 
lune ou lundi. Var-Angkaan, jour de Mars Le foleil fe nomme Tava» , en Siamois, & la 
ou mardi. Van-Pout , jour de Mercure on lune Doen, Ibid, Tome II. p. 59. 
mercredi. Vas-Prahaat, jour de Jupiter ou 


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j afinin 


DES MNO/Y A GES SL 'E vi LI. 30$ 
jafimin y eft fi rare, qu'il ne s’en trouve, dit-on, que dans les jardins du Roi. 
Les amaranthes & les tricolors le font moins. Mais à la place de nos autres 
fleurs , que le pays ne produit point > OÙ qu'on n'y a jamais portées , on y en 
trouve un grand nombte qui lui font particulieres , & qui ne font pas moins 
agréables par leur couleur & leur forme , que par leur odeur. Quelques-unes 
ne font fentir leur parfum que la nuit, parce qu'il fe difipe dans la chaleur du 
jour. 

Les vaftes Forêts dont le Royaume de Siam eft couvert , fourniffent aux Ha- 
bitans une grande variété d’excellens arbres. On ne nomme pas le bambou , 
ni quantité d’autres qui leur font communs avec tous les pays des Indes. Mais 
entre les cottoniers , qu'ils ont en abondance , on vante beaucoup celui qui fe 
nomme Capoc. Il produit une efpece d’ouate, fi fine qu'on ne peut la filer, & 
qui leur tient lieu de duver. Ils tirent de certains arbres , diverfes huiles, qu'ils 
mêlent dans leurs cimens , pour les rendre plus onétueux & plus durables. Un 
mur qui en cft revêtu , a plus de blancheur , & n’a gueres moins d’éclat que le 
marbre. Un vafe de cette matiere conferve mieux l'eau que la terre glaife ; leur 
mortier eft meilleur aufli que le nôtre, parce que dans l’eau qu’ils y employent 
ils font bouillir l'écorce de certains arbres avec des peaux de bœufou de buffle, 
& qu'ils y mêlent mème du fucre. Une efpece d'arbres , fort communs dans 
leurs Forêts, jette cette gomme qui fait le corps des plus beaux vernis de la 
Chine & du Japon. Mais les Siamois ignorent l’art de la mettre en œuvre. 

Ils font du papier , non-feulement de vieux linges de cotton, mais aufli de 
l'écorce d’un arbre qu’ils nomment Ton-Coë, & qu'ils pilenr comme le linge. 
Quoiqu'il n'ait pas la blancheur du nôtre, ils écrivent deffus avec de len- 
cre de la Chine. Souvent ils le noirciffent , pour écrire avec une efpece de craie, 
qui n'eft que de la terre glaife fechée au Soleil. Ils écrivent aufli avec un ftyle 
ou un poinçon, fur les feuilles d’une forte d’arbre qui a beaucoup de reffem- 
blance avec Le palmier , & quife nomme Tan. Ces feuilles, qu’ils appellent Bar- 
lan, fe coupent en quarré long & fort étroit. C’eft fur cette efpece de tablettes, 
qu'on écrit les prieres que les Talapoins chantent dans leurs Temples. 

Les bois de conftrucrion,pour les maifons & les Vaifleaux, & d'ornement pour 
la Sculpture, la menuiferie , font d’une excellence & d’une variété fingulieres. 
Il s'en trouve de leger & de fort pefant , d’aifé à fendre, & d'autre qui ne fe 
fend point , quelques clous & quelques chevilles qu’il reçoive. Ce dernier, que 
les Européens ont nommé Éoës-marie,eft meilleur qu'aucun autre pour les cour- 
bes de Navire. L'arbre que les Portugais appellent Arvore de Raiïz , & les Sia- 
mois Copaï, a cette propriété commune avec le Peletuvier d'Afrique , que de 
fes branches on voit pendre jufqw’à terre plufeurs filets, qui prenant racine 
deviennent autant de nouveaux troncs. Il fe forme ainfi une efpece de labi- 
rinthe de ces tiges, qui fe multiplient toujours, & qui tiennent les unes aux 
autres par les branches d’où elles font tombées. 

Il fe trouve , à Siam , des arbres fi hauts & fi droits , qu’un feul fuffit pour faire 
un balon de feize à vinot toifes de longueur. On creufe le tronc, on l'élargit 
à l’aide du feu ; enfuite on releve fes côtés par un bordage , c’eft-à-dire par 
une planche de même longueur. On attache aux deux bouts une proue & une 
pouppe fort haute, un peu recourbées en dehors, & fouvent ornées de fculp- 
ture & de dorure, & de quelques nacres de perles en pieces de rapport. 

Tome IX. Q q 


ISTOIRE 
NATURELLE 
DESIA M, 


Arbres & bois, 


Papier d'écor- 
ce & de feuibes 
d'arbre. 


: Arvore de 
Raïz. Ses pre= 
priétése 


Balons faits 
d’un feul tronc 
d'arbre, 


DCE CREER REGGAE) 
HISTOIRE 
NATURELLE 
D£ESIA M. 

S'an n’a au- 
cune de nos cf- 
peces de bois, 


Bois d'Aqui- 
la, comment il 
fe crouve, 


Sucs de raci- 
nes & de feuil- 
les dent Jes Sia- 
mois fe noircif- 
fene les dents & 
fe rougiflent les 
Origlese 


306 H:1:S TO LIRE GE; N° EUR ÆAUTUE 

La Loubere admire que parmi tant d’efpeces de bois, les Siamoiïs n’en ayer 
pas une feule que nous connoïflions en Europe. Ils n’ont pù élever de Meu- 
tiers, Le Pays eft par conféquent fans vers à foie. Ils n’ont pas de lin; &les 


Indiens en font peu de cas. Le coton, qu'ils ont en abondance , leur paroît plus 


agiéable & plus fain , parce que la toile de coton ne fe refroidit pas conime 
celle de lin, lorfqu’elle eft mouillée de fueur. 

Le bois d’Aquila ou d’Aloës n’eft pas rare à Siam. & paffe pour meilleur qu'en 
tout autre pays, quoique fort inférieur au Calamba de la Cochinchine. La Lou- 
bere nous apprend qu'il ne fe trouve que paf morceaux, qui font des parties 
corrompues dans les arbres d’une certaine efpece. Tout arbre de cette efpece 
n'eit pas attaqué de cette précieufe corruption ; & comme elle n’arrive pas non 
plus aux mêmes parties, c'eft une recherche affez difficile dans les Forêts de 
Siam (97). | 

Le Thé, dont les Siamois font beaucoup d’ufage , leur vient de la Chine; le 
Café de l'Arabie , & le Chocolat de Manille , Capitale des Philippines, où les 
Efpagnols le portent des Indes Occidentales ; mais l’Areka & le Betel , qu'ils 
cultivent foigneufement , font fi communs dans le Pays ; que jamais on n’y 
eft expofé à manquer d’un fecours dont l’habitude à fait une néceffiré à tous 
les Indiens. Comme l’eflet de la chaux rouge qu’on y mêle eft de laifler fur les 
dents & fur les levres une teinture vermeille, qui s'épaiflit peu-à-peu fur les 
dents jufqu’à devenir noire , les Siamoïs qui fe picquent de propreté achevent de 
les noircir , avec le fuc de certaines racines & des quartiers de citrons algres ; 
qu'ils tiennent pendant quelques tems fous leurs joues & fous leurs levres. Pour 
lufage qu'ils ont aufi, de rougir l’ongle du petit doigt de leurs mains, ils y met- 
terit ; après l'avoir ratiffé, un certain fuc , qu'ils tirent d’un peu de riz pilé dans 
du jus de citron , avec quelques feuilles d’un arbre qui reflemble parfaitement 
au grenadier , mais qui ne porte aucun fruit. 

Tous les arbres fruitiers des Indes croiflent heureufement à Siam , & ne 
laiffent manquer les Habitans d'aucune de ces efpeces de fruits. On remarque 
en général que la plüpart ont tant d'odeur & de goût , qu’on ne les’ trouve 
délicieux qu'après s'y être accohtumé. Au contraire, les fruits de l’Europe pa- 
roiffent fans goût & fans odeur,lorfqu’on eft accoutumé aux fruits des Indes (98). 
La Loubere , parlant des fruits de Siam , affure qu’à l'exception des oranges , 
des citrons , & des grenades , les Siamoiïs n'ont aucun des fruits que nous con- 
noiffons. Il n’a pas même reconnu nos figues dans celles qu'ils eftiment Je 
plus. Elles n'ont pas, dit-il, la bonté des nôtres. Leur grandenr & leur figure 
eft celle d’un cervelat. Leur chair eft molle & pareufe , & l’on n’y voir pas 
ces petits pépins , qui font comme un gravier dans nos figues , lorfqu'elles 
font un peu féches. Les melons de Siam ne font pas non plus de vrais melons, 
Mais le même Auteur ne trouve au fucre Siamois, qui croît en abondance 
dans les plus belles cannes du monde , que le défaut d’être mal préparé, Les 
Orientaux n’ont pas d'autre fucre purifié que le candi (09). On a planté quel. 
ques vignes dans les jardins du Roi de Siam, qui n'ont donné qu'un petit 


énérale des Indes. 


(97) Ubi fup. Tome I. p. 37. 
(99) La Loubere , Tome I, p. 75% 


(98) Ibid. p. 69. Voyez l'Hiftoire naturelle 


DUE NS AVR OV ATGENS NUE Tv. ELI. 307 
nombre de mauvaifes grappes , dont le grain croît petit & d’un goût que les 
François trouvoient amer (1). 

Les Indes orientales n’ont pas de Pays qui ait la réputation d’être plus ri- 
che en mines, que le Royaume de Siam. La multitude d'idoies , & d’autres 
ouvrages de fonte qu’on y voit de toutes parts, perfuade en efler qu'elles étoient 
anciennement mieux cultivées qu'aujourd'hui. On croit même que les Sia- 
mois en tiroient cette grande quantité d’or, dont la fuperftition leur a fait 
orner jufqu'aux lambris & aux combles de leurs Temples. Ils découvrent 
fouvent des puits , autrefois creufés , & lesreftes de quantité de fourneaux, 
qui peuvent avoir été abandonnés pendant les anciennes guerres du Pegu. 
Cependant les dermiers Rois n’ont pù rencontrer aucune veine d’or ou d’ar- 
gent qui valût le travail qu'ils y ont employé. Celui qui régnoit à l’arrivée 
des Envoyés de France s'éroit fervi de quelques Européens pour cette recher- 
che; fur-tout d’un Efpagnol venu du Mexique, qui avoit trouvé pendant 
vingt ans, & jufqu’à fa mort, de grands avantages à flatter l’avarice de ce Prin- 
ce par des promelles imaginaires. Elles n’ont abouti qu'à découvrir quelques 
mines de cuivre affez pauvres , quoique mêlées d’un peu d’or & d'argent. A 
peine cinq cent livres de mines rendoient-elles une once de métal; & le 
chef de l’entreprife , non plus que les Siamois , métoit pas capable d’en 
faire la féparation. Le Roi de Siam, pour rendre ce mèëlange plus précieux , 
y fait ajouter de l'or. C'eft ce que toutes nos Relations appellent du Tambac. 
On prétend que les mines de Borneo en produifent naturellement d’affez ri- 
che. Mais ce qui en fait la véritable valeur , c'eft la quantité d’or dont il eft 
mêlé. 

La Loubere ramena, de Siam, un Médecin Provençal, nommé Vincent , 
qui étant forti de France pour aller en Perfe, s’étoit laiflé conduire à Siam 
par le bruit du premier voyage des François. Comme il entendoit les Mathé- 
matiques & la Chymie, il y fut retenu pour travailler aux mines. Son exem- 
ple fervit à rectifier un peu les opérations des Siamois. Il leur fit apperce- 
voir , au fommet d’une montagne, une mine de fort bon acier , qui avoit été 


découverte anciennement. Il leur en découvrit une de criftal , une d’antimoit. 


ne, une d'émeril, & quelques autres; avec une carriere de marbre blanc, 
Mais 1l ne leur indiqua point une mine d’or, qu’il trouva feul , & qu’il jugea 
fort riche , fans avoir eu le tems d'en faire l’eflai. Plufieurs Siamois, la plû- 
part Talapoins , venoient le confulter fecrérement fur Part de purifier & de 
féparer les métaux. Ils fui apportoient des montres de mines , dent il tiroit 
une affez grande quantité d'argent pur ; & de quelques autres , un mélange de 
divers métaux (2). 

À l'égard de l'érain , & du plomb, les Siamois en cultivent depuis long- 
tems des mines très-abondantes , dont ils tirent un aflez grand revenu. Leur 
étain , que les Portugais ont nommé Cain , fe débite dans coutes les Indes. Il 
eft mou , mal puriñie , & tel qu'on le voit dans les boëtes à ché communes , 


qui nous viennent des Régions orientales, Pour le rendre plus dur & plus 


(1) Ibid, page 60. 
(2) Ibid. page 39. Monfieur Vincent étroit paflé en Perfe avec l'Evéque de Baby- 


loncs : 
Qq#t 


HISTOIRE 

NATURELLE 

DESIAM. 
Mines de Siame 


Anciennes m- 
nes, 


Recherches 
modernes. 


Recherches 
d'un Médecin 
François, 


Minesile plomb 
& d'éram, 


HISTOIRE 
NATURELLE 


DE SIAM. 


Calin , & ma- 


niere de le prée 


parer. 


Pierres fines, 


Mines d’acier 
& mines de fer, 


Poüdre à ca- 


non de Siam, 


Ffets 
Pinordation, 


Eléphans: 


de ‘ 


308 TS UT OT R É AGYEINNENR AUDE 


blanc , comme on le voit aufli dans les plus belles boëtes à thé , ils y mêlent 
de la cadmie , efpece de pierre minérale qui fe réduit facilement en pou- 
dre , & qui étant fondue avec le cuivte fert à le rendre jaune. Mais elle 
rend lun & l’autre de ces deux métaux plus caflant & plus aigre. L’étain. 
blanchi avec de la cadmie , fe nomme Toutenague. 

On a découvert, dans le voifinage de Louvo , une montagne de pierre 
d'aiman. Les Siamois en ont une autre, près de Jorfalam, ville fituée dans 
une Ifle du Golfe de Bengale , qui n’eft féparée de la Côte de Siam que dela 
portée de la voix. Mais l’aiman qu’ils tirent de Jonfalam ne conferve fa force 
que trois ou quatre mois (3). 

Ils ont, dans leurs montagnes, de lagathe très-fine. Quelques Talapoins,, 
qui font leur étude de ces recherches, montrerent à Vincent des faphirs , & 
des diamans , fortis de leurs mines. On aflura la Loubere que divers parti- 
culiers ayant préfenté, aux Officiers du Roi , quelques diamans qu'ils avoient 
trouvés , s’étoient retirés au Pegu ; dans le chagrin de n'avoir reçu aucune 
récompenfe. 

La ville de Campeng-pet , célebre , comme on l’a déja fait obferver, par 
fes excellentes mines d'acier , en fournit aflez pour faire des couteaux, des. 
armes & d’autres inftrumens à l’ufage du Pays. Les couteaux Siamois, qui ne 
font pas regardés comme une arme , quoiau'ils puiflent en fervir au befoin ;. 
ont la lame d’un pied de long , & large de trois ou quatre doigts. On con- 
noit peu de mines de fer , à Siam ; & les habitans entendent mal l’art de le: 
forger. Auf n'ontils, pour leurs galeres , que des ancres de bois, auxquel- 
les 1ls attachent de groffes pierres. Ils n’ont pas d’épingles, d’aiguilles, de: 
cloux, de cizeaux, ni de ferrures. Quoique leurs maifons foient de bois 
ils n'employent pas un clou à les bâtir. Chacun fe fait des épingles de bam- 
bou , comme, nos ancètres en faifoient d’épines. Leurs cadenats viennent du 
Japon; les uns defer, qui font excellens ; d’autres de cuivre, la plüpart fort 
mauvais. 

Ils font de la poudre à canon, mais très-mauvaife aufli; ce qui n’empèche- 

as que le Roi n’en vende beaucoup aux Etrangers. On en rejette le défaut 
fur la qualité du falpètre, qu'ils tirent de leurs rochers ; où il fe forme de la 
fiente des chauves-fouris ; animaux qui font en fort grand nombre & très- 
grands dans toutes. les Indes. 
L'inondation annuelle , qui fair perir la plüparc des infe@tes , fert auñli à les. 
faire renaître en plus grand nombre , aufli-tôt que les eaux commencent à fe 
retirer. Les Maringouins ou les Mofquites ont tant de force à Siam que les 
bas de peau les plus épais ne garantiffent pas les jambes de leurs picquüres.. 
Cependant les naturels du Pays n’en font pas fi maltraités que les Européens. 
Un Voyageur obferve que la nature apprend aux animaux Siamois les moyens. 
d'éviter l’inondation. Les oifeaux qui ne perchent pas en Europe, tels que: 
les perdrix & les pigeons , n’ont pas ici de retraite plus familiere que les ar- 
bres. On a déja là , dans Tachard , que les fourmies , doublement pruden- 
tes, y font leurs nids & leurs magafins fur les arbres. 

En parlant des animaux , le premier rang eft du fans doute à l’Eléphant .. 


(3) Voyez ci-deffus dans le (econd Voyage de  Jéfuites , près d’une montagne d'aimes > 
Tachard , les expériences des Mathématiciens qu'ils vifirerenr. 


DS AVIOIV: À G'ENS.1 LE D III. 69 


qui paroit lavoir reçu de la nature ; par fes merveilleufes qualités > Autant 
que par la fupériorité de fa taille. Mais c’eft un article épuifé dans les Re- 
lations d'Afrique , & qui ne demande d'être rappellé que pour faire obfer- 
ver, avec tous les Voyageurs , que de tous les Pays connus , Siam eft tout à 
la fois celui qui contient le plus d'Eléphans , qui en tire le plus d'utilité, 
& qui leur rend le plus d'honneur (4). Les Siamois parlent d’un Eléphant 
comme d’un homme. Ils le croient parfaitement raifonnable ; & lunique 
avantage qu'ils donnent fur ces animaux Na lefpece humaine , eft celui de la 
parole (5). 1] fuffira de rapporter ici la maniere dont ils les prennent , fur le 
témoignage de la Loubere , qui eut la curiofité d’affifter à ce fpettacle. Com- 
me les Forêts de Siam font remplies d'Eléphans fauvages , la difficulté ne con- 
fifte que dans le choix d’un lieu convenable aux pieges qu’on leur drefle. 
On fait une efpece de tranchée , compofée de deux terrafles qu'on éleve 
prefqu'à plomb de chaque côté, & fur lefquelles un fimple Speétateur peut 
fe tenir fans danger. Dans le fond qui eft entre ces terrafles , on plante un 
double rang de troncs d'arbres, hauts d’environ dix pieds , aflez gros pour 
réfifter aux efforts de l’Eléphant, & fi ferrés au’il ne refte de place entre deux 
que pour le paffage d’un homme. On a des Eléphans femelles exercées à cette 
efpece de chaîle , qu'on laiffe païtre librement aux environs. Ceux qui les 
menent fe couvrent de feuilles, pour ne pas effaroucher les Eléphans fau- 
vages ; & ces femelles ont aflez d'intelligence pour appeller les mâles par leurs. 
cts. Lorfqu'il en paroit un, elles s'engagent aufñli-tôt dans la tranchée , où 
le mâle ne manque pas de les fuivre. Line de l’efpace eft un Coridor érroit 
& compofé aufli de gros troncs d'arbres. Dès que l’Eléphant fauvage eft en- 
tré dans ce coridor , il eft pris; parce que Îa porte qui lui fert d'entrée, &. 
qu'il ouvre en la pouffant devant lui avec fa trompe , fe referme de fon pro- 
pre poids, & qu’une autre porte pat laquelle 1] doit fortir , fe trouve fermée. 
D'ailleurs ce lieu eft fi étroit qu'il ne peut entiérement s’y tourner. Ainfi la 
difficulté fe réduit à l’engager feul dans le coridor. Plufieurs hommes, qui 
fe tiennent derriere les troncs , entrent dans la tranchée & le harcelenr avec 
beaucoup d’ardeur. Ceux qu'il pourfuit dans fa colere fe refugient derriere 
les troncs , entre lefquels il poufle inutilement fa trompe, & contre lefquels. 
il cafle quelquefois le bout de fes dents. Mais pendant qu'il s'attache à ceux 
qui l'ont irrité, d’autres lui jettent de longs lacets, dont ils retiennent lun 
des bouts , & les lui jettent avec tant d'adrefle , qu'il ne manque prefque ja- 
mais d'y engaver un de fes pieds de derriere. Ces lacets font de grofies cor- 
des , dont l’un des bours eft paflé dans l’autre en nœud coulant. L’Eléphanc 
en traîne quelauefois un grand nombre à chaque pied de derriere. Car lorf- 
qu'une fois le lacet eft ferré au-deflus du pied , on en lâche le bout, pour 
n'être pas entraîné par les efforts d’un animal fi robufte. Plus il s'irrite, moins: 
il marque d’attention pour les femelles. Cependant, pour le faire fortir de: 
lefpace , un homme , monté fur une autre Énlle ; y entre, en fort , & ren 


(4) Voyez, dans les deux Journaux de blanc. La Loubere rapporte auffi plufiewræ 
Tachard, plufieurs détails curieux , fur le exemples de l'intelligence des Eléphans-, Tes 
nombre & l'ufage des Eléphaus. Voyez dans me I. pages 138 & fuivantes. 
le même lieu ce qui appartient à l'Eléphant (.5) Le même... ibid. 


1, Hÿ 


HisToïrz 


NATURELLE 
DE SLAM 


Manicre dont! 
on les prend: # 
Siam 


HISTOIRE 
NATURELLE 
DESIAM, 


Les Siamois 
croyen: de lors 
gueuil aux Elé- 
phans, 


Rhincoceros, 


310 HI ST © I.RCEGG@ENNMENR MAL VE 


. tre plufieurs fois par le coridor. Certe femelle appelle chaque fois les antres, 


par un coup fec de fa trompe, qu’elle donne contre terre. Enfin les autres 
femelles la fuivent; & lon ceffe alors d'irriter l'Eléphant fauvage , qui reve- 
nant bientôt à fui-même fe détermine à les fuivre auf. Il poufle devant lui, 
avec fa trompe , la premiere porte du coridor , par laquelle illes a vûes paf 
fer, Il y entre à fon tour; mais il n’y trouve pas les femelles , qu'on à déja 
fait foitir fucceflivement par l’autre porte. Aufli-tôt qu'il y eft entré , on lui 
jette fur le dos plufeurs feaux d’eau pour le rafraîchir; & dans le mème in- 
fant , avec une prompritude & une adrefie incroyable , on le lie aux troncs 
du coridor avec les lacets qu'il traîne à fes pieds. Enfuite on fait entrer à 
reculons , par l’autre porte , un mâle apprivoifé , au cou duquel on le lie 
auft par le cou. On le détache alors des troncs, pour lui laiffer la liberté de 
füivre l’Eléphant privé, qui le traîne prefqu'autant qu'il le conduit. En for- 
tant , 1] fe trouve entre deux autres Eléphans, qu’on a placés des deux côtés 
de la porte, & qui aident, comme le premier, à le mener fous un “hangar 
voifin , où 1l eft attaché de fort près , par le cou, àun gros pivot. Il demeure 
vingt-quatre heures, dans cet étar. Pendant ce tems , on lui méne deux ou 
trois fois des Eléphans privés, pour lui tenir compagmie. De-l , il fe laif 
fe conduire aflez facilement dans la loge qu'on lui a deftinée. On aflura 
l’Auteur de ce récit que les plus fauvages prennent leur parti, dans huit jours, 
& s'accoutument à l’efclavage (6). 

Les Siamois prétendent que les Eléphans font fenfibles à l'air de grandeur ; 
qu’ils aiment à voir autour d'eux plufeurs valets pour les fervit , & des fe- 
melles pour leurs Maïtrelles , quoiqu'ils ne défirent leur commerce que dans 
les Forèts, lorfqu'ils font en pleine liberté : que fans ce fafte , ils s’afiligent de 
leur condition ; & que s'ils fonr quelque faute confidérable , le plus rude cha- 
timent qu'on puiffe leur impofer eft de retrancher leur maifon,de leur ôter leurs 
femelles, & de rendre en un mot leur état moins faftueux qu'ils n’y étoient 
accoûtumés. La Loubere rapporte qu’un Elephant, qu'on avoit puni par cette 
voie, ayant trouvé l’occafion de fe mettre en hberté, retourna au Palais, 
d'où il avoit été chaffe , rentra dans fon ancienne loge , & tua l'Eléphant qu'on 
avoit mis à fa place (7). 

Les Rhinoceros doivent être aufli en fort grand nombre dans les Forèts de 
Siam , puifque Gervaife affure que les Siamois en font un fort grand trañc avec 


les Nations voifines (*), 


(6) Ibid, page 134 & fuiv. » gros comme un Taureau lorfqu'il eft en 
(7) Ibid. page 140. » colere. On le truc difficilement. Jamais on 


(*) Voici la defcription qu'il en donne: » ne l'attaque fans péril. Comme il aime les 
# Cet animal farouche & cruel eft, dit-il, » lieux marécageux, les chaffeurs obfervent 
» de la hauteur d'un grand âne. Ilauroicla >» quand il s'y retire; & fe cachant dans les 
# tête à peu près de même, s'il n'avoit pas » buiflons , au-deffous du vent , ils attendent 
» au- deffus du nez, une corne, environ » qu'il fe foit couché, foit pour s'endormir, 
d'une palme de longueur. Chacun de fes » foit pour fe vautrer dans la fange » & le 
» pieds fe divife comme en cinqdoigrts,qui » tirent près des oreilles, feul endroit par 
# ont chacun la forme & la sroffeur du pied + lequel il puiffe être bleffé mortellement. 
» même de l'âne. Sa peau eft brune, horri- » Une de fes propriétés eft de découvrir tout 
» ble à voir, & fi dure qu'elle eft a l'épreuve » par l'odorat Au refte, toutes les parties 
» du moufquet. Elle lui pend des deux côtés > de fon corps font médicinales. Sa corne eft 
» prefqu'à jerre ; mais elle s'enfle, &lereud » fur-tout un puiffant antidote contre toutes 


vaife admire certains oifeaux ; plus grands , ditil, 


D'E Sr ViOYV/AUG'E,S. 


ÉATL420 EU 311 


Entre quelques animaux qui paroïflent propres au Royaume de Siam, Ger- 


que les Autruches , & dont 


le bec a deux pieds de long (8). On y voit des Hannetons d’un verd doré le 


22 


22 


fortes de poiluns. Elle fe vend quelquefois 
jufqu’à cent écus. On mange fa chair du 
Rhinoceros. On tire même quelque utilité 
de fon {ang , qu'on ramaffe avec foin pour 
en faire un reméde qui guérit les maux de 
poitrine & plufeurs autres. Geruaife , hife. 


de Siam. p. 33 & 34. Le Rhimoceros que nous 
avons vü à Paris , en 1748 , écoit beaucoup 
plus gros qu'un bœuf, dans fon état naturel. 


(8) Ce grand oifeau , dont Gervaife nila 


Loubere ne donnent pas le nom , eft appa- 
remment celui dont le Pere Tachard a parlé 
dans fon fecond Journal. Voici fes remar- 
ques, en faveur des Naturaliftes. 


n 


»> Dans le voyage que nous fimes à la mi- 
ne d’aiman , M. de la Mare bleffa un de 
ces grands oifeaux que les gens de Mon- 
fieur appellent grand gofier, & les Siamois 
Nokiho. Nous en fimes l'anatomie , autant 


que le tems & le lieu purent le permettre. 


Il étoit de médiocre grandeur. Dans fa 
plus grande largeur, en y comprenant les 
ailes érendues , il avoit fept pieds & demi. 
Sa longueur , de la pointe du bec au bout 
des pattes, étoir de quatre pieds & dix pou- 
ces. La partie fupérieure du bec avoit qua4 
torze pouces quatre lignes de long. Les 
côtés éroient recourbés & tranchans. En 
dedans , elle avoir trois canelures, dont 
celle du milieu étoit la plus grande, qui 
s'alloient perdre dans une pointe fort aigue 
& courbée vers le bas, quifaifoit celle du 
bec. La paitie inférieure, qui portoit la 
naffe , avoit quatre lignes moins en lon- 
gueur que la fupérieure. Elle pouvoit s’é- 
tendre, fuivant le befoin que cet animal 
avoir d'élargir ou de rétrecir la naffe qui 
lui eft atrachée. Cette naffe étroit une mem 
brane charneufe , femée de quantité de pe- 
tices veines, qui avoit vingt-deux pouces 
de long , quand elle écoit bien tendue. Les 
Siamois en font des cordes pour leurs in- 
ftrumens. La plus grande ouverture du bec 
éroit d’un pied & demi. La patte, qui étoit 
orifatre, & du refte fembhlable à celle de 
lOye, avoit huic pouces de largeur ; & la 
jambe , quatre de hauteur. Les plumes du 
col étoient blanches, courtes & veloutées; 
celles du dos tirant tantôt fur le gris, tan 
tôt fur le roux. La couleur des aîles étoit 
le gris & le blanc mêlés avec fymétrie. Les 
grandes plumes du bout des aïles étoient 


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noires. Le ventre étoir blanc. Sous le ja- 
bot, il y avoit des aigrettes d’un affez beau 
gris blanc. La grofle plume couvroit un 
duvet, plus épais à la vérité que celui d'un 
cormoran , mais beaucoup moins fin. 

» Dans la diffle@ion , on trouva, fous le 
pannicule charneux , des membranes très- 
déliées , qui enveloppoient tout le corps, 
& qui, en fe repliant diverfement, for- 
moient plufieurs finus confidérables, fur- 
tout entre les cuifles & le ventre, entre les 
ailes & les côtes , & fous le jabot. Il y en 
avoit à mettre les deux pouces. Ces grands 
finus fe partageoient en plafeurs petits ca- 
naux, qui à force de fe divifer , dégéné- 
roient enfin en une infinité de petits ra- 
meaux fans iffue ; qui n’étoient plus fenfis 
bles que par les bubes d'air qui les en- 
floient : de forte qu'il ne faut pas s'éton- 
ner fi lorfqu’on prefloit le corps de cet oi- 
feau, on entendoit un petit bruit, fem 
blable à celui qu’on entend lorfqu’on preffe 
les parties membraneufes d'un animal qu'on 
a foufflé pour lécorcher plus facilement. 
L'ufage de tous ces conduits étoit fans dou- 
te de porter l'air qu’ils recevoient des poul- 
mons , par la communication fenfible ; 
qu'on découvrit avec la fonde & en fouf- 
flant, qu'ils avoient avec eux, & le di- 
fribuer dans routes les parties de l'animal. 
Cette diftribution. en diminuoit le poids 
& le rendoir , par ce moyen , plus propre 
à nager ; chaque bube d'air faifant à fon 
égard à peu près le même effet que les vel 
fics pleines d’air qui fe rouvent dans la plü- 
part des poiffons ; & la liaifon intime que 
ces membranes avoient avec celles du pouls 
mon , nous firent croire que ce pouvoit: 
bien être les mêmes , érendües par tout le 
corps. Sous ces membranes, on trouva de 
part & d'autre deux doigts épais d’une chair 
fanglante, femblable à celle de la venai« 
fon. Le thorax éroit compofé de deux os 
fort larges , attachés aubricher, qui for- 
moient une voute très-folide, deux os; 
qui tenoient lieu de clavicules, & fur lef= 
quels elle portoit , lui fervoient d'impof. 
tes; & les côtés, qui s'y venoient inférer 
pouvoient bien pafler pour les arcs quila 
foutenoient. Cette voute offeufe avoir fes 
meninges , aufli-bien que le crane , où les 
faus, qui latrayerfoient , faifoient plu- 


HisToiIRE 
NATURELLE 
DE SIAM. 

Oifeauxs fors 
grands. 


FRS RE ne 
FISTOIRE 
NATURELLE 


DE 


Hannetons 
d’un verd doré. 


Tigres de bois 
& Tigres d'eau. 


Gerp 
Siaie. 


SIAM. 


ens de 


TS T:O IR Ê JGAENNKE RARE 


plus beau du monde , qui brillent pendant la nuit d’une lumiere beaucou 
plus vive que celle de nos vers luifans , & dont les œufs font de la grofleur d'un 
pois. Les Singes font en fort grand nombre au bord des rivieres, & ne font 
qu'amufer les pañlans par leurs fouplefles. Mais il eft dangereux de s’en faire 
un trop long fpectacle ; parce qu'on y peut ètre furpris par des Tygres de deux 
efpeces ; les uns de bois, de la grandeur d’un âne , & très-farouches ; les au- 
tres , qu'on nomme T ygres d’eau , & qui font la guerre aux Poules. Leur groffeur 
eft celle de nos chiens ordinaires (9). 

Le mélange de la chaleur & de l'humidité , produit à Siam des Serpens d’u- 
ne monftrueufe longueur. Il n’eft pas rare de leur voir plus de vingt pieds de 
long , & plus d’un pied & demi de diametre. Mais les plus grands ne font pas 
les plus venimeux. Gervaife parle , avec horreur , de celui qui n’a gueres plus 
d'un demi pied de long , & qui n’eft pas fi gros que le doigt ; mais dont le ve- 
nin eft fort fubuil, & que fa petitefle néanmoins aide à s'infinuer par - tout. 
Le mème Ecrivain a vü, dans le Royaume de Siam, des Serpens de toutes 
les couleurs, & plufieurs fortes de Scorpions , dont l’un eft de la sroffeur d’u- 
ne groffe Ecrevifle, & d’un poil gris notrâtre, qui fe hériffe lorfqu’on en ap- 
proche. Il parle de deux fortes d’nfeétes très-dangereux; l’un qui a cent pieds, 
& dont le venin eft du moins aufli puiflant que celwi du Scorpion; il eft noir 
& long d’un pied : l’autre plus terrible encore, qui fe nomme Tocquet , parce 
qu'à certaines heures de la nuit, 1l jette un cïi qui exprime le fon de 
<e mot. Il a la figure du Lezard, la tère large & platte , la peau de diverfes 
couleurs très-vives. On le voit nuit & jour fur le toît des maifons , où il fait la 


312 


s-fieurs petits labyrinthes. Les os mêmes 
» avoient leurs finus. La trachée artere fe 
# partageoit , immédiatement fur la bafe du 
cœur, en deux rameaux qui faifoient un 
# angle droit avec le principal canal. Ils 
» écoient applatis à leur origine. Enfuire ils 
» fe renfloient confidérablement , avant que 
# de fe plonger dans le poulmon. Le paren- 
> chime du poulmon étoit affez ferme; il 
» étroit plein de finus, de figure ovale. Les 
» boyaux avoient neuf pieds & demi de long. 
s Jis avoient leurs contours. Le ventricule 
» étroit un renflement de boyaux, tout droit, 
5 à un petit fac près , qui étoit voifin du pi- 
» lore. Deux doigts au-deffous du pilore, il 
s y avoir un fecond renflement dans le duo- 
> denum. Le Refzm avoit quatre pouces de 
# long, & un double Cœcum , qui, fe réflé- 
». chiffant vers le haut, à droite & à œau- 
» che, venoir s’atracher au colon, & failoic 
& ainfi une efpece de trident. La longueur de 
= chaque cœcum éroit de deux pouces. Le 
» ventricule avoit près de dix pouces de long. 
» On y trouva deux poiffons que cet oifeau 
» avoit avallés. La main étendue y entroit 
s facilement. Second Voyage de Tachard , ho: 
5 6 pages 124$ çœ fuivantes. Quatre pages 
eu deffons, il donne la defcription d’un autre 


animal, que les Siamois nomment Li, & 
les Portugais Bicho-Vergouhofo , c'eft-a-dire , 
infeéte honteux. D’autres l’appellent Heriflon , 
parce que s'il craint quelque chofe, il fe ref- 
fere en lui-même comme nos Heriflons , & 
drefle toutes fes écailles. Celles de fa queue 
font fi dures, que lorfqu'on voulut ouvrir 
celui dont les Jéfuites firent l'anatomie, on 
ne put jamais les couper. Cet animal vit dans 
les bois:, ou il {e retire dans des troné. Il 
monte quelquefois fur les arbres. Il ne vit que 
de quelques graines fort dures. Il a la gueule 
fort petire; la langue longue & étroite , qu'il 
lance quelquefois , à peu près comme les fer- 
pens. 

Fachard joint, à ces deux defcriptions , 
celle du Tockaie , autre animal , que les Jé- 
fuites trouverent fi digne de leurs obferva- 
tions , qu'elles furent recommencées. On ne 
fauroit douter que ce ne foit le même infe&e, 
auquel Gervaife donne le nom de Tocquer. 
Cependant , quoiqu'il le repréfente plus dan- 
gereux que les Scorpions , qui le font beau- 
coup à Siam , Tachard , au contraire, dit po- 
fitivement que le Tokaie n’a pas de venin. 
Ibid, p. 2514, 

(9) Ibid, page 36. 


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DAEAS 1 Vi OV A GIEMSS IL r v, LI. 313 


serre aux rats. Sa morfure eft mortelle, fi l’on ne coupe pas fur le champ 


la partie bleffée. Mais , heureufement , il n’attaque jamais le premier. (10). 


Entre les poiffons qui font propres à la grande riviere de Siam , le plus com- 
mun eft celui que les Européens ont nommé Caboche , & dont les Nations 
voifines font tant de cas qu'il fait un objet confidérable du Commerce. Les 
Hollandois mèmes en font de grofles provifions pour Batavia ; & feché au So- 
leil, il leur tient lieu, fuivant Gervaife , de jambon de Mayence (11). Ce poif- 
fon eft long d’un pied & demi , & gros de dix ou douze pouces. Il à la tête un 
peu plate & prefque quarrée. On en diftingue deux fortes ; l’un gris cendré, 
& l’autre noir, qui eft le meilleur. En général, tous les poiffons de cette ri- 
viere n’ont prefque rien de femblable aux nôtres, & font de bien meilleur 
goût (12). Elle en produit auñli de fort dangereux; fans y comprendre un grand 
nombre de monftrueux crocodiles, qui font également la guerre aux hommes 
& aux animaux. On a vü plufieurs perfonnes mourir fubitement , pour avoir 
été picquées par de petits infectes du Menam. Celui dont la figure à proche de 
celle du crapaut, enfle de rage lorfqu’on le touche au ventre , & cu dur 
comme une pierre. Il fe défend avec opiniâtreté , quand on l'attaque , & coupe 
avec fes nageoires tout ce qu'il peut toucher. 


ST: X: 
Lanpue vulgaire 6 Langue favante de Siam. 


ke IVERSES remarques fur ces deux Langues, qui fe trouvent difperfces 
D dans les Relations précédentes, ne me ete pas de donner quel- 
que idée de leur nature & de leurs principes. 

La Langue Siamoife a trente-fept lettres , & la Balie trente-trois ; mais la 
Loubere leur donne à toutes le nom de confonnes. Les voyelles & les diph- 
tongues , qui font , dit-il, en grand nombre dans l’une & l’autre Langue , ont 
des caracteres particuliers, dont on fait d’autres alphabets. Quelques-uns de 
ces caracteres {e placent toujours devant la confone ; quelques autres toujours 
après ; d’autres deflus , d’autres deffous : cependant toutes ces voyelles & 
toutes ces diphthongues , fi diverfement fituées à l'égard de la confonne, ne fe 
doivent prononcer qu'après elle. 

Si , dans la prononciation , la fyllabe commence par une voyelle où par une 
diphthongue , ou fielle n’eft qu’une pure voyelle ou une pure diphthongue, 
les Siamois ont alors un caractere muet, qui tient la place d’une confonne, 
& qui ne doit pas fe prononcer. Ce caractere muer eft le dernier, dans les 
deux alphabets Siamois & Bali. Dansle Siamois , il a la figure de notre o. Il 
vaut en efferuno, lorfqu'il eft précédé d’une confonne ou de lui-mème. Dans 
l'alphabet Bali, ce dernier caractere vaut Ang, quand il n’eft pas confonne 
muette ; mais fa figure n’a aucune forte de rapport avec nos Lettres. 

Les prononciations Siamoifes font très-difficiles pour les Européens. Elles ré- 
pondent fi peu à la plüpart des nôtres , que de dix mots Siamois, écrits en 


(10) Ibid. pages 39 & 40. (11) Hid. page 9. (12) Ia. 
Tome IX, Rt 


ERNST) 
HISTOIRE 


NATURELLE 
DE SrAM. 


Poifons du 
Menam. 


Remarques fur 
les langues Sia- 
moile & Balie. 


Cara&eresa 


Prononciation, 


PR ARLES 
HTISTOIRE 


NATURELLE 
DE SAM, 


Accens, 


Alphabet Bali 


Pronoms Sia- 
MOIS, 


314 Hi ST O IR'E GE N'E°RAMLCUE 


caracteres Siamois & lûs par un François, il n’y en aura peut-être pas un qui 
foit reconnu & éntendu par des Siamois, quelque foin qu'on prenne d’ajuf- 
ter notre orthographe à leur prononciation. Îls ont lr , que les Chinois n'ont 
pas. Ils ont notre y confonne ; mais ils le prononcent fouvent comme le w des 
hauts Allemans , & quelquefois comme le # des Anglois. Ils ont une pronon- 
ciation moyenne entre notre yo & notre Jo. De-là vient que les Européens 
difent tantôt Camboja & tantôt Camboya, parcequ'ils ne peuvent atteindre à 
la prononciation Siamoife. 

Îls ont notre afpiration , qu’ils prononcent néanmoins avec plus de douceur. 
Ils mettent quelquefois le caractere devant une confonne , pour affoiblir la 
prononciation de la confonne. En général, ils parlent fi mollement , qu'on ne 
fait fouvent s'ils prononcent une 7: ou un 8. Ils n’ont pas notre z voyelle , que 
les Chinois ont; mais ils ont notree , tel que nous le prononçons dans nos 
monofyllabes , cé , le, que; avec cette différence, qu'il ne foufire pas d’élifion 
dans leur Langue , comme dans la nôtre. Ils ont un a extrèmement bref, qu'ils 
écrivent par deux points dans cette forme :, & qu'ils prononcent nettement 
à la fin des mots; mais fi cet # fe trouve au milieu d’un mort, ils pañlent fi 
vire qu'on ne le diftingue pas, & qu'il revient à notre e muet. 

C’eft une chofe fort finguliere , que dans les fyllabes qui finiffent par une 
confonne , ils n’achevent pas de les prononcer à notre maniere ; mais leur Lan- 
gue demeure attachée, foit au palais, foit aux dents, fuivant la nature de la 
confonne , ou leurs levres demeurent fermées. Ainfi , pour dire un œuf, ils 
difent un œwub ; mais 1ls ne rouvrent pas les levres pour achever , comme nous, 
la prononciation du 4. 

Ils ont beaucoup d’accens , comme les Chinois. Ils chantent en parlant. L’al- 
phabet Siamois commence par fix caraéteres différens , qui ne valent tous qu'un 
k plus-ou moins fort , & différemment accentué. Quoique dans la prononcia- 
tion les accens foient naturellement fur les voyelles , ils en marquent néanmoins 
quelques-uns en variant les confonnes , qui d’ailleurs font d’une même va- 
leur : d’où la Loubere conjecture qu’ils ont d’abord écrit fans voyelles , comme 
les Hébreux , & qu'enfuite 1ls les ont marquées par des traits étrangers à leur 
alphabet , & qui pour la plüpart fe placent hors du rang des lettres ; comme 
les points, que les Hébreux modernes ont ajoutés à l’ancienne maniere d’é- 
crire. Aïnfi lorfqu’on fait donner le véritable accent aux fix premiers carac- 
teres Siamois , on prononce aifément les autres ; parce qu'ils font tous rangés 
de maniere , que dans leur prononciation il faut répéter à peu près les mêmes 
accens. 

L’alphabet Bali fe lit de même, avec cette différence qu'on ne lui donne 
que cinq accens , qui fe répetent cinq fois dans les cinq premieres lettres. Les 
huit dernieres n’ont point d’accent. A juger du Æanferir par l'alphabet que 
Kirker en à donné dans fon China illuftrata , cette Langue , qui eft la Langue 
favante des Etats du Mogol , a cinq accens comme la Langue Balie ; car les ca- 
racteres de fon alphabet font divifés de cinq en cinq. 

On prendra quelque idée des Pronoms Siamois, en remarquant d’après la 
Loubere , qu'il y a jufqu’à huit différentes manieres de dire 7e , ou zous ; car il 
n’y a point de difference du pluriel au Singulier. Coz fignifie je dans la bou- 
che d'un Maïtre qui parle à fon Efelave. Ca fe dit refpectueufement de ln 


Re EN ER ER 


D'EISUM ON AGE) SiL'r we 211; 316 


férieur au Supérienr , & par civilité entre des perfonnes d'un rang égal. Les Ta- meme 


lapoins ne l’employent jamais, parce qu’ils fe croyent au-deffus des autres hom- 
mes. Raou marque de la dignité , comme Nous tel dans les Actes. Raoui fi- 
gnifie proprement corps: c'eft comme fi l'on difoit mon corps ou ma perfonne ; 
pour dire moi. Atamapapp elt un terme Bali, qui eft propre aux Talapoins. 
Ca Tchaou elt compoié de Ca qui fignifie moi, & de Phabu , qui figniñe Sei- 
gneur ; comme fi l’on difoit , moi du Seigneur où moi qui appartient a vous Mon- 
Jéignexr , qui fuis votre Efclave. Les Efclaves ufent de ce terme à l'égard de 
leurs Maires, le Peuple envers les Grands, & tout le monde en parlant aux 
Talapoins. Ca-ppa Tchaou a quelque chofe encore de plus foumis. Aranou elt 
un mot Bali , qui fignifie fimplement Je ou moi, fans aucune marque de hau- 
teur ni de foumiflion. La feconde & la troifiéme perfonne s'expriment auffi par 
divers pronoms. 

Les Verbes n'ont pas d'autre mode que l’Infinitif, & fe conjuguent par Fad- 
dition d’une particule. Dans la conftruction , le Nominatif précède toujours le 
Verbe, & le Verbe précede fes régimes. L'Adjettif eft toujours après le Sub- 
ftantif, & l’Adverbe après l'Adjedtif , ou après le. Verbe auquel il fe rapporte. 
De deux Subftantifs qui fe fuivent , le fecond eft cenfé au Génitif, parce que 
la Langue n’a pas d'articles ; ce qui rend la conftruction affez courte , quoique 
le tour de l'expreflion foit long , parce que toutes les circonitances font expri- 
mées. 

En nommant les chofes particulieres, on fe fert prefque toujours du mot 
général , auquel on joint un autre mot pour la différence ; ainfi l’on dit réte de 
diamant ; pour dire diamant ; perfonne d'homme , pour homme ; corps de bœuf, 
pour bœuf. 

Donnons pour exemple, l’Oraifon Dominicale & la Salutation Angélique 
en Siamois , avec la traduction interlineaire. 


(13) Pere de nous qui être au Ciel, Nom de Dieu glorifier ex tout lieu par 

Po raou youfavang ,fcheu Pra haiprakottouk heng 

gens tous offrir à Dieu louange. Royaume de Dieu je demande trouver 
kontanglaitouaiPra pon.  Meuang  Pra co hai daikei 


a nous. Finir conformément au cœur de Dieu au Royaume de la Terre , 
raou. Hai leou ning tenait Dra Mecuang  Pendin, 


également du Ciel. Nourriture de nous de tous Les jours. Je demande 
femo Savang. Ahan raou ‘touk van. Co haidai 


trouver & nous ez jour ce. Je demande pardonner offenfes de nous , 
ke raou van ni. Co prot bap raou , 


également nous pardonner aux perfonnes qui faire offenfe 4 nous. Ne 
femo  raou prot pou tam bap  Keraou. Ya 


(13) Les mots en italique font ceux quine  obfervations de la Loubere dans fa defcrip- 
ont pas exprimés dans le Siamois. Voyez tion du Royaume de Siam. Tome II, pages 
quelques éclairciffemens fur la langue Balie , 73 & fuivantes. Il donne des alphabets Sia- 
à l'article des fciences Siamoifes , & d’autres mois & Balis. 


Rrij 


HisTOIRE 
NATURELLE 
DE S$SiAM 


Verbes. 


Exemple de la 
Langue Siamoi- 
1e: 


316 HISTOIRE GENERALE 
cree LOUS tomber dans caufe de péché.  Délivrer dehors malheur 


Narureze Dairaou tok nai Kouan bap. Haipoun kiac anerar 


DE SIiAM. : 
tous. Amen. 


tangpoang. Amen. 


Je vous falue Marie pleine de grace. Dieu ètre dans le lieu de vous. Vous 
Âve Maria ten anifong. Pra you heng nang. Nang 


ou femme jufte - bonne plus gue toutes. Avec fils ventre ; 
foum-boui yingkoue nangtanglai. Toui louk outong 


dans le lieu de vous Dieu ; 4 Perfonne de Jefus jufte charitable 
hens ‘  nang Pra, ongkiao  Yefu foum bout 


plus que tous: |} 
yingkoue tanglar. 


Sainte Marie Mere de Dieu aider par priere & Dieu pout nous gens 
Santa Maria Ne Pra thoui  vingvonPra pro raou kon 


de péché maintenant & au tems de nous mourir. 
bap teitbatni le moua  raou tchatai. 


Chifes Si À l'égard des chiffres Siamois ,. quelques habiles gens aflurent qu’ils ref 
Fi femblent à ceux qui fe trouvent dans quelques médailles Arabefques , de 
quatre à cinq cens ans d’ancienneté. Les noms numéraux font : 

I 2 8 9 10 


4 $ 6 7 
Neng. Song. Sam. Su. Hao. Houk:. Ker.… Put. }:Caou. Sib:: 
2, 


11 T2 20 30 
Sib-fong. Sib-er. Tgu-fib. Samb-fib , &c. 

Noé , qui fe prononce Noa, figniñie nombre. $% , qui fe prononce Sp ;. 
fignifie dix & dixaine. Roz veut dire cent & centaine. Par , mille. Meuing;, 
dix mille. $eez ou Sen , cent mille, ou centaine de mille. Cor , million. 

Les nombres fe mettent , comme en François, devant le fubftantif, Mais , 
ils fe mettent après , pour fignifier les noms d'ordre. Ainfi Sam-deuan, fi- 


gnifie trois mois ; & Deuan-fam , le troifiéme mois (14). 


(14) La  Loubere, Tome II. pages 87 & 88. 


CRC 


$ 


DES" VON A GES. Lirv. TT 317 


FoOT A" CG'E 
D AU GU S LAN :rDiE BE A URL LEU, 
aux Indes Orientales. 


*EST par le témoignage d’un grand Voyageur que je veux ouvrir ici [a am 
fcene. Voici dans quels termes le célebre Thevenot (15) s'explique fur INrRonuc- 
un Ouvrage dont il s'eft crû honoré d’être l'Editeur. Fit 

» Entre un grand nombre de différentes Relations de voyages aux Indes : Témoignage 
» Orientales , des Portugais, des Anglois & des Hollandois , qui m'ont paflé de Thevener. 

» par les mains, je n’en ai pas vü de meilleure que celle de Beaulieu. J'ai 
» délibéré néanmoins fi je la devois publier , dans la crainte qu’elle ne fût 
» pas du goût de ceux qui cherchent moins l'utilité que l'agrément dans 
» leurs lectures. Mais j'ai confidéré qu’elle pourroit fervir beaucoup aux Na- 
» vigateurs de notre Nation qui entreprendront le voyage des Indes Orien- 
» tales , foit pour régler leur conduite, foit pour leur faire connoïtre que Îes. 
» François font aufli propres aux voyages de long cours qu'aucune autre Na- 
» tion de l’Europe. Les Defcriptions du Général de Beaulieu font fort parti- 
» culieres & fort exactes , autant lorfqu'il eft queftion d’Hiftoire naturelle, 
» que des objets de fa profeflion. Nous n’avons perfonne , par exemple, qui 
» ait décrit fi particulierement tout ce qui appartient au poivre. Les Obfer- 
» vations qu'il nous donne fur la variation de l’aiman , font d’un grand ufage: 
» pour fuppléer en quelque forte à ce qui nous manque touchant les lon- 
» oitudes. On y a joint celles de J. le Tellier fon Pilote, qui parle de fon 
» chef dans ces termes.. Le fieur de Beaulieu , notre Général , qui autant 
ou plus qué pas un de fes Pilotes s’eft exercé curieufement foir & matin à 
prendre la variation de l’aiman durant notre voyage, pourroit encore témoi- 
gner comment quatre ou cinq bouffoles, & autant d’oblervateurs dans fon Na- 
vire, trouvoient le plus fouvent une même variation. » Cette circonftance: 
» donne une grande autorité à leurs obfervations fur la variation de l’aiman. 
» Il importeroit extrèmement que nos François qui feront déformais la më- 
» me route, priflent la peine de les faire aufi, afin que les unes & les au- 
» tres leur fuflenz plus utiles dans leurs autres voyages; & que connoiflant 
» les changemens qui font arrivés depuis ce tems-là , ils puflent former une 
» méthode plus füre (16). 

Une Relation fi eftimable étant pañlée des mains de M. Dolu entre celles de mrénoiecon 
Thevenot , les Parens de l’Auteur fe crurent intéreflés à faire connoïtre y °emenr Bcau-- 
Voyageur fi fage (17), par un mémoire qui regarde le lieu de fa naïffance & Fe 
les occupations de fa vie. Auguftin de Beaulieu étoit de Rouen. Son premier Son premier 


VOYASE» 


(15) Recueil de ‘fhevenot , Tome I. p. (z6) Ibid. 
228, de la Relation de Beaulieu. (17) Ce font les termes de Thevenor.. 


RE, 


;18 HAI:S T'ODLRE GE NERAIME 


voyage fut à la riviere de Gambic (18) , où il fe rendit en 1612 , avec le Che- 
valier de Briqueville, pour y établir une colonie. Maïs y étant arrivés dans 
l'arriere-faifon , ils eurent le chagrin de perdre tous leurs gens par diverfes 

Son fecond Maladies. Beaulieu commandoit alors une Patache. En 1616 , il fe forma une 
voyage, Compagnie pour le Commerce des Indes Orientales (19), qui fit partir deux 
Vaiffeaux ; le plus grand commandé par de Ners, Capitaine de Marine au 
fervice du Roi, & l’autre par Beaulieu. Le Préfident des Hollandois de Ban- 
tam donna ordre à tout ce qu'il y avoit de Matelots de fa Nation fur les deux 
bords François , de renoncer à leur engagement. Ils obéirent; & linconf 
tance eut fans doute plus de part à leur foumiffion que la fidélité. Ce con- 
tre-tems obligea de Nets, qui étoit revétu du titre de Général , de vendre le 
plus petit des deux Vaiffeaux à un Roi de Java. Mais n'ayant pas laifé de 
revenir avec pleine charge , fon retour n’apporta aucun fujet de regret aux 


INTRODUC-= 
TION. 


Intereflés. 
Son troifiéme Il renvoyerent aux Indes , en 1619 , deux Navires & une Patache. Beau- 
voyage lieu fut choifi pour commander cette petite Flotte, avec le titre de Général, 


& c’eft la Relation de ce Voyage que Thevenot à publiée en 1696. Le 
malheur que le plus grand des trois Vaiffeaux eut d’être brûlé à Jacatra fit 
perdre aux affociés plus de cinq cens mille écus anxquels on faifoit monter 
fa charge. Cependant Beaulieu revint avec affez de richefles pour Les dé- 
domimager avantageufement des frais de leur entreprife. 
Ses emploisa Depuis fon retour , il fut employé au fervice du Roi, fur-tout dans l’Ifle 
fon retour, de Rhé, pendant les gueires des Proteftans. Enfuite le Cardinal de Riche- 
lieu , qui connoifloit fon mérite , lui donna le commandement d’un vaifleau 
de cinq cens tonneaux , nommé la Sainte Geneviéve , pour fe rendre avec 
l’armée du Comte d'Harcour aux Ifles de Saint Honorat & de Sainte Mar- 
guerite. Après avoir contribué à la prife de ces deux Ifles , 1l fuivit la mè- 
me Flotte dans une expédition qu’elle fit en Sardaigne , où il continua de fe 
diftinguer par fa conduite & fa valeur. Mais étant revenu à Toulon en 1637, 
il y fut attaqué d’une fievre chaude , dont il mourut au mois de Septem- 
bre , âgé de quarante-huit ans. 

À la rigueur , & pour s'attacher uniquement à l’ordre des années , il au- 
roit fallu placer ce voyage avant ceux de Montdevergne & de la Haie. Mais 
dans un ordre plus utile & plus intéreffant, qu'on s’eit propofé d: fuivre , on 
a cru devoir donner le premier rang aux entreprifes qui regardent les lieux 
dont on a déja traité. L’Ifle de Madagafcar appartenoit aux premiers Volu- 
mes de ce Recueil, & l’on a déja fait obferver que c’eft une omiflion des An- 
glois. Quelle apparence de revenir des Indes Orientales, vers des lieux-au- 
delà defquels on a tranfporté fi fouvent la curiofité du Lecteur ? 

BEAULIEU. Les trois Vaiffeaux dont le commandement fut confié au Général de Beau- 
1619. lieu, fe nommoient le Moztmorency , Amiral, du port de quatre cens cin- 
Forces de fa quanté tonneaux , équipé de cent vingt-fix hommes & de vingt-deux pieces 


Roue & fon dé- ; : 
mar, de canon; l'Efpérance, Vice-Amiral, de quatre cens tonneaux ,-cent dix-fept 


© (18) C'eft une corruption du véritable (19) Compofée de Négocians de Paris & 
nom qui eft Gambra. Voyez les Relations de Rouen. 
Angloife du fecond Tome de ce Recucil. 


DES “VIO NY AGE SI Prv. LE 319 


hommes & vingt-fix pieces de canon ; & l’Hermitage , Patache de foixante- 
quinze tonneaux , trente hommes & huit pieces de canon. Ils partirent de la 
Rade de Honfleur , le Mardi , 2 d'Oétobre 1619 (20). La vüe des Côtes d’A- 
frique , à laquelle ils arriverent le 1 de Novembre , entre la Riviere de 
Senegal & le Cap-Verd , fervit à les conduire facilement vers la Rade de 
Ruffque. Ils rencontrerent , dans cette route , trois batimens à l'ancre , qu'ils 
reconnurent avec joye pour des François. C'étoient des Marchands de Diep- 
pe & de Saint Malo, dont le nom ne feroit pas un ornément pour ce Re- 
cueil , fi l'infortune du Malouin , qui n'étoit qu'une Barque , commandée 
par un Capitaine nommé là More , n'appartenoit à la Relation de Beaulieu , 
par l'intérêt qu'il y prit. Le vent ne lui ayant pas permis de s'approcher de 
ces trois Vaifleaux , il jetta l'ancre à une portée de canon ; & dans la nécef- 
fité de fe procurer quelques rafraichiffemens , il envoya fa Patache aux Ifles 
des Idoles, avec de la Raffade , des Couteaux & d’autres Marchandifes con- 
venables aux Infulaires. Ces Ifles , dont les autres Voyageurs ont pris peu de 
connoiffance , font vers les neuf degrés & demi de latitude du Nord. Elles 
font couvertes de bois ; & fi l’on excepte le Cap de Tagrin, elles peuvent 
paffer pour les plus hautes terres qu'il y ait depuis le Cap-Verd jufqu'au Cap 
de Sierra-Leona. Dans la grande Jdole, qui eft le plus au Sud , on trouve 
de l’eau, plufieurs fortes de fruits & de la volaille. Mais il faut fe défier des 
Habitans , qui font aufli redoutables par leur perfidie que par leur nombre; 
& l’on manqueroit de prudence fi l'on craitoit avec eux fans Ôtages. La petite 
Idole offre aufli de l’eau. Quelques autres petites Ifles ; qui bordent les deux 

randes , font demeurées jufqu’aujourd’hui fans aucun nom; & celui mème 
d’Idoles , qu'on a donné aux deux grandes , ne leur vient que d’une Riviere 
de la terre ferme dont elles font éloignées de trois ou quatre lieues. Leurs 
Habitans font Nevres, grands chafleurs , livrés à la même Idolatrie que les 
Negres du continent , & fort avides de la chair des Eléphans, dont ils vont 
vendre le morfñi dans la Riviere de Tagrim (21). Beaulieu , fans attendre le 
retour de fa Patache , s’avança vers le Cap de Sarlione (22), où il lui avoit 
promis de demeurer à l'ancre, dans la troifiéme anfe. Il y perdit un trompet- 
te Anglois , qui fe noya dans un ruifleau de la plus belle eau du monde, en 
voulant s’y rafraîchir. Les maifons des Negres lui parurent beaucoup mieux 
bâties qu'au Cap-Verd ; mais elles font environnées d’Idoles fort hideufes , & 
de têtes d’oifeaux & de finges, auxquelles les Habitans font leurs offrandes & 
leurs préfens. Les François trouverent , dans certe troifiéme anfe , beaucoup 
de commodités , telles que du bois à brüler , de l’eau excellente, quantité de 
citrons , qui ne leur coutoient que la peine de les cueillir , des oranges , des 
bananes , du riz, qu'on leur donnoit en échange pour un poids égal de fel , 
& du poiffon en abondance. Mais , 1l ne faut pas compter fur la volaille, qui 
y eftcrès rare , ni fur les beftiaux & fur la chafle (23). 


= 


BEAULIEU, 
1619. 


Ifles des 2dok 
les, 


Beaulieu fe 
rend à Sierra 
Leonas 


Nouvelle qn'i 


La Patache étant revenue , Beaulieu n'étoit arrêté que par la néceñité de seçoit du matla- 


(20) Journal de Beaulieu , p. 7. (22) Corruption des Matelots, pour Sierra 
(21) Page 2. La violence des brifans ne Leona. Voyez le premier Tome de ce Re 
leur permit pas de s'approcher du rivage op-  çueil. 
pofé à leurs Ifles. (23) Page 3. 


ere de pluficurs 
Françoise 


CS 
BEAULIEU. 


J619. 


Mefures qu'il 
prend pour les 
ganset. 


Elles réufif 
fenc mal 


Chagriins qu'il 
æraporte de cet- 
ge Baye. 


Ses obferva- 
æions fur divers 
æoifons. 


320 HIST.O IR:E:,G E:N° ER AU.E 

faire quelques réparations à fon gouvernail ; lorfque le 3 de Décembre, au 
loir , un Negre armé de fon arc, d’une épée & d’un couteau , & conduit par 
un autre Negre , qui lui fervoit d’Interpréte, vint lui apprendre , de la part 
du Roi de cette contrée, que la Barque de Saint Malo ayant remonté la ri- 
viere , avoit été furprife par les Portugais, qui avoient un établiffement dans 


ce lieu , & que le Capitaine avoit été maflacré avec tout fon équipage. Il dou- 


ta d'abord fi cet avis n’étoit pas un artifice des Negres , pour l’engager à faire 


partir, dans le premier mouvement de la vangeance , une partie des gens 


qu'il avoit à terre, & fe procurer ainfi plus de facilité à furprendre les au- 
tres. Cependant après avoir confideré que le Capitaine Malouin étoit foible 
d'équipage & qu'il s’'étoit engagé effeétivement dans la riviere pour aller cou- 
per du bois de teinture , il trouva tant de vraifemblance dans le récit du 
Negre, fur-tout avec la connoiffance qu'il avoit du caractere des Portugais 
d'Afrique, que l'honneur de la France lui parut intereffé à ne pas laifer 
cette perfidie fans punition. 11 demanda aux deux Negres s'ils vouloient s’em- 
barquer avec fes gens, pour leur fervir de guide jufqu'à Safena , où les Portu- 
gais étoient établis, à fept ou kuit lieues de l'embouchure de la riviere. 
Non-feulemenr ils accepterent cette propoftion ; mais d’autres Negres appre- 
nant qu'il étoit queftion d'aller tuer des Portugais, offrirent leur fecours , 
fans en être follicités , & promirent d'aller où l’on voudroit les conduire. La 
Patache fut armée aufli-rôt , avec un renfort de dix hommes. On y Joignit la 
grande Chaloupe du Vice-Amiral, qui fut équipée de vingt hommes & de 
quatre plerriers ;, & une autre Barque avec un équipage renforcé. Cette petite 
Flotte partit fous le commandement de Montevrier, Elle emploia cinq jours à 
chercher des paflages dans la riviere & à furmonter d’autres obftacles. Mais à 
la fin, elle trouva le canal fi étroit & coupé par tant de roches , que la Barque 
même ayant touché plufieurs fois, Montevrier fe vit forcé de revenir , le8, 
fans avoir pù découvrir les Portugais. Beaulieu demeura content d’avoir du 
moins perfuadé aux Negres que les François n’avoient pas manqué , par leur 
faute , au devoir d’une jufte vangeance. Le Capitaine du Vaiffleau de Dieppe 
étant venu le voir à bord , lui apprit qu’il avoit vü, dans l’Ifle de Saint Vin- 
cent, un Navire Hollandois d'environ quatre cens tonneaux , qui alloit por- 
ter, à Bantam, la nouvelle d’un accord entre l'Angleterre & la Hollande , pour 
terminer les différens que l’intérèt du Commerce avoit excités aux Indes en- 
tre ces deux Nations (24). Cette nouvelle caufa peu de joye au général Beau- 
lieu , qui avoit efpéré de tirer divers avantages de leur méfintelligence. Il ref 
fentit aufli quelque chagrin de la maladie d’un grand nombre de fes gens, 
que cinq femaines de repos n’avoient pü tout-à-fait retablir, & de la perte 
d’un Gentilkomme , aui mourut d’une fievre chaude après avoir mangé quel- 
que mauvais fruit. Enfin, n'ayant point emporté beaucoup de fatisfaction de 
l'Afrique, il déclare heureux celui qui peut éviter de relâcher fur certe 
Côte (25). 

Le caractere d’obfervateur exa@ & curieux , que Thevenot lui attribue , 
commence à paroître ici dans fes remarques fur les variations de l'aiguille 


(24) Voyez ci-deflus la Relation de Van- vent mutuellement à fe confirmer. 


den Broeck. C'elt ainfi que les Journaux fer- (25) Page 4. ; ; 
almantce » 


DES, V O NW À GE SH Lir v cIil 


aimantée (26), & fur d’autres Phenomenes qui ne manquent pas de s'offrir 
dans une longue navigation. Pendant un calme qui arrêta fa Flotte le 3 de 
Février , après avoir paflé la ligne , äl vit autour de fon Navire deux grands 
poiffons dont le bec étoit d’une longueur extraordinaire , & qui étoient de 
ceux qui percent quelquefois d’un coup de bec le Navire le mieux doublé (*). 
C’eift une merveille, dit-il , qu'il n’auroit pas crûe facilement, s’il n’eût vû 
entre les mains de M. de Villars Houden, Gouverneur de Dieppe, un imor- 
ceau du bec ou de la corne d’un de ces poiffons ; Qui avoit été trouvé dans 
le bordage d’un vaifleau de la même ville. Le Capitaine du Val, qui comman- 
doit ce Bâtiment , s’étoit apperçu dans fa traverfée de la Côte du Brefl vers 
le Cap de Bonne - Efpérance, à peu près à la même hauteur où Beaulieu fe 
croyoit alors , que fon Navire avoit reçu quelque ébranlement extraordinai- 
re. En arrivant à Dieppe, il le fit échouer pour les réparations ; & fes doutes 
furent éclaircis, lorfqu'environ cinq ou fix pieds dans l'eau, les Calfateurs 
rencontrerent dans le bordage un bout de corne , femblable par la couleur & 
la fubftance à la dent d’un cheval marin , mais fort droite , & d’un pouce & 
demi d’épaifleur. Elle avoit percé le doublage , le bordage; & pénétrant en- 
core d’un pouce dans le membre, elle s’étoit rompue à l’uni du doublage , 
par quelque fecoufle apparemment qui avoit empêché le poiffon de la retirer. 
Un Marinier de Dieppe , nommé Nicolas Canu , avoit raconté aufli à Beau- 
lieu , que dans les mêmes Mers la Chaloupe de fon Vaifleau avoit été percée 
paï un de ces monftres , qui avoit achevé de l'ouvrir en fe débattant pour re- 
tirer fon bec; de forte que ceux qui étoient dedans eurent à peine le tems de 
monter à bord , d’où ils virent couler la chaloupe à fond , fans pouvoir fau- 
ver leurs hardes. Ceux que l’Auteur eut l’occafion d’obferver pouvoient n’è- 
tre que des petits. Il en confidéra un plus parriculiérement que l’autre. Sa 
longueur étoit d'environ dix pieds , fans y comprendre le bec. Il ne paroif- 
foit pas tout à fait fi gros qu’un Marfouin. Sa couleur étoit un bleu obfcur ; 
mais les fanons , qui étoient fort grands, & toute la queue, étoient ou pa- 


321 


(26) Voici fes remarques fur cet article, comme les Portugais & autres fe font ima- 


ju 


99 


22 


fqu'a la Baye dela Table. » A la hauteur 
de trois degrés cinq minutes de latitude du 
Nord , nous avons trouvé au lever du 
foleil que l'aiguille Nord étoit trois dé- 


© Tome 1X. 


giné que ladite aiguille étoit fixe en deux 
Méridiens qui coupent le monde en qua- 
tre parties, & qu'elle montoit jufqu'a 
vingt-deux degrés + , & puis redefcendoit 


» grés 7. Le 24 Janvier 1620 fous le Tro- » à être fixe lorfqu'elle rencontroit un de fes 
» pique du Capricorne , avions treize degrés » Méridiens; ce que j'ai trouvé très faux, 
» de variation d’aiguille au Nord-Kft. Pre- » tant en ce voyage qu’au précédent. L'ob- 
» mier de Février, avons commencé d’avoir > fervation d'aujourd'hui me le confirme, 
‘» les vents d'Oueft & autres vents variables, > attendu que la derniere variation que j'ai 
»> par les trente degrés de hauteur du Sud, & » prife étoit de treize degrés +, & qu'au- 
» avions treize degrés + de variation Nord- jourd'huique je fuis encore élevé près d'un 
» Eft. Le 3 de Février, avons fait obferva- >» degré vers le Pole antarctique, je ne rrou- 
» tion au lever du foleil, &trouvé que l’ai- +» ve que treize ; ce qui eft diminuer au lieu 
» guille Nord étoit treize degrés ; ce qui m'a » d'augmenter. Le tems & l'expérience me 
» étonné, croyant que la variation dütaug- » rendront certain de cela avant la fin du 
» menter ; au contraire elle diminue; ce  » voyage. 
5 qui me fait juger lefdites variations être (*) C'eft apparemment l'E/padon, que d’au- 
» irrégulieres , & qu'il n'y a nulle régle qu'on tres nomment aufli Empereur , Epée, & Poifz 
# puille dire générale auxdites obfervations, fo 4 fcie, 


S $ 


ce re 
BEAULIEU. 


1619. 


Exemples qui 
les vérifient. 


A RP 


ÊFAULIEU, 
1619» 


Conjedture fur 
les propriétés 
d'an poiflon. 


Éfpeces fingu- 
Heres; de Poif- 
fons, 


Cadavres , que 
VPAuteur prend 
pour desbanois, 


Ecisirciffe- 
mens qu'il tire 
de piufñeurs Jet- 
res trouvées 
fous une pierre. 


322 HATIS FO 1 R°ET G'EN ENREAO LE 


roifloient, dans la mer, d’un azur très vif. Il avoit fur le dos un fanon fem- 
blable à celui du Requin , qu'il faifoit quelquefois fortir de l’eau comme le 
même anumal. Sa tète ne reffembloit pas mal à celle d’un Marfouin , mais 
elle étoit plus longue. Au lieu de muzeau , 1l avoit cette corne, ou ce bec, 
qui pouvoir ètre d'environ deux pieds de long , fort pointue , & de deux pou- 
ces à. diamètre. C’eft un poiflon fort lecer , que Beaulieu vit plufieurs fois 
‘élancer fur quelques bonites & fur des albicores , auxquelles il fait une gues 
re continuelle. il leur faifoit des bleflures , qui laifloient de grandes taches 
de fang dans la mer. Auffi les Matelots remarquerent-ils que les bonites &cles. 
albicores, qu'iis prenoient dans cette route, étoient quelquefois bleflées. Peau- 
lieu ajoute, comme une conjeéture, que ces monftres , entre lefquels il ne 
doute pas qu'il n’y en ait de beaucoup plus grands , font apparemment en- 
nemis des Baleines , & que lorfqu'ils heurtent un Vaiffeau 1ls croyent peut- 
étre attaquer une Baleine. Mais 1l demeura perfuadé qu'un petit Navire , qui 
feroit percé de leur bec auroit à craindre le naufrage; & qu’un grand Vaif- 
feau même , pourroit être entamé dans certains endroits où l'animal brifant 
quelque planche à force de fe débattre l’expoferoit au mème danger. 

Dans la continuation du calme , qui dura jufqu'au dix, Beaulieu vit des: 
fubftances blanches, plus groffes , qu'un œuf d’autruche , qui Alottoient fur 
l'eau, & qui s’enfonçoient lorfque le Navire en étoit à cinquante ou foixan- 
te pas. On les auroit prifes pour des têtes d'hommes fans poil ; & quelques. 
gens du bord croyoient y remarquer deux yeux noirs & une bouche. L’Au- 
teur obferva aufli une étrange forte de poiffon , de la longueur d’une moyenne 
lamproye & de la même rondeur, mais qui avoit au-deffus de la rère un 
grand aileron, ou une crête d’un pied de haut. Cette crète continue en s’ab- 
baiflant , jufqu’au bout de la queue. L'animal nage fur le côté ; & dans cet- 
te fituation Da aileron paroit fort large & de figure triangulaire. Quelques- 
uns de ces poiflons fe firent voir hors de l’eau. La couleur de leur ailerom 
eft cendrée ; mais ils ont le corps tout à fait blanc (27). 

La Flotte Françoife mouilla , le 1$ de Mars , dans la Baye de la Table (28), 
où les orages du Sud -Oueft la retinrent jufqu'au 3 d'Avril. Quelque prix 
qu'on attache aux obfervations de l’Auteur , elles n'ajouteroient rien 1ci à cel- 
lés de Kolben. Mais il trouva fur le rivage de la Baye plufieurs cadavres: 
d'hommes tués, avec quelques habits difperfés aux environs ; & , le long du 
ruiffeau , un petit Fort de gazon , bien flanqué, qu'il prit pour un ouvrage 
des Danois. Ses gens lui amenerent deux Negres, dont l’un favoir quelques 
mots d’Anglois ; mais 1l les prononçoit fi mal, qu'il ne pouvoit fe faire en- 
tendre que pour demander du pain. Le 28 de Mars, lorfqu'on fe difpofoit 
à lever l'ancre , quelques Matelots , revenant de lIfle qui eft à deux lieues: 
du mouillage au Nord-Oueft , en apporterent deux pacquets de toile godron- 
née, qu'ils y avoient trouvés fous une grofle pierre. Beaulieu en ft ouvrir: 
un, qui étoit enveloppé d’une placque de plomb fous [a toile , & qui conte- 
noit , dans un petit fac, des lettres en langue Hollandoife , dont le papier 


(27) Journal de Beaulieu , p. 6. rivage de la mer , jufqu'au fommet à li- 
-(28) Il raconte qu'ayant mefuré avec les gne perpendiculaire , mille trois cens cinquan= 
gonometres, la hauteur de la montagne de te pieds de Roi. 
la Table , il trouva depuis fon aire , prifeau 


DIEUS AVIONY APG'E SL rev. I Ie 325 


s’étoit confervé fort fec. Les unes éroient de l’Anural Weraghen , qui avoit 
pailé par cette Baye, le 2 de Février de la même année, & qui informoit 
ceux de fa Nation, entre les mains defquels ces lettres pourroient tomber , 
de j’érat des affaires Hollandoifes aux Indes Orientales. D’autres, en langue 
Angloife , étoient d’un Vaifleau de cette Nation , parti de Tikou, dans j'Ifle 
de Sumatra , pour aller informer la Compagnie de Londres des mauvais trai- 
remens que fes Facteurs efluyoient aux Indes de la part des Hoilandois. 
D'autres enfin contenoient la nouvelle du Traité qui avoit été conclu nouvel- 
lement entre ces deux Puilfances. 

Beaulieu fe contenta de prendre copie de toutes ces lettres, qui avoient 
été laiflées fucceflivement bre l'Ifle , & fit remettre les originaux dans le 
lieu où fes gens les avoient trouvés. Mais les éclairciffemens qu'il y avoit lüs, 
fur les affaires de Java, le jetterent dans une grande incertitude. Il y appre- 
noit que les Hollandoïs avoient afliésé Îa ville de Bantam avec trente cinq 
Navires ; que la difette des vivres avoit obligé les Anglois d'en fortir ; que 
les hoftilités étoient fi fanglantes dans ce fiege , que les deux Partis s’en- 
voyoient mutuellement les têtes des Prifonniers (29). Quelle apparence de 
fe rendre à Bantam , où les ordres de f1 Compagnie ne laifoient pas de l'ap- 
peller ? & quand il auroit pù fe promettre de trouver les Habitans difpofés 
à le recevoir , pouvoit-il efperer que les Hollandois, avec des forces fi con- 
fidérables, lui accordaflent la liberté du pañlage , eux dont la jaloufie s’effor- 
çoit d’exclure des Indes tous les concurrens de leur Commerce ? 

Après avoir délibéré long-tems , il prit le parti de fe faire précéder par fen 
Vice-Amiral , auquel il donna des inftruétions pour fe rendre direétement à 
Bantam. Une tempête violente , qu'ils effuyerent enfemble, peu de jours 
après avoir remis à la voile, ne lui fitrien changer à cet ordre. Il continua 

lus heuteufement fa route , jufqu’à la hauteur de Madagafcar , où la nécefli- 
té de fe procurer des rafraichiffemens le fit entrer dans la Baye de Saint 
Auguftin (30). De-là, paffant aux Ifles Comorre , il mouilla dans celle de 
Nangafie , à douze degrés de latitude méridionale ; & les avis qu'il y reçut 
de quelques Arabes lui fervirent beaucoup à régler fa navigation. Cependant 
elle fut malheureufe, non-feulement par les calmes , qui la rendirent fort 
lente , mais encore plus par la mort d’un grand nombre de Matelots, fur les 
deux Vaiffeaux qui lui reftoient. Un autre accident lui fit perdre quelques- 
uns de fes plus braves foldats vers la Côte de Malabar. Montevrier, fon Lieu- 
tenant, lui ayant demandé la permiflion de reconnoiître un Navire- Indien 

ui rangeoit laterre, s’avança dans la Chaloupe avec vingt-trois hommes. La 
he qu'ils trouverent à l’abordage leur fit naître linjufte defir de s'empa- 
rer de ce Bâtiment. Ils trouverent peu de réfiftance à larriére ; & la mort 
de quelques Indiens, qu’ils facrifierent à leur avarice , fembloit les aflurer 
de leur proye. Mais, tandis qu'ils fe livroient au pillage , foixante ou quatre- 
vingt guerriers fortirent de l'avant, armés de picques , de fabres & de ron- 
daches, & les forcerent de chercher leur falut dans la fuite ; la plüpart blef- 


fés , & quelques-uns mortellement. Cependant les Vainqueurs n’efpérant pas 


(29) Ibid. page 10. Voyez les Relations Hollandoifes du. Tome VII. de ce Recutile 
(30) Ibid, pages 15 & fuivantes. 


Ssij 


nn 


BEAULIEU. 
1620. 


Beaulieu ete 
voye devant InË 
fon Vice - Aimis 
ral à Bantam, 


Pertes qui! fait 
dans fa raviga- 
tiONo 


D net cel 
BEAULIEU. 


1620, 


Générofité de 
Beaulieu, 


Son inquiétu- 
de fur le fort de 
fon  Vice-Ami- 
ral. 


Nouvelles qu’il 
EN FEÇOits 


314 EE ST'OI.R É IGEINNE IR A LE 


le même fuccès contre les deux Vaifleaux, dont ils ne pouvoient éviter fx 
rencontre , prirent le parti de fe fauver au rivage ; avec ce qu'ils avoient de 
plus précieux. Beaulieu s’empara de leur Bâtiment. IL apprit de douze ou quinze 
Vieillards qui n'avoient pü fuir, & qui lui demanderent grace à genoux , que 
les autres éroient des Marchands de Paname , près de Calecur, partis pour la 
Mecque , avec des Pafle-ports Portugais ; que s'étant fauvés au nombre de 
quatre-vingt , ils avoient emporté dans les Barques quarante mille ducats en 
efpece , & qu'ils n'avoient laiflé qu'environ douze cens livres d’opium , & 
quelques érofles de peu de valeur (31). Beaulieu n’avoit penfé qu’à venger les 
gens de fa Chaloupe. Mais fa générofité le rendit fenfible aux larmes de ces: 
malheureux Vieillards, dont les barbes blanches leur defcendoient jufqu’à la: 
ceinture. I] demanda aux bleflés s'ils en reconnoifloient quelques-uns pour 
les meurtriers de leurs Compagnons ; & s'étant afluré qu'on ne les avoit pas. 
vüs pendant le combat , non-feulement il leur accorda la vie, mais il les 
laiffa dans leur Navire, après en avoir tiré les vivres & quelques Mar- 
chandifes. 

Du Cap de Comorin, où les François éroient le 2 d'O&tobre , ils em- 
ployerent deux mois entiers à combattre fucceflivement les vents & les cal- 
mes , pour arriver le Mardi , 1 de Décembre, à Tikou, Port de lifle de 
Sumatra. Beaulieu s’étoit promis d’y rejoindre fon Vice-Amiral. Mais 1l y ap- 
prit feulement qu'après avoir paru fur la Côte , où les Hollandois avoient 
failli de le couler à fond , en feignant de le prendre pour un Anglois , 1l s'é- 
toit remis en mer avec beaucoup de malades. Son inquiétude lui fit pren- 
dre le parti d'envoyer à Bantam & à Achem, pour découvrir le fort d'un 
Vaifleau dans lequel il avoit laiffé cent vingt-cinq hommes , en le quittant 
vers le Cap de Bonne-Efpérance. Il fut bien-tôt informé qu'on ne lavoit pas: 
vü dans le Port d’Achem. Une Barque Indienne, dans laquelle il avoit fait 
paur pour Bantam fon Maïtre Canonier , nomme Ifaac Veron , homme in- 
telligent , qui avoit pañlé plufieurs. années , tant aux Moluques avec les Efpa- 
gnols , que dans le détroit de la Sonde avec les Hollandois , & qui parloit 
fort bien la langue Mälaye , revint le r9 , avec de fâcheufes nouvelles, 
Gravé , qui commandoit le Vice-Amiral , éroit à Jacatra , où les Hollandois 
lavoient conduit de Bantam , fous prétexte que la guerre étoit trop fanglante 
devant cette derniere Ville, pour en laïfler l’accès libre aux Marchands. Les 
maladies & d’autres accidens avoient réduit fon équipage à vingt-quatre ou 
vingt-cinq hommes. Veron, qui écrivoit à Beaulieu , ne tenoit encore ces 
informations que d’un Vaifleau Hollandois ; qu'il: avoit rencontré au Port 
de Surobay, qui appaitient, comme Tikou , à l'Ifle de Sumatra ; mais 1 
ajoutoit que profitant de cette rencontre pour continuer fa route , 1l efpéroit 
d'arriver bien-tôt à bord du Vice-Amiral , & d’être informé par fes propres 
yeux. 

Dans l'intervalle, le Roi d’Achem, averti de l'arrivée des François , avoit 
fait prier Beaulieu de fe rendre dans fon Port, avec des offres de. faveur 
pour fon Commerce & pour fa Nation. Les troubles de Bantam & la dif- 
grace du Vice-Amiral le dérerminerent à profiter de cette ouverture. Après 


(31) Pages 348 35, 


DESSIN OI A GENS TENTE VE IUT, 325 


avoir détaché, dans la Patache, vingt hommes fous le commandement du 
Capitaine du Buc , pour aflifter Gravé , foit à retourner droit en France s’il jou 
trouvoit le moyen de fe charger à Bantam , foit à fe rendre auili dans le Port 162 E 
d’Achem , il quitta Tikou, le 3 de Janvier 1621. Ce ne fur pas fans y avoir 

fait quelques obfervations , qu'on ne lit dans aucun autre Voyageur (32). 

La hauteur de Tikou eft de vingt minutes au Sud de la ligne. Le Pays  obfervations 
eft très-haut dans l’intérieur des verres, & fort bas fur le bord de la mer. 1] 4 Beaulieu fu 
eft couvert d'arbres , & bien arrofé de plufeurs petites rivieres , qui le ren- nos LP 
dent marécageux , & qui forment quantité de belles prairies , où l’on voit 
paitre continuellement un grand nombre de bufles & de bœufs. Il n’eft pas 
moins riche en volailles. On y trouve aufi fort abondamment les meilleurs 
fruits des Indes ; mais fur-tout beaucoup de poivre , qui fait fa principale ri- 
cheffe. Avec tant d'avantages , la ville n'eft pas confidérable. Elle n'eft éloi- 
gnée de la mer que d’une demie lieue. On voit, fur le rivage, quelques 
maifons , accompagnées d’une forte de halles, qui font vis-à-vis d'une petite 
Ifle où les Vaifleaux demeurent à l'ancre. Toutes les maifons de Tikou, en 
y comprenant celles du rivage , ne montent pas à plus de huit cens; la plü- 
part bâties de rofeaux & fans aucune commodité. Mais l’intérieur du Pays eft 
fort peuplé , fur-tout le pied des montagnes ; où croit le poivre. Les Habi- 
tans de la ville font Malais ; & fur toute la Côte, jufqu'au pied des monta- 
gnes , on ne parle pas d'autre langue que celle qui porte aufli ce nom. Plus: 
loin , l’Ifle eft habitée par des Peuples idolâtres , qui ne reconnoiflent point 
le Roi d’Achem, & qui ont leur langage & leur Roi particuliers. Ils poflé- 
dent les mines d’or , qui produirotent beaucoup s'ils avoient plus d’habiieré à 
les cülriver; mais 1ls ne recueillent les parties de ce métal que dans les ravi- 
nes d’eau, ou dans quelques petites fofles qu’ils creufent pour les arrêter. Ils 
échangent leur or , avec les Hollandois ou les Infulaires de la Côte , pour du 
fel , du fer, des pagnes rouges de cotton, & pour des perles, qui fe ven- 
dent bien à Tikou. Les Malais font Mahomérans , & leur attachement pour 
cette feéte va jufqu'à la fuperftition ; ce qui n'empêche pas que leur goût: 

our le vol ne rende le fCjour du pays fort dangereux. L'air d’ailleurs en 
eft mal fain, fur-tout depuis le mois de Juiller jufqu’à la fn d'C&obre. 1] ÿ 
régne des fiévres mortelles , qui avoient emporté une partie de l'Equipage di. 
Vice-Amiral. Aufli Beaulieu juge-t-1l qu'on n'y verroit jamais démo 
s'ils n’y étoient attirés par l'abondance du poivre. Ce précieux fruit fe récueil. 
le dans toutes les faifons ; mais particuliérement aux mois de Décembre, de 
Janvier & de Février. On n’en pouvoit acheter alors fans la permifion du 
Roi d'Achem , dont il falloit avoir obtenu des lettres ; & Beaulieu , pour 
avoir ignoré cette loi, ne put fe procurer à Tikou , qu'environ huit mille 
hvres de poivre , qu'il avoit fait venir de Priaman pendant la nuit (33)! 

Dans fa route vers le Port d’Achem, 1l alla mouiller devant Barros , une nf rend ax 
des principales Places de cette Côte, où le Commerce n'eft pas permis plus Por d'A chent: 
qu'à Tikou fans la permifion du Roi. Elle eft également éloignée d’Achem ,.247% > 
& de Tikou. Le Pays eft agréable & fertile ; mais le poivre n'y CTOÏT pas ; Dons dessus 


Ta, 


(32) Cette Place eft célébre néanmoins  ehands. Voy. ci-deffous la Defcr, de Sumatra. 
dans tous les Journaux des Voyageurs Mar- (33) Beatlicu , #b4 Jp. p. 44. 


$ Slij, 


BEAULIEU. 
10214 


Pjaifante er- 
feur de Beau- 
Leu, 


Les Anglois 
& les Hollan- 
dois font accu- 
fs de vouloir 
lempoifonner. 


326 HAS TO TRE G@EIN ERIA IE 


& fa principale richefñle confifte dans une grande abondance de benjouin , 
qui fert de monnoie aux Habitans. Il produit aufli beaucoup de camphre. Un 
vent de verre, qui ferma l'entrée de Barros à Beaulieu , ne lui permit pas de 
prendre un Pilote du Pays, pour s’engager dans les Ifles qui bordent la Côte 
d'Achem. Ce contre-tems lui fit employer huit jours à faire quatre lieues, 
païce qu'étant fans guide, 1l s’obftina mal-à-propos à pafler par le canal qui 
eft le plus proche de la terre & qu’il voyoit feul ouvert. Il y trouva des vents 
de Sud-Eft, qui lui étolent directement contraires, & qui lexpoferent au 
dernier danger. Mais après avoir perdu une ancre , il parvint avec beaucoup 
de peine à l'embouchure de la riviere, qu'il reconnut à la Forterefle qu1 de- 
fend fes bords , & dans laquelle on diftingue la Mofquée (34). 

Il trouva , dans la Rade, un Vaifleau Anglois de fix cens tonneaux , près 
duquel il alla mouiller. Dès le même jour, 30 de Janvier, plufeurs Ofhciers 
du Roi vinrent le féliciter de fon arrivée & le preflerent de defcendre , avec 
des inftances qui lui firent juger que ce Prince étoit impatient de le voir. 
Cependant lorfqu’il fe fat mis dans fa Chaloupe , pour entrer dans la rivie- 
re , 1l reconnut que le feul motif de cette ardeur étoir de lui faire payer les 
droits , qui monterent d’abord à plus de quatre-vingt piaftres. Il defcendic 
près du Comptoir des Anglois, dont le Directeur lui offrit un logement. 
Mais n'ofant fe fier tout d’un coup à ces apparences de civilité , 1l prit le 
parti de retourner le foir à bord. Le Direéteur du Comptoir Hollandois lui 
avoit fait les mêmes offres : cependant, lorfqu'il revint à terre , il rencontra 
quelques Portugais , à qui le Roi d'Achem avoit fait mettre les fers aux pieds, 


qui lui confeillerent de fe défier également de ces deux Nations. C’eft dans 


les termes de l’Auteur que je dois expliquer les motifs d’un avis fi grave, 


pour ne me rendre fufpeét d'aucune altération. 

» Ils m'adviferent qu'ils favoient de certain que les Hollandois & les An- 
» glois avoient réfolu de m'empoifonner, & difoient favoir cela de celui 
» même à qui 1ls avoient ordonné d’apprèter le morceau , qui étoit un Cap- 
» pade , ou chatré, demeurant en la maifon des Anglois & à leur fervice. 
» Je les remerciai de l'avis, & leur dis que je ne croyois pas qu'en la mai- 
» fon des Anglois on voulüt me jouer ce tour-l ; toutefois que je m'en don- 
» nerois de garde. Sur cela ils me dirent qu'ils favoient bien que j'ircis di- 
» ner aujourd'hui, & que je n'y allafle pas : & quelques-uns d'enti’eux m'en 
» priolent avec grande affection difant qu'il leur reftoit une feule efpérance 
» de fortir de captivité, qui étoit par mon moyen, & ainfi qu'ils avoient 
» intérèt à ma confervation. Je leur dis que je ne Lu m'excufer d’y aller 
> aujourd’hui, puifque j'avois promis. Environ deux heures avant ce ren- 
» contre, M. Renoud , Prêtre , n'avoit averti qu'un Matelot de mon équi- 
s” page, nommé /a Curaque, lui avoit dit environ la même chofe. Je fus 
» voir quelques maifons , qui ne m'accommodoient point, & de-là je fus di- 
» ner en la maifon des Anglois; le Capitaine de laquelle , nommé Maitre 
» Robert, me fit très-bonne réception , & encore meilleure chere : & je ne 
 m'apperçus point qu'ils me donnaflent rien à boire & à manger, qu'ils 
# n'en ufaffent de même... Le lendemain , 2 de Février, je me fuis trouvé 


(34) Ibid. page 45. 


Lys 


DES IVIO VIA GES L Ov LI 327 


» fort mal. Depuis dix heures du matin jufqu’à quatre heures de relevée » 
» j'ai fait plus de quarante felles; & depuis quatre heures de relevée jufqu’à 
» minuit, de grands vomiflemens : tellement que craignant que l'avis des 
» Portugais ne für véritable, jai pris du cocos des Maldives , qu'on tient par 
» deça pour affuré contré-poifon, avec du bezoard; & le lendemain prins 
» encore de cette médecine : & eñcore que je fufle extrèmement las & de- 
» bile, je ne laiffai d'aller à terre (35). 

Beaulieu prit une grande maifon fur le bord de la riviere , après être con- 
venu de cinquante piaftres par mois pour le prix du loyer ; dans la réfolu- 
tion d'éviter toute lorte de commerce avec des amis fi dangereux. Il com- 
prit qu'ayant non-feulement à défendre fa vie contre leurs artifices , mais à 
détruire les préventions qu'ils pouvoient avoir infpirées au Roi d’Achem & 
à fes Officiers , 1l ne devoit rien épargner pour fe faire un Protecteur du Roi 
mème dans fa premiere audience. Il avoit apporté, de France , plufñeurs let- 
tres de cachet en blanc. Il prit le parti d’en faire adreffer une au Roi d’Achem , 
& de lui faire dire que ce qu'il avoit à lui préfenter venoit de la part du 
Roi de France , quoique la lettre n’en fit aucune mention. 11 la fit traduire en 
Portugais; & pour adrefle il fit mettre 4 notre très-cher Frere Le Roi d’Achem. 
Le fceau qui contenoit les Armes de France, en cire rouge , fut appliqué aufli 
proprement que fi la lettre étoit venue de France toute fermée. À légard des 
prélens , il fe garda bien d'employer des chaînes de verre maillé & d’autres 
marchandifes de peu de valeur, dont fa Compagnie avoit jugé à propos de 
le charger. C'eht été donner occafion à fes Ennemis de publier qu'il fe 
couvroit fauffement du nom de fon Prince. Il choifit , entre ce qu'il avoit 
de plus précieux , des armes completes de Cavalier, entiérement gravées & 
dorées ; un coutelas d'Allemagne , dont la garde étoit aufli dorée, & dans 
liqueile jouoit un piftolet , qui prenoit feu en pouflant un bouton de l’autre 
côté de la coquille : fix moufquets , dont les canons étoient dorés & gravés, 
& le fût enrichi de nacre de perle : deux fers de picque , émaillés & dorés. 
Un très-grand miroir , qui fe trouva caflé , mais qu'il ne préfenta pas moins 
dans fa caiffe, en témoignant fon regret de cer accident : deux pieces de 
camelot ondé cramoifi : deux grands faccons , pleins d'excellente eau rofe (36). 

Plufeurs Négocians de diverfes Nations ; dont on recut la vite , rrouve- 
rent ces préfens magnifiques ; fur-tout le Capitaine d’un Navire de Surate ; 
qui lui dit hardiment que cette galanterie feroit mieux employée à la Cour 
du, Grand-Movol , qu'a celle d'Achem. Les Officiers du Roi n’en parurent pas 
moins frappés : mais cette raifon mème leur faifant fouhairer que de fi bel- 
les pieces fuffent en plus grand nombre , ils prefferent Beaulieu d’y en join- 
dre d’autres ; en lui reprefentant que leur Roi étoit un des plus puiflans Prin- 
ces de l'Inde. 11 leur répondit, avec fermeté, qu'il connoifloit la grandeur 
du Roi d'Achem, mais qu'il ne favoit pas moins la valeur de ce qu'il leur 
préfentoit. 


(35) Page 47. L’accufation d’empoilon- porte pas conviétion. La maladie même de 
nement eft répétée dans quelques autres en- Beaulieu pouvoir être leffet de /x bonne chere 
droits du Journal. Cependant il femble que (36) Ibid, page 49, 
le témoignage de quelques Marelots n'em- 


CRD 


BEAULIEU, 
1621. 


Précautions 
que la prudence 
lui fair prendre. 


Préfens qui 
define au Roi, 


328 HIS DOLRE GEIN PR ANE 


es Le jout de l’Audience fur un jour de Fête , dans Achem, par la ma- 

hi © gnificence de la marche. Ces defcriptions, qui flattent la vanité d'un Voya- 

Audience,  SCUr , ne peuvent être répétées dans chaque Journal, quoiqu’elles en faf 

tent quelquefois le principal ornement. Ici l’on peut fe rappeller ce qu’on a 
Jü de plus éclatant dans ce genre, à la Cour d’Achem, & fuppofer à l’hon- 
neur de Beaulieu qu’on y ajouta de nouvelles diftinétions en fa faveur. On 
le fit attendre quelques momens à la porte de la chambre du Roi, qui eft 
couverte de lames d'argent. Un Eunuque vint dire au Sabandar, qui {ervoit 
d'introduéteur , que le Roi fe trouvoit indifpofé , mais que le Capitaine Fran- 
çois étant fi proche , Sa Majefté fe feroit un effort pour le recevoir. Deux Of- 
ficiers de la Cour prirent aufli-tôt Beaulieu par les mains & le conduifirent 
au pied de l’Eftrade du Roi , qui étoit élevé d’environ deux pieds. On éten- 
dit un tapis de Turquie , fur lequel on le fit afeoir , les jambes croifées , 
fuivant l’ufage du Pays. Il falua le Roi, fuivant le mème ufage, en joignant 
les mains & les portant au front , avec une legere inclination de tête. Mais 
quoique l’ufage n’oblige point de fe découvrir , 1l êta fon chapeau , » par- 
» ce qu'il nétoit point accoutumé , dit-il, à le renir fur fa tête en parlant à 
» des perfonnes de ce rang (37). 

Le Roi d'Achem avoit été fi fatisfait de fes préfens, qu’il lui fit dire par 
le Sabandar , que dix bahars d’or lui auroient caufé moins de plafir. Il de- 
manda fi le Roi de France avoit un grand nombre de ces belles armes. Il 
pronuit de traiter Beaulieu avec une confidération fpéciale , parce qu'il lui 
avoit offert ce qu'il y avoit de plus conforme à fon goût. La lettie fut lüe, 

: & les propofitions de commerce accordées. 

Beaulieu reçoit Quelques jours après , la fanté du Roi étant rétablie , Beaulieu fut rap- 
nai +. pellé au Palais, & reçut des marques fiextraordinaires d’eftime & d'affection, 
coufidéraion. qu'après cette Audience le Sabandar lui jura qu'il n’avoit jamais vü d’Etran- 

ger fi favorifé à la Cour d’Achem (38). Après lui avoir fait préfenter le berel , 
dans un grand vafe d’or, dont le couvercle étoit couvert d'emæaude , le 
Roi lui fit diverfes queftions fur la grandeur & la puiffance des Princes Chré- 
uens. Enfuite trente femmes entrerent dans la Salle , qui étoit tendue & cou- 
verte de tapis de Turquie, chacune portant entre les bras un grand vafe 

Ffin que le d'argent couvert , qu'elles mirent fur le tapis. Chaque vafe éroir revétu d’une 

Roi lui donné. toilette de foie, mélée de fil d'or, qui pendoit jufqu'à terre, & dont les 
bords étoient enrichis de pierreries. Ces femmes étant demeurées debout 
pendant quelques momens, le Roi donna ordre qu’on fervit à diner devant 
Beaulieu. Alors les vafes furent découverts. On tira de chacun , fix plats d’or , 
remplis de confitures, de viandes, & de paufleries. Beaulieu fe vit envi- 
ronné, dans un inftant, de vaiflelle d’or, & de divers autres vaiffeaux du 
mème métal, dont quelques-uns contenoiïent de leau & d’autres breuvages. 
Il ne toucha qu'au riz , auquel il trouva Île goût de nos maflepains. Le Roi 
Jui fit fervir à boire , dans un vafe d’or, porté par un Eunuque dans un grand 
baflin du même métal. Il crut pouvoir vuider le vafe, en buvant à la fanté 
de ce Prince : mais la liqueur éroit fi forte, que s’imaginant avoir avallé 
du feu, il fut pris d’une grande fueur qui l’obligea de s'arrêter (39). 


{37) Ibid, page so (28) Ibid, page 55. * (32) Ibid, page $4. . 
(2 


DES VO VLAIGSE SA Lrlve LE 329 

Le Roi lui dit, en fouriant, qu'il devoit achever, puifqu'il avoit bû fa 
fanté ; & que pour lui , fi fes incommodités lui euffent permis de boire celle 
du Roi de France , il auroit vuidé fa coupe de bonne grace. Beaulieu fupplia 
Sa Majefté de permettre qu’il fe fit apporter quelque liqueur moins forte. On 
lui en fervit d’autres , en le preffant de boire & de manger. Mais il avoit 
peu d’appétit ; & fouffrant beaucoup de la pofture où il étoit , afis , les jam- 
bes croifées , fans pouvoir montrer le bout des pieds , il fit demander par 
le Sabandar , que la bonne chere füt abregée. 
Aufli-tôt qu'on eut levé tous les mets, on mit à leur place, entre le Roi 
& Beaulieu, un beau tapis à fond d’or. Quinze ou vingt filles étant entrées 
fucceflivement, un petit tambour à la main, & s'étant rangées le long de la 
muraille , accorderent leurs voix avec leur inftrument , & chanterent les 
Conquètes du Roi. Deux autres filles, qui entrerent bien-tôt par une petite 
porte , frapperent également Beaulieu par l'éclat de leur beauté & par la r1- 
chefle de leur habillement. Il eut peine à comprendre qu'elles pulfent être 
fi blanches dans un Pays fichaud. À l'égard de leurs habits , tout étoit d’or; 
& les termes lui manquent pour cette defcription (40). C’étoient deux dan- 
feufes , qui n’amuferent que le Roi & Beaulieu ; car ceux qui éroient avec 
eux dans la falle tinrent continuellement les yeux fermés. Il eft défendu , fous 
peine de la vie, aux fujets du Roi d’Achem, de regarder jamais fes femmes. 
Beaulieu , qui n’ignoroit pas cette loi, n’en tint pas moins les yeux ouverts, 


(40) Elle eft aflez finguliere pour mériter 


d'être rapportée dans fes termes : » Premiére- 


52- 


22 


ment, par- deflus leurs cheveux , elles 
avoient une forte de chapeau fait de pa- 
pillotes d'or, qui brilloient beaucoup , 
avec un pennache d'un pied & demi de 
haut , fait aufi de papillotes , & portoient 
ce chapeau pendant fur une oreille. Elles 
avoient de grands pendans-d'oreilles , faits 
auffi de papillotes d'or , qui leur tomboient 
jufques fur les épaules; le col quafi tout 
couvert de carquans d'or , & par-deflus les 
épaules une forte de ruban qui ferroit le 
col, & s'étendoit en pointes courbées , 
comme on repréfente les rais du foleil ; le 
tout de platines d’or fort curieufement gra- 
vées. Par deflous, une chemife ou Baja 
de toile d'or, avec foie rouge qui leur 
couvroit la poitrine, & avec une grande 
ceinture fort large, faite de papillotes d’or. 
Elles étoient ceintes au-deflus des hanches, 
où étoit attaché un pagne de toile d'or à 
la façon du Pays ; & par-deffous , un ca- 
leçon , aufli de toile d'or, qui ne pañloit 
le genou , où pendoient plufeurs petites 
fonnettes d’or. Les bras & les jambes nuds ; 
mais , depuis le poignet jufqu'au coude, 
tout couverts de grofles menilles & jaze- 
rans d’or, avec pierreries ; comme aufli 
au-deffus du coude & depuis la cheville des 


Tome IX. 


9 
9 


23 


pieds jufqu’au gras des jambes. A la cein- 
ture avoient chacune un cris ou poi- 


SR IT EU 
DEAULIEU, 
1621. 


Divertiffemens 
qui le fuivents 


gnard , la garde & fourreau couverts de. 


pierreries , & en la main un grand éventail 
d'or, & plufieurs petites fonnettes à l’en- 
tour. Elles vinrent fur le tapis avec beau- 
coup de gravité, à la cadence des tambours 
& des voix ; où aufli-tôt elles fe profterne- 
rent à genoux devant le Roi : puis ayant 
fait le Sombay ( qui eft le falut} mettant 
les mains jointes fur la tête, commence- 
rent à danfer un genou à terre, avec di- 
vers mouvemens au corps , des bras & des 
mains , puis debout , avec beaucoup de 
difpofñtion & en cadence. Elles mettoient 
quelquefois la main au cris; puis autres- 
fois , comme fi elles euffent tiré de l'arc; 
après, comme fi elles cuffent eu la ronda- 
che & le coutelas en main. Cela dura en- 
viron demie -heure : puis fe remirent à 
senoux devant le Roi,à mon avis bien 
laffes , car il me fembloit qu'elles avoient 
chacune plus de quarante livres d'or fur 
elles, & néanmoins elles danferent avec 
beaucoup de legereté & de bonne grace ; 8e 
pour avoir vü baller diverfes fois en Fran- 
ce , je m'imagine que fi ceux qui fe difent 
y entendre avoient vu cette danfe , ils di- 
roient que cela ne fentiroit point fon bat- 
bare. Ibid, pages $4 dr 55. 
Te 


Eee) 
BEAULIEU. 
1621. 
Dificultés que 
Beaulieu trouve 
pour le commer- 
€€e 


dé du Roi, 


Pourquoi il 


getenoit 
lice, 


336 


HI STORE G ENN)EVR A LE 


dans l’idée ; dit-il, que le Roi n’avoit pas fait venir fes femmes pour un ave 
gle, & qu'il vouloit lui faire admirer fa magnificence & fa galanterie (41). 
Malgré tant d’honneurs & de carefles, 1l n’obtint pas toute la liberté qu’on 
lui avoit fait efpérer pour fon Commerce. Le Roi vendoit lui-même du poi- 
vre aux Etrangers (42). Les troubles de Bantam étoient une occafion favora- 


D 


ble, dont il vouloit profiter pour remplir fes coffres , en augmentant pref- 


le) 


qu'au double le prix des marchandifes. Il refufoit même la permiffion d’en 
acheter dans les autres ports de fa dépendance; & fi, pour flatter Beaulieu, 
qui le prefloit continuellement , il permit en apparence aux Habitans d’A- 
chem d’entrer en marché avec lui pour une certaine quantité de poivre, fans 
les contraindre pour le prix , 1l étoit für que la connoiflance qu’ils avoient de 
Ftrême eruau {es intentions fufhroit pour les tenir en bride. Sa cruauté l’avoit rendu ter- 
rible. Chaque jour de fon regne avoit été marqué par quelque ordre fanglant. 
Il s'étoit défait de tous les Princes de fon fang , à l'exception de fon fils , 
pour lequel même on commençoit à trembler , depuis qu’il l’avoit chaflé avec 
beaucoup de rigueur. Il avoit exterminé prefqu’entiérement l’ancienne No- 
blefle; & Beaulieu affure que pendant le féjour qu'il fit dans fa Capitale, 


on n’entendit parler que de fupplices. 


Cependant 1l ne cefloit pas d’amufer les François par des promefles. Outre 
Beau- Je mérite de leurs préfens, pour lefquels il confervoit toujours la même ad- 


miration , 1l fe croyoit intereflé à les retenir , pour employer quelques - uns 
de leurs artiftes , à divers ouvrages dont il faifoit fon unique amufement. 
Beaulieu raconte qu’un jour , on vint l’avertir que ce Prince demandoit im- 
patiemment à le voir. Il fe hâta d’aller au Palais. Le Sabandar , qui lui en 
avoit apporté l’ordre , lui apprit en chemin que le Roi faifant beaucoup de 
cas des deux fers de picque qui étoient au nombre des préfens , avoit voulu 
faire graver & dorer la pointe , qui n’étoit que fourbie jufqu'à la moitié du 
taillant. Il avoit chargé de ce travail un de fes ouvriers, qui les avoit mis au 
feu , pour y coucher l'or. Mais il avoit trouvé, en les retirant , que la premie- 
re peinture en étoit partie. Il étoit allé aufli-tôt chez les François , dans lef- 
pérance d'y trouver quelqu'un , qui fût capable de réparer fa faute. Un Or- 
fevre de Rouen, nommé Houppeville, auquel il s’étoit adreflé, lui avoit 
répondu que fon métier n’éroit pas de travailler en fer. 

Le Roi fe fit apporter les fers de picque. Il les fit voir à Beaulieu ; qui 
lui dit naturellement qu'il croyoit le mal irréparable. Cette réponfe lirrita 
fi vivement contre le miférable qui les avoit mis au feu, que fur le champ 


il lui fit couper les deux poings (43). 


(41) Ibid, page 55. | 

(42) Malheur au Commerce , obferve 
Beaulieu , lorfque les Rois deviennent Mar- 
chands. 

(43) Ibid. p. $2. Puis me dit qu'il avoit 
entendu que j'avois un Orfevre , qu'il me 
prioit de lui faire émailler un gros anneau 
d'or qui pefoit plus d’une once, qu'il me dé- 
livra. Je dis que je ne favois fi cet Orfevre 
favoit émailler ou non, & que je ne l’avois 
jamais vü travailler. Il me répondit, par le 


Sabandar , qu'il favoit que l'Orfevre étoir 
habile homme, & qu'il avoit déja promis à 
quelques - uns de travailler & d'émailler ; 
qu'il le contenteroit , & me prioit d'avoir 
l'œil far lui, & qu'il enverroit un de fes Or- 
fevres qu'il me montra, pour apprendre la 
rméchode du mien. Il étoit extrêmement cu- 
rieux de pierreries & orfevreries, & avoit 
plus detrois cens Orfevres, qui travailloient 
journellement pour lui: & fur cela, il me 
montra & fit voir un très-grand nombre de 


DES VO VAGES Lrv IT 337 

Quelques jours après, un de fes coqs, qu'il avoit confié à la garde d'un = 
des premiers Seigneurs de la Cour, ayant été vaincu dans un combat par ? ss 
un autre coq de moindre grandeur , il voulut favoir pourquoi le petit avoit Aines ciuaus 
plus de force que le grand. L'Orancaie, qui le voyoit en colere, répondit tés du Roi, 
avec beaucoup d’humilité qu'il n’en pouvoit comprendre la raifon ; Et moi 
je la comprens , lui dit le Roi; c’eft que vous avez mal nourri mon coq , 
& que vous lui ôtez fon riz pour le donner à vos Maïtrefles , ou que vous 
le mangez vous-même : & là-deflus il donna ordre qu’on lui coupât une 
main par le poignet; ce qui fut exécuté fur le champ. Beaulieu vit fortir 
du Palais ce malheureux Seigneur , avec une de fes mains qu'il emportoit 
dans l’autre. 

Mais rien n’approche d'un autre fpeétacle, dont il fut témoin. Le 24 de 
Mars , s'étant rendu à l’ordre du Roi qui l’avoit fait appeller , 1] trouva ce 
Prince occupé dans fa chambre , à faire tourmenter cruellement cinq ou fix 
femmes. Il perdit, à cette vüe, l’efpérance qu'il avoit eûe d'en obtenir quel- 
que faveur ; quoiqu'il l’eût crûe d’autant mieux fondée, qu’il n’étoit venu au 
Palais que par fes ordres. Cependant , après l'avoir falué , il lui offrit quel- 
ques bijoux de l’Europe, an jugea capables de partager fon attention. Mais 
le cruel Monarque, tournant à peine les yeux fur ce qui lui avoit plü dans 
un autre tems, nétoit attentif qu'à faire augmenter des fupplices qui avoient 
déja duré trois heures. Beaulieu faifi d'horreur, faifoit des vœux au Ciel, 
pour obtenir la liberté de fortir ; d'autant plus qu'il voyoit autour de lui 
plufieurs Orancaies, qui trembloient auñli pour eux-mêmes. Enfin le Roi 
chargea quelques Officiers d’une autre exécution ; & faifant enlever de fa pré- 
fence les femmes qu'il avoit pris plaifir à tourmenter , il commanda qu'elles 
euffent les pieds & les poings coupés, & que les corps fuffent jettés dans 
Ja Riviere. Enfuite , fe tournant vers Beaulieu, il lui demanda ce qu’il pen- 
foit de fa rigueur. » J'étois fi attenué , dit l’honnète Voyageur, d’avoir vù 


Frayeur 
Beaulieu. 


d 


pierreries en œuvre & hors-d'œuvre, qu'il 
faifoit la plüpart percer par deux endroits, 
faifant faire des colliers & chaînes de gran- 
des émeraudes , & des bajus , ou cafaques, à 
fa mode , tour brodées de ces pierreries , com- 
me aufi diverles orfevreries 3 comme de 
grands vaiffeaux d'or, couverts de pierreries, 

rand nombre d'épées , coutelas & poignards 
a leur mode, qui en étoient enriérement cou- 
verts , tant fur les gardes que fur les four- 
reaux : nombre d'agrafes, ou crochets, à met- 
tre fur fes cafaques ou à la fente d’icelles, en 
forme de boutons, & me dit qu'en ce qu'il 
avoit de bajus , ou cafaques , il y avoit plus 
de trois bahars d’or employés ; ( Un bahar eft 
plus de trois cens cinquante livres, poids de 
France); & que s'il avoit employé fix jours 
confécutifs à me montrer fes joyaux & pier- 
reries , ils ne fuffiroient pour me faire tout 
voir. Je ne fais s'il me dit cela afin que j'ad- 
mirafle fes richeffes ; mais tant-y-a qu'en deux 


heures de tems que j'ai été là , j'en ai vü un 
grand nombre, la plüpart defquelles font 
plütot pierres de parade que de valeur; & 
hors de fes mains elles ne vaudroient pasà 
beaucoup près ce qu'il les eftime. Néanmoins, 
parmi ces pierres, j'en ai vû quelques unes 
de grand prix ; principalement trois diamans, 
qui peuvent être de quinze à vingt carats cha 
cun; deux fort grands rubis ; & une émerau- 
de vicille roche, qu'il eut derniérement en {2 
conquête de Pera , quieft une des belles pier- 
res qu'à ce que je crois fe puifle rencontrer, 
Ibid. pages 52 & 53... Le Mercredi 17 , & les 
jours précédens, j'ai été empêché à faire tra- 
vailler notre Orfevre pour le Roi, qui le 
charge toujours de nouvelle befogne; & 
voudrois à préfent n'avoir jamais va l'Orfe- 
vre dans le Navire , craignant que le Roi fe 
plaifant à fon ouvrage , ne retarde mon af- 
faire pour faire émailler fes joyaux. Ibid. 


Ttij 


ER 
BEAULIEU. 


1621: 


Avanture d'un 
JoueurPortugais. 


332 HISTOIRE GENERALE 


» fi long-tems fupplicier proche de moi , que je ne lui favois que répondre. 
Toutefois , contre ce que j'en penfois, je luis dis que les Royaumes ne 
» fe pouvoient maintenir fans la Juftice. Alors il répliqua que sil laiffoir 
» pafler fans punition ce qui étoit arrivé cette nuit , fa vie ne feroit gué- 
» res en füreté (44). 

Cette férocité ne l’empécha point d'accorder à Beaulieu la liberté de quel- 
ques prifonniers Portugais , qui languifloient depuis long-tems dans les fers. 
Entre plufeurs Négocians de la même Nation ; qui cherchoient à s'enrichit 

ar le Commerce ou par d’autres voyes , l’Auteur lia connoiffance à la Cour 
d'Achem , avec Dom Francifto Carnero , joueur habile, & fi heureux, qu'il 
fembloit avoir enchaîné la fortune. On découvrit néanmoins que la mau- 
vaife foi n’avoit pas moins de part que le bonheur & l’habileté , aux avan- 
tages qu'il remportoit continuellement. Après avoir gagné de groffes fom- 
mes au Sabandar , qui fe dédommageoit de fes pertes par les vexations qu’il 
exerçoit fur les Marchands, il jouoit un jour contre une Dame Indienne, 
à laquelle il avoit déja gagné une fomme confidérable ; lorfqu’en frappant 


% 
v 


(44) Ajoûtons ici les éclairciflemens de‘cet- >» fonne. Alors il envoya quérir la Merigne, 
te avanture. » Je fus encore là environ une » ou Capitaine du Guet, qui eft aufli une 
» heure, que trouvant occafion de me reti- >» femme qui a cet office dans le Château 5 
» rer avec le Sabandar, nous fortimes du  » lui demanda s'il étoit entré quelqu'un la 
» Château, & m’enquerant de lui de l'oc- > nuit. Répondit que non. Lors s’adreffant 
« cafion des fupplices ; ilme dit, quela nuit » à celles fous qui le cris avoit été trouvé, 
» paflée, cinq ou fix femmes de fa garde » demanda qui l’avoit apporté , qui les avoit 
» étant couchées , pour dormir , affez proche à» piquées avec, qui les avoit fait crier , 
» de fa chambre, une d’entr'elles avoit pouflé » pourquoi elles ne lui avoient pas dit véri- 
» un cri de frayeur; ce qu'entendant le Roi, 5» té : & voyant qu'elles ne lui répondoient 
» demanda ce que c'étoit , & fur répondu à rien, il s'irrita & tomba en foupçon que. 
» quece n'étoit rien. Et voyant que pour  » l’on attentoit à fa vie, & que c'étoit fa pro- 
» quelques autres demandes qu'il fit on ne » pre mere, & qu'elle avoit apoflé ces fem- 
» lui répondoit à propos, il fit veiller le + mes pour faire quelque aïlarme, afin de le 
» refte de la nuit celles qui étoient dans la » faire fortir de fa chambre pour le tuer ai- 
» chambre , leur donnant charge de bien + fément; qui, fut l'âccafion qu'il fit ainf 
» Écouter au travers les portes , & diffimula +» torturer les femines qui avoient crié & læ 
# jufqu'au point du jour, qu'il envoya quérir + Merigne mème. 

» promptement celles qui avoient crié; lef- » Ft encore que ces femmes n’ayent char- 
» quelles étant devant lui, sinforma de l'oc- » gé perfonne , le Roi n’a pas laiffé d’arré- 
» cafion de ce bruit. Aucunes répondirent » ter fa mere , à laquelle j'ai entendu qu'il 
» que ce n'étoit rien, Mais voyant qu'il fe x a fait donner aufli la queftion; & envoyz 
» mettoit en coiere, une lui dit que celle » l'Orancaie Laxeman , lorfque j'étois dans 
# qui évoit proche d'elle avoit crié. Le Roi + le Château, faire tuer fon propre Neveu 
>» lui commande de dire promptement la vé- >» Fils du Roi de Johor, difant que c’éroit ce 
» tité, Elle répondit que dormant, il étoit » jeune Prince que fa mere vouloir faire Roi ;, 
» venu: quelqu'un par-deffous le lieu où elle > &à ce foir, j'ai appris qu'il a encore fair 
# étroit, quiautravers de bambous ou ro- » mourir le Fils du Roi de Bintan , qu'il te- 
# feaux qui leur fervent delit, l’avoit piquée  » noit aux fers, & le Fils du Roi de Pahan, 
# par la cuiffe avecun cris ; que cela l’avoit > qui lui étoient Parens; & dit-on qu'il fera: 
» fait crier; & que les autres s'éroient réveil- » encore mourir fa mere, à quoi il y a bien: 
» lées. Alors le Roi leur demanda fi elles » de l'apparence, car il a déja pris routes fes. 
æ avoient entendu quelqu'un. Les unes di- » richeffes, & a fait encore mourir cinq des: 
# rent que non; autres , quefi : davantage, » principaux Seigneurs de fa Cour , qu'il ef 
# qu'elles avoient trouvé le cris, que le Roi » timoit favorifer fa mere, Ibid. p. 63. 

æ fic apporter, & qui ne fut reconnu de per- 


DES VIOEVEAN GES AL Ur VTT. 333 


du poing fur la table, pour marquer fon étonnement d’un coup extraordi- 
naire , il rencontra un ï. fes dez qu'il brifa , & dont il fortit quelques gou- 
tes de vif argent. Elles difparurent aufli-tôt , parce que la table avoir quel- 
que pente. Les Spectateurs , Indiens , d'autant plus éronnés de cette avantu- 
re , que Carnero fe faific promptement des pieces du dez, & qu'il refufa de 
les montrer , jugerent qu'il y avoit de l’enchantement. On publia qu'il en 
étoit forti un elprit, que tout le monde avoit vu fous une forme fenfible , 
& qui s’étoit évanoui fans nuire à perfonne (45). Beaulieu pénétra facile- 
ment la vérité. Mais il lila les Indiens dans leur erreur ; & loin de ren- 
dre aucun mauvais ofhce à Carnero , 1l l’exhorta fortement à renoncer au jeu , 
dont il ne pouvoit plus efpérer les mêmes avantages à la Cour d’Achem. Ce 
fut apparemment la reconnoiffance qui porta ce Portugais à lui faire une ou- 
verture , qui devint utile au Commerce de France. 

Il lui repréfenta » que les François n'ayant plus rien à fe promettre du ,, Propoñrion 
» côté de Bantam , ils devoient penfer à l’établiffement d’un Comptoir dans eu, FE 
» le Port d’Achem ; mais que ce n’étoit point affez, s'ils n’en avoient un 
» à Surate: que les piaftres & les Marchandifes de France n'étant pas propres 
» à l’Ifle de Sumatra, 1l n’y avoit rien à gagner lorfqu'on y viendroit di- 
# rectement de France , pour acheter du poivre ; au lieu que pañlant par Su- 
» rate, les piaftres s’y échangoient avec un profit honnète , & que fur diverfes 
» Marchandifes qu’on pourroit apporter de France , 1l y auroit un gain de 
» plus de cent pour cent à les vendre à Surate , où l’on acheteroit enfuite 
» des Marchandifes de cette ville , propres pour Sumatra, fur lefquelles il 
» y avoit ordinairement un profit de trois cens pour cent (46). 
. Carnero répondoit à Beaulieu du fuccès de cette entreprile. Il lui de- 
mandoit la conuniflion de paller à Mafulipatan , dans le Navire de Surate, 

ui étoit au Port d’Achem , & qui devoit prendre inceffamment cette route. 

De-là il promettoit de fe rendre à la Cour du Grand-Mogol , auprès duquel 
il croyoit n’avoir befoin que d’une Lettre de cachet du Roi de France, & 
d’une autre Lettre de la main de Beaulieu , pour expliquer le fujet de fon 
voyage. Il comptoit d’ailleurs fur le fecours d’un Orfevre François de fa con- 
noiflance , qui étoit dans une haute faveur auprès du Mogol , & fur quel- 
ques recommandations de Peribei , Capitaine du vaifleau de Surate. Beaulieu 
trouva tant de vraifemblance dans ces offres, & fi peu de rifque à les ac- 
cepter , qu'il ne fit pas difhculté d'y donner quelque confiance. Carnero fit 
le voyage heureufement. On apprend fon retour dans le Journal de FPAu- , 
teur (47) , fans aucune explication fur le fuccès de fon entreprife. Mais, na ds 
par quelque motif que Beaulieu nous ait dérobé d’autres éclairciffemens , il François à sue 
paroit qu'il en avoit été fatisfait , puifque fes liaifons ne ceferent point avec 
Carnero ; & l’on peut regarder cer événement comme l’origine du premier 
établiffement des François à Surate. 

Depuis près de fix mois que Beaulieu follicitoit la permiffion du Commer- Beaulieu prend 
ce , il voyoit fes efpérances retardées de jour en jour par de fi foibles pré- patte she 
textes , qu'ayant entendu vanter Queda & Lancahui (48) , comme deux lieux 


BE AULIEU. 
16216 


ter Achee 


(45) Ibid. page 65. (47) Ibid. page 90. 
(46) Ibidem. (48) Ou Pulo-Lada, » 
Tt uÿ 


Es 


BEAULIEU. 


lG2I. 


Sa route vers 


£ancahuwi, 


Befcription de 


Laucahu , 
Fulo-Ladae 


ou 


334 EI S T'OU'R E  G'E NPEPR A UTLIE 

où le poivre n'étoit pas moins abondant qu'à Sumatra , il prit enfin la réfo- 
lution d'abandonner fecrertement le Port d’Achem , & de prendre cette route. 
Son deffein étoit de pafler d’abord par Tikou , & d'y traiter, s'il étoit pof- 
fible, indépendamment des Lettres du Roï ; ou d’arrèter les embarquemens 
qui fortiroient de ce Port , d'en prendre le poivre , & de le payer au prix 
commun. C’éroit non-feulement une vengeance , mais un jufte dédommage- 
ment qu'il croyoit fe devoir , pour tant de frais inutiles, & pour le tems 
qu'il avoit perdu. Cependant 1l avoue que par des reflorts fecrets, il avoit 
chargé dans la Rade d’Âchem environ fept cens bahars de poivre. 

Il en partit le Samedi 24 de Juillet (49), après avoir laiffé , entre les 
mains d'un ami, une Lettre pour fon Vice-Amiral , s’il arrivoit après lui 
dans ce Port. Le lendemain , 1l fe vit dégagé des Ifles de Gomifpoda & de 
Puloway , qui barrent la Rade d’Achem au Nord. Avec les vents de Sud- 
Ouelt , qui régnent dans cette faifon , 1] fe promettoit de doubler la pointe 
d'Achem en gouvernant à l'Oueft Nord-Ouef , pour fuivre la route de Ti- 
kou. Maisles Courans & les marées lui furent fi contraires, qu'il fut obligé 
de prendre le large, vers Lancahut. Cette Ifle , où le prix commun du pol- 
vre n'éroit que de feize piaftres, & la faveur du Roi de Queda, qui ne 
lui couta que deux pieces de canon de fer , auroient rempii toutes fes ef- 
pérances dans une meilleure faifon : mais il y avoit alors fi peu de poivre, 
qu'il n’en put charger que vingt bahars : & ne pouvant (50) attendre le mois 
de Janvier, qui étoit le véritable tems de la récolte, 1l remit à la voile le 
12 d'O&obre. 

L’Ifle que fes Häbitans nomment Lancahui, & ceux d'Achem Pulo-Lada, 
ou l’'Ifle au poivre (51), contient quinze ou vingt lieues de circuit. Elle eft 
montueufe dans quelques parties , fur-rour du côté de Pulo-Botton, qui n'en 
eft éloignée que de cinq lieues à l'Occident. On découvre, dans l’intérieur, 
une haute montagne , féparée par une étroite vallée qu’on n'apperçoit que 
du côté du Sud; de forte qu'à l'Oueft on ne voit qu'un gros pic, qui eft 
double au Sud-Oueft. C'eft au pied de cette montagne que le poivre croît 
en abondance. L’Ifle en produiroit beaucoup davantage , s’il y avoit plus 
d'Habitans pour la cultiver. On n’y comptoit alors qu'environ cent Infu- 
laires ; refte de fept ou huit cens, qui avoient été enlevés par des maladies 
contagieufes. Le terroir eft d’ailleurs très-fertile en fruits , en 11z , en be- 
ftiaux. Beaulieu ajoute , ez routes fortes de drogues. On y voit de beaux patu- 
rages , plufieurs rivieres , &c quantité de fources d'une excellente eau. Les 
parties qui ne font pas cultivées offrent de grands bois , fort épais , particu- 
liérement fur les montagnes, où les arbres font d’une hauteur admirable, 
parfaitement droits , & d'une groffeur proportionnée. Du côté du midi, l’Ifle 
eft fort coupée par de perits bras de mer, qui forment d’autres petites Ifles, 


(49) Il place la Rade d'Achem à cinq des 
grés trente- quatre minutes de latitude du 
Nord. L’aiguille, dit-il, y varie cinq degrés 
& demi vers le Nord-Oueft. Ibid. p. 77. 

(so) Il n'en explique pas la raifon; mais 
31 fait juger qu'il avoit beaucoup de malades. 

(51) Beaulieu s'érend avec beaucoup d'in- 


telligence & d’exaétitude fur la culture du 
poivre : mais cet article appartient à l’Hife 
toire naturelle. Il place l'Ifle de Lancahui, 
ou Pulo-Lada, à fix degrés quinze minutes 
de latitude du Nord. L'aiguille y varie deux 
degrés & demi Nord-Buelt. 


DE SAV IONVEANGAE) SM" ICE 33$ 


couvertes de bois. On en découvre une grande au Nord, à la diftance d’une 
lieue ; & l’Auteur juge qu'entre deux, le pañlage eft bon , quoiqu'il n’ofe 
l'affurer pour les grands Navires. qe ne manqueroit rien à l’Ifle de Lanca- 
hui, pour en faire un excellent lieu de rafrachiffement , fi les pluies qui 
régnent depuis le commencement de Juillet, jufqu'à la fin d'Oétobre , c'eft- 
à-dire , pendant toute la durée des vents d'Oueft, n’y rendoient Pair fort 
mal fain ($2). 

Beaulieu fe propofoit de retourner à la Rade d’Achem, dans lefpérance 
d'y recevoir quelque information fur le fort de fon Vice-Amiral. En quit- 
tant Lancahui , les marées le jetrerent vers Pulo-Botton , qu'il reconnut de 
fort près. Il diftingua trois Ifles , environnées d’un grand nombre de petites 

uine font point habitées , mais dans lefquelles on trouve de grands arbres, 
. on feroit de très-beaux mats. Le mouillage eft fur par-tout; & la plus 
grande des trois Ifles offre de bonnes eaux (53). 

En approchant de la Rade d’Achem , après avoir employé plus de quinze 
jours à doubler la pointe , il découvrit un grand Navire, qui venoit fur 
lui, vent derriere, à toutes voiles, & qu'il reconnut bien-tôt pour un An- 
glois. Dans le péril dont il fe crut menacé, il fufoit déja les préparatifs de 
défenfe , lorfqu'à la diftance d’un quart de lieue , 1l vit la Chaloupe de ce 
Bâtiment , qui fe détachoit avec quelques hommes, pour s’avancer vers lui. 
Elle vint à bord, fans aucune marque de défiance ; & le premier qui monta, 
défiguré par la maladie , fe fit reconnoitre pour un Officier du Vice-Amiral , 
nommé du Parc. Beaulieu , dans le premier mouvement de fa joye, voulut 
favoir fur le champ d’où il venoit , & quel étoit le Navire qui l'avoit amené. 
Il venoit de Bantam. Le Navire étoit Anglois , du port d’environ fix cens ton- 
neaux , & monté de trente deux pieces de canon. 

Mais du Parc lui apportoit des nouvelles plus importantes. Il lui apprit 
d’abord que Gravé , fon Vice-Amiral , étoit dans le Vaifleau Anglois , prefque 
mourant de chagrin , de maladie & de fatigue ; & qu'il avoit paflé par Achem, 
où ne trouvant aucun Vaiffeau François, il s’étoit déterminé à rentrer dans 
celui qui lavoit apporté ; pour retourner à Jacatra. 

Alors limpatiente curiofité de Beaulieu s'étant tournée fur le Vaifleau de 
Gravé , du Parc lui raconta que depuis leur féparation , ce malheureux Bâti- 
ment n’avoit éprouvé que des diforaces. Il étoit entré dans le détroit de la 
Sonde , où le vent lavoit jetté fur la Côte de Sumatra , vingt lieues au-def- 
fous du Port de Tikou. Les maladies , qui avoient emporté une partie de 
fon Equipage , s’étoient fi peu relâchées , qu’il ne lui reftoit que cinq ou fix 
hommes fans , lorfqu'il avoit rencontré fucceflivement plufieurs Navires 
Hollandois , qui l’avoient traité avec la derniere rigueur. Ils avoient pillé la 
Chambre du Vice-Amiral, infulté fes Malades , & confumé fes meilleures 
provifions. Cependant un de leurs chefs, ayant feint de confulter fa com- 
miflion , lui avoit confeflé qu’elle ne portoit pas de prendre les Vaifleaux 
François , & lui avoit laïflé la liberté de continuer fa route , après lui avoir 
fait promettre d’oublier ce qui s’étoit pallé (54). A cette condition , il l'avoir 


(52) Ibid. page 81. (54) Beaulieu ajoûte qu'il lui en fr fignes 
-(53) Page 84. quelque chofe , page 87. 


BEAULIEU. 
LOI 


Pulo-Bottore 


Rencontre de 
du Parc, Officier 
du Vice - Ami- 
ral, 


Avantures dx 
Vice-Amirak 


Il eft mattrais 
té dis Hoilan- 
dois. 


BEAULIEU. 
TOP 


Son vaiffeau 
eft brûlé par les 
Hollandoise 


Comment il 
& rend a achem. 


Ji meurt de 
chagrin. 


Beaulieu de 
mande des fatis- 
fatiuns au Roi 
&'Acheim, 


336 H 1°:S "TT: O TR E “G'E'N'EMRIANTAE 


afifté de quelques hommes, qui lui avoient fair payer cherement leur fe- 
cours, & qui l'avoient conduit à Jacatra. Coen , Général des Hollandois, ne 
s’'étoit pas oppofe à fon départ pour Bantam ; mais 1l lui avoit impofé des 
loix fort dures , qui avoient ruiné fes plus belles efpérances de commerce, 
& qui l’avoient obligé , en quittant ce Port , de protefter de tous dommages 
contre la Nation Hollandoife. Quelque-rems après, dans une nuit fort obfcu- 
re , une Barque , qui S’approcha de l'arriere du Navire, y mit le feu, avec 
des circonftances qui firent connoître aflez clairement d’où venoit cette tra- 
hifon ; & les foupçons fe changerent en certitude lorfque les Hollandois , em- 
pèchant Gravé de fauver fes marchandifes , fe faifirent non-feulement du 
poivre , qu'ils tranfporterent dans leurs Magafins ; mais encore de toute l’ar- 
ullerie & des débris mêmes du Navire , qu'ils vendirent au fon du tambour. 
Gravé, réduit au défefpoir , leur demanda du moins quelque fecours pour 
fe rendre au Port d’Achem avec quinze ou feize hommes qui lui reftoient, 
dans l’efpoir d'y trouver encore Beaulieu. Limoney , Commis de la Compa- 
gnie de Saint-Malo à Bantam , avoit acheté fa Patache , & fe voyant fermer 
auñli toutes les voyes du Commerce, prit la réfolution de partir avec lui ; 
c'elt-à-dire , Gravé & Limoney dans la Patache ; & les quinze ou feize au- 
tres François dans une de ces Barques du Pays, qui fe nomment Pares , fous 
la conduite du Capitaine du Buc. La Barque, qui étoit arrivée au Port d'A- 
chem dès la fin du mois d’Août , avoit été arrètée par l’ordre du Roi, avec 
rout ce qu’elle portoit d'hommes , & la valeur de deux mille cinq cens pia- 
ftres qu'ils avoient fauvés en mufc, en pierreries , en bezoard & autres mar- 
chandifes. La Patache n’éroit entrée dans ce Port que depuis quatre ou cinq 
jours. Grave, qui étoit dangereufement malade, n’y trouvant pas Beaulieu, 
& voyant les reftes de fon Equipage & de fes effets entre les mains du Roi 
d'Achem , n'avoit pü foutenir cette derniere diforace. IL avoit profité de 
l’occafion du Vaifleau Anglois, pour quitter un Pays dans lequel il n’avoit 
effuyé que des infortunes (55). 

Beaulieu, confterné de ce récit, fe hâta de faire apporter le Vice-Amiral à 
bord. Il reçut de fa bouche, en préfence de plufieurs témoins , la confirmation 
de ce qu'il venoit d'entendre. Quelques jours après , le malheureux Gravé mou- 
rut entre fes bras , de chagrin autant que de maladie (56). 

Un jufte reffentiment porta Beaulieu à mouiller dans la Rade, au milieu 
de cinq vaifleaux Mores; réfolu , fi le Roi faifoit difficulté de lui rendre fes 
gens, d'employer la force pour enlever quelques-uns de ces bâtimens. À peine 
avoit-il jetté l'ancre, que plufñeurs Officiers d’Achem venant à bord, lui dirent 
que le Roi fe réjouiffoit de fon retour , & le prioit de fatisfaire promptrement 
limpatience qu'il avoit de le voir. Beaulieu répondit avec fierté , qu'il fe gar- 
deroit bien de prendre la même confiance à l'amitié d’un Prince qui avoit ar- 
rêté fes gens comme des voleurs , & qui s’éroit faifi de quelques miférables reftes 
de leur Navire brülé. Il ajouta que c’étoit reconnoître fort mal les offres de fer- 
vice qu'il avoit recües de la Nation Françoife , & les préfens d’un grand Roi, 
Tous les Officiers l’affurerent aufli-t6c que le Roi regrétoit beaucoup d'avoir 
été trompe par de faux rapports, fur lefquels il s’éroit perfuadé mal-à-propos que 


(ss) Ibidem. pages 87,88, 8). (56) Ibid, page 90. £ 
| es 


DLELS AVRONVI AR GENS UE EM TEL 337 


fes Prifonniers étoient des Portugais qui avoient ravagé fes Côtes: que les 
ayant reconnus pour des François, 1l leur avoit rendu la liberté: qu'à la vé- 
rité, 11 ne leur avoit pas permis de partir avec les Hollandois & les Anglois, 
parce qu'ayant remarqué dans ces deux Nations une jaloufie dont il s’étoit dé- 
fé, il n’avoit pas voulu livrer les fujets du Roi de France , avec lequel 1l avoit 
faitamitié , entre les mains de fes mortels ennemis ; mais qu'il s’étoit propofé 
de les remettre au premier Capitaine François qui arriveroit dans fa Rade (57). 
Cette apologie étoit imparfaite. Le Roi d’Achem avoit rendu la liberté aux Pri- 
fonniers , mais ilne leur avoit pas reftitué leurs marchandifes. D'ailleurs , dés 
François étoient aifés à diftinguer des Portugais; & s’il avoit crû pouvoir s’y 
méprendre , il auroit dû confulter les Hollandois & les Anglois , qui les con- 
noifloient parfaitement. Les Officiers répondirent à ces objections, que la refti- 
tution des marchandifes fe feroit à Beaulieu , & qu’à l'égard des Prifonniers, 
1] pouvoit s’aflurer qu'ils étoient libres. Cette proteflarion même n'étant pas 
capable de le fatisfaire , il continua de répondre qu'il ne s’y fieroit point, fi 
ce Prince ne commençoit par lui renvoyer tous fes gens. Alors les Officiers 
Jui offrirent de refter tous à bord , pour fervir d’otages. Il ne püt lui refter 
aucun, doute de leur fincérité ; mais prenant excufe de fon devoir, qui ne lus 
permettoit pas de traiter avec le Roi comme avec un ennemi, lorfque fa com- 
miflion étoit tout-à-fait oppofée, 1l répéta qu'aufli-tôt que fes gens feroient à 
bord , 1l iroit recevoir volontiers les ordres de Sa Majefte. 

Les Officiers retournerent à la Cour avec cette réponfe. Dès le mème jour , 
Limoney & quelques autres François eurent la liberté de fe rendre fur le Vaif- 
feau. Ils y apporterent de nouvelles affurances des bonnes intentions du Ko, 
& Beaulieu ne balança plus à defcendre. Tous fes gens lui furent rendus; mais 
il trouva tant de difhculté à faire reftituer leurs marchandifes , fous prétexte 
qu'étant arrivés après la perte de leur bâtiment , tous leurs biens devoient être 
confifqués au profit du Roi, qu'il reprit fes projets de vangeance. La feule 
difhculté confiftoit à ne laiffer aucun François dans Achem. Il prefla Limoney, 
qui avoit commencé quelques affaires pour fa Compagnie, de vendre fa pa- 
tache , & de fe délivrer de fes engagemens. Cependant une faveur inefpérée 
qu'il reçut du Roi, le fit pañler à d’autres réfolutions. Ce Prince lui accorda 
la permiflion de fe rendre à Tikou , pour achever fa charge de poivre. La fai- 
fon éroit favorable. I] ne penfa plus qu'à profiter de cette heureufé révolu- 
tion (58). 

Le fuccès de fon commerce , qui ne le dédommagea pas moins abondamment 
de fes frais que de fes peines,& les circonftances de fon retour(so)jufqu’au Ha- 
vre de Grace, n’offrent plus rien d’intéreffant pour la curiofité ni pour Pinftruc- 
tion. On a joint,à fa relation,un journal de fa route, c’eft à-dire,un état des vents 
& des variations de l'aiguille , dreflé par le Tellier fon Pilote. Mais ce qu'on [ui 
doit particulierement , & ce que j'ai crû devoir rejetter à la fin de cer article, 
pour m'aflujettir à la méthode des Anglois jufqu’au moment où je ferai libre de 
m'en former une nouvelle , c’eft une Defcription plus étendue de l’Ifle de Su- 


matra , qu'on ne l’a vue jufqu’à préfent dans toutes les Relations qui regardent 
cette Ifle. 


(57) Ibid, page 97. (58) Ibid. page 94. (59) HU arriva le x de Décembre 1621 
Tome IX. V y 


mg 
BEAULIEU. 


IG2I: 


Tous les Franz 
çois du Vice: 
Amiral Jui font 
renduse 


Retour de lAUS 
ur en Europe, 


Situation d’A- 
chem, 


.Produétions de 
fon cerroir, 


338 Hi ST ©.J REG EVNIEUR A LŒÆ 


DES. CRT PP TOMIO "NI 


DE L'ISLE DE SUMATR A1. 


UMATRA (60), Ifle plus grande que l’Angleterre & l’Ecoffe , s'étend de- 

puis la pointe d’Achem , à cinq dégrés & demi de liritude du Nord, juf- 
qu'au détroit de la Sonde, vers cinq dégrés & demi du Sud, ce qui fait en- 
viron trois cent lieues Françoifes pour fa longueur. Elle eft un peu plus large 
du côté du Sud que de celui du Nord; & Beaulieu lui donne, l'un portant 
lautre , foixante-douze lieues dans cette dimenfon. L'intérieur du pays eft rem- 
pli de hautes montagnes; mais proche de la mer , la plus grande partie de l’Ifle 
eft bafle, & ne manque ni de bons paturages , ni d’excellentes terres pour le 
riz & pour tous les fruits des Indes. Elle eft arrofée de plufieurs belles rivie- 
res, entre lefquelles on diftingue par leur grandeur , celles de Cinquel , de Bar- 
ros, de Daya, d'Achem , de Pedir , d'Iambi, & d’'Andripoura. Les petites font 
en fi grand nombre, qu’elles rendent la terre continuellement humide, &, 
dans quelques endroits, fort marécageufe ; indépendamment des pluies, qui 
commencent régulierement au mois de Juin, & qui ne finiflent que dans le cours 
d'Oétobre. L'air eft dangereux ælors pour les Etrangers , fur-tout dans les par- 
rites les plus proches de la ligne, telles que le pays de Tikou & de Pafñfaman. 
Les Achemois mêmes n’y demeurent pas fans crainte, fur-tout pendant les 
pluies , qui commencent au mois de Juin & finiffent dans le mois d'O&obre. 
Les vents d'Oueit qui regnent alors fur cette côte , s’y rompent avec de grands 
tourbillons , & d’horribles tempêtes. Des calmes fuccedent prefque tout d’un 
coup , pendant lefquels l'air n'étant plus agité, & la terre continuant d’être 
abreuvée de pluies continuelles , le Soleil attire des vapeurs très-puantes , qui 
caufent des fievres peftilentielles , dont letter le plus commun eft d’emporter 
les Etrangers dans l’efpace de deux ou trois jours, ou de leur laifler des en- 
flures douloureufes & très-dificiles à guérir (61). 

La Ville d’Achem étant à la pointe du Nord , on y refpire un air plus pur & 
plus tempéré. Elle eft firuée fur une riviere de la grandeur de la Somme , à la dif. 
tance d'environ une demie lieue du rivage de la Mer, au milieu d’une grande 
vallée large de fix lieues. La terre eft capable d’y produire toutes fortes de grains 
& de fruits ; mais on n’y feme que du riz, qui eft la principale nourriture des. 
Habitans. Quoique les cocotiers y foient les arbres les plus communs, on y 
trouve , comme dans le refte de l’Ifle , tous les arbres fruitiers des Indes; mais 
peu de léoumes & d’herbes potageres. Les parurages , qui font d’une beauté 
admirable , nourriffent quantité de bufles , de bœufs & de cabris. Les chevaux 
y font en grand nombre, mais de petite taille. Les moutons n’y profitent point. 
L'abondance des poules & des canards eft extraordinaire. On les nourrit avec 


Salomon , la Taprobane des Anciens , &c, 


(60) Beaulieu, fe renfermant dans lés bor- 
(61) Page 96. 


nes d'un Voyageur , laifle aux Savans le foin 
d'examiner fi l'Ifle de Sumatra eit l'Ophér de 


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Tome IX. N° 0, 


D'ENSV OVALG ES. Mir v LIT: 339 


foin, pour en vendre les œufs. Beaulieu parle avec étonnement du nombre 
des fangliers , qu'il appelle zzfr1. Ils fe trouvent , dit-il, dans les campagnes , 
dans les paturages , & jufques dans les haies des maifons (62); maisils ne font, 
ni fi grands, ni fi furieux qu'en France. Les cerfs & les daims furpaffent les 
nôtres en grandeur. Les lievres & les chevreuils font rares dans toutes les par- 
ties de l’Ifle ; mais tout autre gibier de chafle y eft fort commun. On voit beau- 
coup d’éléphans fauvages dans les montagnes & dans les bois; des tigres, des 


: De 
rhinoceros, des bufles fauvages , des porc-épis , des civettes , des finges , des 


couleuvres, & de fort gros de Les rivieres font allez poiffonneufes ; mais 
la plüpart font infeftées de crocodiles (63). 

Le Roi d’Ach2m pofede la meilleure & la plus grande partie de f'Ifle. Le 
refte eft divifé entre cinq ou fix Rois, dont toutes les forces réunies n’appro- 
chent pas des fiennes. A douze lieues d’Achem , au Levant, on trouve fur la 
côte , Pedir, grande Ville & bien peuplée ; enfuite , Pacem & Dali. À la même 
diftance , du côté de l'Oueft, la cote offre Daya, Ville affez confidérable ; & 
plus loin , fucceflivement , Labo, Cinquel , Barros, Bataham , Paffaman , Tikou, 
Priaman & Padang. Dali & Padang bordent, des deux côtés, le Royaume d’A- 
chem. Au Levant, près de Ja ligne , eft le petit Royaume d'Andigei ; plus loin , 
celui de Zambi , le plus riche après Achem ; enfuite, celui de Palimbam. A 
lOuelt , après Padang, fuit le Royaume de Manimcabo, puis celui d’Ardri- 
poura. Le refte de la côte, jufqu’au détroit de la Sonde eft déferr & couvert 
de bois ; mais la côte du détroit même eft, en partie, fous l’obéifflance du Roi 
de Bantam (64). Telle eft l’idée que Beaulieu donne du circuit de Sumatra, 
en confeflant que l’intérieur n’eft pas connu des Etrangers. Il ajoute que cet ef- 
pace eft peuple de Malais , au-lieu que l’intérieur ne l’eft que des anciens ori- 
ginaires de l’Ifle. 

La côte Occidentale eft bordée d’un grand nombre d’Ifles ; quelques-unes af- 
fez grandes , mais à dix-huit ou vingt lieues de Sumatra ; d’autres plus petites , 
qui n'en font qu’à trois ou quatre lieues. Elles ne dépendent d'aucun des Royau- 
mes qu'on a nommés. Les Habitans de celles qui ne font pas défertes , paroif- 
fent de la mème race que les anciens Originaires de la grande Ifle, dont ils ont 
été chaflés apparemment par les Malais. Au Sud , vers le cinquiéme dégré de 
latitude , eft l’Ifle d'Enganno , habitée par une efpece de Sauvages très-cruels , 
qui font nuds, avec une longue chevelure , & qui maflacrent fans pitié rous 
les Etrangers dont ils peuvent fe faifr. A trois dégrés & demi , on trouve une 
Ifle déferte , de quatorze ou quinze lieues de longueur , que les Hollandois ont 
nommée l’Ifle de Naflau. Quatre ou cinq lieues au-deffous , vers la ligne équi- 
noxiale , eft une autre Ifle inhabitée , & longue de fept ou huit lieues. Elle eft 
fuivie de celle de Montabey , qui n’eft qu’à un dégré & demi de la ligne, & 
qui n’a pas moins de vingt lieues de long. Les Habitans font vêtus , & font 
un commerce régulier avec ceux de Tikou, quoiqu'ils n’ayent pas le même 
langage. Ce fut dans cette Ifle que Gravé, Vice-Amiral de Beaulieu, prit terre en 
arrivant dans cette mer ; & de-là vinrent, dit-il, rous fes malheurs(6s). Sous 
la ligne même , on trouve vingt ou vingt-cinq Îfles , grandes ou peutes, les, 


(62) Page 97. (64) Ibidem. 
{£3) Ibidem. (65) Page 98. 


Vv à 


RER ES 


DeEscrirrion 
DE L'ISLE DE 
SUMATRA, 


Principaies 
Villes du Royaue 
me d’Achem. 


Autres Royau- 
mes de l’Ifle de 
Sumatra, 


Îfles voifines, 


Ifle d'Enganre, 


Ifle de Na la. 


Ifle de Morf 
tahey. 


DESCRIPTION 
/PE LISLE DE 
SUMATRA. 
Pulo Nyas. 


idée des Royau- 

mes particuliers 
de Sumatra, 
Ardigrie 


Fambis 


Palimban. 


Andipoura, 


Rfanimçabo. 
Rade de Care 


tatenga, 


Achem. 


Pedir, 


340 HISTOIRE GENERALE 

unes habitées , d’autres defertes. Beaulieu fe donna le tems d'en obferver 
quelques-unes , entre lefquelles 1l jeita l'ancre (66). À deux degrés au Nord 
de Ja ligne , on rencontre Pulo Nyas , Ifle de quinze à feize lieues de lon- 
gueur , fort peuplée, dont les Habitans reçoivent humainement les Etran- 
gers , & font en Commerce avec Barros. On trouve d’autres Ifles defertes 
jufqu’à trois degrés & demi du Nord; quelques-unes entiérement couvertes 
de Palimiers , où les Habitans des Villes maritimes vont charger leurs Na- 


“vires de cocos, pour en faire de l'huile. 


Revenons , avec lAuteur , à la defcription particuliere de Sumatra. Le Royau- 
me d’Andigrr porte beaucoup de poivre pour fon étendue; mais le grain 
en eft fort petit. L'or eft à meilleur marché, dans ce petit Etat, qu’en au- 
cun autre lieu de la dépendance des Malais. Le poivre du Royaume de Jambt 
eft meilleur que celui d'Andiori. Les Anglois & les Hollandois ont des 
Comproirs dans cette partie de l’ifle. On eft obligé de remonter la riviere 
d’Iambi , l’efpace de cinquante ou foixante lieues, pour arriver à la Capita- 
le , qui eft dans une fituation mal faine. Il s'y fait un grand Commerce 
d'or , avec les Habitans de Manimcabo , & même avec les Montagnards ori- 
ginaires de l’Ifle. Le Royaume de Palimban eft fort abondant en riz & en 
beftiaux. Tout le Pays que le Roi de Bantam pofléde fur la Côte elt agréa- 
ble & fertile ; mais 1l s’y trouve peu de poivre. Andripoura eft fituée fur 
une riviere aflez rapide (67). Outre le Commerce du poivre, qui eft de la 
mème qualité que celui d’Iambi , on y trouve de l'or. Le Royaume de Manim- 
cabo , qui fuit celui d’Andripoura , s'étend affez loin dans les terres. 11 à 
quelques Rades le long de la mer , entre lefquelles l'Auteur ne nomme que 
Cortatenga , où l'on voit fouvent des Navires Anglois & Hollandois. Ce 
Royaume a peu de poivre; mais il eft riche en or, qui s'y vend en gre- 
naille. Beaulieu le trouva du même titre que celui de France ; quoiqu'il y 
en ait aufh de plus fin (68). 

Le Royaume d’Achem avoit autrefois quantité de poivre. Mais un de fes 
Rois ayant obfervé que ce Commerce faifoit négliger l’agriculture aux Ha- 
bitans , fit détruire la plus grande partie des poivriers. A fix lieues de la Ca- 
pitale , vers Pedir, s’éleve une haute montagne ; en forme de Pic, d’où l’on 
reçoit quantité de foufire. Pulo-Ouay , une des Ifles de la Rade d’Achem , 
en fournit aufli beaucoup ; & c’eft de ces deux fources que toute l'Inde Je 
reçoit, pour faire de la poudre. Le territoire de Pedir eft fi fernle en riz, 
qu'on l’a nommé le grenier d'Achem. Il n’eft pas moins favorable aux vers 
à foye, qui fournifflent de la matiere aux Manufa@ures d'Achem, pour fa- 
briquer diverfes étoffes , donr le Commerce eft confidérable dans toutes les 
parties de l’Ifle. Les Habitans de la Côte de Coromandel achetent le refte 
de la foie crue. Elle n’eft pas blanche , comme celle de la Chine; ni fi 
fine & fi bien préparée. Mais , quoique jaune & dure, on en fait d'aflez 
beaux taffetas. De Pacem jufqu'à Deli , on trouve plufeurs cantons aflez ri- 
ches des bienfaits de la nature, pour aider ceux qui font moins heureufe: 


(66) Ibid. 
(67) A trois degrés & demi de latitude du Sud. 
(68) Page 98. 


D'BiS IV OMVSAPGUE SIT EN ve 0 TI 341 


ment partagés. Beaulieu vante, à Deli, une fource d'huile inextinguible ; c'eft- 
à-dire , qui ne ceffant point de brüler , lorfqu'une fois elle eft allumée , con- 
ferve fon ardeur jufqu'au milieu de la mer. Le Roi d’Achem s'en étroit fer- 
vi, dans un combat contre les Portugais , pour mettre le feu à deux Ga- 
lions, qui furent entiérement confumés (69). Daya eft fertile en riz & 
très-riche en beftiaux. Cinquel produit beaucoup de camphre , que Les Mar- 
chands de Surate & de la Côte de Coromandel achetent à grand prix (70). 
Barros eft une fort belle Ville , fituée fur une sroffe riviere , dans une cam- 
pagne bien cultivée. On y fait beaucoup de benjouin, qui fert de monnoie 
aux Habitans, & qui eft célébre aux Indes fous fe nom même de la Ville. 
Le plus blanc eft le plus eftimé. On recueille beaucoup de camphre à Bar- 
ros ; mais celui de Bataham , qui eft en plus petite quantité , paffe pour le 
meilleur (71). 

Paffaman , où commencent les poivriers , eft firué au pied d’une très- 
haute montagne , qu'on découvre de trente lienes en mer, lorfque le Ciel 
eft ferain. Le poivre y croît parfaitement. Tikou , qui eft fept lieues plus 
loin , en offre encore plus. Priaman eft bien peuplé. Sa fituation en eft plus 
agréable que celle de Tikou , & l'air plus fain. Les vivres y font en plus 
grande abondance : mais le poivre y eft moins fertile. Les Habitans fonc 
dédommagés par le Commerce de l'or avec Manimcabo. Padang a peu de 
poivre ; mais le Commerce de l'or y eft confidérable ;. & fa riviere forme un 
Port naturel , qui peut recevoir de grands Vaifleaux. Les Hollandois s’é- 
toient établis à Priaman. Beaulieu raconte que peu de tems avant fon Voyage, 
le Roi d’Achem les avoit forcés d'abandonner leur Comptoir. 

Toutes ces Villes, & les lieux voifins, font fort bien peuplés jufqu'aw 
pied des montagnes. Les terres y font réguliérement cultivées. Entre les 
Habitans Etrangers ou Naturels , il fe trouve des perfonnes riches, qui jouif- 
fent heureufement de leur fortune. Mais ils ne doivent leur tranquillité 
qu'au bonheur de vivre loin d’Achem. Beaulieu parle de la préfence du 
Roi coinme d’un frein terrible, qui fait autant de malheureux qu'il y à d'Ha- 
bitans dans fa Capitale. Il ajoute qu'ils méritent leur fort, parce qu'ils font 
d’une méchanceté odieufe. C’eft dans fes propres termes qu'il faut prendre 
une jufte idée de leur caratere moral (71). Mais rendant auffi juftice à leurs 
bonnes qualités , il leur attribue de l’efprit & de l’éloquence ; de l’exaétitu- 
de dans leur langage ; une belle main pour l'écriture , dans laquelle ils s’at- 
tachent tous à fe perfectionner ; une profonde connoïffance de l’arithméti- 
que , fuivant lufage des Arabes; du goût pour la poëfie , qu'ils mettent pref- 
que toujours en chant ; une propreté dans leurs habits & dans leurs maifons, 
qu'ils porteroient volontiers jufqu’à la magmificence , fi le Roi ne faifoit tom- 
ber fes principales vexations fur les perfonnes riches. Les arts font en hon- 
neur dans la Ville d’Achem. H s'y trouve d’exceilens. Forgerons, qui font 


(69) Page 99. des Chrétiens. Is font traîtres , larrons, & 
fo) À quinze ou feize piaftres le Cati de: empoifonneurs ; s’eftimant bien plus habiles 
Yingt-huit onces. que leurs voifns; voire même ils eftimene 
‘(71) Page 99. toutes les auires Nations brutales à l'égard 


(72) Ils font orgueilleux, envieux, fans d'eux. Ge forms les termes de Beaulieu. 
i ne çonfcience, fpécialement à l'égard: 


DESCRIPTION 
DE L'I5LE DE 
SUMATRA. 

Hüileinextin- 
guible. 
Daya2. 


Cinquek 


Barros, 


Paffamae: 
Tikou. 


Priamars 


Padanz, 


Ciratrre des 
Habitans d'A 
chem, 


Leurs goûts #$ 
leurs arts, 


DeEsc RIPTION 
DE L'ISLE DE 
SUMATRA. 


Leur Religion 
& leur hypocri- 
fie. 


Loix & Jufti- 


L£e 


342 HIES.T OI R E:G:E NE R AL E 
toutes fortes d'ouvrages de fer; des Charpentiers, qui entendent fort bien 
la conftruétion des Galeres ; des Fondeurs, pour tous les ouvrages de cuivre. 

n a déja fait remarquer , dans le Journal de Beaulieu , que le Roi en- 
tretenoit au Palais trois cens Orfevres , & quantité d’autres Artifans. Depuis 
le regne de ce Prince , les Achemois pafloient pour les meilleurs foldats des 
Indes. Ils font extrèmement fobres. Le riz fait leur feule nourriture. Les 
plus riches y joignent un peu de poiflon & quelques herbages. Il faut être 
grand Seigneur , à Sumatra, pour avoit une poule, rôtie où bouillie , qui 
fert pendant tout le jour. Aufli difent-ils que deux mille Chrétiens, dans 
leur Ifle , lauroient bientôt épuifée de bœufs & de volaille. Ils font tous 
Mahométans , & tous feignent beaucoup de zèle pour leur Religion : mais 
on découvre aifément leur hypocrilie, fur-tout dans l'affection qu'ils font 
éclater pour leur Roi, à qui, fuivant les termes de Beaulieu , 4/5 defireroient 
d'avoir mangé le cœur (73). Ils le redoutent jufqu'au point , que dans la 
crainte continuelle que leurs voifins ou les témoins de leur conduite n’at- 
tirent fur eux fa colere par quelque rapport malin , ils s'efforcent eux - mé- 
mes de les prévenir par de faufles accufations. De-là vient fa cruauté ; par- 
ce qu'étant obfedé de délateurs , 1l s’imagine qu'on en veut fans ceffle à fa 
vie, & que tous fes Sujets font autant de mortels ennemis dont il ne peut 
trop fe défier. Le frere accufe le frere. Un pere eft accufé par fon fils. Lorf- 

u'on leur reproche cet excès d’inhumanité , & qu'on les rappelle aux droits 
de la confcience , ils répondent que Dieu eft loin, mais que le Roi eft tou- 
jours proche (74). 

La pluralité des femmes eft établie à Sumatra , comme dans tous les Pays 
Mahométans, & les loix du mariage y font les mêmes. Les grandes ufures 
& les prèts fut gage y font rigoureufement défendus. Tandis qu'à Bantam 
oï prend par mois jufqu’à cinq pour cent , le plus gros intérèt n'eft ici que 
de douze par an. On y porte la rigueur fort loin pour les dettes. A l’expi- 
ration du terme , le débiteur eft appellé en Juftice, où le créancier prouve 
fes droits. Le délai qu’on accorde , pour payer , eft ordinairement très - court. 
Si l’ordre du Juge n’eft pas exécuté au jour prefcrit , on arrète le débiteur , 
qui eft condamné à fatisfaire fur le champ; & fi le pouvoir ou la volonté 
lui manque , on lui attache les mains derriere le dos avec un Rarran. On 
lé laïffe libre dans cet état; mais il eft défendu fous peine de la vie de lui 
délier les mains ; & chaque jour , il doit fe préfenter au Juge , pendant la 
féance. Enfin, s'il fe life déclarer infolvable , il eft abandonné au créan- 
cier , dont il devient l’efclave jufqu’à la fin du payement. Ce Tribunal, qui 
eft celui de la Juftice civile , fe tient chaque jour au matin , à l’exception 
du Vendredi, proche de la principale Mofquée. Celui de la Juftice criminel- 
le , qui regarde les meurtres , les larcins , &c , fe tient dans un autre lieu. Ce 


font les plus riches Orançaies , qui préfident alternativement à l’un & à 
l’autre. 


Refpett fing- Beaulieu parle, avec admiration, du refpet que les Achemoïs ont pour 
äcrpourlaJuftie [1 Tuftice. Un criminel, arrèté par une femme ou par un enfant, n'ofe 
L£e 


prendre la fuite, & demeure immobile. Il fe laiffe conduire avec la mème 


(73) Ibid. page 100 (74) Tbidem. 


DES a VO M'A GrEsSs kLirv 1'EL. 343 


docilité devant le Juge, qui le fait punir fur le champ. Le châtiment or- 
dinaire, pour les fautes communes , eft la baftonade. ee l'exécution , 
chacun s’en retourne tranquillement , fans qu'on puifle diftinguer le cou- 

able entre les accufateurs ; c’eft-à-dire , qu'on n'entend d’une part aucune 
plainte , ni de l’autre aucun reproche. Un jour que les affaires de Beau- 
lieu l’avoient conduit au Tribunal, & qu'il y avoit été reçu fort civilement 
par le Juge , il fut témoin de Pique caufes ; entr'autres , de celle d’un hom- 
me qui avoit eu la curtofité e voir la femme de fon voifin par deflus. une 
haye , tandis qu’elle éroit à fe laver. Cette femme en avoit fait des plaintes 
à fon mari, qui s'étant faifi du coupable l’amenoit lui-même en Juftice, où 
il fut condamné à recevoir fur les épaules trente coups de Ratran. Aufli-tôt 
il fut conduit hors de la falle par l'Exécuteur , qui commençoit à lever le 
bras. Mais entrant alors en capitulation pour éviter le fupplice , il propofa 
fix Mages. L'Exécuteur en demanda quarante ; & le voyant incertain , 1l lui 
donna un coup fi rude, que le marché fut bien-tôt conclu à vingt Mazes. 
La fentence n'en fut pas moins exécutée , mais avec tant de douceur que 
le Rattan ne faifoit que toucher aux habits. Cette capitulation s’étoit faite à 
la vûe du Juge & de fes Affefleurs, qui ne s’y étoient pas oppofés; & le 
coupable , demeurant libre après l’exécution , fe méla tranquillement parmi 
les Spectateurs , pour entendre le jugement de quelques autres caufes. Beau- 
lieu apprit , de fon Interpréte, que c'étoit l’ufage commun ; mais que celui 
qui avoit payé les vingt Mazes étroit fans doute un homme riche, & que 
ceux qui l’éroient moins aimoient mieux fubir la punition que de s’en 
exempter à prix d’arsent (75). Le Roi ne laïffant gueres paler de jour fans 
queique exécution fanglante , telles que de faire couper le nez , crever les 
yeux , châtrer , couper les pieds, les poings , ou les oreilles , les Exécuteurs 
demandoient au coupable combien il vouloit donner pour être châtré pro- 
prement , pour avoir le nez ou le poing coupé d'un feul coup ; ou, fi la 
fentence étoit capitale , pour recevoir la mort fans languir. Le marché fe 
concluoit à la vüe des Speétareurs , & la fomme étoit payée fur le champ. 
Celui qui manquoit d'argent, ou qui le préféroit à fa fureté , s’expofoit à fe 
voir couper le nez fi haut, que le cerveau demeuroit à découvert , à fe voir 
hacher le pied de deux ou trois COUPS , à perdre une partie de la joue avec 
l'oreille. . Mais Beaulieu admire qu'à l'âge même de cinquante ou foixante 
ans, toutes ces mutilations foient rarement mortelles ; quoiqu’on n’y apporte 
‘point d'autre reméde que de mettre promptement les parties mutilées dans 
a riviere, d’arrèter le fang & de bander la plaie (76). I ne refte d’ailleurs 
aucune tache aux coupables , qui ont fubi1 cette rigoureufe juftice. Ils feroient 
en droit de tuer impunément ceux qui leur feroient le moindre reproche. 
» Tout homme, aifent les Achemois , eft fujet à failir ; & le châtiment 
» exple fa faute. 

Le Chef de la Religion , qui porte le titre de Cadi dans le Royaume d’A- 
chem , juge de toutes les affaires qui concernent les mœurs & le culte établi. 
Le Sabandar préfide à celles du commerce. Quatre Merignes ; ou chefs de pa- 
trouille ;, veillent nuit & jour à la fureré publique. Chaque Orancaie participe 


75) Page 101, (76) Page 102, 


DESCRIPTION 
DE LISLE DE 
SUMATRA, 


Exemple dons 
Beaulieu fur 16. 
moin. 


Autres Off 
ciers du Royan» 
me d’Achem, 


PIELSCRIPTION 
DE LISLE DE 
SUMATRA. 


Gardes du 
Falais. 


Femmes & 
concubines. 


Policique du 
Roi 4'Achem. 


Defcripuon 
du Château 


344 H 1:S T © 1:RE° GE. N\ELR A LE 


à l’adminiftration ; dans un canton qu'il gouverne ; & cette diftribution d’au- 
torité fere beaucoup à l'entretien de l’ordre. Elle n’expofe jamais celle du Roi, 
parce que dansla petite érendue de chaque gouvernement , les Orañcaies n’ont 


point allez de forces pour fe rendre redoutables , & qu'ils fervent entr'eux com- 


me d'efpions pour sobferver. Quelques-uns des principaux réfident près de 
la Capitale, & comimandent une efpece de Guet, compofé de deux cens che- 
vaux, qui roule toutes les nuits dans la campagne ‘& fur les côtes voifines. 

La Garde Royale eft de trois mille hommes , qui ne fortent prefque ja- 
mais des prémieres cours du Château, & qui ont'entr'eux leur bazar, c'eft-à- 
dire leur marché ; dans lequel ils font un commerce continuel de leurs ouvra- 
ges ; qu'ils échangent avec les Marchands du dehors contre toutes fortes de 
provifions. Les Eunuques , au nombre de cinq cens, forment une Garde plus 
intérieure, dans l'enceinte où nul homme n’a la liberté de pénétrer. C’eft pro- 
prement le Palais , qui n'eft habité que par le Roi & par fes femmes. L’Afe a 
peu de ferrails aufli-bien peuplés. Dans une multitude infinie de femmes & 
de concubines , on comptoit alors vingt filles de Rois, entre lefquelles éroit 
la Reine de Peta , que le Roi d’Achem avoit enlevée, Cependant il avoit qu'un 
fils , âgé de dix-huit ans, & plus cruel encore que lui. 

Outre ces deux Gardes , il avoit, dans diverfes parties du Château , environ 
quinze cens Efclaves , la plüpart Etrangers, qui ne fortoient pas plus que les 
femmes, & quin'avoient aucune communication au-dehors. 1] les faifoit exer- 
cer au maniment des armes, fur-tout à tirer de l’arquebufe ; & Beaulieu ra- 
conte qu'il les employoit à fes vengeances fecreres. Mais rien ne le rendoit 
fi terrible , & n’affuroit mieux fon pouvoir, que l'obligation qu’il avoit impo- 
fée à tous les Orancaies qui réfidoient dans Achem & dans les lieux voifins, 
de fe rendre alternativement au Château, tous les trois jours, & d’y pafler 
vingt-quatre heures, pour lui former une autre efpece de Garde. Elle méri- 
toit peu ce nom, puifqu'ils étoient obligés de laïfler leurs armes à la premiere 
porte , & de demeurer enfermés dans une Cour , où ils n’avoient pas d'autre 
retraite que de petites cabanes , qui les mettoient à couvert pendant la nuit. 
Mais fous un pi prétexte d'honneur & de confiance, il avoit continuelle- 
inent en fon pouvoir le tiers de ceux qu’il croyoit capables de lui nuire (77). 

Le Château Royal d’Achem a plus d’une demie lieue de circuit. Sa figure 
eft ovale. Quoiqu'il n'ait aucune fortification réguliere , 1l eft affez bien dé- 
fendu par un foflé de vingt-cinq ou trente pieds de profondeur , & d’autant 
de largeur ; d'autant plus diflicile d’ailleurs à pafler , que fes bords font tout 
à-la-fois couverts de broffailles & fort efcarpés. La terre , qu'on a jettée du côté 
du Château , forme un aflez haut parapet , qui fert de mur, & fur la crète 
duquel on a planté des bambous, qui forment une barriere impénétrable. Cette 
efpece de rofeau Indien a la dureté du bois, & croît aufli haut que le frène. 
Il eft défendu, fous peine de la vie, d’en couper les moindres branches ; & Beau- 
lieu rapporte qu'un des Seigneurs que le Roi d’Achem avoit employés à l’Am- 
baffade de Hollande, ayant oublié cette défenfe à fon retour , fut égorgé fur 
le champ pour en avoir arraché un petit rameau (78). Le Château n’a d'ail: 
leurs ni ancs ni baftions. Quelques grands boulevards , qu’on a commencés 


(77) Page 103° (78) Page 104, 
au 


DE S AVIOMVLAGIE SD Ed PTT. 14 


au Nord , du côté de la mofquée , font demeurés imparfaits. Les portes n’ont 
pas de pont-levis, ni mème de foflé. C’eft un terre-plain, fur lequel on à 
bâti une muraille de pierre, haute de dix ou douze pieds, pour foutenir une 
cerrafle qui regne au-deffus de la porte , & qui n’a pour défenfe que deux beaux 
canons de bronze. La porte même n’eft qu’une barriere de bois aflez forte, 
qui fe ferme avec des verroux & deux grandes barres de fer. Au travers du 
Chateau pañle une petite riviere , qui defcend des montagnes , & dont l’eau 
eft excellente, On à formé, le long des bords, quantité de dégrés, par lefquels 
on peut defcendre jufqu’au fond pour s’y laver ou s’y rafraïchir. Avant que 
de parvenir à l'appartement du Roi , il faut pañler quatre portes , de la derniere 
defquelles on a tiré un mur de brique fort épais, qui foutient une terraffe d’en- 
viron cinquante pas de largeur. La vûe de plufieurs petites pieces de fonte, 
que Beaulieu remarqua fur cette grande terrafle , lui fit juger que c’étoit l’ar- 
fenal. Elle fait partie de l'enceinte d’une très-grande cour, qui eft vis-à-vis 
l'appartement , & dans laquelle on rangeroit quatre mille hommes en bataille. 
Beaulieu y vit un jour trois cens Elephans (79) : les deux autres côtés font fer- 
més par quatre grands pavillons, & par un boulevard qui commande la ter- 
rafle. C'elt tout ce que Le même Voyageur recueillit alors de fes propres ob- 
fervations , parce qu'avec toute la faveur qu'il s’étoit procurée, 1] n'eut jamais 
la liberté de pénétrer plus loin. Mais, d’un grand nombre de relations Angloi- 
fes & Hollandoifes , qui regardent l’Ifle de Sumatra, on n'en connoit pas une 
où le Château Royal d'Achem foit décrit avec tant d'érendue. 

A l'égard de la Ville, Beaulieu n’en donne pas une idée fort diftinguée, 
lorfqu'il la compare aux villages de Normandie (80). Cependant il faut fup- 
pofer que cette comparaifon ne tombe que fur fa foiblefle , parce qu’elle eft 
fans fortifications & fans murs; ou fur la qualité de fes maifons , dont la plü- 
part ont peu d'apparence. Une Ville qu'il repréfente aflez peuplée pour fournir, 
d'elle -mème & de quelques lieux adjacens , quarante mille hommes en état de 
porter les armes (81), ne peut être abfolument méprifable. Graaf en jugeoit 
plus favorablement, lorfqu'il en a fait la Defcription fuivante. 

» Elle eft fituée, dit:il, dans la partie Septentrionale de l'Ifle (82), fur un 
» terrain uni , éloignée d'environ trois milles d’une montagne d’où coule une 
» riviere , qui fait un coude pour entrer dans la Ville, & qui la fépare en 
» deux ; après quoi, elle fe décharge dans la mer par trois embouchures. La 
» plus grande & ia plus belle partie d’Achem eft du côté du Nord-Oueft. Pref- 
» que toutes les maifons y font de joncs & de bambous. I] y en a peu qui 
» foient de pierre; mais elles font toutes fur des piliers de bambou, élevés 
» de quatre, cinq, où mème fix pieds au-deflus de terre, parce que les gran- 
» des marées & la riviere inondent la Ville prefque tous les ans; de forte qu'on 
» fe fert de bateaux pour aller d’une maifon à l’autre. Son circuit eft d’en- 
» viron deux milles. Elle n’a ni baftions, ni murailles. On voit , aux environs, 
» un refte de fortifications ruinées , & quelques pieces de beau canon de fonte, 
» fans affluts & couchées fur le fable. Achem a deux grandes places, qui fer- 


(79) Ibidem. (82) À cinq degrés trente minutes de lati- 
(80) Pace 103. tude du Nord , & cent fcize degrés de longi- 
(81) Page 105. tudes 


Tome IX. DER 


GS Dee OR 

DESCRIPTION 

DE L'ISLE D£ 
SUMATRAs 


Deferiptico 
de la Ville d’A- 
chem, 


DESCRIPTION 
DE L'ÎISLE DE 
SUMATRA, 


Ses avenues 
jui tiennent lieu 
de fortifications. 


Fort à l'entrée 
de la Riviere, 


346 Hit SET. OLUR LE SGNENNUEUR ANLNE 


» vent de marchés ; l’une au milieu de la Ville, l’autre à l'extrémité fupérieure, 
» C'eft là que font raflemblés les Marchands , tant Mahométans qu'Idolâtres, 
» fort bien pourvüs de routes fortes de marchandifes. On y voit , dans les di- 
» Vers quartiers, quantité de pagodes pour les Idolatres , & de mofquées pour 
» les Mores. Le Palais Royal eft grand , & bati prefqu’entierement de pierre. 
» Il a de fort beaux appartemens, des jardins ornés de belles pyramides, di- 
» vers combeaux des Rois, des canaux, & un grand édifice pour les femmes, 
» qu'on fait monter au nombre de fept ou huit cens, & qui font gardées par 
» des Eunuques (33). 

Mais, , fi la Ville & le Château d'Achem fent mal fortifiés , les avenues en 
font fi difficiles, qu’elles leur fervent naturellement de défenfe. Le pays eft 
coupé de rivieres vafeufes , de marais fort humides , d'arbres & d’épaifles brof- 
failles. A l'entrée de la riviere, qui eft très-dangereufe , S'éleve un Fort de 
pierre , compofé d’un gros baftion rond , dont larullerie bat à fleur d’eau , avec 
deux courtines qui font face des deux côtés, & qui font jointes par une ter- 
rafle de gazon où eft la porte. Il n’a point de foflé du côté de la terre. Les 
murs du baftion & ceux des courtines ont dix-huit pieds d’épaifleur , & vingt 
de hauteur. L'ouvrage en eft excellent. Devant le baftion , le Roi s’eft fair bâtir 
une maifon de campagne , accompagnée de plufeurs viviers & de belles al- 
lées. Tout cet efpace eft ceint d’une tranchée, relevée de gazons à dix ou douze 
pieds de hauteur, où trois mille hommes peuvent aifément fe retirer; & de- 
vant cette tranchée , on a conftruit un autre petit Fort, entouré d’un foflé, & 
couvert de broffaiiles , dans lequel 1l y a quelques bonnes pieces d'artillerie. Les 
marécages voifins & quantité de tranchées difperfées , ne fervent pas moins à le 
défendre ; fans compter une efpece d’arbres nommés Mppiers , qui bouchent 
les palfages , dans un pays fi Éneci que les fangliers ont peine À s’en dé- 
gager. 

Au Levant, le long du rivage de la mer aufli loin que la vallée s'étend vers 
Pedir , on rencontre, d’une portée de moufquer à l’autre , de perits forts de ga- 
zon , environnés de broffailles , & munis de deux ou trois pieces de canon, fi 
couverts, qu'on ne les appercevroit pas fi l’on n'étoit averti. Il ne s’y fait au 
cune garde pendant le jour ; mais, chaque nuit, le Guer de Cavalerie dont on 
a parlé fait une ronde aux environs. C’eft le côté par lequel on redoute le plus 
les defcentes ; foit, parce qu'il eft vers Malaca , ou parce que les Galeres fonr 
ordinairement dans cette partie de la riviere. L'autre coté, c’eft-à-dire celui de 
l'Occident , eft moins garni de Forts, quoiqu'il foit naturellement plus ouvert ; 
mais J'accès du rivage eft difäcile aux barques , fi le tems n’eft tout-à-fait cal- 
me; & cent pas plus loin , on rencontre une tranchée remplie d’eau , profonde 
& d’environ quarante pas de largeur, qui fortant de la grande riviere , court 
le long de la mer jufqu’au pied des montagnes. Au de-là, c’eft une plaine 
fort unie, & large d’une lieue , dans laquelle on ne trouve plus de foflés ni de 


Co) e 
retranchemens jufqu'à la Viile (34). 


Forces du Roi Les principales forces du Rot d’Achem confiftent dans fes Galeres, & dans 


'Acheme 


fes Eléphans. Il entretient cent grofles Galeres , dans les Ports d’Achem, de 


= 


(83) Voyage de Nicolas Graaf, pages 22 (84) Beaulieu , pages 105 & précéden- 
& 13 tes. 
Ey-2 


DIE SV OV AG E S.2 Li rive !1'É, 347 


Daya & de Pedir. Beaulieu , qui apporta beaucoup de foin à les obferver , les 
trouva incomparablement plus grandes que celles de l'Europe (85). Elles ont 
ordinairement trois bonnes pieces de canon; & dans ne le cout- 
fier eft de quarante livres de balle. Les hanches & les épaules font garnies de 
plufieurs fauconneaux. On met, fur les plus grofles, fept à huit cens hommes 
qui entendent parfaitement l’art de ramer. 

Les Eléphans du Roi d’Achem font toujours au nombre de neuf cens , dont 
on exerce la plüpart au bruit des moufquetades & à la vüe du feu. Ils font 
fi bien inftruits, qu'en entrant dans le Château , 1ls font la fombaie, ou le f2- 
lut devant l'appartement du Roi, en pliant les genoux , & levant trois fois la 
trompe. On rend tant d'honneur à ceux qui paflent pour les plus courageux 
& les mieux inftruits, qu’on fait porter devant eux des quisafols (86) , diftinc- 
tion réfervée d’ailleurs pour la perfonne du Roi. Le peuple s'arrête , lorfqu'’ils 
pallent dans une rue, & quelqu'un marche devant eux avec un inftrument de 


(85) Ilen compte un tiers de cette gran- » aller deffous par tout. Lors, on la vifice, 
deur. Ses obfervarions méritent d'être raf- » & recalfate s'il en cft befoin. Puis ils fer- 
femblées dans une Note. » J'ai vû, dit-il, » ment la fouille avec force gazons , pierres 
» la quille d'une , qui n'étoit que moyenne, >» & planches du côté de la riviere, & la 
æ & qui avoit fix vingt pieds de long , tout  » rempliffent d’eau jufqu'au niveau des fom- 
» d'une piece. Les Achemois travaillent fort » miers; tellement que la galere n'eft qu'a la 
» bien à faire ces galeres, & ce font debeaux » fuperficie de l'eau, fans y tremper, n'en 
» bâtimens ; mais clles font pefantes, trop » ayant que la fraîcheur : cela fe fait afin que 
»> larges & trop hautes. Outre cela , elles ont » les vers de mer ne la rongent, ou que fi 
» les raffeliers très-perits & foibles en com- » elle en a été entachée durant le voyage, 
# paraifon des membres. Auffi leursramesne » ils meurent étant hors de leur élement. La 
» font fi longues , ni fi pefantes ; n'étantque  » fouille étant pleine & bien fermée, ayant 
» des perches au bout defquelles il y aun » au préalable Ôôté les voiles, antennes & 
» morceau de plomb, enté aflez à propos » cordages, & ne reftant que les mâts, ils 
» & bien ouvragé. Ils ne mettent que deux » les garniflent & couvrent foigneufement 
» homines fur chaque rame : encore font-ils » de feuilles de palmier ,en forte que la pluie 
» debout. Leurs voiles ne font pas artimo-  » ne les peut aucunement mouiller , ni le fo- 
# nieres, mais taillées comme celles des Na-  » leil après les pourrir. Pour cet effet, ils 
» vires, c'eft-à-dire quarrées. Les bordages, » font un grand toit, qui couvre entiére- 
» ou planches, ont fix pouces d’épais ; de » ment la galere. Après cela ils mettent la 
æ forte qu'écant fi lourdes, il paroit qu'une >> hauteur de quatre ou cinq pieds d'eau de- 
» galere chrétienne en battroit dix. Page 6. » dans, pour la tenir fraîchement , & que 

» Ils confervent avec foin ces galeres ; car » le bordage , par la chaleur , ne fe fende. 
» il y va de leur vie , oubien en faire prom- » Tout cer ouvrage eft achevé en cinq ou 
» ptement une neive de la même façon. » fix jours : & ne fe peut rien voir de mieux 
» Pour éviter cela, dès qu'elles font reve- # confervé , ni plutôt prêt ; parce que la 
» nues dans la riviere , on nettoye leur » fouille étant pleine d'eau , il n’eft befoin 
» fouille, où place, en forte qu'il n’y de- :> d'aucun calfat; les agrets font tout proche, 
» meure aucune vafe ni ordure ; puis, parle » & Je roit en moins de rien eft levé; l'eau 
» travers , ils mettent de groffes pieces de » qui eft dans la galere étant vuidée aug- 
» bois, éloignées de dix en dix pieds, &  » imente celle de la fouille, qui fait flotter 
» également alignées , afin que la galere foit » les fommiers, que l'on retire très-aifé- 
» portée également deflus, de peur qu'elle » ment; & la fouille débouchée tout-à-coup , 
» ne fe courbe. Ces fommiers fonc élevés » l’eau s’écoulant dans la riviere, entraîne. 
» du fond de la foffe plus de dix pieds. La » avec foi la galere. Ibid. p. 107. 

” mer croiflant, les Eléphans halent la ga- (86) Efpece de Parafol. 
#» lere fur les fommiers; de forte qu'on peur 


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X xij 


Ve 
DESCRIPTION 
DE L'ISLE DE 
SUMATRA 
Galeres Ache- 
imoifese 


DESCRIPTION 
PE L'ISLE DE 
SUMATRA, 


Revenus du 
Roi d’Achem, 


348 Hi S'TOLRE GÉNIE RAIDE 
cuivre, dont le fon avertit toute la Ville du refpeét qu’on leur doit (87). 
Les frais de la Guerre font peu confidérables pour le Roi d’Achem. Tous fes 
Sujets font obligés de marcher au premier ordre, & de porter des vivres pour 
trois mois. Il ne leur fournit que des armes. Sila campagne dure plus long- 
tems , 1] nourrit fon armée de riz. Au retour , les armes rentrent dans fes ma- 
gafins , qui font remplis d’arquebufes, mais courtes & mai montées, & de 
toutes fortes d'armes ou d’inftrumens militaires. Quelques Voyageurs lui don- 
nent cinq mille pieces de canons. Beaulieu en accorde deux mulle , pourvü 
que dans ce nombre on compte les fauconneaux , les efpoirs ,les Pierriers , & 
ce qu'il nomme les autres pieces à boetes. Mais il n’eft certain, dit-il , que de: 
douze cens bonnes pieces , dont huit cens peuvent paller pour de grofles 
pieces (88). 
Les revenus de la Couronne d’Achem font peu connus des Etrangers. Ce- 
pendant Beaulieu croit pouvoir conclure de fes connoiffances , qu’ils font fort 
au-deflus de l’opinion commune. Premierement , il n’en coute prefque rien 
au Roi pour la Guerre; la poudre , le plomb, le fer & le riz, font une dé- 
penfe fort légere. Pendant la paix, il reçoit beaucoup plus de fes Sujets , en 
uz, en chair, en poiflon , en volaille, huile, fucre , légumes, qu'il ne s’en 
confomme dans l'intérieur du Palais; & l'excédent eft vendu à fon profit. Il 
ne donne que du riz à ceux qui le fervent. Son propre Domaine , qu'il fait 
cultiver par fes Sujets, en rapporte une prodigieufe quantité. Il n’en tire pas 
moins , des contributions. Tout eft dépofé dans des magafins , & garde jufqu’à 
l'arriere faifon, qui en double fouvent le prix. Alors, 1l le vend à fes Sujets ; 
ou , fi l’année eft abondante , il l'envoye dans les Pays Etrangers , où fes Emif- 
faires l’informent que ce grain manque. Beaulieu parle de quarante Vaifleaux 
chargés , qu'il avoit envoyés à Pera, & qui lui rapporterent une très-grande 
fomme. I] a, dans fes paturages , un nombre infini de beftiaux , qu’il fait gar- 


(87) Quoiqu'on fe foit affez étendu fur 
les propriétés de ces animaux, dans les Rela- 
tions d'Afrique & dans celles de Siam , Beau- 
lieu rapporte un exemple de leur intellicen- 
ce, où de la perfection de leur inftinét, qui 
ne doit pas être fupprimé. Le Roi d'Achem, 
partant pour le fiege de Deli, voulut mener 
cent Eléphans , qu’il falioit embarquer dans les 
galeres ; mais lorfqu'on les eut conduits fur 
le rivage, il fut impoñlible de les y faire en- 
trer. Le Roï, furieux d'apprendre que fes 
ordres n’euflent pas été fuivis, condamna au 
fupplice tous ceux qu'il avoit chargés de l’e- 


xécution. Ils s'écrierent qu'ils n'étoient pas 


coupables , & que les Eléphans avoient re- 
fulé d’obéir. Toute l'armée en tiroit un mau- 
vais préfage : lorfque le Roi, prenant le 
parti de fe rendre lui-même à la mer, com- 
mença par injurier beaucoup les cent ani- 
maux , avec de vifs reproches de leur nour- 
siture, & de l'honneur qu'il leur faifoit rons 
les jours, Enfuite, i! fit prendre le plus dif- 


tingué d'entr'eux, qu'il fit fendre par le mi 
lieu du ventre , à la vüe de tous les autres:, 
en les menaçant da même traitement , s'ils ne 
s'embarquoient à l'heure même : ce qu'ils f- 
rent fur le champ; & pendant tout le voyage, 
il n’y en eut pas un qui fit le rétif. Ibid. pa- 
ge 106. : Mo 

L'Auteur ajoute que ce Prince excelloit à 
gouverner & à dompter les Eléphans. Il le 
vic courir, à toute force , debout fur un de 
ces animaux; appuyé feulement fur le cro- 
chet avec lequel on les conduit. » Quant à 
moi, ajoute Beaulieu , étant affourché def- 
» fus, j'avoisbien de la peine à m'y tenir. 
» C'eft une mauvaife monture, pour ceux 
qui n'y font pas accoutumés. L'asant des 
épaules eft le plus doux : mais, plus arrie- 
re, j'aimerois mieux courir dix poftes, 
que de faire quatre lieues fur un Eléphang 
fans chaire ou autre invention. Ibidem, 
(83) Ibid, page 105. 


2 


D'ELS VON AIGE S x L'inve :Ial. 349 
der pat fes Efclaves. Ses Eléphans ne ui coutent rien à nourrir; au-lieu de 
riz, 1l leur abandonne les troncs des baraniers, qu'il fait couper iñdifiérem- 
ment dans les verres de fes Sujets, fous prétexte qu’ils n’ont rien à regretter , 
parce qe de la racine de cette efpece d'arbre, il fort une nouvelle tige qui 

orte du fruit l’année fuivante. Ses coqs mêmes ne lui coutent rien. Il les donne 
a nourrir aux Orancaies, qui en prennent plus de foin que de leurs propres 
enfans. Ses habits & ceux de fes femmes lui viennent de fes droits fur les Ma- 


nufactures , & des préfens qu'il reçoit de tous les Officiers du Royaume. Pour 


la conftruction de fes Palais & autres édifices , il employe fes Éfclaves ; les 
uns à tirer la pierre des carrieres ; d’autres à batir ; d’autres à diriger l'ouvrage ; 
& la différence du prix ne confifte que dans une portion de r1z , double ou 
fimple. 

Cette abondance de biens n’a rien de commun avec les revenus qui en- 
trent dans fes coffres. Il hérite de tous fes Sujets, lorfqu’ils meurent fans 
enfans males. Ceux qui ont des filles peuvent les marier pendant leur vie’; 
mais fi le pere meurt avant leur établiflement , elles appartiennent au Roi, 
qui fe faifit des plus belles, & qui les entretient dans l’intérieur du Palais 
De-là vient la multitude extraordinaire de fes femmes (89). 

Il tire un profit immenfe de la confifcation des biens , qui eft le châti- 
ment ordinaire des plus riches coupables. Il s’attribue la fucceflion de tous 
les Etrangers qui meurent dans fes Etats. Ce n'étoit pas fans peine que les. 
Européens s’'étoient fait excepter de cette loi. Quelques Marchands de Su- 
rate & de Coromandel étant morts à Achem, pendant le féjour que Beau- 
lieu fit dans cette ville , non-feulement tous leurs effets furent faifis au nom 
du Roi, mais on mit leurs Efclaves à la torture, pour leur faire déclarer 
s'ils n'avoient pas détourné quelques diamans ou d’autres richefes (90). Un 
ancien ufage le met en droit de confifquer tous les Navires qui font nau- 
frage fur les terres de fon obéiffance ; & dans la fituation de fes Côtes , ce 
malheur arrive fouvent aux Etrangers. Hommes & Marchandifes, tout eft 
enlevé par fes ordres. Entre plufieurs naufrages , qui arriverent pendant le 
féjour de Beaulieu , un grand Batiment de Dabul vint fe brifer à l'entrée 
de la rade ; & fes Marchandifes ne furent fauvées que pour tomber entre 


les mains du Roi, avec les Ofhciers , & cent vingt hommes d'équipage. Les. 


. ‘ ; . k %e - 
principaux fe racheterent , par l’entremife des Marchands Mores , chacun pour: 
la fomme de deux cens cinquante piaftres, & les gens de marine pour cin- 


quante. On a vü que les débris du Vice-Amiral François eurent le même: 


fort. 
Tous les Etrangers qui fe préfentent au Château d’Achem doivent y porter 
des préfens. Le fuccès de leurs affaires dépend de cette préparation ; & cha- 
ue demande qu’ils font au Roï doit être accompagnée de quelques nouvelles 


hbéralités, d’ailleurs, les droits fur l'entrée des marchandifes montent prefqu’à. 
prelq 


dix pour cent (91). Mais ce que Beaulieu regarde comme une fource abondante 
de richeffes, pour la Couronne d’Achem ,. c'eft le fond mème du commerce , 
qui eft prefqu'uniquement entre les mains du Roi. Ce Prince force fes Sujers 
de lui donner à bon compte les marchandifes dont 1l remplit fes magalins ; & 


(89) Page 108, (90) Page 109, (91) Page 110. 
X x 11} 


Descriprio® 
DE L'ISLE DE 
SUMATRA, 


DESCRIPTION 
DE L'ISLE DE 
SUMATRA. 


290 


HI STORE MGSENNNESR ANLIE 


fa volonté devenant la feule regle du prix avec les Etrangers, fon profit ordi- 


naire eft de cinquante pour cent (92). 


Les ufages, les habits & la religion des Habitans de Sumatra , du moins dans 
les parties maritimes, qui font les feules connues , reflemblent prefqu’entie- 
rement (93) à ce qu'on a lü des autres Malais, dans un grand nombre de re- 
lations précédentes. Il ne refte dans le Journal de Beaulieu , qu'un feul article 
qui puiffe intérefler la curiofité, & qui ne fe trouvant lié avec aucun autre éve- 
nement , fera rejetté dans une note (94). 


(o2) Ibid. 
(93) Nicolas Graaf, p. 23. 
(94) Beaulieu n'ayant pù fe procurer d'é- 


clairciffement fur.les anciens Rois d'Achem, 
borna fes recherches à la race régnante, dont 


il 


raconte ainfi l'établiffement avec l'aima- 


ble fimplicité du vieux ftyle. 


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» Il faut fçavoir, dit-il , qu'avant cette 
nouvelle race Royale, les Orancaies fe li- 
centioient grandement , étoient amis de 
nouveautés, infolens & fuperbes ; à quoi 
les convioient encore les grands moyens 
que leurs Prédeceffeurs leur avoient laif- 
fés. Les Rois ne les avoient jamais mal- 
traités, ni aucune Nation pillés. La ville 
étoit fix fois plus grande quelle n'eft à 
préfent , & fi peupiée qu’a peine pouvoit- 
on pañler par les rues. Les richefles de 
l'Ile , étant éparfes en diver{es mains, cau- 
foient un fi grand abord de Marchands, 
qu'il n’y avoit ville dans les Indes où Île 
trafic fur fi loriffant; & n'y ayant alors 
dalfandegue ni d'autres droits , le néxo- 
ce fe faifoit en quinze jours. On ne com- 
ptoit les Mazes ; mais le payement fe fai- 
foit par mefures. Les Orancaies avoient 
de belles & grandes maifons bien clofes, 
& du canon à leurs portes , grand nom- 
bre d’Efclaves, tant pour leur garde que 
pour leur fervice. Ils marchoient fuperbe- 
ment vétus, bien accompagnés, & ref- 
peétés du peuple. Cette grande puiffance 
apportoit beaucoup de diminution à l'au- 
corité royale ; car les principaux Orancaies 
avoient bien tant d'autorité & de forces, 
qu'étant ennuyés de la domination d'un 
Roi, ils le maffacroient pour en inftaller 
un autre; & c'étoit grand hazard fi un 
Roi jouifloit deux ans de la Couronne. 
S'il fubfiftoit davantage, c'éroit avec tant 
de travaux & avecrant d'obligation vers 
quelques Orancaies , qu'il ne lui reftoit 
que l'ombre du pouvoir & le titre de la 
dicoité. 

» Ce mauvais ménage dura jufqu’a l’ex- 
rmination de la ligne des anciens Rois, 


22 


o 
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qui fut il y a quarante ans paffés. Tous les 
Orancaies s'aflemblerent , pour réfoudre à 
l'élettion d'un d'entr'eux. Mais comme 
chacun pratiquoit la royauté pour foi, ils 
ne purent tomber d'accord ; tellement 
qu'ils en vinrent aux mains; & la chofe 
eût pailé encore en pire état, fans leur Ca- 
di, ou grand Evêque, .qui par fon auto- 
rité & les remontrances qu'il leur fit, ap- 
paifa leurs divifions. IL leur propofa un 
expédient , pour leur ôter la jaloufie les 
uns des autres, qui fut d'élire , pour 
Roï , un Orancaie qui ne s’étoit pas remué 
durant tous ces trouoles, & n'avoit pour 
chaié aucunement pour lui, ni pour les 
fiens, & qui avoit vécu en réputation de 
très- fage & très-avilé. Davanrage , il 
étoit parvenu à l'âge de feptante ans; & 
étant des plus nobles familles , la nature 
lui concédoit la prééminence fur les autres, 
qui étoient plus jeunes. Cet avis fut trou- 
vé de bon de chacun, confidérant que pas 
un d'eux ne dérogeoient à ce qu'il pré- 
tendoit d'être , vü qu'il ne cédoit qu'à 
l'occafion de l’âge. Ainfi , tous étant d'ac- 
cord , ils le furent trouver , lui déclarerent 
l'éle&ion qu'ils avoient faite de fa per- 
fonne pour l'affcoir au trône royal, qu'ils 
l'avoient jugé mériter plus qu'aucun autre, 
tant par fa prudence que par fon âge. Le 
vieillard les remercie , s’excufe fur {on 
âge, qui le difpenfoit d'entreprendre une 
telle charge ; qu'il y avoit déja quelque- 
tems qu'il s'étoir retiré des affaires du mon- 
de, defirant paffer fans inquiétude le peu 
de tems qu’il avoit à vivre. Les Orancaies, 
ne lui ayant pü perfuader d'accepter leurs 
offres , retournent en leurs premieres pra- 
tiques. Mais voyant qu'ils n’avançoient 
rien , au contraire que tout empiroit, ils 
ne trouverent pour l'heure aucun autre 
moyen que le premier ; ce qui les fit aller 
pour la feconde fois chez le vieillard, 
qu'ils ne purent jamais induire d'accepter 
leur offre par des prieres. Ils les tourne- 
rent enfin en menace, avec lefquelles ils 


o 
o 


-péroit en fa vieilletle 


DAENSAOV ON À GES: 


n'avancerent pas davantage; ce qui les fit 
féparer. Cependant , s’éranr raflemblés , & 
ne trouvant aucun moyen d'appailer leurs 
difcordes que par cette éle&tion, iis réfo- 
larent de lui porter les enfeignes royales ; 
& , s'il les refufoit, de le mettre à mort, 
afin de ne plus fonger à lui & de chercher 
un autre expédient. Ils furent donc chez 
lui pour la troifiéme fois , le Cadi portant 
la Couronne , & les principaux Orancaies 
une épée nue. Ils ne le prierent plus ; 
mais ils lui dirent que n'ayant trouvé au- 
tre expédient que fon élection pour paci- 
fier leurs différens, ils venoient pour la 
derniere fois lui faire offre de la Cou- 
ronne, laquelle s'il acceptoir , il les obli- 
geroit généralement & en particulier à 
Jui rendre obéifflance & fervice; que s’il 
les en refufoit , ils étoient réfolus de le 
faire mourir , à ce que Dieu leur fufcitäc 
quelque autre expédient , par lequel ils 
puflent éviter les prochaines défolations. 
Le vieil Orancaie voyant qu'il n'y avoit 
plus moyen de recuier, leur dir que vé- 
rirablemenct il cûr bien defré d'achever le 
refte de fes jours en fa maifon , parmi fa 
famille , fans fe mêler d’aucunes affaires 
qui lui puflent inquieter le repos qu'il ef- 
: mais, puifqu'ils ne 
trouvoient autre reméde pour éviter une 
fâcheufe guerre que de l'élire pour leur 
Roi, qu’il acceptoit leur offre, à condi- 
tion qu'ils le tinffent en qualité de pere, 
& Jui les traiteroit comme fes enfans ; que 
fi d'avanture aucun d'eux lui donnoit au- 
cune occafñion de mécontentement , il les 
chatiroit comme fes propres enfans ; auf 
qu'ils recuflent le châtiment, comme ve- 
nant de leur pere. Ils le remercierent tous 
d'une voix , l’aflurant que non-feulement 
ils l'honoroient comme leur pere, mais le 
refpeéteroient comme leur Souverain Sei- 
gneur, & lui en préterent le ferment. Puis, 
le portant à la grande Mofquée, ils le cou- 
ronnerent , au grand contentement du peu- 
ple, qui, non fans caufe, redouroit les 
divifions prochaines. De-là , il fut conduit 
au Château , duquel il prit pofleflion. 
Après sy être inftallé avec fes amis & 
domeftiques , il convia tous les Orancaies 
à un feftin royal qu'il voulut donner un 
certain jour, & fit faire de fi grands pré- 
paratifs, que chacun en entroit en admi- 
ration ; tellement qu’au jour prefix , les 
Orancaies ne manquerent de s'y rendre, 
en la meilleure conche qu'il leur fut pof- 


fible. Dans le Château, on n’entendoit que 


fons d’inftrumens , réjouiffances , chants 
d'allegrefle, Tout y rioir. On voyoit paf- 


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fer de fi grands fervices de viandes, con- 


fitures , breuvages , & chofes femblables, DEsckIPTION 
i. juocoi i DE L'ISLE DE 
que le Roi, jugeoit on, employoit tout Ê 


ce qu'il pouroit pour receveir les Oran- 
caies magnifiquement , & les remercier de 
l'avoir polé en fi grande dignité. Eux 
étant en leurs places ordinaires, qui eft 
dans une cour proche du logement royat, 
aflis fous le grand Bali, les chappes com- 
mencent à marcher, la mufique renforce, 
on fait de fi grands cris d’allegreffe dedans, 
qu'il tardoit à ceux qui étoient encore de- 
hors que les chappes ne cheminoient plus 
vite ; lefquelles emmenant chacune leur 
Orancaie, fous prétexte de faveur, com- 
me ils éroient dans les falles , ils fe trou- 
voient incontinent faifis & pouflés dans 
une autre cour , qui eft derriere les Bâri- 
mens, où le Roi avoit fait creufer une 
profonde fofle , fur le bord de laquelle on 
les égorgeoit ; puis on les précipitoir de- 
dans. L'affaire fut menée fi chaudement, 
qu'il y en eut onze cens d'égorgés , avant 
qu'aucun de dehors s'apperçuür qu'entre les 
chants de joye on en entendoit par-ci par- 
là quelques - uns de bien triftes. Le peu 
qui reftoit à tuer s'écoula doucement hors 
du Château, fans pouvoir dire aflurément 
l'occafion de leur défiance , jufqu’au lende_ 
main qu'ils reconnurent , par le retarde- 
ment des principaux , qu'il y avoit quel- 
que menée qu'ils avoient évitée heureufe. 
ment. 

» Le Roï, ayant exterminé fi facilemenc 
tous ceux quil redoutoit, & qui lui pou- 
voient fufciter quelque nouveauté, ne fe 
foucia pas beaucoup du refte. Il fe forti- 
fa, & amafla dans le Château un bon 
nombre de perfonnes, auxquels il fit dé 
livrer des armes ; & fit publier par la vil. 
le une déclaration de ce qui s’étoit pailé , 
avec les raifons de fa conduite ; qu’au fur- 
plus, fon intention étoit de maintenir 
chacun en paix , exercer rigoureule jufti- 
ce fur les méchans, & régner équirable- 
ment. Après cette déclaration, voyant 
que perfonne ne remuoit, & auf que 
perfonne n'entroir dans le Château, sour 
lui rendre les devoirs 2ccoutumés, il en- 
voya démolir les Maifons & Forts des 
Orancaies exécutés, fic apporter le canon, 
armes & principaux meubles dans le Chà- 
teau; porta défente à qui que ce für de 
bâtir de pierre, avoir canon en fa Maïfon, 
ni faire aucun retranchement dedans ou à 
l'entour. Il donna le modéle comme ik 
vouloit que l'on bâtir, qui n’eft qu'à un 
feul plancher , & les murs de nattes, com- 
me ils font aujourd'hui, JL fit ceux qui 


UMATRA, 


DESCRIPTION 
DE L'ÂSLE DE 
SUMATRA. 


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l'avoient affifté en fon deflein & fes amis, 
nouveaux Orancaies , auxquels il diftri- 
bue partie des héritages des défunts ; l’au- 
tre partie, il fe la réferva; & fe voyant 
bien obéi, il fit mourir ceux des anciens 
Orancaies qu'il redoutoit le plus, confif- 
qua leurs biens , fit exécuter ceux du peu- 
ple qui les affeétionnoient, comme auffi 
tous ceux qui avoient montré quelque 
reflentiment de la mort des premiers : & 
dit on que la premiere année de fon ré- 
gne, il fit bien mourir vingt mille per- 
fonnes , & la feconde encore plufieurs 
milliers, & les defarma entiérement. Tel- 
le eft l'origine de l'ordre à prefent établi 
dans le Royaume d'Achem. Ce Roi régna 
longtems ; car lorfque ceux de Sainr Malo 
furent en fon Pays, l'an 1601, il étoit 
encore vivant. Son régne fut tout de fang ; 
tellement qu'il rédaifit la ville à peu prés 
en l'état qu'elle eft aujourd'hui, qui n'eft 
rien en comparailon de ce que plufisurs 
perfonnes encore vivantes m'ont afluré 
l'avoir vüe. 

» I éleva le Roi, qui régne 2 pré(ent, 
lequel étoit fils d’une jeune fille qu'il af- 
feétionnoit fort. Avant fa mort, qui arri- 
vaen 1683, à l'age de quatre vingt quin- 
ze ans, il le recommanda aux deux Prin- 
ces, fes propres enfans, entre lefquels il 
partagcoeit par fon teftament les terres de 
fon obéiffance ; laiflant , à l'aîné , le 
Royaume d'Achem & tout ce qu'il avoit 
le long de la Côte de Sumatra, au cou- 
chant; & qualifiant l’autre , Roi de Pedir, 
avec toutes les terres qui bordent ladite 
Côte , au levant. Ces deux freres étoient 
d'un bon naturel, & trop humains pour 
celui de leurs Sujets. Cependant, un an 
après la mort de leur pere, ïis fe firent la 
guerre pour le Prince leur Neveu, que le 
Roï d'Achem avoit gardé près de lui, l'en- 
tretenant honorablement , mais qui ayant 
été chârié pour quelques jeuneffes , fe fau- 
va chez fon Oncle le Roi de Pedir, dont 
il fut bien reçu. Le Roi d’Achem defira 
qu'il lui für renvoyé ; & celui de Fedir 
s'en étant excufé , fur ce qu'il ne vouloit 
le forcer, en confidération des dernieres 
volontés de leur pere , l'affaire vint à tel 
point que le Roi d'Achem dénonça la guer- 
re à fon frere, & fe la firent bien apre- 
ment. Leur Neveu commandoit les armées 
de Pedir ; & dans plafieurs batailles, mou- 
rurent plus de foixante mille hommes en 
un an de part & d'autre; tant qu'a la fin 
ceux de Pedir s'ennuyerent & ne voulu- 
rent plus aller à la guerre ; de forte que 
leur Roi fut contraint dé remettre entre les 


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H 1.S TO ISRXE @ ENNESR AMIE 


mains du Roi d'Achem leur Neveu , qui 
cut incontinent les fers aux pieds avec 
bonne garde. 

» Quelque-tems après, furvinc l'armée des 
Portugais, partis de Goa pour s'emparer 
d'Achem ; ce qu'ils euffent fait fans dou- 
te, s'ils euffenc bien entendu leur fair. 
Mais fe laiffant paître de paroles , ils en 
perdirent l'occañon , avec plufieurs des 
leurs : joint le fiese des Hollandois devant 
Malaca. Ayant fair defcente à l'entrée de 
la riviere , ils emporterent le premier Fort 
de Gazons ; mais celui de pierre les arréta. 
Le jeune Prince , alors aux fers, deman- 
da permiflion au Roi d'Achem fon On- 
cle, qui étoir bien eÆrayé de la defcente 
des Chrétiens, de combattre contre les 
Cafires , ( ainf les Indiens nous appellent- 
ils). Ill'obtint, & fe porta vaillamment 
contre Îles Portugais ; tellement qu'il ac- 
quit une grande réputation en deux ou 
trois rencontres. Sa mere, femre entre- 
prénante & armbitieule, voyant en quelle 
eftime on avoit fon fils, entreprend de 
le fiire Roi d'Achem , lui communique 
fon deflein & lui fournit de groffes fom- 
mes. Il feme de l'argent parmi les Oran- 
caies, il fe montre familier avec le Peuple , 
& très-benin à l'égard de tout Ie monde. 
Sar ces eatrefaites, le Roi d'Achem étant 
mott fubitement, il eut l'adrefle & le 
crédic de fe faire proclamer fucecffeur, le 
jour même du décès. 

» Commeil n'y a que douze lieues d'A- 
chem à Pedir, & toute campagne, le Roi 
fut bien-tôt averti de la mort de fon fre- 
re ; tellement que le lendemain il fut à 
Achem pour s'inftaller dans fon patrimoi- 
ne. Mais il ne trouva perfonne qui vine 
au-devant de lui ; & s’approchant du Chä- 
teau fans être bien accompagné , il fuc 
facile au nouveau Roi d'Achem de le faire 
entrer dedans , où ille garda l'efpace d'un 
mois. Puis feignant de lui vouloir permet- 
tre un lieu hors de la ville , de plus agréa- 
ble féjour , il le fit égorger en chemin. 

» Ceux qui l’avoient fait Roi ne s’en trou- 
verent gueres mieux, car dés la premiere 
année on le trouva bien changé. D'hu- 
main , il devinctrès-cruel ; de libéral , très- 
avare ; d’un naturel familier & benin, 
très-farouche & très-inexorable ; & depuis 
il a toujours augmenté ; de forte qu'il a 
encore fans comparaiton plus épandu de 
fang que fon grand Pere, & fait plus 
d'exactions , eu une année, que l’autre en 
tout fon régne. Ibid. pages 114 de précé- 
dentes. Voyez les cruautés de ce Prince, dans 


le Journal de Beaulien, 
VOYAGE 


DIE SANTO Y À GES L x ve LT. 3 


FoONT, AY C'ESS 
DE FERNAND MENDEZ PINTO. 


A VANT que de quitter les Indes Orientales , c’eft-à-dire , les Ifles & Les 

pays maritimes des Indes qui ont fait l’objet de la navigation des Euro- 
péens & la matiere d’un fi grand nombre de relations , je dois au Public un 
article détaché qui n’a pû trouver place dans le plan des Anglois , parce qu'il 
ne revarde particulierement aucun lieu; qui ne peut être rejerté non plus entre 
les voyages autour du monde, parce qu’il n’a pas certe étendue , ni mème en- 
tre ceux que j'ai nommés voyages errans , parce qu'il n’embrafle point d’autres 
pays que ceux des Indes; mais qui les embraffant prefque tous, & remettant 
fous les yeux ce qu'on a vû jufqu'à préfent dans une infinité d’articles féparés à. 
appartient juftement à la conclufion de cette partie, & n’y promet pas moins 
d'utilité que d'agrément. 

Fernand Mendez Pinto, dont j'entreprends de donner un fimple extrait , paffe 
en Portugal pour le plus admirable & le plus curieux de tous les Voyageurs. 
Sa répuration , qui n’a pas laiflé d’être attaquée, a toujours trouvé d’excellens 
défenfeurs. Il eft connu en France par une ancienne traduétion (95); mais fi 
rare aujourd’hui , que c’eft une nouvelle raifon pour lui rendre un peu de luf- 
tre, & pour le fauver de l’oubli dont il eft menacé. 

On a porté le zele pour fa défenfe, jufqu'à rechercher , dans un prodigieux 
nombre d’Ecrivains, des preuves de fa bonne foi, en montrant que ce qu'il 
raconte de plus fingulier , n’eft pas tiré de fon imagination, puifqu’on trouve 
les mèmes récits dans d’autres fources ; argument d’autant plus fort, qu'un 
homme qui avoit pal toute fa vie aux Indes, ne pouvant être foupçonné d'a- 
voir [ü tant d’Auteurs differens, cette conformité, fur des chofes extraordinai- 
res qui ne fe devinent point , devient comme une démonftration en fa faveur. 
Un Gentilhomme Portugais, nommé Bernard Figuero , qui a rendu ce fervice 
à Pinto, fe fait une autre objection (96). » Eft-1l poflible , dit-il, qu'il eût re- 
# tenu lescirconftances de tant d’étranges avantures ? « Il répond » qu'avec de 

lefprit & de la mémoire , on n’oublie jamais les profpérités & les difgraces 
qu'on peut avoir effuyées ; que les idées des grands biens & des grands maux 
» font à l'épreuve du tems, & qu'il feroit bien plus furprenant qu'on en püût 

perdre le fouvenir, parce que ce feroir s’oublier foi-mème. D'ailleurs , la 
mémoire étoit une qualité qui diftinguoit particulierement Pinto. La Bou 
laie rémarque avec étonnement, que dans un fi grand nombre de pays & 
de Villes qu’il avoit eù l’occafion de vifiter, on ne trouve pas (97) une faute 


2 
LA 


(os) Publiée en 1628 , à Paris, chez Ma- qui font en fort grand nombre. 
thurin Hepanlt | in-4°. & dédiée au Cardi- (96) Défenfe Apologérique de l'Hiftoire 
nal de Richelieu. Elle contient un abregé de orientale de Fernand Mendez Pinto. 
la vie de Saint François Xavier, avec lequel (97) Sentiment de la Boulaie le Goulx $ 


Pinto avoit fait divers voyages. Il feroit inu- fur leslivres de Voyages qu'il a lüs. 
gile de rendre compte des Éditions Portugaifes, 


Tome IX, Y LA 


D 
D 


INTRODUCS 
TION 


Caraëtere dé 
Pinto. 


Objeëtions & 
réponfes, 


MENDEZ 
PinTO. 


. il quitte le 
Heu de fa naif 
dance, 


354 tH LS TO. PRIE) G'E NYEMRNAUIGE 
de Géographie. Le Roi Philippe IT , Prince affez éclairé pour difcerner l’hif: 
toire d'avec la fable, eftimoit fingulierement Pinto, & ne fe bornant point au 
plaifir qu'il trouvoit dans fon entretien , il marquoit une déférence extraor- 
dinaire pour fon jugement. Figuero quirend ce témoignage > ajoute que d’au- 
tres grands Princes le comblerent de faveurs , & lui donnoient fouvent au- 
dience pour le feul plaifir de lui entendre raconter fes voyages (98). Enfin 
ceux qui ont lù les premieres conquêres des Portugais & des Efpagnols doivent 
être accoutumés aux évenemens merveilleux. Il fufit de fe rappeller l’étar des 
Indes, à l’arrivée des premiers Européens , & combien la différence des loix 
des ufages , des habits, des armes; en un mor, des principes & des habitudes , 
dut faire naître d’avantures bizarres & fingulieres. Celles de Pinto n’ont com- 
mencé à devenir fufpectes , que long-tems après la publication de fon OUVrA9e; 
c'eft-à-dire , lorfque les Indiens , aguerris par notre commerce , font dévenus 
fort différens de ce qu'ils avoient paru d’abord à leurs vainqueurs. Quoiqu'il 
en foit, un Voyageur conftamment eflimé de fa Nation, auquel on ne repro- 
che aucune faufleté connue , foigneufement juftifié fur les chofes douteufes 
par quantité de bons Ecrivains , & cité avec éloge dans un grand nombre d’ex- 
cellentes relations , ne doit pas être exclu de ce recueil, pour quelques accu- 
fations vagues , qui ne portent que fur la multitude de fes avantures , & fur la 
fidélité extraordinaire de fa mémoire. È 

L'unique différence qu'on croit devoir mettre entre cet extrait & celui des 
voyages précédens , c’eft de laiffer la narration dans la bouche de l’Auteur : 
parce qu'il feroit moins agréable & plus difhcile de fuivre autrement l’'Hiftoire 
de fa vie. N’en dérobons pas l’exorde, qui forme une préparation intéreffante. 
Après quelques plaintes de la fortune , » Pinto , remercie le Ciel de l'avoir dé- 
» livré d’une infinité de périls , entre lefquels il a marché toute fa vie. Pen- 
dant vingt & un ans de courfes, il set vü treize fois Capuf , & dix-fept 
» fois vendu. Sa confolation , dans un âge avance, eft de pouvoir laifler à fes 
» €nfans, pour mémoire & pour héritage, l'exemple de fes peines & de fa conf. 
» tance, qui doit exciter leur confiance au fecours du Ciel 


ST 
Premiere fortune de Pinto, € fon départ pour les Indes. 


’Avors éprouvé, pendant dix ou douze ans, la mifere & la pauvreté dans la 
Ÿ maifon de mon pere (99), lorfqu’un de mes oncles, formant quelque ef 
pérance de mes qualités naturelles, me conduilit à Lifbonne, où il me mit au 
fervice d’une trèsilluftre Maifon. Ce fut la mème année que fe fit la pompe 
funebre du Roi Dom Emmanuel, le 13 Décembre 1$21,& je ne trouve rien 
de plus ancien dans ma mémoire. Cependant le fuccès répondit fi mal aux 
intentions de mon oncle, qu'après un an & demi de fervice , je me trouvai 


engagé dans une malheureufe avanture, qui expofa ma vie au dernier dan- 


(98) Figueto , #bi fup. (99) Il étoit né à Montemor-Ovclho, 


DES AVE OV À GRÉASs EL my TI. 353 


ger {n)#Je pris la fuite avec une fi vive cpouvante ; qu'étant atrivé fans. ‘au 
cun autre deflein que d'éviter la mort, au gué de Pedra , petit port où je trou- 
vai une caravelle qui partoit chargée de chevaux pour Sesuval, je m'y embar- 
quai le lendemain. Mais à peine fmes nous éloignés du rivage ; qu'un Cor- 
{aire François, nous ayant abordés, fe rendit maître de notre bâtiment fans 
la moindre réfiflance , nous fit paffer dans le fien avec toutes nos marchandi- 
{es , qui montoient à plus de fix mille ducats , & coula .notre caravelle à fond. 
Nous reconnûmes bien-tôt que nous étions deftinés à la fervitude , & que 
l'intention de nos maîtres étoit de nous aller vendre à /4 Racheen Barbarie, 
Ils y portoient des armes, dont ils faifoient commerce avec les Mahométans. 


Pendant treize jours entiers qu'ils conferverent ce.deffein , ils nous traiterent 


avec beaucoup de rigueur. Mais le foir du treiziéme jour ,1ls découvrirent un 
Navire auquel 1ls donnerent la chaffé pendant toute la nuit, & qu'ils joigni- 


rent à la pointe du jour. L’ayant attaqué avec beaucoup de courage , ils le for- 


cerent de fe rendre , après avoir tué fix Portugais & dix ou douze Efclaves, Ce 
bâtiment , que plufieurs Marchands de Lifbonne avoient chargé de fucre & 
d'Efclaves, fit palfer entre les mains des Corfaires un butin de quarante mille 
ducats. Ils abandonnerent le deflein d’aller à la Rache ; & ne penfant qu’à faire 
voile en France avecune partie de leurs Prifonniers , qu'ils jugerent propres à les 
fervir dans leur navigation , 1ls laifferent les autres pendant la nuit , dans une ra- 
de nommée Melides. J'érois de ce dernier nombre, nud comme tous mes cOMpa= 
gnons , & couvert de plaies, qui nous reftoient des coups de fouet que nous 
avions reçus les jours précédens. Dans ce trifte état , nous arrivämes le len- 
demain à S. Jacques de Caçen , où nos miferes furent foulagés par les Habi- 
tans. Après y avoir rétabli mes forces, je pris le chemin de Setuval. Ma bonne 
fortune m'y fit trouver prefqu’en arrivant , l’occafion de nr'employer pendant 
plufieurs années. Mais l’effai que j’avois fait de la mer, ne m'avoit pas dégouté 
de cet élément. Je confidérai qu’en Portugal mes plus hautes efpérances fe ré- 
duifoient à me mettre à couvert de la pauvreté. J'entendois parler fans cefle 
des tréfors qui venoient des Indes, & je voyois fouvent arriver des Vaiffeaux 
chargés d’or ou de précieufes marchandifes. Le defir de mener une vie aifée, 
plütôr que le courage où l'ambition , me fit tourner les yeux vers la fource de 
tant de richefles; & je pris la réfolution de m'embarquer fur ce feul principe, 
‘ quelque foitune que je fufle réfervé , je ne devois pas craindre de per- 
re beaucoup au changement. 

Ce fut l’onziéme jour de Mars, de l’année 1637, que je partis avec une 
Flotte de cinq Navires, qui n’avoit aucun Général, c’eft-à-dire , dont chaque 
Vaifleau étoit commandé par un Capitaine indépendant. Le plus confidéra- 
ble étoit fous les ordres de Dom Pedro de Sylva , fils du fameux Amiral Dom 
Vafco de Gama. C'étoit dans ce mème navire que Dom Pedro avoit apporté 
les os de fon pere , qui étoit mort aux Indes; & le Roi, qui fe trouvoit alors 
à Lifbonne , les avoit fait recevoir avec une pompe dont le Portugal n’avoit 
jamais vü d'exemple. Le fecond Vaifleau, nommé le Sais Roch ; étoit com- 
mandé par Don Fernand de Lima , qui perdit généreufement la vie en défen- 
dant la Forterefle d'Ormus, dont il fut nommé Gouverneur en 1538. La 


(2) Les Ennemis de Pinto n'ont pas donné une explication honorable à cette avanturce 


Y yi 


PR D 
MENDEZ 
Pinro, 
Sa fuite de 

Lifbonne, 


Il eft pris par 
des  Curfaires 
François, 


Motifs qui le 
conduifent aux 
Indes, 


Son dépatta 


ESS 
MENDE 
PiNTO. 


TH fe rend à 
iv, 


Un ami l’en- 
gage à faire le 
voyage d’Arqui- 
eo en Ethiopie, 


Son premier 
-ombat. 


Vaiffeau Turc 
qui fe rend. 


Le Capitaine 
ft mis à Ja que: 
ftion, 

Ses ayelise 


356 HISTOIRE GENERALE 
Sainte Barbe , troifiéme Vaifleau , avoit pour Capitaine Dom Georse de Lima; 
coufin de Dom Fernand , & nommé Gouverneur de la Ville de Chaul. La 
Fleur de Mer reconnoifloit pour chef Dom Lope Waz Vagado. Enfin , le Com- 
mandant du cinquiéme Vaifleau , nommé le Galega , éroit Dom Martin de 
Freitas , qui fut tué la même année à Daman; tous Guerriers d’une valeur re- 
connue , dont la gloire eft confacrée dans les Annales Portugaifes. 
En arrivant au port de Mozambique , nous y trouvâmes un ordre de Nu- 
gno d’Acunha , Viceroi des Indes, par lequel tous les Vaiffeaux Portugais qui 
devoient arriver cette année, étoient obligés de fe rendre à Diu , où la Forte- 
reffe étoit menacée de l’attaque des Turcs (2). Trois des cinq Navires de la 
Flotte prirent aufli-tôt cette route. J'étois fur le Saint Roch, qui mit le pre- 
mier à la voile; & je fus nommé entre ceux qui demeurerent à Diu pour la 
défenfe du Fort, Cependant, dix-fept jours après mon arrivée, deux fluttes 
partant pour la mer-rouge , dans la vüe d’y prendre des informations fur le 
deffein des Turcs , je ne pus réfifter aux inftances de l’un des deux Capitaines 
avec lequel je m’étois lié d’amitié , & qui me propofa de l’accompagner dans ce 
voyage. Il étoit chargé aufli d’une Lettre de Dom Si/veira , Gouverneur du 
Fort, pour Henri Barbofa , Facteur Portugais, qui réfidoit depuis trois ans, pas 
l’ordre du Vicerot, au Port d’Ærquico , dans les Terres de l'Empereur d'Ethiopie. 
Nous partimes d’un tems fort orageux, qui ne nous empècha point d’arri- 
ver heureufement à la hauteur de Mazua. Là, vers la fin du jour , nous dé- 
couvrimes, en pleine mer, un navire auquel nous donnâmes fi vivement la 
chaffe , que nous l’abordimes d’aflez près. Nous l'avions pris pour un Indien ; 
& ne penfant qu'à remplir notre commiflion ,; nous nous étions avancés 
jufqu’à la portée de la voix, pour demander civilement au Capitaine fi l’ar- 
mée Turque étoit partie de Suez. Mais, pour unique réponfe , on nous ti- 
ra douze volées de petits canons & de pierriers , qui n'incommoderent que 
nos voiles; & nous entendimes retentir l'air de cris confus, que cette hofti- 
lité nous fit regarder comme des bravades. Bien-tôt , elles furent accompagnées 
d'un grand cliquetis d’armes , & de menaces diftinétes , avec lefquelles on nous 
prefloit d'approcher & de nous rendre. Cet accueil nous caufa moins d’effroi 
ue d’étonnement. Il étoit trop tard pour s’abandonner à la vengeance. On tint 
confeil , & l’on s’attacha au paru le plus für, qui étoir de les battre à grands 
coups d'artillerie , jufqu’au lendemain matin, qu’à l’arrivée du jour on pour- 
roit les inveftir & les combattre plus facilement. Ainfi toute la nuit fur em- 
ployée à leur donner la chafle, en les foudroyanr de notre canon; & leur 
Navire fe trouva fi maltraité à la pointe du jour, qu'il prit pour lui-même 
le confeil qu’il nous avoit donné de fe rendre. Il avoit perdu foixante-qua- 
tre hommes dans cette rude attaque. La plupart des autres fe voyant réduits 
à l'extrémité, fe jetterent dans la mer; de ue que de quatre-vingt qu'ils 
étoient , il n'en échappa que cinq fort bleffés , entre lefquels étoir leur Capi- 
taine. La force de tourmens , auxquels il fut expofé aufli-1ôt par l'ordre de nos 
deux Commandans , lui fit confeiler qu’il venoit de Gedda, & que l’irmée 
Turque étoit déja partie de Suez, dans le deflein de prendre Adem ; avañe 


(2) Voyez au premier Tome de ce Recueil , tous les événemens qui ne font id 
qu'annoncés, 


DES MO Y ÆG'ELS Liv TL 357 


‘que de porter la Guerre aux Portugais dans les Indes. Il ajouta , dans le re- 
doublement des peines , qu'il étoit Chrétien renegar, Majorquin de naiflance, 
fils de Paul Andrez , Marchand de la même Ifle ; & qu'étant devenu amoureux 
depuis quatre ans d’une fort belle Mahomérane , Grecque de Nation , il avoit 
embrafie la Loi de Mahomet pour l'obtenir en mariage. Nous lui propofimes 
avec douceur de quitter cette Secte, pour rentrer dans les engagemens de fon 
baptème. Il répondit , avec autant de brutalité que de courage, qu'il vouloit 
mourir dans la Religion de fa femme. Nos Capitaines irrités de fon obfu- 
nation , »’écouterent plus que leur zele. Ils lui firent lier les pieds & les mains; 
& lui ayant attaché de leurs propres mains une grofle pierre au cou, ils le pré- 
cipiterent dans la mer. Après cette exécution, nous fimes pañler Îles prifon- 
mers dans une de nos Fultes , & leur vaiffeau fur coulé à fond. il ne por- 
toit que des balles de teinture , qui nous étoient alors inutiles, & quelques 
pieces de camelot , dont nos Soldats fe firent des habits (3). 

Il ne nous reftoit qu’à nous rendre au Port d’Arquico , pour Ja feconde 
partie de notre commiilion. Mais nos Commandans réfolurent de defcendre 
auparavant à Gortor, une lieue au-deflous de Mazua , dans Pefpérance d'y 
prendre de nouvelles informations. Nous y recûmes des Habitans un accueil 
fort civil. Un Portugais , nommé Vafco Martinez de Seixas , y {éjournoit de- 
puis trois femaines par l’ordre de Henri Barbofa , pour y attendie l’arrivée de 
quelque Navire Portugais, & lui remettre une Lettre d’avis fur l’état de Par- 
mée Turque. Barbofa prioit, dans cette Lettre, qu’on lui envoyät du Vaifleau 
quelques hommes de confiance jufqu’à la Forterefle de Gileyror, où 1l étoit 
employé , avec quarante autres Portugais ; à la garde de la Princefe Tigrema- 


hon , mere de l'Empereur. Les deux Commandans des Fuftes, voulant donner 


cette fatisfaction à Barbofa, me nommerent avec trois autres, pour lui por- 
ter la Lettre du Gouverneur de Diu. Nous partimes dès le lendemain , fous 
la conduite de Seixas , montés fur de fort bonnes mules , que les Abyflins nous 
fournirent par l’ordre de l’Impératrice (4). 

Le même jour, nous allâmes palfer la nuit dans un riche Monaftere , nom- 
mé Satilgaon (5). Le lendemain , avant le lever du Soleil, nous étant mis 
en marche le long d'une riviere , nous fimes cinq lieues jufqu'à Bitoute, où 
nous fümes logés dans un autre Monaftere, dédié à Saint Michel. Nous y re- 
çumes avant le foir, la vifite d’un jeune Seigneur , fils de Bernaguez, Gou- 
verneur de cette partie de l'Ethiopie ; qui parut fur un cheval équipé à la 
Portugaife , d’un harnois de velours violer, frangé d’or, avec une fuite de 
trente hommes montés fur des mulers. Sa felle étoit un préfent que le Vi- 
ceroi des Indes lui avoit envoyé depuis deux ans , par un Portugais nommé 
Eope Chenoca, , qui fur enlevé à fon rerour & fait efclave au grand Caire. 
Le jeune Seigneur Abyflin , informé de fa difgrace, avoit envoyé un Juif au 
Caire pour le racheter. Mais il étroit déja mort de chagrin & de mifere. Cette: 
nouvelle avoir été fi fenfible au jeune Bernaguez , qu’il avoit fait faire à Che- 
noca , dans le mème Monaftere où nous étions, de magnifiques funérailles ; 


(3) Voyage de Pinto, pages 14 & pré- ( 5) On ne néglige jamais les détails géo 
eédentes. graphiques. 
(4) Ibid, page 18, 


: MOVE 


MENDÉZ 
PIN TO: 


Comment 
reçoit la morr, 


Pinto relichs 
à Gotror, 


Nouvelles da 
Henri Baibofa. 


Pinto eft en 
VOyÉ par tente # 
Gileytor. 


Générofité 
dun jeuñe Adyl 
fin, 


Marche de 
Pinto jufqu’à 
Sueytor, 


Tuoit la Priu- 
ceffe Tiyrema- 


hon , imere de 
F'FEinpéreur d'E- 
thivpie, 


Second com. 
bat de l'Auteur. 


3$$ ETS *T OI RES GUE NE PRAGUE 

auxquelles plus de quatre mille Prètres du pays avoient aflifté ; & poufant en- 
core plus loin la reconnoiflance, après avoir appris que le mort avoit à Goa 
trois petites filles, jeunes & fort pauvres, il leur avoit fait une aumône de 
trois cens ogueas d'or , qui valent chacune douze croifades de Portugal (6). 

Nous continuames le lendemain notre marche , fur d’excellens chevaux 
qu'il nous fit donner, Pour la rendre plus agréable, 1l nous fit accompagner 
de quatre perfonnes de fa fuite, qui nous firent un traitement magnifique pen- 
dant tout le refte du voyage. Notre premier logement fut dans un Château 
nomme Berenigus , où de quelque côté qu’on jette les yeux , on ne découvre 
que de charmantes futaies de cedres , de cyprès & de palmiers. Le lendemain, 
nous traverfimes une grande plaine , extrèmement fertile en bied. Nos jour- 
nées étoient réglées à cinq lieues. Le foir, nous logeîmes fur une montagne, 
nommée WVaugaleu , habitée par des Juifs blancs & de belle taille, mais qui 
nous parurent fort pauvres. Deux jours après, nous paflämes la nuit à Æy- 
reat, Bourg confidérable , où nous trouvâmes Barbofa & fes quarante Portu- 
gais , qui nous reçurent avec de grands témoignages de joie.'Il ne reftoit que 
deux lieues jufqu'à Gileytor, où nous arrivames le Dimanche 4 d'Octobre. 

Après avoir pris un peu de repos , nous nous rendimes avec Barbof , au 
Palais de la Princefle, que nous trouvâmes à la Melle , dans fa Chapelle. Lorf- 
qu'elle fut rentrée dans fon appartement , Barbofa nous fit mettre à genoux 
devant elle. Nous baifimes l'éventail qu’elle renoit à la main , avec d’autres cé- 
rémonies dont on avoit eu foin de nous inftruire. Elle prit beaucoup de plai- 
fit à nous voir; & parmi quantité de queftions fur le Pape & les Rois Chré- 
tiens , elle nous demanda pourquoi ces Princes étoient devenus fi indifférens 

out la Terre Sainte , qu'ils la laiffoient au pouvoir du Turc, l'ennemi de 
notre foi (7). 

Pendant neuf jours que nous paffâmes à Gileytor , nous eûmes fouvent l’hon« 
neur d'entretenir cette Princeffe. En nous congédiant , elle nous dit avec beau- 
coup de bonté, » qu’elle fouhaitoit qu’à notre arrivée aux Indes, nous fuflions 
» aufli-bien recus de nos amis, que la Reine de Saba l’avoit été de Salomon 
» dans l’admirable Palais de fa grandeur. Elle nous fit donner quatre-vingt 
oqueas d’or, c’eft-à-dire , la valeur de 240 ducats, & vingt Abyflins , pour nous 
conduire jufqu’au Port d'Arquico, où nos Fuftes nous attendoient. 

Nous remimes à la voile, le 6 de Novembre 1537, avec Martinez de Sei- 
xas , que la Princeffe avoit chargé d’üne Lettre & d’un préfent confidérable 
pour le Viceroi des Indes. Un Evèque Abyflin, qui fe propofoit de faire le 
voyage de Portugal & de Rome, avoit demandé paflage à nos deux Comman- 
dans jufqu’à Diu. Il étoit une heure avant le jour, lorfque nous quittämes le 
Port ; & fuivant la Côte , avec le vent en pouppe , nous avions doublé vers 
midi la pointe de Goçam, lorfqu’en approchant de l'Ile des Ecueils , nous dé- 
couvrimes trois Vaifleaux, que nous primes dans l’éloignement pour des Gel- 
ves ou des Téerrades ; noms des Bâtimens ordmaires du Pays. Le feul delir de 
recevoir quelques nouvelles informations, nous fit gouverner vers eux. Un 
calme , qui furvint tout d’un coup, étoit peut-être une faveur du Ciel, qui 
vouloir nous dérober au danger. Mais nous nous obftinames fi fort à fuivre 


(6) Ibid. page 19. (7) Page 20° 


a 


DÉS MVNO NM AUGHENSSE L'ires CI'T, 359 
la même route, qu'ayant joint la rame à nos voiles , nous fümes bien-tôr af- 
fez près des trois Navires, pour reconnoître que. c'étoient des Galiotes Tur- 
ques. Nous primes aufli-tôt la fuite , avec un effroi qui nous fit tourner nos 
voiles vers la terre. C’étoit avancer notre malheur , en donnant à nos enne- 
mis l'avantage d'un vent foudain , dont nous avions cru pouvoir profiter. Ils 
nous pourfuivirent à toutes voiles , jufqu’à la portée du fuhl ; & lachant toutes 
leurs es à cette diftance , ils mirent nos Fuftes dans un état déplorable. 
Cette décharge nous tua neuf hommes, & nous en blefla vingt-fix. Enfuite , 
ils nous joignirent de fi près, que de leur pouppe ils nous blefloient aife- 
ment avec le fer de leurs lances. Cependant quarante - deux bons foldats , qui 
nous reftoient encore fans bleflures, reconnoiflant que notre confervation 
dépendoit de leur valeur, refolurent de combattre jufqu'au dernier foupir. 
Ils atraquerent courageufement la principale des trois Galiotes, fur laquelle 
étoit So/yman Dragut. pr eflort fut fi furieux de pouppe’à proue , 
qu'ils tuerent vingt-fept Janiflaires, Mais cette Galiote recevant aufli-tot le fe- 
cours des deux autres, nos deux Fuftes furent remplies en un inftant d’un fi 
grand nombre de Turcs, & le carnage s’échauffa fi vivement , que de cin- 
quante-quatre que nous étions encore, nous ne reftâmes qu'onze vivans. En- 
core nous en mourut-il deux le lendemain, que les Tures couperent par quars 
tiers, & qu'ils pendirent pour trophée au bout de leurs vergues (8). Ils nous 
conduifirent à Mocka , dont le Gouverneur étroit pere du même Dragut qui 
nous avoit pris. Tous les Habitans reçurent les vainqueurs avec des cris de 
joye. Nous fûmes préfentés à cette multitude emportée , chargés de chaînes , 
& fi couverts de bleffures, que l’'Evèque Abyflin mourut le jour fuivant des 
fiennes. Nos fouffrances furent beaucoup augmentées par les outrages que 
nous reçümes dans toutes les rues de la ville , où nous fumes menés comme 
en triomphe. Le foir, lorfque nous etimes perdu la force de marcher , on 
nous précipita dans un noir cachot. Nous y pañlimes dix-fept jours entiers , 
fans autre fecours qu’un peu de farine d'avoine, qui nous étoit diftribué le 
. matin pour le refte du jour. 

Nous perdimes , dans cet intervalle , deux autres de nos Compagnons , 


qui furent trouvés morts le matin ; tous deux, gens de naïflance & de cou- 


race. ile Geolier , qui nous apportoit notre nourriture , n'ayant ofé toucher 
à leurs corps, fe hâta d’avertir la Juftice, qui les vint prendre, avec beau- 
coup d'appareil , pour les faire traîner par toutes les rues. Après y avoir été 
déchirés par toutes fortes de violences , 1ls furent jettés en pieces dans la mer. 
Enfin la crainte de nous voir périr fucceflivement, dans notre horrible prifon , 
porta nos Maitres à nous faire conduire fur la place publique , pour y être 
vendus. Là, tout le peuple s'étant afflemblé , ma jeunefle apparemment m'at- 
tira l'honneur d’être le premier qu’on mit en vente. Tandis qu'il fe préfen- 
toit des Marchands , un Cacis de Fordre fupérieur , qui pafloit pour un faine 
parce qu'il étroit nouvellement arrivé de la Mecque , demanda que nous lui 
fufions donnés par aumône , & fit valoir en fa faveur lintérèt même de la 
ville , à laquelle il promettoit la proteétion du Prophère. Les gens de guerre, 
au profit defquels nous devions être vendus , s’oppoferent fi brufquement à 


(3) Ibid. pages 25 & précédentes. 


RU PEER 
MENDEZ 
PIN TO: 


Ijeft pris pax 
les Turcs. 


: Traïtemenx 
qu'il reçoits 


1 eft expofé 
en vense, 


Maffacre 57 
freux d2n3 Mo 


Ka. 


tn 
MENDEZ 
PiNToO. 


Finto cft ene 
yoyé au Royau- 
gme. de Pan. 


360 HISTOIRE GENERALE 

cette prétention , que le peuple prenant parti pour le Cacis,, il s’éleva un afe 
freux défordre;, qui ne finit que par le maflacre du Cacis même , & par la 
mort d'environ fix cens hommes. Nous ne trouvâmes point d'autre expédient, 
pour fauver notre vie dans ce rumulte , que de retourner volontairement à no- 
tre cachot, où nous regardames comme une grande faveur d’être recus du 
Geolier. 

Dragut ayant moins réufli par l'autorité que par la douceur à calmer la fe- 
dition , nous fümes reconduirs fur la même Place , & vendus avec notre ar- 
tillerie & le refte du butin. Le malheur de mon fort me fit tomber entre les 
mains d’un renégat Grec, dont je détefterai toujours le fouvenir. Pendant 
trois mois que je fus fon Efclave , il me traita fi cruellement , qu'étant réduit 
comine au defefpoir , je pris plufeurs fois la réfolution de m'empoifonner. Je 
n’eus l’obligation de ma délivrance qu'au foupçon qu’il eut de mon deflein : 
La crainte de perdre l'argent que je lui avois couté, fi j'abreseois volontai- 
rement mes jours , lui fit prendre le parti de me vendre à un Juif de Toro. 
Je partis, avec ce nouveau Maïtre , pour Caffan , où fon Commerce l'appel- 
loit. Môn efclavage n’auroit pas été plus doux entre les mains d’un Chrétien. 
De-à,, il me conduifir à Ormus , où j'appris avec des tranfports de joye que 
Dom Fernand de Lima, dont j'étois connu , étoit Gouverneur du Fort Por- 
tugais. J'obtins de mon Maitre la permiflion de me préfenter à lui. Ce géné- 
reux Seigneur , & Dom Pedro Fernandez , Commiffaire Général des Indes, 
qui fe trouvoit alors dans lifle d'Ormuz , firent les frais de ma liberté. Elle 
leur couta deux cens pardos, c’eft-à-dire , environ cent vingt écus de notre 
monnoie. 

Ils ajouterent, à cette faveur, celle de me laifler fuivre mon penchant, dans 
loccañon que j'eus bientôt de partir pour les Indes, fur un Vaifleau qui 
menoit des chevaux à Goa. Le vent nous fut fi favorable , qu’en dix fept jours 
nous artivames à la Côte de Diu. Nous y ferions tombés entre les mains des 
Turcs, qui faifoient alors le fiege de cette Fortereffe, fi la vüe de quelques 
Galeres , qui nous donnerent la chafle jufqu’à la nuit, ne nous eut 
fuit tourner vers Chaul , où nous relâächames deux jours après. Diu étoit afié- 
gé, depuis vingt jours, par le Bacha Solyman, Viceroi du Caire, avec une 
Flotte de cinquante-huit Galeres (9). 

( Pinto continue de s'étendre , dans plus de vingt Chapitres , fur quantité 
&’avantures qui n'auroient rien aujourd'hui d’intéreffant , à la diflance où nous 
fommes des tems & des lieux. On aura foin , dans la fuite de cet extrait , de 
palfer de même fur tout ce qui n'offre rien d’utile ou d’agréable. Ici, après une 
Jeconde captivité, qui l'avoir jetté dans une longue 6 dangereufe maladie , il fe 
trouve à Malaca , où le Gouverneur, nommé Dom Pedro de Faria , s'afféélion- 
ne à fa fortune ). 

Dom Pedro Faria, cherchant l’occafion de m’avancer , m'envoya, dans une 
Lanchire (10), au Royaume de Pan, avec dix mille ducats qu'il me chargea 
de remettre à Thomé Lobo, fon Facteur dans cette contrée. De-là, fes or- 
dres devoient me conduire à Patane , qui eft cent lieues plus loin. Il me den 


(9) Voyez l'Hiftoire de ce fiege au premier Tome. 
{10) Ibid, pages 142 & fuivances. 


né 


DIEIS VO VA GES Liv El ét 


na une lettre & un preéfent pour le Roi de Patane , avec une ample commif- 
fion pour traiter , avec lui , de la liberté de cinq Portugais , qui étoient efcla- 
ves de fon beaufrere. Je partis dans les plus douces efpérances. Le feptiéme 
jour de notre navigation , étant à la vüe de l’Ifle de Timan , qui eft à la dif- 
rance d'environ quatre-vingt-dix lieues de Malaca , & dix ou douze lieues 
de l'embouchure du Pan, nous entendîmes , fur mer, avant le lever du fo- 
lil , de grandes plaintes, dont l’obfcurité ne nous permit pas de reconnoïtre la 
caufe. J'en fus affez touché , pour faire mettre la voile, & pour tourner avec 
le fecours de la rame vers le lieu d’où elles paroïffoient partir, en baiffant 
la vüe, dans l'efpérance de voir & d'entendre plus facilement. Après avoir 
continué long-tems nos obfervations , nous découvrimes , fort loin de nous, 
quelque chofe de noir qui flottoit fur l’eau. 11 nous étoit impofñlible de dif 
tunguer ce qui commençoit à frapper nos yeux. Nous n'étions que quatre 
Portugais dans la Lanchare , & les avis n’en furent pas moins partagés. On me 
repréfentoit qu'au lieu de m'arrêter à des recherches dangereufes , je ne de- 
vois penfer qu’à fuivre les ordres du Gouverneur. Mais n'ayant pü me rendre 
à ces timides confeils, & me croyant autorifé par ma commiflion à faire ref- 
pecter mes ordres, je perfiftai dans la refolution d'approfondir un événement 
fi fingulier. Enfin les premiers rayons du jour nous firent appercevoir plufeurs 
perfonnes , qui flottoient fur des planches. L’effroi de mes Compagnons fai- 
fant place alors à {a pitié , ils furent les premiers à faire tourner la proue vers 
ces miférables , que nous entendimes crier fix ou fept fois, Seigneur Dieu, 
Müféricorde ! Je prefai nos Matelots de les fecourir. Ils tirerent fucceflive- 
ment , du milieu des Hots, quatorze Portugais & neuf Efclaves ; tous fi déf- 
le} 

nir. On fe hâta de leur donner des fecours qui rappellerent leurs forces. Lorf- 
qu'ils furent en état de parler , un d’entr'eux nous dit qu'il fe nommoit Fer- 
nand G1l Porcalho ; qu'ayant été dangereufement bleffé à ja tranchée de Ma- 
laca , dans la feconde attaque que les Portugais avoient foutenue contre les 
Achemois , Dom Etienne de Gama, qui commandoit alors dans cette ville, 
& qui avoit cru devoir quelque récompenfe à fon courage, l’avoit envoyé aux 
Moluques avec divers encoutagemens pour fa fortune; que le Ciel avoir 
beni fes entreprifes , jufqu’à le mettre en état de partir de Ternate dans une 
Jonque chargée de mille barres de poivre , qui valoient plus de cent mille 
ducats ; mais qu'à la hauteur de Surabaya , dans lIfle de Joa, il avoit eu le 
malheur d'effuyer une furieufe tempête , qui avoit abimé fa Jonque & tout 
fon bien ; que de cent quarante-fept perfonnes , qu'il avoit à bord , il ne s’en 
étoit fauvé que les vingt-trois qui fe trouvoient furle nôtre; qu'ils’ avoient 
déja pallé quatorze jours fur leurs planches , fans autre nourriture que la chair 
d'un Efclave Caffre qui leur étoit mort, & qui avoit fervi pendant huit jours 
à foutenir leurs forces (11). 

La fatisfaction d’avoir fauvé la vie à tant de malheureux me rendit la fuite 
du voyage fort agréable, jufqu’à la ville de Pan , où je remis à Thomé Lobo 
les marchandifes dont j'étois chargé. Mais lorfque je me difpofois à continuer 
mon voyage vers Patane , un accident fort tragique fit perdre au Gouverneur 


(11) Pages 146 & précédentes, 
Tome IX. Z z 


gurés que leur vifage nous fit peur, & fi fé ibles qu'ils ne pouvoient fe foute- 


MENDEZ 
PIiNTC 


Rencontre ex- 
traordinaire qu'il 
fait dans fa ru 
(Ce 


Hiftoire d'un 
trie naufrage. 


Pinto arrive à 
Pan. Le Roi eît 
tué, & les Por- 
tugais font pile 
lés, 


MENDEZ 
PrNTO. 


Reprefailles 
des Portugais de 
Patane. 


Victoire & bue 
tin qu'ils rem- 
portelite 


Premier vOya- 
ge d'Antonio dé 
Färia Soufa. 


362 HAS T'@L RE. GE N EN APE 


de Malaca. toutes les richelles qu'il avoit entre les mains de Lobo. Cie 
Geinal, Ambafladeur du Roi de Borneo , qui réfidoit depuis trois ou qua- 
tre ans à la Cour de Pan, tua le Roi , qu'il trouva couché avec fa femme. 
Le Peuple s'étant foulevé à certe occafion commit d’affreufes violences, entre 
lefquelles il pilla le Comptoir Portugais , qui perdirent onze hommes dans 
leur défenfe. Thomé Lobo n’échappa au maflacre qu'avec fix coups d’épée ; 
& n'eut pas d'autre reffource que de fe retirer dans ma Lanchare , fans avoir pu 
fauver la moindre partie de fes marchandifes. Elles montoient à cinquante. 
mille ducats , en or & en pierreries feulement. Certe fédition , qui avoit couté 
la vie à plus de quatre mille perfonnes dans l’efpace d’une feule nuit, fe rallu- 
ma le lendemain fi furieufement , que pour éviter le danger d’y périr, nous 
mimes à la voile pour Patano , où la faveur du vent nous fit arriver dans 
fix jours. 

Les Portugais , dont le nombre étoit affez grand dans cette Cour, prirent 
d'autant plus de part à l'infortune de Lobo , qu'un fi terrible exemple de la 
perfidie des Indiens leur remettoit vivement devant les yeux ce qu'ils avoienc 
à redouter pour eux-mêmes. Ils fe rendirent tous au Palais du Roi; & lui 
ayant fait leurs plaintes , au nom du Gouverneur de Malaca , ils lui deman- 
derent , avec beaucoup de fermeté, la permiflion d’ufer de repréfailles fur 
toutes les marchandifes du Royaume de Pan , qui fe trouvoient ju fes Etats. 
Cette propofition lui parut jufte. Neuf jours après , on reçut avis qu'il étoit 
entré dans la riviere de Calantan trois Jonques fort riches , qui revenoient de 
la Chine, pour divers Marchands Panois. Aufli-tôt, quatre-vingt Portugais 
s'étant joints à ceux de ma Lanchare , nous équipimes deux Fuftes & un Na- 
viré rond, de tout ce qui nous parut néceflaire à notre entreprife, & nous 
partimes avec affez de diligence pour prévenir les informations que nos En- 
nemis pouvoient recevoir des Mahométans du Pays. Notre chef fur Jean 
Fernandez d’Abren , fils du Pere nourricier de Dom Juan Roi de Portugal. Il 
montoit le Vaifleau rond , avec quarante foldats. Les deux Fuftes étoient com- 
mandées par Laurent de Goez & Vafco Sermento ; tous deux d’une valeur & 
d’une expérience reconnues. 

Nous arrivames le lendemain dans la riviere de Calantan, où les trois 
Jonques éroient à l'ancre. Leur réfiftance fut d’abord auffi vive que l'attaque : 
mais en moins d’une heure , nous leur tuâmes foixante quatorze hommes , 
fans avoir perdu plus de trois des nôtres. Nos bleflés, quoiqu'en grand nom- 
bre, ne laiffant pas d'agir , ou de fe montrer les armes à la main , l'Ennemi 
confterné de fa perte, tandis qu'il croyoit nous voir Encore toutes nos forces , 
fe rendit, en demandant la vie pour unique grace. Nous rerournâmes triom- 
phans ,à Patane , avec un butin qui ne palla que pour le jufte dédommagement 
des cinquante mille ducats de Dom Pedro , mais qui montoit à plus de deux. 
cens mille taels , C'eft-à-dire , à trois cens mille ducats de notre monnoie. Le 
Roi de Patane exigea feulement que les trois Jonques fuflent rendues à leurs 
Capitaines ,, & nous lui donnâmes volontiers cette marque de reconnoiffance. 
& de foumiflion (12). one 

Peu. de temps après , on vit arriver, à Patane, une Fufte commandée par 


(12) Pages 158 & précédentes, 


0 DIE SM OUT AMC ESS LAVE. 363 
Antonio de Furia Soufa , parent du Gouverneur de Malaca , qui venoit de fa 
part avec une lettre & des préfens confidérables, fous prétexte de remercier 
le Roi de la protection qu'il accordoit à la Nation Portugaife , mais au fond 
pour achever dans fes Etats l’érabliflèment de notre Commerce. Antonio de 
Faria, dont le non eft devenu célebre par fes fureurs autant que par fes ex- 
ploits , étoit un Gentilhomme fans fortuné, qui étoit venu la chercher aux In- 
des fous la proteétion d’un homme de fon fang & de fon nom. Il apportoit, 
à Patane , pour dix ou douzé mille écus de draps & de toiles des Tia , qu'il 
avoit prifes à crédit de quelques Marchands de Malaca. Cetre efpece de mar- 
chandifes ne lui promettant pas beaucoup de profit dans cette Cour, on lui 
confeilla de l’envoyer à Lugor, graride ville de la dépendance du Royaume 


Per $ 4.6 6) RTE h 7 51 Le .)- 
de Siam, où l’on publioit qu'à 1 occafion de l'hommage que quatorze Rois y. 


devoient rendre à celui de Siam , il s'étoit afléemblé une prodigieufe quantité de 


MENDE"z 
PINTO. 


Etat de fa for: 
tunes 


Jonques & de Marchands. Faria choifit, pour fon Facteur, un Portugais nommé: 


Chriflophe Borralho , qui entendoit parfaitement le Commerce , & lui confia fes 
marchandifes dans un petit Vaifleau qu’il loua au Port de Patane. Seize au- 
tres Portugais, Soldats & Marchands, s’embarquerent avec Borralho , dans 


! ) l d à PR) i e À x «MDI 
lefpérance qu'un écu leur en rappotteroit fix ou fept. Je me laiflai vaincre: 


aufli par de fi magnifiques promelles,& je m'engabeai dans ce fatal voyage. Nous 
À fl ! TO E } 
païtimes avec un vent favorable ; & trois jours nous ayant rendus dans la 


Rade de Lugor , nous mouillamés à l'entrée de la riviere , pour y prendre des 


informations. On nous aflura qu’en efler 1l fe trouvoit déja , dans le Port de 
cette ville, plus de quinze cens Bâtimens , tous chargés de précieufes mar- 
chandifes. Ur PS Ji 
Nous étions à diner, dans la joye d'une fi bonne nouvelle ; & prêts à faire 
voile avant la fn du jour, lorfque nous vimes fortir de la riviere une grande 
Jonque , qui nous ayant réconnus pour des Portugais, fe lala dériver fur 
nous fans aucune apparence d’hoftilité, & nous jetta aufli-tôt des grapins at- 
tachés à deux longues chaînes de fer. A peine fûmes nous accrochés , que nous 
vimes fortir, de deflous le tillac de la Jonque , foixante-dix ou quatre-vingt 


Mores , qui pouffant de grands cris firent fur nous un feu prodigieux. De 


dix-huit Portugais que nous étions , quatorze furent tuésen un inftant , avec 
trente-fix Indiens de l’équipage. Mes trois compagnons & moi , nous primes de 
concert l’unique voye de Li qui fembloit nous refter. Ce fut de nous jetter 
dans la mer , pour gagner la terre, dont nous n’étions pas éloignés. Un des 
trois n'en eut pas moins le malheur de fe noyer. J'arrivai fur la rive avec les 
deux autres. Tout bleffés que nous étions, nous traverfâmes heureufement la 
vafe , où nous enfoncions jufqu’au milieu du corps. Enfin nous nous approchä- 
més d’un bois, qui nous promit quelque fureté, & d’où nous eûmes le fpec- 
tacle de la barbarie des Mores. Ils acheverent de tuer fix ou fept Matelots dé- 
ja bleflés, qui reftoient de notre équipage ; après quoi s'étant hâtés de tran{- 
Porter toutes nos Marchandifes dans leur Jonque , ils firent une grande ouver- 
ture à notre Vaifleau , qui Le fit couler à fond devant nos yeux; & dans la 
crainte d’être reconnus , 1ls mirent aufli-tôt à la voile (13). ONE 
Dans la douleur profonde où je demeurai avec deux Compagnons bleflés , 


(13) Page 159. 
Z z tj 


Dans quelle 
efpérance il en 
voye Borralho à 

- Lugors 


Pinto eft du 
VOYALE» 


Funefte avañs 
ture, 


Comment Pin 
to évite la morte 


Trifles extré- 
mités auxquel- 
les il eft réduit 


Rencontre .qui 
lui fauve la vie. 


1} apprend la 
haine que Coyja- 
Acem  portcit 
aux Portugais, 


364. HES TOR E GENE BAIE 

fans efpérance de reméde , l'imagination troublée de tout ce qui s'étoit paf- 
{£ à notre vüe dans l’efpace d’une demie-heure , nous ne pümes retenir nos. 
larmes , & tournant notre fureur contre nous-mêmes , nous commençâmes à 
nous outrager le vifage. Cependant après avoir confideré notre fituation , la 
crainte des bètes farouches qui pouvoient nous attaquer dans le bois, & la 
difficulté de fortir , avant les tenebres , des marécages dont nous étions envi- 
ronnés ; nous firent prendre le parti de rentrer dans la fange , & d'y pañler la 
nuit, enfoncés jufqu'à l'eftomac. Le lendemain , à la pointe du jour , nous 
fuivimes le bord de la riviere, jufqu’à un petit canal que fa profondeur & la 
vüe de quantité de grands lézards nous ôrerent la hardieffe de pañler. Il fal- 
lut demeurer la nuit dans le même lieu. Le jour fuivant ne changea rien à 
notre nufere , parce que lherbe étoit fi haute & la terre fi molle dans les 
marais , que le courage nous manqua pour tenter le paage. Nous vimes ex- 
pirer ce jour-là un de nos Compagnons , nommé Sébaftien Enriquez , homme 
riche , qui avoit perdu huit mille écus dans le Vaifeau. Il ne reftoit que Chrif- 
tophe Borralho & moi , qui nous mimes à pleurer au bord de la riviere, fur 
le corps à demi enterré ; car nous étions fi foibles qu'à peine avions-nous la 
force de païler , & nous comptions déja d'achever dans ce heu notre miféra- 
ble vie. Le troifiéme jour, vers le foir, nous apperçümes une grande Parque char- 
gée de fel, qui remontoit à la rame. Notre prémier mouvement fut de nous pro- 
fterner; & l’efpérance nous rendant la voix, nous fuppliames les Rameurs , 
qui nous regardoient avec étonnement , de nous prendre avec eux. Mais ils 
parotfloient difpofés à pafler fäns nous répondre ; ce qui nous fit redoubler 
nos cris & gémiflemens. Alors une vieille femme , fortie du fond de la Bar- 
que, fut fi touchée de notre douleur & des plaies que nous lui montrions, , 
qu'elle prit un bâton, dont elle frappa quelques Marelots ; & les faifant ap- 

procher de la rive , elle les força de nous prendre fur leurs épaules, & de 
nous apporter a {es pieds. Sa figure n’étoit diftinguée que par un air de gravité, 

qui faifoit reconnoître le pouvoir qu’elle avoit fur eux. Elle nous fit donner 

tous. les fecours qui convenoient à notre mifere : & tandis que nous mangions 
avidement ce qu'elle nous préfentoit de fa propre main, elle nous confoloit 

par es exhortations. Je favois aflez de Malai pour l'entendre. Elle nous dit 

que notre defaftre lui rappelloit tous les fiens ; que fon âge n’érant que de. 
cinquante ans , 1l n'y en avoit pas fix qu’elle s'éroit vüe efclavé & volée de 
cent mille ducats de fon bien ; que cette infortune avoit éré fuivie du fupplice 

de fon mari & de fes trois fils , que le Roi de Siam avoit fait mettre en pieces 

par les trompes des Eléphans ; & qué depuis des pertes fi cruelles , elle n'a- 
voit méné qu'une vie trifte & languiffante. Après nous avoir fai le récit de 

fes peines, elle voulut être informée des nôtres. Ses gens, qui écouterent auffi. 
notre malheureufe hiftoire , nous dirent que la grande Jonque dont nous leur. 
fimes la peinture , ne pouvoit être que celle de Coya Acem, Guzarate de Na- 

tion, qui étoit forti le matin du Port , pour faire voile à FIfle d’Ainan. La 
Dame Indienne, confirmant leur idée, ajouta qu'elle avoit vh , à Lugor, ce. 
redoutable Mahométan ; qu'il  vantoit d'avoir donné la mort à quantité de. 
Portugais , & d'avoir promis à fon Prophète de les traiter fans pitié, parce qu'il 

accufoit un Capitaine de leur Nation , nommé Hector de Sylveira , d’avoir 

tué fon pere & deux de fes freres, dans un Navire qu'il leur avoit pris au dé- 

croit de la. Mecque. : 


DÉEiSALV VO Y À G'EIS LA & er T 36$ 


.- Nous apprimes enfuire que cette Dame étroit veuve d’un Capitaine géné- 


> 


tal, qui s’étoit attiré la diforace du Roi, & le chatiment qu’elle déploroit. SA 
fortune ; qu'elle avoit réparée par une fage conduite , la mertoit en état de 
faire un riche commerce de fel. Elle venoit d’une Jonque , qui lui étroit arri- 
vée dans la Rade, mais qui étoit trop grande pour pates à la Barre; ce qui 
l’obligeoit d'employer une Barque pour tranfporter fon fel dans fes Magañns. 
Elle s’arrèra le foit dans un peuit Village, où elle fit prendre foin de nous pen- 
dant la nuit. Le lendemain , elle nous conduifit à Lugor , qui eft cinq heues 
plus loin dans les terres. Nous lui éuions redevables de la vie : mais ne fe 
bornant point à cette faveur , elle nous donna une retraite dans fa maifon. 
Nous y pallames vingr-trois jours, pendant lefquels nos bleflures furent pan- 
fées, avec des témoignages d’aflecion dignes de la charité chrétienne. Lork 
qu'elle nous vit-en état de retourner à Patane, elle mit le comble à fes bien- 
faits, en nous recommandant au Patron d’un Navire Indien , qui nous y 
conduifit en fept jours & qui ne nous traïta pas avec moins d'humanité. 


$: “1 T 


Courfes & Ayantures de Pinto, avec Antonio de Farie. 


OTRE retour éroit attendu avec d'autant plus d’impatience par tous Îes 

Portugais de Patane , que la plüpart avoient profité d’une f belle occafon 
pour envoyer quelques marchandifes à Lugor. Auñli la perte de notre Vaiffeau 
fut-elle eftimée foixante-dix mille ducats , qui fuivant les efpérances com- 
munes devoient produire fix ou fept fois la même fomme. Antonio de Faria, 
plus ardent que les autres , par fon caractere naturel, & parce qu'il avoit re- 
garde le fuccès de notre voyage comme le fondement de fa fortune , tomba 
dans une confternation inexprimable en apprenant de notre bouche le fort de 
fon Vafleau. Il'garda un profond filence , pendant plus d’une demie- heure, 


. ae Û ‘ 1 
Enfuite , comme s’il eût employé ce tems à former fes réfolutions , il répon- 


dit à ceux qui entreprirent de le confoler , qu'il n’avoit pas la force de rerour- 
ner à Malaca , pour paroître aux yeux de fes créanciers; & qu'ayant le mal- 
heur de fe trouver infolvable , 1l lui fembloit plus jufte de pourfaivre ceux 
qui lui avoient enlevé fes marchandifes , que de porter de frivoles excufes à 
d’honnètes Négocians, dont il avoit trahi la confiance. Lä-deflus , s'étant levé 
d’un air furieux , 1l jura fur l'Evangile de chercher par mer & terre celui qui 
lui avoit ravi fon bien & de fe le faire reftituer au centuple. Tous ceux qui 
furent témoins de fon ferment louerent cette généreufe réfolution. Il trouva, 
parmi eux, quantité de jeunes gens, qui s'engagerent à l'accompagner. D’au- 
tres lui offrirent de l’argent. Il accepta leurs offres ; & fes préparaufs fe firent 
avec tant de diligence , que dans l’efpace de dix-huit jours 1l équipa un Vaif- 
feau , & s’aflocia cinquante-cinq hommes qui jurerent à leur tour de vaincre 
ou de périr avec lui. Je fus de ce nombre; car j'étois fans un fou, & je ne 
connoïflois perfonne qui fût difpofé à me prêter. Je devois.,.à Malaca, plus 
de cinq cens ducats, que j'avois empruntés de plufieurs amis. Enfin, je ne 
poffédois que mon corps, qui avoit même été bleffé de crois coups de javelor, 


La 1} 


ENDEZ 
PIiNTO. 
Charité qu’il 
trouve dans une 
Dame de Lugor, 


Grandes avarr- 
tures de l'Aue 
teur, 


MÉNDEZ 


PiINTO. 
Départ de Fa- 


Fia, 


Sa générofité, 


Riviere qui di- 
vie Camboia & 
Champa. 


Mines d’or & 
de diamans. 


Port de Saley 
Jaçane 


366 HIS T ON'R°E? GE N'EMR M ASDEE 
& d’un coup de pierre à la tête, pour lequel j’avois fouffert deux opérations, 


qui avoient expofé ma vie au dernier danger. 

Après avoir fini fes préparatifs , Faria mità la voile , un Samedi , 9 de Mai 
1540 , vers le Royaume de Champa, dans le deflein de vifiter les Ports de 
cette Côte, où fon efpérance étoit d'enlever des vivres & des munitions de 
Guerre. Quelques jours de navigation nous firent arriver à la vûe de Pulo 
Condor, Ifle fituée vers huit dégrés vingt minutes du Nord, vers l’embou- 
chure de la riviere de Camboia. Nous y découvrimes à l’'Eft, un bon Havre nom: 
mé Bralapifan , à fix hieues de a terre ferme , où f trouvoit à l'ancre une jon: 
que de Lequios, qui menoïit à Siam un Ambaffadeur du Nauraquin de Lindau, 
Prince de l'Iflé de Tofa (14): Ce bâtiment ne nous eut pas plutôt'appercus’, 
qu'il fit voile vers nous. L’Ambafladeur nous dépêchant fa chaloupe, envoya 
complimenter Faria ; & lui fit offrir un coutelas de srand prix , dont la poi2 
gnée & le fourreau étoient d’or ; aveo vingt-fix perles, dans une petite boëte du 
mème métal. Quoique ce préfent même nous fit prendre une haute idée des 
richeffes de la jonque , & que notre premier deflein eüt été de l'attaquer , la 
générofité prit le deffus dans le cœur de Faria. Il regretta dé ne pouvoir ré- 
pondre aux civilités de l’Ambafladeur , par d’autres marques de reconnoiffance 
que la liberté qu'il lui laffa de continuer fa route. Nous defcendimes au ri- 
vage, où nous employames trois jours à nous pourvoir d’eau & de poiflon. De- 
là nous étant approchés de la terre ferme , nous entrâmesle Dimanche, der- 
nier jour de Mai, dans la riviere (15) , qui divife les Royaumes de Camboia 
& de Champa. L’ancre fur jettée vis-à-vis d’un grand bourg , nommé Catim- 
paru , à trois lieues dans les terres. Pendant douze jours , que nous y paflâmes 
à faire des provifons , Faria , naturellement curieux, prit des informations 
fur le Pays & fes Habitans. On lui apprit que la riviere naïfloit d’un Lac nommé 
Pinator , à deux cens cinquante lieues de la mer, dans le Royaume de Qui- 
rivan ; que ce Lac évoit environné de hautes montagnes , au pied defquelles on 
trouvoit fur le bord de l’eau , trente-huit villages ; que près d’un des plus stands, 
qui fe nomimoit Chincaleu , il y avoit une mine d’or très-riche , d’où l’on ti- 
roit ; chaque année, la valeur de vingt-deux millions de notre monnoïie ; qu’elle 
faifoit le fujet d’une guerre continuelle , entre quatre Seigneurs de la même fa. 
mille, à qui la nance y donnoir les mêmes droits; que l’un d'eux, nom- 
mé Raja Hirau , avoit fous terre , dans la Cour de fa maifon , fix cens bahars 
d'or en poudre; enfin, que près d’un autre de ces villages nommé Buaquirim 
Gn tiroit d’une carriere quantité de diamans fins , plus précieux que ceux de 
Lave & de Tajampure (16). Faria conçut après avoir obfervé la fituation & les 
forces du Pays, qu'avec un peu de courage , trois cens Pertugais lui auroient 
fui pour fe rendre maître de toutes ces richefles. Mais fes forces préfentés 
ne lui permettoient pas d'entreprendre une fi belle expédition. if 

Nous reprimes la Côte du Royaume de Champa , jufqu'au Port de S2/y- 
Jacan qui eft à dix-fept lieues de la Riviere. La fortune ne nous offrit rien dans 
cette route. Nous comptâmes , dans la rade de Saley-Jacan, fix Bourgs, dans l'un 


(14) A trente degrés du Nord. Le témoi- de remarquer toutes ces pofitions. 
gnage que les critiques ont rendu aux lumié- (15) À neuf degrés du Nord. 
res géographiques de l'Auteur, nous oblige (16) Pages 171 & précédentes, 


D'ASENCOYMHANGUE Si .e EN 267 


defquels on découvroit plus de mille maifons g environnées d'arbres fort hauts , 
& d’un grand nombre de ruiffeaux , qui defcendoient d’une montagne du côté 
du Sud. Le jour fuivant , nous arrivames à la riviere de Toobafoy ,; où le Pi- 
lote n'ofa s'engager, parce qu'iln'en connoifloit pas l'entrée ; mais'ayant jetté 
l'ancre à l'embouchure , nous découvrimes une grande jonque qui venoit de la 
haute mer vers ce Port. Faria réfolut de l’attendre fur l'ancre ; & pour fe don- 
ner le tems de la reconnvître , 1l arbora le pavillon du Pays, qui eft un figne 
d'amitié dans ces mers. Mais les Indiens , au-lieu de répondre par le même 
figne , ne nous eurent pas plütôt reconnus pour des Portugais , que faifant un 
grand bruit de tambours , de trompettes & de cloches, ils poufferent les mar- 
ques de mépris jufqu'à nous faire voir fur leur pouppe le derriere d'un Efclave 
Negre. Faria , vivement offenfé , n’attendit pas plus d’éclaircifflement pour leur 
faire tirer une volée de canons. Ils y répondirent de cinq petites pieces , qui 
compofoient toute leur artillerie. Cette audace nous faifant juger de leurs for- 
. ces, Faria , qui voyoit la nuit fort proche, prit la réfolution d'attendre le len- 
demain , pour ne rien donner au hazard dans l'obfcurité. Les Indiens, fans 
rien .perdre de leur confiance, jetterent l'ancre à l'entrée de la riviere. 

Vers deux heures après minuit , nous vimes flotter fur la mer , quelque chofe 
qu'il nous fut impoñible de diftinguer. Faria dormoit fur le ullac. I] fut éveil- 
lé, & fes yeux plus perçans que les nôtres, lui firent découvrir trois barques à 
rames qui s’avançoient vers nous. Il ne douta pas que ce ne fur l'ennemi du 
jour précédent, qui faifoit plus de fond fur la perfidie que für la valeur. Il 
ordonna de prendre les armes & de préparer les pots à feu. 11 recommanda 
de cacher les meches pour faire croire que nous étions endormis. Les trois bar- 
ques s’approcherent à la portée de l’arquebufe, & s'étant féparées, pour nous 
environner , deux s’attacherent à notre pouppe , & l’autre à la proue. 
Les Indiens monterent fi légerement à bord ; que dans l’efpace de quelques mi- 
nutes , ils y étoient au nombre de quarante. Alors Faria , fortant de deffous le 
demi - pont avec une troupe d’élites, fondit fi furienfement fur eux (17), qu'il 
en tua d'abord un grand nombre. Enfuite les pots à feu , qui furent jettés fort 
adroitement , acheverent de les défaire , & forcerent le refte de fe précipiter dans 
les flots. Nous fautâmes dans les trois barques, où 1l reftoit peu de monde. 
Elles furent prifes fans réfiftance. Entre les prifonniers qui tomberent vivans 

‘entre nos mains étoient quelques Negres, un Turc ,; deux Achemois, & le 
Capitaine de la jonque , nommé Similau , grand Corfaire & mortel ennemi des 
Portugais. Faria donna ordre que la plüpart fuflent mis à la torture, pour en 
tirer des connoiflances qu'il eroyoit importantes à nos entreprifes. Un Negre 
qu'on fe difpofoit à tourmenter, demanda grace, & déclara qu'il étoit Chré- 
tien. Il nous apprit volontairement qu'il fe nommoit Sebaftien , qu'il avoit éré 
Captif de Dom Gafpar de Mello, Capitaine Portugais , que Similau avoit maf- 
facré depuis deux ans à Liampo > fans avoir épargné un feul Portugais de l’é- 
quipage; que ce Corfaire s’étoit flatté de nous faire fubir le même fort; & 
qu'ayant pris tous fes hommes de guerre dansles trois barques , il n’avoit laiflé 
dans fa jonque que trente Marelors Chinois. Faria, qui n’ignoroit pas le mal- 


(17) Pages 174 & fuivantes. Remarquez que dans fes combats , Faria invoquoit to 
jours Jefus-Chrift ou Saint Jacques. 


MENDEZ 
Pinto. 


Premier exploit 
de Faria, 


Comment if 
fe faiñit d'une 
Jorque liidicn- 
NC 


Similau , grand 
Corfaire. 


Faria vangelæ 
mort de Gatpazk 
de Mel'o, 


flutin de Fa- 
ria, 


Riviere de Tie 
macoreu ou de 
Varellae 


Faria cherche 


Coja- Acem, 


Cours de la 
Riviere de Tina- 


EQIED e 


368 Hi £ SAT 10 L'RSE PCREINRE ROME 


heur de Mello, remercia le Ciel de lavoir choifi pour le venger. Il fit fauter 
fur le champ la cervelle à Similau , avec un frontail de corde; fupplice qui 
avoit été celui de Mello. Enfuite , s'étant mis avec trente Soldats dans les me- 
mes barques où l'ennemi étoit- venu , il fe rendit à bord de la jonque, dont 
il n’eut pas de peine à fe faifir. Quelques pots à feu , qu'il fit jetter fur le til- 
lac, firent faurer rous les matelots dans la mer. Maisle befoin qu'il avoit d'eux , 
pour la manœuvre de la jonque , l’obligea d’en fauver une partie. Dans l’inven- 
taire de cette prife, qu'il fit taire le matin, 1l fe trouva trente-fix mille taels 
d'argent du Japon, qui valent cinquante-quatre mille ducats de monnoie Por- 
cugaife avec plufieurs fortes de marchandifes. Quantité de feux, qui s'écoient 
allumés fur la côte, nous faifant juger que les Habitans fe difpofoient peut- 
ètre à nous attaquer , nous ne penfames qu'à faire voile en diligence (18). 
La côte de Champa , que nous continuâmes de ranger , dans la crainte d’è- 
tre portés en pleine mer par le vent de l'Ef ; qui eft fort impétueux dans 
cette mer aux conjonckions des nouvelles & des pleines Lunes, nous préfenta 
deux jours aprè$ une riviere qui porte le nom de Tinacoreu dans le pays , 
quoique les Portugais l’ayent nommée Farella. C’eft un lieu fréquenté par les 
jonques de Siam & de toute la côte Malaie, qui font le voyage de la Chine. 
Faria fe promertoit d’y apprendre quelques nouvelles de Coja Acem , objet con- 
tinuel de fon entreprife & de fon reffentiment. 1 fit mouiller , un peu au de-là 
de l'embouchure, devant un petit village nommé Taïguilleu, d'où quantité de 
barques & de pares lui apporterent aufli-tot des rafraichiffemens. Il fe fit paifer 
à l’aide de fa jonque , pour un Marchand de Tanaflerim , qui alloit trafñiquer 
dans l’Ifle de Lequios, & qui ne s’arrètoit dans ce lieu que pour chercher un 
ami, nomimé Coja-Acem, dont le mauvais tems l’avoit féparé. On lui con- 
feilla de remonter la riviere, jufqu'à Pilxucacem , qui eft le féjour ordinaire 
du Roi ; mais efperant peu de foutenir fon déguifement à la Cour, où les Por- 
tugais étoient connus , 1l fe réduifit à quelques informations qui regardoient le 
pays. On lui dit que la riviere de Tinacoreu , nommée aufli Taraulachine , 
s'étend avec la mème profondeur & la même largeur, jufqu’à Moncalor, gran- 
de montagne qui eft à quatre-vingt lieues de la mer; que jus loin , elle s'élar- 
git beaucoup , mais qu'elle devient moins profonde; qu’elle y eft coupée d’ail- 
leurs par quantité de bancs de fable & par des terres noyées d’eau ; que les lieux 
voifins étoient remplis d’un fi prodigieux nombre d’oifeaux , que la terre en 
étoit couverte, & que certe raifon avoit forcé, depuis quarante-deux ans, 
les Habitans de Chintalcuhos, Royaume de huit journées d’étendue , d’aban- 
donner leur Pays : qu’au de-là de cette contrée d’oifeaux, on trouve des mon- 
ragnes & des rochers , où les Eléphans, les Rhinoceros , les Lions les San- 
ghers & les Buñles font en fi grand nombre , qu'on y a renoncé aufli à la cul: 
ture des terres : mais qu’au milieu du Pays la nature a placé un grand Lac, 
connu fous les deux noms de Curebeté & de Chiamnay (19) , d'où fortent la 
riviere de Tinacoreu , & trois autres rivieres, qui arrofent une grande partie 
de cette Réoian : que les bords de ce Lac offrent quantité de mines d’ar- 
gent, de cuivre, d’étain & de plomb, d’où l’on tranfporte ces métaux fur 


(18) Page 1797. on a parlé dans les Relations de Siam, &. 
(r9) Peut-être ce Lac eft-il es même dont d’où vient le Menam. a 
es 


D'ENSVNV OM VACE SU Live IT. 369 


des Eléphans aux Royaumes de Sornau, que les Européens nomment Siam , 
Pañliloco , Savadi , Tangu, Prom , Calanunham , & dans d’autres Provinces, 
éloignées des Côtes maritimes de deux ou trois mois de chemin : que ces 
Pays montagneux étoient divifés en Royaumes , habités par des hommes plus 
ou moins blancs, & qu’en échange de leurs métaux ils recevotent volontiers 
de l’or , des diamans & des rubis (20). 

Le feul fruit que nous emportâmes de Taiquillen pour la vengeance de Fa- 
ria , fut d'y avoir appris que fi Coja-Acem exerçoit le Commerce, c’étoit 
dans l’Ifle d’Aynan qu'il le falloit chercher , parce que tous les Vaiffeaux Mar- 
chands s’y raflembloient dans cette faifon. Nous fortimes de la riviere; & 
fuivant l'avis du Pilote , nous allâmes chercher Pulo Champeilou , fe inhabi- 
te , qui borde l’anfe de la Cochinchine, pour y employer quelques jours à 
difpofer notre artillerie. De-là, nous fimes voile droit à l’'Ifle d'Aynan , où 
pañlant l’écueil de Pulo Capas , nous commençâmes à ranger la terre , dans la 
feule vüe de reconnoitre les Ports & les rivieres de cette côte. Quelques fol- 
dats , qui furent envoyés à terre, fous la conduite de Boralho , rapporterent 
qu'ayant pénétré jufqu'à la ville , qui leur avoit paru compofée de plus de dix 
mille maifons , & revêtue de murs & de tours avec un foflé plein d’eau , ils 
avoient vu dans le Port un fi grand nombre de Navires, qu'ils en avoient 
compté jufqu’à deux mille. A leur retour , ils découvrirent , à l'embouchure 
de la riviere, une groffe Jonque à l’ancre , qu'ils crurent reconnoître pour 
celle de Coja-Acem. Cette conjeture , qu'ils fe hâterent d’apporter à Faria, 
Jui caufa tant de fatisfation que fans perdre un moment, & laiffant fon an- 
cre en mer, il donna ordre de faire voile , en répétant que fon cœur l’aver- 


tifloit qu'il touchoit à l’heure de la vengeance. 


Nous nous approchâmes de la Jonque, avec une tranquillité qui nous fit 
paller pour des Marchands. Outre le deffein de tromper notre ennemi par 
les apparences, nous appréhendions d’être entendus de la ville, & de voir 
tomber , fur nous , tous les Navires qui étoient dans le Port. Aufli-tôt que 
nous fümes près du bord Indien , vingt de nos foldats , qui n’attendoient 
que cet inftant, y fauterent avec une impétuofité qui leur épargna la peine 
de combattre. La plûpart de nos ennemis, effrayés de ce premier mouve- 
ment , fe jetterent dans les flots. Cependant , quelques-uns des plus braves fe 
raflemblerent pour faire tère. Mais Faria fuivant aufli-tôt , avec vingt autres 
foldats , fit un furieux carnage de ceux qui avoient entrepris de réhifter. Il 
en tua plus de trente ; & d’un équipage aflez nombreux, le feu n’épargna que 
ceux qui s’étoient jettés dans la mer, & qu’on en fit retirer ; autant pour fer- 
vir à la navigation de nos propres Vaifleaux , que pour déclarer quel étoit 
leur chef. On en mit quatre à la torture; mais ils fouffrirent la mort avec 
une brutale conftance. On alloit expofer aux mêmes tourmens un petit gar- 
çon , qu'on efpéroit de faire parler plus facilement ; lorfqu'un vieillard , qui 
étoit couché fur le tillac, s’écria , la larme à l'œil , que c’étoit fon fils, & qu'il 
demandoit d’être entendu , avant que ce malheureux enfant füt livré aux fup- 


(20) Pages 181 & précédentes. L'Auteur trouvé , dit-il, plus de profit & moins de 
regrette que les Portugais n'ayent pas tourné peine, 
leurs conquêtes de ce côté-la. Ils y auroient 


Tome IX, Aza 


MENDEZ 
Pr NT Oo: 


Œaria fe rend 
à l’Ifle d'Aynan, 


1: attaque um 
Vaifleau uil 
prend pour celui 
de Coja-Accat 


Carnage qu'il 
Y faits 


MENDEZ 
PINTO. 
Hiftoire d’un 

vieux Chrétien 

qu'il y trouve, 


A qui étoit ke 
Vaifleau dont 
Faria s'étoit fai- 


0 


370 HISTOIRE GENER ATIE 
lices. Faria ft arrèter l’Exécuteur. Mais, après avoir promis au Pere [a vie 
& la liberté, s’il s'expliquoit de bonne-foi , avec la reftitution de toures les 
marchandifes qui feroient à lui , 1l jura que pour le punir de la moindre im- 
pofture il le feroit jeter dans la mer avec fon fils. Ce vieillard, que nous pre- 
nions encore pour un Mahométan , répondit qu'il acceptoit cette condition ; 
que s’il remercioit Faria de la vie qu'il accordoit à fon fils, il lui offroit la 
fienne , dont il faifoit peu de cas à fon âge; mais qu'il re s’en fieroic pas 
moins à fa parole , quoique la profeflion qu'il lui voyoit exercer für peu 
conforme à la loi Chrétienne dans laquelle 1ls étoient nés tous deux. 

Une réponfe fi peu attendue parut caufer un peu de confufon à Faria, 
Il ft approcher le vieillard ; & le voyant aufli blanc que nous , 1] lui demanda 
s’il étoit Turc ou Perfan ? La curiofité nous avoit raflemblé tous autour de 
ui , pour écouter fon hiftoire. 11 nous dit qu’il étoit Arménien d’origine See 
né , au Mont Sinaï, d’une fort bonne famille ; que fon nom étroit Thomas 
Moftangen , que fe trouvant, en 1538 , au Port de Gedda , avec un Vaifleau 
qui lui appartenoit , Solyman Bacha , Viceroi du Caire, qui alloit faire le 
fiège de Diu , l'avoir fait prendre , avec d’autres Vaiffeaux Marchands, pour 
fervir au tranfport de fes vivres & de fes munitions : qu'après avoir rendu 
ce fervice aux Turcs, & lorfqu'il leur avoit demandé le falaire qu'on lui 
avoit promis, non-feulement ils lui avoient manqué de parole, mais qu'ils 
lui avoient pris fa femme & fa fille, qu'ils avoient forcées devant lui, & 
qu'ils avoient jetté fon fils dans la mer , pour leur avoir reproché cette injure : 
qu'enfuite s'étant vù enlever fon Vaifleau , & la valeur de fix mille ducats 
qui faifoient la meilleure partie de fon bien , le defefpoir l'avoit conduit 
par terre à Surate, avec le fils qui étoit à bord , & le feul qui lui reftoir : 
que de-là ils s’étoient rendus à Malaca, dans le Navire de Dom Garcie de 
Saa , Gouverneur de Bacaïm; d’où il étoit parti pour la Chine avec Chrif- 
tophe de Surdinha , qui avoit été Facteur aux Moluques : mais qu’étant à l’an- 
cre , dans le détroit de Sincapur, Quiay-Tajano , Maitre de la Jorque dont 
nous venions de nous faifir, avoit furpris le Vaifleau Portugais pendant la 
nuit; qu'il s'en étoit rendu maître par la mort du Capitaine & de tour l'équi< 
page, & que de vingt-fepr Chrétiens , 1l éroir le feul à qui la vie eur ére 
confervée avec celle de fon fils, parce que le Corfaire avoit reconnu quil 
n'étoit pas mauvais canonier. 

» Faria ne put entendre ce récit fans fe frapper le front d’étonnement : 
» Mon Dieu , mon Dieu , dit:1l, il me femble que ce que j'entens eft un fonge, 
Enfuite, fe tournant vers fes foldats, 1l leur raconta l’hiftoire du Corfaure, 
qu'il avoit apprife en arrivant aux Indes. C'étoit un des plus cruels enne- 
mis du nom Portugais. Il en avoit tué de fa propre main, plus de cent; 
& le butin qu'il avoit fait fur eux montoit à plus de cent mille ducats. Guoi- 
que fon nom fut Quiay-Tajano , fa vanité lui avoit fait prendre celui de Ca- 
pitaine Sardinha , depuis qu'il avoit maflacré cer Officier. Nous demandä- 
mes à l'Arménien ce qu'il étoit devenu. Il nous dit qu'étant fort bleflé , it 
s'étoit caché dans la foute , entre les cables, avec fix ou fept de fes gens. 
Faria s’y rendit aufli-tôt, & nous ouvrimes l’écoutilie des cables. Alors ce 
brigand défefpéré fortit , par un autre écoutille, à la tête de fes Com- 
pagnons , & Ë jetta fi furicufement fur nous , que malgré l’extrème iné- 


DES (V'O/V'AICGE ST Dry HIT. s71 


galité du nombre le combat dura près d’un quart d'heure. Ils ne quitrerent 
les armes qu’en expirant. Nous ne perdimes que deux Portugais & fept In- 
diens de l'équipage : mais vingt furent bleffés ; & Faria reçut lui-même deux 
coups de fabre fur la tête, &.un troifiéme fur le bras. Après cette fanglante 
victoire , 1l fit mettre à la voile, dans la crainte d’être pourfuivi. Nous al- 
lâmes mouiller le foir fous une petite Ifle deferte , où le partage du butin fe 
fit tranquillement. On trouva dans la Jonque (21) cinq cens bahars de poi- 
vre (22); foixante de fandal ; quarante de noix mufcades & de macis; 
quatre-vingt d’étain; trente d'ivoire; & d’autres marchandifes, qui mon- 
toient , fuivant le cours du commerce, à la valeur de foixante-dix mille du- 
cats. La plus grande partie de l'artillerie étoit Portugaife. Entre quantité de 
meubles & d’habits de notre nation , nous fümes furpris de voir des coupes, 
des chandeliers , des cuillieres , & de grands baïins d'argent doré. C'étoit la 
dépouille de Sardinha , de Juan Ofveyra, & de Barthelemi de Maros , 
trois de nos plus braves Officiers, dont les Vaifleaux avoient été la proye du 
Corfaire. Mais la vue de tant de richeffes ne diminua point not'e compaf- 
fion pour neuf petits enfans, âgés de fix à huit ans , qui furent trouvés ie 
un coin , enchainés par les mains & les pieds. 

Le lendemain, Faria prenant plus de confiance que jamais à fa fortune , 
ne fit pas dificulté de retourner versla Côte d’A ynan , où 1l ne défefpéroit pas 
encore de rencontrer Coja-Acem. Cependant quelques Pècheurs de perles, 
dont il reçut des rafraîchiflemens dans la Baye de Camoy, lui annoncerent 
l'approche d’une Flotte Chinoife ; & le prenant d’ailleurs pour un Négo- 
ciant , maloré quelques foupçons qu'ils ne purent cacher à la vüe des étof- 
fes & des meubles précieux qu’ils voyoient entre les mains de fes foldats, 
ils lui firent une peinture fi rebutante des obftacles qu'il trouveroit à la 
Chine , où fon deflein étoit d'aller vendre effectivement fes marchandifes, 
qu'il réfolut de chercher quelque autre Port. Ses Vaiffeaux étoient déja fi char- 
gés, qu'il leur arrivoit fouvent d’échouer fur les bancs de fable dont cette 
mer eft remplie. Cependant il étoit attendu par des nouveaux obftacles , à 
l'embouchure de la riviere de Tanauquir. 

Pendant qu'il s’efforçoit d'y entrer, fur l’efpérance que les Pêcheurs de 
Camoy lui avoient donnée d’y trouver un bon Port, il fut attaqué par deux 
grandes Jonques , qui defcendoient cette riviere , avec la faveur du vent & 
de la marée. Leur premiere falve fur de vingt-fix pieces d'artillerie , & fe 
trouvant prefque fur nous, avant que nous euflions pù les découvrir , elles 
nous aborderent avec une redoutable nuée de dards & de fléches. Nous n’é- 
vitimes cette tempête qu'en nous retirant fous le demi-pont ; d’où Faria nous 
fit amufer les Ennemis à coups d’arquebufes , pendant l’efpace d’une demie- 
heure, pour leur donner le tems d’épuifer toutes leurs munitions, Mais qua- 
rante de leurs plus braves gens fauterent enfin fur notre bord , & nous mirent 
dans la néceñlité de les recevoir. Le combat devint fi furieux , que le tillac fur 
bientôt couvert de morts. Faria fit des prodiges de valeur. Les Indiens com- 
mençant à fe refroidir par leur perte, qui étoit déja de vingt-fix hommes ; 


(21) On abrege ce détail, 
(22) Chaque Babar, de cinquante quintaux, 


Aa ii 


PRE D En See opte 
MENDE > 
Pinreo. 


Butin qu'il y 
trouve. 


Faria cherche 
à vendre fon bu- 
tin 


Autre viétoire 
qu’il reruporte à 
l'embouchure du 
Tanauquir, 


MENDEZ 
PINTO. 


Ce qu'il trou- 
ve dans une Jon- 
que. 


Hiftoire du 
Corfaire, 


37 EI S-T O-LR É SGEN ER D DE 


vingt Portugais prirent ce moment pour fe jetrer dans la Jonque de [eurs En- 
nemis, où cetre attaque imprévüe leur fit trouver peu de réhftance. Ainfi, 
la victoire fe déclarant pour eux fur l’un & l’autre bord , ils penferent à fe- 
courir Boralho , qui étoit aux prifes avec la feconde Jonque. Faria lui porta 
fa fortune , avec l'exemple de fon courage. Enfin les deux Jonques tomberent 
fous fon pouvoir. Il en avoit couté la vie à quatre-vingt Indiens ; & par une 
faveur extraordinaire du Ciel (23), il ne fe trouva parmi les morts qu'un 
feul Portugais , & quatorze hommes d'équipage , quoique les bleflés fuflenc 
en très grand nombre. 

Tandis qu'on uroit des flots tous les ennemis qui s’y étoient précipités , & 
qui demandoient d’être fecourus , on entendit, dans la jonque dont Boralho 
s'éroit rendu maitre , des cris & des plaintes , qui fembloient venir de deflous 
la proue. Quelques matelots , qu'on y fit defcendre , amenerent dix-fept Chré- 
uens , c'eft-à-dire deux Portugais, cinq petits enfans, deux filles & huit gar- 
çons , dans un état qui infpiroit de la pitié; chargés de chaînes, & la plü- 
part nuds. E’un des deux Portugais étant à demi mort, on apprit de l’autre, 
que le Corfare avoit deux noms, lun Européen, & l’autre Chinois; que fon 
nom Chinois qu'il portoit alors, étoit Micoda Xicaulem 3 qu'ayant embraflé le 
Chriftianifme à Malaca , il y avoit pris le nom de Francefco Saa , de celui du 
Gouverneur de cette Ville, Dom Garcie Saa , qui avoit été fon Parrain ; qu’a- 
près fa converfion, ce Seigneur lui avoit fait époufer une jeune orpheline Por- 
rugaife , d'une famille honorable ; mais qu'ayant fait voile enfuite à la Chi- 
ne fur une jonque qui lui appartenoit , accompagné de fa femme & de vingt 
Portugais , 1l avoit relâché dans l’Ifle de Catan , fous prétexte d’y faire de l'eau , 
& que de concert avec fon équipage , il avoit maffacré les Portugais pendant 
leur fommeil , pour fe faifir de toutes leurs marchandifes ; qu'après cette horri- 
ble perfidie , il avoit propofé à fa femme d’adorer les Idoles, & que fur fon 
refus , 1l lui avoit fait fauter la cervelle d’un coup de hache; que l’année 
fuivante, il s’éroit emparé d’une petite jonque, dans laquelle il avoit tué dix 
autres Portugais ; qu'ayant embraflé ouvertement le métier de Corfaire , il avoit 
pris » depuis trois ans, cette riviere pour fa retraite, parce qu'il s'y croyoit à 
couvert de la vengeance de notre Nation , qui n’avoit aucun commerce fur cette 
côte ; que les cinq petits enfans , les huit garçons, & les deux filles éroient les 
malheureux reftes d’une jongue Portugaife qu'il avoit prife à l'embouchure de 
la riviere de Siam, & dans laquelle il avoit tué leurs Peres ; que de feize Por- 
tugais qu'il y avoit trouvés , 1l n’avoit accordé la vie qu’à deux, parce que l’un 
étoit Charpentier & l’autre Calfateur , & que depuis près de quatre ans 
qu’il les menoit dans fes courfes , 1l Les faifoit mourir de faim & de coups; qu’en 
nous attaquant , il nous avoit pris pour des Marchands Chinois , qu'il n'épar- 
gnoit pas plus que les Portugais, lorfqu’il pouvoir les or avec avantage. 

On demanda au malheureux , qui faifoit ce récit , s'il reconnoîtroit le Cor- 
faire parmi les morts. 1] entreprit de le trouver , quoique les Cadavres euflent 
été jettés dans la mer ; & s'étant mis dans une petite barque ; il le découvrit 
enfin parmi plufieurs corps qui Aottoient fur l’eau. On lui trouva un grand coup 


(23) L'Auteur a Ja piété de rapporter tout au fecours du Ciel, quoiqu'il reconnoifle que 
Faria faifoit le metier d’un vrai Corfaire. 


DES NON AGE NS Érive I I ÿ75 


d'épée fur la tête, & un coup de picque qui lui traverfoit l’eftomac. I] lui étoit 
refté une chaîne d'or autour du cou, de laquelle pendoit une efpece d’idole , 
en forme de lézard à deux têtes, avec la queue & les pattes émaillées de verd 
& de noir. Faria l'ayant fait traîner vers la proue, lui coupa la tête & fic tal- 
ler le corps en pieces , qui furent jettés dans les flots (24). 

Le butin fut eftimé environ quarante-mille Taels. On trouva, dans les deux 
jonques, dix-fept pieces d’arullerie de bronze , aux armes de Portugal. Quoi- 
que ces deux bâtimens fuflent très-bons, Faria fe vit obligé d’en faire bruler 
un , faute de Marelots pour le gouverner. Le lendemain , 1l voulut tenter en- 
core une fois d'entrer dans la riviere ; mais quelques Pécheurs , qu'il avoit 
pris pendant la nuit ; l'avertirent que le Gouverneur de cette Province avoit 
toujours été d'intelligence avec le Corfaire > qui lui cédoit le tiers de fes 
prijes pour obtenir fa proteétion dont 1l jouifloit depuis long -tems. Cetre 
nouvelle nous fit prendre le parti de chercher un autre Port. On fe dérer- 
mina pour Muripinam , qui eft plus éloigné de quarante lieues à l'E, & fré- 
quenté par les Marchands de Laos, de Pafnas & de Gueos. 

Nous fimes voile , avec trois jonques & le premier vaifleau dans lequel nous 
étions partis de Patane,jufqu'a Tillannmera,où la force des courans nous obligea 
de mouiller. Après nousy être ennuyés trois jours à l’ancre , la fortune nous y 
amena vers le foir quatre Lanteas, efpece de barques à rames , dont l’une por- 
toit la fille du Gouverneur de Colem , mariée depuis peu au fils d’un Seigneur de 
Pandurée. Elle alloit joindre pour la premiere fois fon mari, qui devoit ve- 
nir au-devant d'elle avec un cortege digne de leur rang. Mais ceux qui la con- 
duifoient ayant pris nos jonques pour celles qu'ils sfperoient de rencontrer , vin- 
rent tomber entre nos mains. Faria fit cacher tous les Portugais. La jeune ma- 
riée paroïfant elle-même , demandoit déja fon mari, lorfque pour réponfe 
une troupe de nos gens fauterent dans les lantées, & s’en rendirent les mai- 
tres. Nous fimes pañler aufli-tôt notre prife à bord. Faria fe contenta de rete- 
nir la jeune mariée, & deux de fes freres qui étoient jeunes, blancs, & de 
fort bonne mine,;avec vingt Marelots , qui nous devinrent fort utiles pour la ma- 
nœuvre de nos jonques. Sept ou huit hommes, qui formoient le cortege , & plu- 
fieurs femmes agées, de celles qui fe louent pour chanter & jouer des inftru- 
mens , furent laiffées fur la côte. Le lendemain, étant partis de ce lieu , nous 
xencontrâmes la petite flotte du Seigneur de Pandurce , qui pafla près de nous 
avec des banieres de foie , & faifant retentir Pair du bruit des inftrumens, {ans 
fe défier que nous enlevions fa femme. Dans le deflein où nous étions de nous: 
rendre à Mutipinam , Faria ne jugea point à propos d’arrèter cette troupe joieufe » 
& n'avoit mème été déterminé que par l’occafon à troubler la joie qui regnoit 
auffi dans les lantées. 

Trois jours après, étant arrivés à la vüe de ce Port , nous mouillimes fans 
bruit dans une anfe , à l'embouchure de la riviere , pour nous donner le tems 
d’en faire fonder l'entrée & de prendre des informations pendant la nuit. Douze 
Soldats, qui furent envoyés dans une barque, fous la conduite de Martin 
Dalpoem , nous amenerent deux hommes du Pays, qu'ils avoient enlevés avec 


(24) Pages 204 & précédentes, C'étoit la Cochinchine, qui dépendoit alors du Tom- 
quin. 


À aa ii 


MENDE®Z 
PINTO. 


Faria fe rend 
à Mutipinam. 


Il prend une 
jeune mariée, 


M vend fs 
mMarchandifes 2% 
Mutipinam, 


MENDEZ 
PINTO. 


374 I ST OI RE GENE RUANIENE 
beaucoup de précaution. Faria défendit d'employer les tourmens pout tirer 
d’eux les éclairaffemens qui convenoient à notre füreté. Ils nous apprirent 
naturellement: que tout éroit tranquille dans le Port, & que depuis neuf jours 
il y étoit arrivé quantité de Marchands des Royaumes voifins. Ure fi belle 
occalion de nous défaire de nos marchandifes nous fit tourner notre recon- 
noiffance vers lé Ciel. » Nous récitames , avec beaucoup de dévotion, les Li- 
» tanies de la Vierge, & nous promîmes de riches préfens à Norre Dame du 
» Mont, qui eft proche de Malaca , pour l’embelliffement de fon Eglife. A la 
pointe du jour , Faria rendit la liberté aux Indiens, & leur fit quelques pré- 
fens. Enfuite , ayant fait orner les hunes de nos vaifleaux & déployer nos 
banieres & nos flammes, avec pavillon de marchandife , fuivant l'ufage du 
Pays , 1l alla jetter l’ancre dans le Port , fous le quai de la Ville (25). 

Nous fümes reçus comme des Marchands de Siam , dont nous avions pris 
le nom; & fans autre difiiculté que celle des droits, qui furent enfin regles à 
cent pour mille, nous nous défimes en peu de jours , de tout le butin que 
nous avions acquis au prix de notre fang. On en fit la fomme de cent-trente 
mille raels , en lingots d'argent. Malgré toute la diligence qu'on y avoit ap- 
portée , les Habitans furent informés , avant le départ de Faria , du traitement 
qu'il avoit fait au Corfaire , dans la riviere de Tanauquir. Ils commencerent 
alors à nous regarder d’un œil fi différent, que n’ofant plus nous fier à leurs in- 
tentions , nous nous hatâmes de remettre à la voile (26). ; 

Faria s'étoit mis dans la plus grande de nos jonques, avec le rire & le pa- 
Villon de Général; mais on s’apperçut qu’elle puifoit beaucoup d’eau. Diver- 
fes informations nous faifoient regarder la riviere de Madel, dans l’Ifle d’Ay- 
nan, comme un lieu convenable à nos befoins , par la facilité que nous y de- 
vions trouver pour échanger cette jonque ou pour la radouber. Nous n’étions 
arrêtés que par l’éclar de nos expéditions , qui devoient nous y avoir fait beau- 
coup d’ennemis. Cependant, deux confidérations nous firent pafler fur cette 
crainte : l’une fut celle de nos forces , qui nous mettoient à couvert de la fur- 
prife, & qui nous rendotent capables de nous m2furer avec toutes les Puiffan- 
ces qui ne feroient pas celles des Rois & des Mandarins ; l’autre , une jufte con- 
fiance aux motifs de notre Général autant qu'à fa valeur : car fon intention 
n'étoit que de rendre le change aux Corfaires , qui avoient ôté les biens & la 
vie à quantité de Chrétiens; & jufqu’alors toutes nos richeffes nous paroif_ 
foient bien acquifes (17). Après avoir lutté pendant douze jours contre les 
vents, nous arrivames au Cap de Pulo Hindor , nom Indien de l'Ifle des Co- 
cos. De-là étant retournés vers la côte du Sud , où nous fimes quelques nou- 
velles prifes , nous revinmes enfin vers le Port de Madel , & nous entrâmes 
dans la riviere le 8 de Septembre. Le Ciel, chargé de nuages depuis trois ou 
Quatre jours annonçoit une de ces tempêtes , qui portent le nom de typhons , 
& qui font fréquentes dans ces mers aux nouvelles Lunes. Nous vimes plu- 
D jonques qui cherchoient une retraite , & qui mouilloient dans les anfes 
voifines. 


Hitloire du - Un fameux Corfaire Chinois,redouté des Marchands fous le nom d’'Hinimilau, 


Corfaire Hini- 


miiau. 


entra dans la riviere après nous. $a jonque étoit grande & fort élevée. En s'ap- 


(25) Pages 214 & précédentes. (26) Pages 219 & précédentes. (27) Page 219. 


DIE SA VO IV AUGAE:S En. LL 37S 


prochant du lieu où nous étions à l'ancre, 1l nous falua , fuivant l’ufage du 
Pays, fans nous avoir reconnus pour des Portugais. Nous le prenions aufl pour 
un marchand Chinois , qui redoutoit l’approche du typhon. Mais tandis qu'il 
pañloit , à la portée de la voix, nous entendimes crier diftinétement dans notre 
langue , Seigneur Dieu , miféricorde. Ce cri , répété plufieurs fois , nous fit ju- 
ger qu'il venoit de quelques malheureux Efclaves de notre Nation. Faria , 
qui pouvoit fe faire entendre des Marelots Chinois , leur ordonna d'amener 
leurs voiles. {ls pallerent fans lui répondre ; & jettant l'ancre un quart 
de lieue plus loin , 1ls commencerent alors à jouer du tambour & faire bril- 
ler leurs cim2terres. Quoique, ces bravades femblaflent marquer du cou- 
rage , & de la confiance dans quelque fecours que nous ignorions , Faria dé. 
pècha vers eux une barque bien équipée; elle revint bientôt avec un grar.d 
nombre de bleflés, qui n'avoient pù fe défendie contre une nuée de dards & 
de pierres qu'on leur avoit lancés du bord. Ce fpectacle irrita fi vivement Fa- 
ria , que faifant lever aufhi-tot les ancres , il s’approcha de l’'Ennemi jufqu’à la 
portée de l'arquebufe. À cette diftance, 1l le falua de trente-fix pieces de ca- 
non, entre lefquelles il y en avoit quelques-unes de batterie , qui tiroient des 
balles de fonte. Toute la réfolution des Corfaires ne les enpècha point de 
couper leurs cables pour fe faire échouer fur la rive; mais Faria n'eut pas plûtôr 
reconnu leur deffein, qu'il les aborda furieufement, Le combat devint terri- 
ble. Ils étoient en fi grand nombre, que pendant plus d'une demie heure les 
forces fe foutinrent de part & d'autre avec beaucoup d'égalité. Mais enfin les 
Corfaires , las, bleflés ou brulés, fe Jetterent tous dans les flots ; tandis que pouf- 
fant des cris de joie , nous continuames de preffer une fi belle viétoire. Notre 
Général voyant perir un grand nombre de ces nuférables, qui ne pouvoient 
réfilter à l'impétuofité du courant, fit pafler quelques Soldats dans deux bar- 
ques , avec ordre de fauver ceux qui voudroient accepter leur fecours. On 
en fauva feize , entre lefquels étoit Hinimilau , Capitaine de la jonque. 
1j fut amené devant Farta , qui fit d’abord panfer fes plaies. Enfuite il lui 
demanda ce qu'étoient devenus les Portugais que nous avions eatendus fur 
fon bord. Le Corfaire répondit fierement qu'il n’en favoit rien ; mais la vûe 
des tourmens le fit changer de langage. II demanda un veire d’eau , par- 
ce que la féchereffe de fon gozier lui otoit l’ufage de la voix , en promettant 
de voir ce qu'il auroit à répondre. On lui apporta de l'eau , dont il but avi- 
dement une exceflive quantité. Alors , paroiflant reprendre fa fierté avec fes 
forces , il dit à Faria qu'on trouveroit les Portugais dans la chambre de proue. 
Ils y étoient effectivement , mais égorgés. Ceux qui s’y éroient rendus ; pour 
finir leur captivité, apporterent huit corps fur le tillac ; une femme , avec deux 
enfans de fix ou fept ans, à qui l'on avoit coupé brutalement la gorge & cinq 
hommes fendus de haut en bas, & les boyaux hors du corps. Faria, tou- 
ché jufqu'aux larmes d’un fi trifte fpeétacle , demanda au Corfaire ce qui 
lavoir pû porter à certe cruauté. Il répondit que c’éroit une jufte punition pour 
des traîtres , qui lui avoient attiré fa difgrace en fe montrant à nous ; & que 
our les enfans, il fuflifoit qu'ils fuffent de race Portugaife pour avoir mé- 
rité la mort. Ses réponfes , à d’autres queftions, ne furent pas moins remplies 
d’extravagance & de fureur. Il fe vanta d'avoir maffacré un grand nombre de 


28 
Portugais , avec des circonftances fi barbares , qu’elles nous firent lever les 


D 
MENDE®%X 


PiNTo, 


Sort cruel de 
buit  Efclayes 
Portugaiss 


MENDEZ 
PiNTOo. 


Réputation de 
Faria. 11 donne 
des  Pafleports 
aux Marchands. 


Nanfrage de 
Faria dans l'Ile 
des LarronSe 


376 HT SUTNOUT RME AGHENN/ENRMAMIMAE 


mains d'éronnement & d'horreur. L’indignation faifit Faria, qui fans l’hono- 
rer du moindre reproche, le fit ruer à fes yeux. Il trouva, dans la Jonque, 
en foyes , en étoffès, en mufc, en porcelaines, &c. la valeur de quarante 
mille Taels, dont nous nous vimes forcés de brüler une partie avec le corps 
même de la Jonque , parce qu'ayant perdu quantité de braves Matelots , il 
nous en reftoit trop peu pour la gouverner (28). 

Tant d’exploits commencoient à rendre le nom de Faria fi terrible, que les 
Capitaines des Jonques qui fe trouvoient dans le Port de Madel, appre- 
nant bien-tôt cette derniere victoire , & fe croyant menacés de la vifite du 
Vainqueur , lui firent offrir vingt mille Taels pour obtenir fa protection. Il 
reçut fort civilement leurs Députés; & s’encageant par un ferment redouta- 
ble, non-feulement à les épargner , mais à les défendre, dans l’occafion , 
contre les Corfaires , dont ces mers étoient remplies, 1l leur accorda des Pafle- 
ports réguliers , qu'il figna de fon nom (29). Outre la fomme qui lui avoir été 
propofée , & qui fut payée fidellement , un de fes gens , nommé Coffa, qu'il 
revètit de la qualité de fon Sécreraire , acquit plus de quatre mille Taels 
pour la fimple expédition des Patentes. Après avoir palfé quatorze jours dans 
le Port de Madel , nous achevâmes de parcourir toute cette contrée , dans la 
feule vüe de découvrir les traces de Coja-Acem. Nuit & jour , Faria n’étoit 
rempli que de certe idée. 11 employa fix mois entiers à prendre des informa- 
tions , dont il ne tira pas d'autre fruit que d'avoir vilité un grand nombre 
de havres & de ports. Une ombre d’efpérance le fit pénétrer en plein jour 
dans une grande ville nommée Quangiparu , dont les Temples & les Edif- 
ces nous parurent magnifiques. Mais , fe voyant trompé par de faux avis, il 
ne palla que vingt-quatre heures dans un lieu fi dangereux par le nombre de 
fes Habitans. Toutes ces Côtes éroient remplies de Bourgs & de Villages; 
quelques-uns revètus d’un mur de brique. Le Pays eft extrèmement fertiles 
& divers Marchands nous aflurerent qu'il s'y trouve des mines de cuivre 
d'argent, d’étain , de falpètre & de fouffre (30). 

Nous tenions la mer depuis fi long-tems , que les foldats ennuyés du tra- 
vail prierent Faria de faire un partage exa du butin, comme il s’y étroit en- 
gagé à Patane; chacun dans le deflein de quitter le métier des armes, & 
d'aller jouir tranquillement de fa fortune. Cette propofition fit naître de 
ficheux différens. Cependant on convint de choifir Siam , pour y pafler l’hi- 
ver, & pour y vendre les marchandifes qui reftoient à partager. Après avoir 
juré cet accord , on alla mouiller dans une Ifle affez éloignée de l’anfe qu'on 
abandonnoit ; & pendant douze jours , on y attendir le vent qui devoit nous 
conduire au repos. Il fe leva , aufli favorable que nous l’avions defiré : mais 
la nouvelle lune d'Oétobre le fit changer , pour notre malheur, dans une fi 
furieufe tempête, que nous fumes repoullés avec une violence incroyable con- 
tre l’Ifle que nous avions quittée. Nous manquions de cables ; & ceux que 
nous avions encore étoient à demi pourris. Aufli-tôt que la mer avoit com- 
mencé à s'enfler, & que le vent de Sud nous eut pris à découvert en tra- 


5 


(28) Pages 130 & précédentes. noife, & d'autres faveurs qu’il refufa. 
(29) Le Viceroi de l’Ifle d'Aynan lui fit of- (3c) Page 233. 
fric un emploi diftingué dans la Marine Chi- 


verfanè 


D'E'S ViOY A'G'E'SS L'uv: IT 377 


verfant la Côte, l’idée du péril qui nous menaçoit nous avoit fait couper les ——— 
mats & jetter dans les Flots quantité de marchandifes. Mais la nuit devint fi pi No. à 
obfcure , le tems fi froid , & l'orage fi violent , que n’efpérant plus rien de 

nos propres etforts, nous fumes réduits à tout attendre de la miféricorde du 

Ciel. Elle n'étoit pas dûe fans doute à nos péchés (31). Vers deux heures 

après minuit, un épouvantable tourbillon jetta nos quatre Vaifleaux contre 

la Côte, & les brifa fans y laifler une planche entiere. 

Il y périt cent quatre-vingt-fix hommes. À la pointe du jour , nous nous Nombre de 
trouvâmes fur le rivage au nombre de cinquante trois, entre lefquels nous Sent à 1à more. 
n'étions que vingt-trois Portugais ; moins étonnés de notre naufrage , que de 
nous voir à terre , fans favoir à quel hazard nous avions l'obligation de notre 
falut. Heureufement Faria fut un de ceux à qui le Ciel avoit confervé la courage de 
vie. Nous vimes, avec autant d’effroi que de pitié , les cadavres de nos ue & ia ka 
compagnons & de nos amis, dont le bord de la mer étoit couvert. Faria, se 
déguifant fa douleur , nous exhorta par une courte harangue à ne pas per- 
dre l’efpérance. Quoique l’Ifle für déferte , 1l nous promit que les bois & le 
rivage nous fourniroient de quoi nous défendre contre la faim; & loin de 
renoncer à la fortune , 1l nous repréfenta que la mifére même devant être un 
aiguillon pour le courage , nous ne be trop attendre de l'avenir, en 
proportionnant cette attente à notre fituation (32). 

Nous employämes deux jours à donner la fépulrure aux morts. Quelques  Extrémités où 


provifions :nouillées , que nous tirâmes des flots , fervirent à nous foutenir ra Fe 


pendant ce trifte office. Mais comme ces vivres étoient trempés, la pourri- 
ture , qui s’y mit bien-tôt, ne nous permit pas d’en faire un long ufage. En 
moins de cinq jours, 1l nous devint impoilhible d’en fupporter l'odeur &le 
goût. Nous nous vimes forcés d’entrer dans les bois , où nous trouvant fans 
armes , 1l nous fervit peu de voir pañler quantité de bêtes fauvages , que 
nous ne pouvions efpérer de prendre à la courfe. Le froid & la faim nous 
avoient déja fi fort affoiblis , que plufieurs de nos compagnons tomboient 
morts en nous parlant. Faria continuoit de nous ranimer par fes exhortations :  Faria les cow- 
mais un fombre filence , dans lequel il tomboit fouvent malgré lui ; nous DE 
apprenoit aflez qu'il ne jugeoit pas mieux que nous de notre fort. Un jour 
qu'il s’éroit aflis , pour nous faire manger , à fon exemple, quelques plantes 
fauvages , que nous connoiflions peu, un oiïfeau de proye , qui s'éroit élevé 
derriere la pointe que l’Ifle forme au Sud , laïfla tomber près de lui un poif- 
fon de la longueur d’un pied. Ille prit; & layant fait rôtir aufli-tôt , 1l nous 
énétra de tendreffle & d’admiration , lorfqu’au lieu de le manger lui-même, 
il le diftribua de fes propres mains entre les plus foibles ou les plus ma- 
ldes. 

Enfuite , jettant les yeux vers la pointe d’où l’oifeau étoit parti, ilen dé- Comment is 
couvrit plufieurs autres , qui s’'élevoient & fe baifloient dans leur vol; ce qui HE CALE 
lui fit juger qu'il y avoit peut-être , dans ce lieu , quelque proye dont ces 
animaux fe repaifloient. Nous y marchâmes ez proceffion , pout attendrir le 


(31) Page 235. mélange de Religion & d'idées profanes. La 
(32) Leur perte montoït à cinq cens mille Foi, l'Éfpérance , & la Charité Chrétienne, 
écus. La harangue de Faria eft un pl'aifant y font un grand rolle. 


Tome IX, Bbb 


MENDEZ 
PINTO. 


Occafion que 
ja fortune leur 
ofire pour fe fau- 
VE 


Fatia s’cmpa- 
re adroitement 
d'un Vaifleau. 


378 H' 1 ST.O:1 RE SGENN ER AMÈVME 


Ciel par nos prieres & par nos larmes. En arrivant au fommet de la colline, 
nous découvrimes, fous nos pieds , une vallée fort baffe , qui nous parut 
remplie d’arbres chargés de fruits, & traverfée par une riviere d’eau douce. 
La joye nous avoit déja fait rompre notre proceflion pour y defcendre , lorf- 
que nous apperçümes un cerf fraichement égorgé, qu'un Tigre commençoit 
à dévorer.Nos cris firent aufli-tôt fuir le Tigre,qui nous abandonna fa proye (33). 
Etant defcendus dans la vallée , nous y fimes un grand feftin, de la chair du 
cerf, & des fruits qui s’y offroient en abondance. Nous y prîmes aufli quan- 
tité de poiffons, foit par notre induftrie , foit avec le fecours des oifeaux de 
pose , qui s’abbaiffant fur l’eau , & fe relevant avec un poiflon dans leur 

ec ou dans leurs ferres, le laifloient fouvent tomber lorfqu'ils étoient épou- 
vantés par nos cris (34). 

Ces rafraïchiflemens rétablirent un peu nos forces ; & pendant plufieurs 
jours, l'expérience augmenta notre habileté pour la pèche. Le Samedi fui- 
vant , à la pointe du jour , nous crümes découvrir une voile, qui s’avançoit 
vers l’Ifle. Mais, l'air étant fort tranquille , il y avoit peu d'apparence qu’elle 
y dût aborder. Cependant Faria nous fit retourner au rivage où nos Vaif- 
feaux s’éroient brifés , & nous n’y fümes pas une demie heure , fans recon- 
noître que c’étoit un véritable Bâtiment. Après avoir délibéré fur nos efpé- 
rances , nous primes le parti d'entrer dans un bois voifin, pour nous dérober 
à la vüe de ceux qui paroifloient approcher. Ils arriverent fans défiance , & 
nous les reconnumes pour des Chinois. Leur Bâtiment étoit une belle Lan- 
tée à rames , qu'ils amarrerent avec deux cables de pouppe & de proue, 
pour defcendre plus facilement par une planche. Environ trente perfonnes , 
qui fauterent aufli-côt fur le fable, s'employerent à faire leur provifon d’eau 
& de bois. Quelques-uns s’occuperent aufli à préparer les alimens, à lutter 
& à d’autres exercices. Faria , les voyant fans crainte & fans ordre, jugea 
qu'il n’étoit refté perfonne, dans le Vaifleau, qui fût capable de nous rélifter. 
Il nous donna fes ordres , après nous avoir expliqué fon deffein (35); &, fur 
le figne dont il nous avoit avertis, nous primes notre courfe enfemble vers la 
Lantée , où nous entrâimes fans aucune oppofition. Les deux cables furent 
aufMi-tôt lâchés; & tandis que les Chinois accouroient au rivage, dans la fur- 
prife de cer événement , nous eûmes le tems de nous éloigner à la portée de 
l’arbalete. Quoiqu'il nous reftât peu de crainte à cette diftance , nous tirâmes 


(33) Pages 239 & précédentes. » ne par un miracle fenfible, je ne laifle pas 

(34) Page 240. » de vous le dire, afin que dans l'état où 

(35) Donnons une idée de la bizarre piété » vous êtes, avec fon faint nom à la bouche 
des Portugais, par l'exhortation que Pinto » &au cœur, nous nous jetrions enfemble 
met dans la bouche de Faria. » Meflieurs » dans l’inftrument de notre délivrance, & 
» mes freres, nous dit-il, vous voyez le tri. » que nous foyions dedans avant que de 
» te état où notre malheur nous a jettés. Je » pouvoir être entendus. Et, je vous prie, 
æ confefle que mes péchés en font la caufe. » que perfonne ne penfe qu'à fe faifir d'a- 
»> Mais la miféricorde de Dieu eft infinie. » bord des armes que nous y trouverons, 
»> J'y mets toute ma confiance. Elle ne per- » pour nous mettre en état de nous bien 
# mettra pas que nous périflions miférable- >» défendre, & demeurer poffeffeurs du feul 
æ ment. Quoiqu'il foit inutile de vous re. >» moyen de falut qui nous refte après Dieu. 
» prefenter combien il nous importe de pren- » Je dirai crois fois, Jefus. Faites aufh-tôt ce 
# drece Vaifleau, que notre Dieu nousame- » que vous me verrez faire. Page 241. 


DES VOYAGES: Lrv IL 379 


fur eux un Fauconneau qui fe trouvoit dans la Lantée, Ils prirent tous la fuite 
vers les bois , pour y déplorer fans doute leur infortune , comme nous y 
avions pañlé quinze jours à pleurer la notre. 

Ils n’avoient laiflés à bord qu'un vieillard , avec un enfant de douze ou treize 
ans. Notre premier foin fut de vifiter les provifions , qui étoient en abon- 
dance. Après avoir fatisfait notre faim, nous fimes l'inventaire des marchan- 
difes ; elles confiftoient en foie torfe, en damas & en fatins, dont la valeur 
montoit à quatre mille écus. Mais le riz, le fucre , les jambons & les poules 
nous parurent la plus précieufe partie du butin , pour le rétabliffement de nos 
ee , qui étoient en fort grand nombre. Nous apprimes du vieillard que 
le bâtiment & fa charge appartenoit au pere de l’enfant, qui venoit d’ache- 
cheter ces marchandifes à Quouaman ; pour les aller vendre à Combay ; & 
qu'ayant eu befoin d’eau , fon malheur l’avoit amené pour en faire dans l’Ifle 
des larrons. Faria s’eflorça , par fes carefles , de confoler le jeune Chinois , en 
lui promettant de le traiter comme fon propre fils. Mais il n’en püt tirer que 
des larmes, & des marques de mépris pour fes offres (36). 

Dans un confeil auquel tout le monde fut appellé, nous prîmes la réfolution de 
nous rendre à Liampo. Ce Port de la Chine étoit éloigné de deux cens foixante 
lieues vers le Nord; mais nous efpérions , en fuivant la côte, de nous empa- 
rer d’un vaifleau pius commode & plus grand que le nôtre ; ou fi la fortune 
s'obftinoit à nous maltraiter , Liampo nous offroit une reffource dans quelqu'un 
des Navires Portugais qui s’y raffembloient dans cette faifon. Le lendemain , 
nous découvrimes une petite Ifle nommée Quintou , où nous enlevâmes dans 
une barque de Pècheurs, quantité de poiflon frais, & huit homimes pour le 
fervice de notre Lantée. De-là, nous étant avancés vers la riviere de Cha- 
moy , Faria , qui fe défioit de notre Lantée pour un long voyage, réfolut de 
fe faifir d’une petite jonque qu'il vit feule à l'ancre, Ce delfein ne lui couta que 
la peine d’y palfer avec vingt hommes, qui trouverent fept ou huit matelots 
Chinois endormis. Il leur fit lier les mains , avec menace de les tuer s’ils jet- 
toient le moindre cri; & fortant de la riviere , il conduifit fa prife à Pulo- 
Quirim, qui n’eft qu’à neuf lieues de Chamoy. Trois jours après , il fe ren- 
dit à Luxitay , dont on lui avoit vanté l'air pour le rétabliffement de fes ma- 
lades , & les commodités pour calfarer les deux bâtimens. Quinze jours ayant 
fufh pour l’execution de fes vües , il gouverna vers Liampo. 

Le vent & les marées fembloient s’accorder en fa faveur , lorfqu’il rencontra 
une jonque de Patane , commandée par un Chinois , nommé Quiay-Panyjam , 
fi dévoué à la Nation Portugaife , qu'il avoit à fa folde trente Portugais choi- 
fis, dont il s’étoit fait autant d’amis par fes carefles & fes bienfaits. C'éroit 
d'ailleurs un vieux Corfaire , exercé depuis long-tems au brigandage. La vie 
de deux bâtimens plus foibles que le fien , le difpofa aufli-tôt à les attaquer. 
Son habileté lui fit gagner le deflus du vent ; & s'étant approché à la portée 
du moufquet , il les falua de quinze pieces d'artillerie. Malgré l’extrème inéga- 
lité des Dur Faria ne put fe réfoudre à la foumiflion. Mais lorfqu’il fe pré- 
paroit au combat, un de fes gens apperçut une croix dans la bauiere des En- 
nemis ; & fur le chapiteau de leur pouppe , quantité de ces bonnets rouges, 


(36) Page 245. 
Bbbij 


MrNVEZ 
PINTO. 


À qui ce Ba- 
timent appar.e= 
HOÏC» 


Efp'rance & 
route de Fariae 


Il rencontre 
Quiay Paviane 


MENDEZ 
PINTO. 
Cominent ils 

€ lient d'amitié. 


lis s'affocient 
pour leurs entre- 
prifes, 


Premieres nou- 
velles qu'ils ap- 
prennent de Co- 
ja Acem, 


330 H 1 ST © LIRE IGN ENNNE MR A ALME 


que les Portugais portoient alors dans leurs expéditions militaires. Après cette 
découverte, quelques fignes furent bientôt entendus. De part & d'autre, on 
ne penfa plus qu'à fe prévenir par des témoignages de joie & d'amitié. Quiay 
Panjam , qui aimoit le fafte, pafla fur le bord de Farta , dont il connoifloit 
le mérite par l'éclat de fes actions , avec un cortege de vingt Portugais riche- 
ment vêtus, & des préfens qui furent eftimés deux mille.ducats. Faria , dans 
l'abbaiflément où le fort l’avoit réduit, ne püt répondre à cette oftentation de 
richeffes, mais fon nom faifant toute fa grandeur préfente , il raconta fes mal- 
heurs avec une fimplicité noble , qui lui attira plus d’admiration que le fou- 
venir de fa fortune. Le Corfaire , après avoir entendu fes nouveaux projets 
lui offrit de l’accompagner dans toutes fes entreprifes , avec cent hommes qu'il 
avoit dans fa jonque , quinze pieces d'artillerie, & les trente Portugais qui 
s’éroient attachés à fon fervice; fans autre condition que d’entrer en partage 
du butin pour un tiers. Cette offre fut acceptée. Faria ne fit pas difhculré de. 
s'engager par une promefle de fa main , qu'il confirma fur les Saints Evangiles , 
&c qui fut fignée par les principaux Portugais en qualité de témoins (37). 

Aufli-côt , les deux Chefs prirent la réfoluuion d'entrer dansla riviere d’A- 
nay , dont ils n’étoient éloignés que de cinq lieues , pour s'y pourvoir de vi- 
vres & de munitions. Panjam s’éroit ménagé, par un tribut, la protection du Gou- 
verneur, De-là, leur projet n’étoit pas moins de fe rendre à Liampo ; mais 
Faria fe procura , près d’Anay , une partie des avantages qu'il s’étoit propofés 
dans cette route , en s’attachant par {es promefles trente-fix Soldats qui prirent 
confiance à fa fortune. Ils remirent à la voile , malgré le vent contraire, qu'ils 
eurent à combattre pendant cinq jours. Le fixiéme au foir , ils rencontrerent 
une barque de Pécheurs , dans laquelle 1ls furent extrèmement furpris de trou- 
ver huit Portugais, tous fort bleflés, & dans le plus trifte état. Faria les ft 
pañler fur fon bord, où fe jettant à fes pieds, ils lui raconterent qu'ils étoient 
paitis de Liampo, depuis dix-fept jours , pour fe rendre à Malaca ; que s’é- 
tant avancés jufqu'à l’Ifle de Sumbor , ils avoient eu le malheur d’être attaqués 
par un Corfaire Guzarate , nommé Coja-Acem , qui avoit, fur trois Jonques 
& quatre Lanteas, environ cent hommes , Mahométans comme lui ; qu'après 
un combat de trois heures, dans lequel ils lui avoient brülé une de fes jon- 
ques , ils avoient enfin perdu leur vaifleau, & la valeur de cent mille taels 
en marchandifes , avec dix-huit Portugais de leurs parens ou de leurs amis, 
dont la captivité leur faifoit compter pour rien le refte de leur infortune , & 
la perte mème de quatre-vingt-deux hommes qui compofoient leur équipage ; 
que par un muracle du Ciel, ils s’étoient fauvés au nombre de dix, dans la 
mème barque où nous les avions rencontrés; & que de ce nombre , deux 
étoient déja morts de leurs bleffures. 

Après avoir écouté ce récit avec admiration ,Faria , plein de fes idées, leur 
demanda file Corfaire avoit été fort maltraité dans le combat ; parce qu'il lui 
fembloit qu'ayant perdu une de fes jonques, & celle des Portugais devant 
être dans un grand défordre, il étoit impoflible que fes forces ne fuffent pas 
beaucoup diminuées. Ils Paflurerent que la victoire avoit coûté cher à leur 
Ennemi ; que dans l'incendie de fa jonque, la plüpart des Soldats qui mon- 


(37) Page 252. 


DSENS VHOP VU AT GE SE NL ve TI. 381 
toient ce bâtiment , avoient trouvé la mort dans les flots , & qu’il n’étoit en- 
tré dans une riviere voifine que pour y réparer fes pertes. Alors Faria fe mit 
à genoux , tête nue & les mains levées vers le Ciel, qu'il regardoit fixement, 
il le remercia , les larmes aux yeux , d’avoir amené fon ennemi entre fes mains ; 
& fa priere fur fi vive & fi touchante , que le même tranfport fe communi- 
quant à ceux qui l’entendirent, 1ls fe mirent à crier , aux armes, aux armes, 
comme fi le Corfaire eüt été préfent (38). Dans cette noble ardeur, ils mi- 
rent aufli-tôt la voile au vent de pouppe, pour retourner dans un Port qu'ils 
avoient laïffé huit lieues en arriere, & s'y équiper, fans ménager les frais, 
de tout ce qui leur étoit néceflaire pour un mortel combat. Un préfent de 
mille ducats leur ft obtenir du Gouverneur , non-feulement la liberté d’a- 
cheter toutes fortes de munitions , mais celle même de fe procurer deux gran- 
des jonques qui furent échangées contre celles de Faria , & d’engager cent 
foixante hommes pour le gouvernement des voiles. Tous les volontaires , à 
qui l'efpérance du butin ft offrir leurs fervices , furent reçus & payés libé- 
ralement. Quiay Panjam n’épargna point fes tréfors. Ainfi, dans la revüe gé- 
nérale, qui fe fit avant que de lever l’ancre , nous nous trouvames au nom- 
bre de cinq cens hommes , Soldats, où Matelots , entre lefquels on compta 
quatre-vingt-quinze Portugais. 

Treize jours nous avoient fui pour ce redoutable armement. Nous par- 
rimes dans le meilleur ordre. Trois jours après , nous arrivâmes aux Pècheries, 
où le Corfaire avoit enlevé la jonque de notre Nation. Quelques efpions , 
qu’on envoya fur la riviere , nous rapporterent qu'il étoit à deux lieues de-là , 
dans une autre riviere nommée Tinlau , & qu'il y faifoit réparer la Jonque 
Portugaife. Faria fit vêtir à la Chinoife un de fes plus braves & de fes plus 
fages Soldats , avec ordre de s’avancer dans une barque de Pêcheurs, pour 
obferver la contenance & la fituation des ennemis. On apprit bientôt qu'ils 
éroient fans défiance , & dans un défordre qui nous feroit trouver peu de 
peine à les aborder. Nos deux chefs réfolurent d’aller mouiller le foir à l’em- 
bouchure de la riviere , & de commencer l'attaque à la pointe du jour. 

La mer fut fi calme & le vent fi favorable , que Faria crut devoir profiter 
de l'obfcurité pour s’avancer prefqu’à la hauteur du Corfaire. Certe manœu- 
vre eut le fuccès qu'il s’en étoit promis; & dans l’efpace d’une heure, nous 
arrivames à la portée de l’arquebufe , fans avoir été découverts. Mais les pre- 
miers rayons du jour ne tarderent point à nous trahir. Plufieurs fentinelles, 
qui étoient difperfés fur les bords de la riviere , fonnerent l’allarme avec des 
cloches; & quoique la lumiere ne permit point encore de diftinguer les ob- 
jets , 1l s’éleva un fi furieux bruit, parmi les Corfaires qui étoient au rivage 
& ceux qu'ils avoient laïflés à la garde de leur Flotte , qu’il nous devint pref- 


(38) N'oublions pas fa priere : » Seigneur » ne force & victoire contre ce cruel enne- 
» Jefus-Chrift, mon Dieu, qui es la vérita- >» mi, meurtrier d’un fi grand nombre de 
æ ble efpérance de ceux qui mettentleurcon- >» Portugais. C'eft avec ta faveur & ton ai- 
» fiance en toi, moi qui fuis le plus grand » de, & pour l'honneur de ton fainrt Nom , 
» de tous les pécheurs, je te prie humble- » que j'ai réfolu de le chercher jufqu'’à l'ex- 
» ment ,au nom de tes ferviteurs qui font » trêmité du monde, pour lui faire payes 
» ici préfens , les ames defquels tu as rache- » ce qu'il doit à tes foldats & tes fidelles fer- 
s té de ton précieux fang , que tu nous don- » viteurs. Page 259. 


B bb üij 


nee | 
ENDEZ 
PINTe. 
Eflert qu’elle 
produit fur Fa- 
ria. 


Ses prépara- 
tifs pour Le coins 
bac, 


attaque Ca. 
ja- Acem. 


MENDEZ 
PINTO. 


Combac fan- 
glant, 


Evénement 
qui décide de la 
viétoire. 


Coja - Acem 
ranine les flens, 


Coja - Acem 
efttué de la main 
de Faria. 


382 HY1 S-T O:I1 R'E SGEN EUR ANIESE 


qu'impoffible. de nous entendre. Faria faifit ce moment pour les faluer de toute 
notre arullerie, qui augmenta le tumulte. Enfuite le jour étant devenu plus 
clair , pendant qu'on rechargeoit les pieces & que les Corfaires nous obfer- 
voient fur leurs ponts , 1l ftfaire une feconde décharge , qui en fit comber 
un grand nombre. Cent foixante Moufquetaires, qu’il tenoit prêts à tirer , 
ne firent pas feu moins heureufement fur ceux qui s’étoient mis dans des 
Barques pour retourner à leurs Jonques. Ce prélude parut leur caufer tant 
d'épouvante , qu'on n'en vit plus paroître un fur les tillacs. 

Alors nos deux Jonques les aborderent avec la même vigueur. La mêlée 
fut effioyable, & fe foutint pendant plus d’un quart d'heure, jufqu'au dé- 

art de quatre Lantées qui fe détacherent du rivage , pour venir fecourir les 
Corfaires avec des gens frais. À certe vüe, un Portugais, nommé Diego 
Meyrelez qui éroit dans la Jonque de Quiay-Panjam, pouffa rudement un 
Canonier , dont il avoit remarqué l'ignorance ; & pointant lui-même la piece, 
qui étoit chargée à cartouche , 1l y mit le feu avec tant d’habileté ou de bon- 
heur , qu'il coula la premiere Lantée à fond. Du mème coup, plufieurs bal- 
les , qui pañerent par-deflus la premiere , tuerent le Capitaine de la feconde 
& fix ou fept foldats qui étoient proche de lui. Les deux autres demeurerent 
fi effraiées de ce fpeétacle , qu'elles s’efforçoient de retourner à terre ; lorf- 
que deux Barques Portugaifes , chargées de pots à feu , s’avancerent à propos 
pour y en jetter un fort grand nombre. Elles y mirent le feu , avec une 
violence , qui les fit brûler en un inftant jufqu’à fleur d’eau. En vain les Cor- 
faires fe jerterent dans l’eau pour éviter les Aammes. Ils y trouverent la mort, 
par les mains de nos gens, qui les tuoient à coups de picques. Il n’en pé- 
rit pas moins de deux cens dans les quatre Lantées ; car celle qui avoit per- 
du fon Capitaine étant tombée fous la Jonque de Quiay-Panjam , il ne s’en 
fauva qu'un petit nombre , qui fe jetterent dans les flots (39). 

Ceux qui combattoient fur ces Jonques ne fe furent pas plutôt apperçus de 
la ruine des Lantées , qu'ils commencerent à s’affoiblir ; & plufeurs ne pen- 
ferent qu'à chercher leur falut à la nage. Mais Coja- Acem , qui ne s'étoir 
pas encore fait reconnoitre , accourut alors pour les encourager. Il portoit 
une cotte d'armes, écaillée de lames de fer, doublée de fatin cramoifi & 
bordée d’une frange d'or. Sa voix , qui fe fit entendre avec une invocation 
de fon Prophère & des imprécations contre nous , ranima fi vivement les plus 
timides, que s'étant ralliés , 1ls nous firent tête avec une valeur furprenante. 
Faria , dont cette réfiltance ne fit qu’échauffer le courage , excita le nôtre par 
quelques mots pleirs de foi (40) ; & fe précipitant vers le chef des Corfaires , 
qu'il regardoit comme le principal objet de fa haine , il lui déchargea fur la 
tère un {1 grand coup de fabre , qu'il fendit fon bonnet de maille. Ce coup 
l'abartic à fes pieds. Aufli-rôt, lui en portant un autre fur les jambes , 1l le 


(39) Page 265 & précédentes. Onne s'ar- » fions - nous à Notre-Seigneur Jefus-Chrift, 
rète qu'a cette circonftance , parce qu'elle fat » mis en croix pour nous , qui ne nous 
décifive. Mais le combat À raconté avec » abandonnera point, quelques grands pé- 

lus d'érendue. » cheurs que nous puiflions être ; car, après 

(40) Voici fon difcours : » Valeureux » tout, nous fommes à lui ; ce que ces chiens 
» Chrétiens : Pendant que ces méchans fe » ne font point. Page 267. 

# repofent fur leur maudite Seéte du Diable, 


D'EASM VONT ANGIENS) tive, IT 383 


mit hors d’érar de fe relever. Nos ennemis, qui virent tomber leur chef, 
poufferent un grand cri. Ils fondirent fi impétueufement fur Faria qu'ils fail- 
lirent de l’abattre à fon tour; tandis que nous ferrant autour de lui , nous 
redoublâmes nos efforts, pour fauver une vie à laquelle chacun de nous at- 
tachoit la fienne. Le combat devint fi furieux , que dans l’efpace d’un demi 
quart-d’heure , nous vimes tomber fur le corps de Coja-Acem quarante-huit 
de ces defefpérés, & nous perdimes nous-mêmes quatorze Chrétiens , entre 
lefquels nous eümes la douleur de compter cinq Portugais. Alors , nos Enne- 


g 
mis commençant à perdre courage fe retirerent en defordre vers la proue, 


dans l’intention de s'y fortifier. ver Quiay-Panjam , qui venoit de ruiner 
les Lantées , fe préfenta devant eux pour leur couper cette retraite. Ainf , 
preflés des deux côtés avec la même furie, il ne leur refta plus d'autre ref- 
fource que de fe jerter dans les flots. Les nôtres , encouragés par la victoire, 
& par le nom de Jefus Chriff, qui retentifloit fur toutes les Jonques, acheve- 
rent de les exterminer , à mefure qu'ils fe précipitoient les uns fur les autres. 
Il en périt cent cinquante par le fer ou par le feu. La plüpart des autres fe 
noyerent dans leur fuite , ou furent affommés à coups d’avirons. On ne fit 
que cinq prifonniers , qui furent jetés au fond de calle, piés & poings 
hés, dans le deflein d'en tirer diverfes lunueres par la force des tourmens. 
Mais ils fe rendirent entr'eux le fervice de s’égorger à belles dents. Le nom- 
bre de nos morts ne monta qu'à cinquante-deux , dont huit étoient de notre 
Nation (41). 

Après avoir employé une partie du jour à leur rendre les honneurs de la 
fépulture , Faria fit le tour de l'lfle, pour y chercher ce qui pouvoit avoir 
appartenu au Corfaire. Il découvrit , dans une vallée fort agréable , un village 
d'environ quarante maifons ; & plus loin, fur le bord d'un ruiffleau, une 
Pagode où Coja-Acem avoit mis fes malades. C’éroit dans le même lieu , que 
ceux qui éroient échappés aux flots avoient pris le parti de fe retirer. A la 
vue de Faria , qu'ils apperçurent de loin , ils lui députerent quelques-uns d’en- 
treux , pour implorer fa miféricorde. Mais , fermant l'oreille à leurs prieres , 
il répondit qu'il ne pouvoit faire grace à ceux qui avoient maffacré tant de 
Chrétiens. Ces miférables étoient au nombre de quatre- vingr-feize. Nous 
mimes le feu à fix ou fept endroits de la Pagode , qui n'étant compofée que 
de bois fec & couverte de feuilles de palmier , fut bien-tôt réduite en cen- 
dre. Les Corfaires, attaqués par la flamme & la fumée, jetterent des cris 
pitoyables , & quelques-uns fe précipiterent du haut des fenêtres. Mais ils 
furent recus fur les pointes de nos picques & de nos dards, & nous eûmes 
la fatisfaction de loft notre vengeance (42). 

La Jonque que le Corfaire avoit enlevée depuis peu de jours aux Portugais 
de Liampo, leur fut reftituée , avec toutes leurs marchandifes (43) : ce qui 


(41) Pages 270 & précédentes. dans fes récits, a toujours quelque chofe de 
(42) Page 271. L'Auteur obferve que le  réjouiffant. Il fait ici parler Faria : » Mes 
corps de Coja-Acem fut coupé en quartiers, » amis, dit-il aux Portugais de Liampo ; 
pour être jetté dans la mer: au lieu d’oraifon, >» pour l'amour de nos freres & compagnons , 
dit-il, il fur dévoué aux enfers. Page 273. » tant vivans que morts, à qui votre Jon- 
(43) Le mélange de piété , de vengeance, » que a couté tant de fang , je vous fais un 
& d'avidité pour le pillage , que l’Auteur met » don de tout cela, comme Chrérien que je 


D 
EN DEZ 
Pi1nNTo. 


Carnage af- 
FEUX 


Perte des En- 
nemisse 


Celle des Pore 
tugais, 


Rigoureufe jus 
ftice de Faria, 


384 HI ST O0: IR EN CNE NA EMRIPANIENE 


n’empècha point que le refte du butin ne montât à plus de cent trente mille 
Taels. Nous pañlimes vingt-quatre jours dans la riviere de Tinlau, pour y 
guérir nos bleflés. Faria même avoit befoin de ce repos. Il avoir reçu trois 
coups dangereux , dont 1l avoit négligé de fe faire panfer , dans les premiers 
foins qu'il avoit donnés au bien commun , & dont 1l eut beaucoup de peine 
Pi dus à fe rétablir. Mais fon courage infatigable s'occupa , dans cet intervalle , 
de Quanjaparu, du projet d'une autre expédition qu'il avoit communiquée à Quiay-Panjam , 
& qu'il ne remettoit pas plus loin qu’à l'entrée du Printems. Il fe propofoit 
de retourner dans l’anfe de la Cochinchine, pour s'approcher des mines de 
Quanjaparu ; où nous avions appris qu'on toit quantité d'argent , & qu'il 
y avoit actuellement , fur le bord de la riviere, fix maifons remplies de 
lingots. 
ts Nous levimes l'ancre , pour nous avancer vers la ne de Micuy (44), 
ue parie de d'où notre premier deflein étoit toujours de nous rendre à Liampo. Un orage 
fon butin. du Nord-Ouef, qui nous furprit à cette hauteur , expofa toute la Flotte au 
dernier danger. La plus petite de nos Jonques , commandée par Nunno Preto, 
périt avec fept Portugais & cinquante autres Chrétiens. Celle de Faria, qui 
étoit la plus grande & dans laquelle nous avions raffemblé nos plus précieufes 
marchandifes , n'évita le mème fort, qu’en abandonnant aux flots quantité de 
richefles ; & ceux qui furent chargés de ce trifte facrifice apporterent fi peu 
d'attention au choix, qu'ils jetterent dans la mer douze grandes caifles , plei- 
nes de lingots d’argent. Mais rien ne caufa plus d’affliétion à Faria que la 
perte d’une Lantée qui s’étoit brifée fur la Côte, & dans laquelle il y avoit 
cinq Portugais , qui furent enlevés pour l’efclavage par les Habitans d’une 
ville voifine. Tandis qu'il paroifloit infenfible à la ruine de fa fortune (45), 
il ne pouvoit fe confoler de voir cinq hommes de fa Nation dans la mifere. 
Tous fes foins , après la tempête , fe tournerent à les fecourir ; & lorfqu'il 
eut appris que la ville où ils avoient été conduits fe nommoit Nouday , & 
qu'elle n’étoit pas éloignée du rivage , il promit au Ciel d'employer fa vie 
pour leur rendre la Bberté. 
7 ue Le refte de fes forces confiftoit en trois Jünques , avec une feule Lantée. 
Porugais , Ef- II ne balança point à s'engager dans la riviere de Nouday , où il mouilla 
slaves ä Nouday. vers le foir. Deux petites Barques , qui portent fur cette Côre le nom de 
Baloss , furent employées à fonder le fond, avec ordre de prendre des in- 
formations fur la fituation de la ville. Elles lui amenerent huit hommes & 
deux femmes, dont elles s’'étoient fufies, & qui furent regardés aufli- tôt 
comme des Ôtages fufhifans pour la füreté des cinq Portugais : mais la con- 
fiance diminua beaucoup , lorfque ces dix Prifonniers eurent déclaré que 
les Portugais captifs pafloient dans la ville pour des voleurs , qui avoient caufé 


MENDEZ 
PiINTO. 


» füuis, afin que Notre-Seigneur nous reçoi- (44) À vingr-fix degrés de latitude du Nord. 
» ve en {on faint Royaume , & qu'il lui plai- (45) Cerce difgrace , qui eft décrire fort au 
» fe nous accorder , en cette vie, l'abolition long , couta la vie à plus de cent perfonnes , 
» de tous nos péchés & la vie éternelle en entre lefquelles éroient onze Portugais ; & 
l'autre, comme j'ai confiance qu'il l'a dé- Ja perte en argent , en marchandifes, en 
» ja donnée à ceux qui font morts aujour- joyaux, en artillerie, vivres & munitions , 
# d'hui en bons & fidelles Chrétiens, pourla fur eftimée à plus de deux cens mille ducats. 
” fainte foi Catholique. Pase 271. Page 281. : 
divers 


DiEASAWV "OV AG: ETS, CL'r vi II, 385 

divers ravages fur les Côtes, & qu'ils étoient deftinés au fupplice. Faria , 
plein d'une vive inquiétude , fe hâta d'écrire au Mandarin (46). Sa Lettre 
étoit civile. Il y joignit un préfent de deux cens ducats , qui lui parut une 
honnète rançon ; & chargeant de fes ordres deux des Prifonniers , 1l retint a 
bord les neuf autres. 
La réponfe qu'il reçut le lendemain fur le dos de fa Lettre, éroit courte 
& fiere : » Que ta bouche vienne fe préfenter à mes pieds: Après t'avoir en- 
» tendu , je te ferai juftice. Il comprit que le fuccès de fon entreprife étroit 
fort incertain ; & rejettant toute idée de violence avant que d’avoir tenté les 
voies de la douceur & les motifs de l'intérêt, il.offrit, par-une autre dépu- 
tation, jufqu'à la fomme de deux mille taels. Dans fa feconde Lettre , 1l pre- 
noit la qualité de Marchand Etranger, Portugais de Nation , qui alloit exer- 
cer le commerce à Liampo , & qui étoit réfolu de payer fidellement les droits. 
Il ajoutoit : » que le Roi de Portugal fon maître, étant lié d’une amitié de 
» frere avec le Roi de la Chine, il efperoit la mème faveur & la même juf- 
» tice que les Chinois recevoient conftimment dans les Villes Portugaifes des 
» Indes. Cette comparaifon des deux Rois parut fi choquante au Mandarin, 
que fans aucun égard pout le droit des gens, il fit cruellement fouetter ceux 
qui lui avoient apporté la Lettre. Les termes de fa réponfe n'ayant pas été 
moins infultans (47), Faria , pouffé par la colere autant que par fes promef- 
fes, réfolut enfin d'attaquer la Ville. Il fit la revüe de fes Soldats, qui mor- 
toient encore au nombre de trois cens; le lendemain , s'étant avancé dans la 
riviere jufqu’à la vüe des murs, 1l y jetta l'ancre, après avoir arboré le Pa- 
villon marchand , à la maniere des Chinois , pour s’épargner de nouvelles ex- 


plications. Cependant le doute du fuccès lui fit écrire une troifieme Lettre au 


Mandarin, dans laquelle feignant de n'avoir aucun fujec de plainte, il re- 
nouvelloit l’offte d'une groffe fomme & d’une amitié perpétuelle. Mais le mal- 
heureux Chinois , qu'il avoit employé pour cette députation , fut déchiré de 
coups , & renvoyé avec de nouvelles infultes. Alors nous defcendimes au 
rivage ; & marchant vers la ville , fans être effrayés d’une foule de Peuple , 
qui faifoit volriger plufeurs étendards fur les muts, & qui paroifloit nous 
braver par fes cris , nous n’érions qu'à deux cens pas des portes , lorfque nous 
en vimes fortir mille ou douze cens hommes à cheval, qui entreprirent 
d’efcarmoucher autour de nous , dans l'efpérance apparemment de nous cau- 


(46) C'eft-à-dire au Gouverneur. » touchée ‘par l'horrible blafphême de ton 

(47) Cette réponfe orientale ne doit pas » arrogance qui te fait rommer ton Roi, 
être fupprimée : » Puante charogne , née de > frere du fils du Soleil & du Lion couronné 
» mouches croupies dans quelque infàme > au trône du monde, fous les pieds duquel 
» cloaque qui n'a jamais été nettoyé; qui » font toutes les couronnes de ceux qui gou- 
» peut avoir donné , à ta baffeffe, l'audace » vernent la terre, & dont les très riches 
æ de toucher aux-chofes du Ciel? Je me fuis » fandales ont des fceptres pour agraphes. 
# fait lire ra Requêre, pat laquelle tu me » Apprens donc que j'ai fair brûler ta Lettre, 
» prie, comme ton Seigneur, d'avoir pitié ».8& que ton crime te rend digne du même 
# detoi, qui n'es qu'un miférable. Ma gé- » fort. Ainfi je te commande de faire voile 
» nérofité & ma grandeur étoient déja pref- > fur le champ, afin que la mer, qui te fou- 
» que fatisfaires du vil préfeat que tu m'of- » tient, ne foit pas fouillée & maudite, Page 
# frois, & j'avois quelque penchant à t'a- x 289 & 2195. 
# corder ta demande; mais mon oreillea été ° 


Tome IX. | Ccc 


MENDEZ 
PINETIO: 
Ilécrirau Man- 
darin. 


Réponfes qu'il 
LEGO. 


U attaque la 
Ville, 


386 . HISTOIRE GENERALE 


MrEnpe z fer de l’épouvante. Mais nous voyant avancer d'un air ferme , ils fe raflem- 

PiNTo. blerent dans un corps , entre nous & la ville. Nos Jonques avoient ordre 

de faire jouer l'artillerie , au fignal que Faria devoit leur donner. Aufi-tôr 

qu'il vit l'ennemi dans cette pofture , il fit tirer, tout à la fois, & fes Mouf- 

quetaires & fes Jonques. Le bruit feul fit tomber une partie de cette redou- 

table Cavalerie. Nous continuâmes de marcher , tandis que les uns fuyoient 

vers le Pont de la ville, où leur embarras fut extrême au paffage , & que les 

autres fe difperfoient dans les champs voifins. Ceux que nous trouvâmes en- 

core ferrés , proche du Pont , effuyerent une décharge de notre moufquete- 

rie , qui fit mordre la poufliere au plus grand nombre , fans qu'un feul eût 

ofé mettre l'épée à la main (48). Nous approchions de la porte , avec un ex- 

trême étonnement de la voir fi mal défendue; mais nous y rencontrames le 

Mandarin , qui fortoit à la tête de fix cens hommes de pied , monté fur un 

ss Gou- fort beau cheval & revêtu d’une cuirafle. 11 nous fit rère avec aflez de vi- 

gueur , & fon exemple animoit fes gens ; lorfqu'un coup d’arquebufe , tiré 

par un de nos valets, le frappa au milieu de l’eftomac. Sa chute répandie 

tant de conflernation parmi les Chinois , que chacun ne penfant qu’à fuir, 

fans avoir la préfence d’efprit de fermer les portes , nous les chafièmes de- 

vañnt nous à grands coups de lances, comme une troupe de beftiaux. Ils cou- 

étre de LUTEn dans ce defordre le long d'une grande rue, qui conduifoit vers une 

#inq Portugais, Autre porte , par où nous les vimes foftir jufqu'au dernier. Faria eut la pru- 

ence d’ÿ laiffer une partie de fa troupe , pour fe mettre à couvert de route 

forte de furprife ; tandis que fe faifant conduire à la prifon , 1l alla délivrer 

de fes propres mains les cinq Portugais, qui n’y atrendoient que la mort. 

ÆEnfuite, nous ayant tous raflemblés , & jugeant de l’eflioi de nos ennemis 

par la tranquillité qui régnoit autour des murs, il nous accorda une demie 

| heure pour le pillage. Ce tems fur fi bien employé, que le moindre de nos 

pilés ne ge foldars partit chargé de richefles. Quelques-uns emmenerent de fort belles 

filles , liées quatre à quatre , avec les méches des moufquets (49). Enfin, l'ap- 

proche de la nuit pouvant nous expofer à quelque deïaftre , Faria fit mettre 

le feu à la ville. Elle étoit bâtie de fapin & d'autre bois fi facile à s’embra- 

fer , que la flamme s'y étant bientôt répandue , nous nous retirames tranquil- 
lement dans nos Jonques à la faveur de cette lumiere. 

Après une fi glorieufe expédition, Faria prit deux partis, qui font autant 
d'honneur à fa conduite, que tant d’exploits doivent en faire à fa valeur ; 
lun d'enlever toutes les provifions que nous pümes trouver dans Les -villages 
qui bordoient la riviere , parce qu'il étoit à craindre qu'on ne nous en refu- 
fit dans tous les Ports : l’autre d'aller pañler l'hiver dans une Ifle deferte, 
nommée Pulo - Hinhor, où la rade & les eaux font excellentes; parce que 
nous ne pouvions aller droit à Liampo , fans caufer beaucoup de préjudice 
aux Portugais, qui venotent hiverner paifiblement dans ce Port avec leurs 
marchandifes. Le premier de ces deux projets fut exécuté le jour fuivant : 
mais le fecond fut retardé par un obftacle , qui devint pour nous une nou- 


Prudence de 
Faria, 


(48) L’Auteur dir expreffément quily en n'en dife rien, que la plûpart des Habitans 
eut trois cens de tués. étoient fortis pendant le combat. 
(49) On doit s'imaginer quoique Pinto 


D'ELS® V'O YA CG ES: IL A v.: ET 337 


velle fource de richeffe & de gloire. Nous fümes attaqués , entre les Ifles 
de Comolem & la terre , par un Corlaire , nommé Premata-Gundel , ennemi 
juré de notre Nation , qui nous prenant néanmoins pour des Chinois avoit 
compté fur une victoire facile. Ce combat , où nous enlevimes une de fes 
Jonques , nous valut quatre-vingt mille Taels ; mais il couta la vie à quantité 
de nos plus braves gens, & Faria y reçut trois dangereufes bleffures. Nous 
nous retirämes dans la petite Ifle de Buncalon ($o), qui n'étoit qu'à trois 
ou quatre lieues vers l'Oueft, & nous y pañlämes dix-huit jours, pendant 
lefquels tous nos bleflés furent heureufement rétablis. 

Nous étions toujours dans la réfolution d’ailer paffer l'hiver à Pulo-Hinhor; 
cependant Antonio Henriquez , & Mem-Taborda ; deux des Portugais de 
Liampo , qui ne nous avoient pas encore quittés depuis que Faria leur avoit 
reftitué leur Jonque, lui propoferent de fe rendre d’abord aux Ports de Liam- 


po; qui font deux Ifles vis-à-vis lune de l’autre , éloignées de la Côte d’en- 


viton trois lieues. Dans la reconnoiflance qu'ils avoient pour leur libérateur , 
& dont ils ne lui répondoient pas moins de la part de tous les Portugais de 


la même ville, qui avoient part aux riches marchandifes de leur Jonque , 


ils vouloient tenter quelle feroic la difpofition des Chinois , à l'égard d’un 
brave guerrier, qui leur avoit rendu plus de fervice par la deftruétion d’un 
fi grand nombre de Corfaires, aw’il ne leur avoit caufé de mal par la ruine 
de Nauday. D'ailleurs il n’étoit pas impoflible que cet événement füt ignoré 
à Liampo. Henriquez & Taborda fe fattoient du moins qu'avec le crédit 
qu'ils avotent dans cette ville , ils pourroient menager en faveur de Faria les 
principaux Mandarins , qui devoient prendre peu d'intérèt à ce qui s'étoit 
pafté dans une Province éloignée d'eux. 

Faria & Quiay-Panjam entrerent d'autant plus volontiers dans ce projet, 
qu'ils avoient befoin de divers fecours qu'ils ne pouvoient efpérer dans une 
Ffle déferte. Ils fe dérerminerent à gouverner vers les Ports de Liampo. Six 
jours d’une heureufe navigation les firent arriver dans le Canal qui eft entre 
ces deux Ifles. Sa largeur eft d'environ deux portées d’arquebufe. On y trouve 
vingt-cinq brafles de fond , & plufeurs anfes où le mouillage eft excellent ; 
avec une belle riviere d’eau douce, qui prenant fa fource dans une mon- 
tagne , traverfe des bois fort épais de ne , de chènes & de fapins. Les 
mats , les antennes & les planches n’y coutent que la peine du travail. Faria 
n'eut pas plutôt jetté l'ancre , que la Jonque Portugaife le quitta pour fe ren- 
dre à la ville. Il étoit convenu avec Henriquez & Taborda , que files Por- 
tugais de Liampo n’aporouvoient pas fon arrivée , il remettroit à la voile 
aufli-tôt vers Pulo-Hinhor; & portant la civilité encore plus loin, il leur 
écrivit pour leur rendre compte du fuccès de fes courfes & pour les confulter 
fur fa fituation. 

Leur Nation avoit alors, dans cette ville, le même érablifflement qu’elle 
fe fit enfuite à Macao ; c'’eftà-dire , qu'ayant obtenu la liberté d’y exercer le 
commerce , elle y jouifloit d’une parfaite tranquillité fous la protection des 
loix, On comptoit déja, dans le quartier Portugais, plus de mille maifons, 


Dit EP ; s 260 
qui étoient gouvernées par des Echevins , des Auditeurs , des Confuls & des 


(go) Pages 300 & précédentes. 


Cccij 


MENDEZ 
PINTO. 
Autre victoi. 

re, fur lremaæs 

ta- Gundel, 


Raïfons qui 
conduifent Fa- 
ria aux Ports de 
Liampo, 


Ce que c’eft 
que ces Ports 


Etat des Pora 
tugais à Liampo, 


MENDEZ 
PinNTo. 
Leur recon- 
“cifflance pour 
Faria, 


Réception 
qu'ils lui font à 
Liampo, 


388 EU ILS T'ON R'ENGIENNIE R AMIE 


Juges , avec autant de confiance & de füreté qu'à Lifbonne ( sr ). 

Henriquez & Taborda, croyant leur honneur interreffé au fuccès de leur 
entreprife , affemblerent les principaux Habitans , au fon d’une cloche, dans 
l'Eghife de Notre-Dame de la Conception. Ils y firent le récit de leur avan- 
ture, qui excita une vive admiration pour la générofité de Faria. Dans le 
premier tranfport de la reconnoiffance publique , on lui fit une réponfe , 
fignée de toute lafflemblée ; non-feulement pour le remercier d’avoir fauvé 
à la Colonie une grande partie de fes richefles, & de l'avoir fi géné- 
reufement reftituée, mais pour le prefler de venir recevoir , à Liampo , l’élo- 
ge & le prix d’une fi belle action. A l'égard des craintes qui pouvoient lui 
refter pour Fexpédition de Nouday , on convenoit que cette nouvelle avoit 
éclaté : » mais Rubis Chinois évoit troublé par tant de querres inteftines , 
» entre plufeurs Princes qui prétendoient à la Couronne , & l’allarme étoit 
» fi vive du côté des Tartares , qui s’avançoient avec une armée de neuf cens 
» mille hommes, qu'il n’avoit rien à redouter du gouvernement, quand il 
» auroit rafé la ville de Canton; bien moins pour la ruine de Nouday , qui 
». N'ÉTOIT pas plus confidérable à la Chine, en comparaifon des grandes Vil- 
» les, qu'Œyras , en Portugal , par rapport à Lifbonne. Enfin , lui répon- 
dant de fa füreté , aux dépens de leurs fortunes & de leur vie, ils le prioient 
de demeurer à l'ancre pendant fix jours, pour leur donner le tems de s'ac- 
quitter de leurs obligations. Cette Lettre, dont i's chargerent un de leurs 
principaux Officiers , fut accompagnée de toutes fortes de rafraïchifflemens , 
& de deux Lantées, qui dévoient amener à terre les bleffés & les mala- 
des (52). 

Quoique la modeltie de Faria lui fit attacher beaucoup moins de prix à fes 
fervices , 1l parut fort fenfible à l'eftime de fa nation , fur-tout lorfque pen- 
dant les fix jours qu'on lui avoit demandés , il vit arriver fur la Flotte tout 
ce quil y avoit de Portugais diftingués dans la ville , avec des préfens con- 
fidérables | & les mêmes témoignages de refpect qu'ils auroient pûù rendre 
à leur propre Roi. Ses malades furent logés dans les maifons les plus riches, 
& magnifiquement traités. Mais ce n'étoit que le prélude des honneurs qu'on 
lui deftinoit. Le fixiéme jour , qu'il n’avoit pas attendu fans impatience , par- 
ce qu'il ignoroit le motif de ce retardement , une Flotte galante : compofée 
de Barques tendues d’érofles précieufes, vint le prendre au bruit des inftru- 
mens & le conduifit comme en triomphe au Poït de la ville. Il y fut reçu 
avec une pompe qui furprit les Chinois ; & cette fète dura plufieurs jours (5 3). 
Après les avoir pañlés dans la joye, & l'admiration fon deflein étroit de re- 


(s1) L’Auteur attribue aux péchés de fa » étoient fi furpris, qu'ils nous demandoient 
Nation la ruine de ce bel établiflement , >» fi cet homme, à qui l'on faifoit tant d'hon- 
p. 301. » neur & une fi belle réception, éroit frere 
(52) Pages 30$ & précédentes. » ou parent de notre Roi. Nous leur ré- 

(53) L'Auteur employe douze ou quinze >» pondions que fcn pere ferroit les chevaux 
pages à la décrire. Mais on croit remarquer » que le Roi de Portugal montoit ; que cette 
qu'avec le deffein de témoigner leur recon- » raifon nous faifoit rendre tous ces hon- 
noiffance à Faria, les Portugais de Liampo » neurs au fils; & que tous autant que nous 
avoient celui de faire prendre aux Chinois » étions à Liampo nous ne favions fi nous 
une haute idée de la grandeur de leur Na- >» pouvions être fes valets , ou lui fervir mé- 
tion. » Les Marchands Chinois, dit Pinto, >» me d’efclayves. Sur quoi , prenant ces pa- 


Ô 


D'IESS SVTO! VI A GBESSE d'eve LE 389 

tourner à bord : mais on le força d'accepter une des plus belles maifons de 
ie F . “ . L . . 1 NS f 

la ville, où pendant cinq mois entiers il fut traité avec la même confidé- 


ration ($ 4). 
CONS (ES EN 


Expédition finguliere de l'Ifle de Calempluy. 


 ’Expe’pirion des mines de Quanjaparu n'ayant pas ceffé de l’occuper , nous 
jé employé ce tems aux préparatifs, & la faifon commençoit à prefler 
notre départ , lorfqu'une maladie mit en peu de jours Quiay-Panjam au tom- 
beau. Faria parut regreter beaucoup un homme qu'il avoit jugé digne de 
fon amitié. Cette perte lui fit prêter l'oreille aux confeiis des principaux Por- 
tugais, qui le dégouterent de l'entreprife des mines. On pubhoit que ce Paÿs 
éroit défolé par les guerres des Rois de Chamnay & de Champa. Il y avoit 
peu d’efpérance que les tréfors qu'il fe propofoit d'enlever euflent été refpec- 
tés. Un Corfaire nommé Similau , ami des Portugais , que fa qualité de Chi- 
nois n'avoir pas empèché d’exercer long-tems fes brigandages fur fa propre Na- 
tion , & qui étoit venu jouir de fa fortune à Liampo, lui raconta des mer- 
veilles d’une Ifle nommée Calempluy, où il Paflura que dix-fept Rois de la 
Chine étoient enfevelis dans des rombeaux d’or. Il lui ft une fi belle pein- 
ture des Idoles du même métal, & d’une infinité d’autres tréfors, que les 
Monarques Chinois avoient raflemblés dans cette Ifle ($$) que s'étant offert à 
lui fervir de Pilote , il le détermina facilement à tenter une fi grande avan- 
ture. En vain fes meilleurs amis lui en repréfenterent le danger. La guerre 
qui occupoit les Chinois , lui parut un tems favorable. Similau lui confeilla 
d'abandonner fes jonques , qui étoient de trop haut bord , & trop découvertes 
pour réfifter aux courans du Golfe de Nanquin : d’ailleurs ce Corfaire ne vou- 
loit , ni beaucoup de Vaifleaux , ni beaucoup d'hommes , dans la crainte de fe 
rendre fufpect, ou d’être reconnu fur des rivieres très-fréquentées. Il lui fit 
prendre deux Panoures > qui font une efpece de gahiotes N mais un peu plus éle- 
vées. L’équipage fut borné à cinquante-fix Portugais, quarante-huit Matelots ; 
& quarante-deux Efclaves (56). 

Au premier vent que Similau jugea favorable , nous quittämes le Port de 
Liampo (57). Le refte du jour & la nuit fuivante furent employés à fortir 
des Ifles d’Angitur ; & nous entrâmes dans des mers où les Portugais n’avoient 
point encore pénétré. Le vent continua de nous favorifer jufqu’à l’anfe des 
Pécheries de Nanquin. De-là , nous traverfâmes un Golfe de quarante lieues, 
& nous découvrimes une haute montagne , qui fe nomme Nangafo , vers la- 
quelle tirant au Nord, nous avançämes encore pendant plufieurs jours. Les 
marées qui étoient fort grofles , & le changement du vent, obligerent Simi- 
lau d'entrer dans une petite riviere , dont les bords étoient habités par des 
» roles pour de pures vérités, ils fe regar- (54) Page 318. 

. » doient les uns les autres avec étonnement, (5 5) L’Auteur déclare qu'il pafle légerement 


» & s'entredifoient : Sans mentir, il y a de fur ces richeffes, parce qu'il craint que fon ré- 
» grands Rois au monde, dont nos Hifto- cit ne paroiffe pas vraifemblable. Page 320. 


» riens n’ont jamais eu connoifflance , & ce- (56) On fe pourvut aufli d’un Prêtre , pour 
» lui de Portugal eft fans doutele plus grand. dire la Mefle, p. 321. 
» Pages 307 & 308. (57) Un Eundi 14 de Mai I$4I , pe 322% 


ce li] 


MENDEZ 
PinNTOo. 


Mort de Quiaz 
Panjam. 


Faria forms 
le deflein d'aller 
piller les t:m- 
beaux des Rois 
de la Chine. 


Il prend pour 
Pilore un Cur= 
faire. 


Son d'art 
pour PIfle de Eae- 
lempluye 


MENDEZ 
PENTO, 


Péils de la 


FOULE 


Kaïfonnement 
du Pilotes 


Doutes de 


Faria. 


Le Pilote les 
diffipe. 


190 FU ST O-LREN GE NIEVR ANLCE 

hommes fort blancs & de belle taillé, qui avoient les yeux petits comme les 
Chinois , mais qui leur refflembloient peu par lhabillement & ie langage. Nous 
ne pümes les engager dans aucune communication. Ils s’avançoient en grand, 
nombre fur le bord de la riviere, d’où ils fembloient nous menacer par d’af- 
freux hurlemens. Le tems & la mer nous permettant de remettre à la voile, 
Similau , dont toutes les décifions étoient refpectées , leva l'ancre aufli-tôr , 
pour gouverner à l'Ef-Nord-Eft. Nous. ne perdimes point laterre de vüe pen- 
dant lept jours. Enfuite , traverfant un autre Golfe à l’Eft, nous entrâmes dans 
un détroit large de dix lieues, qui fe nomme Si/eupaquin , après lequel nous 
avançames encore l’efpace de cinq jours , fans cefler de voir un grand nom- 
bre de Villes & de Bourgs. Ces parages nous préfentoient aufli quantité de 
Vaifeaux. Farta commencant à craindre d’être découvert, paroi foi incertain 
s'il devoit fuivre une fi dangereufe route, Sinilau, qui remarqua fon inquié- 
tude, lui repréfenta qu'il n'avoit pas du former un deffein de cette impor- 
tance, fans en avoir pefé les dangers; qu'il les connoiffoit lui-même, & que 
les plus grands je menaçoient, fui qui étoit Chinois & Pilote : d’où nous de- 
vions conclure qu'indépendamment de fon inclination , 1l étoit forcé de nous 
être fidele; qu'à la vérité , nous pouvions prendre une route plus füre , mais 
beaucoup plus longue ; qu'il nous en abandonnoit la décifion ,& qu’au moin- 
die figne, il ne feroit pas même dificulté de retourner à Liampo. Faria lui 
für bon gré de cette franchife. Il l'embraffa plufeurs fois, & le faifant expli- 
quer fur cette route qu'il nommoit la plus longue, il apprit de lui que cent 
foixante lieues plus loin, vers le Nord, nous pourrions trouver une riviere 
affez large, qui fe nommoït Sum hepadano, fur laquelle il n’y avoit rien à 
redouter , parce qu’elle étoit peu fréquentée ; mais que ce détour nous re- 
rarderoit d'un mois entier. Nous délibérames fur cette ouverture. Faria pa- 
rut difpofe le premier à préférer les longueurs au péril, & Similau reçut or- 
dre de chercher la riviere qu'il connoïfloit au Noïd. 

Nous fortimes du Golfe de Nanquin; & pendant cinq jours, nous ran- 
geames une côte affez déferte. Le fixiéme jour, nous découvrimes à l'ER, une 
montagne fort haute , dont Similau nous dit que le nom étoit Fanyjus. L’ayant 
abordée de fort près, nous entrâines dans un beau Poït , qui s'étendant en for- 
me de croilfant , peut contenir deux mille Vaiffeaux à couvert de toutes fortes 
d’orages. Faria defcendit au rivage , avec dix où douze Soldats ; mais il ne 
trouva perfonne qui püt lui donner les moindres lumieres fur fa route. Son 
inquicrude renaiflant avec fes doutes , il fit de nouvelles queftions à Similau , 
fur une entreprife que nous commençions À traiter d'imprudente. » Seigneur Ca- 
» pitaine, lui dit cet audacieux Corfaire, fi j'avois quelque chofe de plus 
» précieux que ma tête, je vous l’engagerois volontiers. Le voyage que je m’ap- 
» plaudis de vous avoir fair entreprendre eft fi certain pour moi, que je n’au- 
» rois pas balancé à vous donner mes propres enfans , fi vous aviez exigé 
» cette caution. Cependant je vous déclare encore que fi les difcours de vos 
» gens font capables de vous infpirer quelque défiance , je fuis prèt à fuivre . 
» Vos ordres. Mais après avoir formé un fi beau deffein , feroit-il digne de 
» vous d'y renoncer; & fi l'effet ne répondoit pas à mes promeffes , ma pu- 
» nition n'eft-elle pas entre vos mains (8) ? 

{58) Page 325. Comme c'eft en particulier fur ces harangues de l’Auteur qu'on a fondé 


D'EUS AVION ANGES Liv LT 391 

Ce langage étoit fi propre à faire impreflion fur Faria , que promettant de 
s’abandonner à la conduite du Corfaire , il menaça de punir ceux qui le 
troubleroient par leurs murmures. Nous nous remimes en mer. Treize jours 
d’une navigation aflez paifible , pendant lefquels nous ne perdîmes point la 
terre de vüe, nous firent arriver dans un Port nommé Buxipalem , à qua- 
rante-neuf degrés de hauteur. Ce climat nous parut un peu froid. Nous y 


vimes des poiilons & des ferpens d'une fi étrange forme , que ce fouvenir 


me caufe encore de la frayeur. Similau , qui avoit déja parcouru tous ces lieux , 
nous fit des peintures incroyables de ce qu'il y avoit va & de ce qu'il y 
avoir entendu pendant la nuit, fur-tout aux pleines Lunes de Novembre , Dé- 
cembre & Janvier, qui font le tems des grandes tempêtes; & nous vérifa- 
mes par nos propres yeux une païtie des merveilles qu'il nous avoit racon- 
tées. Nous vimes , dans cette mer, des raies auxquelles nous donnimes le nom 
de peixes mantas , qui avoient plus de quatre brafles de tour, &le muzeau 
d'un bœuf. Nous en vimes d’autres qui reflembloient à de grands lézards ; 
moins groffes & moins longues que les autres , mais tachetées de verd & de 
noir , avec trois rangs d’épines fort pointues fur le dos, de la groffeur d'une 
fleche. Elles fe hériflent quelquefois comme des porc-épis ; & leur muzeau 
qui eft fort pointu , eft armé d'une forte de crocs d'environ deux pans de lon- 

ueur , que les Chinois nomment Puchiffucoens , & qui reffemblent aux de- 
fenfes d’un Sanglier. D'autres poiflons , que nous apperçümes, ont le corps 
tout-à-fait noir & d'une prodisieufe grandeur. Pendant deux nuits que nous 
paffâmes à l’ancre, nous fûmes continuellement effrayés par la vüe des balei- 
nes & des ferpens qui fe préfentoient autour de nous, & par les hennifle- 
mens d’une infinité de chevaux marins dont le rivage étoit couvert. Nous 
nommâmes ce lieu la riviere des ferpens. Quinze lieues plus loin , Similau 
nous fit entrer dans une baye , beaucoup plus belle & plus profonde qui fe 
nomme Calirdamo, environnée de montagnes fort hautes & d’épaiffes Fo- 
rèts , au travers defquelles on voit defcendre quantité de ruifleanx , dans qua- 
-tre grandes rivieres qui entrent dans la Baye. Similau nous apprit que fuivant 


les Hiftoires Chinoifes deux de ces rivieres tirent leur fource d’un grand Lac, 


nommé Mofcombia , & les deux autres, d’une Province qui fe nomme 44- 


mania , où les montagnes font toujours couvertes de nege. 


C’étoit dans une de ces rivieres , que nous devions entrer. Elle fe nomme 


. Paatebenam. 1 falloir dreffer notre route à l'Eft, pour retourner vers Île Port 
de Nanquin , que nous avions laïfé derriere nous à deux cens foixante lieues; 
arce que dans cette diftance nous avions multiplié notre hauteur fort au de- 

à de l’Ifle que nous cherchions. Similau, qui s'apperçut de noire chagrin , 
nous fit fouvenir que ce détour nous avoit paru néceflaire à notre fureté, On 
Jui demanda combien il employeroit de tems à retourner jufqu’à l’anfe de Nan- 
quin par cette riviere. Il répondit que nous n'avions pas befoin de plus de 
quatorze où quinze jours; & que cinq jours après, 1l nous promettoit.de nous 


quelques doutes de fa bonne foi , on en laïffe pofer qu'il en ait voulu rapporter les propres 
ici quelques unes ; pour avoir occañon de termes. C'en eft le fond, qu'il peut avoir 


remarquer qu'elles n’ont rien qui blefle la retrouvé facilement dans fa mémoire. 
vraifemblance, 11 n'eit pas néceflaire de fup- 


enaromocens miens 


EN DEZ 
PIN T6, 


Port de Buxi- 
palem, 


Poiffens d’u- 
ne forme monfe- 
trueule, 


Riviere des 
ferpens, 


Baye de Calin- 
damo & fes rie 
vieress 


NME NDEZ 
PINTe. 
Faria s'engage 

dans la riviere 

de Faaieberiam. 


Montagnes 
remplies de bê- 
‘£es farvuches. 


Pays des Gie 
gotos , & des 
be.les ÉOUrTüUres. 


Faria veut voir 
Un 1514910 


Il s’en prefen- 
& un fur le ri- 
Vage. 


H'I Sri @ L'RTEDOGVEPNNENR ANGLE 
faire aborder dans l’Ifle de Calempluy, où nous trouverions enfin le prix de 
nos peines (59). 

À l'entrée d’une nouvelle route, qui nous engageoit fort loin dans des terres 
inconnues , Faria fit difpofer l'artillerie & tout ce qu'il jugea convenable à 
notre défenfe (60). Enfuite nous enträmes dans l'embouchure de la riviere ; 
avec le fecours des rames & des voiles. Le lendemain, nous arrivâmes au 

ied d’un: foit haute montagne , nommée Borinafau , d’où couloient plufieurs 
ruiffléaux d'eau douce. Pendant fix jours, que nous employâmes à la cotoyer,, 
nous eümes le fpectacle d’un grand nombre de bêtes farouches , qui ne pa- 
rolfloient pas effrayées de nos cris. Cette montagne n’a pas moins de quarante 
ou cinquante lieues de longueur, Elle et fuivie d’une autre, qui fe nomme 
Gangiranou , & qui ne nous parut pas moins fauvage. Tour ce Pays eft cou- 
vert de Forêts fi épaifles , que le Soleil n'y peut communiquer fes rayons ni 
fa chaleur. Similau nous affura néanmoins qu'il étoit habité par des Peuples 
difformes nommées Gigohos, quine fe nourrifloient que de leur chafle, & 
du riz que les Marchands Chinois leur apportoient en échange pour leurs four- 


3192 


rures. Il ajouta qu’on tiroit d'eux chaque année plus de deux cens mille peaux, 


pour lefquelles on payoit des droits confidérables aux douanes de Pocaffèr & 


de Lantau, fans compter celles que les Gigohos employent eux-mêmes à fe 
couvrir & à tapifler leurs maifons. Faria, qui ne perdoit pas une feule occa- 
fion de vérifier les récits de Similau , pour fe confirmer dans l’opinion qu'il 
avoit de fa bonne foi, le prefla de lui faire voir quelques-uns de ces diftor- 
mes habitans , dont il exageroit la laideur. Cette propolition parut l’'embarraf- 
fer. Cependant, après avoir répondu à ceux qui traitoient fes difcours de fa- 
bles, que fon inquiétude ne venoit que du naturel farouche de ces barbares; 
1 promit à Faria de fatisfaire fa curiofité , à condition qu'il ne defcendroit 
point à terre , comme il y étoit fouvent porté par fon courage. L'intérèr du 
Corfaire étroit aufli vif pour la confervation de Faria , que celui de Faria pour 
la fienne. Ils fe croyoient nécellaires l’un à l’autre, l’un pour éviter les mau- 
vais traitemens de l'équipage , qui l’accufoit de nous avoir expofés à des dan: 
geis infurmontables ; l'autre, pour fe conduire dans une entreprife incertai- 
ne , où toute fa confiance étoit dans fon guide. 

Nous ne ceflions pas d'avancer à voiles & À rames, entre des montagnes 
fort rudes & des arbres fort épais, fouvent étourdis par le bruit d’un fi grand 
nombre de Loups, de Renaïds, de Sangliers, de Cerfs & d’autres animaux, 
que nous avions peine à nous entendre. Enfin, derriere une pointe qui cou- 
poit le cours de l’eau, nous vimes paroître un jeune garçon , qui chafloit de- 
vant Jui fix ou fept vaches. On lui fr quelques fignes ; auxquels il ne fit pas 
difficulté de s'arrèrer. Nous nous approchames de la rive , en lui montrant une 
piece de taffetas verd, par le confeil de Similau, qui connoïffoit le goût des 


4 


(59) Page 319 & précédentes. 

(60) Il fit faire un fermon, par Diego-Labato, 
Prêtre de l'Equipage , pour exciter le courage 
de fes gens. On°chanea foft dévorement le 
‘Szlve , devant une image de la Sainte Viet- 
ge; & rous les foldars promirent de faire le 
voyage , dans la confiance qu'ils avoient au 


Ciel & à-leur Chef. L’Auteur répéte fouvent 
qu'ils éroieut fort épouvantés : mais l'efpé- 
vance dis vol & la piéié eurent la force de les 
foutenir.‘» Ils invoquoient , les larmes aux 
5 yeux & du fond du cœur, laffiftance de 
» ce fouverain Seigneur , qui eft aïlis à la 
x droite de fon Pere éternel, p. 330. 
Gigohos 


D'ES: V:O Y À G'ES: ‘Lr v. II. 393 


Gigohos pour cette couleur. On lui demanda, par d’autres fignes, s’il vou- 
loit l'acheter. Il entendoit aufli peu le Chinois que le Portugais. Faria lui fit 
donner quelques aunes de la même piece, & fix petits vafes de porcelaine, 
dont il parut fi content que fans marquer d'inquiétude pour fes vaches, il 

rit aufli-tôt fa courfe vers le bois. Un quart d’heure après , il revint d’un air 
bre , portant fur fes épaules un cerf en vie. Huit hommes & cinq femmes , 
dont il étoit accompagné , amenoient trois vaches liées , & marchoiïent en dan- 
fant, au fon d’un tambour , fur lequel ils frappoient cinq coups par interval- 
les. Leur habillement étoit différentes peaux , qui leur laioient les bras & 
les pieds nuds , avec cette feule différence pour les femmes , qu’elles portotent 
au milieu du bras de gros bracelets d’étain , & qu’elles avoient les cheveux 


beaucoup plus longs que les hommes. Ceux-ci étoient armés de gros bâtons ;. 


En net se 5 : 
brûlés par le bout, & garnis, jufqu'au milieu , des mêmes peaux dont 1ls 
P 8 J P 


étoient couverts. Ils avoient tous le vifage farouche, les levres groffes , le nez 
plat, les narines larges, & la taille haute. Faria leur fit divers préfens , pour 
lefquels ils nous laïfferent leurs trois vaches & leur cerf. Nous quittimes 
la rive; mais ils nous fuivirent pendant cinq jours fur le bord de l’eau. 
(61). 

Après avoir fait environ quarante lieues dans ce Pays barbare , nous pouf- 
fâmes notre navigation pendant feize jours , fans découvrir aucune autre 
marque d'habitation que des feux, que nous appercevions quelquefois pen- 
dant la nuit. Enfin , nous arrivames dans l’anfe de Nanquin , moins prompte- 
ment à la vérité que Similau ne l'avoit promus , mais avec la mème efpé- 
rance de nous voir dans peu de jours au terme de nos defirs. Il fit compren- 
dre à tous les Portugais la néceflité de ne pas fe montrer aux Chinois , qui 
n'avoient jamais vü d’Etrangers dans ces lieux. Nous fuivimes un confeil 
dont nous fentimes l'importance ; tandis qu'avec les Matelots de fa Nation, 
il fe tenoit prêt à donner les explications qu’on pourroit lui demander. Il pro- 
pofa aufli de gouverner par le milieu de l’anfe, plutôt que de fuivre les 
Côtes , où nous découvrions un grand nombre de Lantées. On fe confor- 
ma pendant fix jours à fes intentions. Le feptiéme , nous découvrimes de- 
vant nous une grande ville , nommée Sz/eupemor , dont nous devions traver- 
fer le Havre pour entrer dans la riviere. Similau , nous ayant recommandé 
plus que jamais de nous tenir couverts , y jetta l’ancre à deux heures après 
minuit. Vers la pointe du jour , il en fortit paifiblement , au travers d’un 
nombre infini de Vaiffeaux, qui nous laïfferent pafler fans défiance ; & tra- 
verfant la riviere , qui n'avoit plus que fix ou fept lieues de largeur , nous 
eumes la vüe d'une grande plaine , que nous ne ceffâmes point de cotoyer 
jufqu’au foir. 

Cependant les vivres commencçoient à nous manquer; & Similau , qui 
paroifloit quelquefois effrayé de fa propre hardieffe , ne jugeoit point à pro- 
pos d'aborder au hazard, pour renouveller nos provifions. Nous fumes ré- 


(61) I faut fuppofer , pour trouver quel- ou dans quelqu'un des canaux de communi- 
que vraifemblance dans ce récit, que de la cation, qui font en fort grand nombre à la 
riviere de Paatebam , Similau fit pañler les Chine. Voyez la Defcriprion de cet Empire 
deux Batimens dans quelque autre riviere, aux Tomes VI & VII. 


Tome IX. Ddd 


MENDEZ 
PIiNTO. 
Habits & fi- 

gure des Gigo- 

hos, 


Anfe de Nan: 
quin, 


Hardieffe avec 
laquelle Similau 
fait pañer les 
Portugaise 


Il entre dans 
la Riviere. 


Comment :{ 


fe procure des 


vivres, 


——— — 
M ENDEZ 
PiNTOo. 


fmpatience de 
Faria. 


Ïl veut tuer 
fon Pilote, qui 
preud le parti de 
l’abandunner, 


Embarras de 
Faria & des l'or- 
tügais. 


394 HISTOIRE GENERALE 


duits, pendant treize jours , à quelques bouchées des riz cuit dans l’eau , qui 
nous étoient mefurées avec une extrème rigueur. L'éloignement de nos ef 
pérances, qui paroïfloient reculer de jour en jour , & le tourment de la 
faim , nous auroient portés à quelque réfolution violente , fi notre fureur 
n'eut été combattue par d’autres craintes. Le Corfaire , qui les remarquoit 
dans nos yeux , nous fit débarquer , pendant les ténébres, près de quelques 
vieux édifices , qui fe nommoient Taramadel , & nous confeilla de fondre 
fur une maifon qui lui parut éloignée des autres. Nous y trouvâmes beau- 
coup de riz & de petites féves , de grands pots pleins de miel , des oyes fa- 
lées , des oignons, des aux & des cannes de fucre , dont nous fimes une abon- 
dante provifion. C'étoit le magafn d’un Hôpital voifin , & ce religieux dépôt 
n'éroit défendu que par la piété publique. Quelques Chinois nous apprirent , 
dans la fuite ,. qu'il étoit deftiné à la fubfiftance des Pelerins qui vifitoient 
les tombeaux de leurs {Rois : mais ce n’elt pas à ce titre que nous rendi- 
mes graces au Ciel de nous y avoir conduits. 

Un fecours , qu’il fembloit nous avoir menagé dans fa bonté, rétablir un 
peu le calme & l’efpoir fur les deux Vaifleaux. Nous continuâmes encore d’a- 
vancer pendant fept jours. Quelle différence néanmoins entre le terme que 
Similau nous avoit fixé , & cette prolongation qui ne finifloit pas! La patien- 
ce de Faria n’avoit pas eu peu de force pour foutenir la nôtre, Mais il com- 
mençoit lui-même à fe défier de tant de longueurs & d’incertitudes. Quoi- 
que fon courage l’eut difpofé à tous les événemens , il confefla publiquement 
qu'il regretoit d’avoir entrepris le voyage. Son chagrin croiffant d’autant plus 

u'il s’efforçoit de le cacher , un jour qu'il avoit demandé au Corfaire dans 
quel lieu 1l croyoit être, il en reçut une réponfe fi mal conçue, qu'il le 
foupçonna d’avoir perdu le jugement , ou d'ignorer le chemin dans lequel il 
nous avoit engagés. Cette idée le rendit furieux. IL lauroit tué , d’un poi- 
gnard qu'il avoit toujours à fa ceinture, fi quelques amis communs n'euflent 
arrêté fon bras, en lui repréfentant que la mort de ce malheureux affuroit 
no’te ruine. Il modéra fa colere ; mais elle fut encore aflez vive pour le 
faire jurer fur [a barbe (61), que fi dans trois jours le Corfaire ne levoit tous 
fes doutes , 1l le poignarderoit de fa propre main. Cette menace caufa tant 
de frayeur à Similau , que la nuit fuivante , tandis qu’on s’éroit approché de 
la terre , il fe laiffa couler du Vaiffeau dans la riviere; & fon adrefle lui 
ayant fur éviter la vûe des fentinelles ,on ne s’apperçut de fon évafon qu’en 
renouvellant la garde (63). 

Un fi cruel événement mit Faria comme hors de lui-mème. Il s’en fallur 

eu que les deux fentinelles ne payaffent leur négligence de leur vie. À 
Pinftanc , il defcendit au rivage avec la plus grande partie des Portugais ; & 
toute la nuit fut employée à chercher Similau. Mais il nous fut impoñiible de 
découvrir fes traces : & notre embarras devint encore plus affreux , lorfqu’e- 
tant retournés à bord , nous trouvames que de quarante-fix Martelots Chinois à 
qui étoient fur les deux Vaifleaux , trente-quatre avoient pris la fuite , pour 
fe dérober apparemment aux malheurs dont ils nous croyoient menacés. Nous 


(62) Serment fort en ufage alors, Voyez celui de Caftro , au premier Tome de ce Recueil. 
(63) Pages 339 & précédentes. 


DES IV ON VHANGLE Sr Drive 11: 395 


combâmes dans un étonnement qui nous fit lever les mains & les yeux au 
Ciel , fans avoir la force de prononcer un feul mot. Cependant, comme il 
croit queftion de délibérer fur une fituation fi terrible, on tint confeil ; mais 
avec une variété de fentimens , qui retarda longtems la conclufion. Enfin , 
nous réfolumes , à la pluralité des voix, de ne pas abandonner un deflein 
pour lequel nous avions déja bravé tant de dangers. Mais , confultant aufli 
la prudence , nous penfames à nous faifir de quelque Habitant du Pays, 
de qui nous puñlions fçavoir ce qui nous reftoit de chemin jufqu’à l’ffle de 
Calempluy. Si nos informations nous apprenoient qu'il fût auñi Pole de l’at- 
taquer que Similau nous en avoit flattés , nous promimes au Ciel d'achever 
notre entreprife : ou , fi les difficultés nous paroifloient invincibles , nous de- 
Vions nous abandonner au fil de l’eau, qui ne pouvoit nous conduire qu’à 
la mer, où fon cours la portoit naturellement. 

L’ancre fut levée néanmoins avec beaucoup de crainte & de confufon; 
& la diminution de nos Matelots ne nous permit pas d'avancer beaucoup, 
le jour fuivanr. Mais ayant mouillé le foir aflez près de la rive, on de 
couvrit , à la fin de la premiere garde , une barque à l'ancre , au milieu de 
la riviere. Nous nous en approchâmes avec de juftes précautions , & nous 
y primes fix hommes, que nous trouvâmes endormis. Faria les interrogea 
féparément , pour s’aflurer de leur bonne-foi par la conformité de leurs ré- 
ponfes. Ils s’accorderent à lui dire que le Pays où nous étions fe nommoit 
Terquilem, & que l’Ifle de Calempluy n’étoit éloignée que de dix lieues. On 
leur fit d’autres queftions, auxquelles ils ne répondirent pas moins fidelle- 
ment. Faria les revint prifonniers , pour le fervice des rames. Mais la fatisfac- 
tion qu'il reçut de leurs éclairciflemens ne l’empêcha pas de regretter Simi- 
lau , fans lequel il n’efpéroit plus de recueillir tout le fruit qu’il s’étoit pro- 
mis d'une fi grande entreprife. Deux jours après , nous doublimes une poin- 
te de terre , nommée Quinai Taraon , après laquelle nous découvrimes enfin 
cette Ifle que nous cherchions depuis quatre-vingt jours, & qui nous avoit 
paru fuir fans cefle devant nous (64). 

C’eft une belle plaine, fituée à deux lieues de cette pointe’, au milieu d’u- 
ne riviere. Nous jugeâmes qu’elle n’avoit pas plus d’une lieue de circuit. La 
joie que nous refflentîmes à cette vüe fût mêlée d’une jufte crainte, en con- 
fidérant à quels périls nous allions nous expofer fans les avoir reconnus. Vers 
trois heures de nuit, Faria fit jetter l'ancre affez près de l’Ifle. Il y regnoit un 
profond filence. Cependant comme il n’étoit pas vraifemblable qu’un lieu tel 
que Similau nous l’avoit repréfenté füt fans défenfe & fans garde , on réfo- 
lut d'attendre la lumiere, pour en faire le tour & pour juger des obftacles. 
À la pointe du jour, nous nous approchämes fort près de la terre ; & com- 
mençant à tourner, nous obfervâmes foigneufement tout ce qui fe préfen- 
toit à nos yeux. L’Ifle étoit environnée d’un mur de marbre , d'environ douze 
pe de hauteur , dont toutes les pierres étoient jointes avec tant d’art , qu’el- 

es paroifloient d’une feule piece. Il avoit douze autres pieds, depuis le fond 
de la riviere jufqu’à fleur d’eau. Autour du fommet régnoit un gros cordon 
en faillie, qui joint à l'épaiffeur du mur, formoit une galerie aflez large. Elle 


(64) Pages 342 & précédentes, ; 
Dddij 


MEN Dzz 
P'IINIT 0: 


Kéfolution 
qu'ils prennent 
de concert, 


Eclaircifle- 
mens qu'ils ré- 
Çoivents 


Arrivée de Fa- 
ria dans l’Ifle de 
Calempluy. Si- 
tuation de cette 
Ille, 


Faria en fait 
le tour. Ses ob- 
fervacions, 


MENDEZ 
PiNTOo. 


Il defcend 
dans lIfle, 


Li 
Ce quil trou- 
ve dansun Her- 
mi(age. 


396 HISTOIRE GENERALE 


éroit bordée d’une baluftrade de laiton , qui de fix en fix braffes fe joignoir 
à des colonnes du même métal, fur chacune defquelles on voyoit une figure 
de femme , avec une boule à la main. Le dedans de la galerie offroit une chaîne 
de monftres, ou de figures monftrueufes de fonte, qui fe tenant par la main, 
fembloient former une danfe autour de l'Ifle. Entre ce rang d’idoles , s’é- 
levoit un autre rang d’arcades, ouvrage fomptueux & compolé de pieces de 
diverfes couleurs. Les ouvertures laiflant un paflage libre à la vüe , on décou- 
vroit dans l’intérieur de lIfle un bois d’orangers , au milieu duquel étoient 
bâtis trois cens foixante-cinq Hermitages, dédiés aux Dieux de l’année. Un peu 
plus loin à l’Eft, fur une petite élévation , la feule qui fut dans l’Ifle , on voyoit 

lufieurs grands édifices féparés lesuns des autres, & fept façades aflez fembla- 

les à celles de nos Eglifes. Tous ces bâtimens, qui paroifloient dorés , avoient 
des tours fort hautes, que nous primes pour autant de clochers. Ils étoient 
entourés de deux grandes rues , dont les maifons avoient aufli beaucoup d’é- 
clat,. Un fpeétacle fi magnifique nous fit prendre une haute idée de cet éta- 
bliflement & des tréfors qui devoient être renfermés dans un lieu dont les 
murs étoient fi riches (65). 

Nous avions reconnu, avec le mème foin , les avenues & les entrées. Pendant 
une partie du jour , que nous avions donnée à ces obfervations, 1l ne s’étoit pré- 
fenté perfonne dont la rencontre eût pü nous allarmer. Nous commençames à 
nous perfuader ce que nous avions eù peine à croire fur le témoignage de Si- 
milau & de nos prifonniers Chinois; c'eft-à-dire, que l’Ifle n’étoit habitée que 
par des Bonzes, & qu’elle n’avoit pour défenfe que l’opinion établie de fa 
fainteté. Quoique l’après-midi füt aflez avancé , Faria prit la réfolution de def- 
cendre par une des huit avenues que nous avions obfervées , pour prendre 
langue dans les Hermitages , & regler notre conduite fur fes informations. 
Il fe fit accompagner de trente Soldats & de vingt Efclaves. J’érois de cette 
efcorte. Nous entrâmes dans l’Ifle, avec le même filence qui ne cefloit pas d’y 
regner (66) ; & traverfant le petit bois d’orangers, nous arrivâmes à la porte du 
premier Hermitage. Il n’étoit qu’à deux portées de moufquet , du lieu où nous 
étions defcendus. Faria marchoit le fabre à la main. N’appercevant perfonne, 
il heurta deux ou trois fois pour fe faire ouvrir. On lui répondit enfin » que 
» celuiqui frappoit à là porte devoit faire le tour de l'édifice , & qu'il trou- 
» veroit une autresentrée. « Un Chinois , que nous avions amené pour nous 
fervir d’interprete & de guide , après lui avoir impofé des Loix redoutables, 
fit aufli-tôt le tour de l’hermitage, & vint nous ouvrir la porte où il nous 
avoit laiffés. 

Faria , fans autre explication , entra brufquement , & nous ordonna de 
le fuivre. Nous trouvâmes un vieillard qui paroïfloit âgé de plus de cent ans, 
& que la goutte retenoit aflis. IL étoit vétu d’une longue robbe de damas vio- 
let. La vüe de tant de gens armés lui caufa un tranfport de frayeur, qui le 
fit tomber prefque fans connoifflance. Il remua quelque tems les pieds & les 
mans, fans pouvoir prononcer un feul mot. Mais ayant retrouvé l’ufage de 
{es fens , & nous regardant d'un air plus tranquille , il nous demanda qui 


(65) Pages 343 & 344. 
(66) L'Auteur ajoute ; avec le nom de Jefus au cœur & dans la bouche , p. 345. 


DES VTO NV EACG'E SEL rv : PL 397 


nous érions & ce que nous défirions de lui. L'interprete lui répondit, fuivant 
l'ordre de Faria , que nous étions des marchands Etrangers ; que naviguant 
dans une jonque fort riche , pour nous rendre au Port de Liampo , nous avions 
eù le malheur de faire naufrage ; qu’un miracle nous avoit fauvés des flots , & 
que notre reconnoiffance pour cette faveur du Ciel nous avoit fait promet- 
tre de venir en pelerinage dans la fainte Ifle de Calempluy ; que nous y étions 
artivés pour accomplir notre vœu ; que notre feule intention , en le troublant 
dans fa folitude , étoit de lui demander particulierement quelque aumône ; 
comme un foulagement néceflaire à notre pauvreté ; & que nous nous en- 
gagions à lui rendre, dans trois ans , le double de ce qu'il nous permettroit 
d'enlever (67). 

L'Hermite parut méditer un moment fur ce qu’il venoit d’entendre. En- 
fuite regardant Faria, qu'il crut reconnoitre pour notre chef, 1l eut l'audace 
de le traiter de voleur & de lui reprocher fa criminelle entreprife. Ce ne fut 
pas néanmoins fans joindre, à fes injures, des prieres & des exhortations. Fa- 
ria loua fa piété , & feignit mème d’entrer dans fes vües. Mais après l'avoir 
fupplié de modérer fon reffentiment, parce que nous n'avions pas d'autre ref- 


fource dans notre mifere, 1l n’en ordonna pas moins à fes sens de vifiter l’her- 
pa 8 


mirage & d'enlever tout ce qu'ils y trouveroient de précieux (68). Nous par- 
courumes toutes les parties de cette efpece de temple, qui étoit rempli de tom- 
\ 


beaux, & nous en brifimes un grand nombre, où nous trouvâmes de l’ar- 


: [o) > . . ! . 
gent mêlé parmi les os des morts. L’Hermite tomba deux fois évanoui , pen- 


dant que Faria s'eflorçoit de le confoler. Nous porrämes à bord toutes les ri- 
chefles que nous avions pù découvrir. La nuit, qui s’approchoit, nous ôta la 
hardiefle de pénétrer plus loin dans un lieu que nous connoiffions fi peu : mais 
comme l'occafion feule nous avoit déterminés à profiter fur le champ de ce 
qui s’éroit offert , nous emportâmes lefpérance de parvenir le lendemain à 
d'autres fources de richeffes (69). Faria ne quitta pas l’Herinite ; fans l’avoit 
forcé de lui apprendre quels Ennemis nous avions à redouter dans l’Ifle. Son 
récit augmenta notre confiance. Le nombre des Solitaires , qu'il nommoit Ta- 


lagrepos , étoit de trois cens foixante-cinq dans les hermitages , mais tous d’un 


age fort avancé. Ils avoient quarante valets, nonimé Memigrepos , pour leur 
fournir les fecours néceffaires , ou pour les aflifter dans leurs maladies. Le refte 
des édifices , qui étoit éloigné d’un quart de lieue , n’étoit peuplé que de Bon- 
zes, non-feulement fans armes, mais fans barques pour fortir de l’Ifle, où 
toutes leurs provifions leur étoient apportées des Villes voifines. Faria conçu 
qu’en y retournant à la pointe du jour, après avoir fait une garde exacte pen- 
dant la nuit, nous pouvions efpérer qu'il n'échaperoit rien à nos recherches ; 
& que fix ou fept cens Moines Chinois , qui devoient être à peu près le nom- 
bre des Bonzes, n’entreprendroient pas de fe défendre contre des Soldats armés. 

Quelque témérité qu'il y eùr dans ce deffein , peut-être n’auroit-il pas man- 
qué de vraifemblance, fi nous avions eu la précaution de nous défaire de 
l'Hermite , ou de l’enmener fur nos Vaifleaux. Il pouvoir arriver que les Me- 


(67) Pages 346 & 347. centes aux Portugais , pages 348 & fuiv. 
(68) L'Auteur prête ici au Bonze un langa- (69) Pinto ne dit pas 2 quoi montoit le 
ge très-vertueux , & des railleries forc indé- pillage des tombeaux, 


D dd ïij 


ENDE7Z 
PINTO. 


1! fait piller les 
tombeaux. Chi 
nos. 


Emprader 
qui fauve File: 
& les Ternples. 


305 H'ESTOIRE: GENERALE 


z migrepos laiffaffent pafler cette nuit fans vifiter fon hermitage , & nous ferions 
defcendus le lendemain avec l'avantage de furprendre tous les autres Bon- 
zes. Mais il ne tomba dans l’efprit, à perfonne, que notre premiere expédition 
pür être ignorce jufqu'au jour fuivant , & chacun fe repofa fur la facilité qu’on 
Îe promertoit à réduire une trouppe de Moines fans courage & fans armes. 
Sigvatdes Bon.  Faria donna fes ordres pour la nuit. Ils confftoient principalement à veil- 
spot de Po Jer autour de l'Ifle, pour obferver toutes les barques qui pouvoient en ap- 
procher. Mais, vers minuit, nos fentinelles découvrirent quantité de feux fur 
les Templ:s & fur les murs. Nos Chinois furent les premiers à nous aver- 
ur que c'étoit fans doute un fignal qui nous menaçoit. Faria dormoit d’un 
rofond fommeil. Il ne fut pas plutôt éveillé, qu'au lieu de fuivre le con- 
leil des plus timides , qui le prefoient de faire voile aufli-tôc, il fe fit con- 
duire à rames droit à l'Ifle. Un bruit effroyable de cloches & de baflins 
gs de cosfrma bientôt l'avis des Chinois. Cependant Faria ne revint à bord que 
pour nous déclarer qu'il ne prendroit pas la fuite, fans avoir approfondi la 
caufe de ce mouvement. Il fe Aattoit encore que les feux & le bruit pouvoient 
venir de quelque fète, fuivant l'ufage commun des Bonzes. Mais, avant que 
de rien entreprendre, il nous ft jurer fur l'Evangile que nous attendrions 
fon retour. Enfuite, repaffant dans l’Ifle , avec quelques-uns de fes plus bra- 
ves foldats , il fuivit le fon d’une cloche , qui le conduifit dans un hermitage 
différent du premier. LA, deux Hermites (70), dont il fe faifit & que fes 
menaces forcerent de parler , lui apprirent que le vieillard auquel nous avions 
fait grace de la vie, avoir trouvé la force de fe rendre aux grands édifices ; 
que fur Le récit de fa difurace, l'alarme s’éroit répandue parmi tous les Bonzes; 
que dans la crainte du même fort , pour leurs Maïfons & pour leurs Tem- 
ples , ils avoient pris le feul parti qui convenoit à leur profeflion , c’eft-à- 
dire , celui d’avertir les cantons voilins par des feux & par le bruit des clo- 
ches ; & qu'ils efpéroient un prompt fecours du zéle & de la piété des Ha- 
bitans. Les gens de Faria profiterent du tems, pour enlever fur l’Autel une 
Idole d'argent, qui avoit une couronne d’or fur la tère & une roue dans la 
main. Ils prirent aufli crois chandeliers d’argent , avec leurs chaines , qui 
étotent fort grofles & fort longues. Faria , fe repentant trop tard du ménage- 
ment qu'il avoit eu pour le premier Hermite, emmena ceux qui lui parloient , 
& les fit embarquer avec lui (71). Il mit aufli-tôt à la voile, ez s’arrachane 
la barbe, & fe reprochant d’avoir perdu par fon imprudence une occafion 
qu’il defefpéroit de retrouver. 

Retourde Fa. Son retour , jufqu'à la mer , fut aufli prompt que le cours d’une riviere 
ca vers la mer, fort rapide, aidé du travail des rames & de la faveur du vent. Après fept 
jours de navigation , il s'arrêta dans un village, nommé Szféquerim , où ne 
craignant plus que le bruit de fon entreprife eut pu le fuivre , 1l fe pourvut de 
vivres , qui recommencçoient à [ui manquer. Cependant il n’y paffa que deux 
heures, pendant lefquelles il prit aufli quelques informations fur fa route , 
qui fervirent à nous faire fortir de la riviere par un détroit beaucoup moins 
fréquenté que celui de Sileupamor , par lequel nous y étions entrés. La, nous 


MENDE 
PINTO. 


) Page 336. 
(71) Vétus en Religieux , avec de gros chapelets , p. 357. 


D'ENSAVION AG ELSS LE ve CI. 399 


fimes cent quarante lieues, pendant neuf jours ; & rentrant enfuite dans _ 


l'anfe de Nanquin, qui n’avoit dans ce lieu que dix ou douze lieues de lar- 
geur , nous nous laiffames conduire , pendant treize jours , par le vent d’Ouef, 
jufqu’à la vüe des monts de Conxinacau (72). 

Cette chaîne de montagnes ftériles , qui forme une perfpective effrayante, 
l'ennui d’une fi longue route , la diminution de nos vivres, & fur-tout le 
regret d'avoir manqué nos plus belles efpérances, jetrerent dans les deux bords 
un air de triftefle , qui fut comme le préfage de l’infortune dont nous étions 
menacés. Il s’'éleva rout d’un coup un de ces vents du Sud, que les Chinois 
nomment Typhons (73); avec une impétuofité fi furprenante que nous ne 
pûmes le regarder comme un événement naturel (74). Nos Panoures étoient 
des Batimens de rames, bas de bord , foibles & prefque fans Matelots. Un 
inftant rendit notre fituation fi tnifte , que defefpérant de pouvoir nous fau- 
ver, nous nous laiflämes dériver vers la Côte , où le courant de l’eau nous 
portoit. Notre imagination nous offroit plus de reflource , en nous brifant 
entre les rochers , qu'en nous laiffant abimer au milieu des lots. Mais ce 
projet defefpéré ne put nous réuflir. Le vent , qui fe changea bientôt en Nord- 
Oueft , éleva des vagues furieufes, qui nous rejetterent malgré nous vers fa 
haute mer. Alors , nous commençâimes à foulager nos Vaifleaux de tout ce 
qui pouvoit les appéfantir , fans épargner nos caifles d'or & d'argent. Nos 
mats furent coupés, & nous nous abandonnämes à la fortune pendant le 
refte du jour. Vers minuit, nous entendiîmes , dans le Vaiffeau de Faria, les 
derniers cris de defefpoir. On'y répondit du nôtre par d’aflreux gémiflemens. 
Enfuite , n’entendant plus d'autre bruit que celui des vents & des vagues, 
nous demeurâmes perfuadés que notre généreux Chef & tous nos amis étoient 
enfévelis dans l’'abîme (75). Cetre idée nous.jetta dans une fi profonde con- 
fternation , que pendant plus d’une heure nous demeurimes tous muets, 
Quelle nuit la douleur & la crainte nous firent pañler ! Une heure avant le 
jour , notre Vaifleau s’ouvrit par la contrequille , & fe trouva bien-tôt fi plein 
d’eau, que le courage nous manqua pour travailler à la pompe. Enfin nous 
aimes choquer contre la Côte; & déja prefque noyés comme nous l'étions, 
les vagues nous roulerent jufqu'à la pointe d’un écueil , qui acheva de nous 
mettre en pieces. De vingt-cinq Portugais , quatorze fe fauverent. Le refte, 
avec dix-huit Efclaves Chrétiens & fepr Matelots Chinois , périt miférable- 
ment à nos yeux (76). . 

Nous nous raflemblimes fur le rivage , où pendant tout le jour & la nuit 
fuivante , nous ne ceflimes point de pleurer notre infortune. Le Pays étoit 
rude & montagneux. Il y avoit peu d'apparence qu'il füt habité dans les 
arties voifines. Cependant , le lendemain au matin , nous fimes fix ou fept 
pe au travers des rochers, dans la trifte efpérance de rencontrer quelque 


(72) À quarante-un degrés quarante mi- fes affe@ations de piété il ne regardoit pas 


autes de hauteur. le pillage des Temples de Calempluy comme 
(73) Les Chinois les nomment Twfaons, une a@ion fort innocente. 

dont les Européens ont fait Typhons. (75) Pages 361 & précédentes. 
(74) Cette réflexion qui parait échapper (76) Pages 362 & précédentes. L'Auteur 


à l'Auteur , & quelques autres endroits de fon ne s'explique pas plus clairement fur Le foie 
récit , font affez connoître que malgré toutes de Faria, 


CS 
ENDEZ 
PirNrT 0! 


Son unaufra- 
ge. 


L'Auieur fe 
fauve avec treire 
autres Portugais, 


MENDEZ 
PiNTO. 


Leur embarras 
& leur mifere. 


Jis trouvent 
ging homines 
dans un boise 


Ce q'ils dm 
3 foafir de la 
faim. 


409 HIS JT ONT.RME: *“GÆYN EUR ANDRE 


Habitant qui voulût nous recevoir en qualité d'Efclaves, & qui nous don- 
nat à manger pour prix de notre liberté. Mais après une marche fi fariguan- 
te, nous arrivames à l'entrée d’un immenfe marécage, au-delà duquel notre 
vûe ne pouvoir s'étendre , & dont le fond étoit fi humide, qu'il nous fut 
impofñible d’y entrer. Il fallut retourner fur nos traces , parce qu'il ne fe 
prefentoit pas d'autre paflage. Nous nous retrouvâmes, le jour fuivant , dans 
le lieu où notre Vaifleau s’éroit perdu ; & découvrant, fur le rivage , les 
corps que la mer y avoit jettés, nous recommençâmes nos plaintes & nos 
gémiffemens. Après avoir employé le troifiéme jour à les enfevelir dans le 
fable , fans autres inftrumens que nos mains, nous primes notre chemin vers 
le Nord , par des précipices & des bois, que nous avions une peine extrème 
à pénétrer. Cependant nous defcendimes enfin fur le bord d’une riviere , 
que nous réfolumes de traverfer à la nage. Mais les trois premiers, qui tén- 
rerent le pañlage, furent emportés par la force du courant (77). Comme 
ils étoient les plus vigoureux , nous defefpérâmes d’un meilleur fort. Nous 
primes le parti de retourner à l’Eft, en fuivant le bord de l’eau , fur lequel 
nous paffimes une nuit fort obfcure, aufi tourmentés par la faim que pat 
le froid & la pluie. Le lendemain, avant le jour , nous apperçumes un grand 
feu , vers lequel nous nous remimes à marcher : mais le perdant de vüe,au 
lever du Soleil, nous continuaâmes jufqu'au foir de fuivre la riviere. Le Pays 
commençoit à s'ouvrir. Notre efpérance étoit de rencontrer quelque habita- 
tion fur la rive. D'ailleurs, nous ne pouvions nous éloigner d’une route, 
où l’eau , qui étoit excellente , fervoit du moins à foutenir nos forces. Le foir , 
nous arrivames dans un bois où nous trouvâmes cinq hommes, qui travail- 
loient à faire du charbon (*). 

Un long Commerce, avec leur Nation , nous avoit rendu leur langue affez 
familiere. Nous nous approchâmes d’eux. Nous nous jettâmes à leurs pieds, 
pour diminuer l’effioi qu’ils avoient pü reflentir à la vüe d’onze Etrangers. 
Nous les priimes au nom du Ciel , dont la puiffance eft refpe&ée de tous 
les peuples du monde , de nous adreffer dans quelque lieu où nous puflions 
rrouver du remede au plus preffant de nos maux. Ils nous regarderent d’un 
œil de pitié. » Si votre unique mal étoit la faim, nous dit lun d’entr'eux, 1l 
» nous feroit aifé d’y remédier; mais vous avez tant de playes, que tous nos 
» facs ne fuffiroient pas pour les couvrir ». En effer les ronces , au travers def- 
quelles nous avions marché dans les montagnes , nous avoient déchiré le vi- 
fage & les mains ; & ces playes, que l'excès de notre mifere nous empèchoit 
de fentir, étoient déja tournées en pourriture. 

Les cinq Chinois nous offrirent un peu de riz & d’eau chaude , qui ne pou- 
voir fuire pour nous raflafer. Mais, en nous laiffant la liberté de paffer la 
nuit avec eux, ils nous confeillerent de nous rendre dans un Hameau voi- 
fin, où nous trouverions un Hôpital qui fervoit à loger les pauvres voya- 


: ; ae) 
geurs. Nous primes aufli-côt le chemin qu'ils eurent l'humanité de nous mon- 


(77) Trois hommes fort honorables, dit Cacayor. Ils étoient tous trois de Ponte-lima, 
Pinto , deux defquels étoient freres. Ils fe Ville de Portugal. 
nommoient Melchior & Gafpard Barbofa. (*) Ibid. 
Le nom du troifiéme étoit François Borges 


trer. 


DEN VA ONG LE Se Les Ule: yo 


ter. Ïl étoit une heure de nuit, lorfque nous frappâmes à la porte de l’'Ho- 
pital. Quatre hommes , qui en avoient la direction , nous reçurent avec bonté. 
Mais s'étant réduits à nous donner le couvert, ils attendirent le lendemain 
pour nous demander qui nous étions. Un de nous lui répondit que nous 
étions des marchands de Siam, à qui la fortune avoit fait NÉ leur Vaif- 
feau par un naufrage. Ils voulurent favoir où nous avions deflein d'aller. Notre 
intention , leur dimes-nous , étoit de nous rendre à Nanquin , où nous efpé- 
rions de nous embarquer fur les premieres Lantées , qui partiroient pour Can- 
ton. Ils nous demanderent pourquoi nous préférions Canton à d’autres Ports. 
Nous leur dîmes que c’étoit dans la confiance d’y trouver des Marchands de 
notre Nation , à qui l'Empereur permettoit d’y exercer le commerce. Soit pru- 
dence ou curiofité, ils conrinuerent de nous faire un grand nombre de quef- 
tions , qui lafferent notre patience. La faim nous prefloit fi VIVEMENT » 
que malgré la commodité du lieu où nous avions pañfe la nuit , il nous avoit 
été impoflible de fermer les yeux. Nous leur repréfentames que c’étoit le plus 
preffant de nos befoins, & que depuis fix jours nous avions manqué de nour- 
niture. » Il eft jufte, nous dirent-1ls , avec autant de douceur que de gravité, 
» de vous accorder un fecours que vous demandez avec tant d’inftance & 
» de larmes. Mais cette maifon étant fort pauvre , c’eft un obftacie qui ne 
» nous permet pas de fatisfaire pleinement à ce devoir. Alors , 1ls commen- 
cerent à nous raconter par quels accidens leur Hôpital s’étoit appauvri après 
avoir été fort riche. Les plus affamés d’entre nous, ne pouvant réfifter à leur 
indignation » nous propoferent , en Portugais , de ne pas fouflrir plus long-tems 
qu'on fe fit un jeu de notre mifere, & d'employer l’avantage que nous avions par 
la fupériorité du nombre. Chriftophe Boralho , dont j'ai déja loué la modéra- 
tion naturelle,nous fit comprendre les fuites de cette violence; mais interrompant 
les Chinois, il les conjura d'abandonner un inftant tout autre foin , pour fou- 
lager la faim qui nous dévoroit. Une priere fi vive ne parut pas les offenfer. 
Au contraire ils fe jetterent dans des excufes qui traînerent encore en lon- 
gueur , & qui aboutirent à nous prier de fortir avec eux pour folliciter la 
charité des Habitans. Le hameau étoit compofé de quarante ou cinquante pau- 
vies maifons difperfées , que nous fumes obligés de parcourir, pour tirer en 
aumône un demi fac de riz, un peu de farine, des feves , des oignons , & 
quelques méchans habits qui fervirent à la réparation des nôtres. Les Direc- 
teurs de l'Hôpital nous donnerent deux taels en argent. Nous leur deman- 
dâmes la liberté de pafler quelques jours dans leur maifon. Ils nous répondi- 
rent qu'à l'exception des malades & des femines enceintes, les pauvres n’y 
demeuroient pas fi long -tems ; & qu'on ne pouvoit violer en notre faveur 
une Loi établie par de favans & religieux perfonnages ; mais qu'à trois lieues 
du village de Catihotan où nous étions, noustrouverions dans la grande Ville 
de Siley-Jacau , un Hôpital fort riche, où tous les pauvres étoient reçûs. Ils 
nous offrirent une Lettre de recommandation , que nous acceptâmes. Elle étoit 
conçue en des termes fi preffans & fi tendres, qu'en nous plaignant de leurs 
- Loix & de leurs ufages, nous fûmes forcés de rendre juftice à leurs intentions. 
Nous arrivames le foir à Siley-Jacau , où nous apprimes à connoître encorê 
mieux |e caractere des Chinois. On nous y reçut avec une charité digne du 
Chriftianifme ; mais il fallut effuyer de longues & incommodes formalités , 
Tome IX, Éee 


MENDEZ 
PINTO. 


Lenteur des 
Chinois qui les 


defefperc. 


Secours qu'ils 
en reçoiveNEa 


Ils apprennent 
à connoître le 


caractere 
Chinois, 


des 


MENDEZ 
PiNTO. 


Route qu'ils 
prennent pour 
fe rendre à Nan: 
quine. 


Serment qu’on 
œxige d'eux pour 
les recevoir dans 
un Bourg. 


Ts ‘ont ma!- 
trairés à Ch'an- 
sua» 


402 HAS TOTME GENERAIE | 
& protefter que notre defléin étoir de quitter la Chine après notre gué- 


rifon (78). 
SH V. | 
Difgraces de Pinto, à la Chine € dans la Tartarie. 


Ix-HuiT jours , que nous paffämes dans le repos & l'abondance , rétabli- 

rent parfaitement notre fanté. Nous partimes , dans l’intention réelle de 
nous rendre à Nanquin, dont nous étions éloignés de cent quarante lieues, & de 
nous y embarquer pour Liampo ou pour Canton. Le foir du même jour, nous 
arrivames à la vûe d’un bourg nommé Suzoanganu , où la fatigue nous força 
de nous affeoir fur le bord d'une fontaine. Quelques Habitans qui venoient 
y puifer de l’eau, furpris de remarquer dans nos vifages une figure qui ne 
reflembloit point à celles du Pays , s’en rerournoient avec des marques de 
frayeur ou d'admiration qui attirerent bien-tôt autour de nous une partie 
des Habitans. Après nous avoir regardés long-tems, fans ofer s'approcher ; 
ils nous firent demander ce qui nous amenoit dans leur Pays. Nous nous 
donnâmes , comme nous l’avions déja fait, pour des Marchands Siamois , qui 
fe rendoient à Nanquin. Cette réponfe leur parut fi peu fufpecte , qu'ils nous 
laïfferent la liberté de nous repofer ; mais ils avoient eu le tems de faire aver- 
tir un de leurs Prètres, qui fortant du Bourg, vêtu d’une longue robbe de 
damas rouge, vint à nous jufqu’à la Fontaine , avec une poignée d’épis de 
bled dans la main. Il nous ordonna de mettre les mains fur les épis. Nous 
le fatisfimes volontiers , dans la vûe de nous concilier fon affection & celle 
des Habitans. » Par ce ferment, nous dit-il, que vous faites en ma préfen- 
» ce fur ces deux fubftances d’eau & de pain que le Ciel a formées pour la 
> confervation de tout ce qui exifte au monde , il faut que vous me con- 
» fefliez s'il eft vrai que vous foyiez des Marchands Etrangers qui vont à 
» Nanquin. À cette condition nous vous accorderons la liberté de pafler la 
» nuit dans ce lieu, conformément à la charité que nous devons aux pau- 
» vies. Âu contraire, fi vous n'êtes pas tels que vous l'avez dit , je vous 
» commande de la part du Ciel de vous éloigner fur le champ , fous peine 
» d'être mordus & dévorés par les dents du ferpent qui fait fa demeure au 
» fond de labime enfumé(79). « Nous confirmâmes notre récit fans balan- 
cer. Aufli-tôt, fe tournant vers Le peuple qui Paccompagnoit , il déclara qu'on 
pouvoit nous trairer avec induloence, & qu'il en accordoit la permiflion. Nous 
fumes conduits dans le village , & logés fous le portail du Temple, où nous 
reçümes en abondance tout ce qui étoit néceflaire à nos befoins. 

Ces exemples d'humanité nous raflurerent beaucoup fur les dangers d’une 
longue route. Nous quittimes Suzoanganu, pour nous rendre à Chiangulay , 
qui n'en eft qu'à deux lieues. Mais nous eûmes bientôt l’occafñon de nous dé- 
fier du jugement favorable que nous avions porté des Chinois. En approchant 
du lieu où nous comptions de pañler la nuit, nous nous repofames fous un 
arbre , où notre malheur nous fit trouver trois hommes qui gardoient un grand 
nombre de vaches, & qui ne virent pas onze Etrangers , fans être allarmés 

(78) Page 367 & précédentes. ferver encore qu'il ne s'écarte pas de la vrai- 


(79) Page 373. On rapporte ce difcours femblance , lorfqu'il ne les fait pas plus 
dans les rermes de l'Auteur , pour faire ob- longs. 


DES:VOYAGES.: Lrv. II. 403 
pour leur troupeau. Ils fe mirent à poufler des cris, qui firent fortir tous les 
Habitans , armés de batons & de pierres. Dans leurs premiers tranfports , nous 
fumes bleflés de plufieurs coups; & cette chaleur n'ayant fait qu’augmenter 
à notre vüe, parmi des furieux qui ne reconnoifloient point les traits du 
pays fur notre vifage , ils nous lierent les mains derriere le dos & nous 
menerent prifonniers dans le Bourg. Nous faillimes d’y être aflommés. On 
nous plongea dans une citerne d’eau pourrie , qui étoit remplie de fangfues. 
Nous y étions jufqu’à la ceinture ; & pendant deux jours , nous y demeura- 
mes fans aucune forte d’alimens. Enfin, le Ciel amena, de Suzoanganu , un 
Habitant qui nous y avoit vüs. Il apprit notre difgrace. Il fit honte à nos ennemis 
de nous avoir pris pour des voleurs ; & fur fon témoignage on nous délivra de 
notre prifon, tout fanglans de la morfure des fangfues. Nous partimes fort irrités, 
fans vouloir entendre les excufes par lefquelles on s’efforça de nous confoler. 

Le lendemain , après avoir paflé la nuit fur un peu de fumier , nous dé- 
couvrimes du haut d’une colline, dans une grande plaine remplie d'arbres, 
une fort belle maifon, qui nous parut environnée de plufieurs tours , & fur- 
montée d’un grand nombre de girouettes dorées. Nous nous en approchimes 
avec une forte de refpect. Bientôt , nous vimes arriver à cheval , un jeune 
homme de feize ou dix-fept ans , accompagné de quatre valets de pied , qui 

ortoient des oifeaux de proie fur le poing , & qui conduifoient une meute 
de chiens. Il s’arrèta, pour nous demander qui nous étions. Nous fatisfimes 
fa curiofité par le récit de notre naufrage. Il parut fenfible à nos infortunes ; & 
nous recommandant d'attendre fes ordres dans la premiere Cour du Chä- 
teau , il entra dans la feconde. Bientôt, une vieille femme , en robbe fort 
longue, avec un chapelet pendu au cou, vint nous avertir que le fils du Sei- 
gneur nous faifoit appeller. Nous pañfämes dans la feconde Cour , qui étoit 
environnée d’un beau periftyle. Le Frontifpice étoit une grande arcade , or- 
née de riches gravures , au milieu defquelles s’offroit un écuflon d’armes , fuf- 
pendu par une chaîne d'argent. On nous fit monter un efcalier fort large , 
qui nous conduifit dans une grande falle , où nos premiers regards tomberent 
fur une femme d’environ cinquante ans, qui étoit aflife fur un riche tapis. 
Elle avoit à fes côtés deux fort belles filles, & fous fes yeux un vénerable 
Vieillard , couché fur un petit lit, qu'une des deux filles rafraichifloit d'un 
évantail. Près de lui , étoit le jeune Gentilhomme qui nous avoit fait ap- 
eller; & plus loin, fur un autre tapis, neuf jeunes filles, vêtues de damas 
in & cramoifi , qui s’occupoient d’un travail convenable à leur fexe. Nous 
nous mimes à genoux devant le Vieillard, pour lui expofer notre fituation. 
Il ordonna que nous fuffions bien traités; & prenant occafon de nos difgra- 
ces pour inftruire fon fils, il lui fit un difcours fort touchant fur les mife- 
res humaines , & fur le bonheur qu’il avoit d’en être à couvert par fa naïf 
fance & fa fortune. Enfuite, nous ayant fait donner trois pieces de toile de 
lin & quatre taels en argent, il nous propofa de pañler la nuit dans fa mai- 
fon , parce que le jour étoit trop avancé pour nous remettre en chemin. Nous 
acceptâmes fes offres , avec autant d’admiration que de reconnoiffance pour 
une générofité dont les exemples font rares en Europe. 

Après d’autres experiences de l'humanité des Chinois , l’Auteur fait entendre 
que la douceur qu'il y à pour des Miférables à trouver du fecours dans la cha- 

Ece ij 


Te a 
ENDEZ 
PINTO. 


Faveurs qu'ils 
reçoivent  d’utk 
Seigneur Chi- 
mois, 


Remarques fur 
diverfes parties 
de cette Rela- 
tion, qu'on fupe 
primes 


404 HT -ST'-O: PIRÔE 


MENDEZ 
Pinto. 


GENERALE 


rité d'autrui, joint à l'ignorance des chemins , 6 fur-tout à la crainte de paf: 
fer dans les grandes Villes ; où les Loix ne font pas favorables aux Etrangers, 
lui fit prendre de longs détours avec [ès Compagnons , & les ft voyager , dit- 


ül, de pays en pays. Mais n'ayant pé éviver une Ville nommée Taypol , ils 
3 Jurent apperçus par un de ces Intendants de Juffice que la Cour envoye quel- 
quefois dans les Provinces , 6 faifis , par fon ordre, comme des vagabonds qui 
pouvoient troubler la tranquillité publique. Il éroit arrivé , dans ce canton , quel- 
ques defordres dont ils furent accufés. Leur fort fnt d’étre enfermés dans une étroite 
prifon , où pendant vingt-fix jours , ils éprouverent les plus rigoureux tourments. 
Cependant , comme le droit des Sentences Capitales n'appartient point aux Tri- 
bunaux inférieurs , ils furent conduits par différens dégrés , jujqua la Ville Im- 
périale ; & condamnés enfin , fuivant les ufages du Pays , à fervir l'Etat en 
qualité d’'Eftlaves , pendant l’efpace d’un an. Ceite févérité fur soujours accom- 
pagnée d'un mélange de douceur. Lorfqu’ils avoient été déchirés à coups de fouet , 


© 


. dans leur prifon, on les faifoit pafler dans des chambres plus commodes , où 
diverfes perfonnes affociées pour les exercices de charité , venoient panier leurs 
bleffurés , & ne leur refufoient aucune forte de foulagement. Mais les chétimens 
n'en étoient pas moins recommencés après leur guérifon ; & d’onge qu'ils étoient 
encore, deux moururent dans cette alternative de carefles & de tourmens. 

L’Auteur , toujours ardent pour s’inflruire , écoit confolé de fes peines par l’oc- 
cafion qu'il avoit de connoïtre le pays en paffant par les Villes ; fur-tout lorf- 
gu'ayant trouvé plus de faveur a Nanquin , il fe vit moins obfèrvé de fes Gar- 
des & beaucoup moins maltraité. Il feroit inutile de Le fuivre dans toutes fes Ob. 

Jervations (80), qui ne feroient que remettre devant les yeux du Leüleur, une 
Partie de ce qu’il a l& dans les relations précédentes. Mais rien ne me difpenfe 
d'en détacher ce qui eft propre & Pinto , 6 ce qui peut avoir ici le mérite de la 


nouveauté, 


Obfervations Les autres Voyageurs ,ayant eu rarement la liberté de s’arrèter à Nanquin , 
%æ lin fur fe font moins étendus fur la Defcription de cette grande Ville, que fur celle 


Nanquin, 


de Pequin , où la plüpart ont fait leur principale réfidence. Pinto s’y procura 


des lumieres qui ne fe trouvent que dans fa Relation. » Nanquin, dit-il , 
» eft ficué (81) fur la riviere, de Barampina , qui fignifie ffeur de poiffon. 
» Cette riviere , fuivant le témoignage des Habitans , que j'ai vérifié depuis par 
» mes yeux, vient d’un Lac de Tartarie, nommé Famfr , à neuf lieues de 
» la Ville de Lançame , où le Kham des Tartares tient ordinairement fa Cour. 
» De ce mème Lac, qui a vingt-huit lieues de long & douze de large , pren 
» nent Jeur fource les plus grandes rivieres que J'aie vües. La premiere ; eft 


(80) L'étude que j'ai dû faire des ufages & 
des loix de la Chine, pour en donner une lon- 
gue defcription dans le fixiéme & le feptiéme 
Tome de ce Recueil, me met en état d’aflu- 
rer avec Figuero fon apologifte, qu'il s’ac- 
corde avec nos Voyageurs les plus eftimés. 
J'ai reconnu deux principales raifons , qui ont 
fervi long tems à le décréditer : 12. Il eft le 
premier qui ait publié avec quelque détail les 
merveilles de l'Empire Chinoïs ; & jufqu’à ce 
qu'elles ayent été confirmées par le témoi- 


gnage des Miffionnaires , auxquels on n’a pu 
refufer la confiance qu'ils méritent, fes récits 
ont paru peu vraifemblables. 2°. Il s'eft attaché 
parriculiérement à ce qui femble le plus 
éloigné de nos idées, apparemment parce qu'il 
en avoit été plus frappé que des chofes coim- 
muncs, 

(81) A trente-neuf deorés quarante minu- 
tes, fuivant l’Auteur , quoique nos Géogra- 
phes la mertent à trente-neuf degrés quaran- 
te-fix minutes. 


D'EUS VAIO VE AT GRECSS A ILiTIve 40$ 


celle de Batampina (821) qui traverfant la Chine pendant trois cens foixante 
lieues, fe jette dans la mer par l’anfe de Nanquin (83). La feconde , nom- 
mée Lechune ; poufle impétueufement fes eaux le long des montagnes de 
Pancruum , qui féparent la Cochinchine & l'Etat de Catabenan , borné par 
le Royaume de Champa. La troifieme fe nomme Tauquiday , c'eft-à-dire , 
mere des eaux. Elle a fon cours au Nord-Oueft, & traverfant le Royau- 
me de Nacataos, elle va fe décharger dans le Sornau (84) par lembou- 
chure de Cuy , cent trente lieues au-deffous de Patane. La quatriéme , 
nommée Batobafoy , defcend de la Province de San/im, qui fut fubmergce 


MENDEzZ 
PiNTo. 


en 1556, & fe rend dans la Mer par l'embouchure de Cofmim, au Royaume - 


de Pegu. La cinquieme , dont le nom eït Leyfacotay , traverfe les terres du 
côté du l'E, jufqu’à l'archipel de Chinchipou , qui touche à la Mofcovie, 
& fe rend dans l’Ocean Seprentrional. ‘ 

» Nanquin eft fur une élévation, qui commande les plaines dont il eft 
environné. Son climat eft un peu froid, mais fort fain. Il n’a pas moins 
de huit lieues de circuit; c’eft-à-dire , environ trois de large fur une de 
long. Les maifons y font de deux étages , & la plupart de bois. Mais cel- 
les des Mandarins font de terre & de pierre de taille , environnées de murs 
& de foffés, avec des ponts de pierre & de riches arcades ; ce qui leur 
donne une apparence fort majeftueufe. Celles des Seigneurs du premier 


ES 
ordre , qui ont gouverné des Royaumes & des Provinces, ont des tours 


fort hautes , de Hot fept étages. 

» Plufieurs Chinois nous aflurerent que fuivant les dénombremens publics , 
Nanquin contenoit huit cens mille feux, vingt-quatre mille maifons de Man- 
darins ; foixante-deux grands marchés ; cent trente boucheries , chacune de 
quatre-vingt boutiques, & huit mille rues, dont fix cens font d’une gran- 
deur & d’une beauté diftinguées , & la plupart bordces de baluftrades de lai 
ton. On y comptoit deux mille trois cens pagodes , dont mille étoient au- 
tant de fomptueux Monafteres , ornés de tours fort hautes, qui contenoient 


un fi grand nombre de grofles cloches de fonte , que nous ne les entendions 


no : À ! 
pas fonner fans effrot ; trente prifons. grandes & fortes; dix mille Manu- 


factures de foie ; un magnifique hôtel de Charité pour Îles pauvres , avec 
des édifices particuliers pour les Avocats & les Procureurs qui font chargés 
de leur défenfe. A l'entrée des principales rues, on trouve des arcades & de 
grandes portes, qui fe ferment chaque nuit pour la fureté publique. 11 y 
a peu de rues qui n'offrent de belles fontaines d’une excellente eau. La 
Ville eft environnée d’une forte muraille de pierre de taille, & l’on 
compte cent trente portes. Elle eft défendue d’ailleurs par douze Ciradel. 
les , qui ne refflemblent pas mal aux nôtres , & par quantité de tours & de 
boulevards, mais fans une feule piece d'artillerie. Nanquin rapporte cha- 
que jour à l'Empereur deux mille taels d’argent , qui montent à la fomme 
de trois mille ducats. 


(82) À trente-cinq degrés. la Monarchie de Siam. Remarquez que tou- 
(83) A feize desrés. tes ces rivicres portent d’autres noms dans 
(84) Nom que les Portugais donnent àplu- d’autres Voyageurs , & que cette différence 


fieurs Royaumes qui compofoient autrefois vient de celle des langues Tartare & Chinoife. 


Eee ü) 


MENDEZ 
PINTO. 


100 HI ST: OI RYE JGLE/NAENR ALLIE 


De Nanquin , les neuf Portugais furent conduits en quatre jours dans une 
Ville affez confidérable , que l’Auteur nomme Pocaflar, où leur Officier , pour 
épargner les frais de leur nourriture , les prefla de chercher leur fubfftance 
dans la Ville. Ils furent menés dans un Temple , dont la Defcription a tou- 
jours paflé pour fabuleufe dans le récit de Pinto , quoiqu’elle n'ait rien de 
plus furprenant que celles qu’on a lues dans les relations des Mifionnaires. Il 
avoit été bâti dans une maifon , où l’Imperatrice mere étoit morte en met- 
tant au monde un Prince qui ne lui avoit pas furvécu. Elle avoit fouhaité , 
en expirant , d’être enfevelie dans la même chambre où elle perdoit le jour ; 
& les Chinois avoient donné l’effor à leur imagination pour fon apotheofe (85). 


(85) Comme c'eft la feule defcription de ce 
genre à laquelle on ait deffein de s'arrêter , on 
croit devoir la donner dans le ftyle du Tra- 
duéteur , pour n'y rien affoiblir. 

» On avoir dédié ce Temple à l'invoca- 
» tion de Tauhinaret, qui eft une des prin- 
» cipales Sectes des Payens de la Chine. Tous 
» les Batimens , enlemble tous les Jardins & 
» Parterres qui en dépendent, & tous les 
# Logis qui fe ferment à la clef, font fuf- 
» pendus en l'air fur trois cens foixante pi- 
# liers, chacun defquels eft d’une pierre en- 
» tiere, prefque de la groffeur d'un muid , & 
» de vingt-fept pieds de hauteur. Ces trois 
» cens foixante piliers font appellés des 
» noms des trois cens foixante jours de l’an- 
» née Chinoile, & en chacun d'eux il fe fait 
» une fête particuliere, avec quantité d’au- 
» mônes & de facrifices fanglans , le tout 
» accompagné de mufique, de danfes & d’au- 
» tres fêtes. Or au principal pilier , qui por- 
5» te le nom de l’Idole, elle eft enchaffée el- 
» Je même foit richement, dans une chaf- 
» fe, au devant de laquelle eft toujours al- 
» lumée une lampe d'argent. Entre les pi- 
» liers, fe voyent huit fort belles rues, en- 
® clofes, de part & d'autre , de grilles de lai- 
” ton, avec des portes pour le paflage des 
» Pelerins & des autres qui viennent conti- 
» nuellement à cette fêre pour y gagner une 
maniere de Jubilé. La chambre d’enhaut, 
où eft le tombeau de l'Impératrice , eft 
faite en façon de Chapelle, toute ronde; 
» 8, depuis Je haut jufqu'en bas, garnie 
» d'argent, de plus grand coût en la façon 
qu'en la matiere même; ce qui paroifloit 
aifément par la diverfité des ouvrages. Au 
» milieu fe voyoit une maniere de Tribunal, 
» fait en rond, comme la Chambre, de la 
# hauteur de quinze degrés, clos tbut à l’en- 
» tour de fix grilles d'argent , avec les pom- 
» mes dorées. Au plus haut, étoit une srof- 
» fe boule , fur laquelle il y avoit un lion 
# d'argent, qui foutenoit fur (a tête une chaf- 


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fe de fin or , de trois palmes en quarré , où 
l'on difoit qu'étoient les offemens de cette 
Reine, que ces aveugles & ignoraus ré- 
veroient comme une grande relique. Au- 
deffous de ce Tribunal , en la même por- 
tion , étoient quatre barres d'argent qui 
traverfoienc la chambre , où pendoiïent qua- 
rante-trois lampes de même métal , en mé- 
moire des quarante-trois ans que cette Im- 
pératrice aroic vécu ; & fepc lampes d'or, 
en mémoire de fept enfans mâles qu'on 
difoit qu'elle avoit eûs. Davantage , à 
l'entrée de cette Chapelle, vis-à-vis une 
croifée qui la fermoit, fe voyoient huit 
autres barres d'argent , où pendoient en- 
core un fort grand nombre de lampes d’ar- 
gent, fort grandes & riches, qui avoient 
été offertes par les femmes des plus grands 
Seigneurs de l'Empire, qui avoient aflifté à 
la mort de la Reine. Hors les portes de tout 
le Temple, qui eft aufli grand que l’Eglife 
des Jacobins de Lifbonne , éroit , en fix 
rangs de baluftres qui le fermoient tout à 
J'entour, un grand nombre de ftatues de 
Geans , de la hauteur de quinze pieds, faits 
de bronze, tous bien proportionnés re 
tenant en main des hallebardes & des maf. 
fues , quelques-unes des haches fur l'épau- 
le ; routes lefquelles ftatues repréfentoient 
enfemble quelque chofe de grand & de 
majeltueux. Parmi ce nombre de ftatues , 
qui fe montoit à douze cens, il y avoit 
vingt-quatre ferpens , aufli de bronze, & 
fort grands; au-deffus de chacun defquels 
étoit aflife une femme , avec une épée à la 
main, & une couronne d'argent fur la tê- 
te. On donnoit à ces vingt-quatre femmes 
le titre de Reines , pour plus grand hon- 
neur de leurs defcendans ; parce qu’elles s’é- 
croient facrifiées lors de la mort de cette 
Impératrice, afin que leurs ames ferviflent 
la fienne en l’autre vie; chofe que leur fa- 
mille renoit à grand honneur. Au dehors 
de ces rangs de Geans , il y en avoit unau- 


53 


2 


DES: ViO\ " À GES: 


} BUS a OUEN) Us CR 


457 


A Xinligau , Ville confidérable où les Portugais arriverent le jour fuivant, 
ils virent des ponts-levis fufpendus en l'air par de groffes chaînes de fer (86). 
Deux jours après, dans une autre Ville, nommée Junquileu , ils admirerent 
un combeau de pierre, entouré de grilles de fer , peintes de verd & de rou- 
ge ; & par-deflus, un clocher de porcelaine très-fine , dreffé fur quatre colom- 
nes. Au fommet, on voyoit fept globes , dont deux étoient de fer fondu ; & 
fur un côté de ce beau monument, on lifoit en lettres d’or cette infcription 
Chinoife : » Ci-git Trannocem Mudeliar, oncle du Roi de Malaca, qui eut 
le malheur de fortir du monde avant que de s'être vangé d’Alfonfe d’Al- 
buquerque, Lion des voleurs de la mer. Les Portugais furpris de recor- 


tre qui les enfermoit, & qui confiftoit en 
plufieurs arcs de triomphe tous dorés, où 
étoient pendues plufeurs cloches d'argent 
avec des chaînes de même métal , lefquel- 
les fonnant fans cefle par le mouvement 
qu’elles recevoient de l'air, faifoient un 
fl grand bruit qu'on ne pouvoit s'entendre 
parler. Au dehors de ces arcades , il y avoit 
encore en même proportion deux rangs de 
grilles de laiton qui enfermoient tout ce 
grand ouvrage , où fe voyaient en certains 
endroits des colomnes de même métal ; 
& au deflus , des lions rampans , montés 
fur des boules , lefquels font les armes de la 
Chine. Aux coins des carrefours, il y avoit 
uatre monftres de bronze , d'une hauteur 
f étrange , fi démefurée , & d’une figure fi 
difforme , qu'il n’eft pas poñlible de fe l’'i- 
maginer, Un de ces monftres , qui eft à 
main droite, à l'entrée du carrefour, que 
les Chinois appellent le Serpent gloutou de 
la creufe maiïfon de la fumée, & qui, fui- 
vant leurs hiftoires , eft tenu pour être Lu- 
cifer , s’y voit fous la figure d'un ferpent 
de hauteur exceflive , avec des couleuvres 
fort différentes & monftreufes , qui lui 
fortent de l’eftomac, routes couvertes d'é- 
cailles vertes & noires, où fe voyent en- 
core force épines qui ont plus d'un pied 
de longueur, Chacune de ces couleuvres 
avoit une femme au travers de la oueule, 
avec les cheveux pendans en arriere , 
comme grandement effrayée. Le monftre 
portoit aufli , dans fa gueule, qui étoit 
fort démefurée , un lézard, qui lui fortoit 
de plus de trente pieds de longucur , & de 
la groffeur d'un tonneau , avec les narines 
& les machoires fi pleines de fang , que 
tout le refte du corps en étoit aufl enfan- 
glanté. Entre fes pattes , ce lézard entraî- 
noit un grand éléphant , qui fembloit être 
fi opprefé , que les boyaux lui fortoient 
hors de la gueule ; & tout ceci éroit fair avec 
tant de proportion & de naturel, qu'il n'y 


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avoit perfonne qui ne tremblât de voir une 
figure fi difforme. Le ‘replis de fa queue, 
qui pouvoit être de plus de vingt brafles, 
étoit entortillé à un autre femblable mon- 
ftre . qui étoit le fecond des quatre Geans 
du carrefour, de plus de cent pieds de hau- 
teur. Outre qu'il eft fort laid , il avoit fes 
deux mains dans fa gueule , qui la lui fai- 
foient de la largeur d’une grande porte, 
avec une rangée de dents horribles , & une 
langue fort noire, qui en fortoit de la lor- 
gueur de deux brafles. Quant aux deux au- 
tres mouftres, l'un éroit une figure de 
femme , nommée des Chinois, Nadelgau, 
de dix-fept braffes de hauteur, & fix de 
grofleur. Celui ci avoit, au milieu de fa 
ceinture, un vifage fait en proportion de 
fon corps & de plus de deux brafles, qui 
par les narincs vômifloit de gros tourbil- 
lons de fumée, & par la gueule quantité 
de feu , non artificiel , mais véritable , par- 
ce qu'au haut de la rêre on faifoit un few 
continuel , qui venoit à fortir par la gueu- 
le de cette face effroyable qu'il avoit au 
milieu de la ceinture. Le quatriéme mon- 
ftre étoic un homme accroupi, qui fouffoit 
à toutes forces , avec des joues f grandes. 
& fi enflées, qu'on les auroit prifes pour 
une voile de navire. Ce monftre éroit aufli 
d'une hauteur démefurée, & d’un vifage fi 
affreux & fi diforme , que ceux qui le re- 
gardoient en pouvoient à peine fupporter 
la vüe. 

Si l’on compare ce récit à diverfes peintu- 


res fur lefquelles on a pañlé fans défiance, 
par le refpect qu'on a cru devoir au nom de 
Jeurs Auteurs , on n'y trouvera pas d'autre dif- 
férence que celle de l'imagination de Pinto, 


te] 


qui fui fait peindre les mêmes objets avec 
plus de chaleur & de force. 


(86) Voyez ci deffus les Relations des Mi£- 


fionnaires. On fapprime ici tout ce qui n'en 
feroit qu'une répétition. 


MENDE"Z 


PiNTo. 


Monument de 


vangeance 
Xinligou, 


& 


408 HUILUSUT OL RS EN IGNE NUE RATE 


noître le nom d’un de leurs plus grands hommes, s’'informerent du fond de 
cet évenement. On leur apprit qu'il y avoit environ quarante ans , qu'un Am- 
baffadeur du Roi de Malaca étant venu demander du fecours à l'Empereur 
de la Chine contre des Etrangers qui étoient arrivés par mer, de l'extrémité 
du monde , & qui lui avoient enlevé fes Etats , la mort l’avoit furpris dans le 
cours de fa négociation , & qu'emportant le regret de n'avoir pù fatisfaire fa 
vangeance , il avoit employé tout ce qu'il poffedoit pour laiffer un témoignage 
de fon défefpoir à la poftérité (87). 
Rencontre Dans une Ville nommée Sempitay , où les neuf Portugais eurent la liberté 
AA de demander l’aumône , enchaïnés comme ils étoient; une femme qui s'arrêta 
pour les regarder , entre un grand nombre de Spectateurs, parut fort tou- 
chée du récit de leur infortune. Elle leur fit quelques libéralités , » en leur 
» recommandant de ne plus entreprendre de fi longs voyages , puifque le Ciel 
» a rendu notre vie fi courte. Enfuite les ayant tirés à l'écart , elle déboutonna 
une de fes manches, & leur fit voir fur fon bras gauche l'empreinte d’une 
Croix. Quelqu'un de vous, leur dit-elle , connoit-1l ce figne ? Les Portugais 
fléchirent le genou avec beaucoup de refpect, & lui répondirenr, les larmes aux 
yeux, que c'étoit le figne facré de leur falut. Alors, levant les mains de joye 
& d’admiration , elle prononça les premiers mots de l’Oraifon Dominicale 
en langue Portugaife. Elle n’en favoit pas davantage ; mais s'étant fait confir- 
mer en Chinois qu'ils étoient Chrétiens; » Venez, s’écria-relle, Chrétiens du 
» bout du monde, avec celle qui eft votre fœur en Jefus-Chrift, & qui ap- 
» partient peut-être par le fang à quelqu'un de vous ,puifque vous êtes tous 
» Portugais. Elle voulut nous mener à fa maifon. Mais nos Gardes s’y étant 
oppofés, parce que la moitié des aumônes étoit pour eux , elle fut obligé d’en 
acheter la permiflion de l'Ofhcier , qui confentit, pour une fomme d'argent , 
à nous laifler chez elle pendant cinq jours qu'il fe propofoit de pafler dans 
cette Ville. 

Hifioire de Là , nous ayant traités avec beaucoup d'affection, elle nous montra un 
gere C" Oratoire, dont les ornemens étoient une croix de bois doré, quelques chan- 
Paz, deliers , & une lampe d’argent. Elle nous dit que fon nom étoit nez de Leyria , 
& que fon Pere avoit accompagné Tomé Pirez (88), qui étoit venu de Lifbonne à 
la Chine , avec la qualité d’Ambafladeur du Roi de Portugal. Quelques mouve- 
mens fufpects que les Portugais avoient fait fur la côte ; ayant fait prendre Pirez 
pour un Efpion , il avoit été traité avec beaucoup de rigueur. Cinq de fesgens 
avoient fouffert une cruelle queftion , qui leur avoit fait perdre la vie dans 
les tourmens. Il ne reftoit de cette malheureufe Ambaflade qu’un feul Por- 
tugais , nommé Waféo Calvo , qui s'étoit établi dans une autre Vilie de la 
Chine. De Leyria, fon pere, ayantété banni à Sempitay ; s’y étoit marié avecune 
Chinoife qui lui avoit donné quelque bien, & dont il avoit fait une Chré- 
tienne. Dans l’efpace de vingt-fept ans , pendant lefquels ils avoient mené en- 
femble une vie tranquille, ils avoient converti à la Foi quantité de Payens, dont 
le nombre montoir encore à plus de trois cens , qui s’affembloient le Dimanche 
dans {a maifon, pour y faire leurs prieres & baifer la Croix. 


ME NDEZ 
P'IEN TS O: 


(87) Page 413. mier Tome de ce Recueil. C'eft ce rapport 
(88) Voyez l'Hiftoire de Pirez, au pre- qui rend le récit de Finto très-intéreffant. 


Elle 


DES -/V'O'Y AG E SiLTrv IE 409 


Elle ajouta que fon pere lui avoit laiffé par écrit plufieurs Oraifons en Por- 
tugais , que les Chinois lui avoient dérobées; & que de l’'Oraifon Domini- 
cale, il n’étoit refté dans fa mémoire que les cinq ou fix mots qu'elle avoit 
prononcés. Chriftophe Boralho fe fit un devoir d'écrire les principales prie- 
res du Chriftianifme, & d'y joindre les commandemens de Dieu. Il en forma 
un petit Livre, pour l’ufage de cette Eglife ; & pendant le féjour que les 
Portugais firent à Sempitay , tous les Chrétiens de la Ville s’afflemblerent fept 
fois chez Inez de Leyria, pour y recevoir leurs inftruétions.: Ils leur firent 
une aumône confidérable, à laquelle Inez joignit d’autres préfens ; & ce {e- 
cours , que la Providence leur avoit ménagé, fervit dans la fuite à les garantir 


d’un grand nombre de maux (89). 


De Sempitay , ils defcendirent à Lesuinpau, Ville célebre par une mine 
d'argent qui n'en eft qu'à cinq lieues , où plus de mille hommes font em- 
ployés continuellement. Le lendemain, ils arriverent par la riviere entre deux 

etites Villes, nommées Pacano & Nacau, qui occupent les deux rives. Ici 
‘Auteur eut occafon de s'informer de l’origine & de la fondation de l’Em- 
pire Chinois, qu'il rapporte fideilement , dit-il, fur le témoignage de la pre- 
miere des quatre-vingt Chroniques de la Chine (90). 


(89) Pages 410 & précédentes. 

(90) Il raconte l'Hiftoire d'une Princefle 
nommée Nana, qui fortit par diverfes avan- 
tures , avec trois l'rinces fes Enfans, fix cens 
trente-neuf ans après le déluge, d'un Pays 
qu'il nomme Guantipocau , fitué, dit-il, au- 
tant qu'on en peut juger par la hauteur du 
climat, qui eft oixante-deux degrés du Nord, 
derriere notre Allemagne. Le fils aîné de cette 
Princefle fonda Pequin. Elle jetta elle-même 
les fondemens de Nanquin, & lui donna fon 
nom. Mais fans entreprendre de fuivre Pinto 
dans fes recherches hiftoriques, on croit de- 
voir rapporter d’après lui l'origine de la gran- 
de muraille qui divife la Chine & la Tarta- 
rie, telle qu'il prétend l'avoir tirée du cin- 


quiéme Livre d'un Ouvrage Chinois, qui trai- - 


te de la fituation de tous les lieux remarqua- 
bles de l'Empire. On laiffe au Leéteur le foin 
de comparer cet article avec l'opinion des 
Miflionnaires fur le même monument. Voyez 
ci-devant Tome VII. 

»> On lit dans ce cinquiéme Livre, qu'un 
Empereur ,nommé Crifnagol Dicotay, qui, 
5 fuivant la fupputation de l’Auteur & la 
5 maniere de compter du Pays, régnoit en 
l'année du Seigneur cinq cens vingt-huit, 
» eut une guerre avec le Tartare pour quel- 
» que différend fur l’état de Cherchinapau, 
qui fe borne au Royaume de Lzohos, & 
le défit dans une bataille. Le Tartare raf- 
» fembla de nouvelles forces, par le moyen 
# d'une ligue & de diverfes alliances , & 
# s'en vint fondre, huit ans après, fur la Chine, 


Tome IX, 


32 


22 


52 


52 


où il prit trente-deux villes confidérables ; 
dont la principale fut celle de Parquilor. 
Alors la crainte porta l'Empereur Chi- 
nois à conclure un Traité, par lequel il fe 
défifta des droits conteftés, & paya deux 
mille Picos à l'Ennemi, pour la paye des 
Etrangers qui compofoient une partie de 
fon armée. La paix continua cinquante- 
deux ans , dont l'Empereur qui régnoit 
alors à la Chine fut proficer pour la fureté 
de fes Etats. Il réfolut de faire une bar- 
riere , en forme de muraille, qui pût fer- 
vir de Frontiere aux deux Empires. Ses 
Etats Généraux, auxquels il déclara fon 
deffein, lui donnerent dix mille picots d’ar- 
gent , qui valent à notre compte quinze 
millions d'or , à raifon de quinze cens du- 
cats chaque picot ; joint qu'outre cela ils 
lui entretenoient deux cens quarante mille 
hommes pour y travailler, dont il y en 
avoit trente mille députés comme Officiers, 
& les autres tous gens de fervice. Après 

u'on eut donc mis ordre à tout ce qui 
éroit néceflaire pour un fi prodigieux chef- 
d'œuvre, on commença d'y mettre la main; 
fi bien qu’au rapport de l'hiftoire, en vingt- 
fept ans on acheva d'un bout à l’autre tou- 
te cette grande muraille, laquelle, s’il en 
faut croire à cette méme chronique , a de 
longueur feprante Jos, .c'eft a-dire, trois 
cens quatorze lieues, à raifon de quatre 
lieues & demi par Jz0. En quoi ce qu'il y 
eut d'émerveillable , & qui femble excéder 
la crpyance des hommes , fut, que fept 


E ND EE Z 
PirnNTo. 
Service que 

l’'Auteur à fes 
Compagnons 
rendent aux 
Chrétiens de 
Sempitaye 


Informations dé 

l’Auteur fur l'os 
rigine de l'Ems 
pire Chinois & 
de la grande mue 
railles 


MENDEZ 
PINTO. 
Oblervation 
fur le récit de 
Pinto. 


T1 eft mené à 
Quan{y, en quae 
kité d'Efclave, 


418 HISTOIRE \GEYN'EUR A LE 

L’Auteur continue de raconter ce qui frappa fa curiofité jufqu’à Pekin. 
Autant qu’on croit devoir d'admiration à fon récit , parce qu'il étalle en ef- 
fer une fcene continuelle de merveilles, autant paroit-il étrange qu'on ait 
foupçonné fa bonne foi , lorfqu'il ne cefle pas de s’accorder avec nos Voya- 
geurs les plus graves , qui n'auroient pas trouvé, peut-être , plus de difpof- 
tion à fe faire croire , s’ils avoient écrit les premiers , ou fi leur profeflion n’avoit 
beaucoup fervi à leur attirer de la confiance. Il fait une defcription de Pe- 
kin , qui ne peut fembler incroyable qu’à ceux qui n'ont pas lù celle des plus 
célébres Jéfuites. 11 releve la charité des Chinois, avec des traits, dans lef- 
quels on remarque fans cefle qu'il l’avoit éprouvée. Ce qu'il dit de leurs villes 


flottantes , des formalités de leur juftice, de La magnificence de leurs monu- 


mens publics , de la grandeur de leur Capitale & du nombre de fes Habi- 
tans , de la diverfté des Tribunaux de Juftice & des Sectes de Religion , de 
l'ordre admirable qui régne dans certe variété, de la Majefté de l'Empereur 
& de la fagefle du Gouvernement , ne différe du récit des Mifionnaires , que 
par de legeres circonftances qui ne changent rien à la conformité du fond, & 
qui ne méritent pas mème d'etre relevées. 

Il avoit pailé deux mois & demi à Pekin , lorfqu’un Samedi, 13 de Jan- 
vier 1544, en vertu d’une Sentence du Tribunal fuprème , il fut conduit; 


» cens cinquante mille hommestravaillerent # que fa muraïlle même. If eff à remarquer 
> fans cefle à ce grand ouvrage, dont le que dans toute cette longueur de trois. 
æ Peuple, comme j'ai déja dit, fournit la >» cens quinze lieues , il n'elt pas davantage 
» troifiéme partie , les Prêtres & les Ifles > que cinq entrées, par où paffent les rivie- 

» d’Ainan un fecond tiers , & l'Empereur ,af- » res de Tartarie formées des impétueux 
» fifté des Princes & des Seigneurs du Royau- » torrens qui defcendent de ces montagnes, 

» me, tout le refte. Faï vü quelquefois & >» & qui faifant plus de cinq cens lieues dans 
» mefuré cette muraille, qui a fix brafles de >» le lays, fe vont rendre dans les mers de la 
» hauteur, & quarante palmes de largeur >» Chine & de Ja Cochinchine, Or en toutes. 
» dans le plus épais. Ellea, par lébas, un # ces avenues , l'Empereur de la Chinetient- 
» talon en forme de Terre-plain, bâti à » une garnifon , & celui de Tartarie une au- 
» chaux & à fable , & enduit par le dehors >» tre (1); en chacune defquelles le Chi- 
# d’une maniere de bitume ; ce quilerendfi » noïs entretient fept mille hommes, & leur 
»> fort que nuls canons ne pourroient le dé- >» donne une grande paye, dont il y a fix 
# molir. Au lieu de tours & de boulevards, > mille hommes de cheval , & les autres fone 
» elle a des guérites de deux étages, flan- + gens de pied. La plüpart de ces hommes de 
» quées fur des arcboutans de charpenterie, : guerre font étrangers, comme Mopgols , 
>» d'un certain bois noir qu’ils appellent C4#- >» Pancrus, Champas , Coraçones, Gizares 
» befi, c'eft-à-dire, Bois de fer, parce qu'il >» de Perfe & autres Nations différentes , 
» eft extrêmement fort; joint que chaque » qui touchent à cet Empire, & que cette 
» Erançon eft de la groffeur d’une pipe, & >» grandeur de leurs gages porte à fervir les. 
» très-haut , rellement que ces guérites font » Chinois, qui, pour en direle vrai, fonc 
© beaucoup plus fortes qu'elles ne feroient >» peu courageux, pour n'être pas accoutumés. 
» de pierre & de chaux. Or cette muraille, » à la guerre; joint qu'ils n'ont pas bezu- 

» qu'ils appellent Cheufacam, c'eft-à dire, >» coup d'armes ni d'artillerie. En toute cette: 
s forte réfiflance , s'érend en hauteur égale » longueur de muraille, il y atrois cens vingt 
» jufqu'à des montagnes qu’elle va joindre, >» Compagnies, chacune de cinq cens foldats; 

# qui, pour fervir elles-mêmes de murail- ‘> ce quifait en tout cent foixante mille hom- 

> le, font efcarpées à pointe de pic; ce qui »# mes, fans y comprendre les Officiers. P4- 

# rend toute cette grande machine plus forte >» ges 437 Gr précédentes. 


© 


9 


Ôo 


{95) I faut faire attention que le récit de Pinto a précedé Ja Conquête des Tartares. 


D'EISIV O:Y A .G ES Lie ge CT ait 
avec fes Compagnons, dans la ville de Quanfy , pour y fervir pendant le tems 
auquel ils étoient condamnés. Il paroit qu'après avoir été juftifiés des princi- 
pales accufations , le feul crime qui leur attiroit ce châtiment étoit d’avoir pé- 
nétré dans l’intérieur de l’Empire fans une permiflion de la Cour. En arrivant 
à Quanfy , un Prince Tartare, qui faifoit fa réfidence dans cette ville, fou- 
haita qu'ils lui fuflent préfentés ; & leur ayant fait diverfes queftions , il les 


mit au nombre de quatre-vingt Hallebardiers que l'Empereur lui accordoit - 
pour fa garde. C’étoit une faveur du Ciel; js que cet office n’étoit pas 


- pénible , & qu'outre la douceur de leur condition , ils étoient fürs de la li- 
Ee à l'expiration du terme. Mais tandis qu'ils attendoient paifiblement une 
meilleure Lies & qu’ils vivoient entr’eux avec une intelligence fraternel- 
le , l'Enfer , que l’Auteur accufe toujours de fes difgraces , comme il fait hon- 
neur au Ciel de toutes fes profpérités, leur fit trouver dans eux-mêmes la 
fource d’une infinité de nouveaux malheurs. Deux des neuf Portugais prirent 
querelle fur l’extraction des Madureyras & des Fonfecas , deux illuftres Mai- 
{ons de Portugal, auxquelles ils étoient fort éloignés d’appartenir : & fans 
autre intérêt que celui de la difpute, ils s’échaufferent {1 vivement fur la 

rééminence de ces deux noms, qu'après s'être emportés à quelques injures, 
F un donna un foufilet à l’autre , qui lui répondit d’un coup de fabre dont il 
lui abbatit la moitié de la joue. Le bleflé prit une hallebarde , avec laquelle 
il perça le bras de fon adverfaire. Les autres, prenant parti fuivant leur af. 
feétion , dans un fi ridicule démêlé , en vinrent aux mains à leur tour ; & de 
neuf, fept furent dangereufement bleflés. Ce combat ne manqua point d’at- 
tirer un grand nombre de Spectateurs , entre lefquels le Prince Tartare ac- 
courut lui-même. Il fit faifir tous les Portugais ; & leur ayant fait donner fur 
le champ trente coups de fouet , qui furent plus fanglans que toutes leurs 
bleffures , il ordonna qu'ils fuffent enfermés Lu un cachot fouterrain , où 
ils demeurerent chargés de chaines, l’efpace de quarante-fix jours. Rien ne 
leur fut plus fenfible que les reproches qu'on leur fit effuyer. On leur répé- 
toit continuellement, » qu'ils étoient fans crainte & fans connoïflance du 

» Ciel ; pires que des bêtes féroces ; & fans doute d’un Pays & d’une nation 
» barbares, puifqu'avec un mème langage & les mèmes ufages ils avoient 
» été capables de fe bleffler & de s’entretuer fans raifon : qu'ils méritoient 
» d'être Die du commerce des hommes , comme les plus dangereux fer- 
» pens ; & qu'ils devoient s'attendre d’être confinés dans les mines de Cha- 
» baquai, de Sumbor ou de Lamau, lieux faits pour des monftres de leur 
» efpece, & dans lefquels ils auroient le plaifir d’heurler avec les animaux, 
» qui n'étoient pas plus farouches & plus vils qu'eux. 

- Ils parurent enfuite devant un Tribunal fort majeftueux, qui leur fit don- 
ner encore trente coups de fouet , mais qui les: renvoya dans une prifon plus 
douce ;, où ils paflerent deux mois entiers. Enfin , dans une Fête publique où 
l'ufage du pays eft de faire beaucoup d’aumônes pour les Morts , le Prince 
fe fouvint d'eux avec quelques fentimens de pitié. 11 leur fit grace de la vie, 
en faveur de leur mifere & de leur qualité d'étrangers; mais ce ne fut que 
pour être conduits dans une forge de fer , & pour y être employés aux ou- 
vrages les plus pate Ils y pafferent fix mois , nuds, & prefque fans nour- 
fiture. Une maladie dont ils furent tous attaqués ; & dont on craignit le 

"Fffi 


Querelle esn# 
tre les neuf Poc- 
tUgaisa 


Reproches irs< 
jurieux qu'üs e(e 
fuyent. 


Leur punitioni 


ares HISTOIRE GENERALE 


= contagion , leur fit obtenir la liberté de fortir pour fe faire traiter , & celle 


MENDEZ 
PIiNTOo. 
Ordre qu'ils 

gnettent en- 

&L'eliKe 


de mendier les néceflirés de la vie jufqu’à leur guérifon. Dans cette extrémité, 
ils promirent entr'eux par un ferment folemnel , de vivre en bonne intelli- 
gence , & de reconnoitre pour leur chef un des neuf, qui feroit choifi chaque 
mois par les huit autres, avec le pouvoir de régler leur conduire. Cet ordre 
fe foutint conftamment, & fervit beaucoup à foulager leur mifere. Ce choix 
étant tombé fur Chriftophe Boralho , fa prudence lui fit diftribuer les offices. 
qui fe rapportoient au bien commun. Deux furent chaïgés de mendier dans 
la Ville. Deux autres d'aller à l'eau , & d’apprèter les alimens. Le refte de- 


voit s’employer à couper du bois dans une Forèr voifine , non-feulement pour 


Rencontre qui 
€flraye Pinto, 


Ttirouve Vaf- 
&o-Caivo. 


Csmment Vaf- 
æo-Calxo traite 
les neuf Portu- 
gi 


l'ufage domeftique, mais pour tirer quelque profit de ce qu'on pourroit ven- 
dre. 

Pinto, qui étoit de ce dernier nombre, revenoit un jour du lieu du tra- 
vail avec fon fardeau fur le dos. Il rencontra un vieillard , vêtu d’une robe 
de damas noir , doublée d’une fourure blanche. Cet air de propreté lui pa- 
rut fufpect, dans un homme fans fuite , & dans un chemin détourné; fur- 
tout Jorfque l’Inconnu fe retirant un peu à l’écarr, l’eut appellé d’un figne de 
main. Il le prit pout un voleur , qui n’étoit pas fans quelques aflociés de la 
même profeflion , & qui vouloit lui ôter fa charge de bois. Dans cette idée , 
il prit le parti de jetter fon fardeau à terre ; & tenant en main le bâton fur 
lequel 1l s'appuyoit , 1l marcha lentement vers le vieillard , qui fe mit alors à 
marcher lui-même pour lattirer à fa fuite. Pinto, furpris de ce fpeétacle , fe 
confirma dans l'opinion que c’étoit quelque voleur , & prit le parti de retour- 
ner fur fes traces, pour gagner promptement le grand chemin qui conduifoit 
àla Ville. Mais cet homme, jugeant de fon intention , fe mit aufli-tôt à crier. 
Pinto tourna la rère ; & remarqua que s'étant jetté à genoux , 1l lui mon- 
troit de loin une petite croix d'argent, avec des geftes foumis, par lefquels 
il fembloit implorer fa pitié. 

Alors ne balançant point à le joindre , quoiqu'il continuät de le prendre 
pour un Chinois, 1l fut extrèmement furpris de lui entendre dire, avec au- 
tant de larmes que de fanglots, » Bent foit la miféricorde du Ciel, qui m'a 
» fait la grace, après un fi long exil, de voir un Chrétien , un homme qui 
» fait profeflion de la Loi de mon Dieu crucifié. Je te conjure, lui répondit 
» Pinto dans fa premiere furprife , au nom de Notre-Seigneur Jefus-Chrift, 
» de me dirè promptement qui tu es Mon frere , repliqua lautre, je fuis. 
» un pauvre Chrétien , Portugais de Nation, &c je me nomme Vafco Calvo 
». frere de Diego Calvo, qui fut autrefois Capitaine du Navire de Dom Nuno: 
» Manuel. Je fuis natif d’Alcochete ; tombé 1c1 dans lefclavage , 1l y a vingr- 
» fept ans, avec Tomé Perez , qui avoir été envoyé dans ce Pays pour Am- 
» baladeur, & qui périt miférablement par l'imprudence d’un Capitame 
» Portugais (92). : 

Pinto reconnoiffant alors le même Vafco Calvo, dont Inez de Leyria lui 
avoit raconté l’infortune à Sempitay , lembraffa comme un frere, & verfa long 
tems des larmes avec lui. Ils fe raconterent mutuellement leurs malheurs. 
Tout le refte du jour fut employé à ce récit. Vers le foir ; ayant repris le che- 


(92) Pages 5 51 & précédentes, 


D ES VON AGE Salirive IL. 413 


min dela Ville, Calvo montra fa demeure à Pinto (93) , & Île preffa de 
amener fur le champ tous fes Compagnons. Il fe häta de leur porter une fi 
douce nouvelle; & les ayant trouvés dans le miférable logement qu'ils occu- 
poient , ils fe rendirent enfemble dans une maifon fort commode, où ils fu- 
rent reçus avec des tranfports de joye. Vafco , qui connoifloit leur mifere , avoit 
déja fait couvrir une table. Il commença par leur préfenter fa femme, & 
quatre enfans qu'il avoit d'elle. Enfuite 1ls paflerent à table une partie de 
la nuit. Cette Dame , qui étoit Chinoife , mais Chrétienne , quoique la crainte 
lui fit déguifer fa religion aux yeux du Public , leur ouvrit après le fouper 
un oratoire fecret, qui contenoit un petit autel , avec une croix d'argent, 
une lampe & deux chandeliers. Là, s'étant mis à genoux avec fes quatre en- 
fans , elle prononça quelques prieres fort rouchantes en langue Portugaife. 
Toute l’affemblée y joignit les fiennes , avec la même ferveur ; & l’Auteur 
peint certe tendre fcene , comme le plus grand bonheur qu’il eut goûté de- 
puis long-tems (94). 

La générofité de Calvo, qui jouifloit d’une fortune honnête , fit trouver 
aux neuf Portugais, beaucoup moins de rigueur dans leur efclavage. Ils 
étoient , à Quanfy , depuis plus de huit mois, » lorfqu'un Mercredi , troi- 
» fiémie jour de Juillet 1544, un peu après minuit, 1l fe répandit dans la 
» ‘ville un bruit & des mouvemens fi terribles, qu'on auroit crû le monde 
» au dernier moment de fa ruine. 

Les Portugais, n’ofant prendre confiance à perfonne, fe rendirent chez 
Vafco Calvo , pour lui demander la caufe de ce tumulte ; mais ils ne le trou- 
verent pas plus tranquille que les autres Habitans. Il leur apprit, la larme à 

: œil , qu'on étoit informé , par des voies certaines , que le Kham de Tartarie 
venoit fondre fur Pekin, avec la plus nombreufe armée qu’on eût jamais 
vüûe depuis que les hommes s’entredéchirent par des guerres (95) ; & qu'un 
détachement de foixante-dix mille chevaux étoit déja venu fe pofter dans la 
forèr de Malicataran , éloignée de Quanfy d'environ deux lieues, fous la 
conduite d’un Général Tartare , nommé Nauticor, dont le deffein apparem- 
ment étoit d'attaquer la ville, où l’on pouvoit arriver dans l'efpace de deux 
ou trois heures. 


(o3} L'Auteur n'explique pas comment » 


Calvo l'avoir reconnu pour un Portugais. 

(94) Pages 554 & précédentes. 

(95: Ici, ceux qui trouveront peu de vrai- 
femblance dans le récit de Pinto , doivent 
compter qu'il parle fur le témoignage de 
Calvo, & Calvo fur le bruit commun. Ce- 
pendant ces prodigieufes arméesne font pas 
fans exemple , en Tartarie, où l’on fait que 
Jes Hordes entieres marchent à l'ordre des 
Souverains. Voyez ci-deflus les Conauêtes de 
Jenghiz kam aw Tome VI. D'ailleurs Pinto 
confeife que depuis Adamon n'avoit pas un d'ar- 
mée femblable. » X y avoit, dit-il, vingt- 
» fept Rois, qui tous enfemble menoient 
æ dix-huit cens mille hommes, dont fix cens 


mille étoient de cheval , venus pat terre de 

» Lançame , de Famftir, & de Mecuy , d’oi 
ils éroient partis avec un prodigieux nom- 
» bre de Rhinoceros, qui tiroient les chariots du 
» bagage. Quant aux douze cens mille hom- 
» mes de pied, on les tenoït arrivés par mer 
» en dix-fept mille Vaifleaux, Lantées & 
» Tangas, aval la riviere de Batampina ; à 
» caufe de quoi l'Empereur de la Chine, fe 
» fentant trop foible pour de fi grandes for-- 
» ces, s'étoir réfugié avec peu de gens dans 
» la ville de Nanquin, Page $$s. Ce grand 
nombre de Rhinoceros & les dix-fept mille 
Vaifleanx font une autre difficulté, Mais le 
fond de l'expédition cft vérifié par d’autres 
témoignages, Voyez le Tome VI. 


FFF ii 


Révofatiset 
caufée par Ke 
Tartaresa + 


414. HISTOIRÉ GENERALE 
parer nouvelle jetta les Portugais {dans un trouble , qui leur fr oublier 
Pinro Combien de fois ils avoient defiré la mort, comme le plus heureux terme de 
la ville de leur mifere. Ils confulterent Calvo, fur les moyens de fauver leur vie. Mais 
se 4 fc l'embarras, où il étoit pour lui-même & pour fa famille , leur fit compren- 
dre qu'ils ne pouvoient limportuner de bonne grace. Il les affura que les 
murs de la Ville, étant déja bordés de trouppes , & les portes foigneufement 
gardées , il avoit tenté inutilement d’en fortir. Le tumulte ne fit qu'augmen- 
ter pendant le refte de la nuit. Au lever du Soleil, les Ennemus fe firent 
voir avec une contenance effroyable. Ils étoient divifés en feize Efcadrons ; 
leurs drapeaux écartelés de verd & de blanc , qui font les couleurs du Kam 
de Tartarie (96). Dans cet ordre , ils s’approcherent des murailles, en pouf- 
fant des cris affreux ; ils drefferent plus de deux mille échel'es , qu'ils avoient 
apportées ; & montant de toutes parts avec autant de légereré que de coura- 
ge ; ils commencerent un affaut fi terrible, que toute la réfiftance des affié- 
gés ne put les arrèter long-tems. Les portes furent enfoncées , & route la Ville 
fut bientot remplie de ces barbares, qui frent main baffe fur les Habitans, 
fans diftinétion d’age ni de fexe. Le maffacre dura fept jours ; après lefquels 
s'étant contentés d'enlever l'or & l’argent des maifons & des Temples , ils ache- 
verent de les détruire par le feu (97). 
L'Aueur de T’Aureur n'explique pas nettement par quel bonheur il évita la mort. Mais 
vient Elc avedes , F F | à 12 ÿ P q È & € É à 
Taitares. étant tombé au pouvoir du vainqueur avec fes huit Compagnons , 1l laife en- 
tendre que la qualité d’Etrangers fit refpecter leur vie , tandis que Calvo & 
fa famille furent enfevelis apparemment dans les ruines de Quanf. Les Tar- 
tares fe mirent en marche vers Pekin. Deux jours après, s'étant fouvenus, 
à la vüe d’un Château nommé Mxoamcou , qu'un de leurs partis y avoit été 
taillé en pieces, dans une embufcade des Chinois , ils réfolurent de l’em- 
porter par efcalade. On commanda un détachement pour cette expédition, 
Frésement, & routes les mefures furent prifes avec beaucoup de fagele. Cependant les 


eu net les Por- à ë Ë 5 
nu enfaveur. Chinois fe défendirent fi courageufement , qu'après avoir tué trois mille Tar- 


tares dans l’efpace de deux heures ils forcerent leur Général de faire fon- 
ner la retraite. Cette difgrace lui caufa d'autant plus de chagrin, que les fle- 
ch2s Chinoifes étoient empoifonnées d’un fuc fort fubtil, qui rendoit la gué- 
rifon des bleffés prefqu'impoñible ; fans compter qu'il craignoit la difgrace 
du Kham , pour avoir facriñié fes meilleures troupes dans une fi légere oc- 
cafon. Il penfoit à renouveller l’affaut, dans la réfolution de laver fa honte 
ou d'y périr lui-même ; mais il s’éleva un murmure dans le Camp ; & les 
plus braves refuferent de marcher fans une délibération générale du Confeil. 
Nauticor (98) ne fut pas fâché de cette ouverture, qui pouvoit fervir à le 
décharger du fuccès, On s’afflembla. L'affaire fut difcutée avec une grande va- 
riété d'opinions. Pendant qu'on s’agitoit , un Officier de confidération, qui 
‘avoit la garde des Prifonniers, entendant raifonner les Portugais fur lentre- 
SRE en ne qui occupoit toute l’armée , leur demanda fi l’on faifoit la guerre dans 
pendre le cha leur Pays, & s'ils avoient de linclination pour les armes. Un d’entr'eux, 
eau de Nixoam- 
EG 


(96) Page 557. à © J'un ou l’autre de ces deux noms étoit le titr 
(97) Page 558. de fon Emploi. : 
(98) I fe nommoït auf Mitaquer. Mais 


DES VOYAGES LiIv IT A1S 


tommé Georges Mendez, répondit avec aflez de vérité , que toute leur vie 
s’étoit paffée dans les combats , & que depuis l'enfance ils n’avoient pas eu d’au- 
tre exercice. Si dans une fi longue expérience , reprit le Tartare , vous aviez 
appris quelque moyen de prendre le Château , il n’y a point de faveurs que 
vous ne puifliez attendre du Géneral. Alors Georges Mendez , fans confide- 
rer à quoi fa préfomprion pouvoit l'expofer , aflura fort hardiment que fi 
Nauticor vouloit s'engager au nom du Kham , par un écrit figné de fa main, 
à le faire conduire, avec fes Compagnons , dans l’Ifle d’Aynan , pour retourner 
de-là dans leur Pays, il fe croyoit capable de lui faire aifément furmonter tou- 
tes les difficultés du fiege. Cette offre fut reçue avidement de l'Officier , qui fe 
hâta d’en donner avis au Général. 

Il eft tems de remettre dans la bouche de l’Auteur la fuite de fon récit, 
Pendant qu'on informoit le Confeil du difcours de Mendez , nous demeu- 
râmes fi furpris de fon audace , qu'appréhendant déja la vengeance des Tar- 
tares, nous [ui reprochâmes amerement de s'être rendu l’inftrument de no- 
tre perte , par des promefles que nous n’étions pas capables de remplir. IL nous 
répondit avec une confiance qui augmenta notre admiration ; qu'il feroit bien 
étonnant que neuf Portugais , exercés en effet depuis long-tems au métier 
des armes , & qui devoient trouver dans leur mémoire le fouvenir d’une in- 
finité d’exploits de leur Narion, ne fuflent pas mieux inftruits que des bar- 
bares: qu'en joignant nos lumieres & nos réfexions, il fe promettoit que nous 
leur ouvririons du moins quelque voie qu'ils ignoroient ; & que peut-être 
nous fufroit-il de paroïître un peu moins grofliers qu'eux , pour obtenir une 
confidération qui pouvoit nous conduire à la liberté. Il ajouta , pour exciter 
notre courage , que dans l'excès de mifere où nous étions, notre vie ne mé- 
ritoit d'être confervée qu'autant qu'elle pouvoit fervir à nous procurer un 
meilleur fort. 

Nous commençâmes à le regarder d’un autre œil; & fa témérité nous pa- 
rut une infpiration du Ciel , qui vouloit peut-être la rendre utile à notre 
délivrance. Nauticor n'étant pas fatisfait du Confeil , prèta volontiers 
l'oreille à l'offre qu'on lui fit. de nos fervices ; fur-rout lorfqu'il eut appris 
que nous étions d’une Nation dont les conquêtes avoient fait du bruit dans 
les Indes. Il nous fit amener dans fa rente, chargés de chaînes comme nous 
Pétions encore. Les principaux Officiers du Camp étoient autour de lui, quoi- 
que la nuit fut crès-avancée. Après diverfes queftions , auxquelles Mendez ré- 


pondit avec affurance , il nous fit ôter une partie de nos liens ; & s’intéreflant 


déja pour notre confervarion , il nous fit apporter quelques alimens , fur lef- 
quels nous nous jettâmes avec une avidité qui parut le réjouir beaucoup. Un 
de fes Officiers, jaloux peut-être de lui voit tant de confiance pour notre fe- 
cours , lui dit , en raillant notre mifere » que quand fa bonté ne ferviroit qu’à 
» nous délivrer de la faim ,ce n'étoit pas l’employer inutilement; qu’elle nous 
» empècheroit de mourir de langueur , & qu’elle lui vaudroit au moins mille 


» taels , qu'il tireroit de notre vente à Lançam (99). Cette plaifanterie , qui. 


fit rire aflez long-tems les autres, parut peu lui plaire. If continua de s’en- 
tretenir avec Mendez ; & ne diflimulant point qu'il étoit fatisfait de fes ré- 


(99) Pages 556 & précédentes, 


MENDEZ 
PiNTo. 


Moufs de fa 
confiance.- 


y 


Les Portugais 
font  préfestéz 
au Général! Fax 
taree 


MENDEZ 
PINTO. 


Tis oblervent 
La place. 


Leur réfolu- 
tions 


Comment ils 
Vexécutente 


Mendez cau- 
fe &e la jaloufie 
à fes Compa- 
guonse 


416 HI SIT O TRE GE NIEIR ALICE 


ponfes , il lui promit, non-feulement la liberté , mais toutes fortes d’honneuts 
& de bienfaits, s’il lui faifoit emporter le Château avec peu de perte. Men- 
dez eut la prudence de lui dire qu'il ne pouvoit s'expliquer fans avoir ob- 
fervé la place. Tout le monde loua ce langage ; & ceux qui s’éroient défié 
de nos offres en prirent une meilleure opinion. 

On nous fit pailer le refte de la nuit dans une tente voifine, où nos crain- 
tes furent aufli vives que nos efpérances. Mendez apprenant que le Général 
avoit commandé trente hommes, pour l'accompagner dans fes obfervations, 
demanda que fes Compagnons fuflent du nombre. Cette faveur nous fut ac- 
cordée , mais fans armes & toujours chargés d’une partie de nos chaînes. Après 
avoir obfervé la fituation du Château , fur laquelle nous tenions confeil en 
Portugais ; pendant notre marche ; nous conçümes qu’étant environné d’un 
foffé plein d'eau, qui faifoit fa principale défenfe & que les Tartares avoient 
tenté inutilement de paller, nous pouvions le faire combler aifément de faf 
cines , dont ils ne connoifloient pas l’ufage ; & qu’à l’aide de quelques atta- 
ques feintes , qu’on formeroit de divers côtés pour divifer les forces de la 
garnifon , le véritable aflaut, qui fe feroit par le paflage que nous aurions 
ouvert, ne pouvoit manquer de fuccès. Cette délibération nous ayant peu 
coûté , on fut furpris de notre diligence ; & plus encore, de nous en- 
tendre affurer à Nauticor, que le Château feroit bientôt à lui, avec aufli peu 
de travail que de hazard. Il nous fit ôter aufñli-tôc le refte de nos fers; &, 
dans le mouvement de fa reconnoiffance , il jura qu’en arrivant à Pekin , il 
nous préfenteroit au Kham, pour nous faire recueillir les plus glorieux fruits 
de fes promeffes. à 

Mendez fut regardé à l’inffant comme un fecond Général , dont toute l’ar- 
mée devoit reconnoitre les ordres. IL donna un modele de fafcines, fur le- 
quel on fe hâta d’en faire un prodigieux nombre. Nauticor étant informé 
feul de notre projet ; les Tartares raifonnoient {ur leur ufage. Les uns si- 
imaginoient que nous allions faire , autour du foffé, un feu immenfe , dont 
la amme envelopperoit la place , & confumeroit les afliégés. D’autres ; qui 
fentoient l’impoflibilité de cette entreprife, fe figuroient que nous voulions 
élever fur les bords du foffé un rempart de bois , à la hauteur du mur , pour 
accabler les Ennemis, à cette diftance , par la multitude des fléches & des 
zagayes. Perfonne ne comprit que des fafcines , dont chacune furnageoit fur 
l'eau , puffent former par le nombre , un poids capable de remplir le fofé , 
à l’aide des traverfes & de la terre qu’on y mêle. On ne devina pas mieux 
l’ufage des paniers & des hoyaux, que Mendez fit rapporter des Villages & 
des Bourgs voifins , d’où la guerre avoit fait fuir les Habitans. Tout le jour 
fut employé à ces préparatifs. Mendez parut fans cefle à côté de Nauticor, 
qui le combloit de faveurs, Nous crümes remarquer , dans fa contenance , 
un air de fierté, qui s’'étendoit jufqu’à nous, & que nous ne pümes fouf- 
frir fans murmure. Qui fait, difions-nous , dans quelles nouvelles nes 
fa témérité peut nous engager ? Si fon entreprife réuflit mal , nous devons 
nous attendre à mourir , par la vangeance des Tartares. S'il a le fuccès que 
nous defirons , il jouira de route la faveur du Kham ; & notre plus grand bons 
heur fera peut-être de nous voir employés à le fervir (1) 

(1) Page 567. 

Cependan£ 


DE 5 VIONYIAGE SLT? TT By 


Cependant toutes fes mefures furent prifes avec tant de fagelte » que dès 
le marin du jour fuivant l’armée fut mife en ordre de baraille , & divifée 
en plufeurs corps , qui s’approcherent des murs , d'autant de côtés différens. 
Chaque divifion devoit feindre de commencer fon attaque , avec aufli peu 
de précaution que celle du premier jour , tandis que le principal COrPS , 
dont Mendez avoit pris le commandement , jetteroit les fafcines, & fe hâre- 
roit de pañler le fofé , pour commencer brufquement l'efcalade. Cette opé- 
farion fut achevée avec tant de diligence , que l’Ennemi reconnut à peine de 
quel danger il étoit menacé. Mendez fut le premier qui planta l'échelle au 
pied du mur. Nous y montämes avec lui, dans la réfolution de périr , ou de 
fignaler notre valeur. La réfiftance des afiégés fut d’abord aflez vive : mais 
l'effroi dont ils furent bientôt faifis , à la vûe d’un fi grand nombre de 
Tartares, qui ne cefloient pas de traverfer le foflé fur nos traces , leur fit 

erdre le courage avec l’efpérance. Nous plantâmes le premier drapeau fur 
la muraille. Nauticor & fes principaux Ofliciers , qui nous regardoient de 
l'autre bord , fe difoient entr'eux , avec autant de joye que d’étonnement : 
D'où nous vient ce merveilleux fecours : Une armée de tels guerriers feroit 
capable de conquérir la Chine & la Tartarie (2). 
Le découragement des Chinois n’ayant fait qu'échauffer la furie du Vain- 
ueur , on vit prefqu'aufli-tôt fur les murs , plus de cinq mille Tartares, qui 
Éd l'Ennemi de fe retirer ; & le carnage devint fi fanglant, qu'en 
moins d’une demie heure dix mille Chinois , ou Mogols, périrent dans tou- 
tes les parties du Château. Nauticor ne perdit que fix vingt hommes. On 
fui ouvrit les portes avec les acclamarions de la victoire. Il fe rendit fur la 
lace d’armes , accompagné de tous fes Capitaines. Son premier foin fut d'y 
brüler les drapeaux Chinois. Enfuite , faifant approcher Mendez, il joignit 
à l'éloge de fa conduite & de fa valeur , un préfent de deux bracelets d'or. 
Nous reçümes aufli des témoignages de fon eftime , mais la plus haute mar- 
que de confidération , au jugement des Taïrtares, fut de nous faire man- 
ger tous à fa table , dans le Château mème » fur lequel il voulut rem 
porter cette efpece de triomphe. Après le feftin , il fouilla fa gloire par un 
excès de barbarie. Non-feulemer: 1l fit mettre le feu à la Place , avec quan- 
tité de cérémonies odieufes ; mais ayant fait couper la tête aux Chinois morts, 
1l fit arrofer de leur fang tous les lieux que la flamme avoit ravagés. Lorf- 
qu'il fut retourné à fa tente , 1l donna mille Taels à Mendez. Chacun des 
autres Portugais en reçut cent. Cette inégalité devint un nouveau fujer de 
murmures pour ceux qui fe croyoient au-deffus de lui par la naïffance; quoi- 
qu'ils ne puflent defavouer que nous lui devions l'honneur & la liberté (3). 

Nauticor leva fon camp ; & deux jours de marche , pendant lefquels il ré- 
pandit la défolation fur fes traces, le firent arriver à deux lieues de Pekin. 
Il trouva, fur le bord d’une riviere , nommée Palamxitan, un Prince Tar- 
tare , qui venoit le féliciter de fes viétoires au nom du Kham , & qui lui ame- 
noit un cheval richement équipé , du nombre de ceux que le Kham montoir, 
pour faire fon entrée dans la Capitale de l'Empire Clunois, Cette cavalcade 


(2) L'Auteur ne dit pas fi c'étoit feulement la Garnifon, 
(3) Page 572. 
Tome IX, Gsg 


/ 


mmrmssemelemennremmes 
MENDEZ 


PINTO. 


Le Château elt 
forcé, 


Nauticor ré« 
compenfe les 
Portugaiss 


Barbarie du 
Général Tarta- 
re, 


fl fe rend À 
Pekm, 


MENDEZ 
PINTO. 


Obftacles à la 
Mberté des Por- 
tugais. 


fls font eon- 
duits à la tente 
du Kam, 


415 HI ST: O'I RE JG'ENSENR AVÉLE 


fur relevée par toutes les marques d'honneur qui pouvoient flatter fon am- 
bition. Il envoya les Portugais, fous la conduite d’un de fes gens , au qua- 
tuer qu'il devoit occuper ; avec promefle de les préfenter le lendemain au 
Kham. Ce Prince, auquel il parla d’eux le même jour, les jugea dignes de 
la liberté. Mais une faveur fi jufte, que Nauticor même sempreffa de leur 
annoncer , trouva des obftacles de la part d’un Seigneur fort refpedté , qui 
repréfenta combien 1l étoit important pour le bien public, de ne pas laifler 
fortir du pays, des Etrangers dont on admiroit le courage & les lumieres. 
I] exagera l'utilité qu’on pouvoit tirer de leurs fervices; & ce qu’on devoit 
craindre de leur habileté, fi d’autres vües les faifoient pafler dans le parti des 
Chinois. Nauticor reconnut la force de ces raifons. Cependant la fidélité 
qu'il devoit à fa parole , & l'honneur du Kham , qu’il n’en crut pas moins en- 
gagé à tenir la fienne, lui firent refufer d’en faire l’ouverture à la Cour. Il 
nous recommanda de nous tenir prêts le lendemain à recevoir fes ordres. 

Avec quelque diftinétion qu’on nous eüt traités depuis le Château de Ni- 
xlamcou , nous fümes furpris de voir arriver , à l’heure qu’il nous avoit mar- 
quée , neuf chevaux bien équipés, fur lefquels nous fumes invités à monter, 
pour nous rendre à fa tente. Il fe mit dans une litiere ; autour de laquelle 
marchoïent foixante Hallebardiers pour fa garde, & fix Pages de fa livrée, 
fur des chevaux blancs. Nous marchames après les Pages. Ce cortege étoit 
fermé par une troupe de Domeftiques à pied , avec quantité de Muficiens 
fur les ailes. En arrivant aux premieres tranchées des tentes du Kham (4), 
Nauticor fortit de fa litiere , pour demander au Capitaine des portes la per- 
million d'entrer. Nous defcendimes à fon exemple. Enfuite , étant rentré dans 
fa litiere , il s’avança , par la premiere enceinte , jufqu’à l’entrée d’une lon: 
gue galerie, où il nous ordonna de l’attendre. Nous y paffämes quelque tems 
à voir fauter & voltiger des Bételeurs, qui nous cauferent peu d’admiration, 
Enfin Nauticor , reparoiffant avec quatre Pages , nous introduifit par divers 
appartemens intérieurs dans la chambre du Kham (he 


/ 


(4) 11 fe nommoit Xwxiapom , ou plütôt » terre, un de ces jeunes garçons nous dië 
Chachiapom. » tout haut de nous réjouir , parce que l'heure 

(5) Toutes ces defcriptions ne demandent » éroit arrivée où notre defir devoir être ac- 
pas d’être fupprimées. Celie-ci a non-feule- *# compli, & que fuivant la promeffe de Nau- 
ment des graces , dans les termes du vieux » ticor, leur maître alloit nous délivrer. A 
Traduéteur, mais repréfente fi vivement la » ces mots, tout profternés que nous étions, 
grandeur de ce Khaim dès Tartares, qu’elle >» nous leur fimes cette réponfe , dans le goût 
paroit mériter une exception. » Nous vimes » de leur Pays; Veuille le Ciel nous cembier 
» fortir , raconte Pinto, le Général Nauti- » de tant de fortune , que fun pied foule nos 
» cor, menant avec foi quatre jeunes gar- » têtes. À quoi ils répliquerent; Votre fou- 
» çons fort beaux, vêrus de juppes à la Tur- > hait n’elt pas petit; & plaife au Seigneur 
# que, couvertes de bandes vertes & blan- » vous accorder ce don de richefle, 
» ches; portant , au-deffus de la cheville du » Ils nous conduifirent de-là dans ue 
æ pied, de petites bandes d’or en forme de » autre galerie, élevée fur vingt-cinq co- 
» ceps. Les. Gentilshommes, qui étoient-là » [omnes de bronze, par laquelle nous-en- 
» préfens, neles virent pas plürôt qu'ils fe = trâmes dans une grande falle où il-y avaic 
> levérent fur pied ; & tirant leurs coutelas, » quantité de Gentilshommes , & parmi. 
» ils les mirent par terre avecune cérémonie 1 eux, plufeurs Etrangers, Mogores, Per- 
» qui nous fembla fort belle. Cependant, ‘» fans, Bardios, Calaminhans, & Bramaas 
» comme nous tenions la tête panchée vers >» de Sornam. Après que nous EUMES traver- 


DE Si, VIOMVYANGAE SLT y. 


Après nous être avancés de dix ou douze pas dans la falle , nous fimes 


TI. 


notre compliment , avec diverfes cérémonies , qu’on nous avoit enfeignées. 
14 8 


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30 


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LÉ cette falle, fans nous y arrêter pour aucune 
cérémonie; nous entràmes dans une autre, 
qui s'appelloit Tigihipan, où il y avoit quan- 
tité d'hommes armés , qui fe tenoient de. 
bout, rangés en cinq files le long de la falle. 
Ceux-ci avoient fur l'épaule leurs coutelas , 


> garnis defplacques d’or. Ils arrérerent un 


peu Nauticor, avéc de grands compli- 
mens, auxquels ils joignirent quelques de- 
mandes , & reçurent fon ferment fur les 
mañles que portoient les jeunes garçons ; 
chofe qu'il fit à genoux, & baifa la terre 
par trois diverfes fois. Après cela, l'entrée 
lui fut donnée par une autre porte, qui 
étoit de front , par où nous arrivames en 
une grande Place faite en quarré, comme 
un cloître. Là fe voyoient quatre rangs de 
ftarues de bronze, en façon d'hommes fau- 
vages , avec des mafles & des couronnes 
toutes dorées. Ces Idoles, ou ces Geans , 
avoient chacun, de hauteur, vinge- fix 
empans ; & fix de large , tant fur la poi- 
trine que fur les épaules. Ils avoient la 
mine afflez mauvaife & difforme , & les 
cheveux crêpelus , en façon de Caffres. Le 
defir que nous eümes de favoir ce que 
fignifioient ces figures, nous le fit de- 
mander aux Tartares , qui nous dirent da- 
bord que c'écoient les trois cens foixante 
dieux qui avoient fair les jours de l’année, 
qu'on avoit mis là exprès , afin qu’en leurs 
eigies un chacun les adorât continuelle- 
ment , pour avoir créé les fruits de la ter- 
re : qu'au refte le Kham de Tartarie les 
avoit fait là tranfporter d’un grand Tem- 
ple appellé Argicamoy , qu'il avoit pris en 
la ville de Xiporon , en la Chapelle des Rois 
de la Chine, pour triompher d'eux lorf- 
qu'il s'en retourneroit dans fon Pays , afin 
qu'il fut connu dans le monde qu’en dépit 
du Roi de la Chine il lui avoit captivé fes 
dieux. 

» En cette même Place, dans un lieu plan- 
té d’orangers , environné d’une paliffade de 
lierre , de rofiers, de romarins , & de 
diverfes fleurs que nous n'avons point en 
Europe, fe voyoit une tente faite à plaifir, 
fur douze baluftres de bois de camphre, 
chacune en quatre tronçons d'argent , en 
façon de cordeliere , plus groffe que le bras. 
Dans cette Tribune , il y favoit un trône 
afez bas , en façon d’Autel , garni de feuil- 
lages de fin or, avec fon dais au haut, 
parfemé d'étoiles d'argent ; où fe yo; oient 


vu 
ÔŸ 


v 
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le foleil, la lune, & quelques nuées, les 
unes blanches, d’autres comme celles qui 
paroiffent au tems de pluie ; toutes émail- 
lées fi au naturel, avec tant d'artifice, 
qu'elles trompoient les yeux de ceux qui 
les regardoient , car elles fembloient pleu- 
voir véritablement. Au milieu de ce trône 
étoit couchée, fur un lit, une grande fta- 
tue d'argent , nommée Abican Nilancor , 
qui fignifie Santé des Rois , qu'on avoit en- 
core prife dans le Temple d'Angicamoy. 
Or, tout à l’entour de cette mème ftatue, 
fe voyoient trenre-quatre Idoles, de la 
hauteur d'un enfant de cinq ou fix ans, 
lefquelles étoient rangées en deux files, & 
mifes à genoux , avec les mains hauffées, 
comme pour l'adorer. A l'entrée de cette 
même tente , il y avoit quatre jeunes Gen- 
tilshommes richement vétus , lefquels avec 
leur encen{oir à la main faifoient la ronde 
deux à deux ; puis au fon d’une cloche 
qu'ils frappoient , fe profternoient & s'en- 
cenfoient les uns les autres. À la garde de 
cette tente, étoient foixante Hallebardiers, 
qui en étant un peu éloignés, l'environ- 
noient tout à l'entour. Ils étoient vérus de 
cuir bronzé , & portoient fur leurs têtes 
des morions fort bien travaillés ; toutes 
lefquelles chofes , jointes enfemble , 
étoient des objets fort agréables & maje- 
ftueux. 

5» Au fortir de cette Place, nous entrâmes 
en un autre appartement , où il y avoit 
quatre grandes Chambres, fort riches & 
bien parées , dans lefquelles étoient plu- 
fieurs Gentilshommes, tant Etrangers que 
du Pays. De-là paffant outre, où le Nau- 
ticor & les jeunes garçons nous condui- 
foient , nous arrivames à la porte d'une 
grande falle bafle, faite en façon d'Egli- 
fe , où il y avoit fix Huifliers avec leurs 
mafles , lefquels , avec un nouveau com- 
pliment qu'ils firent au Nauticor, nous fi- 
rent tous entrer. En cette {alle étroit le 
Kham de Tartarie, accompagné de plu- 
fieurs Princes, Seigneurs & Capitaines, 
entre lefquels écoient les Rois de Pafna , 
Mecuy , Capinper , Raja-Benam , An- 
chefacotay , & autres Rois, au nombre 
de quatorze , lefquels, avec des vértemens 
fort riches , étoient tous aflis au pied de la 
Tribune , & éloignés de deux ou trois pas. 
Un peu plus à l'écart, fe voyoient trente- 
deux femmes , fort belles, qui jouanr de 


Gggi 


419 


MENDEZ 
PINToO. 


MENDEZ 
PINTO. 
Queftions du 

Khaim & répon: 

fe dés Portugais. 


Les Tartares 
event le Siege 
de Pekin. 


420 HISTOIRE GENE R A LE 
Alors le Kham dit à Nauticor : » Demande à ces sens du bout du monde, 
» s'ils ont un Roi, & comment fe nomme leur Pays; & de combien il eft 
éloigné de la Chine, où je fuis à préfent? Un de nous répondit que notre 
» Pays fe nommoit Portugal , que nous avions un Roi fort puiffant , & que 
» depuis fa cpl jufqu'à Pekin, le voyage étoit de trois ans «. Cette 
réponfe étonna beaucoup le Kham , qui ne croyoir pas le monde fi vafte. Il fe 
fiappa trois fois la cuiffe , d’une baguette qu’il avoit à la main; & levant les 
yeux vers le Ciel, 1l témoigna fon admiration par quelques mots, dans lef 
uels 1l nomma les hommes de miférables fourmies. Enfuite, nous ayant fait 
fée d'approcher jufqu'au premier degré du trône, où les quatorze Rois 
étoient affis , 11 nous demanda, du mème air d’étonnement , Combien | Com- 
bien ? Nous lui répétâmes srois ans. Il voulut favoir pourquoi nous n’étions 
pas venus par terre, plütôt que par mer, où les dangers étoient continuels ? 
Nous répondimes , qu'ils étoient encore plus grands par terre , dans une im= 
menfe étendue de Pays qui étoient peuplés de différentes Nations. Que ve- 
nez-vous donc chercher ici, ajoüta le Kham, & pourquoi vous expofez-vous 
à tant de périls ? Lorfque nous eumes répondu à cette queftion (7), 1l de- 
meüra quelque-tèms en filence. Enfuite , branlant trois ou quatre fois la tête, 
il dit à ceux qui éroient près de lui ; » qu’il y avoit fans doute beaucoup d’am- 
» bition & peu de juftice dans notre Pays , puifque nous venions de fi loin 
» pour conquérir d’autres terres. « Ce difcours, & la réponfe d’un vieux 
Seigneur auquel il étoit particuliérement adreffé , exciterent beaucoup d’ap- 
plaudiflemens. Ils furent interrompus par la mufique , qui dura quelques mo- 
mens ; & le Kham pañla dans une autre Chambre, avec une jeune fille qui 
le rafraïchifloit par le mouvement d’une forte d'éventail. Nauricor reçut or- 
dre de demeurer : mais il nous fit dire de retourner à notre tente, & de 
nous repofer fur les bons offices qu'il nous rendroit auprès du Kham. 
Cependant il fe pafla quarante-trois jours , fans aucun changement dans 
notre fort. Le Siege étoit pouffé avec beaucoup de vigueur ; mais les Chi- 
nois n’en apportoient pas moins à leur défenfe. Il s’étoit répandu , dans le 
Camp , des maladies qui emportoient chaque jour quatre ou cinq mille hom- 
mes ; & le débordement des deux rivieres , dont ce Pays eft arrofé , rendoit 


3) 


S 


avoit la barbe fort courte, les mouftaches 


divers inftrumens de mufique , faifoient un 
à la Turque , les yeux à la Chinoife, & le 


concert fort doux à l'oreille. Le Roi étoit 


affis dans fon trône, fous un riche dais, 
& avoit autour de lui douze enfans, qui 
fe tenoient à genoux , avec de petites maf- 
fes d’or en façon de fceptres, qu’ils por- 
toient fur leurs épaules. Plus en arriere, 
étroit une jeune fille, grandement belle & 
fort richement vétue , avec un évenrail à 
la main , dont elle éventoit le Kham. Cel- 
le-ci étoit fœur de Nauticor , notre Gé- 
néral , & fort aimée du Kham, qui étoit 
âgé d'environ quarante ans , de haute tail- 
le, affez maigre, & de bonne mine. H 


regard fevere & majeftueux. Quant à fon 
vérement , il étoit violet, en façon de fou- 
tane à la Turque , en broderie de perles; 
& à la cère, une falade de fatin de même 
couleur , avec une riche broderie de dia- 
mans & de rubis entremélés. En fes pieds, 
il avoir des fandales vertes, ouvragées de 
canctilles d'or , avec quantité de per 
les (6). 

(7) L’Auteur ne nous apprend pas quelle 


fat cette réponfe. 


(s) Pages 585 & précédentes, Les Tartares tenoient alors l'ekin affiegé, 


> 


DES VOYAGES :Lav. TI 4ii 


le tranfport des vivres extrèmement difhcile. D'ailleurs l'hiver approchoit. I] 
faifoit envifager d’autres obftacles , qui commençoient à décourager les Tar- 
tares. On tint un confeil général , dans lequel on fit fentir au Kham la né- 
ceffité de lever le Siege pour fauver l'armée. Cette humiliation lui parut iné- 
vitable , lorfqu'il eut appris que depuis fix mois & demi qu’il étoit devant 
la Place , il avoit perdu le tiers de fes troupes (8), & qu’une partie de fon 
Camp étoit inondé. Toute l’Infanterie fut embarquée , avec le refte des mu- 
nitions ; & le Kham fe mit en marche à la tête de trois cens mille chevaux ; 
au lieu de fix cens mille avec lefquels 1l étoit entré dans la Chine (9). 

Ses ravages continuerent jufqu'à la grande muraille, qu'il repañla fans op- 
potion , à la porte de Singrachirau. De-là ; s'étant rendu à Panguinor ; pre- 
miere Ville de fes Etats, qui n’étoit qu'à trois lieues de la muraille , il ar- 
riva le lendemain à Pfpator, où il congédia fes trouppes. Son chagrin écla- 
toit dans toutes fes réfolutions. Il n’avoit gardé que dix ou douze mille hom- 
mes , avec lefquels 1! s’embarqua fi mécontent , qu'en arrivant fix jours après 
à Lançame, il y defcendit pendant la nuit, après avoir défendu toutes les 
marques de joie par lefquelles on vouloit célébrer fon retour (ro). 

Il attendit dans cette Ville l’arrivée de fon Infanterie, qui employa vinget- 
fix jours à rentrer dans fes Etats. Enfuite fon inquiétude le conduit à Tuy- 
micau , autre Ville de fon Empire, où il reçut la vifite des Princes voifins ; 
& les Ambaffades de plufeurs grands Rois fort éloignés (11): Les fêtes, par 


(8) Il étoit mort de maladie ou par les ar- » pa avec lés Malays, fes Berdios & les Pas 
mes environ quatre cens cinquante mille »5 tanes, & par le cœur du Pays avec Paflio- 
hommes, & trois cens mille étoient paflés dans » loque, Capinper & Chiammaÿ ; comme 
le parti des Chinois. En deux mois & demi » avec les Laos & les Gucos, de maniere 
de famine , on avoit mangé trois cens mille + qu'il compte dix - fept Royaumes dans fes 
chevaux, & quarante mille Rhinoceros. Le >» Etats; celle du Roi des Mogores, dont 
Sicge fur levé , un Lundi, 7 du mois d'Ofto- » l'Etat eft dans le cœur des terres , près des 


bre. Pages 589 & 590. 5» Corazones, Province voifine de Perle, & 
(9) Pages 590 & précédentes. » près du Royaume de Dely & de Chitor ; 
(10) Page 591. » enfin celle d’un Empereur nommé Caran, 


(14) On doit retourner au fixiéme Tome » 


comme nous l’apprimes ici, qui a les bor. 
de ce Recueil , pour fe former une jufteidée » 


nes de fa fouveraineté dans les montagnes 


de la grandeur des Tartares pendant ce fiécle. » 


Ici, Pinto fait une defcription des Ambaffa- 


de Goncalidau , foixante degrés plus loin , 
& dont les fujets s'appellent Mofcovites. 


des, qui mérite d’être remarquée , en faveur =» Nous en vimes quelques-uns en cette Vil. 
de la Géographie du même-tems. » Les prin- x le, qui étoient blonds, de belle taille, & 
# cipales , dit-il, furent celle de Cha-tamas, » vétus de haut de-chauffes, de cafaques & 
» Roi des Perfes; celle de Siamon , Empereur > de chapeaux , comme les Flamans & les 


5» des Gucos, dont le Pays eft limitrophe a 
» celui de Brama & de Tangu; celle du Ca- 
5» laminham, dont je parlerai dans la fuite ; 
» celle du Sornau d'Odia (12), qui fe fait 
» nommer Roi de Siam, dont le Royaume 
n s'avoifine de fept cens lieues de Côte avec 
» celuide Tanafferim , & du côté de Cham- 


Suifles. Les plus honorables avoient des 
robes fourrées de peaux , & de martres 
zibelines. Ils portoient tous de grandes & 


» larges épées : & nous remarquames qu’en 


leur langage ils ufoient de quelques mots 
latins ; même qu'en baaïllant ils répétoienr 
trois fois Dominus , Dominus, Dominus 


{r2) Odia eft le nom Indien de la Ville même de Siam. On a déja remarqué que cet Etat avoit été beau 
coup plus confidérable , fous le nom de Sornau ; que nos Voyageurs ne le repréfentent aujourd'hui, 232% 


gi deflus Les Relations de Siam 


Ggg li 


MENDE#X 
PiNT oO. 


Retour duXham 
à Lançame: 


ns. 


MENDEZz 
P1NT'o; 


. Obflacles à la 
Hberté des Por- 
tHpaIs, 


A quoi ils la 
&OiyCNE, 


Georges Men- 
dez demainre au 
fervive du Kham, 


22 HISTOIRE GE NIER AT'E 


lefquelles il afféda de faire éclater fa puifflance, & celle mème quil don- 
na pour le mariage de la Princeffle Meica - Vidau , fa fœur , que l’'Empe- 
reur Caran faifoit demander par fon Ambafladeur , ne rendirent pas la paix 
à fon efprit. Il n'étoit occupé que du Siége de Pekin, qu'il vouloit recom- 
mencer à l'entrée de la belle faifon. Il aflembla les Etats de fon Empire. Il 
forma de nouvelles ligues avec fes voifins. L'honneur qu'il nous faifoit quel- 
quefois de. nous confulter , fembloit éloigner de jour en jour nos efpérances 
de liberté. Nous primes le parti de preffer Nauticor , qui s'étoit rendu comme 
le garant de fes promefles. 11 nous fit craindre d’autant plus de difficulté, 
que le Kham lui avoit propofé , depuis fon retour , de nous attacher à fon fer- 
vice par toutes fortes de bienfaits. Georges Mendez ne s’étoit pas fait preffer 
pour accepter un établiflement. On commençoit à fe perfuader que fes Coim- 
pagnons oublieroient auffi facilement leur Patrie; & j'avois déja remarqué que 
dans cette idée, les Tartares nous traitoient avec plus de confiance & d’affec- 
tion. 

Cependant Nauticor ne fe crut pas moins engagé par fa parole , à nous fer- 
vir de tout fon crédit. En nous promettant de parler de nous au Kham il 
nous dit que pour le difpofer inieux en notre faveur , il lui repréfenteroit que 
hous avions en Europe des enfans orphelins , qui ne peuvoient fublifter pe 
notre fecours ; & qu'il ne doutoit pas que ce motif ne fut capable de l'attendrir. 
Nous étions fort éloignés d'en attendre cet effet, après tant oo que 
nous avions eus de la dureté des Tartares ; & nous eümes occafion d'admirer 
le mélange de tendrefle & de férocité qui entre dans le caractere humain. 
Nauticor ayant donné à notre demande le tour aw’il s’'étoit propofé, le Kam 
parut l'entendre avec quelques fentimens de pitié.fl lui dit : » Hé bien , je fuis 
» fort aife qu'ils ayent dans leur pays de fi juftes raifons d’abandonner mon 
» fervice. Elles me font confentir plus volontiers à leur accorder ce que tu 
> leur à promis en mon nom. Nous étions derriere Nauricor , qui nous avoit 
ordonné de le fuivre. Le mouvement de notre joie nous fit baifer trois fois 


Ja terre, en difant dans le langage & le file du pays; » Que tes pieds fe re- 


: ju ë 
> pofent fur mille générations , afin que tu fois Seigneur de tous ceux qui 


» habitent la terre ! Cette expreflion parut plaire au Kham. Il dit aux Seigneurs, 
dont il étoit environné; » Ces gens parlent comme s'ils avoient été nourris 
» parmi nous. Alors, jettant les yeux fur Mendez , qui éroit à côté de Nau- 
ticor; & toi , lui dit-il, penfes-tu aufli à nous quitter ? Mendez qui s’étoit at- 
rendri à cette queftion , répondit : » Pour moi, Seigneur, qui n'ai point de 
» femme ni d'enfans, à qui mon fecours foit néceflaire , ce que je défire 
# uniquement , c’eft de fervir Votre Majefté; & je ne donnerois pas ce bon- 
» heur, pour celui d'être Empereur de Pekin pendant mille ans. Le Kham 
» Jui marqua fa fatisfaction par us fourire. 


# ce qui fembloit avoir en eux plus d'appa- Pays & fes Habitans n'euffent pas été con- 
» rence d'Idolätrie que de Religion. Ce qu'il nus alors du refte de l'Europe. » L’Equipage 
» y avoir de pire, étoit le déreftable péché » de cet Ambaffadeur , dit-il , étoit fi maje- 
» de Sodomie , auquel ils étoient grande- » ftueux & fi grand , qu'on jugeoit bien qu'il 
» ment adonnés. Pages 592, $93. L'Auteut » appartenoit à quelque Prince riche & pui 
décrit auffi l'entrée de l'Ambaffadeur de Mof-. » fant. Ibidem. 

covie , avec autagt d'admiration que fi ce 


DES VO VOAIG'ENSEIL Eve 2 LL 433 
Nous nous retirâmes avec une vive joie, pour nous préparer au départ. 
Trois jours après , à la follicitation de Nauticor, Sa Majefté nous envoya deux 
mille taels, & nous remit aux Ambafñadeurs qu’elle envoyoit à la Cour d'U- 
zanguay ; Capitale de la Cochinchine. Enfin , nous partimes avec eux. Georges 
Mendez nous fit préfent de mille taels ; libéralité qui ne pouvoit lappauvrir , 
parce qu’il en avoit déja fix mille de rente. Il nous accompagna pendant le 
premier jour de notre voyage , fans pouvoir retenir fes larmes, lorfqu'il en- 
vifageoit l'éternel exil auquel il s’étoit condamné volontairement (13). 
| 


À 


CHERE 
Retour ds lAuteur aux Indes, après fon Efclavage. 


TANT partis de Tuymicam , le 9 de Mai 1545 ; nous arrivames le fois 
E dans une Ville nommée Guatypamear , célebre par fon Univerfité, où 
nous fumes traités fort civilement fous la protection des Ambaffadeurs. Le 
lendemain , nous allâmes pallet la nuit à Puchanguim , petite Ville, mais dé- 
fendue par des foffés très-larges, & par quantité de tours & de boulevards. 
Nous nous rendimes le troifieme jour , dans une Ville plus confidérable ; qui 
fe nommoit Euxellu. 

Cinq jours après, n'ayant pas. ceflé de fuivre la riviere , nous arrivames 
a la porte d’un grand Temple, nommé Singuafatur , près duquel on voyoit 
un enclos de plus d’une lieue de circuit, qui contenoit cent foixante-quatre 
maifons, longues & larges, ou plutôt autant de magafns remplis de têtes ce 
morts. Hors de ces édifices, on avoit formé de fi grandes piles d’autres ofle- 
mens , qu'elles s’élevoient de plufieurs bralles au-deflus des toits. Un petit 
certre, qui s'élevoit du côtédu Sud ,offroit une forte de plate-forme , où l’on 
montoit par neuf rangs de dégrés de fer , qui conduifoient à quatre portes. La 
plate-forme fervoit comme de pied d’eftal à la plus haute, la plus difforme, 
& la plus épouvantable ftatue que l'imagination puiffe fe repréfenter , qui étoit 
debout ,, mais adoffée contre un donjon de forte pierre de taille. Elle étroit de 
fer fondue. Sa difformité n’empèchoit point qu'on ne remarquâr. beaucoup de 
proportion dans tous fes membres, à l’exception de la tête, qui paroifloit trop 
petite pour un fi grand corps. Ce monitre foutenoit , fur fes deux mains, 
une prodigieufe boule de fer. Nous demandimes à l’Ambaffadeur de Tarta- 
rie l'explication d’un monument fi bizarre. Il nous dit que ce perfonnage 2 
dont nous admirions la grandeur ,.étoit le gardien des offemens de tous les 
hommes, & qu’au dernier jour du monde, où les hommes devoient renai- 
tre , il nous rendroit à chacun les mêmes os que nous avions eus pendant 
notre premiere. vie, parce que les connoiffant tous , il fçauroit diftinguer 
à quel corps ils auroient appartenu: mais qu’à ceux qui ne lui rendoient pas 
d'honneur & qui ne lui faifoient pas d’aumônes fur la terre , il donneroir les 
os les plus pourris qu'il pourroit trouver, & même quelques os de moins, 


(13) Pages 602 & précédentes. Les Ambafladeurs s'embarquerent fur. une riviere: 
dont Pinto ne nous apprend pas. le nom, 


MENDEZ 
PINTO. 


Pinto & fes 
Compagnons 
quictenr la Faz- 
tarie. 


Leur route, 


Temple & lieu 
des oflemeus ds 
MOTLS 0 


MENDEZz 
PIN TO; 


Tous les Ha- 
bitans d’une vil- 
le Tartare font 
créés l'rêtres, 


Lechune ; Cas 
pirale de la R£li- 
gion Tartare. 


” 


Etrange mul- 
titude de Moua- 
fteres. 


434 HASTOIRE GENERALE 


pour les rendre eftropiés ou tortus. Après cette curieufe inftruction , l’Am 
baflideur nous confeilla de laifler quelque aumône aux Prètres, & fe fit hon- 
neur de nous en donner l’exemple. Les fables qu'il nous avoit racontées , ex- 
citerent notre pitié : mais nous eumes plus de foi pour fon témoignage , lorfqu'il 
nous aflura que les aumônes qu'on faifoit à ce Temple, montoient chaque 
année à plus de deux cens mille taels , fans y comprendre ce qui revenoit 

es Chapelles & d’autres fondations des principaux Seigneurs du Pays. Il 
ajouta que l’idole évoit fervie par un très-orand nombre de Prètres, auxquels 
on faifoit des préfens continuels, en leur demandant leurs prieres pour les 
morts dont 1ls confervoient les offemens; que ces Prètres ne fortoient jamais 
de l'enclos fans la permiflion de leurs Superieurs , qu'ils nommoïent Chifan- 
gues ; qu'il ne leur étoit permis qu’une fois l'an, de violer , dans l’enclos , la 
chafteré à laquelle ils s’étoient engagés, & qu'il y avoit aufli des femmes defti- 
nées à cet office; mais que hors de leurs murs, ils pouvoient fe livrer fans 
crime à tous les plaifirs des fens (14). 

Nous arrivames , le jour d’après, dans une fort belle Ville , nommée Quen- 
ginau , où les Ambaffadeurs pafferent trois jours entiers , pour aflifter aux Fe- 
res que les Habitans célébroient à l'honneur du Goua-Talapicor, c’eft-à-dire , 
de leur Souverain Pontife (15), qui fe rendoit à la Cour du Kham, pour le 
confoler de fa difurace au Siege de Pekin. Entre diverfes faveurs que le Ta- 


lapicor accorda aux Tartares de Quanginau , pour récompenfe de leur zele, 
il les créa tous Prêtres , avec le pouvoir d’en exercer les fonttions dans toutes 
fortes de lieux, & de recevoir fe aumônes confacrées à cette profeflion. Un 
Ambafadeur de Cochinchine, qui retournoit de Tuymicam à fa Cour , avec 
celui de Tartarie, ayant donné au T'alapicor quelques témoignages extraordinai- 
res de refpect & de zéle, en reçut aufli-tôt le prix; qui fut le pouvoir de Iégitimer 
par de nouvelles parentés ceux qui achereroïent de lui cette faveur, & le droit de 
donner aux Seigneurs de la Cour des titres & des marques d'honneur. Deux gra- 
ces de cette importance enflerent tellement lAmbafadeur , que malgré l’avarice 
qu'on lui avoit reprochée jufqu'alors, il donna tout fon argent au grand Prètre, 
jufqu'à fe mettre dans la néceflité d'emprunter de nous les deux mille taels 
que nous avions recüs du Kham , & dont il nous paya l’intérèr dans fa Pa- 
trie à quinze pour cent (16). 

Nous continuâmes de defcendre la riviere , l’efpace de quatre jours, pendant 
efquels nous vimes fur les deux bords , quantité de Villes & de grands Bourgs, 
Notre premier féjour fut à Lechune, Capitale de la Religion Tartare (17). 
On y voyoit un Temple fomptueux, accompagné de divers édifices, qui con- 
tenoient les tombeaux de vingt-fept Khams , ou Empereurs de Tartarie. L'in- 
térieur des Chapelles étoit revêtu de lames d'argent , avec diverfes Idoles du 
mème métal. À quelque diftance du Temple vers le Nord , on nous fit remar- 
quer un enclos de vaîte étendue, dans lequel il y avoit alors deux ceris qua- 
tre-vingt Monafteres de l’un & l'autre fexe, dédiés au même nombre d’Ido- 


(14) Page 605. ne. Voyez la Defcription du Tibet, au Tome 
(15) Apparemment celui que d'autres Voya-  fixiéme. 
geurs nomment Je grand Lama, car cette (16) Page 606. 


soute doit être fuppolée entre Tibet & la Chi< (17) Page 6110 


ks : 


D ES VO VIALGHESS NL'r v. TL 415 


les, où l’on nous affura qu'on necomptoit pas moins de quarante-deux mill: 
perfonnes confacrées à la vie Religieufe , fans y comprenare les Domeltiques 
qui .étoient employés à leur fervice. Nous vimes, entre les édiñces, une 
infinité de colomnes de bronze; & fur chaque colomne, une idole dorée. Un 
de ces Monafteres , dédié à Quiay-Frigau , c'eft-à-dire au Dieu des Atomes du 
Soleil , avoit été fondée par une fœur du Kham, veuve d’un Roi de Pafna, 
que la mort de fon mari avoit portée à s’enfermer avec fix mille femmes qui 
l'avoient fuivie. Elle avoit pris par humilité , un nom Tartare, qui fignihe 
Balay de la imaifon de Dieu. Les Ambafadeurs fe firent un devoir de lui al- 
ler baifer les pieds. Elle reçut ce témoignage de leur refpet avec beaucoup 
de bonté. Mais ayant jetté la vüûe fur nous, & s'étant informée qui nous 
étions , elle parut apprendre avec beaucoup d’étonnement, par le récit des 
Amballadeurs, que nous étions venus de l'extrémité du monde, & d’un pays 
dont les Tartares ne connoifloient pas le nom. Sa curiofté devint fi vive, 
qu'elle nous arrèta long-tems. Ses queltions étoient ingénieufes. Elle raifon- 
noit jufte fur nos réponfes; & dans la fatisfaétion qu’elle en reçut, elle dé- 
clara » que nous avions été nourris parmi des peuples plus éclairés que les 
» Tartares, Enfin, nous ayant congédiés , avec des remercimens fort civils , 
elle nous fit donner cent taels. 

Cinq jours après, nous arrivàmes dans une grande Ville, nommée Rer- 
dacalem , fituée aux derniers confins de la Tartarie (18). De-là , étant entrés dans 
le Royaume de Chinaygrau , quatre jours de marche nous conduifirent à Vou- 
lem ,où les Ambafadeurs furent reçus avec beaucoup de carelles , & pourvus 
de guides ou de Pilotes, qui nous étoient néceflaires pour fuivre les rivie- 
res par un grand nombre de communications. Nous continuames d’avancer 
pendant fept jours, qui ne nous offrirent rien de remarquable, jufqu’au dé- 
croit de Careneur , par lequel nos Pilotes jugerent à propos de paffer , autant 
pour abreger la route que pour éviter la rencontre d’un fameux Corfaire , 
qui avoit ravagé toutes ces contrées. De-là, gouvernant d’abord à l'E, & 
variant enfuite avec les détours de l’eau , nous entrâmes dans le Lac de Sin- 
gapamor , que les Habitans du Pays nomment Cunebetay , & dont l'étendue, 
fuivant le témoignage des Pilotes, eft d'environ trente-fix lieues (19). Nous 
y vimes un prodigieux nombre de toutes fortes d’oifeaux. De ce Lac, que la 

nature a placé au centre des terres, fortent quatre rivieres très-larges & très- 
profondss , dont la premiere , nommée Ventinau, traverfe droit à l'Ouest tout 
le pays de Sornau , & fait fon entrée dans la mer par la barre de Chiantabu, 
à vingt-fix degrés. La feconde, qui fe nomme Iangumaa , coule du Sud au 
Sud-Eft , & traverfant les Royaumes de Chiamnay, des Laos , des Guers , & 
une partie du Dambambiure , arrive à la mer par la barre de Martaban au 
Royaume de Peou. De l'une à l’autre embouchure, on compte plus de fe 
cens lieues de diftance , par les déorés de ces climats. La troifiéme , fous Le 
nom de Pomphileu , traverfe les pays de Capimper & de Sacotay , arrofe en- 


(x8) Les conjectures feroïent inutiles fur Pays voifins, & Îe peu de connoiffance qui 
des noms & des Royaumes , dont la plûparc nous en eft refté. 


ne fubfftent plus. On a vû , au fixiéme To- (19) L'Aureur , dans un autre endroit , lui 
me, les révolutions de la Tartarie & des donne cent quatre-vingt lieues de tour. 


Tome IX. Hhkh 


MENDEZ 
PINTO. 
Rerraite d'une 

Reine de Pafnaa 


Son entretien 
avec les Portu- 
aise 


Lac de Sin- 
gapamor , & fon 
étendue. 


Quatre gran 
des rivieres qui 
en fonent. 


ER RS 
M END E Z 
PIiNTO. 


Les Portugais 
entrent dans la 
Cochinchine, 


XKoler,; où fe 
fait la Porcelaie 
ñe émaillée, 


Richeffe & 
beauté du Pays. 


Route jufqu'à 
Fanaugrein. 


416 HUE ST OR ELGLEN ER AIDE 


fuite tout l’Empire de Monginoco , avec une partie de Meleytay & de Savady ; 
& va fe rendre dans la mer par la barre de Cofmim, près d’Arrakan. Le nom 
de la quatriéme , n’étoit pas connu de nos Pilotes, ni des Ambafladeurs; mais 
il ya beaucoup d’apparence que c’eft le Gange , qui defcend au Royaume de 
Bengale. Après avoir traverfé le Lac, nous arrivâmes dans l’efpace de fept 
jours , à la vûe d’une Ville nommée Caleyput, dont les Habitans nous éloi- 
gnerent de leur rive à coups de dards & de pierres. Comme les vivres com- 
mençolent à nous manquer , nous entrâames bientôt , par le confeil de nos Pi- 
lotes , dans une riviere plus large , qui nous conduifit en neuf jours à Tarem , 
Ville confidérable, dont le Seigneur fe reconnoiflant fujet de la Cochinchine , 
reçut l’Ambafladeur du Roi fon Maïtre avec tous les témoignages poflibles 
de refpect & d'amitié (20). 

Le lendemain , étant partis au coucher du Soleil , nous continuâmes de def- 
cendre la riviere pendant fept jours , à la fin defquels nous mouillâmes au 
Port de Xoor , grande Ville, où fe fait la porcelaine émaillée, qu’on tranf- 
porte à la Chine (21). Les Ambañadeurs s'y arrêterent cinq jours , dont ils 
Sp une partie à vifiter des mines d'argent fort riches , que le Roi 
de la Cochinchine avoit fait ouvrir dans ce canton. Nous en vimes fortir une 
quantité confidérable de mineral; & plus de mille hommes étoient employés 
à ce travail. Les Ambaffadeurs ayant demandé quelle quantité d'argent elles 
rendoient chaque année, on leur répondit que jufqu’alors elles avoient fourni 
fix mille Picos, qui font huit mille quintaux de l'Europe (22). 

En fortant de Xilor, les deux bords de la riviere nous offrirent, pendant 
plus de cinq jours, un grand nombre de gros Bourgs & de belles Villes. La 
rerre eft excellente dans ce climat; & de toutes parts ,les champs y font cou- 
verts de bled, de riz, de toutes fortes de légumes, & de grandes cannes de 
fucre , qu'on y voit particulierement dans une merveilleufe abondance. Auñi 
le Pays eft-il riche & fort peuplé. Les Habitans y font ordinairement verus 
de foie , & montés fur des chevaux bien équipés. Les femmes font belles, 
& d’une extrème blancheur (23). 

Ce ne fut pas fans beaucoup de travail & de danger que nous fuivimes dans 
ce lieu la riviere Ventinau , parce qu’il y remonte ordinairement quantité de Pi- 
rates. Cependant nous defcendimes heureufement jufqu’à Manaquileu , Ville 
fituée au pied des montagnes de Chomay, qui féparent la Cochinchine de 
Empire Chinois. Nous quittâmes ici nos barques , pour aller coucher le len- 
demain à Quinancaxi, Domaine d’une tante du Roi, que les Ambaffadeurs 
vifiterent. Elle leur apprit que le Roi fon neveu étoit revenu de la guerre 
de Timochocos , après l'avoir heureufement terminée, & qu'il s’éroit retiré 
depuis un mois à Fanaugrem, pour y prendre le plaifir de la chafle, dans le 
deffein d'aller pañler l’hiver à Uzanguay , Capitale de fon Empire. Cet avis leur 
fit prendre la réfolution d'envoyer les Barques à Uzanguay , tandis qu'avec 
une fuite peu nombreufe ils iroient rendre leurs premiers devoirs au Roi, 
Nous fumes nommés pour les accompagner. 

On employa treize jours à faire quatre-vingt-fix lieues , au travers de plu- 


(20) Page 615 & précédentes, (22) Ibidem. 
(21) lcd, (23) Pages 618 & précédentes, 


DiESIVONA GES Lay. LI 417 


fieuts montagnes , où les chemins étoient fort difficiles, & d'où nous def- 
cendimes dans un grand village , nommé Tornadachu , fur le bord d’une 
riviere. De-là, nous nous rendimes le lendemain à Zindapamo , dont ie 
Gouverneur , parent de l’Ambaffadeur Cochinchinois , étoit arrivé depuis 
quelques jours de Fanaugrem , qui n’en eft qu'à quinze lieues. IL lui ap- 
prit que pendant le féjour qu'il avoit fait à la Cour du Kham , fa fille , ayant 
perdu fon mari , s’étoit jettée dans le bucher qu’on avoit allumé pour lui, & 
qu'elle y avoit fini généreufement fes jours. Loin de pleurer fa mort, l’Am- 
baladeur levant les yeux vers le Ciel , » la félicita de fon courage , & fe fé- 
» licita lui-même d’avoir une fille au féjour du bonheur & de la fainteté. 
» Il lui promit folemnellement de lui faire bâtir un Temple fi magnifique, 
» qu'il lui prendroit envie de quitter le Ciel pour le venir habiter. Enfuite 
s'étant profterné , le vifage contre terre , il attendit dans cette fituation la 


vifite des Religieux du Pays , qui vinrent l’aflurer que fa fille étoit Sainte , 
& lui accorder la permiflion d’élever une ftatue d'argent à fon honneur. Ces 
difcours le flatterent fi fenfiblement, qu'il leur témoigna fa reconnoiffance 
par de grandes libéralités. Nous afliftämes aux cérémonies funcebres par lef- 
quelles il fatisfit fa tendrefle. 

Le lendemain , nous nous rendîmes dans un Monaftere nommé Latipa- 


rau , c'eft-à-dire, Remede des Pauvres, où les deux Ambafladeurs , qui avoient 


déja fait avertir le Roi de leur arrivée, fe pb d'attendre fes ordres. 


Ce Prince leur fit dire de savancer jufqu’à la ville d’Agimpur , qui n’eft pas 
à plus d’une lieue de Fanaugrem ; & trois jours après, 1l envoya au-devant 
de l'Ambafladeur Tartare un Prince nommé Paffilau-vacam , proche parent 
de la Reine. Nous admirämes la magnificence de fon cortege. Il écoit mon- 
té fur un chariot qui avoit trois roues de chaque côté , garni de plaques 
d'argent , & tiré par quatre chevaux blancs, dont les harnoïis étoient enrichis 
d'une épaifle broderie d’or. Soixante Valets de pied, qui l’environnoient en 
deux files , avoient des habits de cuir verd, & des cimeterres dont les four- 
reaux étoient couverts de plaques d’or. Ces deux files étoient fuivies d’une 
autre trouppe , armée de hallebardes & de cimeterres garnis d'argent, & vé- 
tue de foye verte & grife. Quatre-vingt Eléphans, richement équipés , fui- 
voient cette garde , avec de petits Chateaux d'argent fur le dos, & plufieurs 
cloches du même métal qui leur pendoient autour du cou. Ils étoient pré- 
cédés de plufieurs Officiers à cheval ; & fuivis de douze chariots, couverts 
de houlffes de foye. Les Muficiens , qui étoient mêlés en grand nombre dans 
cetre marche, avoient des tymbales & d’autres inftrumens d'argent. 

Le Prince , étant arrivé dans cette équipage au logement de l’Ambaffadeur 
Tartare , lui offrit, après quelques complimens , le chariot dans lequel il 
étoit venu. Enfuite , étant monté à on il fe mit à fa droite, & l’Ambaf- 
fadeur de la Cochinchine à fa gauche. On marcha dans cet ordre, avec le 
mème cortege & la même pompe , jufqu’à la premiere cour du Palais du Roi, 
où toute la Nobleffe formoit une brillante aflemblée. De-là , les deux Am- 
bafladeurs s’avancerent à pied jufqu’à la porte du Palais. Un vieux Seigneur , 
oncle du Roi, s'étant préfenté pour les recevoir , ils baiferent le cimeterre 


qu'il portoit à fa ceinture ; honneur qu'il leur rendit à fon tour, mais au-, 


quel il ep joignit un autre , qui pañle pour une grande diftinétion à la Co- 
Hhhij 


Ro UN } 
MEupz#z 
Pinro. 


Une fille de 
l'Ambaffadeur 
Coctinchinois e 
brûle avec fom 
Mais 


Entrée de 
J'Ambaffadeur 
Tartare à Fa- 
naugr Ma 


Sa réception 
dans le Palais du 


Roi, 


MENDEZ 
PinrTo, 


Départ du Roi 
pour Uzanguay, 


de HA S.T O LLRE GIE NIER AUDE 


chinchine : ce fut de leur mettre la main fur la tête, tandis qu'ils étoient 
profternés devant lui (24). Alors, il fe hâta de relever le Tartare ; & le fai- 
fant marcher à fon côté, il le conduifit, par une falle fort longue , vers la 
porte qui la terminoit. Il y frappa trois fois. A a troifiéme , on demanda 
qui il étoit , comme s'il n'eût point été attendu, & ce qu'il defroit dans 
l'appartement du Roi. Il répondit : » Par un ancien ufage d'amitié, un Am- 
» bafladeur du grand Chinarau de Tartarie (25), eft venu pour obtenir au- 
» dience du Prechau Guimiam , Seigneur de nos têtes. Aufli -vôrt les portes fu- 
rent ouvertes. L'oncle du Roi paffa le premier , tenant l’Ambaffadeur de Tar- 
tarie par la main. L’Ambaffadeur du Pays fuivit immédiatement, conduit 
par le Capitaine des Gardes, qui le tenoit de même. Tous les gens de leur 
fuite reçurent ordre de pañler trois à trois. Nous entrâmes dans une falle 
beaucoup plus belle que j premiere , où nous vimes foixante-quatre ftatues 
de bronze & dix-neuf d'argent , toutes attachées par le cou à des chaînes de 
fer. On nous apprit , pour fatisfaire notre curiofité, que c’étoient les quatre- 
vingt- trois dieux des Timochocos , que le Roi leur avoit enlevés dans la 
derniere guerre, & qu'il devoit conduire en triomphe à fon entrée dans fa 
Capitale. 

De cette falle , nous paflâmes dans une chambre fort fpacieufe , où quan- 
tité de belles femmes éroient afifes; les unes travaillant à divers ouvrages, 
d’autres chantant, ou jouant de quelques inftrumens de mufique. Plus loin, 
à l'entrée de la chambre mème du Roi, nous trouvames fix autres femmes, 
qui faifoient l'office de nos Huifliers de la Chambre , avec des mafles d’ar- 
gent. Elles nous ouvrirent la porte. Nos yeux tomberent d’abord fur le Roi, 
& fur quelques vieillards qu'il avoit autour de lui. Il étoit aflis fur un trône 
de huit degrés , en forme d’autel, couvert d’un dais foutenu par des colon- 
nes. Le trône & les colonnes étoient revétus de plaques d’or. Six petits en- 
fans , à genoux près de lui, tenoient des fceptres d'or à la main. Un peu 
plus loin , quelques femmes âgées , qui avoient de gros chapelets au cou, 
rafraichifloient l'air de leurs évantails. Plufeurs autres femmes , mais plus 
jeunes , qui étoient répandues dans la chambre , jouoient de certains inftru- 
mens , au fon defquels elles faifoient chanter de petites filles (26). 

Le Roi de la Cochinchine paroifloit âgé d'environ trente-cinq ans. Il avoit 
les yeux grands , la barbe blonde , la phyfionomie grave & fevere, & tou- 
tes les apparences d’un grand Monarque. Les cérémonies de l’Audience fu- 
rent auf fimples, que le prélude avoit été majeftueux. Après un compliment 
fort court , auquel le Roi répondit en peu de mots , la mufique recommença 
jufqu'au départ Ne & ce Prince lui dit, en le congédiant, 
qu’il liroit la Lertre du Chinarau, fon frere , pour répondre aux témoignages 
de fon amitié. 

Treize jours après, 1} partit pour Uzanguay. Mais, dans une autre Audien- 
ce , l’'Ambafladeur lui parla de nous, fuivant fes inftruétions. La priere qu'it 
lui fit au nom du Kham , de nous accorder les moyens de retourner dans 


(24) On croit devoir conferver cette def- Chaque Souverain de l'Orient a le fien, 
cription , en faveur de fa fingularité. (26) Page 622 
(25) Chinaran & Prechan ont des titres, 


DES VROUVILA GENS TN. TU T. 429 


notre Patrie , fut reçüe avec d'autant plus de bonté, qu’elle ne l’engageoit 
qu'à nous faire conduire dans quelque Port , où nous euflions lefpérance de 
trouver un Vaiffeau Portugais. Nous fimes , avec lui , le voyage d'Uzanguay. 
Le premier jour , il alla diner dans une petite ville , nommée Benau , Où sé- 
tant arrêté jufqu’au foir, il pafla la nuit dans un Monaftere voifin, qui fe 
nomme Pomgatur. Le jour fuivant , il fe rendit , par une marche fort lente, 
à Mecay ; & pendant neuf jours , il continua de pafler par un grand nom- 
bre de vilies , fans permettre qu’on y fit les moindres frais pour fa réception. 
» Ces réjouiffances publiques , difoit-il , étoient une occalion, pour les Of. 
» ciers, d'exercer leur tyrannie fur les pauvres. Sa fuite , compofée d'environ 
trois mille chevaux , obfervoit une difcipline qui répondoit à l'humanité de ce 
principe. Il arriva le neuviéme jour à Lingator , ville fituée fur une large & 
profonde riviere , où les Vaifleaux fe raflemblent en grand nombre. Son amu- 
fement dans cette route , étoit la chafle; fur-tout celle de l’oifeau , que fes 
Officiers tenoient prète dans les lieux de fon pañlage. I} s’arrêtoit peu; & 
fouvent il pafloit la nuit dans une tente, qu'il fe faifoit drefler au milieu des 
bois. En arrivant à la riviere de Baguetor , une des trois qui fortent du Lac 
de Famfir, en Tartarie , il continua le voyage par eau jufqu'à Naribafoy , 
grande ville, où il defcendit fans aucune pompe , pour achever le refte du 
chemin par terre (27). 

L'entrée qu'il ft dans fa Capitale n’eut qu’un éclat militaire. On ÿ vit 
paroïtre toutes les dépouilles des Ennemis qu'il avoit vaincus , dont les prin- 
cipales , ou celles du moins qu'il eftimoit le plus, étoient les Idoles que nous 
avions admirées à Fanaugrem. Les Prêtres Captifs marchoient enchainés au- 
tour des chariots. Après eux , fuivoient quarante autres chariots , traînés cha- 
cun par deux Rhinoceros , & remplis d'armes & d’enfeignes. Vingt autres, 
qui venoient à la fuite, portoient vingt grandes caifles , barrées dé fer, dans 
lefquelles on nous dit qu'il avoit fait renfermer le trefor des Timochocos. 
Elles étoient fuivies de deux cens Eléphans qu'il leur avoit enlevés , avec 
‘leurs Châteaux & leurs Panoures de guerre, qui font une forte d’épées qu'on 
leur met entre les dents pour combattre. Cette marche étoit fermée par un 
grand nombre de chevaux, qui portoient dans des facs les têtes & les offe- 
mens des Morts (28). 

Pendant un mois entier , que nous paffämes dans cette ville, nous fames 
témoins de quantité de fêtes. Mais ces réjouiffances barbares , & les offres par 
lefquelles on s’efforça de nous retenir au fervice de la Cour, ne nous firent 
pas manquer loccafion d'un Vaifleau qui partoit pour les Côtes de la Chine, 
d’où nous comptions de pouvoir retourner facilement à Malaca. Nous mines 
à la voile le 12 de Janvier 1 $46 , avec une extrème farisfaction d’être échap- 
pés à de fi longues infortunes. Le Mecoda , ou le Capitaine de notre Bord , 
avoit ordre de nous traiter humainement & de favorifer toutes nos vües. Il 
employa fept jours à fortir de la Riviere, qui a plus d’une lieue de largeur , 
& qui s’allonge par un grand nombre de détours. Nous obfervames , fur ces 
deux rivieres , quantité de grands Bourgs & plufieurs belles Villes. La fomptuo- 
fité des édifices, fur-tout celle des Temples, dont les clochers étoient cou- 


(27) Page 626. (28) Page 627. ; 
Hhkh u;j 


MENKDE# 
PiNTe, 


Difcipline qu’il 
fai: obferver. 


: Son entrée 
militaire dans {a 
Capitale, 


L'Anteur & {es 
Compagnons 
sSbuennent la fi 
berté de s'em- 
barquérs 


Richeffes qu'iis 
admaent, 


430 H I:S T OI R EN G'E NME LRVANIE 
verts d’or, & la mulritude des Vaiffleaux & des Barques, qui paroifloient 
chargés de toutes fortes de provifions & de marchandifes, nous donnerent 
une haute idée de l’opulence du Pays. Dans une grande & belle ville, nom- 
mée Quangoparu ,; où le Necoda fut arrêté douze jours par fon Commerce, 
il trouva fur fes perles un profit de quatre pour un : & l'on nous aflura que 
des feules mines d'argent de ce canton , le Roi tiroit un revenu annuel de 
quinze cens Picos , qui montent à quatre nulle de nos Quintaux. Quangoparu 
navoit , pour toutes fortifications, qu’une foible muraille de brique , & un 
foilé large de fix brafles, fans aucune artillerie pour fa défenfe. Cinq cens 
Portugais bien réfolus auroient fait pafler aifément tant de richefles à Lif- 
bonne (29). 
_. Ji Nous fortimes enfin de la riviere ; & treize jours de navigation nous firent 
AE arriver à l’Ifle de Sancian , où les Vaifleaux de Malaca relächoïient fouvent 
dans leur paffage. Mais les derniers étoient partis depuis neuf jours. Il nous 
reftoic quelque efpérance , dans le Port de Lampacau , qui n’eft que fepr lieues 
plus loin. Nous y trouvimes en effer deux Jonques Malaiennes , l’une de 
Lugor & l'autre de Patane, difpofées toutes deux à nous prendre à bord : 
mo Ten mas » nous étions Portugais , c'eft-a-dire , d'une Nation > dont le vice eft 
toi. » d'abonder dans fon fens, & d’être chftinée dans fes opinions. Nos avis 
» furent fi partagés, lorfqu'il étoit fi néceflaire pour nous d’être unis , que 
» dans la chaleur de cette contrariété nous faillimes de nous entretuer. Le 
» détail de notre querelle feroit honteux. T’ajouterai feulement que le Ne-. 
» coda d'Uzanguay, frappé de cet excès de barbarie , nous quitta fort indigné, 
» fans vouloir {e charger de nos mellages ni de nos lettres, & proteftant qu'il 
» aimoit beaucoup mieux que le Roi lui fit trancher la tête , que d’offenfer 
» le Ciel par le moindre commerce avec nous. Notre mauvaife intelligence 
» dura neuf jours , pendant lefquels les deux Jonques, auñli effrayées que le 
» Necoda, partirent après avoir retracté leurs offres (30). 

Notre fort fut de demeurer dans un lieu défert, où le fentiment d’une 
mifere préfente & la vüe d’une infinité de dangers eurent enfin le pouvoir 
de nous faire ouvrir les yeux fur notre folie. Dix-fept jours ; que nous avions 
déja pañlés fans fecours , commençoient à nous faire regarder cette Ifle com- 
me notre tombeau ; lorfque la faveur du Ciel y fit aborder un Corfaire, 
nommé Samipocheca , qui cherchoit une retraite après avoir été vaincu par 
une Flotte Chinoife. D'un grand nombre de Vailleaux, il ne lui en reftoit 

ue deux, avec lefquels 1l s’étoit échappé. La plüpart de fes gens étoient fi 

couverts de bleffures , qu'il fut obligé de s'arrêter vingt jours à Lampacau 

MASFnRRes pour les rétablir. Une cruelle néceffité nous força de prendre parti à fon {er- 

re. vice. Il mit cinq d’entre nous dans une de fes Jonques, & trois dans 
l'autre. 

Son intention étott de fe rendre dans le Port de Laïlou , à fept lieues de 
Chinchen, & quatre-vingt de Lampacau. Nous commençämes cette route 
avec un fort bon vent, & nous fuivimes pendant neuf jours la Côte de La- 
man. Mais, vers la riviere du Sel, qui eft à cinq lieues de Chabaquay , 
nous fümes attaqués par fept Jonques, qui dans un combat fort opiniâtre 


MENDE Z 
Pu:N T0. 


(29) Pages 629 & précédentes. (20) Page 630. 


“ 


DE SAV ON AUIGET SNL Tv 2 IT. 431 
brülerent celle des deux nôtres où le Corfaire avoit mis cinq Portugais. Nous 
ne dûunes notre falut nous-mêmes qu'au fecours de la nuit & du vent. Ainf, 
dans le plus trifte état , nous fimes voile devant nous pendant trois jours , 
à la fn defquels un impétueux orage nous pouf vers l’Ifle de Lequios. Le 
Corfaire, qui étoit connu du Roi & des Habitans, remercia le Ciel de lui 
avoir procuré cet azyle. Cependant il ne lui fut pas poflible d'y aborder , 
parce qu'il avoit perdu fon Pilote dans le dernier combat. Après vingr-trois 
jours de travail & de dangers, nous fumes jettés dans une anfe inconnue , 
où deux petites Barques s’approcherent aufh-tôt de notre Jonque. Six hom- 
mes , qui les montoient , nous demanderent ce qui nous avoit amenés dans 
leur Ifle. Samipocheca les reconnut à leur langage pour des Japonois ; & fe 
faifant pafler pour un Marchand de la Chine, qui cherchoit loccañon du 
Commerce , 1l apprit d'eux que nous étions dans l’Ifle de Tanixuma. 

Ils nous montrerent , dans Péloignement , la grande terre du Japon , dont 
ils dependoient. Ils nous promirent un accueil favorable de leur Seigneur , 
auquel ils donnoient le titre de Nautaquin 3 & remarquant le défordre de 
notre Jonque , ils nous montrerent un Port du côté du Sud, fous une gran- 
de ville qu'ils nommoient Miay-epima. Nous étions preflés par tant de be- 
foins, que nous levâmes auffi-tôt l'ancre pour fuivre leurs informations. No- 
tre arrivée fut remarquée par quantité d’autres Barques , qui nous apporterent 
des rafraichiffemens. Le Corfaire ne prit rien fans en compter le prix. Avant 
la fin du jour, le Nautaquin , ou le Prince de l’ffle, vint à bord de notre 
Jonque , avec quantité de Marchands & d'Oficters , qui apportoient des 
caiffes pleines de lingots d'argent , pour nous propofer des échanges. Ils ne 
s’'approcherent qu'après s'être aflurés de la bonne foi du Capitaine ; mais de- 
venant bien-tôr libres & familiers , ils diftinguerent le vifage des Portugais 
de celui des Chinois; & le Nautaquin demanda curieufement qui nous étions. 
Samipochecha lui répondit que nous étions d’un Pays qui fe nommoit Ma- 
laca , où nous étions venus depuis plufieurs années d’un autre Pays nommé 
Portugal , dont le Roi, fuivant nos récits, avoit fon Empire à l’extrèmité 
du monde. Ce difcours parut caufer beaucoup d’étonnement au Nautaquin. 
Il fe tourna vers fes gens : » Je fuis trompe , leur dit-il, fi ces Etrangers 
» ne font pas les Chixchi-cogis , dont il eft écrit dans nos Livres, que vo- 
» Jant par-deffus les eaux ils fubjugueront les Terres où Dieu a créé les ri- 
» cheffes du monde. Nous fommes heureux s'ils viennent parmi nous à titre 
» d'amis. Là-deffus , il ft demander au Necoda , par une femme de Zequios:, 
qui lui fervoit d’Interpréte , dans quel lieu 11 nous avoit trouvés , & fous quel 
titre 1l nous amenoit au Japon ? Le Necoda répondit que nous ons d'honnè- 
tes Marchands , qu'il avoit trouvés à Lampecau , où nous nous étions brifés, 
& que la pitié lui avoit fait prendre fur fon bord. Ce témoignage parut fuf- 
fire au Nautaquin. il fe fit donner un fiege, fur lequel 1l s’afhit près du pont; 
& la curiofité devenant fa pañlion la plus vive , il nous fit quantité de quef- 
tions , avec beaucoup d'empreffement pour entendre nos réponfes. En nous 
quittant , il nous propofa de lui faire quelque Relation de ce grand monde 

ù nous avions voyagé ; marchandife , nous dit-il, quil acheteroit plus vo- 
Jontiers que celles de notre Vaiffeau. Le lendemain , à la pointe du jour, il 
nous envoya une petite Barque , remplie de toutes fortes de rafraîchiflemens. 


MENDEZ 
PINTO. 
Cinq des huit 

Perugais péri£ 

lent, 


L’Autenr efà 
Jetté dans l'Ile 
de Tanixuma, 


Favourque ie 
Portugais trou 
vent dans l fe 
de Fanixemas 


MENDEZ 
Pinto. 


Fables qui en 
impofent aux Ja= 
ponois. 


432 HIIISTT © IMRSE GIE) NP EUR AGDE 


pour lefquels notre Capitaine lui fit porter quelques pieces d'étoffe, avec 
promefle de defcendre au rivage & de lui mener fes trois Portugais. 

Nous nous apperçümes effectivement que cette avanture nous actiroit plus de 
confidération des Chinois , qui ne penfoient qu’à profiter de l’occafion pour ré- 
parer leur vaifleau, & pour fe défaire avantageufement de leurs marchandi- 
fes. Ils nous prierent d'entretenir le Nautaquin dans l'opinion qu'il avoit de 
nous. Leurs bienfaits devoient répondre à nos fervices. Nous defcendimes 
avec le Necoda & douze de fes gens. L'accueil que nous reçûmes , augmenta 
beaucoup leurs efpérances. Tandis que les principaux Marchands du pays trai- 
toient avec eux pour leurs marchandifes , le Nautaquin nous prit dans fa mai- 
fon, & recommenca fort curieufement à nous interroger fur tout ce que nous 
avions obfervé dans nos voyages. Nous nous étions préparés à fatisfaire fon 
goût , fuivant le tour de fes demandes, plutôt qu’à nous aflujettir fidellement 
à la vérité (31). Ain, lorfqu'il voulut favoir sil étoit vrai , comme il l’a- 
voit appris des Chinois & des Lequiens, que le Portugal étoit plus riche & 
plus grand que l'Empire de la Chine, nous lui accordâimes cette fuppofition. 
Lorfqu'il nous demanda fi le Roi de Portugal avoit conquis la plus grande 
partie du monde, comme on l’en avoit affuré , nous le confirmâmes dans une 
idée fi glorieufe pour notre Nation. Il nous dit aufñli que le Roi notre maïi- 
tre avoit la réputation d’être fi riche en or , qu'on lui attribuoit deux mille 
maifons , qui en étoient remplies jufqu’au toit. À cette folle imagination , 
nous répondimes que nous ne favions pas exactement le nombre des maifons , 
parce que le Royaume de Portugal étoit fi grand , fi riche & fi peuplé, que 
le dénombrement de fes tréfors & de fes Habitans étoit impoflible. Après deux 
heures d’un entretien de cette nature , le Nautaquin fe tourna vers fes gens, 
& leur dir avec admiration » Affurément aucun des Rois que nous connoif- 
» fons fur la terre ne doit s’eftimer heureux , sil n’eft vaflal d’un aufi grand 
» Monarque que l'Empereur de Portugal (32). Enfuite, ayant laiffé au Ne- 
coda la liberté de retourner à bord , il nous preffa de pafler quelque tems dans 
fon Ifle. Nous y confentimes avec la participation des Chinois ; l’ordre fut 
donné pour nous préparer un logement commode; & nous fumes logés pen- 
dant plufeurs jours chez un riche marchand, qui n’épargna rien pour fecon- 
der les intentions de fon Prince (33). 

Le Necoda, n'ayant pas fait difficulté de débarquer toutes fes marchandi- 
fes, profita fort heureufement de notre faveur. Il nous avoua que dans l’ef- 
pace de peu de jours, un fond d'environ deux mille cinq cens taels en divers 
effets qui lui reftoient de fa fortune, lui en avoit valu trente mulle, & que 
toutes fes pertes étoient réparées. Comme nous étions fans marchandife , & 
par conféquent fans occupation , notre reflource , dans le tems que la curiofité 
du Nautaquin nous laifloit libre, étoit la. chaffe ou la pèche. Diego Zeimotc, 
l'un de mes deux compagnons, étroit le feul des trois qui füt armé d’une ar- 
quebufe. IL s’étoit attaché foigneufement à la conferver dans nos malheurs , 


(31) Pages 656 & précédentes. vert l'entrée du Japon au Commerce Por 
(32) Page 657. tugais , quoiquils l'euffent découverc dès l'an 
(33) On s'atrache ici à quelque détail, 1542. 
parce que l'Auteur s'actribue la gloire d'avoir 
parce 


D'ÉSUVOT AGE SE Dim ET. 433 


parce qu'il s’en fervoit avec beaucoup d’adreffe. Pendant les premiers jours, 
on y avoit fait d'autant moins d'attention, qu'il en avoit fait peu d’ufage , ou 
qu'il s'écartoit pour la chaffe ; & ne nous figurant pas que cette arme für 
encore inconnue au Japon ,il ne nous étoit pas tombé dans l’efprit qu’elle 
pût nous faire un nouveau mérite aux yeux des Infulaires. Cependant un jour 
que Zeimoto s'arrêta dans un marais voifin de la Ville ; où il avoit remarqué 
un grand nombre d’oifeaux de mer, & qu'il y euttué plufieurs canards ; quel- 
ques Habitans , qui ne connoifloient pas cette maniere de tirer , en eurent tant 
d'étonnement, que leur admiration alla bientôt jufqu’au Nautaquin. Il s’oc- 
cupoit alors à faire exercer quelques chevaux. Son impatience le fit courir 
aufli-tôt vers le marais. d’où il vit revenir Zeimoto , fon arquebufe fur l’é- 
paule , accompagné de deux Chinois qui portoient leur charge de gibier. IL 
avoit eu peine à comprendre les merveilles qu’on lui avoit annoncées; & a 
vüe d’une forte de bâton qu'il voyoit porter au Portugais, ne fuflifoit pas 
pour l'en éclaircir. Lorfque Zeimoto eut tiré devant lui deux ou trois coups, 
qui firent tomber autant d’oifeaux, 1] parut d’abord effrayé , & dans fa pre- 
miere furprife , il attribua ce prodige à quelque pouvoir furnaturel. Mais 
après avoir entendu que c’étoit un art de l’Europe , qui dépendoit du fecret 
de la poudre , il tomba dans un excès de joie & d’admiration qui ne peut 
ètre repréfenté que par fes eflets. Il embraffa Zeimoto avec tranfport , il le 
fit monter en croupe derriere lui; & retournant à la Ville dans cet état, il 
fe fit précéder de quatre Huifliers qui portoient des bâtons ferrés par le bout, 
& qui crioient par fon ordre, au peuple dont la foule étoit infinie : » On fait 
» à favoir que le Nautaquin, Prince de certe Ifle-& Seigneur de nos têtes, 
» vous commande à tous d’honorer ce Chinchicogis du bout du monde, parce 
» que dès aujourd’hui & pour l'avenir , il le fait fon parent , comme les /ac- 
» carous qui font aflis près de fa perfonne : & quiconque refufera d’obéir à 
» cet ordre, fera condamné à perdre la tête (34). 

Je demeurai aflez loin pat derriere , avec Chriftophe Boralho , qui étoit le 
troifieme Portugais, tous deux dans la furprife d'un évenement fi fingulier. 
Le Nautaquin, étant arrivé au Palais, prit Zeimoto par la main , le conduifit 
dans fa chambre, le fit affeoir à fa table ; & pour comble d’honneur, il or- 
donna que la nuit fuivante on le fit coucher dans un appartement voifin du 
fien. Nous participâmes à cette faveur par les carefles & les bienfaits que nous 
reçumes aufli du Prince & des Habitans (35). 

Zeimoto crut ne pouvoir mieux s'acquitter d’une partie de ces diftinc- 
tions , qu'en faifant préfent de fon arquebufe au Nautaquin (36). Il choifit, 
pour ce témoignage de reconnoiffance , un jour qu’il revenoit de la chafle, 
après avoir tué quantité de colombes & de tourterelles, qu'il lui offrit avec 
linftrument qui lui donnoit cet empire fur leur vie. Le Prince lui fit compter 
fur le champ mille taels; mais N le pria de lui apprendre à faire de la pou- 
dre , fur quoi l’arquebufe n’éroit qu’une piece de fer inutile (37). 


(34) Pages 639 & 640. la poudre, qui étoit connue à la Chine, avec 
G5) ILider. : laquelle ils n'écoient pas fans commerce. 
(36) Il n'eft pas trop vraïfemblable que les (37) Les trois Portugais fui apprirent la 


Japonois ignoraflent du moins l'invention de compofition de la poudre. A l'égard de l'ar- 


Tome IX, 111 


MENDEZ 
PinTo. 
L'Auteur & 
fes Compagnons 
apprennent aux 
Japonois l'in 
vention de Ja 
poudre & des 
armes à feu 


Joye extraors 
dinaire à l’occa= 
fin de cette dés 
COUVETTER 


434 HI ST OI R'ESDGE/NRER AILE 
ee Nous avions déja paflé vingt-trois jours dans l'Ile de Tanixuma , lorfqu’on 
D à “à à # avertit le Nautaquin de l’arrivée d’un vaifleau du Roi de Bungo , qui appor- 
Le Roi de Bun- toit avec plufeurs marchands , un vieillard refpectable., auquel il fe hara de: 
pi ne donner audience. Nous étions préfens à cette cérémonie. Le vieillard s'étant 
au Nataquin, mis à genoux devant lui, avec quelques difcours que nous ne pümes enten- 
dre , lui offrit une Lertre & un coutelas garni d'or. La lecture de cette Lettre 
parut caufer quelqu'embarras au Nautaquin. Après avoir congédié celui qui 
lavoit apportée , 11 nous ft approcher de lui: » Mes bons amis, nous dial, 
» par la bouche de fon Interprete , je vous prie d'écouter le contenu de cette 
» Lettre , que je reçois du Roi de Bungo , mon Seigneur & mon oncle. Je 
» vous expliquerai enfuite ce. que je défire de vous. L'interprete nous fit en- 
tendre qu'Orgendono , Roï de Bungo & de Facata , marquoit à Hiafcaran 
Goxo, Nautaquin de Tanixuma , fon Gendre & fon Neveu , qu'ayant appris. 
depuis peu de jours qu'il avoit dans fon Ifle trois Chinchigogins, venus du 
bout du monde, gens de mérite & d'honneur, qui lui avoient parlé d’un 
autre monde , plus grand que celui qu'on connoïfloit au Japon , & peuplé d’u- 
ne race d'hommes dont ils lui avoient raconté des chofes incroyables , il le 
prioit très-inftamment de lui envoyer un de ces trois Etrangers , pour le con- 
{oler dans les douleurs d’une longue maladie. Il ajoutoit que f notre incli- 
nation ne nous portoit point à ce voyage , il s’engageoit à nous renvoyer en 

furete , lorfque nous commencerions à nous enauyer dans fa Cour. 
Re choix tm- Le Nautaquin nous dit , après cette explication, que le Roi de Bungo étoit- 
Be ar FAutur, On feulement fon onclé maternel ; mais fon pere même, parce qu'il l’éroit 
de fa femme, & que dans la paflion qu'il avoit de lobliger , il conjuroit lun 
de nous d'entreprendre un voyage court & peu pénible ; mais qu'il ne fou- 
haitoit pas que ce für Zeimoto , qu'il avoit adopté pour fon parent , & dont l’é- 
loignement le chagrineroit ‘beaucoup, avant qu'il eût appris de lui à tirer par-. 
faitement de l’arquebufe. Une invitation fi douce & fi polie , nous pénétra de re- 
connoiffance , Boralho & moi. Nous lui abandonnames le choix de celui des 
deux qu'il jugeoit le plus convenable à fes vües. Il ne fe dérermina pas tour 
d'un coup: mais après quelques momens de réflexion, 1 me nomma, comme 
le plus gai, & par conféquent le. plus propre au commerce des Japonois , 


» jappris de quelques Marchands , gens 
d'honneur & de qualité, que dans toute: 
l'Ifle du Japon il y en avoit plus de trois. 


quebufe , l’Auteur ajoute un éclaïrciffement 
curieux : » Comme le Nautaquin, dit-il, en 


». faifoit tout fon. amufement , fes Sujets >» 
\ . . . , » A . 
# cherchant à lui plaire, prirent modéle de » cens mille, & qu’eux-mêmes en avoienc 


» celle-ci pour en faire plufieurs autres, &  » tranfporté, en marchandife , au Pays des: 
# réuflirent avec tant d'induftrie, qu'a notre » Lequiens , jufqu'au nombre de vingt-cinq 
» départ, c'eft-à-dire, cfaq mois & demi + mille. Ainfi l’arquebufe dont Zeimoto fit. 
» après , il s'en trouva plus de fix cens dans » préfent au Nautaquin de Tanixuma en 2 
# le Pays. Bien plus, en l’année 1556 ,Jorf- » produit une fi grande abondance, au Ja 
» que le Viceroi Dom Alphonfe de Noron-  » pon, qu'il n'y a point aujourd'hui de Ha- 
» ha, m'envoya au Japon avec un préfent » meauquinen ait plas de cent, ni de villes: 
» pour le Roi de Bango, les Japonois m'af- > qui n'en ayent à milliers. On peut juger 
» furerent qu'à Fucheo , Capitale de ce » par-là de l'induftrie de ce Peuple, & com 
# Royaume , il y en avoit plus de trente » bien il a de goût pour les armes, Pages 
» mille. Je fus étonné que cette invention » 641 & 642. 5 

». pr s'être multipliée jufqu’à ce point : mais. 


DIENSIENVMONVMA GUESS AE ve CIFL, 435 


qui ont naturellement l'humeur vive. Boralho, nous dit-il avec la mème ci- 
vilité, plus férieux &'plus tourné par la nature aux affaires graves , entre- 
tiendroit la mélancolie du malade au-lieu de la difliper. get 

Il me donna au vieillard’, qui attendoit fa réponfe. Après lui avoir recom- 
mandé dans les termes les plus affectueux , de veiller fans cefle à ma fanté, 
il me fit compter deux cens taels , pour les befoins particuliers de mon voya- 
ge. Nous nous mîmes le vieillard & moi , dans une barque à rames, qui nous 
fi: doubler pendant la nuit toute l’Ifle de Tanixuma. Le matin, nous allâmes 
mouiller dans un port nommé Ihamango, d'où nous nous avançames à Quan- 
quixuma, Ville affez confidérable. De-là, nous étant rendus le jour d'après 
à Tanora , nous arrivames le lendemain à Minato , & le lendemain à Fiunga. 
Enfin nous defcendimes dans une Forterefle qui fe nomme Ofqui , à fix lieues 
de la Ville. Je n'appris que dans cette place le nom de mon guide , qui s’ap- 
pelloit Fijandono. Il s’y arrèra quelques jours, & nous y laiflames notre bar- 
que, pour nous rendre par terre à la Cour. Nous y arrivames à midi. Cette 

euré, qui ne nous permettoit pas de paroïtre au Palais, obligea Fijandono 

de defcendre dans fa maifon , où je fus traité de fa femme & de fes enfans, 
avec toutes fortes de carefles. Vers le foir, 1l me conduifit à l'audience du 
Roi , qui nous fit recevoir à la porte du Palais par le Prince fon fils, âgé de neuf 
ou dix ans , & précédé de quelques Huisfiers avec leurs mafles. Ce jeune Prince 
nous fit un compliment , qu'on prit foin de m'expliquer, pour me faire con- 
noître avec quelle impatience j'érois attendu. ï 

Nous trouvâmes le Roi au lit. Fijandono s’en étant approché pour lui 
rendre la Lettre du Nauraquin , eut avec lui quelques momens d'entretien, 
après lequel il me fit figne d'avancer. Le Roi me dit d’un air & d’un ton 
fort doux : » Ton arrivée ne m'eft pas moins agréable que la pluie qui tombe 
» du Ciel eft utile à nos campagnes femées de riz. On m'expliqua ces ter- 
mes ; & leur nouveauté m'aÿant caufé de l’embarras , je demeurai quelques 
momens fans réponfe. Le Roi , regardant les Seigneurs qui étoient autour de 
lui, leur dit: » Qu'il me croyoic effrayé par la vüe de fa Cour; que je n'é- 
» EoIs pas accoutumeé à ce fpectacle , & qu'il falloir me laifler le tems de 
» mapprivoifer. Un excellent interprete que j'avois reçu du Nautaquin , 
me fit comprendre aufli-tôt le jugement qu'on portoit de moi. Je rappellai 
toutes les forces de mon efprit pour raffembler un tas de figures Afiatiques , 
& de comparaifons , où tous les animaux faifoient leur rolle, depuis Péléphant 
jufqu’à la fourmie. Peur-être mon interprete y joignit-1l fes propres idées : 
mais tous les courtifans marquerent tant d’admiration pour certe ridicule ha- 
rangue,que battant des mains à la vüe du Roi, ils dirent à ce Prince » qu’on 
» n'AVOIt jamais parlé avec une éloquence plus noble ; qu'il n’y avoit pas d’ap- 

parence que je fufle un marchand , dont les notions fe renferment dans 
» les affaires du commerce , mais plütôt un Bonze, qui adminittroit les fa- 
» cCrifices au peuple , ou du moins quelque grand Capitaine qui avoit cour 
» Tlong-tems les mers. Le Roi parut fi fatisfait , qu’en impofant filence à tout 
le monde, & déclarant qu'il vouloit ètre feul à m'interroger , il affura qu'il 
ne fentoit plus aucune douleur. La Reine & les Princefles fes filles, qui éto.ent 
aflifes près du lit Royal, fe mirent à genoux pour exprimer leur fatisfi@ion. 

[ii 1) 


vw 
> 


MENDE"z 
PinTo. 


Il fe rend à 
Bungo. 


Dans quel ia 
il trouve le Roi 


Som embars 
FASo 


Comment à 
le répares 


RER | 
À EN DEZ 
PiNTo. 
L’Auteur gué- 
rit le Roi deBun- 
go de toutes fes 
maladies, 


Son adreffe fou. 
éienc fon crédit, 


Maïheur qui 
arrive au fiis du 
Roi en tirant de 
Parquébufe, 


436 HIT SÛT ©. DIRE) GIENNIEUR AUENE 


Elles remercierent le Ciel , en y levant les mains & les yeux , des graces qu'il 
accordoit au Royaume de Bungo (38) 

Alors le Roi m'ayant fait placer plus proche de fa tête me pria de ne pas 
m'ennuyer de cette fituation , parce qu'il fouhaitoit de me voir & de me 
parler fouvenr. Il me demanda fi dans mon pays ou dans mes voyages , je 
n’avois pas appris quelque remede pour fa maladie, fur-tout fur un É out 
dégoùt de toutes fortes de nourriture, qui ne lui avoit pas permis de man- 
ger depuis deux mois. Je me fouvins que dans la Jonque où j'étois arrivé à 
Tanixuma , j'avois vü guérir diverfes maladies par l'infufon d’un bois de la 
Chine, dont j'avois admiré la vertu. Ce fecours que je lui propofai, & qu'il 
envoya demander fur le champ au Nautaquin , répondit fi parfaitement à mes 
efperances , que dans l’efpace de trente jours il fut guéri de tous fes maux, 
dont le principal étoit une efpece de paralyfie, qui lui toit depuis deux ans le 
mouvement des bras. Après un fervice de cette importance, je me vis prefqu'au 
mème dégré de faveur , dans cette Cour , que Zeimoto à celle du Nautaquinh. 
Mon feul embarras étoit de répondre à mille queftions bizarres qu'on me 
propofoit continuellement : mais j'étois foulagé par la facilité avec laquelle 
on fe contentoit de mes plus frivoles explications. J'employois le refte du tems 
à m'inftruire des ufages du pays , à viliter les édifices , où à me donner le 
fpectacle des fères & des amufemens. Le Nautaquin ayant envoyé au Roi 
quelques arquebufes de la fabrique de fon Ifle , Pimpatience que tout le monde 
eut bien-tôt d'apprendre à tirer, augmenta beaucoup mon erédit. Sans avoir 
Fhabileté de Zeimoto , je m'attirai de l'admiration en tuant quelques petits oi- 
feaux, & je fis valoir particulierement mes connoiffances pour la compofition 
de la poudre. Les premiers Seigneurs de la Cour prenoient des leçons de moi. 
J'exagerois la néceilité de mon fecours , & je n’accordois de la poudre aux plus 
emprellés qu'avec beaucoup de ménagement. Mais certe conduite , quoiqu’aufli 
fage en elle-même , qu'utile au foutien de ma fortune , devint l’occalion de 
ma ruine. 

Un des fils du Roi , nommé Arichaudono , âgé de feize à dix-fept ans, 
m'ayant prié de lui apprendre à tirer, je differois de jour en jour à le fa- 
tisfaire, dans la feule vüe de lui faire attacher plus de prix à mes fervices ; 
cependant le Roi fon pere , auquel 1l fit quelques plaintes de ce délai, me 
demanda plus de complaifance pour un fils qu'il aimoit fort tendrement. Mes 
premieres leçons ne furent remifes qu’à l'après midi du même jour. Mais le 
jeune Prince , ayane accompagné la Reine fa mere dans un pelerinage qu'elle 
fit pour la fanté du Roi , ne put venir chez moi que le lendemain. Il avoit 
à L fuite deux jeunes Seigneurs du même âge. Je m'étois endormi fur ma 
natte ; près des arquebufes & de la poudre. Comme il m'avoit vu tirer plu- 
fieurs fois , il fe fit un plaifir de me furprendre; & fe hâtant de charger une 
arquebufe , fans favoir quelle quantité de poudre il y falloit mettre, 1l eut 
Pimprudence de remplir le canon jufqu’à la moitié de fa hauteur. Il voulu 
tirer contre un oranger. Un des deux jeunes Seigneurs alluma la méche. Le 
coup partit, & m'éveilla : mais l’arquebufe ayant crevé par trois endroits , 
lé malheureux Prince fur bleffé de deux éclats du fer, dont l’un lui em- 


“ 


(38) Page 649 & précédentes 


D'EVSAVEONTPANGIE SA Lorivs AT 437 


porta le pouce de la main. Je fortis à l’inftant. Il étoit tombé fans con- 
noiffance. Les deux Seigneurs prirent la fuite vers le Palais, en criant par 
les rues que l’arquebufe de l'Etranger avoit tué le Prince (39). 

Cette affreufe nouvelle répandit une fi vive allarme dans toute la ville, 
que la plüpart des Habitans fe précipiterent avec de grands cris vers ma 
Maifon. Le Roi mème s’y fit apporter , dans une efpece de fauteuil , fur les 
épaules de quatre hommes ; & la Reine le fuivit à pied , fe foutenant fur les 
bras de deux femmes , & fuivie des deux Princefles fes filles , qui marchoient 
routes échevelées , avec un grand nombre d’autres Dames. Dans mon pre- 
mier faififlement, j'avois pris le Prince entre mes bras , & je l’avois porté 
dans ma chambre , où je m'efforçois d'arrêter fon fang & de lui faire rappel- 
ler fes efprits. On me trouva occupé de ces deux foins : mais la plüpart des 
fpectareurs, qui me voyolient aufli couvert que lui de fon propre fang , con- 
clurent que je l’avois tué; & mille cimeterres , que je vis briller autour de 
moi , me firent connoitre le fort auquel je devois n'attendre. Cependant le 
Roi fufpendit les effets de cette violence, pour fe faire expliquer la eaufe 
d’un fi funefte accident ; de peur , ajouta-t-1il , que Île crime ne fût venu de 
plus loin, & que je n'eufle été corrompu par les parens des traîtres qu'il 
avoit condamnés depuis peu au dernier fupplice (40). Malheureufement pour 
moi , la crainte avoit fait fuir mon Interpréte ; & cette circonftance étoir 
capable d’agoraver les foupçons. On le découvrit néanmoins après de lon- 


g 
gues heroes. Il fut amené au Roi , chargé de chaînes. Mais on m'avoit déja 
livré aux Officiers de la Juftice , qui m'avoient fait lier les mains , & qui 
commençoient à me traiter comme un coupable averé. Le Préfident étoit af. 
fis , les deux bras retrouffés jufqu’aux épaules , tenant de la main droite un 
poignard rougi dans le fang du Prince. J'étois à genoux devant lui , environ- 
né des autres Officiers; & cinq Bourreaux , qui étoient debout derriere moi , 
avec leurs cimeterres nuds, fembloient n’attendre qu'un mot ou un figne 
pour l'exécution (41). 

Ces horribles préparatifs s’etoient faits apparemment pour l'interrogation , 
pendant que mon Interpréte avoit été conduit devant le Roi. If fut amené 
au Tribunal. Mon épouvante redoubla , lorfque je le vis paroïtre au milieu 
d’une trouppe de Gardes , les mains liées , aufli pâle , aufli tremblant que moi. 
On me fit diverfes queftions , auxquelles je ne laiflai pas de répondre avec 
toute la force de l'innocence. J'ignore quelle impreflion mes réponfes firent 
fur mes Juges. Mais le Ciel permit que le jeune Prince étant revenu d’un long 
évanouiffement fouhaita de me voir; & qu'apprenant la rigueur avec laquelle 
jétois traitté, l'inquiétude de mon fort alla jufqu’à lui faire protefter qu'il 
ne recevroit aucun fecours , fi je n’étois délivré fur le champ des mains de 
la Juftice. Un ordre du Roi vint adoucir aufli-tôt la févérité d’un inflexi- 
ble Tribunal. On m'ota mes chaînes ; & je fus conduit au Palais, où le Prince 
me fit des fatisfactions & des excufes , qui ne laifferent rien à défirer pour 
ma juflification. Ilavoit été panfé par quelques Bonzes, qui font l'office de 


(39) Page 652. pon, eft de mettre les coupables en pieces à 
(40) Page 653. coups de fabre, 
(41) Le fupplice le plus ordinaire au as 


1ii à 


CE 


MENDEZ 
PinTe. 


Péril où la vie 
de FAuteur Uff 
expolées 


Comment 3% 
€ft traité par a 
Juftice, 


À quoi 1 do 
la VIe 


438 HOI ST OLRIE (GENERALE 


Médecins & de Chirurgiens au Japon : mais la bleffure étoit fi dangereufe, 
qu'ils paroifloient douter eux-mêmes de leur méthode. Une longue expérien- 
ce, que je n'avois pu manquer d'acquérir dans un fi grand nombre d’avan- 
tures militaires , me fit rappeller la connoiffance de quelques remedes que 
javois vüs employer avec fuccès. Je les propofai avec d'autant plus de con- 
Ê M guéit le fiance, que le jeune Prince paroifloit attendre de moi fa guérifon. Le Roi, 
“Au He qui croyoit me devoir la vie & la fanté , ne balança point à me confier le 
foin de fon fils. Je m'armai de courage , & l'ayant prié de faire éloigner tous 
les Bonzes : » Je frs fept points à la maïn droite , qui me parut la moins dan- 
» gereufe des deux bleflures. Un bon Chirurgien en eut peut-être fait beau- 
» coup moins. À la tête, qui me caufoit plus d’embarras , Je zen fis que 
» cinq ; après quoi, j'y appliquai des étouppes trempées dans des blancs 
» d'œuf, avec de bonnes ligatures , telles que je les avois vu faire en mille 
» occafions. Cinq jours après , je coupai les points , & je continuai de panfer 
» les deux plaies. Vingt jours après, le Prince fe trouva fi parfaitement 
» guéri, qu'il ne lui refta qu’une perite cicatrice au pouce (42). 

Récompenfes Après cette dangereufe opération, je reçus du Roi & de toute la Cour, 
AE des honneurs & des carelles qu’il me feroit difhcile de repréfenter. La Reine 
& les Princefles fes filles m'envoyerent quantité d’étoffes de foye. Les Sei- 
gneurs me firent préfent d’un grand nombre de cimererres. On me compta, 
de la part du Roi ,fix cens taels. Enfin, cette dangereufe audace me valut 
plus de quinze cens ducats (43). 
= Cependant mes réflexions fur le péril dont le Ciel m’avoit délivré , & 
l'avis que je reçus de mes compagnons, que le Corfaire Samipocheca faifoit 
fes préparatifs pour retourner à la Chine , me déterminerent à demander au 
ou . Roi la permiflion de le quitter. Il me laccorda. Son affection fe foutint juf- 
Pa Ko! qu'au dernier moment. Il me donna une Barque , remplie de toutes fortes 
L de provifions ; & pour Capitaine , un homme de qualité , avec lequel étant 

parti de Fucheo un Samedi matin , j'arrivai le Vendredi fuivant au Port de 

Tanixuma. 
Quinze jours, que nous pañlämes encore dans cette ville ; donnerent le 
tems au Corfaire d'achever fes préparatifs. Il fit voile enfin pour Liampo. 
_ Nous y arrivames heureufement. Les principaux Habitans nous réconnurent, 
iv de & nous rendirent ce qu'ils croyoient devoir aux amis d’Antonio Faria. Ce- 
cenroifloient pendant, paroïffant étonnés de notre confiance pour les Chinois, ils nous 
pas Japon. demanderent d’où nous étions venus , & dans quel lieu nous nous étions em- 
barqués avec eux. Chriftophe Boralho leur apprit librement nos avantures, 
L’Ifle de Tanixuma , le Japon , & voutes les richefles que nous y avions ad- 
mirées , furent pour eux autant de nouvelles connoiffances , qu’ils reçurent 
avec étonnement, Dans la joie de cetre découverte , ils ordonnerent une pro- 
cefion folemnelle, dgpuis l’Eglife de Notre-Dame de la Conception jufqu’à 
celle de Saint Jacques, qui étroit à l’extrèmité de la ville (44). Enfuite la 
piété fit place à l'ambition. Chacun s'empreffa de tirer les premiers fruits de 
nos lumieres, Il fe forma divers partis qui mirent l’enchere à toutes les mar- 
chandifes ; & les Marchands Chinois profiterent de cette fermentation pour 


ME£&NDEZ 
P'TN TO: 


{42) Page 655: (43) lbidem, (44) Page 660, 


DE S EVTOA VAS GES D T1 ve: TLI. 435 
faire monter le Pico de foie jufqu’à cent foixante taels. En moins dé quinze 
jours à neuf Jonques Portugaifes ; qui fe trouvoient au Port de Liampo, furent 
prêtes à faire voile ; quoiqu’en fi mauvais ordre, que la plüpart m'avoient pas 
d’autres Pilotes que les Maîtres mêmes, qui n’avoient aucune connoifiance 
de la navigation (45). 

- Elles partirent dans cet état , malgré les ficheufes circonftänces de Îa fai- 
fon & du vent. L’avidité du gain ne connoifloit aucun danger. Je fus moi- 
même un des malheureux qui fe laiflerent engager dans ce fatal voyage. Le 
premier jour, nous gouvernâmes , comme à tâtons , entre les Ifles & la terre 
ferme. Mais, vers minuit , une aflreufe tempête nous ayant livrés à la fureur 
du vent, nous échouâmes fur les bancs de Gorom ; où des neuf Jonques, 
deux feulement eurent le bonheur d'échapper. Les fept autres périrent , avec 
plus de fix cens hommes, entre lefquels on comptoit cent quarante des prini- 
cipaux Portugais de Liampo. Cette perte , en marchandifes, fut eftimée à 
plus de trois cens mille ducas (46). 

J'avois le bonheur de me trouver dans une des deux autres Jonques. Nous 
fuivimes la route que nous avions commencée , jufqu’à la vüe de l’ifle de 
Lequios , où nous fumes battus d’un fi furieux vent de Nord-Eft , augmenté 
par la conjonction de la lune , que nos deux Batimens furent féparés pour 
ne fe revoir jamais. Dans l'après-midi , le vent s'étant changé à lOueit Nord- 
Ouelt , les vagues s’éleverent fi furieufement , qu'il devint impoñlible d’y ré- 
fifter. Notre Capitaine , qui fe. nommoit Gafpard Mello , voyant la proue 
‘entr'ouverte , & plus de neuf pieds d’eau dans la Jonque , réfolut , de concert 
avec les Officiers , de couper les deux mâts. Mais tous les foins qui furent 
employés à cette opération Rérpécherens point que le grand mât , dans fa 
chute , n'écrafat cinq Portugais; fpetacle pitoyable , & qui acheva de nous ôter 
les forces. La tempête ne faifant qu’augmenter ; nous nous vimes forcés de 
nous abandonner aux Flots jufqu'a l’arrivée des ténébres , où toutes les au- 
tres parties de notre Batiment commencerent à s'ouvrir (47). Nous pañlâmes 
la nuit dans cette horrible fituation. Vers le jour , nous touchâmes fur un 
banc , où du premier choc, la Jonque fut mife en pieces , avec des circon- 
ftances fi déplorables , que foixante-deux hommes y perdirent la vie ; les uns 
noyés, les autres écrafes fous la quille (48). 

Entre tant de malheureux, nous demeurâmes fur le fable au nombre de vingt- 
quatre , fans y comprendre quelques femmes. Aux premiers rayons du jour, 
la vûüe des monftres de l’Ifle de feu (49), & de la montagne de TFaydican , 
nous fit reconnoître la grande Ifle de Lequics. Nous étions bleflés, prefque 
tout, par le froifflement des coquilles & des cailloux du banc. Après nous 
être recommandés à Dieu avec beaucoup de larmes, nous marchâmes dans 
l'eau jufqu'à l'eftomac. Enfuite traverfant quelques endroits à la nage, nous 


(45) Page 667. que: nous priâmes , à force de larmes & de 
(46) A trente-huit degrés de latitude du grands cris, de nous obtenir de fon Fils la 
Nord. rémiflion de nos véchés, Page 663. 
(47) Alors notre Capitaine, & tous autant (48) Tbidem. 
que nous écions , voyant le miférable état où (49) L’Auteur ne s'explique pas mieux fur 


nos pechés nous avoient réduits, nous eû- ces monftres, Le Mont Taydican eft conmx, 
mes recours à une Image de Notre-Dame , 


MEÉNDEZ 
PINTO. 
Leur av'diré à 

profiter de ceue 

d_couverte. 


Hs font nauz 
frage. 


L'Avteür fe 
fauve avec vingg 
trois autres, 


MENDEZ 
PINTO, 


Comment ils 
font traités par 
les Inlulaires de 
Lequinse 


Jis font me- 
més à Cypantor, 


Et delh à Pune 
ET. 


440 HI: S'T. OL RE G'ENNPE R ANIME 


employämes cinq jours à nous approcher de la terre fans autre nourriture que 
les herbes qui nous éroient apportées par les flots. Nous arrivames au rivage. 
Il étoit couvert de bois, où nous trouvâmes d’autres herbes , aflez femblables 
à lozeille , qui furent notre unique reflource pendant trois jours. Le qua- 
triéme, nous fümes apperçüs par un Infulaire , qui gardoit quelques beftiaux, 
& qui fe mit à courir aufli-tôt vers une montagne voifine , pour donner l’al- 
larme aux Habitans d’un village, dont nous n'érions éloignés que d’un quart 
de lieue. Bien-tôt nous vimes paroître environ deux cens hommes, qui s’é- 
toient raflemblés au bruit des tambours & des cornets. Leurs Chefs étoient 
à cheval, au nombre de quatorze. Ils vinrent droit à nous, & quelques-uns 
fe déracherent pour nous obferver. Lorfqu'ils nous virent fans armes, pref- 
que nuds, la plupart à genoux, pour invoquer le fecours du Ciel , & deux 
femmes déja mortes de mifere , ils furent touchés d’une fi vive compaflion , 
qu’étant retournés vers ceux qui les fuivoient , ils les firent arrèter , avec dé- 
fenfe de nous caufer aucun mal. Cependant ils revinrent à nous, accompa- 
gnés de fix hommes de pied , qui éroient les Officiers de leur Juftice, & nous 
ayant exhortés à ne rien craindre , parce que le Roi des Lequiens étoit un 
Prince jufte & plein de pitié pour les miférables , ils nous firent lier trois à 
trois pour nous conduire à leurs habitations. Nous étions moins raflurés par 
leurs difcours , qu’effrayés par un traitement fi rigoureux. Il nous reftoit trois 
femmes , qui tomberent pâmées de foibleffe & de crainte. Quelques Infulai- 
res les prirent entre leurs bras , & les portoient tour à tour ; ce qui n’empècha 
point que dans la marche il n’en mourüt deux, qui furent laiffées en proie aux 
bêtes os , dont nous avions vü paroïître un grand nombre. Après avoir 
marché jufqu'au foir , nous arrivames dans un bourg d'environ cinq cens 
feux, que nous entendimes nommer Cypantor. Là , nous fûmes enfermés dans 
un grand Temple, dont les murailles étoient fort hautes & fans aucun orne- 
ment, fous une garde de plus de cent hommes , qui parmi des cris mêlés 
au fon des tambours , nous veillerent pendant toute la nuit (so). 

Le lendemain , on nous fournit affez abondamment du riz , du poiflon , & 
divers fruits de l’Ifle. La charité des Habitans alla même jufqu’à nous donner 
quelques habits. Mais un Courier du Broquen , c'eft-à-dire , du premier Officier 
de l’État, apporta vers le foir un ordre de nous conduire à Pungor, Ville 
éloignée de fept lieues. Cette nouvelle caufa beaucoup de mouvemens dans 
le Bourg, comme fi les Habitans euffent reclamé quelque droit qu’on préten- 
doit violer. On dreffa plufeurs mémoires, qui furent envoyés au Bro- 
quen par fon Courrier. Cependant quelques Officiers & vingt hommes à 
cheval, qui arriverent le jour fuivant, nous enleverent fans oppofirion. 
Nous nous arrètâmes le foir, dans une Ville nommée Gondexilau, où l’on 
nous fit pafler la nuit dans un cachet , & nous arrivimes le lendemain à 
Pungor. 

Trois jours après , nous parümes devant le Broquen, dans une grande falle, 
où nous le trouvâmes aflis fous un dais fort riche, environné de fix Huifiers 
avec leurs mañles, & de plufeurs gardes , qui portoient de longues Pertui- 
fanes damafquinées d'or & d'argent, Il nous fit diverfes queftions auxquel- 


(so) Pages 667 & précédentes. 


les 


D'ELS AV Ou VAL GENS; Li ve: 


ÏiI: 


les nous répondimes avecautant de bonne foi que d’humilité (s 1). Notre infor- 
rune le toucha fi vivement, malgré quelques apparences de févérité, qu'ayant re- 


(51) Pages 669 & fuivantes. Cet interro- 


gatoire donne une idée admirable de la Ju- 
Îlice. & de la Religion de ces Peuples. Le 

Le - o \ 
voici dans les termes du Traduéteur : » Après 


22 
22 
3 
52 
E) 


2 


3 


2 


>> 


2 


32 


3 


22 


22 


3 


3 


2 


3» 


32 


32 


232 


32 


22 


22 


qu'on eut impolé filence aux affiftans , nous 
nous profternämes devant le Broquen, & 
nous le fuppliâmes, les larmes aux yeux, 
par le Dieu qui afaitle Ciel & la Terre, 
de prendre pitié de notre mifere , nous 
pauvres Etrangers , que la mer avoit ré- 
duits à ce déplorable état, & qui nous 
trouvions deftitués de tous fecours , com- 
me il avoit plu à Dieu de le permettre 
pour nos péchés. A ces mots, le Broquen 
regardant ceux qui étoient autour de lui, 
après avoir fair quelques fignes de tête ; 
Que vous femble de ces gens-là , leur dit- 
il? Certes, en voici un qui parle de Dieu 
en homme qui 2 connoiffance de fa vérité. 
Il faut bien qu'il y ait quelque autre grand 
monde dont nous n'avons pas connoiffan- 
ce. Aijnfi, puifque ces hommes connoif- 
fent la fource de tout bien , il eft raifon- 
nable qu'on procéde envers eux comme ils 
nous le demandent par leurs larmes Alors 
fe tournant vers nous, qui étions encore 
profternés par terre, avecles mains haul- 
fées, comme fi nous eufions adoré Dieu, 
il nous dit qu'il avoit grande compafñlion 
de notre mifere & de notre douleur , mais 
que fon devoir l’obligeant de remplir fa 
charge il nous prioit de ne pas nous éron- 
ner s'il nous failoit quelques demandes 
néceffaires pour le bien de la Juftice, & 
qu'il nous promettoit de nous la rendre, 
étant afluré que le Roi, fon Maître, étoit 
porté envers les Pauvres d'une volonté vrai- 
ment royale. 

» Il fit incontinent venir devant lui les 
Gteffiers & autres Officiers de Juftice. En- 
fuite, s'étant levé avec une mine févere 
& un cimeterre nud en main, il com- 
mença à nous interroger d'une voix hau- 
te, afin que chacun le püût ouir : Moi, 
nous dit-il , Pinæquila, Broquen de cette 
ville de Pungor , par la volonté de celui 
de qui nous tenons les cheveux de nos tê- 


res, Roi de la Nation de Lequios & de 


out ce Pays des deux mers , vous avife & 
vous commande par la force de ma paro. 
le , que vous ayez à me dire clairement & 
d'un cœur net , quelles gens vous êtes & 
de quelle nation , enfemble quel eft votre 


Tome IX, 


32 


3 


y 
o 


ro 
Ô 


u 
Ô 


Pays & comment il s'appelle. 

» Nous répondimes que nous étions Pot- 
tugais , la plüpart natifs de Malaca. Voila 
qui eft bien, reprit-il; mais quelle avan- 
ture vous a conduits dans cette contrée , 
& où aviez- vous deffein d'aller quand 
vous avez fait naufrage ? Nous lui dimes , 
conformément à la vérité, que nous étant 
embarqués au Port de Liampo avec nos 
marchandifes pour aller à Tanixuma, une 
fi grande tourmente nous avoit furpris pro- 
che l’Ifle du feu ; que notre Jonque avoit 
coulé fur le banc de Taydacan , où de no- 
nante-deux perfonnes que nous étions, il 
s’en étoit noyé foixanie - huit, fans que 
de ce grand nombre il fe fut fauvé que 
nous autres vingt-quatre qu'il voyoit de- 
vant lui tout couverts de playes , laquelle 
chofe nous reconnoifions être advenue par 
un miracle particulier de Dieu. 

» À ces paroles, s'étant un peu arrêté ; Et 
fous quel titre, repliqua-t-il, poflédiez- 
vous tant de richefles & tant de pieces de 
foie qui étoient dans votre Jonque ? Cer- 
tes il n’eft pas croyable que vous puifliez 
avoir acquis tant de biens autrement que 
par volerie , qui eft une grande offenfe 
contre Dieu. Nous lui répliquames à cela 
qu'afflurément nous étions Marchands & 
non pas larrons, parce que le Dieu en qui 
nous croyions nous défendoit par fa fainte 
loi de tuer & de dérobber. Alors le Bro- 
quen regardant ceux qui étoient autour de 
lui 3 Sans doute, leur dit-il, fi ce que ces 
gens affirment eft véritable, nous pouvons 
bien dire qu'ils font comme nous, & que 
leur Dieu eft très-bon; ce qu'il femble 
qu'on peut inférer de leurs paroles. 

» Cependant, reprenant un vifage fort 
fevere & l’action d'un homme fäché , com- 
me un Juge qui exerçoit fa charge avec 
intégrité ; il continua de nous faire plu- 
fieurs demandes, & nous dit en dernier 
lieu : Je voudrois bien favoir pourquoi 
ceux de votre Nation, quänd ils prirent 
autrefois Malaca, pouflés à cette action 
par une extrême avarice , tuerent les nô- 
tres avec fi peu de pitié ; de quoi font en- 
core foi quelques veuves qui en ces con- 
trées ont furvécu à leurs maris? Nous ré- 
pondimes que telle chofe étoit arrivée par 
une avanture de guerre , plutôt que par un 
defir de voler; ce que nous n'avions accou- 


Kkk 


441 


MENDE 
PINTO. 
Ils y font in 

tertugése 


ES 2e RP RES 0 
ND EZ 
N T Oe 


ME 
e 
x 


P 


Mauvais office 
qu'ils reçoivent 
d’un Corfaire. 


Ils font con- 
damnés à Ja 
MOrte 


Faveur du 
Ciel qui les fau- 
VCe 


44% HISTOÏRE GENERALE 


cueilli routes nos réponfes , il y mêla des réflexions favorables , par lefquel- 
les il combartit les fauffes idées que quelques Chinois avoient ia prendre 
de nous. Cependant nous continuaâmes d’être refferrés pendant deux mois. Le 
Roi, faifant gloire de fon zele pour la juftice, envoya fecretement dans no- 
tre prifon un homme de confiance , qui prenant avec nous la qualité de Mar- 
chand Etranger ; employa beaucoup d'adrefle à nous faire confefler notre pro- 
feflion & la vérité de nos deffeins. Mais nos explications furent fi fimples , & 
les témoignages de notre douleur fi naturels, que cet efpion en parut atten- 
dri jufqu'à nous faire un préfent de trente taels & de fix facs de riz. Il y 
beaucoup d'apparence qu'il en avoit recu l’ordre du Roi; & nous apprimes 
du Geoler que ce Prince étoit réfolu de nous rendre la liberté. 

Nous étions dans cette douce efpérance , lorfque l’arrivée d’un Corfaire 
Chinois, à qui le Roi donnoit une retraite dans fon Ifle , à condition d’en- 
trer en partage du butin, nous replongea dans un horrible danger. C’éroit un 
des plus grands ennemis de notre Nation , depuis un combat que les Por- 
tugais lui avoient livré au Port de Lamau , & dans lequel ils lui avoienc 
brulé deux Jonques. La faveur dont il jouifloit , non-feulement à la Cour de 
Lequios , mais dans l’Ifle entiere , où fes brigandages faifoient entrer continuel- 
lement de nouvelles richelles , difpofa le Roi & fes Sujets à recevoir les inf. 
pirations de fa haine. Auñli-tôt qu'il eut appris notre difgrace , & qu'on pen- 
foit à nous renvoyer abfous , il nous chargea des plus noires accufations. Les 
Portugais étoient des efpions qui venoient obferver les forces d’un ei , fous 
le voile du commerce, & qui profitoient de leurs lumieres pour faire pafler 
tous les Habitans au fl de l'épée. Ces difcours répandus fans ménagement & 
confirmés avec audace , firent tant d'impreflion fur l'efprit du Roi , qu'après 
avoir revoqué les ordres qu'ilavoit déja donnés en notre faveur, il nous con- , 
damna fur de nouvelles inftruétions, au fupplice des traîtres; c’eft-a-dire, 
a nous voir démembrés en quatre quartiers , qui devoient être expofés dans les 
places publiques. Cette Sentence qu'il porta fans nous avoir entendus , 
fut envoyée au Broquen ,-avec ordre de l’exécuter dans quatre jours (52). 
Elle pénétra aufi-tôt jufqu’à nous; & dans la confternation d’un fort fi déplo- 
rable , nous ne penfimes qu'à nous difpofer à la mort. 

Si j'ai quelquefois donné le nom de miracle aux fecours que j'ai reçus du 
Ciel dans l'extrémité du danger, c'eft ici que je dois faire admirer le plus 
éclatant de fes bienfaits. De plufeurs Portugaifes , qui avoient trouvé la fin 
de leur miférable vie depuis notre naufrage , il en reftoit une, femme d’un 
Pilote qui étoit prifonnier avec nous, & mere de deux enfans , qu'une mal- 


» tumé de faire en aucun lieu. Que dites- » vous engloutir, c'eft plutôt un pur effet 
» vous? reprit-il. Pouvez-vous nier que ce- » de fa juftice, qu'aucune injure qui vous 
» lui qui conquête ne dérobbe point? Qui =» foit faite. 

» force ne tue-t-il pas? Qui maïtrife ne fcam- * # Là-deffus, il commanda aux Officiers de 
» dalife t-il pas? Qui fe montre avare n'eft- » nous remener en prifon , difant qu'il nous 
» il pas larron? Qui opprime ne fait-il par » accorderoit une autre audience, fuivant la 
» l’aétion d'un Tyran? Et voilà coutes les » grace qu'il plairoit au Roi de nous faire, 
» qualités qu'on vous donne & qu'on affure >» de quoi nous demeurâmes fort affligés , & 
» de vous par la loi de toute vérité. Il eft » fans aucune efpérance de vie, Pages 673 € 
# donc manifefte que fi Dieu vous abandon-  » précédentes. 

# ne, permettant aux vagues de la mer de (52) Pages 672 & 673. 


D'ESAV:O: Y'A G ES Env I. PP 


heureufe tendreffe lui avoit fait prendre à bord. Un fentiment de pitié, pour 
elle & pour deux innocens , avoit porté une Dame de la Ville à la loger dans 
fa maifon ; & cet azyle étoit devenu pour nous une fource de bienfaits , que 
nous avions partagés continuellement avec fon mari. On leur apprit notre 
malheur, dans la feule vüe de la confoler. Elle fut fi frappée de cette nou- 
velle , qu'étant tombée fans connoïflance , elle demeura long-tems comme in- 
fenfible. Mais , rappellant fes efprits, elle fe déchira fi cruellement le vifage 
à belles ongles, que fes joues fe couvrirent de fang. Ur fpeëtacle fe nouveau 
attira toutes les femmes dela Ville, & la compalion devint un fentiment 
général. Après quelques délibérations , elles convinrent d'écrire une Lettre 
commuñe à la Reine mere du Roi , pour lui repréfenter que nous étions con- 
damnés fans preuves & fur la fimple foi d'un Ennemi. Elles jui rendoient 
compte de notre véritable hiftoire , & des raifons qui portoient le Corfaire 
à la vangeance. L'avanrure de la Portugaife , fa fituation & celle de fes en- 
fans , ne furent pas oubliées. Cerre Lertre , fignée de cent femmes , les prin- 
cipales de la Ville , fut envoyée par la fille du Mandarin de Comanilau , 
Gouverneur de l’Ifle de Banca, qui eft au Sud de Lequios. On fit tomber 
le choix fur elle , parce qu’elle étoit niece de la premiere Dame d'honneur 
de la Reine. Elle partit pour Bintor , où le Roi faifoit fa rélidence , à fix lieues 
de Pungor ; accompagnée de deux de fes freres, & de plufieurs Gentilshommes 
de la premiere diftinétion (53). 

Nous fûmes avertis du fecours que la Providence nous avoit envoyé , 
& nous ne ceflämes point de prier le Ciel pour le fuccès d’un voyage au- 


(53) Le détail de cette nésociation feroit » 


ennuyeux : mais, pour en conferver quel- 
ques traits, la fille du Mandarin ayant trou- 
vé fa tante, qui fe nommoit Nhay Meica- 
mur ; difpofée à protéger l'innocence , la 
preffa de voir la Reine, & cette Princefle 
entra dans trous les fentimens qui lui furent 
infpirés. Elle fe rendit le matin dans la Cham- 
bre du Roi fon Fils, avec fa Dame d'hon- 
neur & fa Niece. Après lui avoir Iü la lettre 
des Dames de Pungor, elle lui fic expliquer 
le fond d'une affaire qui incerefloit égale- 
ment fa confcience & fon honneur. L’Auteur 
apprit enfuite que cette explication avoir été 
accompagnée de beaucoup de larmes. » Pen- 
# dant cetems là, le Roi regardoit attenri- 
» vement fa mere. Enfin, prenant la parole; 
n Madame, lui répondit il, il faut que je 
» vous dife en vérité ce que j'ai fongé cette 
”» nuit. Il m'a femblé que je me voyois de- 
» vanc un Juge fort courroucé, qui portant 
2 la main par trois fois fur fon vifage, 
» comme s'il mavoit menacé, je te promets, 
» me difoit-1l, que fi le fang de ces Etran- 
» gers rejaillit jufqu'a moi, ou s'ilcrie van- 
# geance à mes oreilles , toi & les tiens faris- 
# ferez à ma juftice : ce qui me fait croire 
# qu'aflurément cette vifion vient de Dieu, 


pour l'amour duquel je fais cette aumône à 
# fa louange , & leur donne à tous la vie & 
» la liberté , afin qu'ils s’en puiffent aller où 
» ils voudront : & outre cela, je veux qu'on 
» leur équipe un Vaiffeau à mes dépens, & 
» qu'on les fournifle de tout ce qui leur eft 
» néceffaire. La Reine remercia fon Fils. Les 
deux Dames remercierent la Reine. Tous les 
Officiers de la Juftice , qui n’avoient approu- 
vé que par foumiflion la rigoureufe fentence 
du Roi , applaudirent à fa clémence. Les Let- 
tres d’abolition furent expédiées fur le champ, 
& fignées Hira-Pitan-Xinancor - Ambulee. 
» Alors, la Fille du Mandarin n’eut point de 
» repos qu'elle ne füt partie d'avec fa Tante, 
» & ufa d'une fi grande diligence, qu'en peu 
» de ceis elle revint à Pungor , & renditles 
» Lettres au Broquen , qui les voyant fit 
» incontinent affembler tous les Peretendas , 
» Chumbins, & autres Officiers de Juftice. 
» Îls'en vint à la prifon, où nous étions en 
» ce tems là bien gardés. Comme nous les 
» vimes entrer , nous nous écriàâmes tous en 
» femble , Seigneur Dieu, miféricorde : de 
» quoi le Eroquen & autres de fa fuire furent 
» fi fort effrayés, qu'il y en eut parmi eux 
» qui ne purent retenir leurs larmes. Pages 


» 627 Gr précédentes, ï 
KKKk i) 


MENDE"” 
PIiNTO. 


Grénérofité des 
Femmes de Le- 
quioS 


MENDEZ 
PINTO. 


Obfervations 
fux l'Iile de Le- 
quios, 


Â4à HISTOIRE GENERALE 


quel notre vie ou notre mort étoient attachées. Le Roi fe laiffa Aléchir , à l’oc- 
cafñon d’un fonge qui l’avoit difpofé à recevoir les follicitations de la Reine 
mere. Ses Lettres de grace arriverent à Pungor, le jour marqué pour notre fup- 
plice. Elles nous furent apportées par le Broquen même , qui avoit toujours 
gémi de linjuftice de notre Sentence, & qui parut prefqu'aufhi fenfible que 
ñous à cette heureufe révolution. Il nous mena dans fon propre Palais, où 
routes les Dames de la Ville vinrent fe réjouir de leur ouvrage , & s’en cru- 
rent bien payées par nos remércimens. Pendant quarante:fix jours que nous 

affimes encore dans l’Ifle, pour attendre l’occafñon de la quitter, elles fe 
difputerent le plaifir de nous traiter dans leurs maïfons (54), & nous y re. 
cümes toutes nos néceflités avec tant d’abondance, que nous emportâmes cha- 
cun la valeur de cent ducats. La Portugaife , qui méritoit le premier rang 
dans notre reconnoiflance , en eut plus de mille , accompagnés d’une inf- 
nité de préfens qui dédommagerent fon mari de toutes fes pertes. Enfin , le 
Broquen nous fit obtenir place dans une Jonque Chinoiïfe, qui partoit pour 
Liampo , après avoir fait donner au Capitaine des cautions pour notre fu- 
reté (55). 

Je ne quittai point la grande Ifle de Lequios , fans avoir fait quelques ob- 
fervations fur fes propriétés (56). Elle n’a pas moins de deux cens lieues de 
circuit , c’eft-à-dire , environ foixante de longueur , & trente dans fa plus gran- 
de largeur. Le Pays reffemble beaucoup à celui du Japon; mais dans quel: 
ques endroits, il eft plus montagneux ; quoiqu’au centre 1l foit plat & fer- 
ule, Les campagnes y font arrofées de plufieurs rivieres , qui rendent les ter- 
res fort propres à porter du riz & du bled. Aufñi ces deux efpeces de grain: 
y font-elles en abondance. On trouve , dans les montagnes , quantité de nu- 
nes de cuivre , que les Habitans ont l’art de fondre avec des mélanges qui 
le rendent plus fin, & dont on charge plufieurs Navires pour les Ports de la. 
Chine & du Japon , & pour les Ifles du Sud , telles que Sefirau ,; Gito .. 
Tuxanx , & Pollun. Le rl l'acier , le plomb & l’étain n’y font pas moins 
communs. L’Ifle eft également riche en alun , en fel de nitre , en fouffre, en 
miel & en cire; en fucre , en gingembre , beaucoup meilleur que celui qui 
vient des Indes. On y fait un grand commerce de belles coquilles, dont 
les Japonois fe fervent au lieu de vitres. Elle produit plufieurs fortes d’ex- 
cellens bois, fur-tout l’angelin, le chateigner , le buys , le chène & le cedre ,. 
dont les Infulaires font leurs vailleaux & leurs barques. Du côté de l'Oueft, 
la. grande Ifle en a cinq autres, qui font auf fort grandes , où l’on trouve: 
des mines d'argent, des perles ; de l’ambre, de l'encens, de la foie, de l’é- 
bene & divers bois de teinture, une forte de bois ; nommé Poytau , qui eft 
renommé pour les édifices , & quantité de poix fauvage. À la vérité la foie- 


(sa) » Ce qui eft, dit l'Auteur, un effet 


« du bon naturel des femmes de ce Pays, qui 


> leur eft ordinaire à toutes. 
(55) Pages 689 & précédentes. 


(56) Pinto la place à vingt-neuf degrés du 
Nord. Nos Geographes la mettent vers le 
vingt-fix & le vingt-fept, &lui font couper obli- 


quement le cent quarante cinquiéme degré de 


longitude. L’Auteur s'arrête à cette courte: 
defcription , » Afin qu'il plaife à Dieu d'in 
». pirer à la Nation Portugaife de conquérir: 
» l'Ifle, premierement pour l’exalration & 
> l'accroiffement de la Sainte Foi Carholi- 
» que, & après cela pour le grand prof 


- ; . , a? 
» qu'on en peut tirer. Ses vœux n'ont pas été 


exaucés, 


DiEiS Y O MAG SNL E NC NT ss 


n'y eft pas dans la mème abondance qu’à la Chine ; mais les Habitans ne 
laifent pas de fe vérir indifféremment, comme les Chinois, de foie, de lin, 
de cotton , & de quelques damas qui leur viennent de Nanquin. ïls font 
grands mangeuïs , livrés en général aux plaifirs des fens > Mauvais guerriers , 
& prefque fans armes. En 1656 , pendant que J'étois à Malaca , on y vit arri- 
ver un Portugais, nommé Pero Gomez d’Almeyda ,avec un riche préfent & 
des Lettres du Nautaquin de FIfle de Tanixuma , qui venoit demander de la 
part de ce Prince un fecours de cinq cens hommes de notre Nation, pour 
conquerit l’Ifle de Lequios. Le Nauraquin offroit, pour ce fervice , de payer 
au Portugal un tribut annuel de cinq mulle quintaux de cuivre, & mille de 
laiton. Mais cette députation manqua de fuccès , par le malheur de l’'En- 
voyé , qui périt dans un naufrage avec Manuel de Souza de Sepulveda. Plus 
loin ,au Nord de la grande Lequios , on rencontre un grand nombre de pe- 
tites Ifles, d'où l’on tire quantité d’argent , & qui doivent être celles dont 
Rui Lopez de Willalobo (57) ; faïloit la defcription , dans fes Requêtes à 
Dom Georges de Caftro , qui commandoit alors les Portugais de Ternate. 
» On peut conclure de mon récit, que deux mille hemmes fufhroient pour 
» s'emparer de toutes ces Ifles, d'où lon tireroit beaucoup plus de profit 
» que des.Indes , avec moins de frais. Plufieurs Marchancs nous affurerent 
» que le revenu des feules Douanes de Lequios étoit d’un million & demi 
» d'or, fans y comprendre le macis , ni les mines des métaux (58). 

En arrivant à Liampo, nous trouvames les Portugais de cette Ville dans 
Pafflicion de leur perte. Nous étions le malheureux refte de leur flotte. Cette 
confidération nous attira beaucoup de carefles. Divers Négocians m'offrirent 
de l'emploi dans leurs Comptoirs ou dans leurs Jonques. Mais j'étois rap- 
pellé par mes defirs à Malaca, où j'efpérai que mon expérience me tiendroit 
lieu de merite & feroit employer mes fervices avec plus de diftinétion. Je 
m'embarquai dans le Navire d’un Portugais, nommé Triftan de Gaa. No- 
tre navigation fut heureufe. Je m'applandis extrémement de mon retour , en 
apprenant que Dom Pedro Faria > commandoit encore à Malaca. Le defir qu'il 
avoit toujours eu de contribuer à ma fortune , échauffé par la mémoire du 
brave Antonio de Faria , fon parent, & par le récit de nos avantures, lui ft 
chercher loccafñon de m'occuper utilement avant que le terme de fon gou- 
vernement fut expiré. 

Il me propofa d'entreprendre le voyage de Martaban , d’où l’on tiroit alors 
de grands avantages , dans la Jonque d’un Necoda Mahométan ,; nommé 
Mahmud , qui avoit fes femmes & fes enfans à Maiaca. Outre les profits que 
je pouvois efpérer du Commerce, je me trouvai chargé de trois commiflions 
importantes : l'une, de conclure un traité d'amitié avec Chambainha , Roi 
de Martaban , dont nous avions beaucoup d'utilité à tirer pour les provi- 
fions de notre Fortereffe ; la feconde de rappeller Lanceroz Guerreyra , qui 
croifoit alors avec cent hommes , dans quatre Fuftes , fur la Côte de Tanaf- 
ferim, & dont le fecours étoit néceflaire aux Portugais de Malaca qui fe: 


(57) Le même qui reconnut le premier les y avoit été tué en r$2r. 
les Philippines en 1539 , après le fameux (58) Pages 692 & précédentes. 
Magellan , qui les avoit découvertes, & qui 


KkkK üÿ 


se as on 
E NDE7Z 
PINTO. 


Secours de- 
mandé aux Pore 
tugais pour cons 
quérir Lequios, 


Retourde l'Aue 
teur à Liampo & 
fon départ pur 
Maleca, 


Le Gouverneuz 

Portugais lene- 
voye à Marta= 
ban, 


Trois commit- 
fions dont il cf 
chargé, 


MENDEZ 
PINTO. 


Nouvelle cour= 
fe de Pinto. 


Speétacie ef- 
frayanr dans PE 
fe de Pilandu- 
ray. 


Un Necoda 
More en devine 


là caufe. 


446 HISTOIRE GLEN ER ANNE 


croyoient menacés par le Roi d’Achem. La troifiéme, de donner avis de 
cette crainte aux Navires de Bengale, pour leur faire hâter leur départ & 
leur navigation. Je n'engageai volontiers à l’exécution de ces trois ordres , & 
je partis un Mercredi 9 de Janvier. Le vent nous favorifa jufqu'à Paulo Pra- 
celar , où le Pilote fur quelque-tems arrêté par la difficulté de paffer les bancs 
qui traverfent tout ce Canal, jufqu'à l'Ifle de Sumatra. Nous n’en fortimes 
qu'avec beaucoup de peine , pour nous avancer vers les Ifles de Sambillan , 
où je me mis dans une Barque fort bien équipée , qui me fervit pendant 
douze jours à vifiter route la Côte des Malais , dans l’efpace de cent trente 
lieues jufqu'à Jonfala. J'entrai dans les rivieres de Barruhas , de Salangar , 
de Panagim, de Queda, de Parlès , de Pandan , &c. fans y apprendre aucune 
nouvelle des Ennemis de notre Nation. Mahmud , que je rejoignis après cette 
courfe , nous fit continuer la mème route pendant neuf jours ; & le vingt- 
troifiéme de notre voyage, 1l fe trouva forcé de mouiller dans la petite Ifle 
de Pifanduray , pour s’y faire un cable. Nous y defcendîmes , dans la feule 
vüe de hâter cet ouvrage. Son fils n'ayant propofé d’eflayer fi nous pourrions 
tuer quelques cerfs , dont le nombre eft fort grand dans cette Ifle, je pris 
une arquebufe , & je n'enfonçai dans un bois avec lui. Nous n'eûmes pas 
fait cent pas , que nous découvrimes plufeurs fangliers , qui fouilloient la 
terie ; & nous en étant approchés , à la faveur des branches , nous en abba- 
times deux. La joye de cette rencontre nous fit courir vers eux fans précau- 
tion. f Mais notre horreur fut égale à notre furprife , lorfque dans le lieu 
même qu'ils avoient fouillé nous apperçûmes douze corps humains , quiavoient 
été dérerrés, & quelques autres à demi mangés. 

L'excès de la puanteur nous força de nous retirer; & le jeune More jugea 
fagement que nous devions avertir fon pere, dans la crainte qu’il n’y eut au- 
cour de l’Ifle quelque Corfaire , qui pouvoit fondre fur nous & nous égor- 
ger , fans réfiftance ; comme il étoit arrivé mille fois à des Marchands, par 
Ja négligence des Capitaines. Le vieux Necoda étoir homme prudent. Il en- 
voya faire aufli-tôt la ronde dans toutes les parties de l’Ifle. Il fit embarquer 
les femmes & les enfans, avec le linge à demi lavé ; pendant qu'avec une 
efcorte de quarante hommes, armés d’arquebufes & de lances, 1l alla droit 
où nous avions trouvé les corps. La puanteur ne lui permit pas d'en appro- 
cher ; mais un fentiment de compañlion lui fit ordonner à fes gens d'ouvrir 
une grande fofle , pour leur donner la fépulture. En leur rendant ce dernier 
devoir , on appercçut aux uns des poignards garnis d'or , aux autres des braf- 
felets du même métal. Mahmud , pénétrant aufli-tot la vérité , me confeilla 
de dépècher fur le champ ma Barque au Gouverneur de Malaca, pour lui 
apprendre que ces Morts étoient des Achemois , qui avoient été défaits vrai- 
femblablement près de Tanaflerim , dans la guerre qu'ils avoient portée au 
Roi de Siam. Il m'expliqua les raifons qui lattachoient à cette idée. Ceux , 
me dit-il, auxquels vous voyez des braflelets d’or font infailliblement des 
Ofhciers d’Achem , dont l’ufage eft de fe faire enfevelir avec tous les orne- 
mens qu'ils avoient dans le combat : & pour ne m'en lafler aucun doute, 
il fit déterrer jufqu’à trente-fept cadavres , auxquels on trouva feize braffelers 
d'or , douze poignards fort riches, & plufieurs bagues. Nous conclumes 
qu'après leur défaite , les Achemois étoient venus enterrer leurs Capiraines 


D\EiS 4 VuO M ANGES Tirer. TT, 347 
dans l'Ile de Pifanduray. Ainfi le hafard nous fit trouver un butin de plus 
de mille ducats dont Mahmud fe faifit; fans y comprendre ce que fes gens 
eurent l’adreffe de détourner. A la vérité, 1l le paya fort cher , par les mala- 
dies , que l'infection répandit dans fon équipage , & qui lui enleverent quel- 
ques-uns de fes plus braves foldats. Pour moi , je me hâtai de faire partir ma 
Baïque , pour informer Dom Pedro Faria de la route que j'avois fuivie , 
& des conjectures du Necoda. 

Avec ce nouveau motif de confiance , nous remîmes plus librement à la 
voile vers Tanaflerim , où j'avois ordre de chercher particuliérement Lance- 
rot Guerreyra. Nous pañlâmes à la vüe d’une petite Ifle, nommée Pzlo Hin- 
hor , d’où nous vimes venir une Barque, qui portoit fix hommes, pauvre- 
ment vêtus. Ils nous faluerent , avec des témoignages d'amitié , auxquels 
nous répondimes pat les mêmes fignes. Enfuite, ils demanderent s’il y avoit 
quelque Portugais parmi nous. Le Necoda leur ayant répondu qu'il en avoit 
plufieurs à bord , ils parurent fe défier d’un Mahométan , & leur chef le pria 
de leur en faire voir un ou deux fur le tillac. Je ne fis pas difhculté de me 
montrer. Ils n’eurent pas plutôt reconnu l’habit de ma Nation , qu'étant paf- 
fés dans la Jonque avec de vives marques de joye , ils me préfenterent une 
Lettre, que le chef me pria de lire avant toute autre explication. Elle étoit 
fignée de plus de cinquante Portugais , entre lefquels éroient les noms de 
Guerreyra, & des trois Capitaines de fon Efcadre. Ils affuroient tous les Por- 
tugais qui liroient cet Ecrit : » Que lhonorable Prince qui lavoit obtenu 
» d'eux, étoit Roi de l’Ifle & nouvellement converti à la Foi Chrétienne ; 
» qu'il avoit rendu de bons ofhces à rous les Portugais qui avoient relâché 
» fur fes Coôres, en les avertiflant de la perfidie des Achemois, & qu'il 
» avoit fervi depuis peu à leur faire remporter , fur ces Infidéles, une vic- 
» toire confidérable , dans laquelle ils leur avoient pris une galere , quatre 
» galiotes & cinq fuftes, après leur avoir tué plus de mille hommes. Ils 
» prioient tous les Capitaines Chrétiens , par Les playes de Notre-Seigneur Je- 
» fus-Chrift & par les mérites de fa fainte Pafion , d’empècher qu'on ne lui 
» fit aucun tort, & de lui donner au contraire toute l’afliftance qu’il méri- 

toit par fes fervices & par la conformité de fa foi. 

Je fis au Roi d'Hinhor quelques offres de ma perfonne ; car mon pouvoir 
éroit fort borné pour d’autres fecours (59). Cependant, après m'avoir ap- 
pris qu'un de fes fujets Mahomérans lavoit chaflé du trône & réduit à la mi- 
fere dont jérois témoin , il me jura que fa difgrace n’étoit venue que de 
fon attachement pour le Chriftianifme , & de fon affection pour les Portu- 
gais. Quelques braves Chrétiens , ajouta-til , auroient fufh pour le rétablir 
dans fes petits Etats, fur-tout depuis que le Tyran fe croyoit fi bien af- 
fermi dans fon ufurpation , qu'il n’avoit pas plus de trente homimes pour 
fa garde. Ce récit n'ayant pû lui procurer de moi que des vœux impuiffans, 
il réduifir les fiens à me prier de le prendre avec moi, dans la feule vûüe de 
mettre du moins fon falut à couvert; & pour récompenfe , il m'offrit de me 
fervir le refte de fes jours en qualité d’Efclave (60). 


ss 
M 


(59) I évoit fi petit, dir-1l, qu'il ne put ne laïifloit pas d’être meilleur que le fien, 
s'étendre plus loin qu'à lui donner un mau- (60) Page 761. 
vais diner, & un bonnet rouge tout ufé , qui 


MENDEY%X 
PINTO. 
Buun qu'il fait 

en déterrant des 

Morts. 


L’Auteur ré- 
tablit un Roi dé- 
tIÔONÉs 


A quel titre 
ce Prince nnploe 
ra fon fecours, 


Expédition 
d'Hinhor, 


Paivreté üu 
Roi & des Ha- 


bitans, 


448 ol ST © IAR EG ENNNENR CAITRE 
Mon cœut ne réfifta point à ce difcours. Je lui recommandai de ne pas 


_fure éclater fa relision devant le Necoda, qui étoit M:hométan comme {on 


Ennemi ; & m'érant informé de toutes les circonftances , qui pouvoient facili- 
ter un deffein que le Ciel m'infpira , je repréfentai fi vivement à Mahmud 
combien 1l lui feroit glorieux de rétablir un Prince inforcuné , & quel mérite 
il fe feroit aux yeux du Gouverneur en fervant un ami des Portugais, qu'il 
ne m'oppofa que les difficultés d’une fi grande entreprife. J'érois armé con- 
tre cette objection. D'ailleurs , fon fils , qui avoit été nourri parmi les Por- 
rugais de Malaça , s’offrit à vérifier par fes yeux les forces de l’ufurpateur. 
Nous difpofimes Mahmud à faire une defcente avec toutes les fiennes , qui 
confitoient en quatre-vingt hommes bien armés. 

Nous defcendimes au rivage à deux heures après minuit. Le fils du Ne- 
coda, conduit par le Prince détrôné , n'eut pas de peine à fe faifir de quel- 

ues Infulaires qui confirmerent Îe récit de leur ancien maître, & qui paru- 
rent prêts à nous feconder. Nous recueillimes de leur difcours que l’Ifle n’étoit 
habitée que par des Pécheurs , & nous apprimes que la garde actuelle de 
leur nouveau maitre étoit de cinquante hommes , mais foibles , & fi mal pour- 
vus d'armes, que la plüpart n'avoient que des bâtons pour leur défenfe. Un 
éclairciflement fi favorable nous fit négliger les précautions. A la pointe 
du jour, le fils du Necoda forma l'avant-garde avec quarante hommes , vingt 
defquels étoient armés d’arquebules ; & les autres , de lances & de fleches. Le 
Pere fuivit avec trente Soldats, & portoit une enfeigne que Pedro de Faria 
lui avoit donnée à fon départ , fur laquelle étoit peinte une Croix, qui de- 
voit fervir à le faire reconnoître des Vaifleaux de notre Nation , pour vaflal 
de la Couronne Portugaife. Nous arrivämes dans cet ordre , au pied d’une 
mauvaife enceinte de bambous , qui couvroit quelques cabanes auxquelles on 
donnoit le nom de Palais ou de Chateau. Les Ennemis fe préfenterent avec 
de grands cris, qui fembloient nous annoncer une forte réfiftance. Mais la 
vüe d’un Fauconneau dont nous nous étions pourvus , & le bruit de quel- 
ques coups d’arquebufe leur firent prendre auñli-tôt la fuite. Nous les pour- 
fuivimes jufqu'au fommet d’une colline , où nous jugeames qu'ils ne s'écoient 
arrètés que pour combattre avec plus d'avantage. Leur intention ;au contraire , 
étoit de compofer pour leur vie; mais apprenant qu'ils étoient les principaux 
Partifans de l’ufurpateur, nous les tuâmes à coups d’arquebufes & de lan- 
ces , fans en excepter plus de trois, qui fe firent connoître pour Chrétiens. 
De-là nous defcendimes dans un village, compofé de cabanes fort bafles, 
& couvertes de chaume , où nous trouvâmes foixante-quatre femmes avec 
leurs enfans , qui fe mirent à crier, Chrétien , Chrérien , Jefus, Jefus , Sainte 
Marie. Ces témoignages de Chriftianifme me firent prier le Necoda de les 
épargner. Cependant 1] me fut impoflible de fauver leurs cabanes du pillage. 
I ne s’y trouva pas la valeur de plus de cinq ducats: car l’Ifle étoit fi pau- 
vre, que les plus riches de l’un & l’autre fexe n’avoient pas dequoi couvrir 
leur nudité. Ils ne fe nourrifloient que de poiffons, qu'ils prenoient à la li- 
gne. Cependant ils étoient fi vains,que chacun fe nommoit Roi de la piece 
de terre qni environnoit fa cabane ; & nous comprimes que tout l'avan- 
rage de celui que nous rétabliflions fur le trône, étoit d’avoir quelques 
champs un peu plus étendus. Nous le remimes eu pofleflion de fa femme 


& 


D'ELS V'O'Y'A GES jLrv.27lI. 449 


& de fes enfans , que fon Ennemi avoir réduits à l’efclavage (67 ). 

Cette expédition n'ayant couté qu'un peu de poudre au Necoda, nous ren- 
trâmes dans notre Jonque, pour faire voile vers Tanaflerim, où je me pro- 
mertois de rencontrer Guerreyra & fon Efcadre. Il y avoit déja cinq jours que 
nous tenions cette route , lorfque nous découvrimes un petit bâtiment , que 
nous primes d’abord pour une Barque de Pêécheurs. I ne s’éloignoit pas, & 
nous profitimes de lavantage du vent pour le joindre. Notre deflein étoit 
de prendre langue fur les évenemens, & de nous affurer de la diftance des 
Ports. Mais nous étant approchés à la portée de la voix, & ne voyant per- 
fonne qui fe préfentât pour nous répondre, nous y envoyämes une chalou- 
pe, avec ordre d'employer la force. Elle n’eut pas de peine à remarquer une 
très-perite Baïque, qui paroifloit abandonnée aux flots. Nous y trouvâmes 
cinq Portugais , deux morts & trois vivans, avec un coffre & trois facs rem- 
plis de tangues & de larins, qui font des monnoies d'argent du pays, un 
pacquet de rafles & d’aiguieres d'argent, & deux grands baffins du même mé- 
tal. Après avoir pris un état de toutes ces richefles , & les avoir dépofces 
entre les mains du Necoda, je fis paffer les trois Portugais dans la Jonque; 
mais quoiqu'ils euflent la force de monter à bord , & de recevoir mes bons 
traitemens , je les gardai deux jours entiers fans en pouvoir tirer un feul mor. 
Enfin, la bonté des alimens les ayant fait fortir de cette efpece de ftupidité, 
ils fe trouverent en état de m'expliquer la caufe de cer accident. L’un étoit 
Chriftophe Doris , qui fut nommé dans la fuite au gouvernement de S. Thomé. 
Un autre fe nommoit Louis Taborda , & le troifiéme, Simon de Brito , tous 
gens d'honneur & connus par le fuccès de leur commerce, qui étoient par- 
tis de Goa , dans le Vaiffeau de George Manhez , pour fe rendre au Port de 
Chatigam. Ils s’étoient perdus au banc de Rakan, par la négligence de la 
Garde. De quatre-vingt trois perfonnes, qui étoient à bord , dix-fept s’étoient 
jettés dans une petite Barque. Ils avoient continué leur route, le long de la 
côte , avec l’efperance de s’avancer jufqu’à la riviere de Cofmin, au Royau- 
me de Peou, & d’y rencontrer le Vaiffeau de la Gomme de Laque du Roi, 
ou quelque Marchand qui retourneroit aux Indes. Mais ils avoient été fur- 
pris par un vent d'Oueft , qui dans l’efpace d’une nuit leur avoit fait per- 
dre la terre de vüe. Ainfi , fe trouvant en pleine mer, fans voiles , fans ra- 
mes , & fans aucune connoiflance des vents, 1ls avoient pale feize jours dans 
cette fituation , avec le fecours de quelques vivres qu'ils avoient fauvés. L'eau 
leur avoit manqué. Cette privation , d'autant plus dangereufe qu'il leur reftoit 
encore dequoi fatisfaire leur faim, en avoit fait périr douze , que les autres 
avoient jettés fucceflivement dans les flots. Enfin les trois qui étoient demeu- 
rés vivans, n'avoient pas eu la force de rendre le même fervice aux derniers 
morts. 

Nous continuâmes heureufement notre navigation jufqu’à Tanaflerim, d'où 
nous primes par Touay , Merouim , Juncay , Pullo, Camude & Vagarru, 
fans y rencontrer les cent Portugais que j'avois ordre de chercher. Cepen- 
dant j'appris avec joie , dans cette derniere place, qu'ils avoient battu quinze 
Fuites d'Achem , & je crus les conge&ures de Mahmud bien confirmées. Le 


(61) Pages 714 & précédentes, 
Tome IX. LP 


EP ES 
MENDEZ 
Pinro. 

encontre de 
quelques Portu= 
gais qui avoi.tit 
fait naufrage. 


Leur trifte 4+ 
vanture. 


L'Auteur fe 
rend à Martas 
ban, 


450 HISTOIRE GENERALE 


bruit s’étoit répandu que la Ville de Martaban étoit afliégée par le Roi de 
Brama, avec une armée de fepr cens mille hommes, & que Guerreyra s’é- 
toit engagé au fervice de Chambayna, avec fes quatre Fuftes & tous les Por- 
tugais qu'il avoit pù raffembler. Quoique cette nouvelle me parût encore in. 
certaine , je ne balançai point à faire tourner nos voiles vers Martaban , dans 
l’efpérance de recevoir du moins des informations plus füres , aux environs de 
nl ue pat cette Ville. Neuf jours nous firent arriver à la Barre. Il étoit deux heures 
une armée de de nuit. Après avoir jetté l'ancre dans une profonde tranquillité , nous enten- 
AE mile Gimes plufieurs coups d’aruillerie qui commencerent à nous caufer de l’in- 
quiétude. Mahmud fit affembler le Confeil. On conclut qu'il y avoit peu de 
danger à s’avancer prudemment dans la riviere. Nous doublâmes à la pointe 
du jour , le Cap de Mounay , d’où nous découvrimes la Ville de Martaban. 
ne Elle nous parut environnce d’un grand nombre de gens de guerre, & les 
bn + rives étoient bordées d’une multitude infinie de batimens à rames. Nous ne 
voguâmes pas moins jufqu'au Port, où nous entrâmes avec beaucoup de pré- 
caution. Le Necoda donna les fignes ordinaires de paix & de commerce. 
Nous vimes bien-tôt venir à nous un Vaifleau fort bien équipé, qui portoit 
fix Portugais, dont la vüe nous caufa beaucoup de joie. 1ls nous apprirent 
que l’armée du Roi de Brama étroit réellement compofée de fept cens mille 
hommes , qu'il avoit amenés dans une flotte de mille fept cens voiles de 
rame , entre lefquels on comptoit cent Galeres ; que les Portugais , après 
avoir promis leurs fervices au Roi de Martaban , avoient abandonné fes in- 
térêts par des raifons qui n’étoient connues que de leurs Chefs, & qu'ils avoient 
pris parti pour le Roi de Brama; qu'ils étoient au nombre de fept cens , 
ious les ordres de Jean Cayero; qu'entre les principaux Officiers, je trouve- 
rois Lancerot Guerreyra & fes trois Capitaines; & qu'étant chargé des or- 
dres de Dom Pedro Faria, je ne devois attendre d’eux que des civilités & 
des carefles; qu’à l'égard des Achemois , dont le Gouverneur de Malaca fe 
croyoit menacé , fa crainte n'étant fondée que fur le départ de cent trente voi- 
les, qui étoient venus d’Achem fous la conduite de Bijaya Sora , Roi de 
Pedir, ils m’affuroient que cette redoutable flotte avoit été défaite par l’ar- 
mée de Sornau , avec perte de foixante & dix bâtimens, & de fix mille hom- 
mes , fans compter la ruine de quinze Fuftes qui éroient rombées entre les mains 
de Guerreyra; que dix ans ne fufhfoient pas aux Achemois pour réparer leur 
difgrace ; enfin, que Malaca étoit fans danger, & que les trouppes Portu- 
gaifes étoient inutiles au Gouverneur (62). Eos 
A et Je me rendis à rerre , pour recevoir les mêmes explications de Cayero. Il étoit 
yero leur Chef. retranché à quelque diftance dela Ville , fans aucune communication avec les 
afliéoés , mais fans traité avec leurs ennemis ; c’eft-à-dire , moins en apparence 
pour prendre part aux évenemens que pour les obferver. Je lui préfentai l'ordre 
du Gouverneur. Il me tint le même langage. Je le priai de men donner une 
déclaration par écrit. Les circonftances n’offrant rien qui dût m'arrêter , j'atten- 
dis le départ du Necoda, qui proftoit habilement de l’occafion , pour exer- 
cer un commerce avantageux dans les deux camps. Son délai , qui dura qua- 
rante-fix jours, me rendit témoin d’une horrbile cataftrophe. 


MENDEZ 
Pinto. 


(62) Pages 718 & précédentes, 


D:E: Si V.O:Y, A:G E.S:;:L:r v.: LI 451 


Il y avoit déja plufeurs mois que le Siege de Martaban étoit poullé avec 
beaucoup de vigueur. Les afliégés. s’'éroient défendus courageufement ; mais 
ne recevant aucun fecours , ils fe trouvoient fi afloiblis par le fer, par la 
faim & par les maladies, que de cent trente mille foldats qu'on avoit com- 
ptés dans la Ville , & qui farfoient les principales forces du Royaume, 1l n’en 
reftoit que cinq mille. Le Roi , ne prenant plus confeil que de fon defefpoir, 
fit faire fucceflivement trois propofitions à l’'Ennemi. Il lui offrit d’abord , 


our l’engager à lever le Siege , trente mille biffles d'argent, qui valoient un 


million d’or, & foixante mille ducats de tributannuel. Cette tentative ayant 
été rejetée, il propofa de fortir de la ville , à la feule condition de fe reti- 
rer librement dans deux Vaifleaux , avec fa femme & fes enfans. Le Roi 
de Brama , qui en vouloit non-feulement à fes créfors , mais à fa perfonne, 
ne parut pas plus fenfible à cette offre. Enfin le malheureux Chambainha pro- 
pofa , pour fa liberté & pour celle de fa famille, de lui abandonner fa Cou- 
ronne & le trefor du Roi fon Prédecefleur, qu'on faifoit monter à trois 
millions d’or. Cette promefle n'ayant pas été mieux reçüe , il perdit toute ef- 
pérance de compofirion avec un Ennemi fi cruel. Les Portugais devinrent fon 


unique reffource, du moins pour fe garantir du danger qui le menaçoit per- 


fonnellement. Il leur dépècha un homme de leur Nation, nommé Paul de 
Seixas , qui étroit attaché depuis long-tems , à fa Cour ; avec une Lettre pour 
Cayero (63) , dans laquelle 1l offroit de foumettre fes Etats au Roi de Portu- 


(63) Cette Lettre, dontil paroït que l’Auteur » 
conferva précieufement une copie, &la dé- » 
libération des Portugais , méritent également  » 
de trouver place dans une Note : » Valeureux » 
» & fidelle Capitaine des Portugais par la » 
» grace du grand Roi du bout du monde, » 
» Lion fort, & d'un rusiffement épouvan-  » 
» table, avec une Couronne de Majefté dans  » 
5 Ja Mailon du Soleil : Moi, malheureux » 
> Chambainha, autrefois Prince, & quine » 
» le fuis plus , me trouvant afliégé dans cette  » 
» ville, qui eft vraiment efclave & miféra- » 
» ble, je te fais favoir par des paroles pro-  » 
» noncées de ma bouche, avec autant de » 
» fidélité que de certitude , que je me rends » 
» dès aujourd’hui & me reconnois Vaffal du 
» grand Roi de Portugal, Souverain Sei- 
» gneur de mes enfans & de moi, avec re- 
» connoiffance d'hommage & d'un riche tri- 
» but qu'il m'impofera fuivant fa volonté. 


me refte il permettra que je puiffe lever, 
en fon Royaume, ou aux Fortereffes qu'il 
a dans les Indes, deux mille Portugais, 
auxquels je promets de donner une grofle 
paye, afin que par leur moyen je puifle 
me rétablir dans un bien, que ma mauvai- 
fe fortune m'oblige d'abandonner à mes 
Ennemis. Au refte, pour toi & tes gens, 
je te promets par la foi de ma vérité, 
que s'ils m'afliftent à me fauver, je parta- 
gerai librement mon trélor avec eux. Com- 
me le tems ne permet pas que je te fafle 
une plus longue Lettre , Paul de Seixas , 
par qui je te l'envoye, t'aflurera de ce qu'il 
a vü & de ce que je lui ai communiqué. 

Cayero. fit afflembler auffi-tôr fon Confeil. 
F1 y lüt cette promeffe , en repréfentant com- 
bien il étoit important pour le fervice de 
Dieu & du Roi, d'accepter de fi belles of 
fres. Enfuire, ayant fait préter ferment à 


» En cette qualité, je demande de fa part, 


1 
1 


qu'auffi-tôt que Paul de Seixas t'aura re- 
mis ma Lettre, tu viennes promptement, 
avec tes Navires, près du Boulevard de la 
Pagode, où tu metrouveras pour r'atten- 
dre. Alors, fans prendre autre Confeil, 
je me livrerai à toi, avec tous les trefors 
que jai en or & en pierreries, dont je 
donne très-volontiers la moitié au Roi 
de Portugal, à condition que de ce qui 


Paul de Seixas , il lui ordonna de déclarer ce 
qu'il favoit du tréfor de Chambainha. Seixas 


-répondit qu'il ne connoifloit pas certaine- 


ment toute la grandeur de ce tréfor, mais 
qu'il étoit bien afuré d’avoir vü cinq fois, 
de fes propres yeux, une maifon en forme 
d'Eglife , moyennement grande , toute rem- 
plie, jufqu'aux thuiles, de pains & de bar- 
res d'or; ce qui pouvoit bien faire la charge 
de deux Navires : qu'il avoir vü encore vingt- 


Lil ij 


MENDEZ 
PINTO. 
Hüiftoire du 
Siege de Marta- 
ban , & fin tra- 
gique de la Mais 
fon royale. 


452 HT SAT 'O' I RCE CNE NNPENURVAMEE 


rx ss, gal & de lui livrer la moitié de fes créfors. Mais, » l'envie des principaux 
Pinro. *” Portugais du Confeil, qui s’imaginerent que Cayero profiteroit feul des ri- 
Les Portugais » chefles de ce Prince , fi-non en les faifant paffer dans fes coffres, du moins 
AA en les portant feul au Roi de Portugal, qui feroit tomber fur lui toutes 
ban, fes récompenfes, & qui lui prodigueroit les Comités & les Marquifats , ou 
» qui croiroit ne pouvoir s'acquitter parfaitement s’il ne le nommoit Viceroi 
» des Indes, fit manquer une fi belle occafion d'enrichir Lifbonne des dé- 
Par quels mo- » pouilles de Martaban. Ces perfides Confeillers (64), repréfenterent com- 
pe bien il étroit dangereux d’offenfer le Roi de Brama , qui pourroit employer 
tout d’un coup fept cens mille hommes à fa vangeance contre une poignée 
de Portugais. » 1ls déclarerent même , à Cayero, que s'il n’abandonnoit la 
» penfée d’aflifter le Roi de Martaban , ils fe croiroient obligés , pour leur 
» propre fureté, d’en avertir le Vainqueur , & de fauver par cette voye les 
» meilleures troupes que le Roi de Portugal eut aux Indes (65). 

Cayero, forcé de renvoyer Seixas avec un refus, écrivit une Lettre civi- 
le à Chambainha, pour fe juftifier par de foibles excufes. Nous apprimes 
que ce malheureux Prince, dans la douleur de perdre une reffource qu'il 
avoit réfervée pour la derniere, éroit tombé fans connoiffance après avoir 1ü 
cette réponfe , & qu'en revenant à foi il s’étoit frappé plufieuts fois le vifa- 
ge , avec les regrets les plus touchans de fa miférable fortune & des plain- 
tes ameres de lingratitude des Portugais (66). Il eut la générofité de congé- 
dier Seixas , en l’exhortant à chercher un Protecteur plus heureux ; & ce ne 
fuc pas fans lui avoir fait de riches préfens (67). Il lui laiffa auñi la liberté 
d'emmener une jeune & belle fille de fa Cour , dont il avoit eu deux enfans ; 
& qu'il époufa depuis à Coromandel. Seïxas revint au Camp, cinq jours après , 
& nous attendrit beaucoup par ce récit (68). 

Chambainha connut qu'il ne lui reftoit plus d’efpérance aux fecours hu- 
mains. Il affembla tous fes Officiers, & dans ce confeil général , on prit la 
réfolution de donner la mort à tous les Etres vivans qui n’étoient pas capables 
de combattre, & de faire un facrifice de ce fang à Quiay-Nivandel, Dieu 
des Batailles. On devoir jetter enfuite dans la mer tous les tréfors du Roi, 
& mettre le feu à la ville. Après ces trois exécutions, ceux qui fe trou- 
voient en état de porter les armes étoient déterminés à fondre fur les En- 


us 
M 


v 
2 


Defefpoir du 
Roi de Marta- 
ban, 


Tragiques ré- 
folutions, 


fix caiffes , fermées & liées de fortes cordes, 
qui fuivant le témoignage de Chambainha , 
contenoient le créfor de Brefagukan, der- 
nier Roi de Pevu, & que cette quantité d'or , 
qui étoit de cent trente mille biffes, dont 
chacune valoic cinq cens ducats, faifoit la 
fomme de foixante millions d’or. Il ajoûta 
que Chambainha lui avoit montré la ftarue 
d'or d'une Idole, qu'il avoit prife à Degum, 
fi couverte de pierreries , fi refplendiffanre & 
fi riche, que le monde n'avoir rien d'éval. 
Tous ceux qui écoutoient Seixas auroient 
traité fon difcours de fable, s'il ne l’eût af- 
furé avec ferment, On le fit fortir de la ten- 
te, pour entrer en délibération fur cette ré- 


ponfe ; maisil y eut tant de variété dans les 
opinions qu'on ne put rien conclure; & je 
crois que nos péchés en furent caufe. Pages 
723 Co précédentes. 

(64) L'Auteur les appelle Mixiffres dis 
Diable. 

(Es) Pages 723 & 724. 

(66) lbidem. 

(67) Entre lefquels étoient des braffelets 
que Seixas vendit crente-fix mille ducats, à 
trois Lapidaires Portugais, qui les revendi- 
rent quatre - vingt mille au Gouverneur de 
Narfngue. Page 726 

(68) Ibidem, 


D'IÉNSNINVIONTEANG ES. IT. 453 


nemis , pour chercher la mort ou pour s'ouvrir un pañage. Mais un des trois 
Généraux de l'Etat , préférant l’opprobre à cette glorieufe fin, fe jetta la nuit 
fuivante , avec quatre mille hommes , dans le Camp des Bramas. Le refte des 
troupes, qui ne montoit pas à deux mille , parut fi découragé par cette défer- 
tion , que dans la crainte de voir ouvrir les portes dela ville, ou d’être livré à 
l'Ennemi , Chambaynha prit enfin le parti de fe rendre volontairement. 

Le lendemain, à fix heures du matin , nous vimes paroître fur les murs 
un ctendart blanc, qui fut regardé comme le figne de la foumiflion. Un 
homme , à cheval, s’approcha des Portes. On lui demanda les fauf.conduits 
ordinaires. Ils furent envoyés fur le champ , par deux Officiers Bramas, qui 
demeurerent en otages dans la ville. Alors Chambayna fit porter à fon Enne- 
mi, par un Prêtre âgé de quatre-vingt ans, une Lettre écrite de fa propre 
main. Elle contenoit l'offre de s’abandonner à fa clémence , avec fa femme, 
fes enfans , fon Royaume & tous fes tréfors, fans autre condition que la li- 
berté de pafler le refte de fa vie dans un cloître. Le Roï de Brama répondit auffi- 
tôt, par une autre Lertre , quil oublioit les offenfes paflées , & que fon def- 
fein étoit d'accorder au Roi de Martaban un Etat & des revenus dont il feroit 
fatisfair. Cette promelle n'étoit qu'une trahifon. Cependant elle fut publiée, 
dans le Camp , avec beaucoup de réjouiffances (69). 

Dès le lendemain, on y vit briller tous les préparatifs du triomphe. Le Roi 
fit dreffer dans fon quartier, quatre-vingt fix tentes, d’une richeffle admira- 
ble, dont chacune fut environnée de trente Eléphans. Toute l’armée fut ran- 
gée dans un fort bel ordre; & les Etrangers ayant été avertis de prendre les 
poftes qui leur feroient aflignés , Cayero ne put fe difpenfer d'en accepter 
un avec tous fes Portugais. Il fe trouva placé à l’avant garde , qui n'étoit pas 
éloigné de la porte par laquelle Chambaynha devoir fortir. On comptoit plus 
de quarante Nations, qui étoient rangées fucceflivement depuis ce lieu juf- 
qu'au quartier du Roi , derriere lequel tous les Bramas s’étoient raflémblés 
pour fa Garde (70). 

Un coup de canon qu'on tira vers midi , fut le fignal auquel nous vimes 
ouvrir les portes de la Ville. Trois cens Eléphans armés commencerent la 
marche. Ils éroient fuivis d’une partie des détachemens Bramas, qui avoient 
été envoyés la veille pour prendre pofleflion des principaux poltes. Enfuite, 
venoient tous les Seigneurs qui s’éroient trouvés dans la Ville, & qui parta- 
geoient l'infortune de leur maitre. (71) Huit ou dix pas après eux ,on voyoit le 
Raulin de Mounay , ce mème Prêtre qui avoit apporté au Camp la 
foumiflion de Chambaynha. 11 étoit Chef de tous les autres Prêtres Ë 
& Pontife fuprème de la Nation. Immédiatement après Jui, on portoit dans 
une litiere Nhay-Conaton , fille du Roi de Pegu , que les Bramas avoient dé- 
pouillé aufh de fes Etats, & femme de Chambaynha. Elle avoit près d'elle 


Er VS 


(6») Page 729. 

(70) Page 731. 

(71) Nommons-les , après lAuteur, pour 
faire connoître leurs titres. Le Chirka de 
Malacou , le Bainha-Quaindou , Seigneur de 
Cofmin , le Mongibray Dacofem, le Bainha 
Braga , le Chaumalacur , le Nhay-Vagarvu, 


le Xemim-Anfeda , le Xemim de Catan, le 
Xemim Guarem , fils du Roi de Jagoma, le 
Bainha de Laha, Je Raja Savedy , frere du 
Roi de Berdio , le Bainha Befov , le Couta- 
lanhameydo , le Monteo de Negray, le Chir- 
ka de Coulaam, & quantité d’autres donc 
l'Auteur ignoroit les noms. 


Lil iij 


MENDE7Z 
PIiNTo. 


Le Roi & la 
Ville le Maita- 
ban ‘e livrent 
aux Brama2s, 


Manvaife foi 
du Roi de Bra- 
ma, 


Eclat de fon 
triomphe, 


Ordre de Ja 
marche des Cas 
PüfSe 


MENDEZ 
PIiNToO. 


Fioure € fitua- 
£iun du Roi de 
Maitabane 


Douleur de fes 
Peuples, 


Ce quilui ar- 
riye avec la itti- 


re fa ferme. 


Honte dont äl 
couvre les Por- 
tugais. 


454 EX SuUT:O I RE GhE NME RAM E 

quatre petits enfans , deux garçons & deux filles, dont le plus âgé n'avoir pas 
plus de fept ans. Sa litiere éroit environnée de trente ou quarante femmes , 
le vifage panché vers la terre & les larmes aux yeux. On voyoit enfuite cer- 
tains Moines du Pays, qui vont pied nû & la tête découverte. Ils tenoient 
en main une forte de chapelet; & marchant en fort bon ordre, ils réci- 
toient dévorement leurs prieres. Quelques-uns s’employoient auffi à confoler Les 
Dames, & leur jettoient de l’eau fur le vifage , lorfqu’elles manquoient de force. 
Ce fpectacle , qui fe renouvelloit fouvent, auroit attendri des cœurs plus durs 
que le mien. Une garde de gens de pied venoit après les Dames & les Moi- 
nes. Cinq cens Bramas fuivoient à cheval , pour fervir de gardes à Chambaynha, 
ui marchoit au milieu d'eux fur un petit Eléphant. 

Il avoit demandé le plus perit , comme un fymbole de fon mépris pour le 
monde, & de la pauvreté dans laquelle il fe propofoit de pafñer le refte de 
fa vie. On ne voyoit aucune pompe autour de lui. Il étoit vétu d’une affez 
longue robe de velours noir , pour marquer fon deuil. Sa barbe , fes che- 
veux & fes fourails étoient rafés ; & dans le vif fentiment de fon infortune , 
1l s’étoit fait mettre une vieille corde au cou , pour fe préfenter au vainqueur 
avec cette marque d’humiliation. Il portoit fur fon vifage l’impreflion d’une 
fi profonde trifteffe , qu'il étoit impofhble de le voir fans verfer des larmes, 
Son âge étoit d'environ foixante-deux ans. Il avoit la taille haute , l'air grave 
& févere, & le regard d’un Prince généreux (72). 

Aufli- tôt qu'il fat entré dans une grande place , qui étoit devant la porte 
de la Ville, 1l s’éleva un fi grand cri, des femmes, des enfans & des vieil- 
lards , qui s’éroient raflemblés dans ce lieu pour le voir paffer , qu’on les au- 
roit crus tous dans les plus douloureux rourmens , où prèts à recevoir le coup 
de la mort. Ce bruit Énèle recommencça fix ou fept fois. La plüpart de ces 
miferables fe déchiroient le vifage ou fe le frappoient à coups de pierre , avec 
fi peu de pitié pour eux-mèmes, qu'ils en éroient tout fanglans. Les Bramas 
mèmes ne pouvoient retenir leurs pleurs. Ce fut dans cette place que la Reine 
s'évanouit deux fois. Chambaynha defcendit de fon Eléphant, pour l’encoura- 
ger ; & la voyant fans aucune marque de vie, quoiqu'elle ne ceffät point de 
enir fes enfans embraflés , 1l fe mit à genoux près d'elle. Là, tournant fes 
regards vers le Ciel , il paffa quelques momens en prieres. Enfuite, foit que 
les forces lui manquaflent à lui-même, ou qu'il fût emporté par la violence 
de fa douleur, il fe laiffa tomber fur le vifage, près de la Reine fa femme. 
À ce fpectacle , l'affemblée qui toit fans nombre , recommenca tout d’un 
coup à poulfer un fi horrible cri, que toutes mes expreflions ne font pas ca- 
pables de le repréfenter (73). Chambaynha , s'étant relevé, jetta lui. mème de 
l’eau fur le vifage de fa femme, & lui rendit d’autres foins qui lui firent 
rappeller fes fens. L’ayant prife alors entre fes bras, ilemploya pour la con- 
foler , des termes fi tendres & fi religieux, qu'on les auroit admuirés dans la 
bouche d’un Chrétien. 

On lui accorda près d’une demie heure pour ce trifte office. Il remonta 
fur fon Eléphant , & la marche continua dans le même ordre. Lorfqu'étant 


(72) Page 735. fion de l’Auteur. On a dû remarquer qu'il fe 
(73) Je ne change point un mot à l'expref- donne pour témoin de tous ces événemens. 


DE SMVIOAYIMANGUE"S. NT 455$ 
forti de la Ville, il fut arrivé à l'efpece de rue qui étoit formée par deux fi- 
les de Soldats Etrangers, fes yeux tomberent fur les Portugais, qu'il recon- 
nut à leurs colietins de bufle , à leurs toques garnies de plumes, & fur-tout 
à leurs arquebufes fur l'épaule. Il découvrit au milieu d'eux, Cayero , vé- 
tu de farin incarnat & tenant en main une picque dorée, avec laquelle il 
faifoit ouvrir le paflage. Cette vüe le roucha fi fenfiblement (74), qu'il re- 
fufa d'aller plus loin , & que le Capitaine de la garde fut obligé de faire 
quitter leur pofte aux Portugais. 

On ne ceffa plus de marcher jufqu’à la tente du Vainqueur , qui attendoit 
fon captif avec une pompe royale. Chambaynha , paroïliant devant lui, fe 
profterna d’abord à fes pieds. On s’attendoit à lui entendre prononcer quel- 
que difcours convenable à fon fort , mais la douleur & la confufion lui liérent 
apparemment la langue. 11 laïffa cet office au Raulin de Mounay, qui ne fe 
contentant pas d’exhorter le Vainqueur à la clémence , lui repréfenta [a vi- 
ciflitude des fortunes humaines , & le rappella même à l'heure de la mort, cù 
la juftice du Ciel s'exerce fur tous les hommes. Le Roi de Brama parut tou- 
ché de fon difcours. Il ne balança point à faire efpérer des graces & des bien- 
faits. Cependant fon cœur avoit peu de part à cette promefle. Chambayn- 
ha fut mis fous une garde fure , & la Reine fa femme ne fut pas gardce 
moins étroitement (75). 

Entre les motifs qui avoient attiré tant d’Etrangers dans l’armée de Bra- 
ma, on faifoit beaucoup valoir l’efpérance du pillage , que le Roi leur avoit 
promis fans aucune exception (*). Cependant fous prétexte de fe faire amener 
tranquillement Chambaynha , mais en effet , pour fe donner le tems d’enle- 
ver {es tréfors , 1l avoit mis de fortes gardes à toutes les portes de la Ville, 


JEAN 


(74) Je rejette ce détail dans une Note, & 
je l'aurois tout-à-fait fupprimé, pour l'hon- 
neur des Portugais , fi l'Auteur étoit de toute 
autre Nation. Il fuffira de la rapporter dans fes 
propres termes : » Comme il reconnut Caye- 
» ro, incontinent il fe laiffa cheoir fur le col 
de l'Eléphant; & s’arrétanc fans vouloir 
pafler outre, il dit, les larmes aux yeux , 
à ceux dont il étoit environné : Mes freres 


ner pourquoi il fe plaignoit ainf des Por- 
tugais , tourna fort à la hâte fon Eléphant 
vers Cayero, & le regardant d’un œil de 
travers : Pafle promptement, lui dit-il, 
car de fi méchans hommes que vous êtes 
ne méritent pas de marcher fur la terre 
qui porte du fruic: & je prie Dieu qu'il 
pardonne à celui qui a mis dans lefprit du 
Roi que vous lui pouviez être utiles à quel- 


22 


& bonsamis, je vous protefte que ce m'eit » 


une moindre douleur de faire de moi-mé- 
me ce facrifice, que la juftice du Ciel per- 
met que je fafle aujourd’hui , que de voir 
des hommes fi ingrats & fi méchans que 
ceux-ci. Qu'on me tue donc , ou qu’ils fe 
retirent de-la; ou bien je n'irai pas plus 


avant. Cela dit, il fe tourna trois fois pour 


ne nous point voir » par le reffentiment 
qu'il avoit contre nous. Auf , le tout bien 
confidéré, ce ne fut peut-être pas fans 
raifon qu’il nous traita de cette forte. Du- 
rant ce tems-là , le Capitaine de la garde 
voyant le retardement qu'il faifoit & la 
caufe pour laquelle il ne vouloit pas pañfer 
outre , fans que néanmoins il püt s'imagi- 


que chofe. C’eft pourquoi rafez vos bar- 
bes , pour ne tromper le monde comme 
vous faites, & nous aurons des femmes , 
à votre place , qui nous ferviront pour no- 
tre argent. Là-defflus, les Bramas de la 


garde , commençant déia de s’irriter con- 


tre nous, nous jetterent hors delà avec af 
fez d'affront & de blame. Auffi, pour n’en 
point mentir, jamais rien ne me fut fi fen- 
fible que cela , pour l'honneur de mes Com= 
pattiotes. Pages 735 & 736. 

(75) Page 737. 

(*) Il y a beaucoup d'apparence que c'é- 


toit la raifon fecrere qui avoit fait quitter aux 
Portugais le parti de Chambayna, 


Il fe préfenre 
au Veinqueur. 


Le Roi de 
Brama trompe 
Les Troupes é- 
trangeres, 


456 H'1 ST OIRE G EONIENR AUDE 


avec défenfe, fous peine de la vie, d'en accorder l’entrée fans fa participation. 
Après le jour du triomphe , 1l trouva des prétextes pour en laïffer pañler deux 
autres, pendant lefquels 1l mit à couvert les principales richeffes de Marta- 
pillage &rui- ban ; & quatre mille hommes y furent employés. Enfuite, s'étant rendu de grand 
de Martaban. patin fur une colline qui fe nomme Beidao , à deux portées de fauconneau 
de la Ville ,il fit lever fa défenfe aux portes. Alors un coup de canon, qui 
fur le dernier fignal, livra la malheureufe Ville de Martaban à l’emporte- 
ment d’un nombre infini de Soldats , qui n’épargnerent pas plus la vie que 
les richefles des Habitans. Le pillage dura trois jours & demi, après lefquels 
on y mit le feu, qui la confuma jufqu’aux fondemens. On nvaflura que le 
nombre des morts montoit à foixante-mille hommes, & celui des prifonniers 
à quatre-vingt mille. à 
Horrible exé- Quelques Jours après, on vit paroître fur la mème colline une multitude 
eus de gipets ; dont vingr éroient de la mème hauteur, & les autres un peu moins 
& de es fem- élevés. Ils éroient dreTés fur des piles de pierre , entourées de grilles , au- 
A deflus defquelles on avoit placé des girouettes dorées. Cent Bramas v faifoient 
la garde à cheval. Plufieurs tranchées , qui formoient d’autres enceintes , étoient 
bordées d’enfeignes , tachetées de goutes de fang. Ce nouveau fpe@acle pa- 
roiflant annoncer quelque évenement qui n’étoit point encore connu de l'ar- 
mée , j'eus la curiofité d’y courir avec cinq autres Portugais. Nous enten- 
dimes d’abord un bruit extraordinaire , qui venoit du camp des Bramas. Tan- 
dis que nous en cherchions la caufe, nous vimes fortir du quartier du Roi 
cent Eléphans armés, & quantité de gens de pied , qui furent fuivis de quinze 
cens Bramas à cheval. A cette cavalerie fuccéda un gros de trois mille hom- 
mes d'infanterie, armés d’arquebufes & de lances , au milieu defquels nous 
découvrimes cent quarante femmes , liées quatre à quatre, avec un grand nome 
bre de Moines du pays , qui les confoloient par leurs exhortations. Toutes ces 
infortunées étoient femmes ou filles des principaux Capitaines de Chambaynha, 
& la plüpart n'étoient âgées que de dix-fept à vingt - cinq ans (76). Nous 
admirames leur blancheur & leur beauté; mais elles étoient fi foibles , que 
plufieurs tomboient évanouies prefqu'à chaque pas. Derriere elles, nous vi- 
mes paroître douze Huifliers, avec leurs mafles d'argent , qui précédoient 
Nhay-Canatou, Reine de Maïtaban. Quatre hommes portoient fes enfans 
autour d'elle. Après cette Princefle , marchoient deux files de foixante Moi- 
nes, priant dans leurs Livres , la rère baifée & les yeux baignés de larmes. Ils 
étoient fuivis d’une proceflion de trois ou quatre cens petits enfans , nûs juf- 
: qu'à la ceinture , avec des cierges à la main & des cordes au cou, qui fai- 
foient retentir l'air de leurs cris & de leurs gémiffemens. On nous dit qu'ils 
n'écoient pas deftinés au fupplice, & qu'ils n’accompagnoient la Reine & fes 
Dames que pour invoquer le Ciel en leur faveur. Cette marche étroit fermée 
par une autre garde d'Infanterie , & par cent Eléphans , armés comme les 


premiers (77). 


MENDEZ 
PINTO. 


(76) La barbarie du Roi de Brama, qui bles. » Il voulut faire fentir, dit l'Auteur, 
avoit déja fair la même exécution au Pegu, & » les effers de fa felonmie, & la haine quil 


Les railons qu'on lira dans la fentence, mé- » avoit toujours portée aux femmes. Page 
toient pas ici {es {euls motifs. Pinto fairen- » 742. 
gendre qu'il évoit livré à des amours derefta- (77) Page 743. 


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Lorfque ces miférables victimes furent entrées dans l'enceinte des échaf- 
fauts, fix Huiliers à cheval publierent leur Sentence. Elle portoit » qu'étant 
» filles ou femmes de peres & de maris qui avoient tué un grand nombre 
» de Bramas & qui avoient donné naiffance à cette guerre , le Roi les avoit 
» jugées dignes de mort. Alors, tous les execureurs de la Juftice s'étant mè- 
lés avec les gardes , on n’entendit plus qu'un effroyable bruit. » Entre les 
» cent quarante femmes , celles qui avoient la force de fe foutenir embraf- 
» foient leurs compagnes ; & jettant la vüe fur Nhay-Canatou , qui éroit af- 
» fife à terre, appuyée fur les genoux d’une vieille femme & déja prefque 
» morte, plufieurs lui firent leurs derniers complimens. Mais elles furent bien- 
» tôt faifies par les Bourreaux, & pendues fept à fept par les pieds, c'eft-à- 
» dire la tête en bas. Cet étrange fupplice nous fit entendre pendant quel- 
» que tems leurs cris & leurs fanglots, qui furent étouffés à la fin par la chute 
» du fang (78). 

Alors , Nhay-Canatou fut avertie de s’avancer vers l'inftrument de fa mort. 
Le Raulin de Mounay , qui avoit ordre de l’affifter particulierement , lui ad- 
dreffa quelques difcours qu’elle parut écouter avec conftance. Elle demanda 
un peu d’eau, qu'on lui apporta ; & s’en étant rempli la bouche , elle en ar- 
rofa fes enfans qu’elle tenoit entre fes bras. Enfuite jettant les yeux fur le 
bourreau , qui fe faififloit d'eux, elle lui demanda, au nom du Ciel, de lui 
épargner le fpeétacle de leur fupplice , en la faifant mourir la premiere. Il 
parut que cette faveur lui étoit accordée ; car on lui rendit fes enfans , 
qu'elle embrafla plufieurs fois pour leur dire le dernier adieu. Mais 
tout d’un coup, panchant la cète fur les genoux de la femme qui lui fervoit 
d'appui , elle y expira , fans aucune autre apparence de mouvement, Les 
Bourreaux , qui s’en apperçurent aufli-tôt, fe hâterent de l’attacher au gibet 
qui lui étoit deftiné. Ils y pendirent en mêème-tems fes quatre enfans ; deux 
à chaque côté, & leur mere au milieu (79). 

La nuit fuivante , Chambaynha fut jetté dans la mer , une pierre au cou; 
avec environ foixante des principaux Seigneurs du Royaume de Martaban, 
qui étoient peres , ou maris, ou freres des cent quarante femmes dont nous 
avions vû l'exécution (80). 

Après cette cruelle vengeance, le Roi de Brama ne pafla pas plus de neuf 
jours à la vüe des murs qu'il avoit détruits; & prenant le chemin du Pegu, 
avec fon armée , 1l laiffa dans le Royaume de Martaban un corps de troupes 


f Sort de Ctara- 
baynha Roi de 
Martabai. 


fous la conduire de Bairzha-Chaque , un de fes principaux Officiers. Cayero le : 


£ ë © à 
lefquels étoit un Gentilhomme nommé Gonzalo Fulcan | qui ayant quitté 


Chambaynha pour s'attacher au Vainqueur , avoit obtenu la confiance des 
Bramas par divers fervices. Dom Pedro de Faria m'avoit chargé d’une Let- 


fuivit avec les fept cens Portugais. Mais il en refta trois ou quatre , entre 


(78) Page 745. ble qu'on peut conclure ; non-feulement qu'il 

(79) Page 746. exerçoit fa vengeance contre les Peres & leurs 

(80) Une remarque de l’Auteur jette enco- Filles, mais qu'il avoit ufurpé la Couronne 
se ici quelque jour fur les motifs de cette de Brama, & qu'il étoit du nombre de ces 
cruauté. I dit qu'entre ces femmes, il y en  Conquérans, ou de ces fleaux du Ciel, qui 
avoit trois que leurs Peres awoient refufées en ont defolé cent fois les plus belles contrées 
mariage au Roi de Brama , lorfqu'il de l'Afie. De là vient que tous les Voyageurs 
méroit que fimple Officier : d'où il fem- n'y crouvent que des ruines. 


Tome IX. M mm 


rente 
MENDEZ 


PINTO. 


Trahifon d'un 
Gentihomme 
Portugalse 


Elle expole 
PAuteur & Mah- 
mud à perdre la 
vie, 


Nouvel efclas 
vage de Pinto. 


458 HISTOIRE GENERALE 


tre pouf lui; & le trouvant encore à Martaban lorfque j'y étois arrivé , je 
n’avois pas fait difficulté de l'informer de ma commiflion, Il éroit paffé dans le 
parti du Roi de Brama , & les fuites du Siege avoient fufpendu {a perfdie. 
Mais , après le départ de l’armée, le defir apparemment de s'enrichir tout 
d’un coup par la dépouille de mon Necoda , où l’efpérance de s'établir mieux 
que jamais dans la faveur des Bramas, lui fit oublier que j'étois Portugais 
comme lui, & chargé des intérêts communs de notre Nation. Il apprit au 
nouveau Gouverneur de Martaban , que j'érois venu de Malaca pour traiter 
avec Chambaynha & pour lui offrir du fecours. Bainha Chaque, de concert 
peut-être avec lui, me fit arrèrer auñi-tôr ; & s'étant rendu lui-même à la 
Jonque qui m'avoit amené , 1l fe faifit de routes les marchandifes. Mahmud, 
& cènt foixante-quatre hommes du bord , entre lefquels on comptoit qua- 
rante Marchands fort riches ; Mahometans ou Gentils , mais tous nés à Ma- 
laca, furent jettés dans une profonde prifon. Dès le lendemain , ils furent 
condamnés à la confifcation de leurs biens, & à demeurer prifonniers du 
Roi ; pour avoir été complices d’un projet de trahifon contre les Bramas. De 
cent foixante-quatre , la faim , la foif, & la puanteur d’un horrible cachor 
en firent périr cént dix-neuf dans l’efpace d’un mois. Les quarante- cinq ; 
qui réffterent à léurs fouffrances, furent mis dans une mauvaife Chaloupe , 
fans voile & fans rames , & livrés au courant de la riviere, qui. les entraîna 
jufqu'à la Barre; d’où le vent les pouffa dans une Ifle deferte , nommée 
Pulo Cumude, qui eft à vingt lieues de l'embouchure. Là, ils fe fournirent 
de quelque provifion de fruits, qu'ils trouverent dans les bois. Enfuire s'é- 
tant fait une voile de leurs habits, & deux rames de quelques branches d’ar- 
bre , 1ls fuivirent la Côte de Jonfalam , & celles d’après , jufqu’à la riviere de 
Parlés ; au Royaume de Queda , où ils moururent prefque tous de certaines 
apoftumes contagieufes qui leur vinrent à la gorge. Enfin, n'étant arrivés 
que deux à Malaca , ils firent au Gouverneur lluftoire de ce trifte voyage 5 
& dans leur récit, ils parlerent de ma mort comme d’un malheur cer- 
tain {81). ÿ RE 

En eflet, je n’attendois que l'heure du fuüpplice. Après le banniflement 
de mes Compagnons , je fus transféré dans une prifon plus éloignée ; où je 
pañai trente-fix jours fous le poids de plufieurs chaînes. Gonzalo renouvelloit 
continuellement fes accufations ; & mon chagrin ou ma fierté ne me permet- 
tant pas toujours de répondre avec modération , on me fit un nouveau cri- 
me du mépris qu'on me reprocha pour la Juftice. Je fus condamné , pour 
expier cette offenfe , à recevoir le fouet par la main des Exécureurs publics ; 
& mes ennemis firent dégouter dans mes playes une gomme brulante , quime 
caufa de mortelles douleurs. Cependant quelque ami de la Juftice ayant re- 
préfenté au Gouverneur que s’il me faifoit ôter la vie, cette nouvelle 1roit 
jufqu'à Pegu ; où tous les-Portugais ne manqueroient pas d’en faire leurs 
plaintes au Roi, il fe réduifit à confifquer tout ce que je poflédois & à me 
déclarer Efclave du Roi. Aufli-tôr que je fus guéri de mes bleffures , je fus 
conduir à Peou, dans les chaînes que je n’avois pas ceflé de porter ; & fur 
les informations de Bainha-Chaque, je fus livré à la garde du Treforier du 


(81) Pages 751 & précédentes, 


D: ES oNuO Va AGE Si: Evry: liL 459 


Roi, nommé Dioforay ; qui étoit déja chargé de fix autres Portugais , pris 
les armes à la main dans un Navire de Cananor (82). | 

Pendant mon efclavage, qui dura lefpace de deux ans & demi , le Roi 
de Brama , pouffant fes conquêtes , attaqua Prom, où 1l exerça les mèmes 
cruautés qu'à Martaban. Il ruina certe ville & détruifit la famille Royale (8 3). 
Miliray , qui fit une plus longue réfiftance , ne fur pas moins emportée par la 
violence de cet impétueux torrent. De-là il fe propofoit de faire tomber le poids 
de fes armes fur le Roi d’Ava, qu'il vouloit punir d’avoir penfé à venger le Roi 
de Prom, fon gendre. Mais apprenant que ce Monarque avoit fait de puiflans 
préparatifs , & s'éroit fortifié par l'alliance de l'Empereur de Pozdaleu , Prince 
redoutable , auquel on donnoit le titre de Siamon , il appréhenda que leurs 
forces réunies ne fuflent capables d’arrêter fa fortune. Dans certe idée , il 
prit la réfolution d'envoyer un Ambaffadeur au Calaminham , autre puiffant 
Prince , dont l'Empire occupe le centre de cette contrée dans une vafte éren- 
due , pour lengager par fes préfens , & par l'offre de lui céder quelques ter- 
res voifines de fes Etats , à déclarer la guerre au Siamon. Dioforay , entre 
les mains de qui j'étois encore avec fept autres Portugais, fut nommé pour 
cette Ambaflade. Il reçut une infinité de faveurs à fon départ : mais nous 
donnâmes ce nom nous-mêmes au préfent que le Roi lui ft de nous, pour 
le fervir en qualité d'efclayes. Il nous avoit traités jufqu’alors avec affection. 
L'utilité qu'il fe promit de nos fervices parut augmenter ce fentiment. Il par- 
tit dans une Barque , fuivie de douze autres Bâtimens , qui portoient trois 
cens hommes de corteve. Les richefles , dont il étoit charge pour le Calamin- 
ham , montoient à plus d’un million d'or. Nous fumes vérus avec beaucoup 
de propreté; & la générofité de ce nouveau maïtre pourvut libéralement à 
tous nos befoins (84). 

Notre voyage & mes obfervations jufqu'à Timplam, Capitale de l'Empire 
du Calaminham (85), furent une diverfion aflez agréable à mes peines. 


(82) Page 752. 

(8:) L'Auteur donne plufeurs Chapitres 
au récit de ces guerres, & peint le Roi de 
Brama comme un monftre de barbarie. On 
cn jugera par quelques traits : Après s'être 


manda tout incontinent qu'on Jjettât le tout 
dans un grand feu qui de allumé exprès. 
Comme ces chofes furent faites, il fe fit 
amener la Reine, fille du Roi d'Ava, la 
fit dépouiller publiquement toute nue , & 


fait couronner Roi de Prom, en prefence du 
Roi qu'il avoit vaincu , & par lequel il pre- 
noit plailir à fe faire baifer les pieds; » Il fe 
» mit fur un balcon qui donnoit fur une 
grande place , où il fit apporter tousles en- 
fans morts, qui avoient été tués le même 
jour dans le maflacre général des Habi- 
tans. Illes fit hacher par menus morceaux, 
& ainfi mêlés parmi du fon , du riz & des 
herbes , il commanda qu'on les fit manger 
à fes Eléphans. Enfuire de cela, par une 
autre forte de cérémonie bien étrange, & 
fans doute inventée pour infpirer la ter- 
reur , on amena, au fon des tambours & 
des inftrumens, plus de cent chevaux , 
tous chargés de quartiers d'hommes & de 
femmes qu’il fit couper bien menu, & com- 


22 


3 


déchirer à coups de fouet , jufqu'à ce qu'elle 
rendit l’efprit. Comme elle fur morte, illa 
fit attacher avec le Roi , fon mari, qui 
étoit encore vivant , & ayant commandé 
qu'on leur mit à tous deux uné pierre au 
cou , il les fit jetter enfemble à la rivie- 
re. Pour conclufion de ces cruautés, le 
lendemain il fit émpaler tous les Gentils- 
hommes qui furent pris en vie & qui étoient 
quelque trois cens de nombre, qui furent 
encore jetés dans la riviere, ainfi embro- 
chés. Pages 765 & 766. 

(84) Page 774. 

(85) Calaminham eft un titre , qui fignifie 
Seigneur du monde. Il feroit difficile de rap- 
porter plufieurs de ces noms à la Geographic 
connue, 


M m m 1j 


RS 
MENDE7Z 
PEN TT'o: 
Le Roi de iÿra= 
ina continue fc 

Conquêies, 


Pinto part avce 
un Ambafladeur 
pour la Cour du 
Calaminham. 


Son Voyages 


MENDEZ 
Pinto. 
Riviere de 

Quetor. 


Canal de 
Grampaño. 


Vlile de Gatal- 
day. 


Riviere d'An- 
geguma, 


Gumbin. Son 
Commerce de 
Beujoin,de Lacq 
& dé Mufc, 


Ville de Ca- 
AMG, 


Riche contrée, 


460 HISTOIRE GENERALE 


Nous partimes d’Ava au mois d'O&tobre de l’année 154$ , en remontanr 
la riviere de Queror à l’Oueft-Sud-Eft, & dans quelques endroits à l'E#, 

our fuivre les détours de l’eau. Sept jours de cette route nous firent arriver 
à l’entrée d’un canal , nommé Guampano , par lequel notre Roban , ou notre 
Pilote , nous fit pafler fuivant l’ordre exprès du Roi, pour éviter les terres dur 
Siamon. Nous nous trouvimes bien-tôt à la vüe d’une grande ville , qui fe 
nomme Gatalday , où l'Ambafladeur s'arrêta trois jours. De-là , nous con- 
tinuâmes d'avancer par le mème canal , l’efpace de cinq jours, pendant lef- 
quels il ne fe préfenta fur les bords que de petits villages, dont les maifons 
étoient couvertes de chaume, & les Habitans fort pauvres. La campagne n’en 
étoit pas moins remplie de beftiaux , qui fembloient n'avoir pas de maître; 
car nous en tuyons vingt & trente à la vüe de ces Peuples , fans qu'ils en 
paruffent offenfés ; & fouvent ils nous les apportoient à bord, comme s'ils 
euflent pris plaifir à nous les avoir vüs tuer. En fortant du canal , nous en- 
trâmes dans une fort grande riviere , dont le nom eft Angepuma. Elle a plus 
de trois lieues de large , & , dans certains endroits, plus de vingt brafles de 
fond ; avec des courans fi impétueux , qu'ils retardoient fouvent notre route. 
Nous fuivimes fes bords pendant fept jours , après lefquels nous arrivâmes 
devant Gumbim , petite ville bien fermée, qui appartient au Royaume de 
Jangoma, & qui eft environnée , à cinq ou fix lieues de diftance , de Forèts 
qui produifent du benjoin , & de plaines d’où l'on ure du lacq. Auf ce com- 
merce y amene-t-il quantité de Vaïffeaux, qui partent chargés pour diverfes 
contrées des Indes, & pour la Mecque , Alcoffer & Gedda. On trouve dans 
la même ville quanrité de mufc , beaucoup meilleur que celui de la Chine, 
qui fe tranfporte à Martaban & à Pegu , où les Portugais vont le prendre 
pour Narfingue , Orixa & Mafulipatan. Les femmes du pays font blanches & 
fort bien faites. Elles portent des robbes de foye & de cotton , des chaïnons 
d’or & d’argent aux pieds , & de gros carquans au cou. Le terroir eft d’une 
fertilité admirable en blé , en riz , en beftiaux , mais fur-tout , en fucre., 
en miel & en cire. Gumbin , avec le pays d’alentour , qui eft d'environ dix 
lieues de circuit , rend chaque année au Roi de Jangoma foixante mille alcas 
d'or, qui font fept cens huit mille ducats de notre monnoye (86). 

De-là nous continuames de fuivre la rive au Sud, l’efpace de feprautres 
jours , & nous arrivâmes devant une grande Ville nommée Catamnas, du 
Domaine de Raudiva de Finhau, fecond fils du Calaminham. Le jour d’après, 
nous rencontrèmes vers le foir une Forterefle, nommée Campalagor , Dane 
en forme d'Ifle, au milieu de la riviere, & revêtue de groffes pierres de taille 
avec trois boulevards & deux tours de fept étages. On dit à P'Ambañfadeur , 
que ces tours contenoient un des vingt-quatre tréfors que le Calaminham 
avoit formés dans divers endroits de fes Etats , la plüpart en lingots d'argent. 
qu'on faifoit monter à fix mille caudins , où vingt-quatre mille quintaux (87). 
Pendant les treize jours fuivans, nous découvrimes, des deux côtés de la ri- 
viere, plufieurs grandes Villes & de fort beaux jardins, des bois de haute fu- 
raie , des plaines fertiles, & quantité de beftiaux. La riviere même offroit 
un grand nombre de barques , où l'on vendoit en abondance toutes les pro- 


(86) Pages 776 & précédentes. (87) Page 777. 


DÉS VOYMGESILEv IL 461 


duétions de cette riche contrée. Mais, l’Ambaffadeur étant tombé malade , on 
Jui confeilla d'interrompre le voyage pour fe faire guérir. Quelques Habitans 
du pays lui parlerent d’un fameux Hôpital , nommé Tinagogo , qui n’étoit éloi- 
gné que d'environ douze lieues , où les Princes & les Seigneurs alloient fe 
faire traiter de toutes leurs maladies, par la confiance qu'ils avoient à l’habi- 
leté des Prètres. Il prit la réfolution de s’y rendre avec une petite partie de 
fa fuite, autant pour fatisfaire {2 curiofité , que pour aflurer fa guérifon. 
Tinagogo fignifñie Dieu des mille Dieux. C’étoit moins un Hôpital , qu'une 
magnifique Pagode , dédiée à la Divinité de ce nom. Mais les Prètres qui 
étoient en grand nombre , avoient fous leur direction un Hôpital voifin , nom- 
mé Chipanocam , & compofé de quarante-deux corps de bâtimens , où les 
Grands & le Peuple étoienc reçus, dans leurs maladies, avec des diftinétions 
& des foins proportionnés à leur condition. L’Ambafladeur admira l’ordre & 


l'abondance qui régnoient dans ce lieu. Il ne manqua rien aux témoignaoes 


de refpect qu'il y reçüt. La propreté , l'attention au fervice , les parfums , la 
vaiflelle , le linge & les robbes, les viandes exquifes , tout répondit à l'idée 

w’on lui en avoit fait prendre. Il étoit vifité , deux fois le jour , par de fort bel- 
es femmes qui chantoient au fon des inftrumens , ou qui repréfentoient de- 
vant Jui des farces très-amufantes. Après y avoir pañlé vingt-huit jours , il avoua 
que l’agrément d’un fi beau lieu avoit fervi , à fon rétabliffemenr, plus que les 
remedes. 

Pendant qu'il s'occupoit de fa fanté , nous vifitämes le Temple de l’Idole, 
qui eft un édifice fort fomptueux , fitué au milieu d’une vafte campagne , 
fur une colline ronde, d'environ deux milles de circuit. Cette colline eft ef- 
carpée à pic, par le travail des homumes, à la hauteur de quinze braffes; & 
fes bords font environnés d’un mur de pierre de taille , haut de dix ou douze 
pieds, avec fes boulevards, fes donjons & fes tours. Dans l’intérieur , on voir 
régner le fong du mur cent foixante hofpices , dont chacun a trois cens chaimn- 
bres fort bafles, mais exrrèmement nettes , où font reçus les Pelerins , qui 
viennent fous la conduite d’un chef, par caravanes plus où moins nombreu- 
fes, fuivant l'éloignement de leur pays, & qui fe font reconnoître par les 
devifes qu'ils portent à leurs banieres. Ces lieux reçoivent l'ombre d’une in- 
finité de cedres & de cyprès , dont 1ls font remplis. Au milieu de la colli- 
ne, vingt-quatre Monafteres de l’un & l’autre fexe, forment une efpece de 
cercle , au milieu duquel eft un beau jardin , environné de trois baluftrades. 
de laiton , avec des arcades de dix en dix brafles. C’eft au centre de ce jardin 
qu'on a placé le Dieu Tinagogo , fous une efpece de dôme, qui eft doublé 
de plaques d'argent. Nous ne pûmes diftinguer fi la matiere de cette Idole 
eft de l'or ou du cuivre doré. Elle eft debout , les mains levées vers le Ciel . 
une riche couronne fur la tête. Pluñeurs autres Idoles de moindre grandeur ;. 
qui font à genoux autour d'elle, paroifient la regarder avec admiration. Plus 
bas, font douze figures gigantefques de bronze, qui paflent pour les Dieux: 
de l’année. Hors du dôme, cent quarante autres Geans de fer fondu, ran- 
gés en cercle fur deux files , avec des halebardes à la main, font comme les 
gardes de cette redoutable Divinité (88). 


(88) Pages 783 & précédentes. “ 
Mmm uÿ 


MENDE'z 
PINTO. 


Pagode de Ti- 
Dagogo & H6pi- 
tal de Chipanee 
cam. 


Defcription de 


la Pagoie. 


MENDEZ 
PIiNTO. 
Superititions 

donc linto fut 

témoin. 


Pinto vifite le 
Temple, un jour 
de féce , avec 
l'Ambañfladeur. 


Balances pour 
la rémiflion des 
péchés, 


HA SIT O IR EG EN ER A LE 

Nous fûmes témoins de plufeurs Fêtes , qui nous firent admirer tout-à- 
la-fois l’'aveuglement & la piété. de ces Peuples (89). Mais après la guérifon 
de PAmbaffadeur, nous l’accompagnâmes au Temple, pour accomplir un vœu 
qu'il avoit fait dans fa maladie. C’étoit le troifiéme jour d’un Sacrifice , qui 
le célébroit à la nouvelle Lune de Décembre. Il atrendit que la prefle fut 
diminuée, & nous monrâmes avec lui fur la colline. On y voyoit, dans fix 
belles & longues rues, une infnité de balances , fufpendues à des verges de 
bronze , où fe faifoient pefer les dévots pour fa rémuflion de leurs péchés; & 
le contrepoids que chacun mettoit dans la balance , éroit conforme à la qua- 
lité de fes fautes. Ainfi ceux qui fe reprochoient de la gourmandife , ou d’a- 
voir pallé l’année fans aucune abftinence , fe pefoient avec du miel, du fu- 
cre , des œufs & du beurre. Ceux qui s’étotent livrés aux plaifirs fenfuels, fe 
peloient avec du cotton, de la plume, du drap , des parfums & du vin. Ceux : 
qui avoient eu peu de charité pour les pauvres , fe pefoient avec des pieces 
de monnoie ; les Parefleux , avec du bois, du riz, du charbon, des beftiaux & 
des fruits ; les Orgueilleux, avec du poiffon fec, des balais, & de la fente 
de vache, &c. Ces aumônes, qui tournoient au profit des Prètres , étoient 
en fi grand nombre , qu'on les voyoit raffemblées en piles. Les pauvres , qui 


462 


(89) » Ils faifoient tant de bonnes œu- 
vres, dit l'Auteur , & fi propres aux Chré- 
tiens plutôt qu'aux Gentils, qu'il me fem- 
ble que fi elles euflenc éré faites avec la 
Foi & le Baprème, le Ciel les eùc agréées. 
Dans leurs proceflions, il y avoit des cha- 
riots de quatre & cinq érages, fur lefqueis 
étoient pour le moins deux cens perfon- 
nes , Idoles , Prêtres, Gardes , & Enfans. 
Chacun de ces chariots étoit tiré par plus 
de trois mille perfonnes, qui fe fervoient 
pour cela de cordes longues couvertes de 
foye, & œagnoient,par la,rémiflion de leurs 
péchés. Or, afin que tout le monde parti- 
cipât à cette abfolution , en tirant les cor- 
des, ils y portoient la main l’un après l'au- 
tre & continuoient jufqu'au bout, telle- 
ment que toutes les cordes étoient cou- 
vertes de poings fermés fans voir autre 
chofe. Page 785. Cependant que les cha- 
riots palloient , avec un bruit effroyable 
de tambours & autres inftramens , voilà 
que de certaines cabanes de bois faires ex- 
près, fortoient tour à coup fix , fept , 
huit, ou dix hommes, ront couverts de 
parfums & enveloppés de couvertures de 
foye, portant pour ornement des braile- 
lets d'or. Tout le peuple leur faifoir place 
aufli-1ôt; & lors, après avoir falué l'Idole 
qui étroit au plus haut du chariot, ils fe 
laifloient cheoïr par terre , fi bien que les 
roues venant à pañler fur eux les écarte- 
loient : & les afliftans fe mettoient à crier 


enfemble;, Mon ame foit unie à la tienne. À 
l'heure même, les Prêtres defcendoient du 
chariot , prenoient ces bienheureux , ou 
plutôt ces milérables, qui venoient de 
s'immoler ainfi, & en merttoient larête, 
les boyaux, & les autres membres ainfi 
froiflés, dans de grandes jattes, & les mon- 
troient enfuite au peuple, du haut du cha= 
riot, avec des exhortarions à leur marie- 
rc... Après ceux-ci fuivoient d’autres Mar- 
cyrs du Diable, qu'ils appelloient X:pha- 
rans , qui fe découpoient fi impitoyable. 
ment à grands coups de raloirs, quon ne 

ouvoit croire qu'ils ne fuflent comme in- 
fenfibles. Ils tranchoient de grands mor- 
ceaux de leur chair , & les tenoient en 
haur, les montrant aa bout d'une fleche, 
& difant qu'ils en faifoient prefent à Dieu 
pour l'ame de leur pere , de leur femme & 
de leurs enfans , ou de la perfonne à l'in- 
æntion de laquelle ils faifoienc cette belle 
aumône. Au même lieu où venoic à cheoir 
ce morceau de chair, il y accouroit tant 
de gens pour le prendre, qu'il y en avoit 
quelquefois plufeurs d'étouffés , car ils te- 
noient cela pour une très grande relique. 
Ceux qui mouroient, noyés dans leur 
fans , fans nez, fans oreilles & fans autres 
membres qu'ils séroient coupés, les Pré- 
tres leur tranchoient la tête en diligence & 
la montroient au peuple , qui fe mettoir à 
genoux, & prioit les mains levées. Pages 
777778 


D'ESSMEVRONMN AN CMENS EME reve AIT. 463 


n’avoient rien à donner , offroient leurs propres cheveux ; & plus de cent Prè- 
tres éroient aflis, avec des cizeaux à la main , pour les couper. De ces che- 
veux, dont on voyoit aufli de grands monceaux , plus de mille Prètres , ran- 
oés en ordre, faifoient des cordons , des trefles , des bagues & des braffelets , 


D 12 : ie 
que les dévots achetoient, pour les emporter comme de précieux gages de la 


D 
faveur du Ciel. L’Ambafladeur étonné de tout ce qu'il voyoit dns ce lieu , 
fit diverfes queftions , auxquelles on répondit fans aucune marque d’embarras. 
On laffura particulierement que des feuls cheveux des Pauvres , on tiroit cha- 
que année plus de cent mille pardains, qui font quatre-vingt dix mille du- 
cats de notre monnole (90). 

Du quartier des balances , nous paffimes fucceflivement dans ceux des Sa- 
crifices , des aumônes,, des danfes , des comédies , des luttes, & des concerts 
de toutes fortes d’inftrumens. Enfin nous arrivimes au Temple, après avoir 
eu beaucoup de peine à percer la foule. Il étoit orné d’une infinité de cierges 
de cire , à dix ou douze lumignons , dans de grands chandeliers d'argent. On 
y brüloit , de toutes parts, des parfums d’Aloës & de Benjoin. L’Idole, que je 
n’avois pas encore vue de fi près , étoit dans une riche tribune en forme d’Au- 
tel, environnée de plufeurs enfans vétus de violet, qui ne cefloient pas de 
l'encenfer au fon des inftrumens. Sa hauteur étoit d'environ douze pieds. Elle 
avoit le vifage fort large, les cheveux d’un Negre , les narines très-difformes, 
les levres grofles , & l'air trifte ou chagrin. £a main étoit armée d’une hache 
à deux crêtes. On apportoit continuellement , dans de grands bañlins , qui étoient 
au pied de la tribune , toutes fortes de richeffes en aumône ; de l'or , de lar- 
gent , des diamans, des perles & des pieces de foie (or). 

Après avoir accompli fon vœu , l'Ambaffadeur fe fit conduire aux grottes 
des Hermites ou des Pénitens , qui étoient au fond d’un bois, à quelque dif- 
tance de la colline du Temple. Elles étoient taillées dans le roc, à pointe de 
marteau, & toutes par ordre , avec tant d’habileté qu'elles fembloient lou- 
vrage de la nature plutôt que de la main des hommes. Nous en comprimes 
cent quarante-deux. Les Hermites qui habitoient les premieres avoient de lon- 
gues robbes , à la maniere des Bonzes du Japon ec fuivoient la Loi d’une Di- 
vinité qui ayant pallé autrefois par la condition humaine , fous le nom de 
Sicurmpor Michay ; avoit ordonné pendant fa vie , à fes Sectateurs , de prati- 
quer de grandes auftérités. On nous dit que leur feule nourriture étoit des her- 
bes cuites & des fruits fauvages. Dans d’autres grottes ,nous vimes des Sec- 
tateurs d'Argemacur, Divinité plus auftere encore, qui ne vivoient que de 
mouches, de fourmies, de fcorpions & d'araignées , affaifonnés d'un jus de 
certaines herbes. Ils méditent jour & nuit, les yeux levés vers le Ciel, 8 
les deux poings fermes, pour exprimer le mépris qu'ils portent aux biens du 
monde. D’autres, paflent leur vie à crier nuit & jour , dans les montagnes, 
Godomem ; qui eft le nom de leur Fondateur, & ne ceflent qu’en perdant ha- 
leine par la mort. Enfin ceux qui fe nomment Taxilacous s'enferment dans 
des grorres fort petites ; & lorfqu'ils croyent avoir achevé le tems de leur pé- 
nitence, ils hâtent leur mort en faifant brûler des chardons verds & des épi- 
nes , dont la fumée les éroufle (92). 


(90) Pages 793 & précédentes. (91) Pages 79$ & 796, (92) Page 796 


MENDEZ 


PrINTO. 


Cffrande des 


cheveux. 


Autres accom 


pagnemers du 


Temple. 


Gtottes de 


a 
e] 


Hennites , 


leurs différents 
Scétes. 


o 


= 


MENDEZ 
PrxrNTo 
Concinuation 

du voyage. 


Approches de 
ja Capitale. 


Douannes du 
Royaume, 


Cérémonies ' 
de J'entréé. 


Curiofités que 
l'Auteur vite, 


Manicaforam 
où prifon des 
Di.us, 


162 A SAT OT REIN G EUNNENR ADIE 


Après nous être raffafiés de cette variété d’extravagances, nous quittâmes 


Tinagogo pour rentrer dans nos Barques ; & continuant de remonter la riviere 


pendant neuf jours, nous nous trouvames le dixiéme , entre deux grandes Vil- 


les, qui bordent les deux rives. L'une fe nomme Maraveday , & l’autre Sin- 
gilapau. Dans l'intervalle, la nature a placé une Ifle , ou plutôt un rocher de 
trente-fix braffes de hauteur, fur lequel on a bâti un petit Fort, avec neuf 
boulevards & cinq tours. Une chaîne de fer, qui s'étend des deux côtés juf- 
qu'aux deux Villes, ferme le paffage à tous les Vaiffeaux. Il fut ouvert avec 
beaucoup d'appareil pour le nôtre. Nous approchions ici de la Capitale du Ca- 
laminham; & l’Ambafladeur , étant defcendu dans la principale ue deux Vil- 
les, qui eft celle de Singilapau , y reçut toutes fortes: de civilités du Gou- 
verneur. Il y étoit attendu par une efcorte de vingt Barques, chargées de 
mille Soldats , avec lefquels nous arrivâmes le lendemain au foir aux Doua- 
nes du Royaume , qui font deux Châteaux très-forts, ficués aufli fur les deux 
bords de la riviere , & joints dans toute fa largeur par cinq groffes chaînes 
de laiton. Un Officier fe préfentant dans une Barque fort lévere , pria l’Am- 
baffadeur de defcendre à Campalagro , l’un des deux Châteaux, pour faire voir 
fi la Lettre dont il éroit chargé pour le Calaminham étoit conçue dans la forme 
établie. Il fallut fe foumertre à cet ufage. L’Ambafladeur fut conduit dans 
une grande Salle, où trois autres Officiers, environnés d’un grand nombre 
de Gentilshommes, lui firent un accueil forr civil, & lui demanderent ce 
qui l’amenoit , comme s'ils l’euffent ignoré. 11 leur répondit » qu'il venoit 
» de la part du Roi de Brama, Seigneur de Tangu, pour communiquer 
» au Saint Calaminham des fecrets d’une haute importance. Enfuite , leur 
ayant montré la Lettre , ils y corrigerent quelques mots , qui n’étoient pas 
conformes au ftyle ordinaire. Illeur fit voir aufñli les préfens , dont ils admire- 
rent la richeffe ; fur-tout celle d’une chaîne d’or, & d’un harnois d’Eléphant 
couvert de pierreries , que les Lapidaires eftimoient plus de fix cens mille 
ducats (93). Ces Officiers mirent , à toutes les pieces , des cordons de foye 
torfe , avec trois cachets de laque , comme un témoignage que la lettre & 
les préfens pouvoient être reçus. 

Le mème jour , nous vimes arriver un Député du premier Miniftre de 
l'Etat , qui apportoit à l’Ambafladeur toutes fortes de rafraichiflemens CE 
qui venoit le prier de fufpendre fa marche pendant neuf jours. C’étoit un 
intervalle dont les Officiers du Calaminham avoient befoin pour leurs prépa- 
ratifs. On nous le fit employer à divers amufemens , tels que la chañle & la 
pêche, qui étoient fuivis de grands feftins, de concerts de mufique & de 
comédies. Cependant j'obtins de l’Ambafladeur , pour mes Compagnons & 
pour moi, la permiflion de vifiter plufieurs curiofités du Pays, que les Ha- 
bitans nous avoient vantées. On nous fit voir, aux environs de la riviere, 
des Bâtimens fort antiques , des temples fomptueux , de fort beaux jardins , 
des châteaux bien fortifiés , & des maifons d’une ftruéture finguliere. Notre 
principale admiration fut pour un Hôpital, nommé Manicaforam ; qui fer- 
voit uniquement à loger les Pelerins. Il contenoit plus d'une lieue dans fon 
enceinte. On y voyoit douze rues voutées, dont chacune étoit bordée de 


(23) Page 860 & précédentes, P 
deux 


DES VOYAGES. L'1 V. ji & 46$ 


deux cens quarante Maifons, c’eft-à-dire , fix vingt de chaque côté ; toutes 
remplies de Pelerins Etrangers , qui ne ceffoient pas de fe fuccéder pendant 
le cours de l’année. Ils y étoient non-feulement bien logés, mais nourris 
fort abondamment pendant le jour, & fervis par quatre mille Prètres, qui 
vivoient dans fix vingt Monafteres. Manicafaram figniñe prifon des dieux. 
Le Temple de cer Hôpital étoit fort grand. Il étoit compofé de trois Nefs , 
dont le centre éroit une Chapelle de forme ronde , environnée de trois ba- 
lufties de laiton; avec deux portes, fur chacune defquelles on remarquoit 
un gros marteau de mème métal. Cette Chapelle renfermoit quatre - vingt 


Idoles , des deux fexes , fans y comprendre quantité d’autres petites divinités 


MENDEY% 
PiNTGs 


ui étoient profternées devant les crandes. Celles-ci étoient debout ; mais. 
q b 


D À 
toutes attachées à des chaînes de fer, avec de gros colliers; & quelques- 


unes , avec des menottes. Les petites , qui étoient prefqu’étendues par terre , 
éroient attachées fix à fix , par la ceinture , à d’autres chaînes plus déliées. 
Autour des baluftrades , deux cens quarante-quatre figures de bronze , ran- 

ées en trois files , avec des hallebardes & des maflues fur l'épaule , fem- 
ÉLoon fervir de gardes à tous ces dieux caprifs. Les Nefs étoient traver- 
fées , aux environs de la Chapelle , de plufeurs verges de fer, fur lefquelles 
étoient quantité de flambeaux, chacun de dix lumignons , verniffés à la ma- 


niere des Indes, comme les murs & tous les autres ornemens du Temple, 


en témoignage de deuil pour la captivité des dieux (94). 

Dans l’étonnement de ce fpectacle , nous en demandâmes l'explication aux 
Prètres. Ils nous dirent qu'un Calaminham , nommé Xixivarom Melitay , 
qui avoit regné glorieufement fur cette Monarchie plufeurs fiécles aupara- 
vant (as), s'étant vü menacé par une ligue de vingt-fept Rois , les avoit vain- 
cus dans une fanglante bataille , & leur avoit enlevé tous leurs dieux. » C’é- 
» toit ceite multitude d’Idoles que nous paroiflions admirer. Depuis cette 
» grande guerre , les vingt-fept Nations étoient demeurées tributaires des 
» Calaminhams , & leurs dieux portoient des chaines. Il s’étoit répandu beau- 
# coup de fang, dans un fi long efpace, par les révoltes continuelles de 
» tant de Peuples, qui ne pouvoient fupporter cette humiliation. Ils ne cef- 
# foient pas d'en gémir ; & chaque année , 1ls renouvelloient le vœu qu'ils 
» avoient fait de ne célébrer aucune fère & de n’allumer aucune lumie- 
» re dans leurs Temples, jufqu'à la délivrance des objets de leur culte. 
= Cette querelle avoit fait périr. plus de trois millions d'hommes. Ce qui 
» n'empèchoit pas que les Calaminhams ne fiffent honorer les dieux qu'ils 
» avolent vaincus, & ne permiffent à leurs anciens adorateurs de venir en 
». pelerinage dans ce lieu. Nous apprimes aufli, des mèmes Prètres, l’ori- 
gine du culte que les Payens des Indes rendent à Quiay - Nivandel , Dieu 
des Batailles. C’éroit dans un Champ ; nommé Vitau , que le Calaminham, 
Vainqueur des vingt-fept Rois , avoit détruit toutes leurs forces. Après le 
combat, ce dieu s’étoit préfenté à lui, aflis dans une chaife de bois , & lui 
avoit ordonné de le faire reconnoïtre pour le dieu des Batailles , plus grand 
que tous les autres dieux du pays. » De-là vient que dans toutes les Indes, 


(94) Page 802. fix cens dix années de la fupputation come 
(os) Il y avoir, fuivant l’Auteur, fept mune. 
taille trois cens vingt lunes, qui font, dit-il, 


Tome 1X. HN 1 


Jliftoire de ceï 
établiflement. 


Origine du 
Dieu Quiay-Nis 
vandei, 


D TS 
MENDEZ 


PIiNTO. 


Temple d'Ur- 
panefendo , & 
fes {aies facrifi- 
BES. 


Rencontre 
d'ane femme 
Poriugaile, 


Entrée de 
P'Ambañladeur à 
Timplam. 


466 HMIST-OIRÉ GENERALE 


» lorfqu'on veut perfuader quelque chofe qui paroît au-deffus de la foi com 
» mune, on jure par le Saint Quiay-Nivandel , dieu des Batailles du Champ 
» de Vitau (96). 

De ce Temple, la curiofité nous conduifit dans un autre, nommé Urpa- 
nefendo , qui n'eft fervi que par des femmes , toutes filles de Princes & des 
premiers Seigneurs du Royaume. Elles y font vouces dès l'enfance, pour y 
faire le facrihce de leur honneur à l'Idole ; fans quoi , elles ne trouveroient 
pas un homme de qualité qui voulüt les époufer. Cet impur facrifice fe fait 
avec une dépenfe incroyable pour les familles. L’Idole Urpanefendo eft d’ar- 
gent. Elle habite une Chapelle dorée , où elle eft afife fur un Autel, envi- 
ronné d’un grand nombre de chandeliers précieux, dont les cierges ont fix 
lumignons. Autour de l’Autel, plufieurs belles ftatues de femmes paroïffenc 
adorer lIdole , les genoux pliés & Îles mains levées. On nous dit que c'e- 
roient les faintes ames de quelques jeunes filles, qui avoient fini leurs jours 
dans le Temple ; honneur qui fe répand fur leurs familles & qui pañle dans 
le pays pour une rare diftinction. On nous affura que le revenu annuel de 
cette Idole montoit à trois cens mille ducats , fans y comprendre les offran- 
des , & les riches ornemens qui s’y accumulent à l’occafion des facrifices. 
Dans la mème enceinte, on voit un grand nombre de maifons, où fe ren- 
ferment quantité de vieilles femmes , la plüpart fort riches, qui veulent mou- 
rir au fervice de l'Idole , & qui lui donnent fouvent tout leur bien. On en 
comptoit alors plus de cinq mille (97). 

Nos guides nous firent voir enfuite plufieurs caravanes, qui venoïent cha- 
que jour en pelerinage au Temple de Manicafaram. Ces troupes d’Etrangers 
étoient de cent, de deux cens, & quelquefois de cinq cens perfonnes , qui: 
formoient d’abord une efpece de Camp fur le bord de la riviere. Le hafar 
nous y fit rencontrer une femme Portugaife. Nous n'avions rien vü qui nous 
eût caufé plus d’éronnement. Elle nous apprit , les larmes aux yeux, » qu’elle 
» étoit veuve d’un de ces Pelerins Indiens, après avoir été fa femme, l’ef- 
» pace de vingt-trois ans; que la crainte d’être punie de ce mariage l'avoir 
» empêchée jufqu’alors de retourner parmi les Chrétiens ; mais qu’elle prioit: 
». le Ciel de la faire arriver , avant fa mort, dans quelque Pays où fon re- 
». pentir püt expier fes fautes ; & que malgré le pelerinage qu'elle avoir en- 
», trepris à l'honneur du diable , elle ne laifloit pas d’être toujours Chrétien 
» ne. Nous demeurames aflez furpris de cette nouveauté ; & chacun de nous 
lui ayant fait de vives exhortations , elle promit de partir avec nous pour 
Timplam, & de nous fuivre à Peou, pour faire voile à Coromandel & fe 
retirer à Saint-1homé: Elle. s’y engager même par.un ferment ; & nous la 
quittâmes , dans la perfuafion qu’elle ne manqueroit pas d’ardeur pour nous 
rejoindre. Cependant , nous l’attendimes en vain ; & nous ne fimes pas des. 
eflorts moins inutiles pour la retrouver (98). 

Après avoir laiffé à l’Ambaffadeur le tems de: fe repofer pendant neuf jours, 
un des Gouverneurs de Timplan , diftingué par le titre de Campanogrem 
vint le prendre avec üne Flotte de quatre-vingt Barques, qui fe nomment 
Seros & Laulées , remplies d'une fuite nombreufe & richement vêtue. Nous 


(96) Pages 803 & 204 (27) Pages 805 &. 806, (98) Page 607, 


D ENS NIO MN HASG'E. ST LE T2 LE 467 
partimes au bruit d’une infinité d’infirumens mal accordés » tels que des 
cloches, des tambours & des cornets. Certe barbare mufique ne cefla point nl z 
jufqu'à la ville, qui n’étoir éloignée que d’une lieue. Nous y arrivâmes à mi- Ÿ 
di. En abordant au premier Quai, qui fe nommoit Campalarraja , nous fü- 
mes reçus par une multitude innombrable d'Habitans , & par quelques trou- 
pes régulieres , foutenues d’un grand nombre d’Eléphans, avec leurs chaires 
& leurs Panoures. On offrit , à l’Ambañladeur, un Eléphant équipé d’une 
chaire & d’un harnois d'or. Cinquante ou foixante Bramas, & fes neuf Por- 
tugais , qu'il choifit pour l'accompagner , monterent fur des chevaux qu'on 
leur avoit amenés. Ses chariots précédoient , remplis d’une autre partie de 
fes gens, qui faifoient retentir leurs tymbales & leurs cloches d'argent , au 
milieu des acclamations du Peuple. On nous conduifit dans cet ordre par dif- 
férentes rues d’une longueur extraordinaire, dont neuf étoient bordées de 
baluftres de laiton, de riches arcades , de chapiteaux dorés, & de grandes 
cloches de métal, qui fonnoient les heures du jour (99). 

Notre réception, dans la premiere Cour du Palais, eut tout l'éclat que j'ai palais du Cas 
déja repréfenté dans les Fères de l'Orient. Mais paflant fur tout ce qui ne rap- lminham 
pelleroit que des images familieres , nous arrivâmes par une feconde Cour à 
la porte d’une grande Salle, où nous fümes reçus par un oncle du Roi, & 
par un grand nombre de Seigneurs. Monvagarvu , c'eft le nom que nous en- 
tendimes donner à ce Prince , avoit autour de lui douze enfans , vêtus des plus 
riches étofles, qui portoient une petite mafle d'argent fur l'épaule , & des 
chaines d’or , paflées deux ou trois fois fur la poitrine. Après quelques com- 

limens , dans le ftyle oriental, on nous fit monter un grand efcalier , qui nous 
conduifit dans une fort longue falle. Nous ja traverfâmes , au milieu d’une 
nombreufe Nobleffe , pour entrer dans une autre , où nous remarquâmes 
quatre Autels & différentes Idoles. De-là, nous pañfâmes dans une galerie, 
dont les ornemens n'étoient que des tablettes d’ébene , incruftées d'ivoire, 
& remplies de têtes humaines, au-deflous defquelles on lifoit les noms de 
ceux dont elles fervoient à rappeller la mémoire. C’éroient les rêtes des grands 
hommes de la Nation. L’extrémité de la galerie offroit un Autel , entouré 
d'une triple baluftrade d'argent , fur lequel on voyoit en même métal , les 
vifages de treize Calaminhans, qui avoient le plus contribué à l’établiffement 
de l’Empire (1). 

En fortant de cette galerie, nous paflimes fur un grand pont, bordé de cérémonies 
baluftres & d’arcades , où rien ne nous parut plus noble & plus majeftueux Due 
que des écus d'armes , femés de devifes d’or, qui remplifloient le vuide de Te ne 
chaque arcade , avec de gros globes d'argent pour tymbres. Ce pont étoit ter- 
miné par un grand edifice, dont nous trouvâmes les poites fermées. Nous 
heurtimes quatre fois , fans recevoir aucune réponfe ; cérémonie à laquelle 
on paroifloit attacher beaucoup de grandeur. Enfin, une cloche, qu’on fonna 
comme à la hâte, fit ouvrit la porte par une femme d’environ cinquante ans , 
accompagnée de fix petites filles en habits fort riches, qui portoient fur leurs 
épaules de petits baudriers étoilés, & de petits cimeterres tout couverts de 
placques d'or. La vieille Dame ayant demandé, à Monvagarvu , pourquoi il avoit 


{99) age 809. (1) Page 812, 


Nnn ij 


MENDEZ 
PiNTo. 


Delicieux jar- 
din 


Balle da Trône, 


468 HISTOUREICENERALE 


fonné , ce Prince lui répondit, avec beaucoup de refpe& , qu’elle voyoit ur 
Ambaffadeur du Roi de Brama, qui venoit pour traiter , avec le Calaminham, 
de plufeurs affaires importantes. Elle parut faire peu d’attention à cette ré. 
ponfe ; ce qui fut d'autant plus furprenant pour nous, qu’elle devoir connot- 
tre l'oncle du Roi. Mais une des fix jeunes filles qui Faccompagnoient repli- 
qua pour elle , » qu'on alloit favoir fi l'heure étoit commode pour baifer les 
» pieds du trône, & pour avertir le Seigneur du monde de l’arrivée d’un 
»_Ambafladeur Etranger. La porte fut aufli-tôt fermée, & demeura quelques. 
momens fans s'ouvrir. Les fix petites filles reparurent fans la vieille ; mais: 
elles amenoient à fa place, un jeune garçon de neuf à dix ans, qui portoit 
fur la tète une forte de mitre ; & fur l'épaule une mañle d’or en forme de: 
Sceptre. Il parut faire aufli peu d'état que la vieille, de l’oncle du Roi & des 
Seigneurs au Pays. Mais prenant l’Ambafladeur par la main, avec un com- 
pliment fort civil , 1l lui dit que le Calaminham, informé de fon arrivée , fous 
haitoit impatiemment de le voir & de l'entendre. Monvagarvu & quelques 
autres Seigneurs eurent auffi la liberté d’entrer , pendant que tout le refte du. 
cortece fut laiflé dehors. L’Ambafladeur , ne fe voyant fuivi d'aucun de fes. 
gens, regarda plufieurs fois derriere lui, avec quelques marques de chagrin. 
Alors Monvagarvu, dont nous reconnumes au fond que le pouvoir étoir in- 
dépendant de toutes ces formalités, donna ordre que la porte fût ouverte aux 
Etrangers. Nous entrimes aufli-tôt avec les Bramas ; mais 1l fe mêla parmi. 
nous quantité d’autres perfonnes, que les Huifliers, quoiqu'en grard nom- 
bre , ne purent arrêter par leurs menaces & par leurs coups (2). 

On nous fit traverfer quelques falles ; & pañler de-là par le milieu d’un jar- 
din , où les richefles de l’art & dela nature étoient répandues avec une ad- 
mirable profufion. Les allées étoient bordées de baluftres d'argent. Tousles. 
parfums de l'Orient paroïfloient réunis dans les arbres & les fleurs. Je n’en- 
treprendrai point la defcription de l'ordre qui régnoit dans ce beau lieu , ni. 
celle d’une variété d'objets dont je n’eüs la vüe qu'un moment ; mais tout 
fut un enchantement pour mes yeux. Plufeurs jeunes femmes , aufli éclatanres 
par leur beauté que par la richeffe de leur parure, s’exerçoient au bord d’une 
fontaine , les unes à danfer, d’autres à jouer des inftrumens , quelques-unes 
à faire des treffes d’or ou d’autres ouvrages (3). Nous paflâmes , trop rapide: 
ment pour ma curiofté , dans une vafte antichambre où les premiers Seigneurs 
de l’Empire étoient affis , les jambes croifées, fur de fuperbes tapis. Ils recu 
rent l'Ambafladeur avec beaucoup de: cérémonies , quoique fans quitter leux 
place. Au fond de cette antichambre, fix Huifiers , avec leurs mafles d'argent , 
nous ouvrirent une porte dorée, par laquelle on nous introduifit dans une 
efpece de Temple. 

C’étoit enfin la chambre du Calaminham. Nos premiers regards tombe: 
rent fur lui. Il étoit aflis fur un trône majeftueux , environné de trois balu£ 
tres d’or. Douze femmes d’une rare beauté’, aflifes fur les dégrés du trône, 
jouoient de diverfes fortes d’inftrumens, qu’elles accordoient au fon de leur 
voix. Sur le ‘plus haut déoré, c'eft à-dire , au-tour du Monarque , douze jeu- 
nes. filles étoient à genoux , avec des Sceptres d’or à la main. Une autre , qui: 


(2) Page 813. (3), Ibidenss 


Dur SVP OV: A'GIE/SA A Te ve LT. 469 
étoit debout , le rafraichifloit d’un évantail. En bas, la chambre étoit bordée 
par cinquante ou foixante vieillards , qui portoient des mitres d’or fur Ja 
ière, & qui fe tenoient debout contre le mur. En divers endroits , quantité 
de belles femmes étoient aflifes fur de riches tapis. Nous jugeimes qu'elles 
n'étoient pas moins de deux cens (4). Après tant de magnifiques Spectacles 
que j'avois vüs dans l’Afie, la merveilleuie ftruéture de cette chambre, & 
la majefté de tout ce qui s’y préfentoit, ne lila pas de me caufer un vé- 
ritable étonnement. L'Ambafñfadeur , difcourant enfuite avec nous des mer- 
veilles de fa réception , nous dit qu'il fe garderoit bien de parler au Roi fon 
maître de la magnificence qui environnoit la perfonne du Calaminham , dans 
la crainte de l’afiliger , en diminuant l'idée qu'il avoit de fa propre gran- 
deur (s)- 

Les cérémonies de la falutation , & celles du compliment & de la réponfe , 
ne m'offrirent rien dont je n’eufle déja vü des exemples ; mais 1] me parut 
tout-à-fait nouveau, qu'après une harangue de cinq ou fix lignes, & une rc- 
ponfe encore plus courte , tout le refte de l’Audience fit employé en danfes ; 
en concerts , & en comédies. Après quelque prélude des inftrumens, cette 
fère commença par une danfe de fix femmes âgées avec de jeunes garçons , 
qui fut fuivie d’une autre danfe de fix vieillards avec fix petites filles; bizar- 
rerie que je ne trouvai pas fans agrément. Enfuite, on joua plufieurs comé.- 
dies (6), qui furent repréfentées avec un appareil fi riche & tant de perfec- 


(4) Page 817. 

(5) lbidemn. 

(6) L'Auteur , ayant été fort artentif à la 
premiere Comédie , en conferva le fujet dans » 
fa mémoire, & lerapporte comme uneffai du » 
goût des Indiens. » Elle fut jouée , dit-il, par 
» douze femmes grandement belles. Parut  » 


mé de peindre les Anges, & tout nuds par” 
le corps , qui s'étant mis à genoux devant 
elles leur donnerent trois harpes & trois 
vicles, & leur dirent que Quiay-Paturen: 
Neur envoyoit du Ciel de la lune ces inftru- 
mens, afin de s'en fervir à endormir le: 
poiflon de la mer. Ces douze femmes pri- 


o 


» 


# fur le théâtre un grand monftre de mer, 
tenant en fa gueule la fille d'un Roi, qu'il 
engloutit publiquement : ce que voyantles 
douze femmes , les larmes leur en vinrent 


2 


22 


un Hermitage qui étoit au pied d’une mon- 
tagne , d'ou elles retournerent avec l’'Her- 
mite, lequel faifoit à fa mode de grandes 
prieres à Qwiay-Paturen , Dieu de la Mer, 
‘a ce qu'il eüt à jetter ce monftre en la 
plage , afin d’enfevelir certe Demoifeile 
felon que fa qualité le requeroit. Il lui fut 
répondu par le dieu, que les douze fem- 
mes qui étoient-la euflent à changer leurs 
‘gémiffemens & leurs plaintes en concerts 
de mufique, qui fuffent agréables à fes 
oreilles , & qu'il commanderoir à la mer 
qu’elle jettât incontinent le poiflon fur le 
rivage , qu'il leur livreroit mort entre les 
mains. Alors vinrent fur le théâtre, par 
maniere d’interméde, fix petits enfans avec 
des aîles & des couronnes d'or furlatête, 
# de même façon que nous avons accoutu- 


aux yeux, & s’en allerent en diligence en: 


MENDE®Z 
Pi1NTS: 


Comédie , 
jouée devant l& 
Calaminham &: 
P'Ambafldeurs 


rent incontinent ces inftrumens avec de’ 


grandes cérémonies , & commencerent d'en: 
Jouer avec un ton fi lamentable & fi trifte: 
& une fi grande abondance de larmes, que’ 
quelques Seigneurs de ceux qui étoient dans: 
Ja Chambre en répandirent auffi. Là-def.- 
fus , comme elles eurent continué leur mu 

fique environ un demi-quart d'heure , elles: 
virent fortir de deffous la mer le poiffon 

qui avoir mangé la fille du Roi, lequel ,. 
comme s'il eür été érourdi, s’en vint peu’ 
à peu rendre fur la rive où étoïent ces: 
douze belles muficiennes ; ce qui fut fair ft 

proprement & fi au naturel, que pas un? 
des afliftans ne pouvoit s'imaginer que ce: 
für une fable, mais bien une vérité. À mé:- 


- me-tems, une des douze portant la main? 


fur un poignard qu’elle avoit à fon côté ,. 
en éventra le poiflon , & hors de fon corps: 
elle en tira l’'Infante toute vive, qui fe mie’ 
à danfer au fon des ‘inftrumens. Puis ellé: 
s’en alla baifer la main au Calaminham 


-qui la reçut avec beaucoup d'honnéceté &e 


Nnn uj, 


mn 
MENDEZ 
Pire. 


Oblervations 


&e l'Auteur à 
Æünplam, 


Fdée des Etats 
duCalaminham, 


470 H° 1 ST O LIRE GE N'ENRMAUERE 

tion, qu'on ne peut rien s'imaginer de plus agréable. Vers la fin du jou , le 
Calaminham fe retira dans fes appartemens intérieurs , accompagné feulement 
de fes femmes. Monvagarvu conduifit l’Ambaffadeur jufqu’à la derniere falle , 
& le remit entre les mains du Campolagrem & des autres Officiers. 

Notre féjour à Timplam dura trente-deux jours, pendant lefquels nous fü- 
mes traités avec autant de civilité que d’abondance. Le tems que mes Com- 
pignons donnoient à leurs amufemens , je l’employois avec une fatisfaétion 
extrème à viliter de fomptueux édifices, & des Temples qui me ravifloient 
d'admiration (7). Je n’en vis pas de plus magnifique que celui de Quiay Pim- 
pocau ; Dieu des malades ; & J'ai déja fait remarquer que la piété de ces Peu- 
ples fe porte en particulier au foulagement des infirmités humaines. Là , fer- 
vent continuellement des milliers de Prètres , vètus de robbes grifes , avec une 
forte d’étole de damas rouge, qui fe retroufle fous les bras. Cet habillement 
elt commun à tous les Prêtres de leur Seéte; mais ceux du Temple de Pim- 
pocau, paffant pour les plus éclairés de l'Empire , font diftingués par des cor- 
dons jaunes qui leur fervent de ceinture, & par le titre de Sigiputons, qui 
fignifie Hommes parfaits. L'Ambafñladeur les vifita cinq ou fix fois , autant pour 
s'inftruire de leur doctrine , que pour admirer l'ordre & la beauté de leur Mo- 
naftere. Il porta , au Pegu , un gros volume de leur religion , dont le Roi de 
Brama fut fi fatisfait , qu'il la fit prècher dans tous les Temples de fes Etats, 
où elle s’obferve encore aujourd’hui (8). 

À l'égard du Calaminham & de fon Empire, je donnerai d’autant moins 
d'étendue à mes obfervations, que je veux les refferrer dans les bornes de mes 
lumieres. : 

Le Royaume de Pegu, qui n’a pas plus de cent quaranre lieues de circuit, 
eft environné par le haut (9) d’une grande chaîne de montagnes, nommées 
Pangacirau ; qui font habitées par la Nation des Bramas , dont le pays a qua- 
tre-vingt lieues de largeur fur environ deux cens de longueur. C’eft au de-là 


SAS 3 
de ces montagnes , qu'il s’eft formé deux grandes Monarchies ; celle du Sia- 


tons étoit à peu près celle des Juifs ; c'eft-à- 
dire, qu'à l'exception de quelque mélange 
fabuleux , ils admettoient la Création, des 
puis quatre-vingr-deux mille lunes , le Para- 
dis terreftre , le péché originel , le déluge , 
& toute la Doctrine de l’ancien Teftament. 
Ils racontoient qu'anciennement ,un homme, 
qui fe nomumoit Tomé Modeliar, avoit été 
mis à mort dans une autre Région des In- 
des, pour avoir prêché que Dieu s'écoit fait 
homme, & qu'il avoit fouffert le dernier fup- 
plice pour le genre humain ; que cette Doc. 
trine n’avoit pas laiffé de fe faire un Parti 
dans les Etats du Calaminham ; mais qu'en- 
faire elle avoit été réprouvée , parce qu'elle 
failoit mourir Dieu fur une croix. Ibid. pages 
816 & 827. 


la fit feoir près de lui. Or, on difoit que 
cette jeune fille étoit fa Niece, fille d'un 
fien frere. Pour le regard des douze autres, 
elles étoient toutes filles de Princes & des 
plus grands Seigneurs du Pays, dont les 
peres & les freres éroient-là préfens. Pa- 
ges 819 € 820. 

(7) Page 821. 

(8) » De ce Livre, dit l’Auteur, j'en 
apportai une verfion en ce Royaume de 
Portugal , qu'an Florentin emprunta de 
moi; & depuis, comme je le voulus r'a- 
voir, il me dit qu'il étoit perdu. Toute- 
fois, à ce que j'ai fù depuis , il l'emporta 
» à Florence & le préfenta au Duc de To(ca- 
ne, qui commanda qu'il fut imprimé fous 
» cetitre, Nouvelle croyance des Payens du 


32 


22 


>» bout du monde. Page 322. Cet Ouvrage de 
l’Auteur a fans doute été publié en Italien. 
On apprend ici que la Religion des Sigipu- 


(9) Page 840. L'Auteur le met à feize 
degrés du Sud. 


DES ANNOMMMANG'E SL Eve. EL ATT 


mon , & celle du Calaminham. On donne à la feconde plus de trois cens lieues, 
dans les deux dimenfons de la longueur & de la largeur ; & lon prétend 
qu'elle eft compofée de vingt-fept Royaumes, dont tous les Habitans n’ont 
qu'un même langage. Nous y vimes pluleurs belles Villes, & le pays nous 

arut extrêmement fertile. La Capitale, qui eff la réfidence ordinaire du Ca- 
bain , porte aux Indes le nom de Timplam. Elle eft fituée fur une grande 
riviere, nommée Buy. Ses fortifications confiftent dans un foflé très-large, 
qui baigne le pied d’un mur de pierre de taille , avec un château & de 
hautes tours à chaque porte. Quelques Marchands nous aflurerent que le nom- 
bre des maifons eft d'environ quatre cens mille, mais la plupart d’un ou de 
deux étages ; quoique fort bien bâties , fur-tout celles de la nobleffe & des 
marchands. Celles des Seigneurs font féparées par de vaftes enclos , qui con- 
tiennent des jardins , des vergers , de grands étangs, & tout ce qui peut fer- 
viraux délices de la vie. On comptoit dans la Ville & dans les lieux voifins , à la 
diftance d’une lieue, deux mille fix cens Pagodes , dont quelques-unes font 
riches & fomptueufes. Les autres, à la vérité, ne font que de petites Mai- 
fons ou des Hermitages. On y diftingue jufqu'à vingt-quatre fortes de Pré- 
tres , qui font attachées à différentes Doctrines , fur-tout dans les facrifices 
& les cérémonies (10). 

Le Commerce eft confidérable, à Timplam , & s'exerce avec beaucoup de 
liberté pendant les foires. Elles attirent quantité d'Etrangers , qui apportent 
leurs richeffes en échange pour celles du Pays; & cette communication y fait 
trouver toutes fortes de Marchandifes. On n’y voit point de monnoye d’or 
ni d'argent. Tout fe vend ou s’achere au poids des Catis, des Taels, des 
Mazes & des Conderins (11). 

La Cour eft faftueufe. La Nobleffe, qui eft riche & polie , fe fait hon- 
neur de contribuer par fa dépenfe à la grandeur du Monarque. On y voit 
toujours plufieurs Capitaines Etrangers , que le Caïaminham s'attache par de 
groffes penfions. Il n'a jamais moins de foixante mille chevaux & de dix mille 
éléphans autour de fa perfonne. Les vingr-fept Royaumes , dont l’Etar eft 
compofé , font gardés par un prodigieux nombre d’autres troupes , divifées 
en fept cens Compagnies , dont chacune doit être formée , fuivant leur in- 
ftiturion , de deux mille hommes de pied , de cinq cens chevaux & de qua- 
tre-vingt éléphans. Le revenu impérial monte à vingt millions d’or , fans y 
comprendre les préfens annuels des Princes & des Seigneurs. L’abondance 
eft répandue dans toutes les conditions. Les Gentilshommes font fervis 
en vaiflelle d'argent, & quelquefois d'or. Celle du peuple eft de Porcelai- 
ne ou de laiton. Tout le monde eft vêtu, en Eté, de fatin , de damas, & de 
tafferas rayés , qui viennent de Perfe. En Hyver, ce font des robbes doublées 
de belles peaux. Les femmes font fort blanches, & d’un excellent naturel. 
En général , le caractere des Habitans eft fi doux, qu'ils connoiffent peu les: 
querelles & les procès. Tous leurs différends font terminés par les Chefs de 


(ro) Lorfqu'ils érernuent, dit l'Auteur , ces Peuples ont eu quelque connoïffance dw 
ils font le figne de la croix comme nous ,en  Chriftianifme. Page 83e 
difant dans leur langue , le Dieu de la vérité (11) Page 833 
eff trois dy un : d'ou l'on peut conclure que 


MENDEZz 
Prin ro. 


Commerce rs 
Timplan. 


Forces & rer 
venus du Cala 
iinhem. 


MENDE Z 
P1NTO. 


Retour & rou- 
£e de l'Ambaffas 
deur de Brama. 


Ville de Pavel. 
Réciis érranges 
ge l'Auteur. 


472 H\l S T'‘O'I RE GE N'EURN AUDE 
quartier ; ou, s'il s’en éleve dans es conditions fupérieures, on s’en remet 
au jugement de quelques Religieux, qui s'affemblent pour former une ef- 
ece de Tribunal, d'où l'unique appel eft au Queiror, Intendant fuprème 
de la Juftice. Le Gouvernement n'eft pas moins fimple dans les Provinces. 
Elles font commandées par des Ofhciers de la Cour, dont chacun jouit d’une 
égale autorité dans fon département , & juge fans appel tous les différends 
du peuple (12). 

L'Ambafladeur , après avoir reçu des Lettres & des préfens pour le Roi 
fon Maître, partit de cette Cour le 3 de Novembre 1546, accompagné de 
quelques Seigneurs , qui avoient ordre de le conduire jufqu’à Pridor. Is pri- 
rent congé de lui dans ungrand feftin. Dès le même jour , ayant quitté cette 
Ville , pour nous embarquer fur la grande riviere de Buy , nous ailiâmes 
paler la nuit dans un Monaftere de Quiay-Jarem, Dieu des Mariés , qui eft 
fitué fur la rive-au milieu d’une belle plaine , où l’on découvre quantité de 
riches édifices. De-1à, continuant de defcendre pendant fept jours, nous 
arrivames dans une ville, nommée Pavel. L’Ambaffadeur y fut arrêté trois 
jours par la richeffe du commerce , qui lui donna occafion d’acheter diver- 
fes curiofités, qu’on y apporte par Caravanes , de certaines contrées fort 


éloignées (13). 


(12) Ibid. & pages précédentes. 
(13) Ici Pinto raconte des chofes fi ex- 


traordinaires , qu’elles juftifieroient fes Cen- 
feurs, s’il n'avertifloit qu'il parle fur le té- 
moignage d'autrui. Cependant comme j'ai 
entrepris , dans cet extrait, de faire connoî- 
tre le caractere d'un fi fameux Voyageur , je 
me crois obligé de donner place dans une 
Note à quelques traits de fon récit , pour évi- 
ter le foupçon de l'avoir traité avec trop de 
faveur. 


ss 


» Quelques Marchands, dit-il, nous af. 
furerent qu'ils venoient d'une Province 
nommée Frioucaranja , & qu'au-delà d'i- 
celle il y avoit certains Peuples qu'ils ap- 
pelloient Calogens & Funcaos , hommes 
bazanés & grands archers , qui ont les pieds 
tout ronds comme des bœufs, mais les 
mains comme les autres hommes, fi ce 
n'eft qu'ils les ont fort velues. Ils font 
d'un naturel enclin à la cruauté ; & tout 
au-bas de l’épine du dos, ils ont une loup- 
pe de la groffeur des deux poings. Leur 
demeure eft en des montagnes fort hautes 
& rudes , dans lefquelles il y a de pro- 
fondes foffes, où durant les nuits d'hiver 
on entend quelquefois des cris & des gé- 
miflemens effroyables. On nous dit encore 
que non loin de ces Peuples, il y en avoit 
d'autres, nommés Calouhos, Timpatez , 
& Bugemns, & d'autres aufli plus éloignés , 
qui fe nommoient Ogueus & Magores , lel- 


De 


quels fe nourriffent de a chaffe qu'ils font 
des bêtes fauvages, qu'ils mangent crues ; 
enfemble de toutes fortes d'animaux veni- 
meux, comme lézards, ferpens, & cou- 
leuvres ; laquelle chaffe ils font ordinaire 
ment , montés fur des animaux aufli grands 
que des chevaux , qui ont trois cornes ow 
pointes au milieu de la tête, les pieds gros 
& courts, & au milieu du dos un rang d'é- 
pines , ou d’arretes, dont ils picquent quand 
ils s'irricent ; & tout le refte du corps eft 
celui d'un grand lézard : joint qu'ils ont 
fur le col, en lieu de crin, d’autres épi- 
nes beaucoup plus longues & plus groffes 
que celles du dos, & dans les jointures 
des épaules, des aîles courtes, en façon 
de nâgeoires de poiffon, dont ils volent 
comme en fautant de la longueur de vingt- 
cinq & trente pas. Ces animaux s'appellent 
Banazas , fur lefquels ces Peuples fauva- 
ges fe donnent entrée dans les terres de 
leurs Ennemis , avec qui ils ont continuel- 
le guerre. Quelques-uns leur payent tribut 
de fel, qui eft ce qu'ils eftiment le plus, 
à caufe de la nécefhté qu'ils en ont, poux 
être fort éloignés de la mer. 
» Nous parlèmes encore à d'autres Mar- 
chands, nommés Bumioens , qui habitent 
en de hautes montagnes, où il y a des 
mines d'alun, & quantité de patel. De 
cette Nation, nous en vimes une troupe 
qui conduifoit plus de deux mille FE ; 
& AE 


DE SV OY:A GES Er vil L 473 


De Pavel , nous defcendimes , en deux jours, au village de Zuncor , cc. 
lebre par fon benjoin , qui fe tranfporte aux Royaumes de Peou & de Siam. 


Enfuite, après neuf jours de navigation, pendant lefquels nous vimes fur les. 


-deux rives quantité de belles villes, nous entrâmes dans une autre riviere, 
nommée Ventrau , fur laquelle nous continuâmes notre voyage jufqu'à Pe- 
ranchim, premier bourg du Royaume de Janguma. De-là , nous arrivames 
de foir aux Rauditens , deux fortes places du Prince de Poncanor. Cinq jours 
après , nous abordâmes au port d’une grande ville, nommée Magdaleu , 
d’où nous pallames dans le détroit de Madur ; & cinq jours de plus nous 
firent arriver à Mouchel , premiere place du Royaume de Pegu (14). 

Mais, fi près du terme, & dans un lieu de la dépendance du Roi de Bra- 
Ma , nous étions attendus par un malheur dont nous ne pouvions nous croire 
menacés. Un Corfaire, nommé Chalagonim , qui obfervoit peut être notre 

‘retour, avec trente Seros bien équipés, nous attaqua pendant la nuit, & 
nous traita fi mal jufqu'au jour , qu'après nous avoir tué cent quatre-vingt- 


dix hommes , entre lefquels écoient deux Portugais , 1! enleva cinq de nos 


fur lefquels ils avoient des bâts à notre 
maniere , & s'en fervoient à porter leurs 
Marchandifes. Ces hommes étoient fort 
grands, & avoient les yeux & la barbe à 
la Chinoife. Nous en vimes d'autres auffi 
qui avoient d’affez longues barbes , le vi- 
fage femé de lentilles, les oreilles & les 
narines percées; & dans les trous, de pe- 
tits fils d'or , faits en agrafes. Ceux-ci 
s'appelloïent Gyrophages, & leur Provin- 
ce, Surobofoy , lefquels, par dedans les 
montagnes de Lanhos, font bornés du 


Tome IX. 


y 
o 


9 
o 


monter fur un Eléphant , & promener par 
la ville, accompagné de gens qui le (ui- 
voient au fon des inftrumens & chantoient 
fes louanges. Ayant fait une quête pour 
lui, ils amafferent plus de deux cens tacls 
en lingots d'argent , qu'ils lui donnerent. 

» Enfuite de ceux-ci nous vimes d'autres 
Marchands fort blancs , nommés Pavilans, 
grands archers & bons hommes de cheval. 
Ceux-ci nous dirent que leur Pays fe nom- 
moir Binagorem, & qu'il écoit éloigné de 
Pavel environ deux cens lieues en remon- 
tant Ja riviere. Ils avoient beaucoup d’or 


æ Lac de Chiamnay : & de ceux-ci, lesuns » 

æ font vétus de peaux velues, & les autres de » en poudre, de lacque , d'alocs , d'érain, de 
.» cuir bronzé. Ils vont ordinairement pieds » cuivre, de foye, & de cire, qu'ils don- 
» nuds & la têre découverte. On nous dit » noient en échange pour du poivre, du gin- 
# qu'ils avoient de srandes richefles, & que >» gembre, du fel & du riz. Comme nous 
“s tout leur trafic étroit en argent, dont ils : leur demandämes quelle étoit leur loi, & 
# avoient quantité. Nous parlâmes encore » quelle divinité ils adoroient , ils nous ré- 
» à une autre forte de Marchands, appellés » pondirent que leurs dieux, c'étoient le So. 
s Tuparoens , qui font bazanés, grands man- » leil, le Ciel & les Etoiles, parce que ces 
 geurs , & fort adonnés aux voluptés de la » beaux aftres produifoient tous les biens de 
s chair. Ils nous firent une réception bien > laterre; & qu'au refte, l'ame de l'homme 
:» meilleure que tous les autres, & nous » n'évoit qu'un fouffle, qui finifloit par la 
s traiterent en feftin : & parce qu'un des » mort du corps, & qui voltigeant enfuite 
æ nôtres , nommé François Temudez, leur fit » dans l'air fe méloit avec les nues, jufqu’à 
æ un défi à boire , tenant cela pour ungrand » ce que venant à {e réfoudre en eau , il 
» affront, ils firent durer le feftin plus long- » mouroit de rechef, comme avoit fait le 
æ tems, pour recouvrer leur honneur. Mais » corps auparavant. 

s le Portugais les attaqua fi vertement, » Ainfi, de la diverfité de ces Nations in- 
s vingt qu'ils éroient, qu'il les renverfa, & >» connues que nous vimes à Pavel, ileft aifé 
> lui demeura fort fain. Comme ils furent > d’inférer qu'il y a plufeurs Pays au monde 
5 défenyvrés , leur Capitaine , enla maifon + qui ne font point encore découverts, & 
» duquel s'étoit fait le feftin, appella tous » dont nous n'avons point de connoiffance. 
s» les fiens, qui éroient plus detrois cens, & » Tbidem. pages 840 & précédentes. 

æ malgré qu'en eût le Portugais, il le fit (14) Page 841. 


Ooo 


D Er 0 LS SPC ] 
MENDE7 
PiINTO. 


L'Ambañffadeur 
cft dépouiilé par 
un Corfaire, 


MENDEZ 
PIiNTO, 


Mort du Raw- 
in de Mounay, 
& politique du 
Roi de Brama. 


Malheureufe 
æspédition dis 
Braïras, 


“474 H'ISTOIRE"GEN'ER ÆALE 

douze Barques. L'Ambaflaideur mème eut le bras gauche coupé, dans ce coms 
bat, & reçut deux coups de féches qui firent long-tems defefpérer de fa vie. 
Nous fumes bleflés aufli, prefque tous ; & le préfent du Calaminham fur 
enlevé dans les cinq Barques , avec quantité de précieufes marchandifes. Dans 
ce trifte état , nous arrivames , trois jours après, à Martaban, L’Ambafladeur 
écrivit au Rot, pour lui rendre compte de fon voyage & de fon infortune. 
Ce Prince ft partir aufli-tôr une armée de fix-vingt Seros , qui rencontra le 
Corfaire, & qui le ft prifonnier, après avoir ruine fa Flotte. Cent Portu- 
gais , qui avolent été nommés pour cette expcdirion , revinrent chargés de 
richefles. On comptoit alors, au fervice du Roi de Brama , mille hommes 
de notre Nation , commandés par Antonio de Ferreira, né à Bragance, qui 
recevoit du Roi douze mille ducats d’appointement. 

Ce fut dans cet intervalle qu'Aixendono , Raulin de Mounay , & comme: 
Souverain Pontife de routes ces Régions , mourut dans une vieilleffe fort 
avancée (rs). On lui ft de magnifiques funérailles , qui furent fuivies de l’é- 
lection d’un Succefleur. Toutes ces cérémonies furent honorées de la préfen- 
ce du Roi, qui ne regardoit pas comme un objet peu important d'établir le- 
refpeét pour la Religion dans fes nouvelles conquêtes. 

Les Lettres qu'il avoit reçues du Calaminham lui promettant un Ambaf- 
fadeur , qui devoit être chargé de la conelufon du Traité, il cefla de compter ; 
pour le Printems prochain , fur la diverfion qu'ilavoit efperée , & la conquête 
d’Ava fut renvoyée à d’autres tems. Mais il fit partir le Chamigrem , fon frere, 
avec une armée de cent cinquante mille hommes , pour faire le Siege de Savadi, 
Capitale d'un petit Royaume, à cent trente lieues de Pegu vers le Nord. 
J'érois de certe expédition , à la fuite du grand Tréforier , avec les fix Por- 
tugais qui me reftoient encore pour compagnons d’efclavage. Elle fur fi mal- 
heureufe , qu'après avoir été repousTé plufieurs fois, le Chaumigrem > décou- 
ragé par fes difuraces , réfolut de porter la guerre dans les autres parties de 
l'Etat. Diofor:y , dont nous étions fes efclaves , reçut ordre d'attaquer, avec: 
cinq mille hommes , un bourg, nommé Walenty , qui avoit fourni des vi- 
vres à la ville afliéoée. Cette entreprife n'eut pas plus de fuccès. Nous ren- 
contrâmes, en chemin ; un corps de Savadis beaucoup plus nombreux, qui 


taillerent nos Bramas en pieces. 


facrifierent volontairement à l'honneur du. 
mort, en buvant, dans un vafe d'or , une li- 
queur jaune , qui les fit tomber fans vie avant 
qu'ils euflent achevé de l'avaller, Un Prêtre, 
oncle du Roi, ayant été choïfi: pour prêcher 
dans cetre occafon, fit ua difcours fi tou- 
chant , que le Roi, pénétré de componétion 
jura publiquement fur les cendres d'Aixendo- 
no, que pendant tout fon régne, ilne char- 
geroit peint fes Sujers de nouveaux impots, 


(15) >» L'opinion qu'on avoit eûe de fa 
» fainteté fit cefler en un inftant toures les 
» réjouiflances publiques. Le Roi même fe 
» retira, Les portes & les fenêtres des mai- 
» fons furent fermées. On ne vit dans les 
» Temples qu'une foule de pénitens, qui ne 
» ceflant de répandre des larmes, exercerent 
» des mortifications fi rigoureufes, que plu- 
# fieurs en moururent. Page 844. Pinto don- 
ne plüfieurs Chapitres à la defcriprion dela 


fère funebre & des cérémonies de l'élection. 
Il en couta au Roi Ja valeur d’un million de 
notre monnoye. Les Prêtres, qui aflifterent 
au convoi du Raulin, étoient au nombre de 
#ene mille, Six jeunes Genrilshommes fe 


& qu'il leur rendroit une exacte juftice. Page 
852. L'Iflede Mounay étoitun Domaine des 
Prêtres , & comme le centre de la Religion. 
Voyez ci-deflus , fa fituation , dans la def-- 
criprion d'Arrakan. 


DES VOYAGES; Linva 1 47% 

Dans cette affreufe déroute , j'eus le bonheur d'éviter la mort avec mes eo — 
Compagnons. Nous primes la fuite à la faveur des rénébres , mais avec fi D. à P LA 
peu de connoiffance des chemins, que pendant trois jours & demi nous L'auteur & 
traverfâmes au hafard des montagnes fort défertes. De-là nous entrâmes dans fes Comregrons 
une plaine marccageufe , où toutes nos recherches ne nous firent pas décou- DAS one 
vrir d’autres traces que celles des Tigres, des Serpens, & d’autres animaux Pat: 
fauvages. Cependant, vers la nuit, nous apperçumes un feu, du côté de 
J'Eft. Cette lumiere nous fervit de guide jufqu'au bord d’un grand Lac. Quel- Lars de 
ques pauvres cabanes , que nous ne pümes diftinguer avant le jour, nous levr route juf- 
infpirerent peu de confiance pour les Habitans. Ainfi, n’ofant nous en ap- de lemer 
procher » nous demeurâmes cachés jufqu’au foir dans des herbes fort hautes, 
où nous fümes la proye des fangfues. La nuit nous rendit le courage de 
marcher jufqu'au lendemain. Nous arrivâmes au bord d’une grande riviere, 
que nous fuivimes l’efpace de cinq jours. Enfin, nous trouvames, fur la rive, 
une forte de petit Temple, ou d'Hermitage , dans lequel nous füimes reçus 
avec beaucoup d'humanité. On nous y apprit que nôus étions encore fur les 
terres de Savady. Deux jours de repos ayant réparé nos forces, nous conti- 
nuâmes de fuivre la riviere, comme le chemin le plus für pour nous avan- 
cer vers les Côtes maritimes. Le jour d’après , nous découviimes le village 
de Pomiferay , dont les Hermites nous avoient appris le nom : mais la crainte 
nous retint dans un bois fort épais , où nous ne pouvions être apperçus des 
paflans. À minuit, nous en fortimes pour retourner au bord de l'eau. Ce 
trifle & pénible voyage dura dix-fept jours (16) , pendant lefquels nous fü- 
mes réduits pour toute nourriture à quelques provifions que nous avions 
obtenues des Hermires. Enfin, dans l’obfcurité d’une nuit fort pluvieufe , 
nous découvrimes devant nous un feu, qui ne paroiïfloit éloigné que de la 
portée d'un Fauconneau. Nous nous crûmes près de quelque ville, & cette 
idée nous jetta dans de nouvelles allarmes. Mais, avec plus d’attention , le 
mouvement de ce feu nous fit juger qu'il devoit être fur quelque Vaiffeau qui 
cédoit à l’agitation des flots. En effet, nous étant avancés avec beaucoup de 
précaution , nous apperçümes une grande Barque , & neuf hommes qui en 
étoient fortis pour fe retirer fous quelques arbres, où ils préparotent tran- 
quillement leur fouper. Quoiqu'ils ne fuflent pas fort éloignés de la rive, nste faifirene 
où la Barque croit amarrée , nous comprimes que la lumiere qu'ils avoient anene dus 
près d'eux & qui nous les faifoit découvrir, ne fe répandant pas fur nous "7 
dans les ténebres , il ne nous éroit pas impoflible d’entrer dans la Barque & de 
nous en faifir , avant qu'ils puflent entreprendre de s’y oppofer. Ce deffein 
ne fut pas exécuté moins promptement qu'il n’avoit été conçu. Nous nous 
approchämes doucement de la Barque , qui étoit attachée au tronc d’un ar- 
bre & fort enfoncée dans la vafe. Nous la mîmes à nage avec nos épaules ; 

& nous y étant embarqués fans perdre un moment, nous commençämes à 
ramer de toutes nos forces. Le courant de l’eau & la faveur du vent nous 
porterent , devant le jour , à plus de dix lieues. Quelques provifions , que 
nous avions trouvées dans la Barque, ne pouvoient nous fufhire pour une 


(16) On auroit fupprimé ce petit dérail , fi les noms & les diftances des lieux ne méris 
toient d'être confervés. C'eft une méthode qu'on à toujours fuivie. 


Oooij 


476 HISTOIRE GENERALE 
=——— longue route ; & nous n’en étions pas moins réfolus d'éviter tous Îles lieux 
MENDEZ Libirés. Mais une Pagode , qui s’offrit le matin fur la rive, nous infoira plus 
pe mA habités gode , q u e, nous infpita plus 
Secours qu'ils de confiance. Elle fe nommoit Hinarel. Nous n’y trouvâmes qu’un feul hom-. 
RL a" me & trente fept Religieufes , la plüpart fort âgées, qui nous reçurent avec 
de grandes apparences de charité. Cependant nous la primes pour l'effet de: 
leur crainte ; fur-rout lorfque leur ayant fait diverfes queftions , elles s’ob- 
finerent à nous répondre qu’elles étoient de pauvres femmes , qui avoient re- 
noncé aux affaires du monde, par un vœu folemnel , & qui n’avoient pas. 
d'autre occupation que de demander à Quiay Ponveday , de l’eau pour la 
fertilité des terres. Nous ne laiflâmes pas de rer d'elles, du riz, du fucre, 
des feves, des oignons , & de la chair fumée , dont elles étoient fort bien 
pourvües. Les ayant quittées le foir , nous nous abandonnâmes au cours de la 
riviere ; & pendant fept jours entiers , nous paflames heureufement entre un 
grand nombre d'habitations , qui fe préfentoient fur les deux bords (17). 
D Mais il plût au Ciel, après nous avoir conduits parmi tant de dangers ” 
venra iamage, de retirer tout d’un coup la main qui nous avoit foutenus. Le huitiéme jour. 
en traverfant l'embouchure d’un canal , nous nous vimes attaqués par trois: 
Barques , d’où lon fit pleuvoir fur nous une fi furieufe quantité de dards , 
que deux de nos Compagnons furent tués des premiers coups. Nous ne re- 
ftions que cinq. Il n’étoit pas douteux que nos ennemis ne fuflent des Cor- 
faires , avec qui la foumuflion étoit inutile pour nous fauver de la mort où 
de l'efclavage. Nous primes le parti de nous précipiter dans l’eau , enfan- 
glantés comme nous l’étions de nos bleffures. Le defir naturel de la vie fou-- 
üunc nos forces jufqu'à terre , où nous eûmes encore le courage de faire quel- 
que chemin pour nous cacher dans lés bois. Mais confidérant bien-rôt com- 
bien 1l y avoit peu d'apparence de pouvoir réfifter à notre fituation ; nous 
regrétimes de n'avoir pas fini nos malheurs dans les flots. Deux de nos Com- 
pagnons étoient mortellement bleffés. Loin de pouvoir les fecourir , le plus. 
vigoureux d’entre nous étoit à peine capable de marcher. Après avoir pleuré 
long-teims notre fort, nous nous trainâmes fur le bord de la riviere; & ne: 
connoïffant plus le danger ni la crainte, nous réfolumes d’y attendre du 
hafard les fecours que nous ne pouvions plus efpérer de nous-mêmes. 
“Rencontre à: Nos ennemis avorent difparu. Mais le lien qu'ils avoient choifi se nous: 
Fes doi: attaquer étoit tout-à-fair délerr. Vers la fin du jour , nous vimes d’aflez loin: 
: rs un Batiment qui defcendoir avec le cours de l’eau. Comme notre reffource: 
n'étoit plus que dans l'humanité de ceux qui le conduifoient ,. nous ne for-. 
nâmes pas d'autre deffein que d’exciter leur compañlion par nos cents. Ils: 
s’approcherent. Dans la confuhon des mouvemens par lefquels nous nous ef 
forçimes de les attendrir ,un de nous fit quelques fignes de croix, qui ve- 
noient peut-être moins de fa piété que de fa douleur. Aufh-tôt, une fem 
me , qui nous revardoit attentivement , s'écria d’un ton qui parvint jufqu'à 
nous : » Jefus ! voilà des Chrétiens qui fe rencontrent devant mes yeux; &: 
preffant les Matelots d'aborder près de nous, elle fur la premiere qui: 
defcendit' avec fon mari. C’étoit une Pegouane, qui avoit embraffé le Chri-- 
fanifme , quoique femme d’un Payen, dont elle étoit aimée tendremenr.. 


(17) Page 874 & précédentes. 


AE VIIONMT AUGAE ISA NL LT 477 


Hs avoient chargé ce Vaiffeau de cotton , pour l'aller vendre à Cofimin. Nous 
reçümes d'eux tous les bons offices de la charité chrétienne. Cinq jours après , 
étant arrivés à Cofinin, Port maritime du Peou, 1ls nous accorderent un 
logement dans leur maifon. Nos bleflures y furent panfées foigneufement ; 
& dans lefpace de quelques femaines , nous nous rrouvames affez rétablis 
pour nous embarquer fur un Vaifleau Portugais , qui partoit pour le 
Bengale. 

En arrivant au Port de Chatigam, où le Comimerce de notre Nation étoit 
bien établi, je profitai du départ d’une Fufte marchande qui faifoit voile à 
Goa. Notre navigation fut heureufe. Je trouvai, dans cette ville, Dom Pe- 
dro de Faria , mon ancien Proteéteur , qui avoit fini le terme de fon admi- 
niftration à Malaca. Son affection fut réveillée par le récit de mes infortu- 
nes. Il fe fit un devoir de confcience & d'honneur , de me rendre une partie 
des biens que j'avois perdus à fon fervice (18). 


SUN 
Suite des Avantures de Pinto & fon retour a Lisbonne, 


F A générofiré de Dom Pedro n'ayant point aflez rérabli mes affaires pour 

m'infpirer le goût du repos , je cherchait l’occafion de faire un nouveau 
Voyage à la Chine, & de tenter encore une fois la fortune dans un pays où 
je n'avois éprouvé que fon inconftance. Je m'embarquai à Goa, dans une 
Jonque de mon Bienfaicteur , qui alloit charger du poivre dans les Ports de 
Ja Sonde. Nous arrivâmes à Malaca le jour qu'on y donnoit la fépulture à 


Ruy-Vaz-Pereyra , Gouverneur de cette ville; & remettant bien - tôt à Îa 


voile , nous mouillâmes , dix-fept jours après , dans la rade de Bantam , où 
le commerce des Portugais étoit floriffant. Mais le poivre , que nous avions 


e 


efpsré d’y trouver en abondance , étroit fi rare depuis quelques mois, que nous 
fumes obligés d'y pafier l'hiver pour attendre une plus heureufe récolte. Ce 
délai nous rendit témoins de pluheurs grands événemens. 
Nous vimes arriver, à la Cour , une femme veuve ; nommée Nhay Pom- 
baya, âgée d'environ foixante ans , qui venoit avec la qualité d’Ambafà- 
drice, de la part du Pangaram , Empereur des Ifles de Java, d’Angenie , de 
Baly & de Madure, pour avertir Tagaril , Roi de Bantam, & Vaffai du Pan- 
gaïam , comme tous les autres Rois de certe Monarchie (19), de fe rendre, 


(18) Page 876. > bitans, c'eft que Dieu a donné aux fem. 

(19) Voyez ci-deflus, dans la defcription » mes plus de douceur, plus d’inclination à 
de l'Ifle de Java, & dans plufieurs Relations, » la paix, & même plus d'autorité qu'aux 
les changemens qui firent perdre au Pangaran >» hommes, qui font d'humeur plus févere, 
toute fon aucoriré. Ici Pinto fait une obfer- > & par conféquent moins ag 
vation qui ne fe trouve dans aucun autre » vers lefquets ils font envoyés. Or, c’elt 
Voyageur : » C'étoit l'ufage , dit-il, des s leur opinion que chacune de ces femmes, 
# Rois de cerue Ifle, de traiter toures les af_ >; que les Rois employent en matieres de: 
‘n faires d'importance par l'entremife des 2% conféquence, doit avoir certaines qualités 
# femmes, La raifon qu’en apportent les Ha- > pour bien faire une Ambaffade : ils difene 


Ooo uj 


y 


créables à ceux: 


ENDEYZ 
PN'TOot 


L'Autcur fe 
rend à Goa. 


H1 eft récome 
pen‘é par Dom 
Pedro de Fauas 


Motifs qui Pen 

gagent dans de: 
nouvelles course 
fes, 


Ilarrive à Dane 
tam, 


Ambaffider 
exerrée par re 
femme, 


478 Hi ST © L'RENC'ENNNENR CAN 


————— dans le terme de fix femaines , à Japara, où ce Prince faifoit de grands pré- 
À Door ÿ F paratifs pour la Conquête du Royaume de Paflarvan. Nhay Pombaya n'eut 
pas plutôt fait déclarer fon arrivée , que le Roi l’étant allé recevoir jufques fur 
fon Vaifleau , la conduifit au Palais avec une pompe extraordinaire, & lui 
céda fon propre appartement. Elle paffa peu de jours à Bantam. Le Roi s’e- 
tant hâté de donner fes ordres équipa une Flotte de quarante Vaifleaux, fur 
laquelle il embarqua fept mille combattans. 
dE D An La plüpart des Portugais le fuivirent dans cette expédition ; moins con- 
farvan duits par la gloire où par l’avidité du butin , que par l’efpérance de fe pro- 
curer à l'avenir des conditions plus avantageules pour leur commerce. Je 
me laiffai entrainer par l'exemple. Le Siege de Paflarvan fut entrepris avec 
béaucoup de vigueur : mais la valeur des añiéoés fit repentit leurs ennemis 
d'avoir commencé la guerre. Après un grand nombre de furieufes forties , 
qui diminuerent beaucoup l’armée du Pangaram, ce Prince ne paroifloit ob- 
ftiné à poufler fon entreprife que par le defefpoir de fes pertes; lorfqu'il pet- 
dit la vie , à nos yeux, par un accident fort tragique. 
. Mort finefle TI] avoit toujours près de lui, fuivant l’ufage des Indes, un Page qui lui 
au f'angaram de ESS ù ; : 4 1 #9 
PE portoit du betel dans une boete d’or. Un jour que fe trouvant échaufté par 
les difputes du Confeil, 1l demanda cette efpece de rafraichifflement , le 
Page , qui étoit derriere à quelque diftance , lentendit fi peu, qu'il fe fit répé- 
ter plufieurs fois le mème ordre. Enfin , s'étant approché avec refpe& , 1l fe mit 
à genoux pour implorer le pardon de fon Maître, autant que pour remplit 
fon ofhice. Le Pangaram, fans aucune marque de colere, lui donna de la 
main un coup leser fur la tête , & badina mème de fa lenteur , en lui deman- 
dant agréablement s'il étoit fourd ? Ce jeune homme, qui n'avoit pas plus 
de douze ou treize ans , & qui étroit fils d’un des principaux Seigneurs de la 
Cour , fe crut deshonoré par une avanture qu'il devoit regarder comme une 
faveur. Après avoir pañlé quelques momens à gémir , 1l prit la réfolution de 
fe vanger; & s’avançant vers fon Maïtre , dont perfonne n’étoit furpris de 
le voir approcher librement , 1l le frappa au cœur , d’un petit couteau qu'il 
portoit à fa ceinture. Le coup fut plus prompt , que notre zéle pour l’arre- 
rer. Nous ne Île fûmes pas même affez pour foutenir le Pangoram, qui tom- 
ba prefque mort à nos pieds. Tous les fecours ne purent lui conferver plus 
de deux heures de vie. On fe faifit du Page, qui fut mis aufi-tôt à la que- 
ftion : mais 1l répondit avec une fermeté furprenante , » qu'il n’avoit 
» tien fait qu'avec délibération , & pour fe vanger du coup que le Roi lut 
» avoit donné fur la tête , fans confidérer qu'il étoit fils de Pare Pondan , 
» Prince de Surbaya. Il fut empalé vif, & cet affreux châtiment n'eut pas 
le pouvoir de lui faire jetter un foupir. Son fupplice parut jufte : mais on 


Comment el- 
le cit vangée. 


» premiérement qu'il ne faut pas qu'elle foit » où du moins veuve, après un légitime ma- 
» fille, de peur que l'étant elle ne vienne à » riage ; que fi elle a eu des enfans de fon 
» perdre l'honneur en fortant de fa maifon, x mari, il faut qu'elle les ait allaités de fa 
» & parce que tout ainfi qu'elle contenteun » propre mammelle , alléguant là-deffus, que 
» checun par fa beauté, elle poutroit être » celle qui a des enfans & ne les nourrit f 
» aufli un motif de difcorde & d'inquiétude » elle peut , eft plutôt une mere charnelle, 
s> aux chofes où l'union eft requife. Ils ajou- » voluptueul(e, & deshonnète, que non pas 
#> tent à cela, qu'il faut qu'elle foit mariée, » une véritable mere, &c. Page 878, 


o 


© 


D'ESSAI IO MM AGE SPL: yes ET I. 479 


ne potta pas le mème jugement du malheur de fon pere , de fes trois freres , 
& de foixante-deux de fes parens , qui furent condamnés au même genre de 
mort. Une Sentence fi rigoureufe donna naïffance à quantité de troubles (20). 

Cette fatale cataftrophe d’un des Fu grands Monarques de l’Afie , devint 
utile, non-feulement au Roi de Paflarvan , qu'elle délivra du Siege, mas 
à tous les Portugais qui avoient accompagné le Roi de Bantam, par l’occa- 
fion qu'elle leur donna de rendre , aux Seigneurs du pays, un fervice qui 
leur parut important. Il étoit queftion du coïps du Pangoram , dont la fé- 

ulture caufoit beaucoup d’embarras au Confeil. L’enfévelir dans le camp , 
c’étoit l’expofer aux outrages de l'ennemi. H n'étoit pas poflible de le tranf- 
porter à Dema , Capitale de fon Empire & Tombeau de fes Ancètres , fans. 
l'expofer à la corruption ; & fuivant la loi de Mahomet, qui étoit celle des. 
Seigneurs Javans , l'ame d’un corps corrompu ne pouvoit prétendre aux féli- 
cités de l’autre vie. Cette difficulté ayant fait naître de vives conteftations , 
nous propofâmes aux Seigneurs de mettre le corps dans une caille de chaux 
& de camphre, & de tranfporter cette efpece de cercueil dans une Jonque 
remplie de terre (2 1). Notre Confeil fut applaudi , & nous valut plus de dix 
mille ducats , comme une jufte récompenfe du fervice que nous rendions à 
l'Empire. 

Nous primes peu d'intérét aux cruelles divifions qui précéderent Pélection: 
d’un nouveau Pangoram. Le tems de la navigation ne fur pas plutôt arrivé, 
qu'ayant obrenu du Roi de Bantam la liberté de remettre à la voile, nous. 
partimes pour la Chine, comblés des bienfaits de ce Prince. Il Joignir , à l’e- 
xemption des droits pour nos marchandifes, un préfent confidérable, qui 
nous produifit à chacun cent ducats, & trois cens aux héritiers de quatorze: 
des nôtres, qui avoient perdu la vie au Siege de Paffarvan. 1] nous permit 
auf d'emmener un Portugais , nommé Jean Rodriguez , natif de Peramocor , 
que diverfes avantures avoient jetté dans fon Ifle , & qui ayant embraflé de- 
puis vingt-trois ans la Religion des Bramines, fe fentit difpofé à nous fui- 
vre, pour rentrer dans l’Eghife Chrétienne. Ce Pénitent fe rendit enfuite à 
Malaca , où fa converfion parut d'autant plus fincere, qu'il ne fit pas diffi- 
culré de fe foumettre à la loi qui lui fut impofée , de fervir l’efpace d’un 
an dans l'Hôpital des malades incurables ; & fa moït, qui arriva précifément 
à la fin de ce terme, fembla marquer que le Ciel étoit fatisfait de fon ré- 
pentir (22). 

Quatre Vaifeaux Indiens, qui entreprirent avec nous le voyage de la 
Chine, nous formerent comme une efcorte , avec laquelle nous arrivâmes 
heureufement au Port de Chincheu. Mais quoique les Portugais y exerçaf 
fent librement leur commerce , nous y pafläimes trois mois & demi dans de: 
continuels dangers. On n’y parloit que de révoltes & de guerre. Les Corfaiz 
res profitoient de ce défordre, pour attaquer les Vaifleaux marchands juf- 
qu'au milieu des Ports. La crainte nous fit quitter Chincheu , pour nous 
mendre à Chabaquay. C’éoit nous précipiter dans les malheurs dont nous 


(20) Pages 898. » veillable d'elle-même, cc: fi ire Jaïffa-t elle 
(21) Pinto fe rend juftice en ajoutant : pas de nous être très-avantageufe. Page 899. 
> encorc. que la chofe ne für pas fi-émer- (22) Page 907. 


en mme es 
É ND,EZ 
PINTO. 


Embarras fur 
fa  fépulrure ;, 
dont les Portu- 
gais tirent avane 
tage. 


Un Portngiis5 
abandonne la 
Reïgicn des 
Bramines , qu'il? 
avoit fuivie pen 
dant vipgrururss 
ans, 


FAauteur. (s 
send-àla:C'uines. 


heurs qui hui fut 
vienbentr 


MENDEZ 
Pinto. 


Affreux naue 
frage. 


Etrance efñèt 
du detcipeir, 


L'Auteur fe 
fauve fur un Ra- 
dçau, 


480 H:1 S.T © I REG EINIEIR A'INE 

efpérions de nous garantir. Six vingt Jonques , que nous y trouvâmes à l'an. 
cre, nous enleverent trois de nos cinq Vaiffeaux. Le nôtre s’en garantit, par 
un bonheur qui me caufa de l'admiration. Mais les vents d'Eit, qui com- 
mençoient à s'élever, nous Otant l’efpérance d’aborder dans d’autres Ports, 
nous nous vimes forcés de reprendre la haute mer, où nous tinmes une 
route incertaine , pendant vingt-deux jours. La Barre de Camboja, que nous 
reconnumes le vingt-troifiéme au matin , ranima notre courage , & nous 
nous en approchions, dans le deflein de jetter l'ancre ; lorfqu’une furieufe 
tempête , qui nous furprit à l'Ouelt Sud-Gueft , ouvrit notre quille de pou- 
pe. Les plus habiles Matelots ne virent pas d'autre reffource que de couper 
les deux maâts & de jeter routes nos marchandifes à la mer. Ce foulage- 
ment, & quelque apparence de tranquillité qui commençoit à renaître fur 
les Mots , nous donnoient l’efpérance d'avancer jufqu'à la barre. Mais la nuit, 
qui furvint , nous ayant obligés de nous abandonner, fans mâts & fans voi- 
les , aux vents qui fouffloient encorc avec un refte de fureur, nous allimes 
échouer fur un écueil, où le premier choc nous fit perdre dans l'obfcurité 
foixante-deux perfonnes (23). 

Ce malheur nous, jetra dans une fi étrange confternation , que de tous les 
Portugais , il n’y en eut pas un feul à qui la force du danger fit faire le 
moindre mouvement pour fe fauver. Nos Matelots Chinois, plus induftrieux 
ou moins timides , employerent le refte de la nuit à raflembler des planches 
& des poutres , dont ils compoferent un radeau , qui fe trouva fini à la poin- 
te du jour. Ils Pavoient fait fi grand & fi folide, qu’il pouvoit contenir fa- 
cilement quarante hommes; & tel étoit à peu près leur nombre. Martin 
Eflevez , Capitaine du Vaiffeau , à qui la lumiere da jour apprenoit qu'il ne 
reftoic plus d'autre efpérance , pria inftamment fes propres Valeis , qui s’e- 
roient déja retirés dans cet alle , de le recevoir avec eux. Ils eurent l'audace 
de répondre qu'ils ne le pouvoient fans danger pour leur fureté. Un Portugais, 
nommé Ruy de Moura , qui entendit ce difcours , fentit renaître fon courage 
avec fa colere ; & fe levant, quoiqu’affez bleffé , 1l nous repréfenta fi vive- 
ment combien il étoit important pour notre vie de nous faifir du radeau , 
qu'au nombre de vingt-huit , comme nous étions , nous entreprimes de l’ôter 
aux Chinois. Ils nous oppoferent les haches de fer qu'ils avoient à la main. 
Mais nous fimes une exécution fi terrible avec nos épées, que dans l’efpace 
de trois ou quatre minutes, tous nos Ennemis furent abbatus à nos pieds. 
Cependant nous perdimes feize Portugais dans ce combat ; fans compter 
douze bleffés , dont quatre moururent le jour d’après. Un fi trifte fpectacle 
me fit faire des réflexions fur les miferes de la vie humaine : il n’y avoit 
pas douze heures que nous nous étions tous embrallés dans le Navire , & 
que nous regardant comme des freres, nous étions difpofés à mourir Fun 
pour l'autre (24). 

Aufli-rôt que nous fümes en poffefion du Radeau , qui nous avoit couté 


(23) On ne conferve du récir de ce nau- Vaïffleau s'étant brilé , tous ceux qui n’a 
frage que ce qui paroic remarquable par fa voient pas péri s'étoient raffemblés fur l'é- 
fingulasité. cueil, & que le Radeau avoit été compofé 

(24) Page 931. Il faut fuppofer que le des débris. 

tant 


D'EJSA ViO YA GLEASA Lx ve 2 JL, 481 
gant de fang , chacun s’empreffa de s’y placer , dans l’ordre qu'Eftevez jugea 
néceflaire pour nous foutenir contre l'agitation des vagues. Nous étions 
encore trente-huit , en y comprenant nos valers & quelques enfans. Le Ra- 
deau ne fut pas plutôt à flot , que s’enfonçant fous le poids , nous nous trou- 
vâmes dans l’eau jufqu’au cou, fans cefle obligés de nous attacher à quel- 
que folive que nous tenions embrafée. Une visille courte-pointe nous {er- 
voit de voile: Mais, étant fans bouflole, nous flottämes quatre jours entiers 
dans cetre miférable fituarion. La faim, le froid , la crainte, & toutes les 
horreurs de notre fort, faifoient périr à chaque moment quelqu'un de nos 
Compagnons. Plufieurs fe noutrirent , pendant deux jours, du corps d'un 
Négre, qui étoit mort près d'eux. Nous fumes jettés enfin vers la terre ; & 
cette vüe nous caufa tant de joye , que de quinze , à qui le Ciel confervoit 
encore la vie , quatre la perdirent fubitement. Ainfi nous ne nous trouvames 
qu'au nombre d'onze, fept Portugais & quatre Indiens, en abordant la terre 
dans une plage où notre radeau ghiffa heureufement fur le fable. 

Les premiers mouvemens de notre reconnoiffance fe tournerent vers le 
Ciel , qui nous avoit délivrés des périls de la mer : mais ce ne fut pas fans 
frémir de ceux auxquels nous demeurions expofés. Le Pays étoit defert; & 
nous vimes quelques tigres , que nous mimes en fuite par nos cris. Les élé- 
phañs , qui fe préfentoient en grand nombre , nous parurent moins dange- 
reux ; ils ne nous empècherent pas de raffañer notre faim, avec des huitres & 
d’autres coquillages. Nous en primes notre charge , pour traverfer les bois 
qui bordoient |a côte ; & dans notre marche > Nous eûimes feCOUrS aux Cris, 
pour éloigner les bêtes féroces. Après avoir fait quelques lieues dans un bois 
fort couvert, nous arrivames au bord d’une riviere d’eau douce, qui nous 
fervit à farisfaire un de nos plus preflans befoins. Mais nous nous crumes à 
la fin de nos maux, en voyant paroitre une barque plate , chargée de bois 
de charpente. Elle étoit conduite par huit ou neuf Négres, dont la figure 
nous efftaya peu lorfque nous eumes confidéré qu'un pays où l’on bâifloit 
des édifices révuliers ne pouvoir être habité par des Barbares. Ils s’appro- 
cherent effeivement de la terre , pour nous faire diverfes queftions. Cepen- 
dant , après avoir paru fatisfaits de nos réponfes , ils nous déclarerent que 
pour être reçus à bord , il falloit commencer par leur abandonner nos épées, 
La néceflité nous força de les jetter dans leur Barque. Alors, ils nous exhor- 
terenc à nous y rendre à la nage » parce qu'ils ne pouvoient s’avancer jufqu’à 
terre. Nous nous difpofimes encore à leur obéir. Un Portugais & deux jeu- 
nes Indiens fe jetterent dans l’eau , pour faifir une corde qu’on nous avoit 
jettée de la Barque : mais à peine eurent-ils commencé à nâger , qu'ils fu- 
rent dévorés par trois crocodiles, fans qu'il parût d’autre refte de leur corps 
que des traces de fang , dont l'eau fut teinte en divers endroits. 


J'étois déja jufqu'aux genoux dans la vafe , avec mes fept autres Compa- 


gnons. Nous demeurâmes fitroublés de ce funefte accident , qu'ayant à peine 
la force de nous foutenir , les Néores , qui nous virent dans cet état, fau- 
térent à terre, nous lierent par le milieu du corps, & nous mirent dans 
leur Barque. Ce fut pour nous y accabler d’injures & de mauvais traitemens. 
Enfuite 1ls nous menerent , à douze lieues de-là , dans une ville nommée 
Cherbom , où nous apprimes que nous étions dans le pays des Papuas. Nous 


Tome IX, Ppp 


MENDEZ 
PrNro. 


Ce qui lui ap 
rive à tétése 


Trois de fes 
Compagnons 
font dévorés paz 


des Crocodÿes5:, 


45 HIS PF O.1 R'ENC EN DR AIDE 


ne fûmes vendus à un Marchand de l'Ile de Celebes , fous {e pouvoir du 
DEN quel nous demeurimes près d'un mois. Il ne nous laiffa manquer ni de vé- 
Il eft vendu à témens , ni de nourriture, mais, fans nous faire connoître fes motifs, il 
A ee nous revendit au Roi de Calapa , Prince ami des Portugais , qui nous renvoyæ. 
livré par le Roi génércufement au détroit de la Sonde (25). 
deCaRre Je me trouvois plus pauvre que je ne l’avois été de ma vie, & forcé , 
Ah ai par conféquent, de m'engager dans de nouvelles avantures. Nous fûümes re- 
lesils'engege, Gus , au Port de Bantam, par Dom Jerôme Gomez Sarmento , qui com- 
mandoit trois Vaifleaux de guerre , avec lefquels il devoit faire: voile à la 
Chine. Il nous offrit de l'emploi : mais quelle fortune pouvois -je efpérer 
dans les armes ? Deux Marchands Portugais , qui partoient pour Siam avec 
leurs marchandifes , ayant conçu quelque affeétion pour moi fur le feul ré- 
cit de mes infortunes, me propoferent de monter dans leur Jonque. Ils s’en- 
gageoient , non-feulement à faire les frais de mon voyage , mais à me prè- 
ter même une fomme d'argent, pour importuner cette inexorable fortune, 
qui fembloit fe faire un jeu de me tromper ou de me fuir. Je n’avois rien 
il fe rend à de plus favorable à defirer dans ma pauvreté. Nous partimes; & dans lef 
Suns RO pace de vingt- fix jours, nous arrivimes à Odia, Capitale de l’Empire de 
Siam. Sornau , que les Européens ont nommé Siam. Les Portugais y étoient fi bien 
établis , que j’eus peu de peine à mettre dans le commerce environ cinq 
cens ducats que mes deux amis m'avoient prêtes. 
Mais il n’y avoit pas plus d’un mois que j'étois dans cette ville , lorfqu’on y 
reçut avis que le Roi des Tinocohos, des Laos & des Gueos , Peuples qui for- 
moient un Etat puiffant vers le Nord , au-deflus de Capinper & de Pafiloco , 
éroit entré fur les terres de Siam avec une armée redoutable , & qu'il avoit déja 
Guerre où les formé le Siége de Quisirvam. Cette nouvelle caufa tant d’allarime à la Cour , que 
es Int Je Roi fit publier , dans fa Capitale & dans tout l'Empire, un ordre à tous fes Su 
jets, fans autre exceprion que les vieillards & les eftropiés , de partir pous 
la guerre , fous peine d’être brülés vifs , avec infamie pour leurs defcendans 
& confifcarion de tous leurs biens. Les Etrangers mêmes ne furent pas dif- 
penfés de prendre les armes , & n’obtinrent pour alternative que la hberté de 
quitter l’armée de Siam dans l’efpace de trois jours. Notre nation , qui jouif- 
foit d’un grand. nombre de privileges , fut invitée particuliérement à s’ar- 
mer pour la défenfe de l'Etat , avec de grandes promeffes de faveur , & fur- 
tout d’une permuflion de prècher l'Evangile & de bâtir des Eglifes Chrétien- 
nes. On ajouta que le deflein du Roi étoit de nous confier la garde de fa. 
perfonne , & de prendre nos confeils dans toutes fes entreprifes (26). 
Nous étions au nombre de cenr trente. Des offres fi glorieufes en détermine- 
rent fix vingt à fufpendre les affaires de leur commerce , pour embraffer la que- 
relle d'autrui. La réputation de mes avantures m'obligea d’être un des plus 
ardens. Nous joignimes l’armée , qui fe trouva compofée de quatre cens 
mille Sujets de l’Empire, & de foixante-dix mille Etrangers. 
Mort funefte - Cette ouerre dura plufieurs mois, avec une grande variété de fuccès. Enfin 
êu Roi de Siam. [1 fortune s'étant déclarée pour nous , dans une fanglante bataille , le Roi de 


Siam pouffa fes avantages jufqu'à foumtire par les armes un Royaume voï- 


(25) Pages 916 & précédentes. (26) Page 918. 


DES: V O Y A GES. CL v.: Ti. 483 


fin (27), qui avoit accordé le paflage à fes Ennemis. Il revint triomphant 
dans fa Capitale. Mais après des fêtes fomptueufes , ie durerent quatorze 
jours , fuivant les loix du pays (28), il trouva , dans on Palais , des périls 
plus redoutables que ceux qu'il avoit furmontés. La Reine fa femme avoit 
entretenu , pendant fon abfence , un commerce d'amour , avec un Pourvoyeut 
de fa maifon, nommé Uhom-chenira. Elle fe trouvoit enceinte de quatre 
mois. La crainte du châtiment & l’efpérance de cacher fa honte, lui firent 

rendre la réfolution de fe défaire du Roi, fon mari. Un poifon mortel , 
qu'elle lui fit avaller dans une tafle de lait, le mit au tombeau cinq jours 
après fon triomphe. En mourant , il ordonna » que les cent vingt Portugais, 
» qui lui avoient fervi de gardes , reçuflent , pour prix de leurs fervices, une 
» demie année du tribut que la Couronne de Siam tiroit du Royaume de 
» Tybem ; que pendant l'efpace de trois ans leurs marchandifes fuffent exem- 
» pres de toutes fortes de droits, & que leurs Prètres euffent la liberté de 
» prècher un Dieu fait homme pout le falut du monde (29). Dans le pre- 
mier mouvement de la douleur publique , l’article qui regardoit le tribut de 
Tybem fur exécuté fi fidellement , que nous crûmes nos farigues bien récom- 
penfées. Mais il s’éleva prefqu'aufli-tôt des guerres fanglantes (30), qui chan- 
gerent la face de l'Etat, & qui nous mitent dans la néceflité de chercher un 
autre afyle. Chacun ayant pris le parti qui convenoit à fes efpérances , je 
m'embarquai avec vingt-fix de mes Compagnons ,; pour faire voile À 
Malaca (31). ; 


*X X 


ylxro fe lie dans cette Ville avec Georges Alvarez , riche Marchand Por- 

rugais , & forme avec lui le deffein d’un voyage de Commerce. Ils vont 
enfemble au Japon, d’où les troubles du Pays ne les empêchent pas de reve- 
nir avec un profit confidérable (32). Dans leur retour 1ls relâchent à Hyamon- 
go , Port de la Baye de Canguexuma , où ils font témoins de la perte d'un pro- 
digieux nombre de Jonques Chinoifes , qu'une tempête, fans exemple , fait 
couler à fond dans le Port. Il y périt aufli plus de vingt Bâtimens Portugais. 
Celui des deux Affociés a le bonheur d'échapper avec dix ou douze autres : 


mais, ayant été pouffé contr'un rocher , il ne doit fa confervation qu’au fe- 
couts du Ciel (33). ue? 


Tandis qu'on s’occupoit à réparer le défordre , il arriva un de ces évé- 
nemens dans lefquels on eft forcé de reconnoître une difpofition fenfble de 


(27) Le Royaume de Gaibem. I prit douze Brama, qui fut tué par un parti de Rebelles. 
belles villes , fortifiées à la maniere de l'Eu- Ce récit, n'ayant point de rapport à fes pro- 
rope. pres avantures , ne demande point un extrait, 

(28) Page 923. quoiqu'il compofe une grande partie de fon 

(29, Page 924. ouvrage. : 

(30) La Reine de Siam fit périr les enfans (31) Page 1010. 
qu'elle avoit eus de fon mari, & parvint à (32) L'Auteur rapporte ces troubles avec 
mettre fon Amant fur le Trône. Enfuite elle beaucoup d'étendue, Pages 1022 çœ fui- 
fut affaffinée avec lui dans un feftin. L’Au-  vantes, 
teur rapporte tous ces événemens , mais fans (33) Le dommage des Portugais fut eftimé 
en avoir été témoin. Ily joint l'Hiftoire des à huit cens mille ducats, & celui des Chinois 
révolutions du Peu, & la mort du Roi de à plus de deux millions d'or. Page 1033. 


Pppi 


a 
MENDEZ"Z 
PINTO, 


Service ind 
portant que Pine 
to rend à la Re 
ligion. 


MENDEZ 
PINTO. 


Hiftoire d'En- 
giro , ou de Paul 
de Sainte-Foi, 


484 
la Providence, & qui paroît capable de donner feul un 


HISTOIRE GE NER°ATLIE 


jufte poids , à tous 


les récits d’un Voyageur qu’elle avoit choifi pour rendre un important fer- 
vice au Chriftianifme. C'eit à lui-même qu'il faut laiffer faire , dans une 
Note (34), le récit d’une avanture qui donna un Apôtre aux Indes, & un 
Martyr à l'Eglife. 


(34) » Comme nous érions au travail, 
nous vimes defcendre , à la hâte, du haut 
du rocher, deux hommes à cheval, qui 
nous firent figne avec un mouchoir, & 
crierent que nous euffions à les prendre. La 
nouveauté de ce fait fit naître en nous un 
defir de favoir ce que c'étoit, & nous en- 
voyâmes incontinent à terre une chaloupe 
bien équipée. Maïs d'autant que cette mé- 
me nuit un mien garçon sen étroit fui 
avec trois autres, je priai Georges Alvarez 
qu'il me permit de me mertre dans la Cha- 
loupe, ce qu'il m'accorda aufli - tôt ; de 
forte que j'y entrai moi troiliéme. Alors 
comme nous fumes à la Rade, l’un des 
deux hommes, qui fembloit être le plus 
honotable, s'adreffant à moi; Seigneur, 
me dit-il, pour ce que je fuis preifé du 
tems , & que j'appréhende d’êcre joint par 
ceux qui me fuivent, je te fupplie , par la 
bonté de ton Dieu, que fans appréhender 
qu'il t'en arrive aucun mal tu me prennes 
avec toi. J'avouc que je me trouvai d’abord 
fi embarraiTé par ce difcours, que je ne {us 
me réfoudre à ce qu'il falloit faire. Nean- 
moins, me reflouvenant d'avoir vü par 
deux fois à Hiamango, en la compagnie 
de quelques Marchands, ce même hom- 
me qui parloit à moi, cela m'émüt à le 
prendre ; & fon compagnon aufli. Mais je 
les eus mis à peine dans la Chaloupe, que 
je vis paroitre quatorze hommes à cheval, 
qui venoient après; lefquels abordant la 
rade avec de grands cris, Donne-nous ces 
traitres , difoient ils, o4 bien tu es mort. 
Enfuite de ceux-ci, il en vint incontinent 
autres neuf; { bien qu'ils fe trouverent 
vingt - trois de nombre, fans qu'il y eut 
aucun homme de pied Cependant l’appré- 


‘henfon que j'en eûs fit que je m'éloignai 


de la mer, de la portée d’une arbalète , & 
que je demandai à ces hommes ce qu'ils 
vouloient : fur quoi, un d'eux prenant la 
pcrole , fi tu enmenes ce Japonois , me dit- 
il, fans parler de celui qui l'accompagne, 
fache que mille têtes comme la tienne por- 
teront la peine de ce que tu fais. A ces 
paroles, je ne voulus pas leur faire de ré- 
ponfe; & me voyant avec les deux hom- 
mes à bord de notre Vaifleau, je les fis 


y 
o 


monter dedans , quoiqu'avec affez de pei- 
ne. Tous deux furent affez bien pourvus, 


tant par le Capitaine que par les Portugais, . 


de tout ce qui leur étoit néceffaire pour un 
long voyage. 
» Comme nous fumes partis de cette Baye 
de Canguexuma, le fixiéme jour de Janvier 
de l'année 1647, nous arrivèmes en qua 
torze jours à Chincheu , un des plus célé 
bres & riches ports de la Chine. Mais la 
crainte des Coïfaires, qui tenoient la ri 
vicre afliéyée, nous fit aller à Lamau, pour 
faire provifion de quelques vivres , & nous 
en eümes fuffifance jufqu'a Malaca. La, 
nous crouvames le Révérend Pere Maître 
Erançois Xavier, Reteur univerfel de la 
Compagnie de Jelus, en ces contrées des 
Indes, qui depuis peu de jours étroit arrivé 
des Moluques , avec une grande réputatioææ 
de faint homme ; titre que tous les Peuples 
lui donnoient pour les grands miracles 
qu'on lui voyoit faire. Si-tôt que ce fainc 


erfonnage eut {ü que nous avions ces Ja-. 
P EA 


ponois avec nous, il nous vint chercher, 
Georges Alvarez & moi, dans la maifon 
d'un certain Côme Rodriguez, qui étoit 
là marié. Après qu'il eut paffé une partie 
du jour avec nous, à nous faire plufieurs 
demandes fort curieufes, toutes fondées 
fur l'ardent zèle qu'il avoit pour l’hor- 
neur de Dieu, & que nous eümes fatisfaic 
à (on defr, nous lui dîmes, fans favoir 
qu'il en eut déja connoïffance , que nous 
avions avec nous deux hommes du Japon , 
l'un defquels , qui paroïlloir être de quali- 
té , étroit fort fectet, & grandement bien 
vei{é aux loix & coutumes de rout le Pays; 
ajoutant à cela que fa Révérence feroit 
bien-aife de l'ouir. Alors il nous témoigna 
qu'il s'en réjouifloit ; fi bien que nous allä- 
mes incontinent à notre Navire; & ame 
nämes cer honnête homme du Japon , au 


Pere , qui n'avoit pas d'autre maifon que 


l'Hôpital. L'ayant vû , d’abord il le prit 
avec lui, & l'emmena aux Indes, où pour 
lors il étoir prêt de s’en aller. Comme if 
fat arrivé à Goa, illefir Chrétien, & lui 
donna le nom de Paul de fainte-Foi. Là, 
en bien peu de terns, il apprit à lire & 
écrire , enfemble toute la Doûrine Chré- 


D'EISANIO VA IGUEES M NET v. AIT: 485 

L’efprit de piété qui ne l’abandonne jameis, femble croître dans la fuite, 
lorfqu'arrivant à Malaca, il y rencontre le Pere François Xavier , & qu'il 
prend , dans fon entretien, de nouveatix principes de Religion & de zèle. 
Il fe jette dans le récit de fes grandes actions. Il le repréfente fupérieur à 
tous les Heros profanes. Enfuite , fe retrouvant avec lui, dans un quatriéme 
Voyage qu'il fait au Japon , il raconte plulieurs merveilles de fa vie, dont 
il eft témoin à 1 Cour de Bungo, & dans quelques navigations qu'il fait 
fur le même Vaiffleau. Cette longue narration le conduit jufqu’à fa mort. 
Mais , comme elle appartient moins à l’hiftoire des Voyages qu'à celle du 
Chriftianifine , il fufft d’avoir fait connoitre au Lecteur le fujet de cent 
vingt pages que je fupprime. Le mien me ramene à la derniere courfe de 
Pinto, pour le conduire‘enfuite jufqu’à Lifbonne. Reprenons la méthode 
que j'ai crue la plus propre à foutenir l'attention du Leéteur , dans-une fi gran- 


de variété d’événemens. 

E me trouvois à Goa, en 1554, à l’arrivée du corps de l’Apôtre des In- 
Je , qui fut célebrée avec une magnificence digne de fes vertus. Le der- 
nier jour de cette fète , Antonio Ferreyra , Marchand Portugais , que le Com- 
merce avoit ramené du Japon, remit au Viceroi un préfent fort riche, de la 
part du Roi de Bungo (35), avec une Lettre de ce Prince , où fe plaignant 
de n'avoir pas revü dans fes Etats le Pere François Xavier , qui lui avoit pro- 
nus d'y retourner plus promptement , il prioit Les Officiers du Roi de Portu- 
gal de lui faire hâter fon départ. Dom Alphonfe de Noronha , qui étoit re- 
vêtu alors de la dignité fuprème , communiqua cette Lettre aux Jéfuires. Le 
Pere Belqmior , Recteur du College de Goa, s'offrir avec beaucoup de zèle, 
pour fuppléer au Saint Apôtre. Je reçus ordre de l'accompagner, & la com- 


* * 


fon Vaiffeau. Maïs Paul de Sainte-Foi, qui 
fe nommoit Engiro, avant {a converfion, 
étant célebre , dans l’Hiftoire Eccléfiaftique 
des Indes, par le zèle avec lequel il fecunda 
les travaux de Saint François Xavier, & 
par fon martyr, c'eft (ans doute à l’Auteur, 
que la Religion eft redevable de cet homme 
Apoftolique. Elle lui doit auf quantité de 
fecours qu'il donna dans Ja fuite à Saint Xa- 
vier même, pendant pluficurs voyages qu'il 
fit avec lui, & le récit d’une partie de {es 
miracles & de fes vertus ; auquel il a joint les 


tienne , conformément à l'intention de ce 
bienheureux Pere, qui éroic qu'aufli-tôt 
que la faion d'Avril feroit venue, il s’en 
iroit en cette Ifle du Japon, prêcher à ces 
Infidéles, Jefus-Chrift Fils de Dieu vivant, 
attaché en Croix pour les Pécheurs ; paro- 
les qu'il avoit ordinairement à la bouche. 
Par même moyen, il failoit deffein de 
mener avec lui cer Etranger , pour s'en fer- 
vir d'interprére en ce Pays-là : comme en 
eflet il l'y mena depuis ,enfemble fon com- 
pagnon, que le Pere fit encore Chrétien, 


M 


& lui donna le nom de Jean. Depuis ils 


circonftances de fa mort , dans l'Ifle de San- 


» 

» furent grandement fidéles en ce qui tou- ciam, & celles de fa Tranflation à Goa, Le 
» choirle fervice de Dieu, pour l'amour du- Pere Bouhours , & les autres Hiftoriens de fa 
» quel Paul de fainte Foi fut banni à Ja vie, n'ont pas crü prendie leurs mémoires 
» Chine, & mis à mort par des voleurs, dans une mauvaife fourec, lorfqu'ils ont em- 
» comme j'efpere déclarer ci-après, quand prunté de Pinto une partie de fes récits , fur- 
» je parlerai de ces faints hommes. Pages tout à l'occafon des difputes de l’Apôtre des 
m 1035 à fiunvantes. Indes , avec les Bonzes du Japon 


Il eft furprenanc que Pinto n'explique pas 
mieux quelle avanture avoit forcé les deux 
Japonois de venir lui demander un afyle dans 


(35, Ce n'étoit plus celui que Pinto avoit 


. vû dans fon premier Voyage, & qu'il avoir 


lailTé fort infime. 


P PP ii 


TN DE Z 
PINTO:. 

Ses liaifons 
avec S. Françuis 
Xavier. 


Dernier Voyas 
ge de Pinto. 


11 eft envoyé 
an Japon par le 
Viceroi des In 
des , avec ur: 
Miffionnaire Jé. 
fuite, 


MENDEZ 
PFr NT OC, 


“Leur route. 


Ce qu'ils 
soyent dans l’1f 
dede Champeiloe 


Ife de San- 
«ian. Honneurs 
gendus à la fé- 
putture de Saint 
FrançoisXaviere 


486 H'ISTOIRE GENERALE 


miflion de conclure un Traité d'amitié & de commerce avec le Roi de Bun- 
go , qui promettoit , dans la mème Lettre , d’obéir au Roi de Portugal com- 
me à fon frere aîné (36). 

Quatorze jours après , c’eft-à-dire , le 16 d’Avril , nous fîmes voile à Ma- 
laca , où divers obftacles nous retinrent l’efpace d’un an. Enfin, nous étant 
embarqués , le 1 d'Avril 1$$$ , nous arrivames avec beaucoup de peine & 
de danger au Poït de Patane , d'où nous fuivimes la Côte de Lugor & de 
Siam, pour nous rendre à Pulo Cambin , & de-là aux Ifles de Canton, dans 
le deffein d'attendre la nouvelle lune. Mais nous fümes furpris par les vents 
Oueft Sud-Oueft , qui regnent une partie de l’année fur cette Côte. Ils nous 
forcerent , après diverfes agitations , de nous jetter dans une Ifle , nommée 
Pulo- Timan , où la barbarie des Habitans nous réduifit à pañler cinq jours 
fans eau douce & fans vivres. Nous n'étions point en état de nous faire ref- 
peter par la force. Cet embarras n’auroit fait qu'augmenter , fi le Ciel n’a- 
voir amené dans la même lfle trois Navires de notre nation, qui venoient 
de Bantam. Nous primes l'avis des Capitaines. Ils nous confeillerent de ren- 
voyer notre Caravelle à Malaca , parce qu'elle ne leur parut pas propre à 
foutenir un aufi long voyage que celui du Japon. Nous paffimes , Le Pere 
Belquior & moi , fur le bord de François Tofcane , riche & généreux Négo- 
ciant , qui fe fit honneur de pourvoir à tous nos befoins. De Pulo-Timan, 
que nous quittämes un Vendredi 7 de Juin , nous fimes voile vers le Royau- 
me de Champa ; & fuivant la Côte , avec des vents que nos Matelots nom- 
ment Galernes , nous allâmes mouiller ,en douze jours , fous l’Ifle de Cham- 
peilo, dans l'anfe de la Cochinchine. 

L'eau nous manquoit. Nous en trouvâmes d’excellente , dans une rivie- 
re qui defcendoit d’une haute montagne. Mais , en nous écartant un peu de 
côté du Sud, nous eumes deux fpeétacles fort furprenans. Le premier fut 
une fort belle croix, gravée fur une grande pierre de taille , avec les qua- 
tre lettres du titre Chrétien (37). Plus bas on lifoit, Duart Coelho 1518. 
Plus loin , à deux cens pas de la riviere , nous vimes foixante - deux hom- 
mes pendus à divers arbres , fans en compter plufieurs autres , qui étoient 
étendus par terre, à demi mangés. Il ne paroïffoit pas que cette exécution 
eut été faire depuis plus de fix ou fept jours. Sur un autre arbre , s’offroit un 
grand Etendart , fur lequel on lifoit en caraéteres Chinois : » Que tout Na- 
» vire ou toute Jonque , qui abordera dans ce lieu, fe hâte d’y prendre de 
» l'eau & de fe retirer , fous peine de recevoir le mème traitement que ces 
» Miférables , qui ont été terraflés par la puiffante colere du fils du Soleil. 
Nous jugeâmes , par de fimples conjectures, qu’une Flotte Chinoife avoit 
rencontré dans cette Ifle quelque Vaiffeau Corfaire , & qu’elle en avoit traité 
l'Equipage avec cette rigueur (38). 

Le vent nous devint fi favorable , que de Champeilo , nous arrivames en 
cinq jours à l’Ifle de Sanciam, où le Révérend Pere Xavier avoit reçu la 
fésulture. Malgré lardeur qui nous portoit tous à vifirer ce faint lieu , nous 
attendimes jufqu’au matin , pour nous y rendre avec plus de décence. Le Pere 
Belquior ordonna une procellion folemnelle. Il ne fut pas aifé de reconnoitre 


{36) Page 1149. (37) Apparemment I, N.R. I, (38) Page 1159 


D ÉNSEUNO M A GENS LIT v. I I." 


la place du tombeau , qui étoit déja couveit de buiffons, & qu'on ne put 
diftinguer qu'à la pointe de plufieurs croix dont il étoit environné. Mais , il 
far nettoyé aufli-tôt , avec tout l'empreffement d’une vive piété. Nous l’entou- 
râmes d’une baluftrade de bois, & d’une autre paliflade, à laquelle nous 
ajoutames une large tranchée pout troilicme enceinte. Au centre ; le Pere 
Belquior plaça une grande & belle croix. Il célébra la Mefe , fur un Au- 
tel orné de brocard , de chandeliers & de lampes d'argent. Enfuite 1l fit un 
fermon fort touchant fur les vertus de l’Apôtre des Indes , fur le zèle dont 
il avoit brülé pour la gloire de Dieu & pour le falut des Ames, & fur la 
fainte pañlion qu'il avoit eûe d'entrer dans l’Empire de la Chine, à la vüe 
duquel le Ciel avoit voulu qu'il eut recueilli le fruit de fes travaux. 

Ce feul devoir nous ayant fait relâcher à Sanciam , l’ancre fut levée dès 
le jour fuivant ; & nous arrivämes le foir à Lampacau , Ifle plus éloignée 
de fix lieues vers le Nord, où les Portugais fatfoient leur commerce avec les 
Chinois , depuis qu'ils avoient perdu leurs établifflèmens de Liampo & de 
Chincheu (39). Ils étoient encore dans le regret de cette perte, qu'ils 
avoient raifon de croire ineftimable. J’ajouterai à l’idée que j'ai déja fuir 
prendre de la Colonie Portugaife de Liampo , qu'elle étoit compofée de trois 
mille hommes , dont plus de douze cens croient Portugais , & les autres , des 
Chrétiens & des Efclaves de diverfes Nations. Plufieurs Négocians bien in- 
formés m'aflurerent , que fon commerce annuel alloit au-delà de trois millions 
d'or, & que les deux dernieres années, la plus grande partie d'un fi riche 
trafic fe faifoit en lingots d'argent, qu’elle tiroit des Japonois pour fes mar- 
chandifes (40). Les Portugais avoient , à Etampo , un Gouverneur de leur 
Nation, & tous les offices d’une République bien ordonnée (41). Les em- 
plois les plus fimples sy vendoient jufqu'à trois mille ducats. On y comptoït 
environ trois cens hommes mariés , à des femmes Portugafes ou Mulätres. 
J'y avois admiré trois Hôpitaux , où la dépenfe annuelle montoit à trente 
mille ducats , & la Maifon de ville en avoit fix nulle de rente. Malgré 1x 
juloufie des Chinois , il me sy faifoit point d'acte qni ne fût datté dans ces. 
termes : En cette très noble & toujours fidclle ville de Liampo , pour le Roi 
notre Souverain Seigneur. En un mot, c'évoit la plus riche & a plus célebre: 
de tous nos Colonies. des Indes (42). 

Je raconterai , en peu de morts , la caufe de fa ruine , dont on doit me-croire 
d'autant mieux informé que j'eus la douleur. d'y être préfent (43). Un Né- 


437 


(39) Ils n'obrinrent qu'en 1557 le Port 
de Macao , à la Requête des Mandarins de 
Canton. Macao étoit une Ifle déferte, dont 
ils firent bien-tôt un bel & riche érablifie- 
ment. Woyez a-deffus , Tome VI. & ViI. 


niers, quatre Notaires & fix Greffers. 
(42) Go2 même n'étoit pas encore au de- 
L \ . \ . 

gré de fplendeur où elle parvint à là fin du 


Ja décadence de l'Empire l'ortugais dans les 


même fiécle, & dont on la vit jouir jufqu'à 


(40) On a fait remarquer que Pinto s'at- 
tribue l'honneur d’avoir appris le chemin du 
Japon aux Portugais de Liampo: 

(41) Un Auditeur , dit Pinto, des Juges, 
des Echevins ; un Provifeur des Morts & des 
Orphelins , des Commiffaires de Police; un 


Grefher de la Maïifon de ville, des Quarte- 


Indes. Eile étoir encore fans Archevêque en: 
1$$2. 


(43) Page 1160. C'éroït apparemment dans- 


fon troifiéme voyage. 11 ajoute que Martini 
Alphonie de Souza étoit alors Viceroi\des 


Indes, & Ruy-Vaz-Pereyra ,. Gouverneur 
de Malaca, 


MENDE 7% 
PINTO. 


Jfle de Tam- 
pacau, nouvclés 
tablifiemeur des: 
Portugais, 


Rüine des Por 
tugais de Liaws- 


po 


MENDEZ 
PINTO. 


gls fe rétabli's 
ent à Chinchu, 
mais ils en font 
bieniôt chaflés. 


L'Auteur s'ar- 
cête près d'un an 
à Lampacau, 


488 H.I1ST O.TRYE! GE N ER ALLIE 


gociant de qüelque diftinétion , nommée Lancerot Pereyra , natif de Pons 
Lyma , ville de Portugal, avoit prèté une fomme confidérable à quelques 
Chinois, qui négligerent leurs affaires jufqu’à fe trouver dans l’impuiffance 
de la reftituer. Le chagrin de cette perte excita Lancerot à raffembler quinze 
ou vingt Portugais , auf déreglés dans leurs mœurs que dans leur fortune, 
avec lefquels 1l prit le tems de la nuit pour fe jetter dans le village de Chi- 
paton , à deux lieues de la ville. Ils y pillerent les maifons de dix ou douze 
Laboureurs ; & s'étant faifis de leurs femmes & de leurs enfans, 1ls tuerent 
dans ce tumuite, treize Chinois qui ne les avoient jamais offenfés. L’allarme 
fut aufli-tôt répandue dans la Province, & tous les Habitans firent retentir 
leurs plaintes. Le Mandarin prit des informations dans toutes les formes 
de la Juftice. Elles furent envoyées à la Cour. Un ordre , plus prompt que 
routes les mefures par lefquelles on s’étoit flatté de l’arrèter , amena au Port 
de Liampo trois cens Jonques , montées d'environ foixante mille hommes, 
qui fondirent fur notre malheureufe Colonie. » Je fus témoin que dans l’ef. 
» pace de cinq heures ces cruels Ennemis n’y laifferent pas la moindre cho- 
» fe à laquelle on püt donner un nom. Tout fut brülé ou démoli. Les Ha- 
# bitans ayant pris le parti de fe réfugier dans les Navires & les Jonques 
” qu'ils avoient à l'ancre , y furent pourfuivis, & la plüpart confumés par 
» les flammes , au nombre de deux mille Chrétiens , entre lefquels on com- 
» ptoit huit cens Portugais. Notre perte fut eftimée à deux millions d'or. 
» Mais ce defaftre en produifit un beaucoup plus grand, qui fut la perte en- 
» ticre de notre réputation & de notre crédit à la Chine (44). 

Cependant quelques Portugais , échappés à la fureur des Chinois , ayant 
conçu l’efpérance de fe relever de leur ruine , entreprirent deux ans après, 
de former un nouvel établiffement dans le Port de Chincheu, qui n'eft qu'à 
cinq lieues de Liampo. Ils furent fecondés par les Marchands du Pays, qui 
tiroient de grands avantages de notre commerce. Les Mandarins , engagés 
par de riches préfens , promirent du moins de fermer les yeux. Cette appa- 
rence de réconciliation dura l’efpace d’environ deux ans & demi, jufqu’à l'ar- 
rivée d'Ayrez Botelho , qui fut envoyé à Chincheu , par Dom Simon de Mello , 
Gouverneur de Malaca , avec la double qualité de Commandant & de Pro- 
vifeur des Morts (45). L’avarice de ce nouvel Officier ne refpectant rien, 
elle lui fit mettre dans fes coffres une fomme de douze mille de. , qu'un 
Marchand Chrétien d'Arménie, mort parmi les Portugais , avoit laiflés pour 
les faire paffer à fa famille; & fous le même prétexte , il enleva fur un vaif- 
feau Portugais toutes les marchandifes de deux Chinois , qui devoient quel- 

ue chofe à cette fucceflion. Une injuftice , qui bleffoit les Sujets de l'Em- 
pire, attira bien-tôt la vangeance des Mandarins fur la nouvelle Colonie. 
Cent vingt grandes Jonques brülerent treize Navires que nous avions dans 
le Port ; & de cinq cens Portugais , il n’en échappa pas plus de trente, qui 
fe crürent trop heureux d’acheter la vie aux dépens de leur fortune. 

C'étoit depuis ces deux triftes événemens , que les Marchands de notre 


(44) Page 1163. dans {a multitude de leurs voyages, il en 
(45) Cet emploi étoit alors d’une grande mouroic un grand nombre hors de leur 

confidération parmi les Portugais , parce que Patrie ; 
Nation 


DE SE ViO VL£Æ GENS Live 2 I. 489 


Nation s’étoient établis dans l’Ifle de Lampacau. Nous y étions arrivés avec 
les trois Navires qui nous avoient reçus à Pulo Timan ; & cinq autres 
Vaifleaux Portugais y aborderent après nous, dans le deffein de faire aufli le 
voyage du Japon. Mais le tems de la navigation étoit pañlé fur ces mers. Nous 
fûmes contraints de fufpendre notre départ jufqu'au mois de May de lan- 
née fuivante , c’eft-à-dire , de pafler dix mois entiers dans ce Port. 

Le Pere Belquior, & quelques autres Mifionnaires qu'il avoit à fa fuite, 
craignirent peu l'ennui de l’oifiveté dans un lieu où leur zèle pouvoit s’e- 
xercer. Pour moi, qui n’avois aucune occafion de m’employer pendant toute 
Ja durée du jour, je paflai le rems dans une langueur infupportable. Il y 
avoit déja fix mois & demi , que je m’ennuyois de ma fituation , lorfque je 
fus réveillé de cette léthargie , par les affreufes nouvelles qui nous vinrent de 
Canton. Le 17 du mois d'Avril 1556, nous apprimes que la Province de 
Chanfy avoit été abimée prefqu'entiérement , avec des circonftances dont le 
feul récit nous fit pâlir d'effroi. Le premier jour du même mois, la terre y 
avoit commencé à trembler vers onze heures du foir, avec beaucoup de 
violence, & ce mouvement avoit duré deux heures entieres. Il s’étoit re- 
_nouvellé , la nuit fuivante , depuis minuit jufqu’à deux heures; & la troi- 
fiéme nuit , depuis une heure jufqu’à trois. Pendant que la terre trembloit , 
l'agitation du Ciel n’étoit pas moins terrible , par le déchainement de tous 
les vents, par le tonnerre , la pluie & tous les fleaux de la nature. Enfin je 


troifiéme tremblement avoit ouvert une infinité de paffages à destorrens d’eau , 


qui fortoient à gros bouillons du fein de la terre , avec tant d'impétuofité 
dans leurs ravages, qu’en pe de momens un efpace de foixante lieues de 
tour avoit été englouti , fans que d’une multitude infinie d'Habitans , il fe 
fût fauvé d’autres créatures vivantes qu’un enfant de fept ans, qui fut préfen- 


té à l'Empereur comme une merveille du fort. Nous nous défiâmes d’abord. 


de la vérité de ce defaftre, & plufieurs d’entre nous le crurent impoflibie. 
Cependant » comme il étoit confirmé par toutes les Lettres de Canton , qua- 
rorze Portugais réfolurent de paffer au Continent , pour s’en affurer par leurs 
propres yeux. Ils fe rendirent , avec la permiflion des Mandarins , dans la Pro- 
vince même de Chanfy, où la vüe d’une révolution fi récente ne put les 
tromper. Leur témoignage ne laiffant plus aucun doute, on tira d'eux, à leur 
retour une atteftation qui fut envoyée depuis , par François Tofcane Ca- 
pitaine de notre Vaifleau, au Roi Dom Jean de Portugai : & pour dernie- 
re confirmation , elle fut portée à la Cour de Lifbonne, par un Prêtre, 
nommé Diego Reinel , qui avoit été du nombre des quatorze témoins (46). 
On nous raconta dans la fuite, mais avec moins de certitude , quoique ce fût 
opinion commune , que pendant les trois jours du tremblement de terre, il 
avoit plü du fang dans la ville de Pekin. Au moins ne pümes nous douter 
que l'Empereur & la plüpart des Habitans n’en fuflent fortis pour fe réfugier 
à Nanquin, & que ce Monarque , après avoir fait fix cens mille ducats d’au- 
mûônes pour appaifer la colere du Ciel , n’eût élevé un Temple fomptueux , 
fous le nom d’Hyparicau, qui fignifie Amour de Dieu. Cinq Portugais , qui 
furent délivrés, à cette occalon , de la prifon de Pocaffer , où ils languif- 


(46) Pages 1167 & 1168. 
Tome IX, Qqq 


La Province 
de Chanfy «cf 
abimée, 


Affreufes cirs 
conftances de 
cet ÉveneuttœAtLe" 


Atteftation 
de plufieurs té- 
moins OCUIAIECS à 


MENDEZ 
PINTO. 
L'Auteur af- 

sive au Japon. 


Jhe rend à la 
Forterefle d'Of- 
gui où éroit la 
Cour, 


Fnfe d'une 
Baîcine. 


Cet animal 
étoit inconnu 
aux Japonois, 


400 HIS TOÎRENGENERNAQE 


foient depuis vingt ans , nous donnereut ces informations avant ñotre dé- 
part (47). 

La faifon nous permettant de remettre à la voile , nous partimes de Lam- 

pacau le 7 de Mai 1556 ; dans un Navire commandé par Dom François 
Mafcarenhas (48). Quatorze jours d’une heureufe. navigation nous firent dé- 
couvrir les premieres Ifles du Japon , à l’Oueft Nord-Oueft de Tanixuma. 
Le Pilote , qui connoifloit les dangers de cette route , tourna au Sud-Oueft, 
pour y chercher la pointe de Minato. Nous paflämes devant Tanora , dans le 
deflein de fuivre la Cote jufqu'au Port de Fiunga. Mais les vents , qui Nor- 
deflent beaucoup dans ces parages, & le courant qui étoit au Nord, nous 
porterent plus de foixante lieues au-delà de ce Port. IL fallut employer quinze 
jours à combattre le vent, pour retourner fur nos traces. Enfin, nous entrà- 
mes dans la Baye de Fucheo, Capitale du Royaume de Bungo , & nous mouil- 
lmes tranquillement au pied des murs. 
On nous informa aufhi-tôt que le Roi & la famille royale étoient dans la 
Forterefle d'Ofqui. Mafcarenhas & le Pere Belquior , qui n'ignoroient pas 
que j'avois fait plufieurs fois ce voyage , me propoferent de me rendre à la. 
Cour , avec les préfens du Viceroi & ceux du Capitaine , pour reconnoître 
les difpofitions du Monarque & leur ouvrir les voyes. Je defcendis au riva- 
ge , accompagné de quatre Portugais , & je me rendis d’abord au Palais de 
Cafliandono , Amiral du Royaume & Gouverneur de Canafama , qui me re- 
çut avec de grands témoignages d'amitié (49). I] m'offrit des chevaux & 
quelques Japonois, pour me conduire à Ofqui. J'acceprai fes offres ; & m’é- 
tant mis en chemin le jour d’après , j'arrivai dans un lieu, qui fe nomme 
Fingau , à la diftance d’un quart de lieue de la Forterefle ; & de-là je dé- 
putai un de mes Japonois , pour avertir Ofquindono , Gouverneur de cette 
Place , que j’étois venu des Indes avec la qualité d’Ambaffadeur. Ce Sei- 
gneur me fit dire, par fon fils, que le Roi étoit dans l’Ifle de Xequay, oc- 
cupé à la pèche d’un poiffon monftrueux , qui n’étoit pas connu au Japon, 
& qu'il n'y avoit pas d'apparence qu'il revint avant la nuit ; mais que certe 
Ifle n'étant qu'à deux ligues d'Ofqui, il alloit linformer de mon arrivée. 
Je fus conduit dans une Pagode voifine , nommée Amindanxo , où les Bon- 
zes me firent un feftin magnifique. Mais le Roi n'eut pas plutôt reçu l'avis 
d'Ofquindono , qu'il m’envoya trois Barques à rames, fous la conduite d'O- 
retandono , fon Chambellan & fon Favori , avec une Lettre, par laquelle il 
me prefloit de me rendre dans l’Ifle de Xequay. 

Nous y arrivames en moins d’une heure , dans le tems que ce Prince, 
à la tête d'environ deux cens hommes armés de dards , pourfuivoit une pro- 
digieufe Baleine , qui étoit entrée dans un canal avec quantité d’autres poif- 
fons. La vüe d’un grand nombre de petits Bateaux qu'il employoit à certe 
pêche , & l’ardeur des Japonois à fe faifir d’un monftre ue ils n’avoient 
jamais rien vû de femblable (so), n'offrirent un fpeétacle fort amufant. Le 


(47) Page 1171. plique pas plus fur la perfonne du Roï ni fur 
(48) Surnommé /4 Paille. fes anciennes liaifons. 
€49) Il paroît qu'il en fat reconnu, quoi- (so) On a peine à comprendre que les 


qu'il ne ke dife nulle part; & qu'il ne s'ex- Balcines fuffent inconnues au Japon, 


DIENS V'OMMMANG E SI Liry.e TE 491 


Roi même y prit tant de plaifr , qu'après avoit tué la Baleine & l'avoir ad- 
mirée long -tems fur la rive, il diftribua des récompenfes à ceux qui lui 
avoient donné cet amufement. Tous les Pècheurs furent exemptés du Tribut. 
Quelques Gentilshommes reçurent de nouveaux titres de Nobleffe. D’autres 
obtinrent des penfions ; & les Pages, une fomme de mille taels (51). Pour 
moi, je fus reçu de ce bon Prince avec un vifage tiant. Il me fit l'honneur 
de m'appeller Jon cher ami , & de fe féliciter À mon retour. Son empref- 
fement fut extrème à me. faire diverfes queftions, & je farisfis fa curiofité 
par mes réponfes. » Mais, pour foutenir la réputation des Portugais , j'y 
» ajoktai toujours quelque chofe du mien. Nous étions alors dans une haute 
» eftime au Japon; & tous les Habitans étoient perfuadés , que par l'étendue 
» de fes terres , par fes forces, & par la grandeur de fes tréfors , le Roï de 
# Portugal étoit le feul Prince qui püt prendre la qualité de Monarque du 
» monde. C'eft à cette opinion que nous étions redevables du cas qu'ils 
» faifoient de notre amitié (52). 

On retourna le foir à la Forterefle d’Ofqui , où le Roi fut reçu avec autant 
de réjouiffances & d’applaudiffemens , pour avoir tué la Baleine , que s’il eût 
agrandi fes Etats par des Conquètes. Après avoir congédié toute fa fuite, 
il fe retira dans un appartement intérieut , pour y fouper avec la Reine & les 
Princefles fes Filles. Ce feftin fe faifant aux dépens de la Reine , il n’y de- 
voit être fervi que par des femmes. On me logsa chez le Tréforier de la 
Couronne , où j'étois déja fort bien établi, lorfque je reçus ordre de me ren- 
dre au Château, avec les quatre Portugais qui m'avoient accompagné. Nous 
fûmes conduits dans la falle , où le Roi étoit à table avec fa famille. Il nous 
dit que pour faire plaifir à la Reine , il nous prioit de manger devant elle 
avec les doigts , fuivant lufage de notre Patrie (53). On couvrit auffi-tôt 
une autre table, affez près de la fienne. Plufeurs belles femmes nous fervi- 
rent des viandes fort bien a prètées ; & nous mangeâmes, à la maniere de 
l’Europe , tout ce qui nous fuc offert. L'’ufage étant au Japon, comme à la 
Chine, de manger avec deux petits bâtons , c'eft une extrème incivilité d'y 
porter la main fur les viandes. Les femmes qui nous fervoient exercerent 
leur efprit par quantité de plaifanteries & de bons mots , qui réjouirent beau- 
coup le Roi & la Reine. 

Vers la fin du fouper , une des Princefles, dont nous avions admiré la 
beauté, & qui n’avoit pas plus de quatorze ou quinze ans , demanda la per- 
mifñon , à la Reine fa mere, de repréfenter , avec quelques-unes de fes com- 
pagnes , une Comédie qu’elle avoit compofée depuis peu. Cette faveur lui 
fut accordée. Elle fortit de la falle , pour ordonner fes préparatifs ; car c’é- 
toit à l’occafion de notre fouper, qu’elle avoit conçu cette idée, & nous 
devions être nous-mêmes Le fujer du Spectacle ; mais il fut exécuté avec tant 
d'agrément, que notre vanité, quoiqu'un peu mortifie , ne nous empècha 
pas d’applaudir fincérement (54). É 


(s1) Page 1175. ce récit dans le texte , de lui conferver toutes 
(52) Ibidem. les graces de fa naïveté. Mais il peut com- 
(53) Il faut fuppofer que les Portugais  pofer une Note, d'autant plus curieufe , qu'el- 
m'apportoient pas de fourchetres avec eux. e fera connoître la vivacité d'efprit & d'in- 


(54) 1 feroit difficile, en faifant entrer vention des Japonoïs. Faites attention que c'eft 


Qqqi 


MENDEZ 
PiINTO. 


Vanité des 
Portugaise 


Souper du Roï 
avec la Reine & 
les Princefles. 


Pinto y ef ap- 
pellé. Raïilleries 
qu'il y efluies 


Comédie dont 
il eft le fujet, 


pe  —] 
MENDEZ 
PINTO. 
Retour de Au. 
teur à Fucheue 


492 


HISTOIRE GENERMLE 


Le lendemain , je fus rappellé au Château , pour rendre compte au Roi de 
l'arrivée des Miflionnaires , & des intentions du Viceroi des Indes. Certe 


Fin-promptu d’une Princefle de quinze ans : 

Comme nous défrayions la Compagnie de 
rire & faifions la meilleure mine qu'il nous 
étoit pofhble parmi ces raïlleries, nous vi- 
mes entrer dans la Chambre la jeune Princef- 
fe , déguifée en Marchand , ayant à fon côté 
un cimeterre , tout couvert de placques d’or, 
& le refte de fes habits conforme au fujer 
qu’elle repréfentoit. En cet équipage , s'étant 
mife à genoux devant le Roi fon pere : » Puif- 
» fant Roi & Seigneur, lui dit-elle à peu près 
» en ces termes , encore que cette mienne 
» hardieffe foit digne d'un grand châtiment, 
» pour l'inégalité que Dieu a voulu mettre 
» entre Votre Grandeur & ma baflefle , néan- 
» moins la néceflité où je me trouve réduit 
» ime fait fermer les yeux à l'accident qui 
» me pourroit arriver. Car étant déja vieux, 
» comme je fuis, & chargé de quantité d’en- 
» fans, que j'ai eus de plufieurs femmes avec 
» lefquelles j'ai été marié, mon extrême 
» pauvreté & le defir que j'ai , commePere, 
» de ne les point laiffer deftitués de biens de 
» fortune, m'ont fait recourir à mes amis, 
= pour les prier de m'aider de leurs movens ; 
# ce qu'ils mont accordé : fi bien qu'ayant 
# employé ces deniers en une certaine mar- 
» chandife que je n'ai pù vendre en tout le 
» Japon, j'ai rélolu de la donner en échan- 
# ge pour quelque chofe que ce foit ; de forte 
» que m'étant plaint de ceci à quelques amis 
» que j'ai à Meaco, ils m'ont afluré que Vo- 
# tré Majefté me pourroit faire quelque bien. 
»> C'eft pourquoi, Seigneur, je la prie qu’en 
» confidération de ce poil blanc, & de certe 
» foible vieillefe , enfemble de ce que j'ai 
æ beaucoup d’enfans & de pauvreté, il lui 
» plaife m'aflifter en mon befoin, pource 
» que ce fera une aumOne très-bien em- 
» ployée, & fort agréable aux Chinchico- 
» Qis qui viennent d'arriver dans leur Na- 
æ vire: car cette mienne marchandife les 
»> accommodera mieux que perfonne , à cau- 
» fe de la grande diferte ou ils fe voyent con- 
» tinuellement. 

Durant que ce difcours fe fit, le Roi & la 
Reine ne pürent s'empêcher de rire, voyant 
que ce vieux Marchand, qui avoit tant d’en- 
fans & tant d'incommodités, éroit la Prin- 
ccffe leur fille, fort jeune & grandement bel. 
le. Cependant le Koi lui répondit , avec beau- 
coup de gravité , qu'il eüt à montrer des 


échantillons de la maichandife qu'il avoir, &' 
9 


que fi c'évoit chofe qui nous accommodàr, 


il nous prieroit de l'acheter. À ces mots 
prétendu Marchand , ayant fait une grande 
révérence , fe retira de la chambre. Pour 
nous , nous étions fi fort embarraffés , que 
ne favions que penfer , ni quel feroit l'évé- 
nement. Alors les femmes qui éroient dans la: 
chambre, au nombre de plus de foixante, 
fans qu'il y eût pas un homme que nous au- 
tres cinq , fe mirent toutes à fe plaindre &t 
fe pouffer du coude , fans pouvoir s'empêcher 
de faire du bruit, & de rire fourdement en- 
telles. En même tems, voilà qu'on vit ren- 
trer dans la chambre le Marchand qui s'en 
étoir retiré, amenant avec lui fix belles jeu- 
nes filles & richement vétues , déguifées auf- 
fien Marchands, qui portoient les échantil= 
lons de la marchandife qu'il falloit vendre. 
Elles avoient , à leur côté , des dagues & des. 
cimeterres dorés , le vifage grave & la mine 
relevée, comme toutes filles des plus grands 
Seigneurs qu'elles étoient. Chacune avoit fur 
les épaules un pacquet de tafferas verd ; & 
toutes enfemble , feignant d’être fils de quel- 
que Marchand , danfoient un ballet au fon de 
deux harpes & d’une viole : & de tems en 
tems, clies difoient en vers , avec une voix 
fort douce & fort agréable , des paroles qui 
fignifioient en fubftance ; » Haut & Puiffanc 
» Seigneur, par les richeffes que tu poflédes 
» fouviens-toi de notre pauvreté , nous mi- 
s férables en ce Pays étranger, & méprifés. 
» des Habitans pour être comme orphelins 3: 
» ce qui nous expofe à de grands affronts.. 
» Et partant, Seioneur , fouviens-toi de no= 
LA 
» tre pauvreté. 

Après que tous ces jeunes Marchands eu- 
rent achevé leur danfe & leur concert de 
mufique , ils fe mirent tous à genoux devant: 
le Roi; & alors le plus vieil d’entr'eux l'ayant 
remercié en termes pleins de fort beaux com- 
plimens , de la faveur dont il les obliseoit: 
en lui faifant vendre cette marchandife, ils 
développerent tous les pacquets qu'ilsavoient, 
& laiflerent cheoir emmy la chambre une 
grande quantité de bras de bois , tels que ceux 
qu'on a accoutumé d'offrir à Saint Amand; le 
vieux Marchand difant, avec beaucoup de: 
grace, » que puifque la nature avoit aflujet- 
» ti les Chinchigogis à une fi vilaine mifere: 
> qu’il falloit néceffairement que nos mains 
» fentiffent rouiours le poiffon ou la chair, 
» ou le furplus de ce qu'ils avoient mangé 
» avec elles, cette marchandife nous accom: 
modoit grandement ; afin que tandis que 


y 


8 


D'ÉNSIVMIOYN AGE SE va LT 493 
conférence dura quatre heures , après lefquelles je reçus ordre de retourner à 
Fucheo , où ce Prince vouloir m'honorer d’une réception folemnelle , & fe 
faire lire la Lettre du Viceroi avec les formalités établies , avant que d’ac- 
corder audience au Pere Belquior. Une partie de fes Sujets s’étoient foule- 
vés contre lui & contre les Habitans de fa Capitale , depuis qu'ils avoient 
marqué de l'inclination pour le Chriftianifme (5 5) ; & divers embarras , qui 
fubfiftoient encore , l’obligeoient de garder des ménagemens. Cependant, 
comme il avoit réfolu de donner à ma commiflion le nom d'affaire d’Erat , 
il ne fur pas plutôt arrivé à Fucheo , qu'après m'avoir averti de fon deffein , 
il m'envoya prendre par Quanfio Nafama , Gouverneur de la Ville , avec 
un cortege des principaux Seigneurs de Ja Cour. Quarante Portugais , que 
j'avois fait defcendre du Vaifleau , fe mirent en marche devant moi. Les 
rues , par lefquelles on me fit pañler , étoient fort ornées ; & remplies d’une fi 
grande foule de peuple , que les Naurarons, ou les Huifiers , avec leurs ba- 
tons ferrés , avoient beaucoup de peine à m'ouvrir Île paflage. J'étois à pied , 
fuivant l’ufage du pays; mais trois Portugais à cheval portoient les préfens 
derriere moi; fuivis de deux beaux Geners d’Efpagne , avec des houfles fort 
riches , & des armes telles qu'on les porte aux Tournois (56). 

En arrivant dans la premiere cour du Palais, jy trouvai le Roi, fur une 
eftrade qui avoit été drelfée pour cetre fère , accompagné de tous les Sei- 
gneurs du Royaume , entre lefquels on me fit remarquer trois Ambatladeurs 
Etrangers ; celui du Roi des Lequios , & ceux du Roi de Cauchem & de 
l'Empereur de Meaco (57). Autour de lui , dans toute la largeur de la Cour, 
on découvroit plus de mille Soldats armés d’arquebufes , & quatre cens ca- 
valiers bien montés, au milieu d’une multitude innombrable d'Habitans de 
tous les ordres. Je m’avançai vers le Roi, avec toutes les cérémonies d’ufa- 
ge , & je lui préfentai la Lettre du Viceroi des fndes , qu'il ne voulut recevoir 
que de bout. Enfuite , l’ayant remife entre les mains d'un Sécretaire , il fe la: 
fit lire à voix haute , devant toute l’affemblée. Alors, 1l m'ordonna d'appro- 
cher, entre les Ambaffadeurs & les Princes, pour me faire diverfes queftions 
fur l'Etat de l'Europe. Il me demanda particuliérement combien d'hommes . 
équipés d'armes telles qu’il les voyoit en parade à ma fuite, & montés fur 
des chevaux auffi bien caparaçonés que les miens, le Roi de Portugal pou- 


55 nous nous fervirions d’une forte de mains, 
» Onlavàt les autres. Le Roi & la Reine trou- 
verent fort bonne cette harangue , dont ils 
fe mirent à rire ; cependant que nous au- 


alors : » Si votre Dieu me vouloir prendre: 
» pour fa fervante, je-lui ferois bien d’autres 
» farces , encore meilleures, & qui lui fe- 
» roient plus agréables que celle-ci : mais: 


tres cinq en étions fi honteux, que le Roi 
s'en appercevant nous pria de l'en excuier. A 
quoi nous lui fimes réponfe, qu'il plüt à no- 
tre Dieu payer pour nous à Sa Majefté cer 
honneur & cette grace qu’elle nous faifoi, 
que nous confeflions être fort grande, & que 
nous le publierions ainfi par tout le monde, 
tant que nous vivrions : dequoi le Roi & la 
Reine, & la Princeffe encore déguifée en Mar- 
chand , nous furent fort bon gré, & nousen 
remercierent. Même la Princeffe nous dit 


» jefpere qu'il ne m'oubliera point. A ces pa. 
roles , tous profternés à genoux devant elle, 
& lui baifant le bord de (a robbe, nous lui: 
répondimes, » que nous efpérions cela d'elles. 
» & qu'en cas qu'elle fe fit Chrérienne, nous: 
» la verrions Reine de Portugal : fur quoi le 
Roi & la Reine, & elle auff, fe mirent force: 
à rire, Pages 1180 co précédentes. 

(55) Page 1172. 

(56) Page 1182, 

(57). loudem, 


Qqa if 


MENDE"z 
PINT Oo: 


li obtient des 
honneurs pus 
blics, 


Audience écla 
tante qu'il r- 
çoit. 


M£gNDEZ 
PINT O. 
Hardiefle d'un 

Portugais, 


Le Pere Bel 
quior {c rend au 
L'alaiss 


Son entretien 
avec le Roi, 


494 HN SET OL RUE G\EUNMENR) ARE 


voit mettre en Campagne ? J'avoue que dans la crainte de me trahir par ma 
rougeur , je n’eus pas l'effronterie de hafarder-un menfonge. Mais un de mes 
Compagnons, qui éroit près de moi, répondit avec plus d’aflurance , qu’il en . 
pouvoit mettre cent ou fix vingt mille. Le Roi parut furpris , & je ne le fus 
pas moins (58). Les merveilleufes réponfes , que le même Portugais conti- 
nua de faire à d’autres queiltions , remplirent ce Monarque d'une admiration 
fi vive, que fe tournant vers les Princes de fa Cour , il leur dit » que pour 
» vivre content le refte de fes jours , il n’auroit defiré que de voir un fi 
» puifflant Monarque, dont il avoit entendu vanter tant de fois les tréfors 
» & les forces (59). Après l'audience , il me fit connoître que le Pere Bel- 
uior & les Peres de fa Compagnie éroient libres de venir au Palais. 

Je me hâtai de leur-rendre compte d’une fi favorable difpofition , & je les 
exhortai mème à faifir l’occafion où tous les Portugais écoient raffemblés , & 
dans leurs habits de fète. Ils fuivirent ce confeil. Aïnfi leur cortese fut com- 
p?ié , comme le mien, de quarante Portugais, tous richement vérus , leurs 
colliers au cou , & leurs chaînes d’or en écharpe ; auxquels ils ajouterent 
quatre petits orphelins du Vaifleau , avec des foutanes & des chapeaux de 
tafleras blanc, & des croix de foye fur la poitrine (60). Comme la bien- 
fCance ne me permettoit pas de retourner fi-tôr à la Cour, ils prirent Jean 
Fernandez pour leur fervir d’interpréte. Quelques Seigneurs , qui les atten- 
doient dans la premiere Cour du Palais, s'empreflerent fort civilement de 
les conduire à la Chambre du Roi. Ce Prince prit le Pere Belquior par la 
main , & lui dit avec les marques d’une vie fatisfaction : » Crois-moi, Pere 
» étranger ; ce jour eft le feul de ma vie que je puis nommer véritablement 
» heureux, par le plaifir que je prens à te voir devant mes yeux. Je crois 
» voir le Pere François , à qui je voulois autant de bien qu’à moi-même (61). 
Enfuite, l'ayant fait afleoir près de lui , il lui laiffa le tems d'expliquer les 
motifs de fon voyage , & l’efpérance qu’il avoit d'achever l’entreprife que le 
Pere François Xavier avoit heureufement commencée (62). 

L’ardenc Mifionnaire en prit occafion de faire une fainte harangue , qu'il 
avoit préparée (63). Elle fut écoutée avec attention : mais, après de nou- 
velles affurances de la joye qu'on reffentoit de fon arrivée , on hi répondit , 
» que dans la fituation des affaires de l'Etat, on ne pouvoit s'engager à rien; 
» qu'on l'exhortoit à fe repofer des fatigues auxquelles il s’étoit expofé pour 
» le fervice du Ciel ; qu'on ne rétractoit point ce qu'on avoit écrit au Vi- 
» ceroi des Indes, par Antonio Ferreyra, mais qu’on appréhendoit la, mali- 
» gnité des Bonzes & l’inconftance du Peuple ; qu'on ne faifoit que fortir des 
» plus dangereux troubles, & qu’on s'étoit vü forcés de faire exécuter, dans 
» un mème jour, treize des principaux Seigneurs du Royaume , avec feize 
» mille coupables de leur faction : mais que fi l’on obtenoit jamais du Ciel 
» ce qu'on lui demandoit pour unique grace , on fe conformeroit volontiers 
» aux defirs du Viceroi. Le Pere Belchior témoigna beaucoup de farisfac- 


(58) Page 1185. (62) Dans le Voyage que Pinto y avoig 
(59) Page 1184. fait avec lui. 
(60) Ibidem. (63) Page 118. 


(61) Page 1185, 


Di ENS LV OUVIANIGHENS. Min ver 455 


tion de ce qu'il venoit d’entendre. Cependant il pria le Roi de fe fouvenir 
que les hommes font mortels : » & l'heure de leur mort n'étant point 

» entre leurs mains , que deviendroit l'ame d’un fi bon Prince, s’il mouroit 
# fans avoir exécuté fes propres defirs ? Dieu Le fair, dit le Roi en fou- 
» riant (64). 

C'étoit faire trop entendre qu'il ne falloit efpérer de lui que de vains 
. diféours. Le Miflionnaire diffimula fes fentimens ; & faifant tomber l’en- 
tretien fur un fujet plus agréable , il paffa une partie de la nuit à 
fatisfaire fa curiofité, qui étroit beaucoup plus vive que fa Religion. Deux 
mois de féjour à Fucheo mirent fi peu de changement dans nos efpérances , 
que Mafcarenhas ayant eu le tems de fe défaire des marchandifes, nous pri- 
mes la réfolution de retourner à Go: Je demandai réponfe à la Lettre que 
j'avois apportée. Elle étoit prère , & le Roi l’avoic écrite de fa propre main, Il 
y faifoit un hommage formel au Roi de Portugal (65); mais fans parler 
du Pere Belquior , n1 du Chriftianifme. Ainfi ce voyage, dont nous avions 
efperé tant de fruit pour la propagation de l'Evangile , n'eut pas d’autte effet 
que d’ouvrir une nouvelle porte au commerce , & de procurer au Viceroi des 
Indes quelques armes fort riches , que je recus en échange pour fes préfens. 
Notre Navire étoit à l’ancre au Port de Xequay. Le Pere Belquior , qui étoit 
rappellé dans d’autres lieux par fon zèle , s'étant déja rendu à bord avec tous 
fes Compagnons , j'y retournai aufli , le 13 de Novembre 1556 , & le len- 
demain nous remîmes à la voile. 

Les vents du Nord nous étoient favorables dans cette faifon. Nous arriva- 
mes le 4 de Décembre, au Port de Lampacau , d’où la crainte de perdre le 
tems de la navigation nous fit partir le 26 ; & nous mouillâmes à Goa le 17 
de Février. François Baratto, qui avoit fuccédé, dans cet intervalle , au 
Gouvernement général des Indes, parut moins fenfible à l'intérêt de la Reli- 
gion qu'au plaifir de recevoir une Lettre & des préfens, par lefquels il fe 
flatta de faire avantageufement fa cour au Roi de Portugal. » J'eftime ce 
» que vous m'apportez , me dit-il en les recevant, plus que lemploi dont je 
» fuis revétu ; & j'efpere que ce préfent & cette Lettre ferviront à me ga- 
rantir de l’écueil de Lifbonne , où la plüpart de ceux qui ont gouverné 
les Indes ne vont mettre pied à terre que pour fe perdre (66). 

Dans la reconnoiffance qu'il eut pour un fervice , qui me coutoit une par- 
tie de mon bien, il me fit des offres que d’autres vûes ne me permirent 
pas d'accepter. Ma fortune , quoique fort éloignée de l’opulence , commen- 
çoit à borner mes defirs; & l'ennui du travail s'étant fortifié dans mon cœur 
à mefure que J'avois acquis le pouvoir d'y renoncer , je n’avois plus d’impa- 
tlence que pour aller jouir , dans ma patrie, d’un repos que j'avois acheté fi 
cher. Cependant je profitai de la difpofition du Viceroi pour vérifier devant 
lui , par des atteftations & des aétes , combien de fois j'étois tombé dans l’ef- 
clavage pour le fervice du Roi ou de la Nation , & combien de fois j'avois 
été dépouillé de mes marchandifes. Je m'imaginois qu'avec cette précaution , 
les récompenfes ne pouvoient me manquer à Lifbonne. Dom François Ba- 
retto joignit à toutes ces pieces une Lettre au Roi, dans laquelle il rendoir 


w 
v 


y 
LA 


(64) Page 1186. (65) L’Aureur rapporte cette Lettre. (66) Page 1138 


MENDEZ 
PINTO. 


Il ccffe de 
compter fur fes 
difpofitions, 


Retour de Pine 
to en Porrugal, 


Mefures ciif 
prend pour safe 
furer des réçorr- 
penfes, 


MENDEZ 


PiINTO. 


Xl arrive à Lis- 
bonne, 


496 LIST OT RVEN GIE NERO AUIUE 


un témoignage fort honorable de ma conduite & de mes fervices. Enfin, 
je m'embarquai poûr l’Europe , fi content de mes papiers, que je les regar- 
dois comme la meilleure partie de mon bien (67). 

Une heureufe navigation me fit arriver à Lifbonne Île 22 de Septembre 
1558, dans un tems où le Royaume jouifloit d’une profonde paix fous le 
Gouvernement de la Reine Catherine. Après avoir remis, à Sa Majefté, la 
Lettre du Viceroi , j'eus l'honneur de lui expliquer tout ce qu’une longue ex- 
périence m’avoit fait recueillir d’important pour l'utilité de fes affaires , & je 
n'oubliai pas de lui repréfenter les miennes. Elle me renvoya au Miniftre, 
qui me donna les plus hautes efpérances. Mais , oubliant aufñli tôt fes promef- 
fes , il garda mes papiers l’efpace de quatre ou cinq ans, à la fin defquels je 
n'en tirai pas d'autre fruit que lennui d’un nouveau genre de fervitude, 
dans mon afliduité continuelle à la Cour, & dans une infnité de vaines fol- 
licitations , qui me devinrent plus infupportables que toutes mes anciennes 
fatigues. Enfin, je pris le parti d'abandonner ce procès à la Juftice divine, 
& de me réduire à la petite fortune que j'avois apportée des Indes , & dont je 
n'avois obligation qu’à moi-même (68). 


» qui ne peut faillir , & qui difpofe de tout 
pour le mieux. C'eft pourquoi ie rends une 
infinité de graces au Roi du Ciel, dont Ia 
volonté s’eft accomplie par cette voye, & 


(67) Page 1192. 

(68) Page 1193. L'Auteut finit avec au- 
tant de Nobleffe que de Religion : » Si je » 
>» n'ai pas été mieux récompenfé de vingt-&- » 
un ans de fervices, pendant lefquels j'ai. >» ne me plains pas des Rois de laterre, 
été creize fois efclave, & vendu feize » puifque mes péchés m'ont rendu indigne 
fois, je ne l'actbue qu'a la Juftice divine, + d'en obrenir davantage Ibidem. 


©» °e® 


VOYAGE 


DES VOYAGES. Lrv. IL 497 


RE OUR. AV GAE 
DE ADAM L O Nu, 
Aux Etabliffemens Francois de la Côte de Malabar. 


O N a dü regarder la Relation précédente , comme un fupplément qui TERTNTERS 
n'a rien perdu de fon prix pour être un peu déplacé, & qui jetteau  xon. 


contraire, dans ce volume , un agrément que les Anglois ne devoient pas 
dérober aux premiers. Mais rentrons, autant qu'il eft poñlible, dans le feul 
ordre qui convienne à leur plan, & qu'ils ont prefque toujours négligé. IL 
confifte |, comme je l'ai fait remarquer plufeurs fois , à lier du moins les Re- 
lations qui fuccedent , avec celles qui les ont précédées , par quelque expli- 
cation, qui fafle remonter le Leéteur à la fource des nouveaux événemens 
qu'on lui préfente. 

On l'invite ici à fe rappeller l’établiffement des François, à Surate , tel 
que plufeurs Voyageurs (69) l'ont déja repréfenté dans fon origine. M. Ca- 
ron , Directeur de la Compagnie Françoife , forma dans le même tems di- 
vers Comptoirs, que de la Haye, l’Eftra & Carré, n’ont pü faire connoître 
que par leurs noms. Dellon , parti de France en 1668, fur un Vaiffeau de  Caraétere de 
la Compagnie , fans autre motif que la paflion de s'inftruire en voyageant, lAuteur. 
nous donne les feuls éclairciffemens que j'aye pà découvrir fur des entreprifes 
qui méritent de ne pas demeurer dans l'oubli. Son ouvrage n’a paru qu’en 
1711 (70). Il renferme aufli fes obfervations fur Madagafcar , & fur d’autres 
lieux de fon paffage ; mais comme elles n’ajoutent rien à celles qu'on a déja 
recueillies fur les mêmes lieux, & que fa navigation n'eut rien de plus re- 
marquable , c’eft aflez de lui faire occuper la fcene pour quelques événemens 
dont la connoiffance n’eft dûe qu'à lui. Qu'on le fuppofe à Surate , réfolu de 
partir avec la Force & la Marie , deux Vaïfleaux François, qui devoient faire 


voile au Malabar. 


(69) Voyez les dernieres Relotions du 
Tome VIIL , & les premieres de ce Volume. 
Tavernier fait l'Hiftoire de ce qui s'eft paffé 
en Perfe & aux Indes, dans la négociation 
-des Députés de France. Mais elle n'appartient 
point à ce Recueil. Remarquez feulement 
qu'il s'eft trompé lorfqu'il fait affafliner /z 
Boulaie, dans l'yvrefle , par des foldats Per- 
fans. I] ignoroit que ce Voyageur reparut en- 
fuite à Rome & à Paris , comme on l’a vû 
ci-deffus dans la Relation du Pere de Rho- 
des. Cette erreur, qui ne peut être excufée 
dans un ouvrage publié feize ans après , joint 


Tome IX. 


à l'emportement avec lequel il traite les Dé- 
putés, doit le faire lire avec défiance. Troifié- 


‘me Tome de Tavernier, p. 95 de [a Relation. 


(70) À Cologne, chez Pierre Marteau 3 
dédié à M. le Baron de Breteuil , Introduc- 
teur des Ambañfladeurs. Il contient aufli une 
Relation de l'Inquifition de Goa, qui avoit 
déja vû le jour. Dellon fit , après fon retour, 
le Voyage de Hongrie avec leurs Alrefles 
Sérénifimes MM. les Princes de Conti, 
en qualité de leur Médecin. IL n'écrit pas. 
mal, & fon caractere paroît judicieux. 


RTE 


DELLON. 
1670. 
Voyage à Mir- 
zeou, 


Rajapour & fa 
defcriprion. 


« 


Jugement de 
Dellon fur Seva- 
gl 


Il arrive à 


Mirzeou. 


498 EAN SYT OL RE DGIENNYEUR AUTAE L 

Il fortit de ce Port fur la Marie , Le 6 de Janvier 1670, avec un vent fx 
vorable , qui l’accompagna jufqu’à la Rade de Rayapour. Le Vaiffeau la Force, 
qui s'arrêta pour y prendre quelques marchandifes , avoit ordre de rejoin- 
dre l’autre à Balliepatan. L’Auteur n’eut point alors l’occafion de connoître 
certe Ville ; mais le féjour qu'il y fit dans la fuite lui donna le tems d'y faire 
quelques obfervations. 

Rajapour eft fitué fur la Côte de Malabar (71), à quatre-vingt lieues de 
Surate , & vingt au Nord de Goa. Il appartenoïit au Prince Sevagi , ce fa- 
meux Rebelle , qui avoit donné long-tems de loccupation au Grand-Mogol 
& au Roi de Vifapour (72). La riviere qui l’arrofe ne reçoit pas de Navi- 
res au-deflus de cinq cens tonneaux. On y trouve d’abord un petit village , 
qui n’eft habité que par des Pècheurs. À quatre lieues de la mer ; on rencon- 
tre la petite ville , qui donne fon nom à la riviere & au Port. Les plus gran- 
des Chaloupes y remontent facilement avec le fecours de la marée : mais lorf- 
que la mer fe retire , il refte fi peu d’eau dans la riviere , qu’on la traverfe 
à gué. Les Anglois avoient autrefois un établifiement confidérable à Raja- 
pour , duquel ils furent chaflés, pour avoir entrepris d'y établir un Fort. La 
Compagnie de France s'y étoit établie après eux; & fes Commis y avoient 
fait bâtir une belle maifon , accompagnée d’un jardin fort agréable. Eile avoit , 
à peu de diftance, une fource d’eau chaude , également falutaire pour une 
infinité de Malades qui venoient en boire ou s’y baigner. Les montagnes & 
les forêts, qui environnent la ville , font remplies de finges, d’une variété 
extraordinaire dans leur taille & dans leur couleur. Ils viennent familiérement 
jufques dans les maifons, parce que les Habitans portent le refpect pour 
eux jufqu'à la vénération. Les François , à qui certe familiarité paroifloit in- 
commode , en tuoient toujours quelques-uns. Mais ils avoient befoin de 
précaution pour n'être pas apperçus. Ce crime auroit été capable de les faire 
chafer du Pays (73). On recueille quantité d’excellent poivre aux environs 
de Rajapour. I s’y trouve aufli beaucoup de falpêtre ; & l’on y fabrique des 
voiles très-fines. Ces trois marchandifes font le principal commerce du pays. 
Sevagi poffédoit un grand nombre de Places fortes, dont quelques-unes 
éroient fituées fur des montagnes inacceflibles. Leurs garnifons faifoient des 
courfes continuelles fur les peuples voifins, avec lefquels ce Prince éroit en 
guerre. La plüpart de fes Sujets étoient idolâtres comme lui : cependant 1l 
fouffroit , dans fes Etats, toutes fortes de Keligions ; & Dellon juge, com- 
me tous les Voyageurs du même-tems , qu’il étoit non-feulement un des plus 
habiles Princes de lAfie , mais un des plus grands politiques de fon fiécle (74). 

La Marie arriva le 14 de Janvier à la vûe de Mirzeou , & le même jour 
elle jetta l'ancre à l'embouchure de la riviere. C’eft à crès-peu de diftance 
qu'eit fituée la ville de Mirzeou , une des plus importantes du Royaume de 
Vifapour , éloignée de Goa d'environ dix-huit lieues vers le Sud. La Compa- 
gnie de France y avoit un Bureau , & faifoit acheter beaucoup de poivre par 
{es Commis (*). La riviere ne reçoit que des Barques d’un port médiocre. À 


{71) A dix-fept dégrés de latitude. (74) Voyez Carré & l'Eftra. 
(72) Voyez ci-deflus les Relations de Carré (*) Voyez d'autres motifs , dans la Rela- 
& de l'Eftra. tion fuivante. 


(73) Page 16, 


DES VOVAGESILrVUIT 499 


æmoins d’un quart de lieue de la ville, qui eft aflez peuplée pour fa gran- 
deur , on voit une Forterefle , qui fe nomme aufli Mirzeou , Place affez forte 
& bien munie d'artillerie , où le Roi de Vifapour entretient fans cefle une 
nombreufe garnifon. Le pays qui l’environne eft agréable & fertile , fur-rout 
en riz , qu'on y recueille abondamment, Le Commandant du Fort étoit un 
Seigneur Perfan , nommé Cojabdella , homme d’un mérite diftingué , & fort 
eftimé du Roi de Vifapour , auquel il s’étoit attaché depuis quelques années. 

Les François n’eurent pas plutôt touché le rivage , qu'ils envoyerent un 
Exprès au Fort, pour donner avis au Gouverneur de leur arrivée. Il vint 
fur le champ rendre vifite au Capitaine & aux autres Officiers du Vaifleau. 
Après leur avoir fait beaucoup de civilités , 1] les invita tous à fouper pour 
le mème jour ; & quoiqu'il ne füt encore que huit heures du matin , on leur 
fournit , par fon ordre, des palanquins & des chevaux qui les conduifirent au 
Château. Hs furent fuivis, dans cette marche, par les hautbois, les tam- 
bours , les trompettes & les gardes du Gouverneur. À leur approche & pen- 
dant leur entrée, le canon tira pour les faluer. On les introduifit dans une 
grande falle, dont le plancher étoit couvert de riches tapis de Turquie & de 
beaux carreaux de brocard. Cojabdella n’avoit rien épargné pour rendre la 
fête agréable. Il avoit invité, au feftin, plufieurs perfonnes de qualité du 
pays. A peine lInterpréte des François eut commencé à témoigner combien 
ils étoient fenfibles à fes politefles, qu’ils virent entrer une troupe de dan- 
feufes & des joueurs d’inftrumens. 

On trouve , dans toutes les Indes, des fociétés de femmes qui font leur 
unique occupation de la danfe. Elles admettent, parmi elles , les hommes 
dont elles ont befoin pour jouer du tambour, de la flute & du hautbois ; 
& le partage de ce qu'elles gagnent, à cet exercice , fe fait avec égalité. Ces 
fociétés étant établies fous l’autorité des Princes , elles font protesgées des 
Gouverneurs, qui en tirent même une forte de tribut. Chacun peut les ap- 
peller chez foi & les employer, pour le prix dont on convient. Jamais il 
n'eft permis de leur faire violence , & moins encore de les infulter. Leurs 
chanfons & leurs danfes font fort agréables , mais un peu lafcives. Les fem- 
mes employent une partie de leurs profits à fe parer. On voit, fur quelques- 
unes , pour dix & vingt mille écus de pierreries. La plüpart font jolies & 
bien faites , parce qu’elles n’en reçoivent point fans ces deux agrémens. El- 
les font une efpece de vœu de n'être pas chaftes ; & ce que chacune reçoit 
en particulier, des amans qu’elle fe procure, n'entre point dans la bourfe com- 
mune (75). 

Ce fpectacle amufa d’abord les François : mais enfuite il leur parut fati. 
guant par {a longueur. On leur avoit fervi quelques verres de vin & du café. 
Ce rafraichiflement ne fuffoit pas à de jeunes gens pleins d’appétit, qui 
s'étoient moins attendus à voir danfer pendant tout le jour , qu'à faire un 
bon repas. L’heure d’allumer les Aambeaux étant venue , on les fit-defcen- 
dre dans la cour , où ils efpéroient de trouver le fouper prêt : mais ils furent 
furpris d'y voir paroître , au lieu de table, les mêmes danfeufes , qui re- 
commencerent leur exercice. On l'interrompoit quelquefois , pour leur don- 


(75) Pages 166 & précédentes. 
Rrtij 


DELLoN. 


167Ge 


Comment les 
François font 
reçus du Gouz 
VEENÇUL a 


Danfeufes de& 
Indes, 


Feflin du Got 
VEINEUT 


CE 
DELLON. 
1670. 


Feflin des 
François, 


Œtat du Royau- 
me de Vifapour. 


Voyage à Bac 
Jiepatan , & fa 
dcicriprion, 


00: HIST-OTI RE GÉEÉNER A ÉÈE 
ner le téms d'admirer les feux d’arufice , qui fervoient comme d’intermedes.. 
à la fère. Elle dura jufqu’à dix heures du foir, & la plüpart commencoient. 
à douter fi Cojabdella n’avoit pas réfolu de les faire mourir de faim. Ce- 
pendant , le bal ayant ceflé , ils furent conduits dans un fallon ouvert de: 
toutes parts, où fuivant l’ufage des Orientaux, le couvert étoit À terre. On 
les fit affeoir fur des carreaux, les jambes croifées. Le Gouverneur s’aflit avec 
eux, & l’on fervit une grande quantité de différentes viandes , que l’appe- 
tit leur fit trouver excellentes. On avoit mis, fur la nappe , plufeurs vafes de: 
porcelaine , pleins de limonade , où ceux qui vouloient boire avoient la li- 
berté de puifer avec des cuillieres de bois , qui tenoient environ la mefure 
d’un petit verre. On donnoit aufli du vin à ceux qui en demandoient : 
mais on n’en expofa point fur la table ; & le Gouverneur , comme les autres. 
Mahométans , affeéterent de n’en pas boire , par refpect pour leur loi. Lorf- 
qu'on eut deflervi Les viandes , on apporta toutes fortes de fruits & de con- 
fitures , avec une profufion extraordinaire. Après le feftin , les danfes recom- 
mencerent ; & furent pouflées fort avant dans la nuit. Enfuite le Gouverneur: 
fit reconduire les convives par fes gardes , au fon des mêmes inftrumens qui. 
les avoient amenés. Le lendemain , ils l'envoyerent prier de venir dîner dans 
leur Vaifleau. Il y vint avec une fuite nombreufe. On le reçut au bruir du 
canon , & fes politefles lui furent rendues avec ufure. Cependant il trouva: 
l’art d’encherir fur celles des François, par quantité de préfens qu'il ft dif- 
tribuer à tous ceux qui avoient foupé chez lui : mais lorfqu'il parut prèt à 
fe retirer , le Capitaine du Vaiffeau lui en fit aufli de fort riches , au nom de 
la Compagnie, fans oublier aucun Officier de fa fuite (76). 
Dellon fait obferver que le Royaume de Vifapour n’eft pas d’une grande 
étendue : ce qui n'empêche pas que le pays étant très- riche , le Roi ; quoi- 
que tributaire du Grand-Mogol , ne foit un des plus puiffans Princes de l’In- 
de. 11 fait profeffion du Mahométifme ; mais une partie de fes Sujets eft en- 
core attachée à l’Idolitrie (77). 

. Les François partirent de Mirzeou le 19 de Janvier ; & le matin du 22 ils 
mouillerent devant la riviere de Ba/liepatan , où le Vaïfleau la Force étoit ar- 
rivé depuis trois jours. Le poivre qu'ils devoient prendre pour la France 
étant préparé depuis long-tems , leur charge fut bien-tôt achevée. Balliepatan. 
eft un gros Bourg du Royaume de Cananor, fitué fur la Côte de Malabar (78), 
& peuplé de riches Mahométans qui doivent leur fortune au commerce. Il 
borde la riviere , à une bonne lieue de l'embouchure. On découvre , à peu. 
de diftance, le Palais où le Roi de Cananor fait fa réfñdence ordinaire , & 
plufieurs belles Pagodes dont il eft environné. Toute l'étendue de terre qui 
eft entre Surate & le Cap de Comorin , fe nomme ordinairement la Côte 
de Malabar : cependant cette Côte ne commence réellement qu'au Mont- 
Dely (79) ; & c’eft dans cet endroit que les peuples qui lhabitent prennent 
le nom de Malabares. Elle eft divifée , dans une longueur d’environ deux cens. 
lieues , en plufeurs Royaumes , dont tous les Souverains font idolatres. Celui 
de Çananor , fans être le plus puiffant , précede tous les autres , & jouit 


(76) Page 1710 (78) À onze degrés de jatitude du Nord. 
(77) Ibid. (79) A douze degrés. 


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d'une confidération finguhere , qu'il doit à certains motifs de Religion. Il eft 
diftingué par le nom de Coliry , qui n’eft qu'un titre, comme Samoriz eft 
celui des Rois de Calecut. 

La Maifon que le Prince Oxirri , Gouverneur du Royaume , avoit d’abord 
affignée aux François pour leur commerce , ne fufh{ioit pas pour les loger 
commodément. D'ailleurs fon éloignement de la mer rendoit le tranfport 
des marchandifes fort difficile. Aufli-tôr que les deux Vaifleaux François eu- 
rent mis à la voile, Dellon demanda inftamment un lieu plus commode; & 
fes follicitations lui firent obtenir cette faveur. Le Prince fe rendit lui-mè- 
me, avec quelques François , dans une Terre de fon appanage , qui fe nom- 
me Talichere , fituée fur le bord de la mer, à quatre lieues au midi de Bal- 
licpatan, & trois lieues de Cananor. Ce lieu leur paroïffant plus convena- 
ble , ils l’acheterent pour Ja Compagnie ; & dans leurs mains , 11. prit le nom 
de Tilféry (80). 

Cananor , principale place du Royaume qui en tire fon nom, eft accom- 
pagnée d’un Port aflez commode pendant l'Eté, mais où Les Vaifleaux ne 
font pas en fureté pendant l’'Hiver. C’eft un des premiers lieux où les Por- 
tugais s’arrèrérent , après avoir déconvert les Indes. A peine furent-ils arri- 
vés, qu'ils y éleverent une Tour , avec des pierres qu'ils avoient apportées de 
Portugal. Elle fubfifte encore. 1ls prirent foin de l’environner d’une forte 
muraille , fur laquelle ils placerent plus de cent pieces de canon, & cette For- 
trefle les rendit redoutables à trous les pays voifins , où l'artillerie n’étoit 
pas encore en ufage. Ils barirent enfuite , près de leur Tour, une affez 
grande Ville , qu'ils conferverent long-tems : mais les Indiens, fatioués de 
leur tyrannie , appellerent enfin les Hollandois à leur fecours; & ces nou- 
veaux Maîtres raferent les fortifications de Cananor, pour s'en épargner Ja 
garde. Cependant les Habitans du pays ont tiré peu d'avantage de ce chan- 

gement. Is font plus durement traités par les Hollandois qu'ils ne l’avoient 
jamais été par les Portugais ; & fi l’on en croit l’Auteur , ils rappelleroient vo- 
lontiers leurs anciens Tyrans (8r). 

À demie lieu du Fort de Cananor , en tirant vers le midi , on trouve un: 
gros Bourg ; peuplé de Mahométans, & gouverné, fous laurorité du Roi. 
par un Seigneur de la mème Secte. Il fe nommoit 4/y-Raja. Ses vertus le 
faifoient aimer des fiens & refpecter de fes voifins. Il étoit riche , & Souve- 
rain même de quelques-unes des Ifles Maldives. Ce Bourg avoit plufieurs 
Marchands, chez lefquels on trouvoit abondamment ce que les Indes pro- 
duifent de plus riche & de curieux. 

Dans tout le Royaume de Cananor, comme dans tous les autres Etats du: 
Malabar , on ne voit pas de grands chemins qui conduifent d’une ville à 
l'autre : ce ne font que des fentiers , ou des chemins fort étroits, parce qu'on: 
n'y connoit pas d’autres voitures que des chevaux , des éléphans, & des pa- 
lanquins. Le pays produit une extrême abondance de cette efpece de cannes , 
que les Indiens nomment bambous. Lorfqu’elles font encore tendres ; on 
choifit les meilleures ; pour les couper par tranches, de l’épaifleur d’un écu ;: 
qui fe confifent au vinaigre , & dont on fait une forte de falade que les 


(30) Page 3ao, (81) Page 3e. 
Rrr ui 


DELLOoN. 
1650, 


Etablifement 
François à Til- 
fery, près de Cac 
nanor, 


Obfervatione 
fur le Fays, 


DsLLon. 


1670, 


Diverfes Plae 
ges, voifines de 
&anancCre 


Te de Tremes 
fatANs 


Les Frarçois 
Se Ballieparan 
fe tran{porçent à 


Tuferye 


sG2 HAIS TOTRE GÉNER AÂTE 

Orientaux nomment Achar, pat excellence. Ils donnent le même nom à. 
tous les fruits ou les légumes qui font confits au vinaigre : mais on y joint 
leur nom propre , comme Achar de poivre, Achard de gingembre , d'ail , 
de choux, &c; au lieu que le bambou eft diftingué abfolument par celui 
d'Achar. Ces cannes , lorfqu’on les laïfle croître , deviennent aufi groffes que 
la cuifle humaine , & longues de vingt à trente pieds. Elles fervent à divers 
ufages, ntais particuhérement à porter les Palanquins. Dans leur jeuneffe , on 
leur fait prendre routes fortes de plis & de figures. Celles qu'on réuflit à 
courber en forme d'arc, de maniere que les deux bouts demeurent parfaite- 
ment égaux ; {ont recherchées pour les Palanquins des Seigneurs , & fe ven- 
dent jufqu’à deux cens écus {82). 

À la diftance d’une lieue , au midi de Cananer , on rencontre un village 
qui fe nomme Corla , & qui n'eft habité que par des Tiflérands. 11 sy fa- 
brique de très-belles toiles, qui portent le nom du lieu. Une lieue plus loin , 
on arrive au Bourg de Tremepatan , où le Mahométifme eft la feule Religion 
reconnue. La plüpart des Habitans s’y enrichiffent par le commerce. Aflez 
près de ce Bourg , on découvre , fur une colline , un Château du Roi de 


Cananor , où ce Prince s’eft fait une hâbitude de pafler une paitie de lan- 


née. Une aflez belle riviere , qui arrofe les murs de Tremepatan, va fe jet- 
ter dans la mer un quart de lieue plus loin. On y fair entrer des Barques , 
ou de petits Navires dont le port ne foit pas au-deffus de deux cens ton- 
neaux ; avec la précaution néanmoins de prendre des Pilotes du pays , parce 
qu'à l'embouchure, & même allez loin dans la mer , il fe trouve des 
sochers à fleur d’eau, qui en rendent l'approche & l'entrée fort dan- 

ereufes, 

A lextrèmité de ces rochers , s’éleve une petite Ifle, qui n’eft peuplée 
que de gibier. Elle eft d’un fecours extrème pour les petits Bâtimens, qui 


étant furpris en mer par lorage , viennent chercher un abri entre l’Ifle & la 


terre. L’unique diforace qu'ils ayent à redouter eft la rencontre des Corfai- 
res , qui s'en font une retraite , & qui montent fur les lieux les plus élevés, 

ur découvrir les Barques fans en être apperçus (8 3). 

Le Prince Onitri s'étant rendu par terre à Tilfery , avec deux Commis de la 
Compagnie de France, qu’il alloit mettre en pofleflion de cette terre & de 
fes dépendances, Dellon partit le lendemain pour le fuivre par mer, après 
avoir fait embarquer , dans plufeurs Barques , les meubles & les marchandi- 
fes que les François avoient à Balliepatan. H avoit pris quelques Indiens pour 
lui fervir d’efcorte. Cependant deux Pares Corfaires , qu'il eut le bonheur 
de reconnoitre, vers l’lfle de Tremepatan , ne lui laifferent pas d'autre ref- 
fource que de faire entrer toutes fes Barques dans un affez grand ruiffeau , 
qui tombe dans la amer à peu de diftance de la riviere, & d'y laifler la meil- 
leure païtie de fon efcorte, tandis qu'il continua fon chemin par terre. Jl 
trouva heureufement à Tilfery, un Vaifleau François , nommé la Ville de 
Marfeille , qui arrivoit de Surate , pour charger du poivre. On arma prom- 
ptement une Chaloupe. Vingt hommes qu’on y mit, avec quatre pierriers , 
firent prendre la fuite aux Corfaires & dégagerent les Barques (84). 


(82) Pages 303 & précédentes. (83) Page 305. (84) Ibid. 


D ES VOYAGE Soi Loir y. II so3 
: La tèrre de Tilfery (85) confiftoit en deux grands enclos ; l’un ptoche de = 


la mer , un peu élevé, & ceint d’une forte de foffé. 11 contenoit environ DEELEN 

quatre cens cocotiers, avêc une maifon aflez commode , quoique bâtie de 5 He d 
à 5 ï (2 Ca: ” 

terre & couverte de feuilles de palmiers. L'autre enclos étoit plus bas, plus Tillery. : 


grand & plus éloigné de la mer. Outre les cocotiers, qui étoient en fort 
grand nombre , on y voyoit plufeurs arbres fruitiers de diflérentes efpeces. 
À demi quart de lieue de la maifon ; un Bourg de Makométans préfentoit 
une Mofquée affez mal conftruite. Du côté de la mer, on trouvoit deux gros 
villages de Pècheurs; & ces trois habitations étoient de la dépendance du 
nouveau Comptoir. Aux environs , le Pays offroit plufieurs autres belles ter- 
res , qui appartenoïent à de riches Seigneurs. Le Prince , en vendant Til- 
ery aux François, leur en avoit cédé la propriété , avec le droit d'y bâtir ; 
mais s'étant réfervé le Domaine Seigneurial , 1} paffa quelque-tems dans une 
autre terre , qui n’en étoit pas éloignée. Après fon départ, ils firent travail- 
ler avec tant de diligence , que dans l’efpace de peu de mois, ils fe trou- 
verent établis dans une fort grande maïfon , avec des magañns capables de 
contenir toutes leurs marchandifes. Ils l’environnerent d’un profond foflé & 
de quelques baftions , pour fe mettre à couvert, non-feulement des Pirates. 
qui ne cefloient pas de les menacer , mais de leurs voilins mêmes , que la 
jaloufie avoit déja foulevés contr'eux. Maloré ces précautions , ils furent obli- 
gés d’avoir recours à la protection du Prince Onitri, qui leur envoya un de 
fes principaux Officiers , avec une garde de cent cinquante hommes. Ce fur 
alors qu'ils s’applaudirent beaucoup de lui avoir laiffé, dans la vente, un 
droit , qui l’obligeoit naturellement à les défendre, Ce Prince, confondant 
leurs intérêts avec les fiens, revint lui-même au Comptoir. Il fe déclara 
hautement-leur proteéteur. . Il fit châtier févérement quelques mutins qui 
avoient fait éclater leurs menaces, & fa fermeté diflipa tous les troubles (86). 
D'un autre côté le Samorin ,; mécontent des Hollandois , & fe promettant 
de la France des fecours qu'il n’efpéroit plus du Portugal , envoya fecréte- 
ment des Députés à Tilfery, pour faire des propofitions fort avanrageufes: 
aux François. Flacour & Coche, principaux Commis du Comptoir, partirent 
enfemble pour Calecur & firent un traité , avec ce Prince, par lequel ik 


Ouvrage des 
François , & jar 
loufie de 
veifins, 


leurs 


1? . \ El D / 5 B 4 o 1 
cédoit à la Compagnie la Souveraineté d’un lieu nommé A/icote (87) , avee 


routes fes dépendances & le pouvoir d'y conftruire un Fort. Quelques Päti- 
mens François qui vinrent prendre:, dans le même-tems , du poivre à Til{ery .. 
& qui laiflerent au Comptoir des armes & des munitions , acheverent d'y 
établir la fureté. ; 


Caron, Directeur Général, y paffa bien-tôt avec trois Vaifleaux , dans {a  yoyareus st 


route pour Bantam, où il fe propofoit de former un nouvel établiffement. eee 
Padenygies 
(85) À onze degrés & demi de latitude du qui rend ce lieu. fort propre au Commerce. 
Nord. Page 315. On a vu dans le Journal de la 
(86), Pages 312 & précédentes. Haye qu'en paffant fur la Côte du Samorin , 
(87) Cette Place n'eft pas éloignée de avec une Efcadre Françoife , il ftun nouveau: 
Cochin. C’eft une Fortereffe , & le pays qui traité avec ce Prince, par lequel cette dou 
en dépend eft fort étendu. Il y paffe une ti- nation fut confirmée Les François prirent 


viere, où des Vaifleaux de trois ou quatre 
cens tonneaux peuvent entrer. facilement, &- 


alors poffeflion d’Alicote. Voyez Tome VILLE. 


s04 HII STrOIT RMEMIGIE NUE NR A LE Ë 
Il lufà ordre à Flacour , qui étoit revenu de la Cour du Samorin , d’en al- 
ler commencer un autre dans un lieu que les Portugais ont nommé Sirinpa- 
san ; quoique dans le pays 1l porte le nom de Padenote. On fe difpofa auffi- 
tôt pour ce Voyage. L'hyver étroit commencé; car on appelle hyver , aux In- 
des , la faifon des pluyes, qui eft le tems néanmoins où le Soleil eft le moins 
éloigné. Flacour fentit toutes les difficultés de l’entreprife. Mais craignant 
l’indignation du Direéteur Général , qui s’étoit fait redouter par fa févérité , 
il n'eut aucun égard aux dangers de linondation. Toutes les marchandifes 
furent emballées. En vain, Dellon repréfenta vivement de quelle importance 
il évoit d'attendre la fin des pluies, qui devoit arriver au mois d'Oétobre. Il 
ne put faire changer de réfolurion à Flacour , avec lequel néanmoins il ne 
pouvoit fe difpenfer de partir. A la vérité , Sirinpatan n'’étoit éloigné que de 
trente lieues. 
nt Ils fe mirent en chemin, le 16 de Juin 1671, fans autres habits que des 
eines & dan- Chemifes , des caleçons de toile, & des fandales aux pieds. Chacun portoit 
gurs du chemin, auf fon parapluie de feuilles de palmier , & un bâton , pour s'appuyer , dans 
des chemins fi gliffans qu’ils étoient fans cefle en danger de tomber. Dès le 
p'emier jour , ils trouverent route la Campagne inondée. Ils fuivoient leurs 
guides pas à pas , dans l’eau jufqu’à mi-jambès , fouvent jufqu'aux genoux, 
& quelquefois jufqu’à la ceinture. Après avoir fait deux lieues fort pénibles, 
ils arriverent le foir , également las & mouillés , dans un petit Bourg de Ma- 
hométans , où 1ls firent un mauvais repas , qui ne fut pas fuivi d’une meil- 
leure nuit. 1ls en partirent de grand matin, dans l’efpérance de profiter d’un 
intervalle de beau tems : mais 1l dura peu. La de recommença pref- 
qu'aufli-rôt, & les chemins fe trouverent plus gâtés que le jour précédent. 
Ils étoient obligés de tenir continuellement leurs parapluyes ; & ne pouvant 
s'appuyer fur leurs bâtons, ils tomboient fouvent dans l’eau. Ces chutes les 
fatiguoient beaucoup. Cependant elles étoient encore moins incommodes 
que les fang-fues , qui s’attachoient à leurs jambes & à leurs cuiffes , il fal- 
Joit les en arracher à tous momens , & leur fang couloit en abondance. 
Cette nouvelle peine les afoiblit jufqu'à les contraindre de finir leur journée 
à midi, fans avoir fait plus de deux lieues. Ils fe logerent dans la maifon 
d’un Mahométan , d’où ils fe rendirent après midi chez un puiffant Naher (88), 
Seigneur du Bourg. Quoiqu'ils euffent pris des Pañeports du Prince Onirri, 
ils avoient befoin de proreteur dans les-lieux de leur pañlage, & quelques 
petits préfens la leur faifoit obtenir. 
L'Aureur en Le lendemain ils trouverent les chemins beaucoup plus aifés , parce qu'ils 
eft rebuié, marchoient fur des hauteurs. Mais, par le plus ficheux contre-tems, leurs 
guides fe tromperent. Après une marche de quatre heures, ils fe trouverent 
précifément dans le mème lieu d’où ils étoienr partis le matin. La colere 
n'étant d'aucun fecours , il fallat recommencer la même route, & fe fier à 
ceux quiiles avoient égarés. Cependant la pluye tomboit avec plus de vio: 
lence que jamais. On pañloit, à là vérité, par des lieux fecs, mais pierreux, 
& fans cefl> entre-coupés de plufieurs torréns très-profonds & rrès-rapides , 
« quil falloir traverfer {ur des arbres & fur des planches , au rifque conti- 


DELLON 


1670. 


(88) Ou Naïre. C'eft le nom qu'on donne à la Nobieffe du Pays. j 
nue 


D'ES1 VO Y'A GE SSL Er v.' ET sos 
fuel de tomber dans l’eau & de s’y noyer. Un Indien y périt, fans qu'il 
für poñfible de le fecourir, ni de fauver même le pacquet dont il étoit chargé. 
‘On fit néanmoins deux lieues , au travers de ces dangers, & l'on arriva fort 
tard dans un aflez gros Bourg, fitué fur le bord d’une riviere , qui defcend à 
Cogniah. La civilité des Habitans , & l’ibondance des vivres déterminerent 
les François à s’y arrêter un jour ou deux : mais avec quel étonnement 1e 
prirent-ils que toutes ie qu'ils avoient effuyées n’approchoient pas 
ce qui leur reftoit à fouffrir jufqu'à Sirinpatan ? Dellon avoue qu'il fut effrayé 
de la peinture qu'on leur fit des chemins. Il renouvella fes efforts , pour en- 
gager Flacour à remettre leur voyage à la fin de la faifon. Le trouvant in- 
flexible , & n’ayant pas les mêmes raifons de s’obitiner dans une entreprife 
à laquelle il n’étoir obligé par aucun engagement, il prit le parti de retour- 
ner à Tilfery. 

Après avoir témoigné fon regret à Flacour , 1l fe mit dans un Canot, avec 
deux hommes feulement,, pour defcendre la riviere de Cogniali jufqu'à la 
mer. Sa navigation fut d’abord aflez tranquille. Son deffein étoit d’aller paf- 
{er la nuit au Bourg de Bargara , chez un riche Mahométan qui en étoit le 
Seigneur (89) , avec lequel 1! avoit même quelques affaires à régler. Il'ar- 
riva fort heureufement à la vüe de Cota, un des plus gros Bourgs de tou- 
te la Côte, plus connu par le nom de Cogniali, fon Seigneur , fujet du Sa- 
morin & le plus redoutable Corfaire du Malabar (90). Les Loix du pays ne 
permettant point à ces Brigands d'exercer leurs pillages fur la terre, il fe 
Harroit d’être bien-tôt en fureté à Bargara , qui n’elt pas fort éloigné de Co- 
gniali; lorfqu’il apperçut , dans une Barque , quelques hommes armés qui 
s’avançoient vers fon Canot à force de rames. Les Corfaires, qui l’avoient décou- 
vert au paflage , avoient pris la réfolution de l’enlever. Comme il étoit in- 
ftruit des ufages, 1l fe hâta d'aborder à la rive , dans la confiance de s’y trou- 
ver hors d’infulte. À peine y fut-1il defcendu , que les deux Indiens qui le 
-conduifoient prirent la fuite dans fon Canot. Ceux qui le pourfuivoient , 
J'ayant trouvé feul à terre, lui appuyerent une lance fur l’eftomac , avec 
menace de l’en percer s'il n’entroit aufli-tôt dans leur Barque. Il reconnut 
trop tard l’imprudence qu'il avoit eûüe, de ne pas fe faire accompagner par 
quelques Nahers , où de n'avoir pas pris du moins des armes à feu. La force 
l'obligeant de céder , 1l fe vit expofé à la violence de trois Brigands , qui ne 
cefferent pas de l’infulrer jufqu'a l’entrée de Cogniali. Ils affeéterent même 
de lui faire traverfer tout le Bourg , où les Habitans fortoient de leur mai- 
fon pour voir paller le premier François qu'ils y euflent vû dans l’efcla 
vage (91). 

Dellon fut conduit chez le Seigneur , qui s’attendoit à tirer de lui une 
fomme confidérable. Mais ne lui ayant trouvé que quelques ducats , il lui 
fic diverfes queftions fur le Voyage que les François avoient entrepris à Si- 
rinpatan. J1 lui demanda particuliérement fi Flacour avoit emporté de groffes 
fommes ; & sil devoit pailer par Cogniali à fon retour. Enfuite il fe fit ap- 
porter des fers, pour les lui mettre aux pieds. Cependant il fe contenta de 


e 


V 


(85) 11 fe nommoiït Couteas-Marcal. Relations. 
{20)On l'a vû paroître dans plufieurs autres (p1) Pages 33 & précédentes. 
Tome TX, SRE 


fl quite fes 
Compagnons | 
pour FetOUINEE à 
Tuüfery, 


I eft pris par 
des Corfañes da 
Cogniali 


Comment 
évite l'efclavage: 


DELLON. 


1671. 


3? craint d'être 
gmpoifonnée 


Voyage de Ta- 
nor & de Cale- 
Elite 


506 HISTOIRE GENERAIE 

les pofer près de lui; & faifant appeller quelques-uns de fes gens , if mit 
en délibération avec eux s’il devoit le retenir ou lui rendre la liberté. Quoi- 
que Dellon n’eût pas une parfaite connoiffance de la langue, il l’entendoic 
aflez pour comprendre le fujet de ce Confeil. L'inquiétude du fuccès anima 
fon courage. 1] n’oublia rien pour leur repréfenter l'injuftice qui lavoit fait 
arrêter. Enfin , quelques réflexions qu'il leur infpira , fur l'alliance que le Sa- 
morin venoit de former avec la France, lui firent craindre de s’attirer lin- 
dignation de ce Prince, dont ils étoient Sujets. Le Corfaire s’approcha de lui. 
Les fers difparurent. On lui fit des civilités & des excufes , auxquelles il s’é- 
toit moins attendu qu'aux horreurs d’une longue prifon. On le preffa mè- 
me de pafler la nuit dans le Bourg. Mais l’impatience de fe voir en liberté , 
joint à la crainte de quelque changement dans une fi favorable difpofition , 
lui fit demander inftamment d’être renvoyé le foir mème à Bargara. Pen- 
dant qu'on lui préparoit une Barque , Cogniali lui préfenta quelques confi- 
tures feches , qu'il ne put fe difpenfer de recevoir , mais qu'il prit le parti 
de mettre dans fa poche , de peur qu’elles ne fuflent empoifonnées. L'ufage 
du poifon , quoique moins commun chez les Malabares que dans les autres 
contrées de l'Orient , ne laifle pas d’y être connu ; & Dellon croit que fur 
cet article on n'y fauroit apporter trop de circonfpeétion (92). Son argent 
lui fut rendu. Enfuite , apprenant que la Chaloupe étoit prète , il ne perdie 
pas un moment pour s’y rendre , avec quatre hommes armés qui l’accompa- 
gnerent jufqu'à Bargara. 

Il retrouva , dans ce Bourg, fon Canot & fes hardes. Les deux Indiens , 
qui l’avoient abandonné aux Corfaires, lui donnerent pour excufe , que 
n'ayant pas douté qu'il ne füt renvoyé de Cogniali avec une efcorte , ils 
avoient voulu prendre les devants. Mais fa joye lui fit oublier leur infidé- 
lité, en apprenant d’eux qu'il étoit arrivé depuis deux heures un autre Fran- 
çois dans le Bourg. C’étoit la Serize , un des Commis du Comptoir de Til- 
fery , qui revenoit de Calecut & de Tanor , où il étoit allé acheter du poi- 
vre pour les magafins de la Compagnie. Ils pafferent agréablement la nuit 
chez Couteas - Marcal , & le lendemain ils arriverent au Comptoir avant 
midi. 

La Serine devant retourner dans les deux Villes (93), d’où il étroit re- 
venu ; pour y faire emballer le poivre qu'il y avoit acheté , Dellon fe fit un 
amufement de l’accompagner. Ils prirent leur route fur le bord de la mer. 
Après avoir fait une lieue, ils arriverent à Meali , double village, dont l’un 
eft habité par des Malabares & l’autre par des Mahométans. Une petite ri- 
viere , qui fépare ces deux habitations , reçoit les Bätimens dont le port n’eft 
pas au-deffus de cinquante tonneaux. Ce canton eft un des plus agréables & 
des plus fertiles du Pays. Le bord de la mer offre un autre village , qui 
n’eft habité que par des Pècheurs. C’eft à deux lieues de Meali qu'eft fitué 
le Bourg de Bargara. Il n’y pañle point d'autre riviere qu’un petit bras de 
celle de Cogniali : mais la mer y forme une très-belle anfe, qui fert de re- 
traite aux Pares , pendant l'Eté. Aufli-côt que l’'Hyver eft venu , les Marchands 


(92) Page 333. fuccès du Voyage de Flacour & de fon now- 
(93) L'Auteur rapporte enfuite quel futile vel établiflemenr. . 


> # 


DES VO Y A GES L'rivi TE s07 


& les Pirates font obligés d’y laïfler à fec les Bâtimens qui ne font point 
en voyage. On les couvre de feuilles de palmier , jufqu'à la fin des 
pluyes. C’eft à Bargara que le Royaume de Cananor finit du côté du Sud. 
Quoique ce grand Bourg ne foit habité que par des Mahométans, dont 
Couteas-Marcal étoit le Seigneur , les environs n’en dépendent pas moins 
d’un riche & puiffant Naher , qui reçoit la diîime de toutes les prifes des 
Pirates , & des droits de Douanne pour toutes les marchandifes qui entrent 
dans le Bourg ou qui en fortent. 

A très-peu de diftance de Bargara , on pale la riviere, au-delà de laquelle 
on trouve le Bourg de Cogniali, ou de Cota , que les avantages de fa fitua- 
tion rendent une des plus fortes Places du Malabar. C’eft une Peninfule, 
dont l'accès eft fort difhcile , du côté même qui tient à la terre, à caufe de 
la prodigieufe quantité de limon ou de vafe, que la mer y apporte danses 
grandes marées. La riviere, qui baigne ce Bourg , eft large & profonde. Elle 
donne entrée , jufqu'’à la Place, aux Navires qui ne font pas au-deflus de 
deux cens tonneaux. Mais l'embouchure eft couverte par une petite Ifle qui 
n’eft pas moins utile aux Corfaires que nuifible aux Marchands (94). 

Dellon a déja peint le Seigneur de Cota comme le plus fameux Corfaire 
du pays. Le nombre de fes Galeres monte jufqu'à douze , armées chacune 
de fix à fepr cens hommes ; fans compter plufeurs petites Galiotes qui vont 
auf en courfe , & quelques Vaifleaux qu’il envoye pour le Commerce dans 
les Royaumes voifins. À fon exemple , fes Sujets font tout à la fois Marchands 
& Pirates : ce qui les rend prefque tous riches, & fers jufqu’à linfolence. 
Son grand oncle , qui portoit aufi le nom de Cogniali , s'étant révolté con- 
tre le Samorin , mit ce Prince dans la néceflité d’implorer le fecours des Por- 
tugais pour le faire rentrer dans la foumilien. Le Vicerci des Indes envoya 
aufli-tôt une puiflante Flotte , qui attaqua les Corfaires du côté de la mer, 
tandis que l’armée du Samorin les tenoit afliégés par terre. Mais il arriva 
des contre-tems, qui firent périr la meilleure partie des trouppes alliées. Les 
Corfaires, devenus plus infolens, commirent une infinité d’excès dans les 
terres de Calecut, & fe vangerent , par une mort cruelle, de tous les Portugais 
qui étoient tombés entre leurs mains. Cependant la belle faifon ayant fuccédé 
aux pluyes, le Samorin & le Viceroi les attaquerent avec de nouvelles for. 
ces. Le Siege de Cota fur recommencé par mer & parterre , & preflé fi vi- 
vement , que dans l’efpace d’un mois elle fut emportée d'aflaut. Tous les 
Habitans furent pailés au fl de l'épée , & Cogniali tomba vivant au pouvoir 
des Vainqueurs. Il fut conduit à Goa , où fon châtiment , pour tant de cruau- 
tés qu'il avoit exercées contre les Chrétiens, fut d’être livré, les mains liées 
derriere le dos , aux enfans de la Ville, qui l’afommerent à coups de pier- 
res. La Fortereffe de Cota pañloit autrefois, parnu les Indiens, pour une 
Place imprenable. Mais les Samorins n'ayant jamais voulu permettre qu'elle 
fût rétablie, il n’en refte aujourd’hui que les ruines (95). 

De-là jufqu'à Calecut, on compte fept lieues; & cet efpace n'offre que 
trois ou quatre Villages, qui méritent peu d’attention. Ce Royaume, autre- 
fois fi petit , que, fuivant l’expreflion de l’Auteur , on entendoit, de toutes 


(94) Pages 338 & précédentes, (95) Page 340, : 
Sssij 


DELLON. 
1671 


Forces de Cw- 
gniali , Seigneur 
de Cote: 


Hiftoire de fou 
grand Oncle. 


Etat préfcas 
de Calecuts 


D'ELLON. 


1671}. 


L'’Aureur pafs 


fe à la vüe 
Carxfairese 


des 


508 HISTOIRE GENERALE 

les frontieres , le chant des coqs qui étoient nourris dans le Palais du Sotc- 
verain , eft aujourd’hui le plus grand du Malabar. Sa Capicale eft firuée à 
onze lieues de Tilfery. C’étoit dans cette Ville que fe faifoit anciennement 
prefque tour le Commerce. Les Portugais y furent bien reçus dans leurs pre- 
miers Voyages. Ils obtinrent du Samorin la permiflion de s'établir dans fes. 
Etats, avec tous les privileges qui pouvoient un leur fituation. Mais ayant 
bientôt pouflé l’ingratitude jufqu’à linfulter , il les chaffa de tous les lieux 
de fa dépendance , fans leur avoir jamais permis de s’y rétablir. L'air de Ca- 
lecur eft fort fain, & le terroir fi fertile , qu'il produit abondamment tout 
ce qui eft néceflaire à la vie. La terre, un peu plus bafle que la mer , eft 
fujette à de fréquentes inondations. Il ne fe pafle point d’année où l’eau ne 
couvre quelque petite portion de l'Etat du Samorin , dont elle demeure en 
poffeffion ; & ce dommage devient fi fenfible , que l’ancienne Forterefle des 
Portugais, qui étoit autrefois aflez loin du rivage, eft aujourd'hui prefque 
enfevelie à deux bonnes lieues dans la mer. On n’en apperçoit plus que le 
fommet des tours, & les Barques paflent facilement entre ces ruines & la 
terre (96). 

Les vents de Nord-Oueft , qui foufflent avec violence & prefque fans in- 
terruption fur la Côte de Malabar , depuis le mois de Mai jufqn'à la fin de 
Septembre , ne contribuent pas peu au progrès que la mer fait chaque an- 
née , fur-tout pendant l’hyver. Dellon, pendant fon féjour à Calecut, vit 
fubmerger la Maifon des Anglois , qui n’étoit bâtie que depuis vingt ans & 
dans un lieu aflez éloigné du rivage. Ces inondations annuelles ont ruiné 
plufieurs fois la Ville même , & mettent les Habitans dans ia néceflité de la 
sebaur plus loin , à mefure que l’eau s'avance. On ne peut douter que ce 
ne foit la principale raifon qui en a banni , comme infenfiblement , les Névo- 
cians & le Commerce. Cependant on y voit encore un très-grand marché, 
compofé de plufieurs rues aflez régulieres , & peuplé de riches Mahométans 
Un gros Village de Mancouas ou de Pêcheurs , & plufeurs autres habitations 
qui touchent à la Place, lui donnent toujours l'apparence d’une grande Ville. 
Elle étoit anciennement la demeure ordinaire du Samorin. Mais les ravages de 
la mer l'ayant dégouté de ce féjour , il y laïfle un Gouverneur qui eft logé: 
dans l’ancien Palais. Ce pofte , qui eft un des plus importans de l'Etat, enri- 
chit ceux qui l’occupent. Il eft honoré du titre de Rajador , qui fignifie Vice- 
roi. Dellon vit, dans la Cour du Palais de Calecut , une grofle cloche & plu 
fieurs pieces de canon de fonte , qui ont été tirées de l’ancienne Forterefle des 
Portugais (97). 

Le fable de ce rivage eft mêlé, dans plufeurs endroits, de petites par- 
ties d'or très-fin. Comme il n’eft défendu à perfonne de les chercher, un 
grand nombre. d'Habitans ne fubfiftent que de ce travail. La plüpart em- 
portent le fable chez eux, en payant un droit au Rajador pour une certaine 
quantité de paniers. L’Auteur vit des morceaux de cet or , qui valoient quinze 
“ vingt fous ; quoique leur valeur ordinaire foit depuis quatre jufqu'à 

IX (98). 


Les Européens fe rendent des civilités mutuelles dans ces Régions éloi- 


(96) Page 343. (97) Page 345 (98) Page 346. 


D ES  VIO/V LIGUES ETOVS TT so9 
gnces. La Serine & Dellon ne firent pas difñculté d'accepter, à Calecut , un 
logement chez les Anglois. Ils y furent rerenus plus long-tems qu'ils ne fe 
letvient propofé , par la crainte de quelques Pirates , qu paroïfoient dif- 
pofés à les attaquer au paffage. Mais ils s'armerent enfin de réfolution ; & 
paffant , le moufqueton en main , entre ces Brigands & la Côte > avec une ef- 
corte de quelques Nahers , ils ne furent menacés que par quelques mouve- 
mens , qui ne les empècherent point d’arriver le {oir à I 'anor. 18) 

Cette Capitale du petit Royaume, qui porte le même nom, n’eft éloignée 
que de cinq lieues au Midi de Calecur. Tout l'Etat de Tanor eft enclavé dans 
les terres du Samorin , dont il ne laifle pas d’être indépendant. La mer y 
forme une anfe , où les Vaifleaux ne peuvent mouiller fans péril que pen- 
dant l'Eté. Ce qu’on nomme la Ville eftun compofé de plufieurs Villages de 
Moncouas , d’un fort grand marché, qui eft peuplé de riches Mahométans ;: 
& d’un gros Village uniquement rempli de Chrétiens , auxquels le Roi per- 
met l'exercice public de leur Religion. Ils ont une petite Eglife aflez pro- 

re , devant laquelle on a fouflert qu'ils ayent élevé une Croix. Le Roï 
Er fa réfidence ordinaire dans un Château plus éloigné de la mer (09). I} 
laiffe, à Tanor , un Gouverneur dont l'autorité ne s'étend point fur les Chré- 
tiens ; par une faveur fpéciale , qui réferve le droit de leur adminiftrer la 
Juftice au Directeur de leur Eghfe. Les Jéfuites de Goa, qui font depuis 
long-tems en polleflion de cette efpece de Souveraineté , la font exercer par 
de fages Miffionnaires, entre lefquels Dellon nomme, avec éloge , le Pere 
Mathias Fernandez , homme Apoltolique, qui écrivoit & parloit beaucoup 
mieux la langue Malabare que les plus habiles Prêtres de la Nation (1). 

Quoique dans toutes fes dimenfions le Royaume de Tanor n'ait pas plus 
de dix lieues d’étendue , le Roi n’eft tributaire d'aucune autre Puiffance. Il 
a confervé une étroite liaifon avec les Portugais , depuis qu'ils font établis 
dans les Indes , comme ils n’ont rien négligé pour l'entretien de fon ami- 
tié. Au contraire, il a toujours fait profetlion de haine pour les Hollandois ; 
& Dellon ne diffimule pas que la guerre paroiffant inévitable entre la France 
& la Hollande, c’étoit cette raifon qui faifoit rechercher l'alliance de ce 
Prince à la Compagnie. Il ajoute que fon terroir eft fain & fertile, que la 
chafle & la pêche y font abondantes , & qu'on y recueille fur-tout une très- 
grande quantité de poivre. La nourriture ordinaire des Habitans eft le riz, 
le poiflon , & le cocos. Ils ne mangent point de volaille, parce qu'ils aiment 
mieux la vendre aux Etrangers. Après avoit régle leurs affaires à Tanor, les 
deux François retournerent par terre à Calecut. Une marche de deux lieues 
les fit rentrer dans les Etats du Samorin, à Chali, gros Bourg de Mañomé- 
tans , Où pañle une petite riviere , qui fert de retraite aux Corfaires plutôt 
qu'aux Marchands. En arrivant le lendemain à Calecut, ils trouverent les 
Anglois occupés à fauver ce qui reftoit d’entier dans leur Maïfon , que la 
mer avoit miférablement renverfée (2). 

Flacour , avoit eu la conftance d'aller jufqu’à Sirinpatan , revint à Tit- 
fery vers la fin du mois de Novembre. Il avoit employé trente-cinq jours à 
s’y rendre , c'eft-à-dire , à faire un voyage de trente lieues , dans je danger 


(99) À une lieue du rivage. (1) Page 350. (2) Page 355. 
S 5.8 li, 


D'ELLO &- 


167 L+- 


Defcription 


e Tanors 


tabliflement 
SirinpAA Bo 


Suerës de DA 


oE 


Voyage à Mane 
galor. 


GER en EE TTESD 
10 72e 


510 HI STVOUIRE G'EINLE R A LE 

continuel de périr avec toute fa fuite. Mais l’heureux fuccès de fa névocia- 
tion lui avoit fait oublier toutes fes peines. Il avoit été bien reçu du Roi 
& des Grands du pays. Les marchandifes qu'on en pouvoit tirer pour la 
Compagnie , étoient de très-belles toiles, du bois de fandal, qui s’y trouve 
en abondance , & d’excellent falpètre naturel , qui n’a befoin d'aucune pré- 
paration. Flacour avoit apporté des échantillons de toutes ces marchandifes ; 
fur-tout des toiles, plus belles de la moirié que celles qui étoient du même 
prix à Surate. Ainf le Comptoir, dont il avoit jetté les fondemens, fit con- 
cevoir de grandes efpérances. 

Mais Dellon ignora les fuites de ce nouvel établiffement. Il commencoit 
à s'ennuyer du féjour de Tilfery ; & ne voulant pas borner fa curiofité aux 
opérations d'un Comptoir , 1l profita de l’occafon d'un Vaifleau François qui 
faifoit voile à Mirzeou. Son deflein étoit de vifiter diverfes Places, où ce 
Bâtiment devoit relâcher fur la route , & de fe rendre enfuite à Goa. Il partit 
le 20 de Janvier 1672; & le 24, il mouilla dans la Rade de Mangalor. 

Cette Ville, qui appartient au Royaume de Cananor, eft la plus impor- 
tante Place de ce petit Etat. Elle eft fituée à dix-huit lieues au Nord de 
Balliepatan , fur le bord d’une riviere où les Vaiffeaux d'un port médiocre 
peuvent entrer dans la faifon des pluyes , & dans les grandes marées (3). Elle 
eft aflez grande, & fes Habitans font un mêlange de Mahométans & d’Ido- 
lâtres. Entre la mer & la ville, qui n'en eft éloignée que d’une demie lieue, 
on rencontre le Comptoir des Portugais , & l’on découvre fur une hauteur 
la Forterefle, qui leur appartenoit autrefois , comme celles qu'on voit encore 
fubfiter dans tous ces Ports. Mais les Canarins, animés par l'exemple des 
autres Peuples de l'Inde , & fatigués de la hauteur avec laquelle 1ls étoient 
traités par cette Nation , avoient pris occafon de fa derniere guerre avec les 
Hollandois pour la chafler entiérement du pays. Après la paix, qui fe fit en- 
fuite entre le Portugal & la Hollande , les Vicerois de Goa mirent tout en 
ufage pour rentrer dans les Places dont ils avoient été dépouillés. Leurs Flot- 
tes répandirent long-tems la terreur fur cette Côte, & forcerent enfin Le Roi 
de leur remeitre les Fortereffes de Mangalor & de Barcalor. Mais ils fe trou- 
voient fi épuifés par les guerres précédentes , que n’y pouvant mettre des gar- 
nifonsaffez fortes, ils fe contenterent d'y établir des Comptoirs, pour y re- 
cevoir , comme auparavant , la moitié des droits fur les marchandifes que le 
Commerce y apporte ou qu'il en fait fortir (4). 

Quoique les Canarins foient peu éloignés des Malabares , leurs ufages font 
fort difiérens , & reffemblent plutôt à ceux des Sujets Idolâtres du Mogol , 
dont ils font tributaires. Ils font bazanés. Ils portent les cheveux longs , & 
leur habillement eft le mème que celui des Gentils de Surate. L'air du pays 
eft pur & fain. Le terroir eft fi fertile , que dans une étendue affez bornée, 
non-feulement il fournit du riz à plufieurs Etats voifins , mais qu’on en tranf- 


(3) L'Auteur confeille néanmoins de pren- bonne Rade , où l’on peut mouiller fans dan- 
dre, dans toutes les faifons, des Pilotes du ger pendant l'Eté ; tems auquel la riviere eft 
Pays. Sans cette précaution, un Vaiffeau s’ex- trop bafle pour permettre aux Vaifleaux d'y 
pofe à toucher far des bancs de fable, qui remonter. Page 368. 
font en aflez grand nombre à l'entrée de la (4) Page 369. 
riviere. Il y a aufli, hors de la Barre, une 


DES) VONT GENS NN TUE sit 


poite aux Ports d'Achem, Bantam , Mocka, Mafcate , Balfora ; Mozambi- 
que, Monbaze , & dans quantité d’autres lieux (5). 

Le Vaifleau François pafla ie lendemain à la vüe de Barcalor , où les Por- 
tugais reçoivent ; comme à Mangalor , la moitié des droits du Commerce. 
Le jour fuivant , il mouilla dans la Rade de Mirzeou. La Flotre de M. de 
la Haye , compofée de treize Vaifleaux de différentes grandeurs , pafloit alors 
à la vûe de cetre Côte, pour fe rendre dans F’ifle de Ceylan (6). 

Il feroit inuuile de fuivre Dellon à Go2, & dans quelques autres lieux 
fur lefquels la curiofité du Leëteur eft épuifce. Mais , je ne fupprimerai point 
une avanture dont il fe trouve des traces dans d’autres Voyageurs ; & que 
Dellon vérifia par fes propres yeux pendant qu'il étoit à Daman. 

Un Portugais , dont la fortune étoit fort dérangée, mais qui avoit beau- 
coup d'efprit & de hardiefle , ayant eu l’occafon de s’aflurer qu'il reflem- 
bloit one au Comte de Sarjedo, un des plus grands Seigneurs ce 
Portugal , conçut le deflein d'une fort audacieufe entreprife. Le véritable 
Comte de Sarjedo , qui étoit alors à Lifbonne , étoit fils d'un ancien Vice- 
roi des Indes Orientales, & qui s’y étoit fait aimer par la douceur de fon 
Gouvernement. Il avoit laiflé à Goa un fils naturel , qu'il avoit enrichi par 
fes bienfaits, & qui tenoit un rang diftingué parmi les Portugais des Indes. 
Dellon fait obferver qu’en Portugal les enfans naturels des Gentilshommes , 
ne font pas moins nobles que les enfans légitimes, & que leur feul defa- 
vantage eft de n'avoir aucune part à l'héritage , quoiqu'ils puiffent recevoir 
toutes fortes de less ou de donations. 

C’étoit avec le fils légitime de ce Viceroi que l’avanturier avoit une par- 
faite reffemblance. Louis de Mendoze Furtado gouvernoit alors les Indes, 
Mais {on terme étant expiré, on attendoit de jour en jour , à Goa, qu'il lui 
vint un Succefleur de Lifbonne ; & le bruit s’étoit déja répandu que Dem 
Pedre , Régent de Portugal , penfoit à nommer pour cet emploi , le jeune 
Comte de Sarjedo , dont le Pere lavoir rempli avec tant de fuccès & d’ap- 
probation. L’avanturier Portugais , voulant profter de certe circonftance ; partit 
de Lifbonne , fe rendit à Londres , y prit un équipage de peu d'éclat , & s’em- 
barqua avec deux Valets de chambre , qui ne le connoifloient pas, fur un 
Vaifleau de la Compagnie d’Anglererre , qui avoit ordre d'aborder à Ma- 
dras. Il étoit convenu de prix avec le Capitaine pour fon paflage & pour ce- 
lui de fes gens , & le payement avoit été fait d'avance. Îl avoit fait provi- 
fion des petites commodités qui font néceffaires fur mer, & qui fervent à 
gagner l’affeétion des Matelots , telles que de l’eau-de-vie , du vin d'Efpagne & 
du tabac. Pendant les premiers jours , 1l garda beaucoup de réferve ; & l'air 
de gravité qu'il affecta dans fes manieres & dans fon langage difpofa tout le 
monde à le croire homme de qualité. Enfuite , il fit entendre aux Anglois, 
quoique par degrés, & dans des termes ambigus , qu'il étoit le Comte de 
Sarjedo : mais, en approchant de Madras > 1l prit ouvertement ce nom; & 
pour expliquer fon déguifement , il ajouta que le Prince Régent de Portu- 
gal n'ayant pù équiper une Flotte aflez nombreufe pour le conduire aux In- 


Page 372. 


s) 
(6) Voyez le Journal de la Haye , au Tome VIIL 


DEiLron. 
GT 


Hiioire du 
faux Comue de 
Sarjedo, 


DELLON. 


1672 


QE HU SN OIMR EN GENERALE 

des avec la pompe & la majefté convenable à fon rang , lui avoit ordonné 
de partir incognito ; parce que le terme de Mendoza étoit tout-à- fair 
expiré. 

Les Anglois ajouterent de nouveaux honneurs à ceux qu'ils lui avoient 
déja rendus, & le traiterent avec les refpects & les cérémonies qu'on ob- 
ferve à l'égard des Vicerois. Ils s’applaudiffoient du bonheur qu'ils avoient 
eu de le porter aux Indes, ne doutant point que fa reconnoiffance pour les 
fervices qu'ils lui avoient rendus ne le difpofât, pendant le tems de fon 
“Gouvernement, à rendre fervice à la Compagnie , & particuliérement à -ceux 
qui Pavoient obligé. Mais pour l’exciter encore plus à les favorifer dans Poc- 
cafon , à peine fut-1l defcendu au rivage , que chacun s'emprefla de lui of- 
frir tout l’argent dont il avoit befoin, & c’étoit juftement à quoi le faux 
Comte s’étoit attendu. Il en prit de toutes mains , des caïfliers de la Com- 
page & de divers particuliers, qui s'eftimoient trop heureux & trop ho- 
norés de la préférence qu’il leur accordoit , & qui fe repaifloient déja des 
grandes efpérances dont il avoit foin de les flatter. Non-feulement les An- 
glois lui ouvrirent leurs bourfes ; mais les Portugais , qui étoient établis à 
Madras, & ceux qui demeuroient dans les lieux voifins, vinrent en foule 
auprès de lui pour lui compofer une efpece de Cour , fans pouvoir déoui- 
fer leur jaloufie , de l'honneur que les Anglois avoient eu de le recevoir les 
premiers. Le Comte reçut fes nouveaux Sujets avec la gravité d’un véritable 
Souverain , & leur tint un langage qui prévint jufqu’à la naifflance des moin- 
dres foupçons. 

Les Portugais les plus riches lui offrirent aufi de l'argent, & le fupplie- 
sent de ne pas épargner leur bourfe. A peine vouloient-ils recevoir les bil- 
Jets qu'il avoit Ja bonté de leur faire. D’autres lui préfenterent des diamans 
& des bijoux. Il ne refufoit rien : mais il avoit une maniere de recevoir, fi 
agréable & fi fpirituelle , qu'il ne fembloit prendre que pour obliger ceux 
qui lui faifoient des préfens. 11 fe donna des gardes, avec un grand nombre 
de domeftiques, & fon train répondit bien-tôt à la grandeur de fon rang. 
Après s'être arrèté l’efpace de quinze jours à Madras, 1l en partit avec un 
équipage magnifique & une fuite nombreufe, dont l'entretien lui cou- 
roit peu, parce que dans tous les lieux de fon paffage, 1l n’y avoit per- 
fonne qui ne fe crüt fort honoré de le recevoir. En pafñlant dans Îles 
Comptoirs François & Hollandois , il eut foin de ne rien refufer de ce qui 
lui étoit offert; dans la crainte de les offenfer , difoit-il , s’ii en ufoit moins 
civilement avec eux qu'avec Les Anglois. Les riches Marchands & les per- 
fonnes de qualité, Mabomëtans ou Gentils, fuivirent l'exemple des Euro- 
#éens. Chacun cherchoit à mériter les bontés d’un nouveau Viceroi ; qui 
devoit jouir f-tôt du pouvoir de nuire ou d'obliger. Il tireit d’ailleurs un 
extrème avantage de l'eftime & de l'affection qu’on avoit eue pour le Seigneur 
dont il s’attribuoit le nom & Îa qualité. De tous les Vicerois des Indes , c'é- 
toit celui qui s’étoit fait le plus aimer. Il parcourut ainfi toute la Côte de 
Coromandel & celle de Malabar , fans cefler de recevoir de groffes fommes 
& des préfens. Il avoit aufñli l’adrefle d'acheter les pierreries & les raretés 
qu’il trouvoit en chemin , remettant à les payer lorfqu'il feroit à Goa. 
Enfin il approcha de cette Capitale de l’Empire Portugais , où le bruit Le 

na 


DE S\AVIO MM ALGRELS AN ENT 1 À $13 
fon arrivée aux Indes , s’étoit répandu depuis long-tems. Il y étoit attendu 
avec impatience. Mais il fe contenta d'y envoyer un de fes principaux do- 


meftiques ; pour faire quelques civilités de fa part à celui qu'il honoroit 


du nom de fon frere, & qui étoit le fils naturel du vieux Comte de Sar- 
jedo. Ce Seigneur fe trouva incommodé lorfqu'il reçut la Lettre du faux 
Comte; & ne pouvant fe rendre auprès de lui , il y envoya fon fils aîné, 
que Dellon avoit vü à Goa, & dont il parle avec éloge. Le Comte lui fit 
un accueil fort civil, mais en gardant néanmoins toute la fierté que les Por- 
tugais obfervent avec leurs parens naturels. Comme il étoit fort bien inf- 
truit des affaires publiques & de celles de la Maifon de Sarjedo, il ne laïfloit 
rien échapper qui ne fervit à confirmer l'opinion qu'on avoit de lui. Il fit 
entendre fans affectation à celui qu'il nommoit fon Neveu, & à d’autres 
Seigneurs Portugais , qui étolent venus de Goa pour lui faire leur Cour ; 
qu'avant fon entrée 1l étoit indifpenfablement obligé d'aller jufqu’à Surate , 
pour y traiter de quelques affaires fecreres avec les Miniftres du Grand-Mo- 
gol , qui devoient s’y rendre dans la même vüe. Cer artiñice lui fit éviter 
de paffer à Goa, dont il n’approcha que de dix lieues. Cependant fon cor- 
tege & fa bourfe grofifloient de jour en jour , parce que la Noblefle des 
Villes Portugaifes , qui fe trouvoient proche de fon paflage, fe rendoit fans 
cefle auprès de lui, & que de tous côtés on lui apportoit des préfens que fa 
civilité ne lui permettoit pas de refufer. | 

1] s’'avança vers Daman , où Dellon étoit depuis quelques mois; mais ce 
ne fut qu'après avoir fait avertir le Gouverneur du jour auquel il y devoit 
arriver. Il avoit ordonné auñli qu'on lui préparât un logement hors de la 
Ville , par la feule raifon qu'il vouloit éviter les cérémonies , ou les remet- 
tre à fon retour de Surate. On difpofa , pour le recevoir , une Maifon que les 
Jéfuites ont à un quart de lieue de la Ville. 11 y alla defcendre de fon Palan- 
quin. Le Gouverneur & toute la Noblefle du Pays s’y étoient rendus pour 
lui rendre leurs refpects , & prefque tous les Habitans s’y raffemblerent pour 
avoir l'honneur de le faluer. Un Jéfuite du Collége de Daman , qui avoit 
étudié à Coimbre avec le véritable Comte de Sarjedo , & qui croyoit le con- 
noître parfaitement, ne manqua point de fe trouver avec le Pere Recteur , 
our le recevoir dans la Maifon qui lui étoit deftince. 11 le vit. Il lui parla. 
1] fut fi convaincu que c’étoit le Comte de Sarjedo , qu’il n’en conçut aucun 
doute. Le lendemain de fon arrivée, ce fourbe fe trouva un peu incommo- 
dé d’une indigeftion , qui lui avoit caufé quelques douleurs d’entrailles. Il 
demanda s’il n’y avoit pas de Médecin dans la Ville. On fit appeller Dellon, 
qui eut à fon tour l'honneur de le voir, & de lui rendre fes fervices. 11 pa- 
rut fatisfait de fes remedes. Cependant Dellon obferva que les airs de gran- 
deur étoient affe@&eés. Il fut même furpris que ce fier Viceroi le reprit en 
public de quelques termes trop peu refpectueux , dont il sétoit fervi 
en lui parlant; fans confidérer qu’un Etranger ne pouvoit pas favoir toute la 
délicatefle de la langue Portugaife (7). Mais cette nn à s’offenfer ne l’em- 
pècha point de marquer au Médecin François beaucoup d’eftime & de con- 


sfance , & de lui faire de magnifiques promefles , qui porterent fes amis à le 


SJ 


(7) Page 474 
Tome IX, AUCT 


DELLON, 


1672: 


DELLON. 
1072 


SI4 HISTOIRE GENERALE 


féliciter de l’occafon qu'il avoit trouvée d’avancer fa fortune. Le Comte fu 
guéri en peu de jours, & ne penfa qu'à continuer fon voyage. Cependant 
il acheta , dans la Ville , quantité de chofes précieufes , fans les payer. Il reçut 
de l'argent de divers Portugais : mais il fe difpenfa d’en donner à perfon- 
ne , & Dellon ne reçut aucun falaire pour fes foins & fes remédes. 11 partit 
enfin , avec fa nombreufe fuite. Elle fut même groflie du Fils du Gouver- 
neur de Daman , qu'il eut la bonté d'y admertre à la priere de fon 
Pere. Avec ce brillant équipage , il fe rendit à Surate , où fon premier foin 
fut de convertir tout fon argent en pierreries. Enfuite , laiffant toute fa fuite 
dans la Ville, 1l en partit avec un feul homme, fous le prétexte d’une 
conférence qu'il devoit avoir , à quelques lieues, avec un Mimftre fe- 
cret du Mogol. Mais fon Voyage fut beaucoup plus long qu’on ne fe l’ima- 
ginoit , puifqu'on ne l’a pas rev depuis. Il eut/néanmoins l’honnèteté de 
faire dire , fept ou huit jours après , à tous les honnêtes gens de fon corréce, 


qu'ils .pouvoient s’en retourner , parce que fes affaires ne lui permettoient 
pas de revenir fi-tôt (8). 


(8) Pages 476 & précédentes. L'’Auteur paffer,par Daman,toute la Nob'effe qui avoie 
ajoure que le bruir de cette Avanrure feré- Été pendant plufieurs n ois honteufemenc dus 
pandit dans toures les Indes, & qu'il vicre- pee par un adroit Impofteur. 


DE SVP ON PANG ES M LHENE EL [ 


Pr OT AL CRENS 
AUX MINES DE DIAMANS, 


DE GOLCONDE, DE VISAPOUR ET DE BENGALE. 


E n’étoit pas le poivre de Vifapour , comme on l'a fait obferver dans la = 
C: Relation précédènte, n1 les efpérances ordinaires du Commerce, qui ArApciE 
avoienc donné naiffance à l’établiflement François de Mirzeou. Le célébre Ta- 
vernier , qui voyageoit alors dans l'Orient (9), avoit communiqué, aux Di- 
recteurs de Surate, fes obfervations fur les Mines de Diamans qu'il avoit vi- 
fitées ; & la Compagnie Françoife efpéroit de grands avantages d’un Comptoir 
qui n’en étoit pas éloigné. Ainf le Voyage de Tavernier , aux Mines, doit 
fuivre l'Hiftoire de cet érabliffement. Mais, il s’eft tromp*, lorfqu'il s’eft cru 
le premier Européen (10), qui eur vificé les Mines de Golkonde, Dès l’an 
1622 ,un Anglois, dont Purchas a publié la Relation dans fon Recueil, avoit 
profiré du voifinage de Mafuhipatan , pour fe procurer les mèmes lumieres. Sa 
Relation doit précider par conféquent celles du Voyageur François; d’autant 
plus que s’expliquant avec aflez d’obfcurité fur fa route & fur le terme, il 
laiffe quelque rafon de douter s'il parle effectivement des mêmes lieux & du 
mème travail 


$ I. 
Voyage de Guillaume de Merhold. 


ÉTHOLD ayant entendu parler avec admiration d'une mine d: Diamans, = 
M dont le Roi de Golkonde s’éioit mis en poffefion , & qui attiroit tous les HA ° 
Joualliers des Pays voifins , ne put réfifter à la curiofité d2 ja vifiter. On at-  morig a 
tribuoit cette découverte au hafard. Un Berger gardant fon troupeau , dans Voyage. 
un champ écarté , avoit donné du pied contre une pierre , qui lui avoit paru 
jeter quelque éclat. Il lavoir ramailee ; & l'ayant vendue, pour un peu de 
riz, à quelqu'un qui n’en connoifloit pas mieux la valeur, elle étoit pañlée 
de mains en mains , fans rapporter beaucoup de profit à fes Maitres , ju{qu'à 
celles d’un Marchand plus éclairé , qui par de longues récherches étroit parve- 
nu enfin à découvrir la mine. Merhold également curieux de voir le lieu d’où 
fon tiroit une fi riche production de la nature, & de connoitre l'ordre qui 


(9) Ona vû, dans la Préface de ce Vo- >» quelque autre en a écrit ou parlé avant 
fume , fon caractere & l'ufage qu'on doit fai- » lui, ce ne peut avoir été que fur le rap- 
ge de fes Relations. » port qu'il en a fair. Ubz énfra. Page 191, 

(z0) Il dit hardiment que » fi d'avantyre * 


Tcri 


METHOLD. 
1622: 


Route de 
Methold, 


Ses obferva- 
tions à la Mine. 


Qualités de 


le terre. 


€omtien la 
Minc ceft affer- 
MÉEo 


$16 HA STORE GENE RAD E 


s’obfervoit dans le travail , entreprit ce voyage avec Socore & Thomafon , tous 
deux employés comme lui au fervice de la Compagnie Angloife dans je 
Comptoir de Mafulipatan. 

Ils employerent quatre jours à traverfer un Pays defert, ftérile , & rempli 
de montagnes. Cer efpace leur parut d'environ cent huit milles d'Angleterre, 
Leur premigr étonnement fut de trouver les environs de la mine fort peu- 
plés , non-feulement par la mulritude des Ouvriers que le Roi ne cefloit pas 
d'y envoyer, mais encore par un grand nombre d’Etrangers , que l’avidité du 
gain attiroit de toutes les contrées voifines. Les trois Anglois fe logerent dans 
une Hôtellerie affez commode; & pour fuivre l’ufage établi , ils. rendirent 
une vifite de civilité au Gouverneur , qui étoit un Bramine, nommé Ra/a- 
Ravio , établi par le Roi, pour recevoir les droits de la Couronne & pour 
conferver l’ordre entre quantité de Nations différentes. Cet Officier leur fit. 
voir de fort beaux Diamans , dont le plus précieux étoit de trente carats, & 
pouvoit fe tailler en pointe. 

Le jour fuivant, ils fe rendirent à la Mine. Elle n’eft qu'à deux lieues 
de la ville de Golkonde. Le nombre des ouvriers ne montoit pas à moins de 
trente mille. Les uns fouilloient la terre , les autres en remplifloient des 
tonneaux. D'autres puifoient l'eau qui s'amafloit dans les ouvertures. D’au- 
tres portoient la terre de la mine dans un lieu fort uni , fur lequel ils l’é- 
tendoient à la hauteur de quatre ou cinq pouces; & la laïffant fécher au 
foleil , ils la broyoient, le jour fuivant ; avec des pierres. Ils ramafoient avec 
foin tous les cailloux qui s’y trouvoient. Ils les cafloient fans aucune précau- 
tion. Quelquefois ils y trouvoient des Diamans. Plus fouvent ils n’en trou- 
voient pas. Mais on affura Methold qu'ils connoilfloient , à la vüe , les terres 
qui donnoient le plus d’efpérance , & qu'ils les diftinguoient mème à l'odeur. 
Il ne put douter du moins qu’ils n’euflent quelque moyen de faire cette dif- 
tinction , fans rompre les mottes de terre & les cailloux ; car dans quelques 
endroits , ils ne faifoient qu’égratigner un peu la terre; &, dans d’autres, ils 
fouilloient jufqu’à la profondeur de dix où douze braffes. 

La terre de cette Mine eit rouge, avec des veines d’une matiere qui ref- 
femble beaucoup à la chaux, quelquefois blanches & quelquefois jaunes. Elle 
eft mêlée de cailloux, qui fe levent attachés plufieurs enfemble. Au lieu d’ 
faire des allées & des chambres , comme dans les mines de l’Europe, 01 
creufe droit en bas, & l’on fait comme des puits quarrés. L’Auteur ne peut 
affurer fi les Mineurs s’attachent à certe méthode pour fuivre le cours de la vei- 
ne,oufic’eftun fimple effet de leur ignorance. Mais ilsont une maniere de tirer 
l'eau des mines, qui lui parut préférable à toutes nos machines : elle confifte à 
placer , les uns au-deffus des autres, un grand nombre d'hommes qui fe 
donnent l’eau de main en main. Rien n’eft plus prompt que ce travail ; & la 
diligence y eft d'autant plus néceflaire , que l’endroit où l’on a travaillé à fec, 
pendant toute la nuit, fe trouveroit le matin prefque rempli d’eau. 

La Mine étroit affermée à un riche Marchand, nommé Marcanda, de la Tribu 
des Orfevres (*) , qui en payoit annuellement la fomme de trois cens mille Pa- 
godes ; fans comprer que le Roi fe réfervoit tous les Diamans au- deflus de 


(*) Voyez ci-deffous la Defcription de Golkonde. 


D'ÆNSL NCONVE A GE MSN LE v. I LT. S17 


dix carats. Ce Fermier général avoit divifé le terrain en lufieurs portions 
quarrées , qu'il louoit à d’autres Marchands. Les punitions ctolent fort rigou- 
reufes pour ceux qui entreprenoient de frauder les droits : mais cette crainte 
n'empêchoit pas qu'on ne détournât fans cefle quantité de beaux Diamans. 
Methold en vit deux de cette efpece, qui approchoient chacun de vingt cä- 
rats , & plufieurs de dix & de douze. Mais , malgré le péril auquel on s'expofe: 
en les montrant , ils fe vendent fort cher. 

Cette Mine eft fituce au pied d’une grande montagne , affez. proche d’une 
riviere , qui fe nomme Chriflena. Le pays eft naturellement fi ftérile , qu'il ne 
pouvoit paller que pour un défert avant cette découveite. On admiroit avec 
quelle promptitude il s’étoit peuplé , & l’on y comptoit alors plus de cent mille 
hommes, Ouvriers où Marchands. Les vivres y étoient d'autant plus chers 

qu'on étoit obligé de les y apporter de fort loin ; & les maifons affez mal bâ- 


D : à 
ties , parce qu'on fe formoit des logemens proportionnés au peu de fcjour 


qu'on y devoit faire. Peu de tems après , un ordre du Roi fit fermer la mine 
& difparoïtre trous fes Habitans. On s’imagina que le deflein de ce Prince 
étroit d'augmenter le prix & la vente des Diamans : mais quelques Indiens 
mieux inftruits apprirent à Mechold que cer ordre éroit venu à l’occafon d’une 
Ambaffide du Mogol , qui demandoit au Roi de Golkonde trois livres pefant 
de fes plus beaux Diamans. Aufli-rôt que les deux Cours fe furent accor- 
dées , on recommencça le travail; & la mine étoit prefqu’épuifée, lorfque PAu- 
teur quitta Mafulipatan. 

Ce pays produit aufli beaucoup de cryftal, & quantité d'autres pierres 
tranfparentes qui n’ont pas la même dureté , telles que des grenats, des ame- 
thiftes , des topazes & des agathes. 11 s'y trouve beaucoup de fer & d'acier, 
qui fe tranfporte en divers endroits des Indes: On vend le fer, fur leslieux, 
environ trente fous le quintal; & quarante-cinq fous, le quintal.d’acier. Mais 
les prix augmentent du double à Mafulipatan , parce qu'il faut employer, pour 
le tranfport , des bœufs, qui mettent huit jours entiers à ce voyage (11). On 


(11) Methold n'ayant pas fait la defcrip- 


tion de cette route, j'emprunterai ici celle 
de Tavernier, qui ne peut trouver de place 
plus convenabie. 

De Golkonde à Mafulipatan, on compte, 
dit-il, cent coffes (12) en prenant le droit 
chemin. Mais quand on veut pañler par la 
mine de Diamans, qui fe nomme Colour en 
Perfan, & Gani en langue Indienne, il ya 
cent-douze coffes, & c’elt la route que l’Au- 
teur a tenue. 

De Goikonde, on fait quatre lieues pour fe 
rendre à Tenara, lieu remarquable, où l'on 
voit quatre fort belles Maïifons , accompa- 
gnées chacune d’un grand jardin. L'une des 
quatre, qui eft à gauche le long du grand 
chemin , eft incomparablement plus belle 
que les trois autres. Elles font bâties de bel- 
les pierres de taille & à double étage , avec 
de grandes galeries, de belles [alles & de 


belles chambres. Devant la face principale eft 
une grande Place. A chacune des trois autres 
faces , on voirun grand Portail, & des deux: 
côtés, une belle Plate-forme relevée dé ter- 
re, d'environ quatre ou cinq pieds, très 
bien voutée, ou les Voyageurs de qualité 
prennent leur logement. Au-deffus de cha- 
que Portail, il ya une grande baluftrade, & 
une petite chambre qui eft pour les Dames. 
Les perfonnes de confidération, qui ne veu- 
lent pas fe loger dans les édifices, peuvent 
faire dreffer leurs tentes dans les jardins. Mais: 
on ne peut loger que dans trois de ces Mai. 
fons. La plus belle & la plus grande n’eft que: 
pour la Reine. On y entre néanmoins dans 
fon abfence , & l’on a la liberté de fe prome- 
ner dans les jardins , qui font ornés de quan- 
ticé de belles eaux. Le cour de la Place ofre- 
de petites chambres , deftinées pour les pau- 
vres Voyageurs; & tous les jours, vers ls 


{12) On appelle Coffe une de nos lieues:communes ; & Gos, environ quatre des mêmes lieues, 


Tec ui 


METHOLD. 
TOP 


Sa fituatione 


Autres Pière 
res précieufes dits 
mème lays. 


METHOLD. 
1622. 


Expérience 
fingulicre tou 
chaut le Bezoar, 


518 HIS T OI REG E'NPEUR ALLIE 


ne connoît, dans le pays , aucune mine d'or, ni de cuivre. Il fe trouve, dans 
un feul endroit des montagnes , une grande quantité de bezoar, qu'on tire 
du ventre des chevres. L’Auteur parle avec admiration de la multitude de 
ces animaux qu'on ne cefle pas de tuer, pour chercher ces précieufes pierres 
dans leurs entrailles. Quelques-unes en donnent trois ou quatre , les unes 
longues, d’autres rondes , mais toutes fort petites. On a fait une expérience 
finguliere fur ces chevres. De quatre, qui furent tranfportées à cent cinquante 
mille de leurs montagnes, on en ouvrit deux aufli-tôt après , & l’on y trouva 
des Bezoars. On laiffa pafler dix jours pour ouvrir la troifiéme , & l’on vit, 
à quelque; marques, qu'elle en avoit eu. Dans la quatriéme, qui ne fut 
ouverte qu'un mois après, on ne trouva n1 Bezoar, ni la moindre marque 
de pierre. Merthold en conclut que la nature produit , dans ces montagnes, 

uelque arbre ou quelque plante, qui fervant de nourriture aux chevres, : 
de à la produétion du Bezoar. Il ajoute , à cette courte Relation , que la 
teinture , ou plutôt, ditil , la peinture des toiles de ce pays ( car les plus fi- 
nes fe peignent au pinceau) eft la meilleure & la plus belle de routes celles 
de l'Orient. La couleur dure autant que l’étoff:. On la tire d'une plante qui 
ne croît point dans d’autres lieux, & que les Habitans nomment Chay. 


g. e Û e 
démonter {à voiture ; ce qui fe fait prompte- 
ment. Lorfqu'il fe rencontre un peu de bon- 
ne terre entre ces roches , on y voir des ar- 


tres , on leur donne de la farine pour faire du bres de cafle, qui eft la meilleure & la plus 
laxative de toutes les Indes. Il paffle une 


pain, & un peu de beurre, dont leur ufage eft 
de frotter leur pain, qui eft fait en forme de grande riviere le long da Bourg de Coulour, 
galete. qui fe rend dans le Golfe de Bengale proche 


De Tenara , on compte douze coffes à Ja- de Mafuliparan. 
tenagar ; douze de Jatenagar à Patengy ; Onze cofles de Coulour à Kahkaly. Six, 
quatorze , de Patengy à Pengeul ; douze de de Kahkaly à Bezoar , où l'on repalle la ri- 
Pengeul à Nagelpar ; onze, de Nagelpar à  viere de Coulour. Quatre, de Bezoar à Vou- 
Lakabaron ; & onze, de Lakabaron à Cow- chir. Entre Vouchir & Nilimor , vers la moi. 
dour où Gant, c'eft-à-dire, à la Mine. tié du chemin , on pañle une grande riviere 

La plus grande partie du chemin , de La- fur un Radeau. Six Coffes , de Nilimor à Mil. 
kabarou à Coulour, fur-tout en aporochant  mol. Quatre , de Milmol à Mafulipatan. Ta. 
de Coulour , eft toute de roches. En deuxou vermier, Tome Il. pages 97 dr fuivantes. 


trois endroits, l'Auteur fut obligé de faire 


{oir, on leur fait une aumône de pain, de 
riz, ou de légumes cuirs. Comme les Idolätres 
ne mangent rien qui air été préparé par d’au- 


LUE A 


DES VOYAGES Liv. IL À 19 


SLT 


PO AGES 
D E,TD'A V ERNIER, 


Aux MINES DE DrAMANSs. 


E fameux Voyageur s’étoir rendu par diverfes courfes, qui appartien- 
€ neut à l'Hiftoire des Voyages de terre, dans le fein Perfique , où l’efpé- 
rance du gain & le goût ce fa profeffion (13) lui avoient fait acheter un 
grand nombre de beiles Perles. Il y prit la réfolurion d'entreprendre le voya- 
ge de Golkonde , pour vifirer les mines de Diamans ; pour fe fournir de ce 
qu'il y trouveroit de plus riche , & pour vendre , au Roi, fes Perles , dont 
li moindre étoit de trente-quatre carats (14). 

Il s'embarqua l’onziéme jour de May 1652, fur un grand Vaiffleau du 
Roi de Golkonde, qui vient en Perfe tous les ans , chargé de toiles fines & 
de chires, ou de toiles peinies , dont les fleurs font au pinceau ; ce qui les 
rend plus belles & plus cheres que celies qui fe font au moule. La Compa- 
gnie Hollandoife s'étant accoutumée à donner aux Vaifleaux des Rois de l’In- 
de, un Pilote , un fous Pilote, & deux ou tiois Canomiers , 1l y avoit fix Ma- 
telors Hollandois dans l'équipage du Vaiffeau. Les Marchands Arméniens & 
Perfans, qui pafloient aux Indes pour leur Commerce , y éto:ent au nombre 
de cent. On avoit aufli à bord cinquante-cinq chevaux , que le Roi de Perfe 
envoyoit au Roi de Goikonde. 

Après quelques jours de navigation , il s'éleva un vent de traverfe des plus 
impérueux. Le Parment , quon avoit eu limprudence de laifler fécher pen- 
dant cirq mois au Port de Bander Ab:fli , commerça bien-tôt à faire eau de 
toutes parts ; & par un autre malheur , les pempes ne valoient rien. On fu 
obligé ce recourir à deux bailes de cuirs de Ruflie qu'un Marchand portoir 
aux indes , où ces beiles peaux, qui font très fraiches, fervent à couvrir les 
lits de repos. Quatre ou cirq Cordonniers , qui fe trouvoient heureufement à 
bord, entreprirent d'en faire des feaux qui ne tenoient pas moins d’une pipe, 
& rendirent un fervice important dans un fi grand danger. A l’aide d’un gros 
cable , auquel on attacha autant de poulies qu'il y avoit de feaux, on vint à 
bout , dans l’efpace d'une heure où deux, de tirer toute l’eau du Vaifleau , 
par cinq grands trous qu’on fit en divers endroits du tiilac. Mais il arriva le 
même jour un événement fort étrange. L’orage étant devenu furieux ; on vit 


(13) I! éroir Jowallier 
(14) Voyages de Tavemser, Tome Il. de l'Edition de Paris , 5681, Pages 146 @ fuiv, 


Son  dépast 
d'Ormuz, 


ITATT 


Danger donë 
on le délivre ps 
iuduftriee 


Etrange ele 
du tonnerre 


“TAVERNIER. 


1652. 


L'Auteur at 
rive à Malulipa= 


Lans 


1 eft obligé 


&e le rendre 

Grandi:ot, 

æoutc. 
Nilhnol. 
Patemxt, 


ÿezoar. 


à 
sa 


$20 His. TO: RNA GE NREr RO ANIDUE 


tomber trois fois le tonnerre fur différens endroits du PRâtiment. Le premier 
coup perça l'arbre de proue du haut en bas ; & fortant du mât à fleur du til- 
lac , il courut le long du bord , où il tua trois hommes. Le fecond tomba deux 
heures après , & tui deux hommes fur le tillac. Le troifiéme, qui fuivit d’af- 
fez près, ft un perit trou au bas ventre du Cuifinier , & lui brüla tout le poil 
du corps , fans lui caufer d'autre mal. Mais lorfque pour guérir fa playe on 
la vouloir otndre d'huile de cocos , il fentoit une douleur fi vive qu'elle lui 
faifoit jetter de hauts cris (15). 

Le tems étant devenu plus doux, on arriva le 2 de Juillet, au Port de 
Mafuliparan. Les Facteurs Anglois & Hollandois y reçurent fort civilement 
Tavermier , & lui donnerent plufeurs fêtes , dans un beau jardin que les Hol- 
landois ont à une demie lieue de la Ville. Mais apprenant le deffein qu'il 
avoit de fe rendre à Golkonde , ils l’avertirent que le Roi m'achetoit rien de 
rare ni de haur prix, fans avoir confulté Mirgimola, fon premier Miniftre 
& Général de fes Armées, qui faifoit alors le fiege de Gandicot, Ville de la 
Province de Carnatica (*) dans le Royaume de Vifapour. Tavernier ne balança 
point à prendre cette route. Il acheta une forte de voiture , qui fe nomme 
Pallekis , avec trois chevaux & fix bœufs, pour le porter, lui, fes valets & 
fon bagage ; & fon départ ne fur différé que jufqu'au 21 de Juiller. 

Il ft trois lieues, le premier jour, pour aller pañler la nuit dans un village 
nommé Nimol, Le 22, 1l fit fix lieues jufqu’à Vouhir , autre Village , avant 
lequel on paife une riviere fur un radeau. Le 23, après une marche de fix 
heures , 1l arriva dans un mauvais Village qui fe nomme Paremet, où la vio- 
lence des pluyes l'obligea de s'arrêter trois jours. 

Le 27, n'ayant pu faire qu'une lieue & demie, jufqu'à Bezoar , par des che- 
mins que les grandes eaux avoient rompus, il s'y arrêta quatre autres jours. 
Une riviere , qu'il avoit à pañler , s’éroit changée en torrent fi rapide , que la 
Barque ne pouvoit réffter au courant; fans compter qu'il fallut du tems, 
pour laiffer palfer les chevaux du Roi de Perfe. On les menoit à Mirgimola, 
par la même raifon qui forçoit Tavernier de voir ce Miniftre avant que de 
fe rendre à Golkonde. Pendant le féjour qu’il fr à Bezoar, il vifita plufeurs 
Pagodes. Le nombre en eft plus grand dans cette contrée qu’en tout aurre en- 
droit des Indes , parce qu'a l’exception des Gouverneurs & de quelqes-uns 
de leurs Domeftiques, qui font Mahométans, tous les Peuples y font idola- 
tres. La Pagode de Bezoar eft fort grande , & n'eit pas fermée de murailles. 
On y voit cinquante-deux colomnes , hautes d'environ vingt pieds , qui fou- 
tiennent une voute de grandes pierres de taille. Elles font ornées de diverfes 
fisurès de relief, qui reprefentent d’affreux démons, & quantité d'animaux. 
Quelques-unes ont quatre cornes. D’autres ont plufeurs jambes & plufieurs 
queues. D'autres tirent la langue, ou tiennent dés poftures ridicules. L’entre- 
deux des colomnes offre les ftarues des dieux, élevées chacune fur fon pied- 
d'eftal. La Pagode eft au centre d’une grande cour , plus longue que large, 
entourée d’une muraille, & chargée des mêmes figures que les colomnes du 
Temple. Une galerie, foutenue de foixante-fix piliers , regne en forme de 
cloître autour de ce mur. On entre dans la cour par un grand portail, au- 


(t$) Jbidem. page 148, {*) Ou Carnate 


deflus 


 D'EÏSE MO A CG EISÿ LA v LL: s2t 
defflus duquel s'élevent l’une fur l’autre , deux grandes niches, dont la pres mm 
miere eft foutenue de douze piliers , & la feconde de huit. Au bas des + à 
colomnes de la Pagode , on voit de vieux caracteres Indiens, que les Prètres it 
mêmes ont beaucoup de peine à lire. 

La curiofité conduifit Tavernier dans une autre Pagode, bâtie fur une 
hauteur , où l’on monte par un efcalier de cent quatre-vingt-treize marches, 
chacune d’un pied de hauteur. Sa forme eft quarrée. Elle foutient un dôme, 
& tous fes murs font chargés de reliefs , comme ceux de Bezoar. On voit 
au centre, une idole , aflife les jambes croifées , haute de quatre pieds dans 
cette poiture, & la rère couverte d’une triple couronne , d’où fortent qua- 
tre cornes. Son vifage , qui eft celui d’un homme, eft tourné vers l'Orient. 
Les Pelerins , qui viennent adorer ces monftrueufes figures , joignent les mains ; 
en entrant dans la Pagode , & les portent au front. Enfuite , s’approchant de 
l'Idole , ils répétent plufieurs fois, Ram , Ram, qui fignifie Dieu , Dieu. 
Lorfqu'ils. en font proches, ils fonnent trois fois une cloche, qureft fufpen- 
due à l’idole mème, après avoir barbouillé de quelques peintures divers en- 
droits de la face & du corps. Quelques-uns l'oignent d’huile , ou d’autres par- 
fums. Ils lui offrent du fucre, de l'huile, & d’autres alimens. Les plus ri- 
ches y joignent quelques pieces d'argent ou d’or. Cette Pagode eft fervie par 
foixante Prètres, qui vivent des offrandes, avec leurs femmes & leurs en- 
fans. Cependant ils doivent les laiffer deux jours entiers devant. l’Idole; & 
le troifiéme jour , ils s’en faiñffent vers le foir. Un Pelerin , qui vient pour 
être guéri de quelque mal, doit apporter , fuivant l’étar de fa fortune ,en or, 
en argent, ou en cuivre, la figure du membre dont il eft incommodé. Le 
‘devant de la Pagode eft couvert d’un toît plat, foutenu par feize piliers; & 
vis-à-vis, on en voit un autre, foutenu feulement de quatre ; fous lequel fe 
fait la cuifine des Prêtres. Du côté du midi, on a taillé, dans la montagne; 
une grande plate-forme , où l’on eft agréablement à l'ombre, fous quantité 
de beaux arbres , & près de laquelle on voit un fort beau puits.. Il y vient 
des Pelerins de fort loin ; & les pauvres y font nourris, par les Prêtres , des 
aumônes qu’ils reçoivent des riches: Tavernier y vit une femme, qui étoit 
depuis trois jours dans le Temple, reprefentant! fans:cefle à l’Idole qu’elle 
avoit perdu fon mari, & lui demandant ce qu’elle devoit faire pour nourrir 
& pour élever fes enfans. Il s'informa , d’un des Prètres, fi cette femme efpé- 
roit quelque réponfe , & pourquoi elle étoit obligée de l’attendre fi long- 
tems. On lui dit queles explications du dieu méritoient bien d’être atten- 
dues , & qu’elles dépendoient de fa volonté. Ce langage lui fit juger qu’il y 
avoit quelque fourberie dans la conduite des Prètres. Il attendit le tems de 
leur repas; & n’en voyant plus qu'un, qui étoit demeuré à faire la garde 
devant la porte, il le pria civilement de lui aller chercher de l'eau pour fe 
fafraichir ; au puits, qui eft éloigné de deux portées de moufquet, Pendant 
fon abfence , il entra dans le Temple ; & cet édifice ne recevant du jour que 
par la porte, il s’avança comme à tatons derriere la ftatue, où il découvrit 
un trou par lequel un honime pouvoit entrer, & qui. fervoit apparemment 
de niche aux Prètres pour: faire parler l’Idole par leur bouche, Il ne-put être 
fi prompt , que celui qui étoit allé lui chercher de l’eau ne le trouvat dans la 
Pagode. Mais après en avoir recu quelques injures, avec. un reproche d’avoir 


Tome IX, Vvy 


22 HISTOIRE, GENER A'L'E 


tant deux roupies dans la main (16). 


2 profané {a fainteté du Temple ; il-n’eut pas de peine à l’appaifer!, en lui mer- 
TAVERNIER. PO Pie P P PP ,; en lui mer: 
ES ar 


+ + 


Condevir » 


Le Il partit de Bezoar , le 313; & paflant la riviere, qui étoit large alors d’une 
demie lieue , 1l arriva , trois lieues plus loin, devant une grande Pagode 
bâtie fur une plate-forme où l’on monte par quinze ou vingt marches. On y 
voit la figure d’une vache , d’un marbre e noir, & quantité d’autres Ido- 
les fort différentes. Les plus hideufes font celles qui reçoivent le plus d’a- 
dorations & d'offrandes. Un quart de lieue au-delà , on traverfe un gros Vil- 
lage. Le mème jour, Tavernier fit encore trois lieues , pour arriver dans un 
Village nommé Kahkali, proche duquel on voit, dans une petite Pagode , 
cinq ou fix Idoles de marbre aflez bien faites. Le lendemain , après une mar- 
che de fepr heures ; il ‘alla defcendre: à Condévir, grande Ville, avec ‘un 


Place mès-forte. double foflé, revètu de pierre de:taille. On y arrive par un chemin qui eft 


Copenour. 
Adanqui, 


Nofdrepar, 


Condecour, 
Dakijé. 
Nelour, 


Gandaron, 
Serepelé. 
Ponter. 
Senepgond, 
Paliacates 


fermé , des deux côtés , d’une forte muraille, où ; d’efpace en efpace, on voit 
quelques tours «rondes ; peu capables de défenfe. .Cette ville touche ; au le- 
vant, une montagne d'une lieue de tour , environnée , par le haut, d'un 
bon mur, avecune demie lune de cinquante en cinquante pas. Elle à , dans: 
fon enceinte , trois Forterefles , dont on néglige l'entretien. 

Le 2 , Tavernier & les Compagnons de fon voyage ne firent que fix lieues .. 
pour aller pañler la nuit dans le Village de Copenour. Le 3., après avoir fait 
huit lieues , ils entrerent dans Ædanqui ; Village aflez confidérable , qui eft 
accompagné d’une fort grande Pagode , où l’on voit les ruines de quantité de 
chambres qui avoient été faites pour les Prêtres. 11 refte encore , dans la Pa- 
gode, quelques Idoles mutilées, que ces peuples aveugles ne laiffent pas d'a 
dorer. Le 4, on fithuit lieues , jufqu'au Village de Nofdrepar ; avant lequel 
on trouve ; à la diftance d’une demie lieue , une grande riviere qui avoit alors 
peu d'eau, parce que le tems des pluyés n’étoit pas encore arrivé dans ce 
canton. Le $ , après huit lieues de chemin ; on pañla la nuit au Village de 
Condecour. Le 6 , on marcha fept heures , pour arriver à Dakijé. Le 7, après 
avoir fait crois lieues, on traverfa une Ville qui fe nomme Nelour , où les 
Pagodes font en grand nombre. Un quart de lieue plus loin ; on traverfa 
une grande riviere , après laquelle. on fit encore. fix lieues , jufqu’au Village 
de Gandaron. Le 8 ; on arriva. par une marche de huit heures , à Serépelé , qui 
n’eft qu'un petit Village. Le 9 , on fit neuf lieues , pour s'arrêter dans un fort 


bon Village , qui fe nomme Ponter. Le 16 , on marcha deux heures , & l’on 


pafla la nuit à Senepgond , autre Village confidérable. \ 

Le jour fuivant:, on‘arriva le fois à Paliacate, qui n’eft qu'à quatre lieues de 
Senepgond : mais on en ft plus d’une dans la mer, où les chevaux avoient ; 
en plufieurs endroits ; de l'eau jufqu'à la felle. Le véritable chemin eft plus 
long de deux ou trois lieues. Paliacate eft un_ Fort qui appartient aux Hollan- 
dois ; & dans lequel ils tiennent leur Comptoir pour la Côte de Coroman- 
del. Ils y entretiennent une garnifon d’environ deux cens hommes, qui, 
joint à plufieurs Marchands & à quelques Narurels du pays, en font une 
demeure affez peuplée. L'ancienne Ville du mème nom n'en eft féparée que 
par une grande place. Les baftions font montés d’une fort bonne aruillerie , 


416) Ibidem. pages is & précédentes. 


FORT HOLILANDOIS DE PALITACATE NOMME LE FORT DE GUELDRE - 


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& la mer vient lbattre au pied. Mais c'eft moins un Port qu'une fim- 
ple Plage. Tavernier féjoutna dans la Ville jufqu'au lendemain au foir; & 
le Gouverneur, qui fe nommoit Pirre , ne fouffrit point qu'il eût d'autre ta- 
ble que la fienne. Il lui fit faire trois fois , avec une confiance affectée , le 
tour du Fort fur les murailles , où l’on pouvoit fe promener facilement. La 
maniere dont les Habitans de Paliacate vont prendre l’eau qu'ils boivent , eft 
affez remarquable. Ils attendent que la mer foit retirée, pour aller faire fur 
le rivage , des ouvertures , d’où ils tirent de l’eau douce qui eft excellente (17): 
Le 12, l’Auteur partit de Paliacate ; & le lendemain , vers dix heures du 
matin , il entra dans Madrafpatan , où Madras, Fort Anglois , qui porte aufi 
le nom de Saint-Georges, & qui commençoit alors à fe peupler. Il s'y lo- 
gea dans le Couvent des Capucins , où le Pere Ephraïim de Nevers & le Pere 
Zenon de Baugé jouifloient paifiblement de la proteétion-du Gouverneur (18). 
Saint-Thomé n'étant qu'à une demie lieue de Madras, Tavernier vifita cette 
Ville, dont les Portugais étoient encore en polfeflion. Mais leurs civilités 
ne purent l'empêcher de retourner le foir parmi les Anglois , avec lef- 
quels il trouvoit plus d’amufement. Ils l’arrècerent jufqu'au 22, qu'érant 
parti le matin, il ft fix lieues pour aller pafler la nuit dans un gros Village 
qui fe nomme Servavaron. | 
Le 23,il la pafla dans le Bourg d'Oudecot, après avoir traverfé, pendant 
fept lieues , un pays plat & fabloneux, où l’on ne voit de toutes parts que 
des Forêts dé Bambou, d’une hauteur égale à nos plus hautes futayes. Il s’en 
trouve de fi épailles, qu’elles font inaccefibles aux hommes : mais elles font 
peuplées d’une prodigieufe quantité de finges. On avoit raconté, à Tavernier, 
que les finges qui habitent un côté du chemin étoient fi mortels ennemis de 
ceux qui occupent les Forèts du côté oppofé, que fi le hafard en fait pafler 
un d'un côté à l’autre , il eft étranglé far le champ. Le Gouverneur de Pa- 
liacate lui avoit parlé du plaifir qu'il avoit eu à les voir combatire, & lui 
avoit appris comment on fe procure ce fpectacle. Dans tout ce canton , le che- 
min eft fermé, de lieue en lieue, par des portes & des barricades où l’on fait 
une garde continuelle , avec la précaution de demander aux pañlans, où ils 


vont & d’où ils viennent ; de forte qu’un voyageur y peut marcher fans crain- 


te & porter fon or à la main. L’abondance n’y régne pas moins que la fureté; 
& l'on y trouve, à chaque pas, l'occafion d’acherer du riz. Ceux qui veulent 
ètre témoins d’un combat de finges , font mettre , dans le chemin, cinq ou 
fix corbeilles de riz, éloignées de quarante ou cinquante pas l'une de l’au- 
tre ; &, près de chaque corbeille, cinq ou fix bâtons de deux pieds de long 
& de la groffeur d'un pouce. On fe retire enfuite un peu plus loin. Bien- 


(17) Ibid. page 174. 

(18) Ces deux Capucins s’écoient rendus 
célebres dans les Indes ; le premier pouravoir 
été enlevé par les Portugais de Saint-Thomé, 
qui l'avoient livré à l'Inquifition de Goa, 
d'où il n'étoit forti que par la faveur du Roi 
de Golkondé, qui avoit armé toutes fes for- 
ces pour ie délivrer : l'autre , pour avoir en- 
trepris , pendant la prifon de fon confrere & 


de fon ami, de fe faire l'inftrument de fa 
liberté, en fe faififlant du Gouverneur Por- 
tugais de Saint-Thomé, qu'il retint quel- 
que-tems prifonnier au Couvent de Madras, 
après avoir fait déclarer à l’Inquifition , que 
ce Gouverneur recevroit le même traitement 
que le Pere Ephraïm. Tavernier raconte certe 
avanture, au Tome IT. page 126 & füivantes. 


Vvvi 


RE cg 
TAVERNIERS 


1652 


Madras: 


S. Thomé. 


Oudecot, 


Haïne & com- 
hais des Singes 
du pays 


TAVERNIER. 
1652. 


Naraveton. 


Gazel: 


Rencontre 
d'un Officier de 
Kirgimola, 


Propriété des 
Eléphans, 


Fagiapetas 
Ondecoure 


Outamodia. 
&. fa Pagode, 


cn 


ç24 H11S FOIRE: GE N ER ALIE 
tôt , on voit les finges defcendre des deux côtés, du fommet des Bambours: 
& fortir du bois pour s'approcher des corbeilles. Ils font d’abord près d’une: 
demie heure à fe montrer les dents. Tantôrt ils avançent , tantôt ils reculenr, 
comme s'ils appréhendoient d’en venir au choc. Enfin les femelles ; qui font 
plus hardies que les mâles , fur-tout celles qui ont des petits, qu'elles por-- 
tent entre leurs bras comme une femme porte fon enfant, s’approchent d’une: 
proye qui les rente, & merrent la tête dans les corbeilles. Alors, les mâles du: 
parti oppofé fondent fur elles, & les mordent fans ménagement. Ceux de: 
l’autre côté s’avancent aufli, pour foutenir leurs femelles ; & la mêlée deve- 
nant furieufe, ils prennent les bâtons qu'ils trouvent près des corbeilles 
avec lefquels ils commencent un rude combat. Les plus foibles font forcés de: 
céder. Ils fe retirent dans les bois, eftropiés de quelque membre , ou la tête: 
fendue ; tandis que les vainqueurs , demeurant maîtres du champ de batail-- 
le ; mangent avidement le riz. Cependant , lorfqu’ils. font à demi raffafiés , ils: 
{ouffrent que les femelles duparti contraire viennent manger avec eux (19). 

Le 24, on fit neuf lieues, par un chemin tel que celui du jour précé- 
dent, & l’on arriva le foir à Naraveron. Le 25 ; après huit heures de mar 
che , dans un pays où les portes & les gardes ne fe trouvent plus que de deux. 
en deux lieues, on paffa la nuit à Gazel. Le 26, la journée fut de neuf 
lieues. Courva , où l'on arriva le foir , n'offre aucun foulagement pour les. 
hommes, ni pour les animaux. C’eft une Pagode affez célebre , mais-où la fté-- 
rilité du. pays ne permet pas d’exercer l’hofpitalité pour les Etrangers. L’Au- 
teur y vit pafler quelques Compagnies de gens de guerre ;. armées de demi-- 
picques & d’arquebules, qui alloient joindre un des principaux. Capitaines. 
de l’armée de Mirgimola, fur une éminence voifine où il avoit fait dreffer fa. 
tente. Il fe crut obligé à quelques civilités pour cet Officier ; & s'étant ren-- 
du au camp, où il le trouva fous fa tente avec les principaux Seigneurs du: 
pays » 1l lui ft préfent , après l'avoir falué, d’une paire: de piftolets de po-. 
che , garnis d'argent , & de deux aunes de drap couleur de-feu. Cette libé-. 
ralité valut le foir, à Tavernier, une abondance de vivres, qui l'empècherent: 
de fentir les incommodités de fon logement. Le Capitaine Indien , ayant ap-- 
pris qu'il étroit en chemin pour fe rendre au. Camp du Général, Jui-donna une; 
autre marque de-confidérarion , en l’invitant, pour le lendemain >&:la chaffe. 
des Eléphans ; dont il faifoit fon exercice ordinaire , avec trois ou quatre mille: 
foldats qu'il commandoit dans la Province: Tavernier s’excufa fur fes aflai-- 
res, qui le preffoient de parur... Mais. à l'occafion de quelques Eléphans qui: 
étoient échappés aux Chafleurs , 1l apprit une propriété de ces-animaux qui- 
lui parut fort étrange , & qu'il regreta de n'avoir pà vérifier par Les yeux :. 
c'eft qu'en fortant du piege , ils rentrent dans les bois avec une défiance. qui 
leur fait arracher , avec leur trompe, une groffe branche d'arbre , dont ils fon-- 
dent la terre avant que d’y mertre le pied , pout découvrir les foffes couver-. 
tes , où ils craignent.-de tomber une feconde fois (20). À 

Le 27 , Tavernier s'étant remis en marche , fit fix lieues pour arriver à Ra-- 
giapeta. Le 28 , une marche de huit lieues le conduifit à Ondecour. Le 29 : 
il employa , neuf heures. pour fe rendre à Outamodia , gros Bourg, où l'on. 


(19) Ibidem, pages 156 & précédentes: (20) Ibid, page 158:. 


DéEUS: VO Y A G ES L Tv. "TT. s2$ 
voir une des plus grandes Pagodes de toutes les Indés, bâtie de belles pierres 
de taille , avec trois tours qui font chargées de figures difformes. Cet 
édifice eft environné d’un grand nombre de petites Chambres , pour le loge- 
ment des Prètres. A cinq cens pas, on trouve un grand Etang, dont les 
bords offrent plufieurs petites Pagodes , de huit ou dix pieds en quarré ; & 
dans chacune , quelque Idole d’affreufe figure, avec un Bramine > qui Em- 
pêche les Etrangers d’une autre Religion que la fienne de venir fe laver ou 

e , () A / / 
puifer de l’eau dans l’Etang. Ces Prètres ne font pas difficulté de déclarer;  charités fixe 
que fi ce malheur arrivoit, ils feroient obligés d'en faire écouler l’eau pour gulieres dés Braer 
le purifier. Mais ils ne font pas les mêmes exceptions dans leurs aumônes ; & Brit 
tous les paffans, de quelque loi qu'ils faffent profeflion , font traités dans la 
Pagode avec beaucoup de charité. On trouve , fur ces chemins, quantité de 
femmes, qui tiennent continuellement du feu prèt, pour allumer le tabac 
aux Voyageurs , & qui en donnent même à ceux qui en manquent. D’autres 
leur offrent du riz cuit, & du quicheri, qui eft une graine aflez femblable 
au chenevi. D’autres leur préfentent de l’eau de féves , parce qu’on prétend 

u’elle ne peut caufer de pleuréfie à ceux que la marche à trop échauftés. Ces: 
FE s'engagent , paï VŒu , à faire cette charité aux paffans , pendant plu- 
fieurs années , fuivant l’état de leur fortune. On en voit d’autres, fur le che- 
min & dans les prairies , derriere les chevaux , les bœufs & les vaches, qui 
ont fait vœu de ne manger que ce qu’elles trouvent dans la fiente mal di- 
gérée de ces animaux. Comme le pays eft fans orge & fans avoine , on don- 
ne pour nourriture aux beftiaux une forte de pois, gros & cornus, qu'on 
écrafe entre-deux petites meules , & qu'on laiffe enfuite tremper , parce que 
leur dureté en rend la digeftion fort lente. On donne de ces pois aux che- PR es 
vaux tous les foirs; & le matin on leur fait avaller environ deux livres de nourisdens eus. 
gros fucre noir ; pétri , avec autant de farine & une livre de beurre, en De Ees) este 
boules qu’on leur poulle dans le gozier ; après quoi ; on leur lave foigneufe- 
ment la bouche ; parce qu'ils ont de l’averfion pour cette nourriture. Pen 
dant le jour , on ne leur donne que certaines herbes des champs , qu’on ar- 
rache avec les racines, & qu'on prend foin de laver aufli , afin qu'il n’y refte- 
point de terre ou de fable (21). | 

Le 30, Tavernier fit huit lieues jufqu'à Goulupalé ; & neuf, le 31, juf- Goutupatés 
qu'à Gogeron. IL n’en reftoit que fix jufqu’à Gandicot ;.où il arriva heureu-  S°8tron. 
fement le 1 de Septembre. 

Il n’y avoitipas plus de huit jours que le Nabab (*) s’'éroit rendu maître de 4, pe 
cette Ville , après un fiege de trois mois , dont il n’auroit pas vü fi-tôt la fin, LÉ 
fans le fecours de quelques François, à qui divers fujets de mécontentemenr 
avoient fait quitter le fervice de la Compagnie de Hollande. Il avoit auflr 

uelques Canoniers , Anglois, Hollandois , & Italiens, qui avoient avancé le: 
HN de cette expédition. Gandicot eft une des plus fortes Places du Pays: 
de Carnatica. Sa fituation eft fur la pointe d’une haute montagne ;. OÙ Situation dé: 
lon ne peut arriver que par un chemin fort difhcile, qui n’a, dans Mcts ,ectre lice 
ques endroits , que fept ou huit pieds de large. Il eft pratiqué dans la:monta- 
gne, & bordé , fur la droite , d’un efroyable-précipice , au-bas duquel pañe: 


T'AVERNIERY 
16 52% 


(21) Ibid, page 162. (*) Titre Indien de Mirgimota. 
Vyv: uj 


s26 HI SUT:O E REG EN ER ALLIE 


= une grande riviere. Sur la montagne , on trouve , au midi , une petite plaine, 


TAVERNIER. 


16$2e 


Tavernier trou 
ge un Canonier 
François à GAN- 
dicote 


{il ef bien te- 
çu du Nabab, 


longue d’une demie lieue, fur un quart de large. Elle eft arrofée de plu- 
fieurs petites fources , & femée de riz & de millet. Plus haut, c’eft-à-dire, au 
fommet de la montagne, la ville eft bâtie fur une pointe, d’où l’on ne dé- 
couvre fous fes pieds que des précipices , & deux rivieres qui coulent en bas. 
Ainfi, l’on n’y entre que par une feule porte , du côté de la petite plaine; 
& certe porte eft fortifiée de trois murs de pierre de taille , avec des foffés à 
fond de cuve , revètus de la même pierre : de forte que les-afliégés n’avoient 
eu à défendre qu’une efpace de quatre ou cinq cens pas. Toute leur artille- 
rie confiftoit en deux pieces de canon de fer, l’une de douze livres de balle, 
l’autre de fept ; la premiere , placée fur la porte ; l’autre fur la pointe d’une 
efpece de baftion. Le Nabab avoit perdu beaucoup de monde par diverfes 
forties, & n’auroit pas furmonté les obftacles de la nature , fi fes Européens 
n'euflent trouvé l’art de faire monter du canon dans un lieu fi efcarpé. Il 
leur avoit promis quatre mois de paye , au-deflus de leurs appointemens ordi- 
naires. Cette efpérance les avoit excités fi vivement , qu'après en avoir fait 


monter a . , ils avoient eu l’adrefle de donner dans celle que les af- 


fiégés avoient fur la porte & de la mettre hors d'état de fervir ; ce qui avoit 
réduit aufh-tôt la place à capituler (22). 

Tavernier trouva toute l’armée du Nabab campée au pied de la montagne. 
Quelques Anglois , qui le virent arriver , l'ayant reconnu pour un Européen , 
lobligerent civilement de pañler la nuit avec eux. Mais 1l fur reçu le lende- 
main , dans la ville , par un Canonier François, nommé Claude Maillé , que 
le Nabab employoit à fondre quelques pieces de canon qu'il vouloit y laifler. 


Cet Artifte, qu'il avoit vü Jardinier au fervice des Hollandois , lui procura 


toutes fortes de commodités, & le conduifit aux rentes de Mirgimola qui 


étoient dreflées fur le haut de la montagne , dans la petite plaine où le che- 
min aboutit. Le motif de fon voyage , qu’il n’oublia pas d'expliquer , fut un 
De / fi 


compliment fi agréable pour ce Général , qu'après en avoir été reçu avec beau- 


coup de diftinétion , 1l fut invité à diner le lendemain à fa table; & le foir 


mème , étant à fouper chez Maillé avec tous les Canonters Européens , on 
lui apporta, de fa part, quelques bouteilles de vin d'Efpagne & de Chiras ; 
préfent magnifique , dans un pays où l’on ne connoit guéres d'autre liqueur 
que l’eau-de-vie de riz & de fucre. 

Il fit voir fes Perles, dont on admira la beauté. Le Nabab lui confeilla de 
fe rendre promptement à Golkonde , où il écriroit à fon fiis de le prefenter 
au Roi. Mais s'étant fait apporter cinq petits facs , pleins de diamans, il lui 
demanda fi cette marchandife étoit eftimée dans fa Patrie. Les plus grofles 
de ces pierres n'étoient pas au-deflus de deux carats; & la plüpart étoient. 
noires d’eau. Tavernier répondit qu'on ne faifoit cas , en Europe , que des dia- 
mans noirs & blancs. A l'entrée de cette guerre, le Nabab ayant appris qu'on 
avoit découvert quelques mines de diamans dans le pays dont il entreprenoit 
la Conquête , y avoir envoyé douze mille hommes , qui n'en avotent pu tirer. 
que ce qu'il confervoit dans les cinq facs. Il avoit fort bien diftingué lui- 
même que ce ntoient que des pierres fort brunes d'eau, qui uroient beau- 


(22) Ibid. page 164. 


DES VIOL V MAG ENST V. IT: $27 


coup plus fur le noir que fur le blanc ; & jugeant qu'il perdoit fa peine ; il avoit 
ordonné de fermer les mines. Il ne fut pas plus heureux, dans la fonderie 
qu'il avoit fait entreprendre d Maillé. Son deffein étoit de faire fondre vingt 
pieces, dix de quarante-huit livres de balle, & dix de vingt-quatre. Il avoit 
ramallé du cuivre de toutes parts, fans épargner les Idoles des Pagodes. Maillé 
en fondit une partie ; mais 1l lui fut impofñlible de fondre fix grandes Idoles de 
la Pagode de Gandicot, quoique le Nabab , qui accufoit les Prêtres de quel- 
que fortilege, employât toutes fortes de menaces pour faire lever le charme : 

& du cuivre même qu'il avoit fondu , il ne parvint point à faire un canon 

entier. L'un fortoit fendu , l'autre à demi formé. L'ouvrage fut abandonné 

après beaucoup de dépenfe; & Maillé, dans fon chagrin, quitta le fervice: 

de Golkonde (23). 

Tavernier , fe difpofant à parur pour Golkonde , fe rendit le 15 ,auma-  Obfervations. 
tin , à la tente du Nabab. Sa curiofité n’y manqua pas d'exercice. Ce Général i tt QU 
afis , les jambes croifées & les pieds nuds, avec deux Sécretaires près de lui. babe 
Cette pofture n'eut rien de furprenant pour l’Auteur , parce qu’elle eft com- 
mune en Orient ; non plus que la nudité des jambes & des pieds ; parce que 
c’eft l’ufage des plus grands Seigneurs de Golkonde , fur-tout dans leurs ap- 
partemens , où l’on ne marche que fur de riches tapis. Mais il obferva que je’ 

Nabab avoit tous les entre-deux des doigts des pieds , pleins de lettres , & 

w’il en avoit aufli quantité entre les doigts de la main gauche. Il en tiroit ; 
tantôt de fes mains , tantôt de fes pieds , pour en diéter les réponfes à fes deux: 
Sécretaires. Lui-mème , il en faifoit quelques-unes. Lorfque les Sécreraires: 
avoient achevé d'écrire , 1 leur faifoit lire leur lettre. Enfuite, il y appliquoit 
fon cachet de fa propre main ; & c'étoit lui-même aufli, qui les donnoit aux 
Meffagers qui devoient les porter. Aux Indes, fuivant la remarque de l’Au- 
teur , toutes les Lettres que les Rois , les Généraux d'armée & les Gouverneurs: 
de Province , envoyent par des gens de pied , arrivent beaucoup plus vite 
que par d’autres voyes. On rencontre , de deux en deux lieues , de petites ca=  Couriers dé 
banes où demeurent conftamment deux ou trois hommes gagés pour courir. Indes. 
Le Meffager , qui arrive hors d’haleine, jette fa Lettre à l’entrée. Un des autres 
ha seu , & fe met à courir aufli-tôt. Ajoutez qu'aux Indes la plüpart des 
chemins font comme des allées d’arbres, & que ceux qui font fans arbres 
ont de cinq en cinq cens pas de petits monceaux de pierre , que les Habitans 
des villages voifins font obligés de blanchir , afin que dans les nuits obfcures- 

& pluvieufes ; ces Courriers puiffent diftinguer leur route (24). 


TAVERNIERES- 


F6$2+ 


. (23) Cet Avanturier François étoit de: 
Bourges. Il s’étoit enrôlé , à Amfterdam, pour 
les Indes. Le Général de Batavia lui recon- 
noiffant de l’adrefle, le retint à fon fervice 
particulier , pour faire quelques grottes & 
quelques jets d’eau dans fon jardin. Maillé , 


le favoit prêt à partir, enleva l'étuy & les 
onguents de fon Chirurgien, & fe cacha pour: 
éviter les recherches: En vain Cheteur de- 
meura quelques jours de plus au Camp de 
Gandicot. Après fon départ, Maillé fe mir: 
au fervice du Nabab', en qualité dé Chirur- 


peu content de cet emploi , trouva le moyen 
de fe mettre à la fuite d’un Hollandois, nom- 
mé Cheteur, qui fut envoyé de Batavia, au 
Nabab , pendant le Siege de Gandicot. Che- 
teur ayant achevé fes affaires, Maillé ;. qui 


gien. Enfuite , s'étant vanté d’être bon Ca- 
nonier & bon Fondeur , il fut employé à ces 
deux titres: Mais fon principal talent écoir 
l'effronterie. Page 166. 

(24) Ibid. page 168: 


528 HISTOURE GENERALE 


Pendant que Taverniet étoit dans la tente, on vint avertir le Nabab qu'on 


“J'AVERNIER. stats \ ; 
; . 2. avoit amené quatre criminels à fa porte. L’ufage du pays ne permet pas de 
Four ul les garder long-tems en prifon. La Sentence fuit de près la conviction du 


ce du Nabab. crime. Miroimola , fans rien répondre, continua d'écrire & de faire écrire fes 
Sécretaires. Enfuite , il ordonna tout d’un coup qu'on lui amenûât les crimi- 
nels. Après les avoir interrogés févérement , & leur avoir fait confefler de 
bouche le crime dont ils étoient accufés , il reprit fes occupations. Plufieurs Of 
ficiers de fon armée , qui entroient dans la tente, s’approchoient refpe“tueu- 
fement pour lui faire leur cour. Il ne répondoit, à leur falutation , que par un 
figne de tère. Enfin , ce filence ayant duré près d’une heure , il leva brufque- 
ment la tête , pour prononcer la Sentence de quatre criminels. L’un évoit en- 
tré dans une maifon , où il avoit tué la mere & fes trois enfans : fon fupplice 
fut d’avoir les pieds & les mains coupés , & d’être jetté dans un champ pro- 
che du grand chemin , pour y finir fes jours. Un autre avoit volé fur le grand 
chemin : il eut le ventre ouvert. On coupa la tête aux deux autres; mais Ta- 
vernier ne put être bien informé de leur crime (25). Pendant l'exécution , 
qui fe fit à quelques pas de la tente, on apporta le diner ; & Mirgimola fit 
encore une fois l'honneur, à Tavernier, de le faire manger avec lui. Enfui- 
te , ayant répeté ce qu'il Lui avoit promis pout Golkonde , il commanda feize 
Cavaliers, pour le conduire à treize lieues de Gandicor , jufqu’au bord d’une 
riviere que perfonne ne pafloit fans une permiflion de fa main, dans la 
crainte que fes troupes n’abufaflent de la liberté du paffage pour fe débander. 
Tavernier fe L’Aureur partit le 16 , avec fon efcorte & la plupart des Canoniers Euro- 
ra onde, Péens ; qui le conduifirent jufqw'à Cotepali. Cette journée fut de fept lieues. 
e 17 ,1ln’en fit que fix pour fe rendre à Cotchen, Village au-delà de la ri- 
viere. Sa reconnoiïllance pour les feize Cavaliers lui fit offrir , à leur Chef, 
quelques Roupies , qu’il eut la générofité de refufer. Il obferve que les Ba- 
reaux , qui fervent à paller cette riviere , font de grands Mannequins d’ozier, 
couverts de peaux de bœuf, au fond defquels on jette quelques fafcines , qu’on 
couvre d’un tapis , pour y placer le bagage & les marchandifes. On fait paf- 
fer les Voitures, en les liant par le timon & par les roues entre deux de ces 
Mannequins. Les chevaux ee à la nage , chafés à coup de fouet , tandis 
qu’un homme du Mannequin les tient par la bride, Les bœufs , qui font les 
bêtes de charge du Pays, fe laiffent pouffer dans la riviere , après avoir été 
déchargés , & paient d'eux-mêmes à l’autre bord. Chaque Mannequin eft con- 
duit par quatre hommes , qui font debout, chaçun dans un coin , & qui ra=. 
ment avec des pelles. Si leurs mouvemens ne font pas juftes , le Mannequin 
fait trois ou quatre tours en rond , & ne manque point d'être entraîné par le 
cours de l’eau, qui le fait defcendre beaucoup plus bas qu'il ne devoit. 
aborder (26). 
Morimal, Le 18, après une marche de cinqheures , Tavernier paffa la nuit à Mori- 
Sancefia. mal. Le 19 , il fit neuf lieues pour fe rendre à Santefela, La journée du 20, 
fut encore de neuf lieues, jufqu'à Goremeda. Le 2r, fix heures de marche 
Kaman , fron- [e firent arriver à Kaman, Ville frontiere du Royaume de Golkonde , avant 


tierce de Golkon- LR À : ë 
dr que le Nabab eut conquis celui de Carnatica. 


(25) Mème page, (26) Ibid. page 174. 


Le 


D\E S VO V A G,ENSS Ur v. TI. 529 


Le 22, il fit fept lieues jufqu’au Bourg d'Emelipata. Il avoit rencontré , 
vers la moitié du chemin , une proceflion d'environ quatre mille perfonnes, 
qui conduifoient une vingtaine de Pallekis, fur chacun defquels on voyoit 
une Idole. Toutes ces voitures étoient ornées de brocard d’or , & de velours 
à franges d'or & d'argent. Quelques-unes étoient portées par quatre hommes ; 
d'autres par huit , ou par douze, fuivant la grandeur & le poids des Idoles. 
Des deux côtés de chaque Pallekis, un homme , avec un grand éventail d’en- 
viron cinq pieds de diametre , compofé de plumes d'Autruches & de Paons, 
gent , chafloit les mouches du vifage e la divinité. Chacun s'emprefloit de 
porter la main à l'éventail, pour fe faire un mérite de ce fervice. D'autres 
foutenoient un parafol , garni de fonnertes d’or & d'argent, & ne craignoïent 
pas de s’expofer à l’ardeur du foleil pour en garantir le Pallekis. Cette mal- 
heureufe troupe d’Idolâtres venoit de Brampour & des lieux voifins , pour 
aller rendre leurs adorations au grand Ram, c’eft-2-dire , au plus célébre des 
dieux du pays, dans une Pagode qui étroit encore éloignée de quatorze ou 
quinze jours de marche, quoiqu'ils fuffent en chemin depuis près d’un mois. 
Un Valet de Tavernier , qui étoit de Brampour, & de la Tribu de ces zélés 
adorateurs , lui demanda la permiflion d'accompagner aufli fes dieux. Il fe 
crut d'autant plus obligé de le fatisfaire , qu'ayant plufieurs parens dans la 
troupe , un refus mauroit pas été capable de l'arrêter. Après fon pelerinage , 
ce même Indien eut la fidélité de fuivre les traces de fon maître jufqu’à Su- 
rate ; & Tavernier, qui en avoit toujours été bien fervi, ne fit pas difficulté 
de le reprendre. 

Le 23, la journée fut de huit lieues jufqu'à Doupar. Celle du lendemain 
fut de quatre lieues jufqu’à Tripanté , où l’Auteur vifita une grande Pagode, 
fituée fur une colline , dont tout le tour forme un efcalier revêtu de pierres 
de taille. La moindre de ces pierres eft longue de dix pieds & large de trois. 
Entre plufieurs figures , qui font adorées dans la Pagode , on en diftingue 
une qui repréfente une femme debout , avec plufieurs démons qui l’environ- 
nent dans des poftures lafcives. Cette efpece de Venus, & les démons, font 
d’une feule pierre de marbre , à laquelle 1l n'a manqué que la main d’un Scul- 
pteur plus habile. d 

Le 25, huit lieues firent arriver l’Auteur à Mamli. Il en ft huit autres, 
le jour fuivant , pour aller pafler la nuit à Mancheli. Le 27, 1l n’en fit que 
trois, parce qu'il eut une grande riviere à pafler dans des Mannequins , & 
qu'il y employa la moitié du jour. Outre l'embarras du paflage , on eft’arrèré 
par les épreuves que les Bateliers font de l'argent qu'on leur donne. Ils le jet- 
tent dans un grand feu. S'il fe trouve quelque Roupie qui devienne un peu 
noire , ils la rejettent ; & le moindre fcrupule les arrète. Aufli-tôt qu'ils bi 
fatisfaits du payement, ils appellent leurs Compagnons, qui fe tiennent ca- 
chés exprès à quelque diftance , avec les Mannequins. Ils les chargent fur 
leurs épaules, jufqu’au bord de l'eau , & toutes ces formalités prennent beau- 
coup ” tems. Le 28, Tavernier fit cinq lieues , jufqu’à Dabirpinta. La mar- 
che du 29 fut de douze heures, pour arriver au Bourg d’Hohora ; celle du 
30 , de huit lieues jufqu’à Peridera ; celle du lundi, premier jour d’'O&obre , 
de dix, jufqu'à Tenara ; enfin, celle du 2 , de quatre lieues jufqu’à Golkonde, 

Tome IX, HSE 


dont le manche, long de cinq ou fix pis , étoit couvert de placques d’ar- 


RS RD 


TAVERNIER, 
1652. 
Emelipata, 


Proceffion fo- 
lemnelte, 


Fidéiié d'un 
Indicno 


Doupar. 
Trpanté. 


Dabirpintae 


TAVERNIER. 
1662. 
Adreffe d'un 

jeune Chirurgien 

Hullancdois, 


Tavernier fe 
rend à la mine 
de diamans de 
Raolkonde. 


$30 HI STIONLR'E GIENER AE 


Tavernier alla defcendre chez un jeune Hollandois , Chirurgien du Roi, 
que ce Prince avoit demandé inftamment à Chereur , Envoyé de Batavia. Il 
fe nommoit Pitre de Lan. Le Roi de Golkonde fe plaignoit depuis long-tems 
d'un mal de tête, & fes Médecins l’exhortoient à fe faire tirer du fang , en 
quatre endroits de la langue. Les Chirurgiens du pays n’ofoient entreprendre 
cette opération. De Lan, dont on efpéroit un fi grand fervice , fut attaché à 
la Cour avec huit cens Pagodes de gage. Quelques jours après le départ de 
l'Envoyé , cet adroit jeune homme , qui avoit déja fait prendre une haute 
opinion de fon habileté, en publiant que la faignée éroit le moins difficile de 
tous les exercices de la Chirurgie, fut averti-que le Roi étoit réfolu de le 
mertre à l'épreuve. Mais on lui déclara que ce Prince vouloit abfolument que, 
fuivant l'ordonnance des Médecins , il ne lui tirât que huit onces de fang , 
& qu'avec un maître fi redoutable 1l ne devoit rien donner au hafard. De 
Lan , plein de confiance à fes propres lumieres , ne balança point à fe laifler 
conduire dans une Chambre du Palais par deux ou trois Eunuques. Quatre 
vieilles femmes l’y vinrent prendre pour le mener au bain, où l'ayant des- 
habillé & bien lavé , elles lui parfumerent tout le corps , particuliérement les 
mains. Elles lui firent prendre une robbe à la mode du pays. Enfuite , ayant 
mené devant le Roi, elles apporterent quatre petits plats d’or, que les Mé- 
decins firent pefer. Il fut encore averti qu'il devoit fe garder , fur fa tête , de 
pafler les bornes de leur ordonnance. Il faigna le Roi , avec tant de bon- 
heur ou d’adreffe , qu’en pefant le fang avec les plats, on trouva qu'il n’en 
avoit tiré que huit onces. Cette juftefle & la legereté de fa main paflerent 
pour des prodiges de l’art. Le Monarque en fut fi fatisfait qu'il lui fit donner: 
fur le champ trois cens Pagodes , c'eft-à-dire, environ fept cens écus. La jeu- 
ne Reine & la Reine-mere voulurent aufh qu'il leur tirât du fang. Tavernier , 

ui ne sarrête à ce recit que pour faire connoïtre à nos Chirurgiens, quelle: 
pie ils peuvent efpérer aux Indes , s’imagine que la curiofité de le voir 
avoit plus de part à cet empreffement que le befoin de fe faire faigner. C’é- 
toit, dit-il, un jeune homme des mieux faits, & jamais ces deux Princeñes 
n'avoient vü un Etranger de fi près. Delan fut conduit dans une Chambre. 
magnifique , où les mèmes femmes qui l’avoient préparé à faigner le Roi, 
lui laverent encore les bras & les mains, & le parfumerent foigneufement.. 
Enfuite elles tirerent un rideau , & la jeune Reine allongea le bras par un. 
trou. Il la faigna fort habilement. La Reine-mere n'ayant pas été moins fa 
tisfaite , il reçut encore une grofle fomme, avec quelques pieces de bro- 
card d’or; & ces trois opérations le mirent dans une haute faveur à la 
Cour (27). 

Il paroît que ce fut fous la protection de cet heureux Chirurgien , que 
l’Auteur entreprit de vifiter les mines de Diamans. On lui confeilla de 
commencer par la plus célebre, qui fe nomme Raolkonda. Elle eft firuée à 
cinq journées de Golkonde, & huit ou neuf de Vifipour. Il n’y avoit pas. 
plus de deux cens ans qu’elle avoit été découverte. Comme les Souverains 
de ces deux Royaumes étoient autrefois Sujets de l’Indouftan , & Gouver- 
neurs des mêmes Provinces, qu'ils érigerent en Royaumes après leur révol- 


(27) Ibid, page 174, 


DE S'IVIO VA GENS Erv LT $31 


ve, on a cru long tems , en Europe , que les diamans venoient des Terres 
du Grand-Mogol (28). 

En arrivant à Raoikonda (29), Tavernier alla faluer le Gouverneur de la 
imine , qui commande aufli dans la Province. C’étoit un Mahométan , qui lui 
fit un accueil fort civil, & qui lui promit toutes fortes de furetés pour fon 
Commerce , mais qui lui recommanda beaucoup de ne pas frauder les droits 
du Souverain, qui font de deux pour cenr. 

Aux environs du lieu , d’où l’on tire les diamans , la terre eft fabloneufe , & 
pleine de roches & de taillis. Ces rochers ont plufieurs veines , larges , tantôt 
d’un demi doist, tantôt d’un doigt entier ; & les Mineurs font armés de pe- 
tits fers crochus par le bout, qu'ils fourrent dans ces veines pour en tirer 
le fable ou la terre. C’eft dans cette terre qu'ils trouveat les diamans. Mais 
comme les veines ne vont pas toujours droit, & que tantôr elles baïffent ou 
elles hauflent , ils font contraints de caffer ces roches , pour ne pas perdre 
leur trace. Après les avoir ouvertes , ils ramaflent la terre, ou le fable, qu'ils 
lavent deux ou trois fois , pour en féparer les diamans. C’eft dans cette mine 
que fe trouvent les pierres les plus nettes & de la plus belle eau : mais il 
arrive fouvent que pour tirer le fable des roches , ils donnent de fi grands 
coups d’un gros levier de fer, qu'ils étonnent le diamant & qu'ils y met- 


5 
tent des glaces. Lorfque la glace eft un ne grande , ils clivent la pierre; 


c'eft-à-dire, qu'ils la fendent, & plus habi ment que nous. Ce font les pie- 
ces qu’on nomme foibles en Europe, & qui ne laiflent pas d’être de grande 
montre. Si la pierre eft nette, 1ls ne font que la pañler fur la roue , fans 
s’amufer à lui donner une forme , dans la crainte de lui ôter quelque chofe 
de fon poids. S'il y a quelque petite glace, ou quelques points, ou quelque 
petit fable noir ou rouge , 1ls couvrent toute la pierre de facetes , pour cacher 
fes défauts. Une glace fort petite fe couvre de larrète d’une des facettes, 
Mais les Marchands, aimant mieux un point noir dans une pierre qu'un 
point rouge , on brüle la pierre qui eft tachée d’un point rouge, & ce point 
devient noir. 

On trouve auprès de cette mine, quantité de Lapidaires, qui n’ont que 
des roues d'acier, à peu près de la grandeur de nos afliettes de table. Ils ne 
mettent qu'une pierre {ur chaque roue , qu'ils arrofent inceflamment avec de 
l'eau , jufqu'à ce qu'ils ayent trouvé le chemin de la pierre. Alors ils prennent 
de l'huile, & n’épargnent pas la poudre de diamant , qui eft toujours à grand 
marché. Ils chargent aufli la pierre beaucoup plus que nous. L’Auteur vit 
mettre , fur une pierre , cent cinquante livres de plomb. C'étoit à la vérité 
une grande pierre , qui demeura à cent trois carats après avoir été taillée; 
& la grande roue du moulin , qui étoit à notre maniere, étoir tournée par 
quatre Negres. Les Indiens ne croyent pas que la charge donne des glaces 
aux pierres (30). 


(28) Ibid. page 267. On pañfe ici fur d’au- (30) L’Auteur ajoute qu'ils ne peuvent 
tres événemens qui n'appartiennent point à donner aux pierres un poliment auf vif que 
cet article, & l'on joint ceux qui fe rappor- nous le donnons en Europe, & que cela 


tent au même fujet. vient, à fon avis, de ce que leur roue ne 
(29) Sa route eft ci-deflous , dans une court pas fi plat que les nôtres Etant d’'a- 
Note. cier , il la faut Oter de l'arbre pour la frotter 


Xxx 1j 


TAYSRNIER. 
16$2. 


Qualité de fa 
terre & méthce 
de du travail, 


ER 
TAVIRNIER. 


162. 


Comment ce 
fair le négoce à 
la mine, 


Enfans, qui 
fout le commere 
ce des diamans. 


532 Hi ST © LIRE GE NIER\AITNE 


Le Négoce fe fair, à la Mine, avec autant de liberté que de bonire-foi, 
Outre fes deux pour cent, le Roi tire un droit des Marchands, pour la per- 
miflion de faire travailler à la Mine. Ces Marchands , après avoir cherché un 
endroit favorable avec les Mineurs , prennent une portion de terrain , à la 
quelle ils employent un nombre convenable d'Ouvriers. Depuis le premier 
moment du travail jufqu’au dernier , ils payent chaque jour au Roi deux Pa- 
godes pour cinquante hommes ; & quatre Pagodes, s'ils en employent cent. 

Les plus malheureux font les Mineurs mêmes , dont les gages ne montent 

ar an qu’à trois Pagodes. Aufli ne font-ils pas fcrupule , en cherchant dans le 
fable , de détourner une pierre qu'ils peuvent dérober aux yeux; & comme 
ils font nuds, à la réferve d’un petit linge qui leur couvre le milieu du 
corps , ils tâchent adroitement de l'avaller. L’Auteur en vit un, qui avoit 
caché , dans le coin de fon œil , une pierre du poids d’un Mengelin ; c’eft- 
a-dire , d'environ deux de nos carats , & dont le larcin fut découvert. Celui 
qui trouve une pierre dont le poids eft au-deflus de fept ou huit Menge- 
lins , reçoit une récompenfe ; mais proportipnnée à fa mifere plutôt qu'a l’im- 

ortance du fervice. 

Les Marchands qui fe rendent à la Mine, pour ce riche négoce, ne doi- 
vent pas fortir de leur logement : mais , chaque jour, à dix ou onze heures 
du matin, les Maïtres Mineurs leur apportent des montres de diamans. Si les 
parties font confidérables , 1ls les confient aux Marchands , pour leur donner 
le tems de les confidérer à loifir. 11 faut enfuite que le marché foit prompre- 
ment conclu ; fans quoi les Maîtres reprennent leurs pierres, les lient dans un 
coin de leur ceinture ou de leur chemife, & difparoiffent, pour ne revenir jamais 
avec les mêmes pierres ; ou du moins, s'ils les rapportent, elles {ont mêlées 
avec d’autres , qui changent abfolument le marché. Si l'on convient de prix, 
l'acheteur leur donne un billet de la fomme ; peur l’aller recevoir du Che- 
paf, c'eit-à-dire , d’un Officier nommé pour donner & recevoir les Lettres de 
change. Le moindre retardement , RE du terme , oblige de payer un in- 
térèt , fur le pied d’un & demi pour cent par mois. Mais lorfque l'acheteur 
eft connu , ils aiment mieux des Lettres de change , pour Agra , pour Golkon- 
de , où pour Vifapour , & fur-rout pour Surare, d'où ils font venir diverfes 
marchandifes par les Vaifleaux étrangers (31). 

C'eft un Dettaele agréable de voir paroitre tous les jours au matin les 
enfans des Maîtres Mineurs & d’autres gens du pays, depuis l’âge de dix 
ans jufqu’à l’âge de quinze ou feize, qui viennent s'affeoir fous un gros ar- 
bre dans la place du Bourg. Chacun d'eux a fon poids de diamans, dans un 
petit fac pendu d’un côté de fx ceinture ; & de l’autre , une bourfe attachée , 
qui contient quelquefois jufqu’à cinq ou fix cens Pagodes d’or. Ils attendent 
qu'on leur vienne vendre quelques diamans , foit du lieu mème ou de quel- 


fur l'émeril, comme il eft befoin , toutes les res Indiens ne laiffent pas de tailler la pierre ; 


vingt-quatre heures ; & la difficulté de la re- 
mettre fait qu'elle ne court pas auffi plat qu'il 
le faudroit. 


Quoiqu'un diamant foit dur de nature, 


c'eft-à dire, qu'il ait une efpece de nœud, 
comme on voit dans le bois, les Diamantai- 


ce que ceux de l’Europe font grande difficulté 
de faire & ce que le plus fouvent ils ne veu- 
lent pas entreprendre. Mais aufli, on donne 
aux Indiens quelque chofe de plus pour leur 
façon. Hbid. p.269. 

(31) Page 271. 


D''EMS VI OT A: GENS MEN v. 2 LI. 33 


que autre mine. Quand on leur en préfente un, on le mer entre les mains 
du plus âgé de ces enfans ; se eft comme le chef des autres. Il le confidere 
 foigneufement, & le fait pafler à fon voifin , qui l’examine à fon tour. Ainfi la 
pierre circule de main en main, dans un grand filence,jufqu’à ce qu’elle revienne 
au premier. Il en demande alors le prix, pour en faire le marché; & sil 
l’achete crop cher, c'eft pour fon compte. Le foir , tous ces enfans font la 
fomme de ce qu'ils ont acheté. Ils regardent leurs pierres , & les metrent à 
part , fuivant leur eau, leur poids & leur netteté. Ils mettent le prix fur 
chacune , à peu près comme elles fe pourroient vendre aux Etrangers. Enfuite 
ils les portent aux Maîtres , qui ont toujours quantité de parties à aflortir , 
& tout Le profit fe partage entre ces Jeunes Marchands , avec cetre feule dif- 
férence , que le chef, ou le plus agé , prend un quart pour cent de plus que 
les autres. Ils connoiffent fi parfaitement le prix de toutes fortes de pierres , 
qui fi l’un d’eux , après en avoir acheté une, veut perdre demi pour cent , 
un autre eft prèt à lui rendre aufli-tôt fon argent. 

Un jour, fur le foir , Auteur reçut la vifite d’un Indien fort mal vèru, 
Il n'avoit qu’une ceinture autour du corps & un méchant mouchoir fur la 
uète. Après quelques civilités , il fit demander à Tavernier > par fon Inter- 
préte , sil vouloir acheter quelques rubis ; & tirant de fa ceinture quantité de 
petits linges , il en fit fortir une vingtaine de petites pierres. Tavernier en 
acheta quelques-unes , & ne fit pas difhiculté de les payer un peu au-delà de 
leur prix, parce qu'il jugea quon ne l'étoit pas venu trouver fans avoir 
quelque chofe de plus précieux à lui offrir. En effet , l’Indien , l'ayant prié 
d'écarter fes gens, ne fe vir pas plutôt feul avec l’Interpréte & lui , qu'il ôta 
Je mouchoir fous lequel fes cheveux étoient liés. Il en tira un petit linge , 
qui contenoit un diamant de quarante-huit carats & demi, de la plus belle 
eau du monde, & les rois quarts fort nets. Gardez-le jufqu'à demain, dir- 
il, à l’Auteur , pour lexaminer à loifir. S'il eft de votre goût, vous me trou- 
verez hors du Bours , à telle heure, & vous m’apporterez telle fomme. Ta- 
vernier ne manqua pas de lui porter la fomme qu'il avoit demandee. A fon 
retour , à Surate , 1l trouva un profit confidérable fur cette pierre. 

Quelques jours après , ayant reçu avis qu'un François nommé Boese, qu'il 
avoit laiffé à Golkonde pour recevoir & garder fon argent , étoit attaqué 
d'une maladie dangereufe , 1l ne penfa qu’à retourner dans le pays. Le Gou- 
verneur de la mine, furpris de le voir partir fi-tôt , lui demanda s'il avoir 
employé tout fon argent. Il lui reftoit vingt mille Pagodes , dont il regrer- 
toit effectivement de n'avoir pas, fait l'emploi. Mais, fe croyant preffé par 
l'avis qu'il avoit reçu , il fit voir au Gouverneur tout ce qu'il avoit acheté, 
qui fe trouva conforme au rôle du. Receveur des. droits ; il paya les deux 
pour cent ; & , ne déguifant pas même qu'il avoit acheté en fecrer un dia- 
mant de quarante-huit carats & demi , 1l farisfit avec la même fidélité pous 
cette pierre, quoique perfonne ne fût informé de fon marché dans le Bourg. 
Le Gouverneur admirant fæ bonne-foi, lui confeffa naturellement qu'aucun 
Marchand du pays n’auroit eu cette délicareffe ; & dans le mouvement de 
fon eftime , il fit venir les plus riches Marchands de la mine , avec ordre d’ap- 
porter leurs plus belles pierres. Dans l’efpace d’une heure ou deux , Tavernier 
employa fort avantageufement fes vingt mille Pagodes. Après le marché, ce 

X xx Li} 


TAVERNIER. 
1652. 


Heureufe ayarte 
ture de l'Auteurs 


532 HE ST OST R'ERCG'E N'E KR AULIE 


généreux Gouverneur dit aux Marchands qu'ils devoient diftinguer un fi ga- 
lant homme par quelques témoignages de reconnoiffance & d’amitié. Ils con- 
fentirent de fort bonne grace à lui faire préfent d’un diamant de quelque 
prix (32). 

Maniere de La maniere detraiter , entre ces Marchands , mérite particuliérement une 
sraïer entre k$ Obfervation. Tout fe paffe dans le plus profond filence. Le vendeur & l’a- 
Marchands. SANS ; À ; 

cheteur font aflis l’un devant l’autre , comme deux Tailleurs. L'un des deux 
ouvrant fa ceinture , le vendeur prend la main droite de l'acheteur & la cou- 
vre avec la fienne de cette ceinture , fous laquelle le marché fe fait fecrette- 
ment , quoiqu'en préfence de plufieurs autres Marchands qui peuvent fe trou- 
ver dans la même falle ; c'eft-à-dire , que les deux interreflés ne fe parlent 
ni de la bouche ni des yeux , mais feulement de la main. Si le vendeur prend 
toute la main de l'acheteur , ce figne exprime mille. Autant de fois qu'il la 
lui preffe, ce font autant de mille Pagodes ou de mille Roupies , fuivant les 
efpeces dont il eft queftion. S'il ne prend que les cinq doigts, 1l n’exprime 
que cinq cens: Un doigt fignifie cent. La moitié du doigt, jufqu’à la join- 
cure du milieu , fignifie cinquante ; & le petit bout du doigt , jufqu’à la pre- 
miere jointure, fignifie dix. Il arrive fouvent que dans un même lieu, & 
devant quantité de témoins, une mème partie fe vende fept où huit fois , 
fans qu'aucun autre que les Intereflés fache à quel prix elle eft vendue. A 
l'égard du poids des pierres , on n’y peut être trompé que dans les marchés 
clandeftins. Lorfqu’elles s’achetent publiquement , c'eft toujours aux yeux 
d'un Officier du Roi, qui, fans tirer aucun bénéfice des particuliers , eft 
chargé de pefer les diamans ; & tous les Marchands doivent s'en rapporter à 
fon témoignage (33). 
tastræerau Tavernier obtint du Gouverneur une efcorte de fix cavaliers pour fortir 
cour à Golkon- des terres de fon Gouvernement, qui s'étend jufqu'aux limites communes 
di des Royaumes de Vifapour & de Golkonde. Elles font marquées par une ri- 
viere , large & profonde , dont le paffage eft d’autant plus difhcile » qu'il ne 
s’y trouve ni pont ni batteau. On fe fert, pour la craverfer , d'une invention 
allez commune aux Indes. C’eft un Vaifleau rond ; de dix à douze pieds de 
diametre , compofé de branches d’ozier , comme nos Mannequins, & cou- 
vert de cuir de bœuf. On pourroit entretenir de bonnes Barques , ou faire 
un pont fur cette riviere : mais les deux Rois s'y oppofent > parce qu'elle 
fait la féparation de leurs Etats. Chaque jour au foir , tous les Bareliers des 
deux rives fonc obligés de rapporter à deux Officiers , qui demeurent de part & 
d'autre à un quaït de lieue du pañfage, un état exaét des perfonnes & des 
marchandifes qui ont paité l’eau pendant le jour. 


AYERNIER. 
1652. 


Fid@itéadmi- En arrivant à Golkonde , l'Auteur apprit, avec chagrin, que fon Agent 


gzble des Anse e $ : ? } j 
dau étoit mort, & que la Chambre, où 11 l'avoit laiflé, avoir été fcellée de deux 


fceaux ; l’un du Cadi, qui eft comme le chef de la Juftice ; & l'autre du Cha- 
Bander (34) , qu'il compare à nos Prevôts des Marchands. Un Officier de Ju- 
ice gardoit la porte , nuit & jour , avec deux Valers qui avoient fervi l'Agent 


jufqu'à fa mort. Après avoir demandé, à Tavernier, fi l'argent qui fe trouvoit 


(32) Page 27$e (34) C'eft ce qu'on a nommé Sabandaf 
{33) llidem. dans les Relations d'Achem & de Bantam. 


DiENSi VO MA lG'EMSEML x v. CII S3S 


dans la Chambre étoit à lui, on en exigea des preuves, qui furent le témoi- 
gnage des Cherafs mèmes qui l'avoient compté par fon ordre. On lui fit fi- 
gner un papier » par lequel 1l déclaroit qu’on n’en avoit rien détourné ; & les 
frais de ces procedures lui parurent fi legers , qu'il admira également la fidélité 
& le défintereflement de la Juftice Indienne (35). 

1 entreprit bien-tôt de vifirer une autre mine de diamans, qui eft dans 
le Royaume de Golkonde, à fept journées de la Capitale. Elle eft proche 
d’un gros Bourg , où pafle la même riviere qu'il avoit traverfée en revenant 
de Raolkonda. De hautes montagnes forment une forte de croiffant à une 
lieue & demie du Bourg; & c'eft dans l'efpace qui eft entre le Bourg & les 
montagnes qu'on trouve le diamant, Plus on cherche , en $’approchant des 
montagnes , plus on découvre de grandes pierres; mais fi l’on remonte trop 
haut, on ne rencontre plus rien. 

L'Auteur compte , dans fa route, trois Gos & demi, de Golkonde à Al- 
mafpinde ; deux Gos d’Almafpinde à Kaper; deux Gos & demi, de Kaper à 
Montecour ; deux de Montecour à Naglepar ; un Gos & demi , de Naglepar à 
Eligada ; un , d'Eligada à Sarvaron ; un , de Sarvaron a Mellaferon ; un & de- 
mi, de Mellaferon à Pononcour. De Pononcour à la mine , 1l ne refte que la 
riviere à pañler. Ce Voyage, fuivant le calcul de l’Auteur, revient à cinquan- 
te-cinq lieues. 

Il fut furpris de trouver , aux environs de cette mine ; jufqu’à foixante mille 
perfonnes qu'on y employoit continuellement au travail. On lui raconta qu'elle 
avoit été découverte depuis environ cent ans par un pauvre homme, qui bé- 
chant un petit terrain pour y femer du miller, avoit trouvé une pointe naïve, 
du poids d'environ vingt-cinq carats. La forme & l'éclat de cette pierre la 
lui avoient fair porter à Golkonde , où les Négocians avoient reçu avec ad- 
miration un diamant de ce poids , parce que les plus gros qui fuffent connus 
auparavant n’étoient que de dix à douze carats. Le bruit de cette découverte 
n'ayant pas tardé à fe répandre , plufieurs perfonnes riches avoient commencé 
aufli-tôt à faire ouvrir la verre ; & l’on n’avoit pas ceflé d’y trouver quantité 
de grandes pierres. Il s’en trouvoit , en abondance , depuis dix jufqu’à quarante 
carats ; & quelquefois de beaucoup plus grandes , puifque , fuivant le témoigna- 
ge de l’Auteur, Mirgimola, ce mème Capitaine Indien dont on a parlé, fit préfent 
au Grand-Mogol Aureng-Zeb , d’un diamant de cette mine, qui pefoit neuf cens 
carats avant que d’être taillé (36). Mais la plüpart de ces grandes pierres ne 
font pas nettes , & leurs eaux tiennent ordinairement de la qualité du ter- 
roir. S'il eft humide & marécageux, la pierre tire fur le noir. S'il eft rou- 
geâtre , elle tire fur le rouge ; & , fuivant les autres endroits , tantôt fur le 
verd , ou tantôt fur le jaune. Il paroïît toujours , fur leur furface , une forte 


(35) Il joint ici la route qu'il a tenue de pour. Deux de Setapour à la riviere qui fépare 
Golkonde à Raolkonda. Les diftances fe les Etats de Golkonde & de Vifapour. Trois 
comptent ici par Goes, dont chacun fait qua: quarts, de la riviere à Alpour. Un quart d'Al- 
tre lieues de France. pour à Canol. Deux Gos & demi de Canol à 

Un Gos de Golkonde à Canapour. Deux  Raolkonda. En tout dix-fept Gos, qui font 
Gos & demi de Canapour à Parkel. Un de  foixante-huit lieues de France, 

Parkel à Cakenol. Trois de Cakenol à Canol (36) Ibid. page 278, 
Candanor, Un de Canol Candanor à Seta- 


PRES) 
TAVERRIER, 
1652. 


Voyage à fæ 
mine de Coulours 
ou Ganë, 


Origine desc 
te mine, 


Qualité. 45 
pierres, 


TAVERNIER. 


1662. 


Methode 
fravail, 


du 


536 HD ST ON RE GIE NICE RAD 


de graifle , qui oblige de porter fans cefle [a main au mouchoir pour 
l'efluyer. 

À l'égard de leur eau, Auteur obferve qu'au lieu qu'en Europe nous 
nous fervons du jour pour examiner les pierres brutes , les Indiens fe fervent 
de la nuit. Ils mettent, dans un trou qu'ils font à quelque mur, de la gran- 
deur d’un pied quarré , une lampe avec une groffe méche , à la clarté de la- 
quelle ils jugent de l'eau & de la netreté de la pierre , qu'ils tiennent entre 
leurs doigts. L'eau , que l’on nomme célefte , eft la pire de toutes. Il eft im- 

offible de la reconnoître , tandis que la pierre eft brute. Mais pour peu qu’elle 
{oit découverte fur le Moulin, le fecret infaillible pour bien juger de fon eau 
eft de la porter fous un arbre touffu. L'ombre de la verdure fait découvrir 
facilement fi elle eft bleue. 

On cherche les pierres, dans cette mine , par des méthodes qui reflemblent 
peu à celles de Raolkonda. Après avoir reconnu la place où l'on veut tra- 
vailler , les Mineurs applaniflent une autre place, à peu près de la même 
étendue , qu'ils environnent d'un mur d’environ deux pieds de haur. Au 

ied de ce petit mur , ils font de petites ouvertures pour l'écoulement de 
ie , & les tiennent fermées jufqu’au moment où l’eau doit s’'écouler. Alors, 
rous les Ouvriers s’affemblent, hommes, femmes & enfans, avec le Maître 
qui les employe , accompagné de fes parens & de fes amis. Il apporte avec 
Jui quelque Idole , qu'on met debout fur la terre, & devant laquelle chacun 
{e profterne trois fois. Un Prèrre qui fait la priere pendant cette cérémonie , 
leur fait à tous une marque fur le front , avec une compofition de faffran & 
de gomme ; efpece de colle, qui retient fept ou huit grains de riz qu'il ap- 
plique deffus. Enfuite , s'étant lavé le corps , avec de l’eau que chacun ap- 

orte dans un vafe , ils fe rangent en fort bon ordre , pour manger ce qui leur 
eft préfenté, dans un feftin que le Maitre leur fait au commencement du 
travail. 

Après ce repas, chacun commence à travailler. Les hommes fouillent la 
cerre. Les femmes & les enfans la portent dans l’enceinte qui fe trouve pré- 
parée. On fouille jufqu’à dix, douze , & quatorze pieds de profondeur ; mais 
aufli-tôt qu’en rencontre l’eau , il ne refte plus d’efpérance. Toute la terre 
étant portée dans l'enceinte , on prend , avec des cruches , l’eau qui demmeu- 
re dans les trous qu’on à faits en fouillant. On la jette fur cette terre, pour 


la détremper : après quoi , les trous font ouverts pour donner pañage à l’eau ; 


& l’on continue d’en jetter d'autre par-deflus , afin qu’elle entraine le li- 


mon, & qu'il ne refte que le fable. On laifle fécher tout au foleil ; ce qui 


rarde peu dans un climat ff chaud. Tous les Mineurs ont des paniers, à peu 
près la forme d’un van, dans lefquels ils mettent ce fable, pour le fe- 
couer , comme nous fecouons le bled. La poufliere acheve de fe difliper , & le 
gros eft remis fur le fond qui demeure dans l'enceinte. Après avoir vanné 
tout le fable , ils l’étendent , avec une maniere de rateau, qui le rend fort 
un. C’eft alors que fe mettant tous enfemble fur ce fond de fable, avec un 
gros pilon de bois , large d’un demi pied par le bas , 1ls le battent , d’un 
bout à l’autre , de deux ou trois grands coups qu’ils donnent à chaque endroir. 
Ils le remettent enfuite dans les paniers 3 ils le vannent encore ; ils recommen- 
cent à l’étendre; & ne fe fervant plus, que de leurs mains, ils cherchent les 
diamans y 


DES AVIOIM A GES: Léve IL 537 


-diamans , en preflant cette poudre, dans laquelle ils ne manquent point de 
les fentir. Anciennement , au lieu d’un pilon de bois pour battre la terre , ils 
li battoient avec des cailloux ; & de-là venoient tant de glaces da s les pierres. 

Depuis trente ou quarante ans , on avoit découvert une autre mine , entre 
Colour & Raolkonda. On y trouvoit des pierres , qui avoient l'écorce ver- 
t>, belle , tranfparente, & qui paroifloient mème plus belles que les autres; 
mais elles fe mettoient en morceaux lorfqu'on commencçoit à les ésrifer ; ou 
du moins elles ne pouvoient réfifter fur la roue. Le Roi de Golkonde fic fer- 
mer la mine (37). 

Pendant que Fremelin & Breton préfidoient au Comptoir Anglois de Su- 
rate , un Juif, nommé Edouard Ferdinand , Marchand libre , c’eft-à-dire, 
fans dépendance d'aucune Compagnie , chercha loccafion de s'aflocier avec 
eux pour acheter une belle pierre dé cette mine. Elle étoit nette, & ne 

efoit pas moins de quarante-deux carats. Le Juif devant pafler en Europe, 
1e deux Anglois la mirent entre fes mains, pour la vendre & leur en tenir 
compte. Quelques Juifs lui en offrirent , à Livourne , jufqu’à vingt-cinq mille 

iaftres. 11 en vouloit trente mille. Mais ayant porté la pierre à Venife, pour 
la faire tailler , elle fe rompit en neuf morceaux fur la roue , quoiqu’elle eût 
été égrifée fans aucune altération. L’Auteur même fut trompé à quelques- 
unes de ces pierres ; mais elles ne pefoient heureufement que deux ca- 
rats (38). 

Il lui reftoit à vifiter la mine de Bengale, qui eft la plus ancienne de tou- 
tes les mines de diamans. Ce Voyage doit trouver fa place ici quoiqu'il ait 
été fait dans un autre tems. On donne indifféremment à çetie mine, le 
nom de Soumelpour , qui eft un gros Bourg proche duquel on trouve des dia- 
mans , ou celui de Gozel , riviere fabloneufe dans laquelle on les découvre. 
Les terres que cette riviere arrofe dépendent d'un Raja, qui étoit ancienne- 
ment tributaire du Grand-Mopol , mais. qui avoit pris occafion des guerres 
pour fecouer le joug. Tavernier , partant d’Agra, fit cent trente cofles juf- 
qu'à la ville d'Halaëas , trente-trois d’Halabas à Banarous , & quatre de Ba. 
narous à Saferon. Depuis Agra jufqu’à Saferon , il n’avoit pas ceflé de mar- 
cher au Levant ; mais, de Saferon jufqu’à la mine , on tourne au Midi, & 
lon fait vingt-un colles pour arriver dans un gros Bourg qui appartient au 
Raja dont on à parlé. De ce Bourg , on en fait quatre, pour fe rendre à 
Rodas , une des plus fortes places de l’Afie. Elle eft fituce fur une monta- 
gne , & revètue de fix grands baftions , avec trois foffés pleins d’eau. La mon- 
jagne n'eft accefMble que par trois endroits ; & par toutes fes faces elle eft en- 
vironnée de précipices , la plüpart couverts de bois. Au fommet , on trouve 
une Plaine d’une demie lieue , dans laquelle on feme du bled & du riz, & 
qui eft arrofée de plus de vingt fources. Les Rajas faifoient leur féjour ordi- 
naire dans cette Forterefle , avec une garnifon de fept ou huit cens hommes : 
mais elle appartient préfenrement au Grand-Mosol , qui n’a dû cette impor- 
tante Conquête qu’à l’adrefle d’un de fes Généraux. Tous les Rois des Indes, 


(37) Ce fut apparemment à cetteoccafon  eft queftion de la même mine, 
que vint l'ordre dont Methold a parlé, & (38) Pages 281 & précédentes. 
qu'il explique tout autrement ; du moins sil 


Tome IX. | Yyy 


ÉD AR PARA 
TAVERNIERS 


16) 2e 


Voyage à Ia 
mine de diamc ns 
de Benyeles 


LAVERNIER 


16$2. 


Tems où l’on 


cherche les dia- 
mans dans la rie 
vieres 


Méthode qu'on 
eniployes 


Pointes gaï- 
ves & leur for- 
ue 


H 1 STORE MIGE/INIEUNR AALYE 


S 
fucceffeurs de Tamerlan , l’avoient attaquée fans fuccès ; & deux de ces Prin- 
ces étoient morts , pendant le ficoe, dans la ville de Saferon. 

De Rodas, on compte trente cofles jufqu’à Soumelpour, où l’on commen- 
ce à chercher le diamant. C’eit un gros Bourg , dont les Maifons ne font com- 
pofées que de terre , & couvertes de branches de cocos. La roure eft dange- 
reufe depuis Rodas. Elle n'offre que des bois , ordinairement remplis de vo- 
feurs , qui favent que les Etrangers ne vont pas à la mine fans argent, & qui 
les attendent pour les égorger. Le Raja fait fa réfidence à deux coffes du 
Bourg , fur une belle colline , où il n'a point d'autre logement que fes tentes. 
La riviere de Gouel, qui pafle au pied de cette colline, vient des hautes 
montagnes qui font éloignées d'environ cinquante cofles au Midi, & va fe 
perdre dans le Gange.. 

C'eft én remontant , que les recherches commencent. Lorfque le tems des 
grandes pluies eft pallé , ce qui arrive ordinairement au mois de Décembre, 
on attend encore , pendant tout le mois de Janvier, que la riviere foit éclair- 
cie, parce qu'alors elle n’a pas plus de deux pieds d’eau en divers endroits,, 
& qu'elle laifle toujours quantité de fable à découvert. Vers le commence- 
ment de Février , on voit fortir de Soumelpour, & d’un autre Bourg , qui 
ef vingt cofles plus haut, fur la mème riviere , fans compter plufieurs petits 
Villages de la Plaine , huit ou dix mille perfonnes de tous les âges, qui ne 
refpirent que le travail. Les plus Experts connoïflent , à la qualité du fable, 
s’il s’y trouve des diamans. On entoure ces lieux, de pieux ; de fafcines & de 
terre , pour en tirer l’eau & les mettre tout-à-fair à fec. Le fable qu'on y 
trouve , fans le chercher jamais plus loin qu’à deux pieds de profondeur , eft 
porté fur une grande Place qu'on a préparée au bord de a riviere , & qui eft 
entourée , comme à Raolkonda , d’un petit mur, haut d’environ deux pieds. 
On y jette de l'eau , pour le purifier; & vout le refte de l'opération reffemble à. 
celle des Mineurs de Golkonde. 

C’eft de cette riviere que viennent toutes les belles pierres qu'on appelle 
Pointes naïves. Elles ont beaucoup de reflemblance avec celles qu'on nomme 
Pierres de tonnerre. Mais il eft rare qu'on en trouve de grandes. Pendant plu- 
fieurs années, on avoit ceflé de voir de ces pierres en Europe ; ce qui faifoit 
croire que la mine s’étoit appauvrie. Les guerres feules avoient interrompu 
le travail (39). 


(39) L’Auteur joint, au récit de ces deux 
Voyages , une régle qu'il appelle importante 


& qu'il croit peu connue en Europe, pour 


connoître au jufte le prix & la valeur d'un 
diamant. Il ne parle point, dit-il, des dia- 
mans au-deflous, de trois carats , donc le prix 
eft affez connu. Mais de ce point jufqu'a cent 
& au dela, il faut premiérement favoir com- 
bien pefe le diamant, & voir enfuite s’il eft 
parfait ; c'eft à-dire, fi c’eft une pierre épaif- 
fe, bien quarrée, & qui air tous fes coins, fi 
elle eft d’une belle eau, blanche & vive, 
fans points & fans glaces. Si c’eft une pier- 
re taillée à facettes, ce que d'ordinaire on 


appelle une rofe , il faut prendre garde G la 


forme eft bien ronde ou ovale, fi la pierre 
eft de belle étendue , & fi elle n’eft pas de ces 
pierres ramaffées. Une pierre de cette nature; 
pefant un carat, vaut cent cinquante livres 
ou plus. Il eft queftion de favoir combien 
vaut celle qui pefe douze carats. Mulripliez 
douze par douze; vous aurez cent quarante- 
quatre. Enfuite multipliez encore cent qua- 
rante-quatre par cent cinquante, qui eft le 
prix de la pierre d’un carat, vous aurez vingt- 
&-un mille fix cens livres. C’eft le prix du dia- 
mant de douze carats. 
Mais ce n'eft pas aflez de favoir le prix 
des diamants parfaits. 11 faut favoir aufli le 
prix de ceux qui ne le font pas ; ce qui fe fair 


D'E:S:V O Y A GES: LL rw LE 539 


Après avoir vificé les mines de Golkonde, Tavernier n'ayant pas trouvé, 
dans ie fils du Nabab , toute la protection que fon pere lui avoit fair efpérer, 
parce que ce Jeune Seigneur n'étoit occupé que de fes plaifrs ,; QUT recours à 
l'amicie de Delan, qui lui offrit de parler en fa faveur au premier Médecin 
du Roi. Ce Chef de la médecine & de la chirurgie du Royaume étoit du 
Confeil d'Etat , & jouifloit d’une grande diftinétion. Aufhi-tôt qu'il fut in- 
formé des affaires de l’Auteur , il le fit.prier de fe rendre chez lui, & de lui 
faire voir fes perles. Il les admirà beaucoup: & les ayant fait remettre dans 
leurs petits facs, 1l pria Tavernier d'y appliquer fon cacher, avec promeffe de 
les montrer au Roi, qui prendroit la peine , après les avoir vües, d’y mettre 
aufi le fien. C’étoit, lui dit-il, une fage méthode de ce Prince, pour éviter 
toute occafon de fraude. Mais tous ces foins produifirent peu d'effet. Les 
perles furent agréables au Roi , qui les rendit foigneufement cachetées. On 
s'empieffa d'en demander le prix à Tavernier. Il le mit fort haut. Un Eunu- 
que ; qui fe trouvoit près de lui, & qui écrivoit les demandes & les répon- 
fes, lui dit affez brufquement » qu'il prenoit fans doute tous les Officiers 
» de la Cour de Golkonde pour des gens fans jugement & fans connoiffan- 
» ce, & qu'ils voyoient tous les jours mille chofes précieufes qu’on préfen- 
» toit au Roi. Tavernier reprocha , du même ton, à cet incivil Eunuque, 
» d'entendre mieux le prix d’un jeune efclave que celui d’un joyau; & fai- 
» fant refferrer fes perles, il fe retira fort picqué. Dès le lendemain, 1] par- 
tit de Golkonde, avec un Jouaillier François , nommé dx Jardin , qui l’avoit 
accompagné dans toutes fes courfes , & qui étoit aflocié à fon Commerce. 
Ils prirent le chemin de Surate. Le Roi , qui n'avoit appris leur départ que 
deux jours après , envoya cinq ou fix cavaliers fur leurs traces, pour les pref- 


m 


cette petite glace, il faudroit mettre le pre- 
micr carat à 160 livres : mais on ne le met, 
par cette railon, qu'a 1 so. Il revient par con- 


par la même régle, en partant du prix de la 
pierre d'un carat, L'Aureur fuppofe un dia- 
mant de quinze carats, qui n'eft pas parfait, 


dont l’eau n’eft pas bonne , & dont la pierre 
eft de mauvaife forme, ou pleine de points 
& de glaces. Un tel diamant, qui ne feroit 
que d'un carat , ne pourroit valoir que {oixan- 
te livres, ou quatre-vingt , OU cent au plus ; 
fuivant le degré de fa beauté. Il faut multi- 
plier le poids du diamant de quinze carats par 
quinze; puis multiplier encore le produit , pat 
Ja valeur de la pierte d’un carar ; & le produit 
fera le prix du diamant imparfait de quinze 


carais. 

Sur le pied de cette régle, Tavernier don- 
ne le prix des deux plus grandes pierres tail- 
lées qui fuffent connues de fon tems ; l'une 
dans l'Afie, qui appartenoïît au Grand-Mo- 
gol; l’autre en Europe , qui éroit au Grand 
Duc de Tofcane. Le diamant du Grand-Mo- 
gol pefe, dit-il, 279 carats, 73 Ileft par- 
fait, de bonne eeu, de bonne forme, & n'a 
qu'une petice glace , qui eft dans l'arrête du 
cranchant d'en bas du tour de la pierre. Sans 


féquent à la fomme de 11723278 livres, 14 
fous & 3 liards; c'eft-à-dire, onze millions 
fept cens vingt-trois mille deux cens foixante- 
dix huit livres quatorze fous & trois liards, 
S'il ne peloit que 273 carats jufte, il ne vau- 
droit que 116767solivres. Ainf , les _ pro- 
duifent 47128 livres 14 fous & 3 liards Le 
diamant de Tofcane pele 139 carats +. I] cft 
net & de belle forine, taillé de tous les côtés 
à facettes. Mais comme l’eau rire un peu fur 
la couleur du citron, il ne faut mettre le pre- 
mier carat qu'à 135$ livres ; & fur ce pied , le 
diamant doit valoir 2608335, c'eftà-dire, 
deux millions fix cens huit mille trois cens 
trente-cinq livres. 

En langage de Mineurs, le diamant fe 
nomme frs. En Turc, en Perfan, &en Ara- 
be, on l'appelle Ana, Dans toutes les lan- 
gues de l'Europe, il n’a point d'autre nom que 


D 
Diamant, Pages 291, & précédentes. 


Yyyi 


TAVERNIER. 
1652. 
Tavernier ne 
peut vendre fs. 
perles à Golkon- 
de, 


Réponfe qu'il 
fait à un Eunu- 
QUE 


Il quitte Gol- 
konde peur fe 
rendre à Suratee 


TAVERNIER. 
1652. 


Route de Pat- 
na au Royaume 
de Boutan, 


Comment on 
pañle d'affieufes 
MOI2SUES. 


540 HISTOIRE GENERALE 

fer de revenir à la Cour. Mais ils étoient déja au cinquiéme jour de Îeur 
marche , & fur les rerres du Grand-Movol. Un de ces cavaliers leur ayanc 
expliqué l’ordre du Roi, & le defir qu'il avoit d'acheter leurs perles , Taver- 
nier , qui craignoit de nouvelles difhcultés, s’excufa fur fes affaires, & dé- 
clara nettement qu’elles ne lui permettoient pas de changer de réfolurion (40). 


S LT 


Royaumes de Boutan, de Tipra, & d’Afem. 


Es trois Contrées, qui font fituées au Nord & au Levant des Etats du 

Grand-Mopgol , avoient été fi peu connues avant Tavernier , qu’on ne peut 
lui refufer ici la gloire qu'il s’attribue d’avoir donné des éclairciflemens qui 
ne fe trouvent dans aucune autre Relation. Il ne fe vante point de les de- 
voir à fes yeux : mais s’érant trouvé à Patna, ville fameufe du Bengale , dans 
la faifon des caravanes , il n'épargna rien pour s'inftruire par le témoignage 
des Marchands de Boutan ; & le foin qu'il fe vante d’y avoir apporté doit ren- 
dre fon recit fort précieux (41). 

Le Royaume de Boutan eft d’une fort grande étendue ; mais on n’eft pas 
exactement informé de fes limites. Les Caravanes qui s’y rendent, chaque 
année, de Patna , partent vers la fin du mois de Décembre. Elles arrivent , 
le huitiéme jour, à Gorrachepour, Ville qui termine de ce côté-là l’Empire 
du Mosol, & dans laquelle on fait des provifions pour une partie du Voya- 
ge. De Gorrachepour , jufqu’au pied des hautes montagnes ; 1l refte encore 
huit ou neuf journées, pendant lefquelles on à beaucoup à foufirir dans un 
Pays plein de Forêts, où les Eléphans fauvages font en grand nombre. Les 
Marchands , au lieu de fe repofer la nuit, font obligés de faire la garde, & 
de tirer fans cefle leurs moufquets pour éloigner ces redoutables animaux. 
Comme lEléphant marche fans bruit, il furprend les Caravanes; & quoiqu'il 
ne nuife point aux hommes ; il emporte les vivres dontil peut fe faifir, fur- 
tout les facs de riz ou de farine, & les pots de beurre ; dont on a toujours de: 
grofles provilions (42). Lu 

On peut aller de Patna jufqu'au pied. des montagnes , dans des Pallekis 
qui. font les caroffes des Indes : mais on fe fert ordinairement de bœufs , de . 
chameaux , & de chevaux du pays. Ces chevaux font naturellement fi petits ; 
que les pieds d’un homme qui les monte touchent prefqu’à terre. Mais ils font: 
très vigoureux; & leur pas eft une efpece d’amble , qui leur fait faire vingr 
lieues d’une feule traite ; avec fort peu dé nourriture. Les meilleurs s’achétent 
jufau’à deux cens écus. Lorfqu’on entre dans les montagnes , les palfages de- 


(4e) Pages 176 & précédentes. On ne fuit  fonnelies, donc il n’y a rien à recueillir pour 
pas l’Auteur à Surate. Sa’ route n'eut rien de la connoiflance des lieux & des ufages. 
remarquable , & fes obfervations {ur le Com- (41) Tavernier, abi faprà , Livre IT. page 
merce n'appartiennent point à cet article. Son 379. 7 
Voyage dans l'Ifle de Ceylan & dans celle de- (42) Ibid. page 382. 

Java, ne contiennent que des affaires pets 


DIELS M OT AG E SJ Lr1v2 SIL 41 
viennent fi étroits , qu’on eft obligé de fe réduire à cette feule voiture ; & fou- 
vent mème on a recours à d’autres expédiens, La vüe d’une Caravane fait 
defcendre de diverfes habitations un grand nombre de Montagnards, dont 
ja plüpart font des femmes & des filles, qui viennent faire marché avec les 
Négocians , pour les porter ; eux, leurs marchandiles & leurs provifions , en- 
tre des précipices qui ne durent pas moins de neuf ou dix journées. Elles ont 
fur les deux épaules ; un bourlet, auquel eft attaché un gros coufin qui leur 

end fur le dos, & qui fert comme de fiege à l'homme dent elles fe chargent. 
Elles font trois , qui fe relayent tour à tour , pour chaque homme. Le bagage 
eft tranfporté fur le dos des boucs , qui font capables de porter jufqu'à cent 
cinquante livres. Ceux qui s’obftinent à mener des chevaux dans ces affreufes 
montagnes , font fouvent obligés ; dans les pañlages dangereux , de les faire 
guinder avec des cordes. On ne leur donne à manger que le matin & le foir. 
Les femmes , qui portent les hommes , ne gagnent que deux roupies dans 
l'efpace de dix jours. On paye le mème prix pour chaque bouc & pour cha- 
que cheval (43). dci 
À cinq ou fix lieues de Gorrachepour ; on entre fur les terres du Raja de 
Nupal , qui s'étendent jufqu'aux frontières du Royaume de Boutan. Ce Prin- 
ce, Vañlal & Tributaire du Grand-Mosol ; fait fa réfidernice dans la Ville de 


TAVERNIER» 
1652 


Pays du Raja 
de Nupal, 


Nupal. Son pays n’offre-que des bois & des montagnes. On entre de-K- dans 


lennuyeux efpace qu'on vient de fepréfenter, & l'on retrouve enfuice des 
bœufs ;' des chameaux, des chevaux , & même des pallekis. Ces commo- 
ditési ne ceffent plus jufqu'à Boutan. On marche dans un fort bon pays, où 
le-bled, lé riz , les légumes & le vin font en abondance. Tous les, Habi- 
tans ; de. l’un & l'autre fexe , y font vétus., l'Eté, de groffe toile de’ cotton 
ou.de:chanvre ; & l'Hyver, d'un gros drap, qui eft une efpece dé, feutre: 
Leur cocflure eft un. bonnet ; autour.duquel ils mettent, pour crnement , des 
dents de porc, & des pieces d’écaille ‘de tortue rondes où quarrées:' Les 


Idée du Royaur 
me de Boutans 


plus riches y mêlent des grains de corail & d’ambre jaune , dont les fem- - 


mes fe font aufli des colliers. Les hommes , comme les femmes, portent des 
braffelets , au bras gauche feulement,, & depuis le poignet jufqu'au: coude; 
avec cette différence , que ceux des, femmes. font, plus étroits. Ils-ont,s au 
cou ; un cordon de foÿe: d’où pendent quelques grains de corail: sou: une 
dent de porc, qui leur tombe fur Feftomac; & , au côté gauche; des-cein- 
tures où pendent encore des attaches de ces mêmes grains de corail où d'am- 


bre , & des dents de porc. Quoique fort livrés à PIdolâtrie ,-ils mangent de. 


toutes fortes de viande , excepté celle de vache, parce qu'ils adorent cet ani 
mal comme la nourrice du genre humain. Ils font pañlionnés pour leau-de-vie ; 
qu'ils font de riz & de fücre, comme dans la plus grande partie des Indes. 
Après leurs repas ; ur-tout dans les feflins qu’ils donnent à leurs amis ils Drûr 
lent de l'ambre jaune ; ce quile rend cher & fort recherché dans le ‘pays- (44). 

Le Roi de, Boutan entretient conftamment autour de fa perfonne une garde 
de fept ou huit mille hommes , qui font armés d’arcs &. de fléches., avec:la 
rondache .& la hache. Hs ont depuis long-tems l’ufage du moufquet &. du 
canon de fer. Leur poudrea le grain long ; & celle que Auteur vit entre 


(45) Ibid, page 385, sa) (44) Page 382, SRE 
Yyy 


Garde & For 
ces du Roi d& 
Boutan, 


TAVERNIER, | 


1GES2 I 
Armes à feu 
du lays, 
Refpc& des 


$vjers pour leur 


Roi. 


Figure des Ha- 
bus, 


£L£yrtonnoye. 


$ 42? HI STGOIRE:G'ENERM%ILE 


les maïns de plufeurs Marchands étoit d’une force extraordinaire. Ils l’affu- 
rerant qu'on voyoit, fur leurs canons, des chiffres & des lettres qui n’avoient 
pas-Moins de cinq céns ans. Un Habitant du Royaume n’en fort jamais fans la 
permiflion exprefle du Gouverneur , & n’auroit pas la hardiefle d’'emporter une 
arme à feu, fi fes plus proches parens ne fe renidoient caution qu'elle fera 
rapportée. Sans cette dificulté, Tavernier auroit acheré des Marchands, un: 
de leurs moufquets , parce que les caracteres qui étoient fur le canon ren- 
doient témoignage qu'il avoit cent quatre-vingt ans d'ancienneté. Il éroit fort 
épais ; la bouche en forme de tulipe, & le dedans aufi poli que la glace: 
d’un miroir. Sur les deux tiers du canon, il y avoir des filets de relief, &: 
quelques fleurs dorées & argentées. Les balles étoient d’une once. Le Mar- 
chand, étant. obligé de décharger fa caution , ne fe laiffa tenter par aucune: 
offre , & refufa même de donner un peu de fa poudre (45). ù 

On: voit toujourscinquante Eléphans autour du Palais du Roi, & vingt ou 
vingt-cinq chameaux , qui ne fervént qu'à porter une petite piece d’arulle- 
sie , d'environ demi-livre de balle. Un homme, aflis fur la croupe du cha- 
meau , manie d'autant plus facilement cette piece, qu’elle eft fur une efpece 
de fourche qui tient à la felle , & qui luifert d’affut. Il n’y à pas au mon- 
de , de Souverain plus refpecté de fes Sujets que le Roi de Boutan. Il.en 
eft comme adore. Lorfqu'il rend'juftice ou qu'il donne audience ; ceux qui 
fe préfentent devant lui ont les mains jointes , élevées fur le front; & fe te- 
nant éloignés du trône , 1ls fe profternent à terre fans ofer Îever la cète. 
C’eft dans cette humble pofture qu'ils font leurs fupplications ; &, pour fe 
retirer , 1ls marchent à reculons, jufqu’a ce qu'ils foient hors de fa préfence. 
Leurs Prètres enfergnent ,. comme une partiéde la Religion , que ce Prince 
eft un dieu fur la terre. Cetce fuperftition va fi loin , que- chaque fois qu'il 
fatisfair aux befoinside la nature, on ramafle foigneufement fon ordure ; pour 
la faire fécher & la*mettre en poudre. -Enfuite on la met dans de petites boe- 
tes , qui fe vendent dans les marchés, & dont on faupoudre les viandes. Deux 
Marchands de Boutan, qui avoient vendu du mufc à l’Auteur , [ui montre- 
rent chacun leur boete, & quelques pincées de cette poudre, pour laquelle 
ils avoient beaucoup de vénération (46). 

Les peuples dé Boutan font robuftes &de belle taille. Ils ont le vifage & 
le nez-un peu plats. Les fémmes font encore plus grandes & plus vigoureu- 
es que les hommes ; mais la plüpart ont des goitres fort incommodes. La 
guerre eft peu connue dans cet Etat. On n’y craint pas même le Grand-Mo- 
sol; parce que du côté des fiens, qui font au Midi, la nature a mis de 
hautes montagnes & des pañages fort étroits ,- qui forment une barriere im- 
pénétrable. AuNord , il n’y a que dés bois, prefque toujours couverts de 
nége. Des deux aucres côtés , ce font de vaftes deferts, où l’on ne trouve 
gucres que des eaux ameres. Si l'on y rencontre quelques terres habitées , 
elles appartiennent à des Rajas fans armes & fans forces. Le Roi de Boutan 
fait battre des pieces d'argent , de la valeur des roupies; ce qui porte à croi- 
re que fon pays a quelques mines d'argent. Cependant les Marchands, que 
Tavernier vit à Patna, ignoroient où ces mines érolent fiuces. Leurs pieces 


(45) Page 386. “AUCSER (46) Ibidems 


/ 


ADrEAST MO UN A GLESSr EE ve: JITL 543 
de monnoie font extraordinaires dans leur forme. Au lieu d’être rondes, 
elles ont huit angles ; & les caracteres qu'elles portent ne font ni Indiens ni 
Chinois. L'or de Boutan y eft apporté par les Marchands du pays quireviennent 
du Levant. D uoE 

Leur principal commerce eft celui du mufc. Dans l'efpace de deux mois 
qu'ils paflerent à Patna , Tavernier en acheta d'eux pour vingt-fix mille rou= 
ies. L’once, en veflie, lui revenoit à quatre livres quatre fous de notre mon- 


noye. Il la payoit huit francs hors de veñlie. Tout le mufc qui entre dans 


la Perfe vient de Boutan, & les Marchands qui font ce commerce aiment 
mieux qu'on leur donne de lambre jaune & du corail que de l’or ou de 
l'argent. Pendant les ‘chaleurs , 1ls trouvent peu. de profit à tranfporter le 
mufc, parce qu'il devient trop fec & qu'il perd de fon poids. Comme cetre 
marchandife paye vingt-cinq pour cent à la Douane de Gorrachepour , der- 
niere Ville des Etats du Mogol , il arrive fouvent que pour éviter de fi grands 
frais , les Caravanes prennent un chemin qui eft encore plus commode, par 
les montagnes couvertes de mufc , &. les grands deferts qu’il faut traverter. 
Ils vont juiqu'à la hauteur de foixante degrés ; d’où tournant vers Caboul , 
qui eft au quarantiéme , elles fe divifent , une partie pour aller à Balk, & 
l'autre dans la grande Tartarie. Là, les Marchands qui viennent de Boutan , 
trocquent leurs richeffes contre des chevaux, des mulets & des chameaux, 
car 1l ya peu d'argent dans ces contrées. Ils y portent, avec le mufc, beau- 
coup d'excellente Rhubarbe & de Semencine (47). Les Tartares ‘font pañler 
enfuite ces marthandifes dans la Perfe; ce qui fait croire aux Européens 
que la Rhubarbe & la Semencine viennent de la Tartarie. » Il eft vrai , re- 
» marque l’Auteur , qu'l en vient de la Rhubarbe ; mais elle eft de beau- 
coup moins bonne que celle du Royaume de Boutan. Elle eft plutôt cor- 
rompue ; & c'elt le défaut de la Rhubarbe, de fe manger d’elle-même par 


2] 


ë 


de valeur , qui fe font à Tauris, à Ardevil, &c. avec quelques draps d’An- 
gleterre & de Hollande , que les Arméniens vont prendre à Conftantinople 
& à Smyrne, où nous les portons de l'Europe. Quelques-uns des Marchands , 
qui viennent de Boutan à Caboul, vont à Candebar , & jufqu'à Ifpahan , d'où 
ils remportent , pour leur mufc & leur rhubarbe, du corail en grains , de 
lambre jaune, & du lapis en grains. D’autres, qui vont du côté de Mul- 
tau, de Lahor & d’Agra, remportent des toiles , de l’indigo, & quantité de 
cornaline & de cryftal. Enfin , ceux qui retournent par Gorrachepour , rem- 
portent, de Patna & de Daca , du corail , de l’ambre jaune, des brafelets 
d’écaille de tortue, & d’autres coquilles de mer , avec quantité de pieces 
rondes & quarrées, de la grandeur de nos jettons , qui font aufli d’écaille de 
tortue & de coquille. L’Auteur vit a Patna, quatre Arméniens , qui ayant 
déja fait un voyage au Royaume de Boutan , venoient de Dantzick , où ils 
avoient fait faire un grand nombre de figures d'ambre jaune , qui reprefen- 
toient toutes fortes d'animaux & de monftres. Ils alloient les porter au Roi 


(47) C'eft une poudre à vers, dont on a vent comme d’anis pour mettre dans Îles dra- 
déja parlé dans l'article de la Tartarie Les yées. Cer ufage eft même paffé en Angleter- 
Perfans, & quantité d'autres Peuples s'en fer- re & en Hollande, Page 385, 


le cœur. Les Tartares remportent , de Perfe, des étoftes de foye de peu 


PE mm ner men ES a ne 


TAVERNIER, 


1652. 


Commerce de 
Boutan, 


Son excellent 
Muic, 


Diftribution 
des Marchands 
de Boutan, 


Rhubarbe & 
Semencine 4 
BoOutans 


Marchands At 
méniens qui 44° 
dent à l'14014151€0 


$44 HISTOIRE GENERALE | 


de Boutan, pour augmenter le nombre de fes divinités. Ils dirent à Taver- 
nier qu'ils fe ferotent enrichis , S'ils avoient pè faire compofer une Idole pat- 


TAVERNIER. 


1652, ce : é ; Te 
ticuliere que le Prince leur avoit recommandée : c’étoit une figure monftrueu- 
fe , qui devoit avoir fix cornes, quatre oreilles, & quatre bras, avec fix doists 
à chaque main. Mais ils n'avoient pas trouvé d’aflez groile piece d’ambre 
jaune (48). 

A , . e . 
Commerce -: Dans Patna mème, des morceaux d’ambre jaune qui ne font pas travail- 


d'ambre unes lés , de la groffeur d’une noix, bien nets, & de belle couleur, fe payent 
gains,  trente-cinq à quarante roupies la ferre , quirevient à notre poids de neuf 
onces; & f1 le morceau eft d’une ferrée, il vaut deux cens cinquante , & trois 

cens roupies. Le corail brut ; ou travaillé en grains , fe vend avec aflez de 

profit; mais la préférence eft pour le brut, parce qu’on le façonne à fon gré. 

Ce font ordinairement des femmes & des filles , qui s’employent à ce travail. 

Elles mettent auili en grains le cryftal & l’agathe. Les hommes font des braf- 

felers d’écaille de tortue & de coquille de mer , & ces petits morceaux d’écail- 

le ronds & quarrés que tous les Indiens du côté du Nord portent aux cheveux 

& aux oreilles. Les Marchands de Patna & de Daca employent plus de deux 

mille perfonnes à ces ouvrages , qu’ils tranfportent ou qu’ils font pañler dans 

les Royaumes de Boutan , d’Afem , de Siam, & dans d’autres Pays au Nord & 

au Levant des Etats du Mogol (49). 

Précaution du Le Roi de Boutan ; commençant à craindre que les tromperies qui fe font 
Roi de Boutin dans le mufc ne ruinaflent ce commerce , d'autant plus qu'on en tire auf 
contre  l'altéras : è : RE 3 
con eu mat. du Tonquin & de la Cochinchine , où il eft beaucoup plus cher, parce qu il 
y eft moins commun, avoit ordonné depuis quelque-tems que toutes les véf 

fies ne feroient pas coufues; & qu’elles feroient apportées ouvertes à Boutan, 

pour y être vilirées & fcellées de fon fceau. Mais cette précaution n’empéche 

pas qu'on ne les ouvre fubrilement , & qu'on n’y mette de petits morceaux 

de plomb , qui, fans l’altérer à la vérité, en augmentent du moins le poids. 

L’Auteur , dans un de fes Voyages à Patna , acheta 7673 veflies, qui pe- 

foient 2557 onces +; & le poids du mufc, hors des veflies , ne fe trouva 

Animal qui que de 452 onces (so). À fon retour , il eut la curiofité d’apporter, jufqu'à 
grouit le Muf Doris , la peau d'un de ces animaux qui produifent le mufc (51). 
ROYAUME 


tains petits animaux qui mangent le bon 
mufc; de forte qu'en venant à les ouvrir, 
on y trouve beaucoup de déchet. D'autres , 
après avoir coupé la veflie, & tiré du mufc 
ce qu'ils en peuvent tirer fans qu'il y paroiffe 
trop , remettent à la place de petits morceaux 
de plomb , pour la rendre plus pefante. Les 


(48) Page 38r. 

(49) Page 384. 

(50) Pages 317 & 318. 

(sr) Il en donne la figure ; mais il ne 
nous en apprend pas le nom ; voici fes pro- 
pres termes : Après qu'on a,tué cet animal, on 
lui coupe la veflie, qui paroît fous le ventre, 


de la grofleur d’un œuf, & qui eft plus pro- 
che des parties genitales que du nombril, 
Puis on tire , de cette velie , le mufc qui s'y 
wouve , & qui eft alors comme du fang cail- 
lé. Quand les Chafleurs le veulent falfifier , 
ils mettent du foye & du fang de l'animal, 
hachés enfemble , à la place du mufe qu'ils 
onttiré. Ce mélange produit, dans les vef- 
fies , en deux ou trois années de tems, cer- 


Marchands qui l'achetent, & qui fe tranfs 
portent dans les Pays étrangers , aiment bien 
mieux cette tromperie que l’autre, parce que 
le plomb n'altere pas le mufc. Mais la frau- 
de eft encore plus difficile à découvrir, lorf- 
que de la peau du ventre de l’animal ils font 
de petites bourfes, qu'ils coufent fort propre- 
ment avec des filets de la même peau, & 
qui reffemblent aux véritables vefies. Ils 

rempliflens 


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N a crû long-tems que le Pegu touchoit à la Chine; & Tavernier 

confefle qu’il n’étoit point exempt de cette erreur, lorfqu'il en fut dé- 
hivré par quelques Marchands d’un Royaume peu connu des Européens , qui 
fe nomme Tipra. Il les vit à Daca, grande ville du Bengale, où il étoit venu ache- 
ter du corail, de l’'ambre jaune, & des braffelets d’écaille de tortue. Ces 
Marchands parloient peu, mais ils favoient la langue commune des Indes ; &, 
pour s’attirer plus de refpect , ils s'attribuoient la qualité de Bramines. Lorf- 
qu'ils achetoient quelque marchandife , ils faifoient leur calcul avec de peti- 
ces pierres, de la grandeur de l’ongle , qui reffembloient à de petites agathes, 
& fur lefquelles on diftinguoit une maniere de chiffre. Ils avoient aufli cha- 
cun leur poids, à peu près de la forme d’une romaine. La branche étroit d’un 
bois aufli dur que le brefl ; & l'anneau , qui tient le poids pour marquer les 
livres, éroit un cordon de foye. Ils pefoient tout , avec cette machine, depuis 
une drachme jufqu’à dix de nos livres (52). 

Ces Marchands aimoient beaucoup à boire; & Tavernier payoit en vin 
d'Efpagne ou de Chiras , les éclairciflemens qu’il tiroit d'eux. Le compliment 
qu'il leur faifoit faire par fon interprète n’étoit pas plutôt achevé, que fon 
vin étoit bü. Enfuite , 1ls fe regardoient l’un l'autre , en ferrant leurs levres, 
& en fe frappant deux ou trois fois l’eftomac de la main, avec un fou- 
pir (53). 

Ils étotent venus par le Royaume d’Arrakan , qui eft au midi & au cou- 
chant de celui de Tipra , comme celui de Pegu le borne en partie au cou- 
chant d'hyver. Ils dirent à l’Auteur qu’on met environ quinze jours à tra- 


rempliflent ces bourfes de ce qu'ils ont Ôté 
des bonnes veflies, avec le mélange fraudu- 
Jeux qu'ils y veulent ajouter ; à quoi il eft 
mal aifé que les Marchands puiffent rien con- 
noître, Il eft vrai que s'ils lioient la veflie 
dès qu'ils l'ont couppée , fans lui donner de 
l'air, & fans laifler le rems à l'odeur de per- 
dre un peu de fa force en s’évaporant, tandis 
qu'ils touchent au mufc, il arriveroit qu’en 
portant cette veflie au nez de quelqu'un , le 
fang lui fortiroit aufli-tôt , par la force de 
l'odeur , qui demande néceffairement d'être 
temperée, pour être agréable fans nuire au 
cerveau. L'odeur de l'animal, dont j'ai ap- 
porté la peau à Paris, éroit fi forte, qu'il 
éroit impoflible de le tenir dans une cham- 
bre. Il fallut le mettre an grenier, ou je lui 
fis couper enfin la veflie ; ce qui n’a pas em- 
pêché que la peau n'ait toujours confervé 
quelque chofe de l’odeur. 

_ On ne commence à trouver cet animal 
que vers le cinquante fixiéme degré: mais, 
au foixantiéme, il y en a grande quantité, 
le Pays étant rempli de Forêts, Il eft vrai 


Tome IX, 


qu'aux mois de Février & de Mars, après 
que ces animaux ont fouffert la faim dans le 
Pays où ils fe trouvent, à caufe des neiges, 
qui tombent en quantité jufqu’a dix & douze 
pieds de haut, ils viennent du côré du Midi 
jufqu’au quarante-quatre & au quarante-cin- 
quiéme degrés, pour manger du bled où du 
riz nouveau. C'eft en ce rems-là que les Pay- 
fans les attendent au paflage, avec les pieges 
qu'ils leur rendent, & qu'il les tuent à coups 
de fleches & de bâtons. Quelques-uns d'eux 
m'ont affuré qu’ils font fi maigres & fi lan- 
guiffans, que beaucoup fe laiffent prendre à 
la courfe. Il faut qu'il y ait une prodigieufe 
quantité de ces animaux, chacun d’eux 
n'ayant qu'une veflie ; & ia plus grofle, qui 
n'eft ordinairement que comme un œuf de 


poule , ne pouvant fournir une demi-once, 


de mufc. Il faut quelquefois trois ou quatre 
veflies , pour en faire une once. Ibid. pages 
316 & 317. D'autres Voyageurs regardent 
cet animal comme une efpece de Chevreuil, 
(52) Page 388, 
(53) bia, 
PLAT AE à 


eme 
T'AVERNIER. 
LOS 2. 


Occafon que 
l'Auteur cut de 
COnNULrE ce 
Pays. 


Sa fruationg 


546 HISTOIRE GENER AILYE 


= Verfer leur pays; mais il obferve que cette mefure ne fait pas connoître exac- 


TAVERNIER. 
16652. 
Quelques -urs 
de fes ufagess 


Son Commer- 
€Ce 


On attribue aux 
Habitans lire 
véutuon de la 
p'udre & du c2a 
ñone 


Comment :il 
eft conquis par 
Mirgümola, 


tement fa grandeur » parce que les journées ne font pas égales , & que fui- 
vant la commodité des rivieres on les fait plus losgues ou plus courtes. Leurs 
voitures , comme dans les Indes, font des bœufs, & des chevaux, qui fonc 
excellens malgré leur petite taille. Le Roi & les Seigneurs fe fervent de 
palekis , & font inftruire des Eléphans pour la guerre. Cette Nation n’eft pas 
moins incommodée du Goitre que celle de Boutan. On y voir des femmes 
à qui cette tumeur pend jufques fur les mammelles. Un des Marchands, que 
l'Auteur vit à Daca, en avoit deux , chacun de la groffeur du poing. 

Leur Pays ne produit rien qui convienne aux Etrangers. Ils ont une mine 
d’un or fort bas , & de la foye groffiere ; deux fources de revenu, qui font 
routes les richefles du Roi. Ce Monarque ne tire aucun fubfide de fes Sujets. 
Mais tous ceux qui ne font pas d’une condition noble lui doivent chaque an- 
née fix jours de travail, pour la mine d’or où pour la foye. il envoye ven- 
dre fa foye & fon or à la Chine. On lui rapporte de l'argent , dont il fait 
battre des pieces de la valeur de dix fous. Il fait faire auffi de petites pieces 
d'or, fi minces , qu'il en faut douze pour faire un écu. 


R::0.0v0 À 20: M m 2 ip ul ANSE NME 


Où doit la connoiffance du Royaume d’Afem à Mirgimola , ce grand Ca: 
pitaine dont on a déja Iù quelques exploits dans le Voyage de l’Auteur 
à Golkonde. Après avoir heureufement terminé la guerre , 1l comprit que fon 
autorité s’afloibliroit pendant la paix ; & ne penfant qu'à fe conferver le com- 
mandement des troupes , 11 réfolut d'entreprendre la Conquère d’Afem , où 
fes informations l’avoient affuré qu'il trouveroit peu de réfiftance. On prétend 
néanmoins que ce font les Habitans de ce Pays qui ont découvert ancienne- 
ment l'invention de la poudre & du canon ; & qu'ayant paflé d’Afem au Pegu, 
& du Pegu à la Chine, cet injuftement quon en attribue l'honneur aux 
Chinois (54). Mais cette Nation , autrefois guerriere, s’étoit amollie dans une 
paix qui avoit duré cinq ou fix cens ans (55). Mirgimola rapporta de cette 
guerre quantité d'artillerie de fer. La poudre du Pays eft excellente. Le grain 
n’en elt pas bon , comme à Boutan , mais rond & menu comme le nôtre; &, 
fuivant le témoignage de l’Auteur , fes effets furpaflent beaucoup ceux de 
toute autre poudre. 

Mirgimola partit avec une puiffante armée , qu'il fit embarquer à cinq 
lieues de Daca, fur une des rivieres qui fortent du lac de Chiamnay. Elle 
prend divers noms , comme les autres rivieres des Indes , fuivant les régions 
qu’elle arrofe , jufqu'à ce qu’elle fe jetre dans un des bras du Gange. Dans 
le lieu même où ces deux rivieres fe joignent , on voit des deux côtés une 
Forterefle ; & ces deux Places font garnies d’une bonne artillerie de bronze, 
qui bat à fleur-d'eau. C’eft de-là que le Général Indien fit remonter fes trou- 
pes jufqu'au vingt neuviéme degré, où commence la frontiere du Royaume 


quêtes furent d'autan: plus rapides qu’on ne s’y attendoit point à cette in- 


d'Afem. Enfuit:, pénétrant par terre dans un Pays fort abondant, fes Con- 


(54) Page 39. (55) Ibidem. 


DES VOYAGES Div (It si 


vafñon. La Religion d’Afem eft l’Idolätrie. L'armée de Mirgimola , toute com- 
pofée de Mahométans , n'épargna point les Pagodes. Elle dérruifit où brüla 
tout ce qui fe prefenta dans fa marche , jufques vers le trente-cinquiéme de- 
gré. Mirgimola fur alors informé que le Roi d'Afem avoit mis en campa- 
gne , plus de forces qu'il ne fe l'étoir figuré, & qu'il avoit plufeurs pieces 
d'artillerie , avec des feux d'artifice , qui reflemblent beaucoup à nos grena- 
des, & qu'on lance au bout d’un bâton de la longueur d’une demie picque. 
Cet avis lui fit fufpendre fon entreprife. Mais le principal motif de fon re- 
tour fut la crainte du froid , qui commencott à fe faire fentir , & l'opinion 
établie dans fon armée, que pour conquérir tout le Pays, il falloit s’avan- 
cer jufqu'au quarantiéme degré. Les Indiens font fi fenfibles au froid , & le 
croyent fi terrible, qu'ils croyent hazarder leur vie au-delà du trente-cin- 
quiéme degré. L’Aureur rend témoignage que de tous les domeftiques qui 
font venus avec lui des Indes en Perfe, il ne s’en eft pas trouvé un qui ait 
voulu paller Cafbin, & qu'il n’a jamais eu le pouvoir de les faire avancer 
jufqu'à Tauris. Aufli-tôt qu'ils commencoient à découvrir les montagnes de 


la Medie, qui font toujours couvertes de neige , 1l falloit Les congédier (56). 


Dans l'impoñlibilité de continuer fa marche vers le Nord , Mirgimola prit  Mu'e du Cons 
le parti de tourner au Sud-Ouelt , pour aller faire le fiege d’une ville, nom- dAERRE 
mée Ayo, qu'il emporta dans peu de jours, & dans laquellè il trouva de 
grandes richefles. On a cru que dans le premier projet de fa Conquête il 
n'avoit jamais eu d'autre objet que la prife & le pillage de cetre ville. C’é- 11 piite le Tome 
toit le tombeau des Rois d’Afem , & de toute la race Royale. Quoique ces uns Re 
Peuples foient idolätres , ils n'ont pas l’ufage de brüler les corps. Ils les en- 
terrent , dans l'opinion qu'après la mort on pafle dans un autre monde, où 
ceux qui ont bien vécu fur la terre ne manquent d'aucun bien; mais que 
ceux qui ont mérité quelque reproche auront beaucoup à fouffiir, fur-tout 
de la faim & de la foif, & qu’à tour hazard la prudence oblige d'enterrer 
quelque chofe avec eux, dont ils puiffent fe fervir au befoin. Aufli Mirgi- 
mola trouva-t-il d'immenfes richefles dans Azo. Depuis plufeurs fiécles, Richene de ce 
chaque Roi d’Afem avoit fair bâtir, dans la grande Pagode, urié Chapelle Tombea, 
pour lui fervir de Maufolée. Ces Monarques y envoyoient, pendant leur 
vie , quantité d'or & d'argent, de tapis & d’autres meubles , qui devoient 
être enfévelis avec eux. Lorfqu’on mettoit le corps d’un Roi, dans fon ca- 
veau , on y renfermoit aufli ce qu'il avoit de plus précieux , fur-tout les Ido- 
les d’or ou d'argent qu'il avoit adorées, & tout ce qu’on croyoit néceffaire à 
fon repos dans l’autre monde. Les femmés qu’ils avoient le plus aimées & 
les principaux Officiers qui les avoient fervis s’'empoifonnoient par quelque 
breuvage , pour être enterrés avec eux. On portoit cette cruelle fuperftition , 
jufqu’à renfermer vifs , dans le même tombeau, un éléphant , douze cha- 
meaux, fix chevaux , & quantité de chiens dechaffe , qu’on croyoir deftinés à 
l'honneur de les fervir après leur mort (57). 
Le Royaume d’Afem eft une des plus fertiles contrées de l’Afie. Il pro- Propriétés du 
duit tout ce qui eft néc-flaire à la vie , fans que les Habitans ayent befoin FRIES LE 
de recourir aux Nations voifines. Ils ont des mines, d'argent, d'acier, de 


TAVERNIER. 
I16$à 


(56) Ibid. page 391. (57) Page 392. : 
Zz21) 


TAYERNIER. 
16524 


Deux manie 
res de faire du 
fer, 


Kemmereuf, 
Ville roya'e. 


548 HISTOIRE GENERALE 


plomb & de fer. La foye n’eft pas moins en abondance ; mais elle eft auffi 
grofliere que dans le Pays de Tipra. Ils en ont une efpece , qui croît fur les 
arbres , & qui eft l'ouvrage d’un animal dont la forme reffemble à celle des 
vers à foye communs , avec cette double différence qu'il eft plus rond, & 
qu'il demeure toute l’année fur les arbres. Les étoffes qu'on fait de cette foye 
{ont fort luftrées > [ais elles fe coupent. C’eft du côté du Midi que la nature 
produit ces vers, & qu'on trouve les nunes d’or & d'argent. Le Pays pro- 
duit aufli quantité de gomme lacque , dont on diftingue deux fortes. Celle 
qui croit fur les arbres eft de couieur rouge , & fert à peindre les toiles & 
les étofles. Après en avoir tiré cette couleur , on employe ce qui refte, à faire 
une forte de vernis dont on enduit les cabinets & d’autres meubles de cette: 
nature. On le tranfporte en abondance à la Chine & au Japon, où il pañfe 
pour le meilleur lacque de l’Afie. A l'égard de l'or , on ne permet pas qu'il 
forte du Royaume, & l’on n’en fait néanmoins aucune efpece de monnoye. 
JH demeure en lingots , grands & petits, dont le Peuple:fe fert dans le Com 
merce intérieur ($8). 

Quoique le Pays produife abondamment toutes les commodités de la vie. 
les Peuples d’Afem ont un goût fort vif pour la chair de chien. C'eft le 
mets le plus délicieux de leurs feftins. Tous les mois , on tient , dans chaque 
Ville du Royaume, un marché où l’on ne vend que des chiens , qu’on y 
amene de toutes parts. Les vignes croiffent en abondance , dans plufeurs 

arties de cette riche contrée, & le raifin en elt fort bon: mais l’'ufage eft de 
le laiffer fécher pour en faire de l'eau-de-vie. Il n’y a point d'autre fel que 
celui qu'on y fait avec le fecours.de l’art ; & l’on y employe deux méthodes : 
la premiere eft de ramaffer cette verdure qui fe trouve ordinairement fur les 
eaux dormantes , & dont les Canards paroiffent friands. On la fait 
fécher. On la brüle. Les cendres qu'elle forme ; étant bouillies &c 
pañiées , fervent de fel. La feconde méthode & la plus commune eft de pren- 
dre de grandes feuilles de figuier , qu’on fait fécher & qu’on brûle de même. 
Les cendres font une efpece de fel , d’une âcreté fi picquante , qu’il feroit im- 
offible d'en manger s'il n’étoit adouci. On met ces cendres dans l’eau. On 
[an y remue l'efpace de dix ou douze heures. Enfuite on pañle cette eau 
trois fois , au travers d’un linge , & puis on la fait bouillir. À mefure qu’elle 
bout , le fond s'épaifit ; & lorfqu’elle eft confuimée , on trouve au fond de la 
chaudiere , un fel blanc & d’affez bon goûr (59). C’eft de la cendre des mè- 
mes feuilles , qu'on fait, dans le Royaume d’Afem, une lefcive dont on 
blanchir les foyes. Si le Pays avoit plus de figuiers , les Habitans feroient 
toutes leurs foyes blanches, parce que la foye de cette couleur eft beaucoup. 
plus chere que l’autre. Mais ils n’ont pas affez de feuilles pour blanchir la 
moitié de toutes leurs foyes. 

Kemmerouf , eft le nom d’une grande Ville où les Rois d’Afem tiennent 
leur Cour. Elle eft firuée à vingt-cinq ou trente journées d’une autre Ville, 
qui étoit anciennement la Capitale du Royaume, & qui portoit le mème: 
nom. Le Roi, comme celui de Tipra, ne tire aucun fubfide de fes Sujets. 
Mais toutes Les mines font à lui; & plus humain que les autres Rois des [ne 


(58) ide (59) Page 393: 


DE SV :OVrASG ES; Dire EL 549 


des , 11 y fait travailler des Efclaves qu'il achete de fes voifins , pour ne pas 
caufer de fatigue extraordinaire à fes Sujets. Ainfi tous les Payfans d’Afem 
menent une wie aifée. Il y en a peu qui n'ayent leur maifon à pait, avec 
une fontaine environnée d'arbres. La plüpart entretiennent même un Elé- 
hant pour leurs femmes. Un ancien ufage leur permet la Polygarnie. Un 
Payfan d’Afem a quelquefois quatre femmes. Mais, pour leur faire éviter 
toutes fortes de débats , 1l dit à l’une, en les époufant ; je te deftine, dans 
mon ménage, à tel exercice ; à l’autre , je te prends pour tel ouvrage ; & cha- 
cune fait ainfi quel doit être fon emploi dans la maifon (60). Dans le fein 
du Royaume , les hommes & les femmes font de fort belle taille, & d’un 
très beau fang. Mais les Habitans des Frontieres , du côté du Midi, font uri 
peu olivâtres & ne font pas fujets au Goitre comme ceux du Nord. Els n’ont 
pas non plus la taille fi belle , & la plüpart des femmes ont le nez un peu 
plat. Du côté du Midi , les Peuples d’Afem vont nuds, ou n’ont qu'un linge 
dont ils fe couvrent le milieu du corps. Ils portent un bonnet , d’où pen- 
dent quantité de dents de porc. Ils ont les oreilles affez percées pour y pañler 
le pouce , & les ornemens qu'ils y portent font d’or ou d'argent. Les hom- 
mes ne laiffent pas tomber leurs cheveux plus bas que leurs épaules, & les 
femmes les portent dans toute la longueur qu'ils ont reçus de la nature (61). 
Le commerce des braffelets d’écaille de tortues , & de certaines coquilles 
de mer qui ont la longueur d’un œuf, n’eft pas moins en honneur au Royau- 
me d’Afem , que dans le Pays de Boutan. On fcie ces coquilles en petits cer- 
cles. Les Grands & les riches en portent de corail & d’ambre jaune. C’eft un 
ufage facré , dans tous les ordres de la Nation, qu'en donnant la fépulture 
aux Morts, tous les parens & les amis qui afliftent au convoi tirent les braf.. 
felets qu'ils ont aux bras & aux jambes , & les jettent dans le tombeau (62), 


(so) Page 394. (61) Ibidem, (62) Ibid. pages 394 & précédentes, 


Éd 
rAR ee 


Z z % 11] 


TAVERNIER. 
16$ Le 


Reples de 13 
Polygamie, 


Figure des Ha: 
bitans, 


se 


FT ST 'OMLIRIE POE N'E NRA LE 


DE SCRIPILION 


DU ROYAUME DE GOLKONDE. 


EPRENONS un article, d'où l’enchainement de quelques autres Sujets 


oignés. Merhold & Tavernier femblent répéter avec com- 


nous à trop éloig 


plaine qu'ils ont fait un long féjour dans le Royaume de Golkonde, & 
qu'ils y ont tourné leur attention fur tout ce qui s’attire la curiofité d’un 
] AL qe 

Etranger: C'eft de leurs obfervations réunies que cette defcriprion fera 


/ 
compofée. 


Situation du 


Le Golfe de Bengale qui s'étend depuis le Cap de Commorin , fousle hui- 


HE de Gol- riéme degré de latitude du Nord, jufqu'à Chatigam , qu’on place au vingt- 
a deuxiéme dégré, contient dans certe étendue environ mille lieues (63) de 
Côte. Son ouverture eft de neuf cens lieues ; & le Cap de Sincapur , qui eft 
fous le premier de latitude auftrale , le ferme de l’autre côté. La Côte du 
Golfe offre plufieurs Royaumes , dont les plus célébres font ceux de Bifnagar , 
de Golkonde, de Bengale, d’Arakam, & de Peou. Elle eft coupée de plu- 
fieurs petites rivieres , dont le nom eft obfcurci par le voifinage du Gange, 
un des plus grands &.des plus fameux fleuves du monde (64). 7 


Bifnagar , le pret 


nier, le plus ancien & le plus confidérable de tous ces 


Etats , s’eft divifé, avec le tems , entre les Princes voifins , & plufieurs Naikes, 
ou Gouverneurs de Provinces, qui ont profite des guerres civiles, pour s’y 
établir par les armes (65). C’eft dans une des divifons de ce grand Royau- 
me qu’eft fituée la fameufe ville de Saint-Thomé (66). 


Sa Capitale eft 


Celui de Golkonde , qui le fuir au Nord-Eft, prend fon nom de la ville 


es de Golkonde , qui en eft la Capitale , & que les Perfans & les Mogols nom- 
ment Midraband. On ne trouve, dans aucun Voyageur , l’exate mefure de 


fans, 


fon érendue ; & les irineraires de Tavernier ne peuvent donner là-deffus que 


des lumieres d'autant plus imparraites , que diverfes révolutions y ont ap- 


Pays 


Qualités du porté beaucoup de changemens (67). Mais , en général , le Royaume de Gol- 
konde eft un Pays dont on vante la fertilité. Il produit abondamment du riz 


& du bled, toutes fortes de beftiaux & de volailles, & les autres néceñités 
de la vie, On y voit quantité d'étangs , qui font remplis de bon poiffon , fur- 


(63) L’Auteut entend des lieues Angloifes, 
qui font de cinq mille quatre cens cinquante- 
quatre pieds. 

(64) Sa fource étoir encore inconnue du 
tems de l’Auteur. On fait aujourd'hui qu'il 
la prend dans les montagnes qui bordent le 


petit Tibet , au Sud-Eft, à quatre-vingr-feize 


degrés de longitude, & trente-cinq degrés 
quarante-cinq minutes de latitude du Nord, 


Il fe jette par deux embouchures dans le 
Golfe. 

(65) De-la vient que ces parties ont pris 
différens noms, tels que Carnate, Naïrfn- 
gue , Chaadeori, &c. 

(66) À treize degrés dix minutes de la- 
titude du Nord. . 

(67) Voyez la derniere , à La fin de cet af- 
ticle. 


DE SL VOA GENS TN LL sçr 


tout d’une efpece d’éperlans fort délicats , qui n’ont qu'une arrète au milieu 
du corps. La nature a contribue plus que l’art à former ces étangs , dont Ta- 
vernier admire également la multitude & la forme. » La plüpart , dit, 
font dans des lieux un peu élevés , où l’on n’a befoin que de faire une 
chauffée du côté de la Plaine , pour retenir l’eau. Ces chaufles ont quel- 
quefois une demie - lieue de long. Après la faifon des pluyes , on ouvre de 
tems en tems les éclufes, pour laifler couler l'eau dans la campagne , où 
étant reçue dans divers petits canaux , elle fert à la fécondité des ter- 
res (68). 

Le climat eft fort fain. Les Habitans divifent leurs années en trois faifons. 
Mars, Avril, Mai & Juin font l'Eté ; car , dans cet efpace , non-feulement 
l'approche du foleil caufe beaucoup de chaleur , mais le vent, qui femble- 
roit devoir la cempérer, l’augmente à l'excès. 1] y fouffle ordinairement , vers 
le milieu de Mai, un vent d'Oueft qui échaufe plus l'air que le foleil mè- 
me. Dans les chambres les mieux fermées , le bois des chaifes & des tables eft 
fi ardent qu'on n’y fauroit toucher , & qu’on eft cbligé de jetrer continuel- 
lement de l’eau fur le plancher & fur les meubles. Mais cette ardeur excef- 
five ne dure que fix ou fept jours , & feulement depuis neuf heures du matin 
jufqu’à quatre heures après midi. Il s’éleve enfuire un vent frais , qui la tem- 
pere agréablement. Ceux qui ont la témérité de voyager , pendant ces extre- 
mes chaleurs, font quelquefois érouffés dans leurs Palanquins (65). Elles du- 
reroient pendant tous les mois de Juillet, d’Août , de Septembre & d'O&o- 
bre , fi les pluyes continuelles ; qui tombent alors en abondance, ne rafrai- 
chifloient l'air, & n’apportoient aux Habitans le même avantage que les Ecyptiens 
reçoivent du Nil. Leurs terres étant préparées par cette inondation, ils y 
fement leur riz & leurs autres grains , fans efpérer d’autre pluye avant la 
même faifon de l’année fuivante. Îls comptent leur Hyver aux mois de Dé- 
cembre, de Janvier & de Février : mais l'air ne laifle pas d’être alors auffi 
chaud , qu’il l'éft au mois de Mai dans les Provinces Septentrionales de Fran- 
ce. Auf les arbres de Golkonde font-ils toujours verds, & toujours chargés 
de fruits murs. On y fait deux moiffons de riz. Il fe trouve mème des terres 
qu'on feme trois fois (70). nn D. 

. Les Habitans de Golkonde font prefque tous de belle tulle, bien propor- 
tionnés , & plus blancs de vifage qu'on ne pourroit fe imaginer d’un climat 
fi chaud. Il n’y a que les Payfans qui foient un peu bazanés (71). Leur Re- 
ligion eft un mélange d'idolâtrie & de Mahométifme. Ceux qui font attachés 
à la fete de Mahomet , ont adopté la doctrine des Perfans. Les Idolâtres fui- 
vent celle des Bramines (72). sta Ste 

Quoique l’ufage fafle donner à prefent le nom de Golkonde à la Capi- 
tale du Royaume, elle fe nomme proprement Bagnagar. GolKonde eft une 
Forterefle qui en eft éloignée d’environ deux lieues , où le Roi fait {x réf 
dence ordinaire, & qui n'a pas moins de deux lieues de circuit. La ville de 
Bagnagar fut commencée par le bifayeul du Monarque ; qui occupoit le: tro- 


(68) Tavernier , #bé fuprà. Tome II. page (70) Methold , #bi fupra. 
; (71) Tavernier , page 90, 


85. 
(63) Methold , dans Purchas, page 3 (72) Tavernier, page 86, 


DeEscrirrrow 
DE 
GoOLKONDE, 


Son climat & 
es faifons, 


à Figure & Re, 
gion ds Habi- 
tensse 


À Bagnagar, Ye 
ritable nom de læ 
Capitalede Gole 
KO Ea 


per 


DESCRIPTION 


D''E 


GOLKONDE. 


Origine 
Defcriprion 
getre Ville, 


& 
de 


$s2 ÉLT SO: LR EREG'E NE R A DE 


ne pendant le voyage de Tavernier , à la follicitation d’une de fes femmes 
qu'il aimoit paflionnément , & qui fe nommoit Nagar: Ce n’éroit auparavant 

qu'une Maifon de plaifance , où l’on entretenoit de fort beaux Jardins pour 

le Roi. En y jettant les fondemens d’une grande Ville, il lui fit prendre le 

nom de fi femme ; car Bag-nagar, fignifñe le jardin de Nagar. Elle eft à dix- 

ep degrés d'élévation ; moins deux minutes. Le Pays qui l’environne eft 

plat: On y rencontre , à peu de diftance , quantité de grandes roches, qui ref- 
femblent à celles de la Forêt de Fontainebleau. Une grande riviere baigne les 
murs , du côté du Sud-Oueft, & va fe jetter proche de Mazulipatan , dans 
le Golfe de Bengale. On la pafle, à Bagnagar, fur un grand Pont de pierre , 
dont la beauté ne le céde gueres à celle du Pont-neuf de Paris. La Ville eft 
bien bâtie , & de la grandeur d’Orleans. On y voit plufieurs belles & grandes 
rues, mais qui n'étant pas mieux pavées que toutes les Villes de Perfe & des 
Indes , font fort incommodes en Eté par le fable & la pouffiere dont elles font 
remplies (73). 

Avant que d'arriver au Pont, on trouve un grand Fauxbourg , nommé 
Erengabad , long d’une lieue , qui n’eft habité que par des Marchands & des 
Ouvriers. La Ville n’a gueres d’autres Habitans que des perfonnes de qualité, 
des Officiers de la Maifon du Roi, des gens de Juftice, & des gens de guet- 
re. Mais, depuis dix heures du matin jufqu'à quatre ou cinq heures du foir , 
les Marchands & les Courriers du Fauxbourg ont la liberté d'y venir négo- 
cier avec les Marchands Etrangers. On voit , dans Erengabad , deux ou trois 
belles Molquées , qui fervent comme de Caravanferas aux Voyageurs. Les.’ 
lieux voifins offrent plufieurs Pagodes. C’eft par le mème Fauxbourg qu'on fe 
rend de la Ville à la Forterefle de Golkonde (74). 

Après avoir pañé le Pont, on entre dans une grande rue, qui mere au 
Palais du Roi, & qui prefente à main droite les Maifons de quelques Sei- 
gneurs , avec quatre où cinq beaux Caravanferas à deux étages. Cerre rue eft ter-. 
iminée par une grande Place , fur laquelle regne une des faces du Palais, 
au milieu de laquelle s’avance un balcon , d’où le Roi donne audience au 
Peuple. La grande porte du Palais donne fur une autre Place. Elle fait l'en- 
zrée d’une vafte cour , entourée de portiques, qui fervent de retraite d'la 
garde royale. De certe cour , on paffe dans une autre , dont Tavernier parle 
avec beaucoup d’admiration. » Elle eft environnée, dic-il, de beaux appartemens 
: dont le toît eft en terrafles , fur lefquelles ; comme fur celles du quartier 
» du Palais où lon tient les Eléphans, 1l y a de beaux jardins, & de fi gros 


Eléphans & en pierreries. Il tre fon origine 
des Perfans, & a retenu leurreligion, qui dif- 
: fére tellement de celle des Turcs , qu'un nom- 
mé Méene, qui fe vantoit d'être de la race 
de Mahomet, me difoit qu'il prieroit plutôt 


(33) Le même , ébidem. 

(74) Mechold , p. 87. Ajoûütons, pour don- 
per plus de vraifemblance au récit de Taver- 
nier , que ce Voyageur judicieux, quiavoit vû 
cette Ville affez près de fon origine, rend té- 


moignage que le nouveau Palais furpafloit en 
magnificence tous les autres Palais des Indes. 
Ia, dit-il , douze milie de circuit. El eft tout 
bâti de pierre ; & dans plufieurs endroits, où 
nous n'employons ici que le fer , comme aux 
barreaux des fenêtres , c'eft de l'or maflif. On 
tient ce Prince pour Le plus riche des Indes, en 


»e 


Dieu pour un Chrétien que pour un Srny, 
c'eft-à-dire , pour un Mahoméran hérétique. 
Ce Prince & rous fes Prédéceffeurs ont gardé 
le titre de Cotub-cha. Cotub, en Arabe, figni- 
fie effien ; comme s'ils étoient l'appui & le 
foutien de Mahomet. Methold , ubi Jupra , 


ape 34 
ds 7 arbres x 


DES VOYAGES. Lrv. If s$ 


» arbres , qu'on s'étonne que les voutes puiffent porter ce fardeau. 

Dans un autre endroit de la Ville, on voit une Pagode, commencée de- 

puis cinquante ans & demeurée imparfaite , qui fera la plus grande de rou- 
tes les Indes, s’il arrive jamais qu’elle foit achevée. On admire, fur-tout : 
la grandeur des pierres. Celle de la niche , qui eft l'endroit où doit fe faire 
la priere, eft une roche entiere , d’une fi prodigieufe groffeur , que cinq ou 
fix cens hommes ont employé cinq ans à la tirer de la carriere , & qu'il a 
fallu quatorze cens bœufs pour la traîner jufqu'à l’édifice. Une guerre du 
Roi de Golkonde & du Mogol a fait fufpendre ce bel ouvrage, qui auroit 
pañlé , fuivant Tavernier, pour le plus merveilleux monument de toute 
l'Afe. 
De l’autre côté de la ville, fur le chemin qui conduit à Mafulipatan, on 
trouve deux grands étangs, chacun d’une lieue de tour , fur lefquels on en- 
tretient conftamment quelques Barques fort ornées, pour les promenades du 
Roi. Les bords offrent plufieurs belles maifons , qui appartiennent aux princi- 
paux Seigneurs de la Cour. A trois lieues de Bagnagar , on rencontre une 
très-belle Mofquée , qui contient les tombeaux des Rois de Golkonde , & 
dans laquelle on diftribue, chaque jour après-midi, du pain & du pilau à 
tous les pauvres qui fe préfentent. Aux jours de fête , ces rombeaux , qu’on 
couvre de riches tapis , forment un fpeétacle magnifique (75). 

Le Roi de Golkonde , comme la plüpart des autres Rois des Indes , eft 
maitre abfolu de toutes les terres de fon Empire. Elles font divifées en Gou- 
vernemens , que les Gouverneurs tiennent à ferme de la Cour, & qu'ils af- 
ferment eux-mêmes à des particuliers , par d’autres fubdivifions qui conti- 
nuent ainfi jufqu'au plus bas ordre du peuple. Celui qui ne fe trouve point 
en état de payer fa ferme n’a pas d'autre reflource que d'abandonner le pays. 
Alors, fa femme & tous fes parens deviennent comptables de la dette. Les 
Gouverneurs & les grands Fermiers qui manquent au payement , font punis 


a 


le) 
à coups de canne. Merhold vit expirer, fous les coups , un Gouverneur de 


Mafulipatan. Tous les ans, au mois de Juillet , on expofe les Gouverneurs 
en vente ; & comme ils fe donnent au plus offrant , il n’y a pas de violences & 
d’exattions que ces Officiers n’exercent pendant la durée de leur bail (76). 
On compte, dans le pays, foixante & fix places fortes, dont la plüpart 
font fituées fur des rochers d'un très-difficile accès. Methold en avoit vû 
trois : Cundapoli, Cundavera., & Bellum-Cunda (77). Un jour qu'il avoit eu 
l’occafion de rendre vifite au Gouverneur de Cundapoli, fa curiofité lui fit 
fouhaiter de voir le Château. Le Gouverneur lui dit qu'avec la qualité 
de Commandant dans la Province, il n’avoit pas lui-même le droit d'y en- 
trer fans un ordre du Prince, qui ne s’obtenoit qu'avec beaucoup de peine. 
I ajouta que cette Fortereffe étoit compofée de foixante Forts, qui fe com- 
mandoient mutuellement, & qui enfermoient des campagnes d’une grande 
étendue , où le riz & les arbres fruitiers étoient foigneufement cultivés. Me- 
thold obferva cette Place dans. l'éloignement. Elle lui parut fituée fur un 
rocher , que fa forme rend inacceflible , à l’exceprion d’un chemin étroit par 


(75) Tavernier , page 87. (77) Dans la langue du Pays, Cunda fis 
(76) Methold , page 4. gnifie une montagne, 
Tome IX. Aaaa 


Dé£scRIPTION 
DE 
GoLKkONDE. 

Edifice mere 
veilleux, 


Etangs & tois- 
beaux des Rois 
de Golkonde, 


Leur gouver- 
nement & leurs 
forces, 


Places forte$ 
du Pays. 


s54 HISTOIRE GENERALE 


Sa equel on y peut monter. Elle eft d'ailleurs enfermée d'un mur très - épais 
more & flanquée de quelques baftions. Ceux qui l'ont bâtie ont tiré parti fort ha- 
Gocxonvr. bilement de fa fituation. Elle ne peut être minée. Elle commande tous les 
lieux voifins. C’eft une retraite que la nature & l’art femblent avoir formée 
de concert, pour la fureté d’un Prince malheureux , après la perte d’une 

bataille (78). 

Dhifon du Le Peuple de Golkondeeft divifé en quarante-quatre Tribus , & cette divi- 
renple de Ge Gon fert à régler les rangs & les prérogatives. La premiere Tribu eft celle d 
konde, en qua. HOn fert: a-régle angs & les prérogative P e elle des 
rante-quatre Tri- Bramines , qui font les Prêtres du Pays & les Docteurs de la Religion domi- 
pue nante. [ls entendent fi bien l’arithmérique , que les Mahométans mêmes les 

employent pour leurs comptes. Leur méthode eft d'écrire, avec une pointe 
de fer, fur des feuilles de palmites. Ils tiennent par tradition , de leurs an- 
cètres , les fecrets de la médecine & de l’aftrologie , qu'ils ne communiquent 
jamais aux autres Tribus (79). Methold vérifia , par diverfes expériences , 
qu'ils n’entendent pas mal le calcul des tems , & la prédi@ion des éclipfes. 
C'eft par l'exercice continuel de ces connoiffances , qu'ils ont fi bien établi 
leur réputation dans toutes les Indes , qu’on n’entreprend rien fans les avoir 
confultés. Mais rien n’a tant fervi à la relever, que l'honneur qu'ils ont eu de 
donner deux Rois de leur race ; l’un à Calecur, & l’autre à la Cochinchi- 
ne (80). Après eux, la Tribu des Famgams tient le fecond rang. C’eft un au- 
tre ordre de Prèêtres, qui obfervent les cérémonies des Bramines , mais qui ne 
prennent point d’autre nourriture que du beurre, du lait , & routes fortes 
d’herbages , à l'exception des oignons , auxquels ils ne touchent jamais , pat- 
ce qu'il s'y trouve certaines veines, qui paroiffent avoir quelques reffemblan- 
ce avec du fang. 

Les Comitis , qui compofent la troifiéme Tribu , font des Marchands ; 
dont le principal commerce eft de raffembler les toiles de cotton, qu'ils re- 
vendent en gros , & de changer les monnoies. Leur habileté va fi loin dans 
les changes, qu’à la feule vüe d’une feule piece d’or , ils parient d’en connoï- 
tre la valeur à un grain près. La Tribu de Campovero , qui fuit immédiate 
ment , eft compofee des Laboureurs & des Soldats. C’eft la plus nombreufe. 
Elle ne rejette l’ufage d’aucune forte de viande, à l'exception des bœufs & 
des vaches. Mais elle regarde comme un fi grand excès d’inhumanité, de 
tuer des animaux, dont l’homme recoit tant de fervice , que le plus indi- 
cent de cet ordre n’en vendroit pas un, pour la plus groffe fomme , aux 

trangers qui les mangent ; quoiqu’entr'eux ils fe les vendent pour quatre 
francs ou cent fous. La Tribu fuivante eft celle des femmes de débauche. 
dont on diftingue deux fortes ; l’une , de celles qui ne fe proftituent qu'aux 
hommes d’une Tribu fupérieure ; l’autre , des femmes communes , qui ne re- 
fufent leurs faveurs à perfonne. Elles tiennent cette infime profeflion de leurs 
ancètres , qui leur ont acquis le droit de l'exercer fans honte. Les filles de 
leur Tribu , qui ont affez d'agrémens pour n'être pas rebutées de l’autre fexe, 


: D ; : 
font élevées dans l'unique vüe de plaire. Les plus laides font mariées à des 


hommes de la mème Tribu , dans l'efpérance qu'il naîtra d'elles, des filles af- 


(78) Methold, page 4. Particle de la Religion commune des Indes. 
(79) On remet à crairer des Bramines dans (So) Methold , page 5. 


D.ES -V OV AIG ESt2 Lir v.t I XL 555 


fez belles pour réparer la difgrace de leurs meres ( 81 ). 
Les Orfévres, les Charpentiers , les Mafons , les Marchands en détail , 
les Peintres, les Selliers, les Barbiers, les Porteurs de Palanquins , en un 
mot , toutes les profeflions qui fervent aux ufages de la fociéte , font autant 
de Tribus , qui ne s’allient jamais entr’elles , & qui n'ont pas d'autre rela- 
lation avec les autres que celle de l’intérèt & des befoins mutuels. La der- 
niere eft celle de Piriaves. Cette malheureufe efpece de Citoyens n'eft re- 
çue dans aucune autre Tribu. Elle n'a pas en permiffion de demeurer 
dans les Villes. Le plus vil Artifan d’une Tribu fupérieure , qui auroit touché 
par hazard un Piriave , feroit obligé de fe laver aufli-tôt. Leur fonction eft de 
préparer les cuirs, de faire des fandales , & d’emballer les marchandifes (82). 
Malgré cette odieufe différence , toutes les Tribus ont la même Religion, & 
les mèmes Temples ; car le Mahométifime n’a gueres trouvé de faveur qu'à la 


Cour. Ces Temples , ou ces Pagodes , font ordinairement fort obfeurs, & 


n'ont pas d'autre lumiere que celle qu’ils reçoivent par les portes , qui de- 
meurent toujours ouvertes. Chacun y choifit fon Idole. Ils fervent auffi de 
retraite à ceux qui voyagent. Methold fut obligé de fe loger un jour dans le 
Temple de la petite Verole , dont l’Idole principale reprefentoit une grande 
femme maigre, avec deux tères & quatre bras. Le Fondateur de cet édifice 
Jui raconta que cette maladie s'étant répandue dans fa famille , il avoit fait 
vœu de lui bâtir un Temple , & qu'elle avoit ceflé aufli-tôt. Les plus devots , 
s'ils font moins riches , lui font un autre vœu. L’Auteur fut témoin du zéle 
avec lequel il s'exécute. On fait, à l’Adorateur , deux ouvertures, avec un 
couteau , dans les chairs des épaules , & l’on y pañle les pointes de deux crocs 


(81) On fait apprendre, aux plus jo- * tent pour fignal, à la porte, une chandelle 
lies , le chant , la danfe , & tout ce qui peut > ou une lampe allumée. C'eft alors qu'on 
leur rendre le corps fouple. Elles font despo- > ouvre aufli toutes les boutiques où l'on 
ftures qu'on croiroit impofibles. » J'ai va, *# vend le Tati, boiffontirée d'un arbre, qui 
» dit l'Auteur, une fille de huit ans lever > eft aufli douce que nos vins nouveaux. On 
= une de fes jambes auf droit par-deflus la  * l’apporte de cinq ou fix lieues, dans des 
=> tête que j'aurois pû lever mon bras 5 quoi- # outres, fur des chevaux qui en portent un 
» qu'elle für debout & foutenue feulement  * de chaque côté, & qui vont le wrand trot. 
» fur l’autre. Je leur ai vü mettre les plantes Le Roi tire, de l'impôt qu'il met fur le 
» des pieds fur leur tête. Methold, page 6. *” Tati, un revenu confidérable ; & c'eftprin- 
Tavernier dit : » Il y a tant de femmes pu-  * cipalement dans cette vûe qu'il permet tant 
» bliques, dans la Capitale, dans fes Faux- * de femmes publiques, parce qu'elles en 
» bourgs & dans la Fortereffe , qu'on en occafionnent une grande confommation, 
# compte ordinairement plus de vingt mille * Ces femmes ont tant de foupleffe , que 
» fur les Rôles du Deroga. Elles ne payent  * lorfque le Roï qui regne prefentement 
æ point de tribut : mais elles font obligées, voulut aller voir la Ville de Mafulipatan , 
» tous les Vendredis , de venir en ceitain  * neuf d’entr’eiles reprefenterent admirable- 
» nombre, avec leur Intendante & leur Mu-  ?* ment bien Ja figure d'un Eléphant > quatre 
#» fique, fe préfenter dans la Place devantle  * faifant les quatre pattes, quatre autres le 
» balcon du Roi. Si ce Prince s'y trouve, * Corps, & une la trompe; & le Roi, mon- 
» clles danfent en fa prefence; & s'iln'y eft » té deflus, dans une maniere de trône, fit 
» pas , un Eunuque vient leur faire figne de > de la forte fon entrée dans la Ville. Ubs 
»> la main qu'elles peuvent fe retirer. Le foir, + fuprà, p. 90. 

#» à la fraicheur , on les voit devant les por- (82) On a vù quelque chofe d’approchant 
» tes de leurs maifons , qui font de petites dans la defcription de l’Ifle de Ceylan, au 
» hutes; & quand la nuit vient, elles met- Tome VIII. : 

Aaaaij 


Descrirtiok 
DE 
GoLroNp£. 


Etrange fupere 
flition, 


556 HI ST-O 1R‘E GE NIEUR A.L4E 


Dee de fer. Ces ctocs tiennent au bout d’une folive pofée fur un eflieu, qui eft 
AE porté par deux roues de fer ; de forte que la folive à fon mouvement libre, 
Gozxonpe, D'une main, l’Adorateur tient un poignard; de l’autre , une épée. On l’éleve 
en l'air; & dans cet état , on lui fait faire un quart de lieue de chemin , par 
le mouvement des roues. Pendane cette proceflion , il fait mille différens geftes 
avec fes armes. Methold , qui en vit accrocher fucceflivement quatorze à la 
folive , s’étonna que la pefanteur du corps ne fit pas rompre la peau par la- 
quelle il eft attaché. Cette douleur n’arrache aucune marque d’impatience à 
ceux qui la fouffrent. On met un appareil fur leurs plaies. Ils retournent 
chez eux dans un trifte état , mais confolés par le refpect & l'admiration des 
Spectateurs (83). 
Ra Le droit de marier les enfans appartient aux peres & aux meres, qui leur 
des femmes veu- Choïfiffent toujours un parti dans la même Tribu , & le plus fouvent dans la 
GE même famille ; car ils n’ont aucun égard aux degrés de parenté. Ils ne don- 
nent rien aux filles en les mariant. Le mari eft même obligé de faire quel- 
que préfent au pere. On marie les garçons dès l’âge de cinq ans, & les filles 
à l’age de trois; mais on fuit les loix de la nature, pour la confommation, 
Elle eft fort avancée, dans un climat fi chaud , & Merhold à vù des filles 
devenir meres avant l’âge de douze ans. La cérémonie du mariage confifte 
à promener les deux époux , dans un Palanquin , par les rues & les places pu- 
bliques. A leur retour, un Bramine étend un drap, fous lequel il fair pafler 
une jambe au mari, pour prefler de fon pied nud celui de la jeune époufe, 
qui eft dans le même étar. Si le mari meurt avant fa femme , la veuve n’a 
jamais la liberté de fe remarier; fans excepter celles dont le mariage n’a pas 
été confommé. Leur condition devient fort malheureufe. Elles ee 
renfermées dans la maifon de leur pere, dont elles n’obtiennent jamais la 
permiffion de fortir , aflujetties aux ouvrages les plus fatiguans , privées de 
toutes fortes d’ornemens & de plaifir. Enfin cette contrainte eit fi pénible , 
que la plüpart prennent la fuite , pour mener une vie plus libre : mais elles 
font obligées de s'éloigner de leur famille , dans la crainte d’être empoifonnées 
par leurs parens , qui fe font un honneur de cette vengeance (84). 
Fdueation des La circoncifon , fuivant les termes de PAuteur , eft auffi inconnue, à Gol- 
Enfins, + fonde, que le Baptème. A la naïflance des enfans , on ne fait pas d'autre cé-: 
rémonie que de leur donner un nom , qui eft pris ordinairement de leur 
Tribu , ou de quelque qualité qu'on découvre fur leur corps. Les femmes 
de cette contrée ne connoïffent prefque point les douleurs de l’enfantement. 
La plüpart fe lavent deux ou trois jours après leur délivrance , & quelques- 
unes dès le premier jour. L'éducation des enfans ne leur eaufe pas plus de 
peine. Elles les laiflent nuds jufqu’à l’âge de fept ou huit ans , rampant ou 
fe roulant fur la rerre; & le foin qu’elles ont feulement de les laver les 
tient toujours fort nets. Les enfans des perfonnes riches fonc élevés avec 
Habirs & que Plus de foin, mais fans habits , à l'exception des jours de fère. En fortant 
1e. de l'enfance, les hommes portent une piece de cotton blanc, qui leur pend 
de la ceinture aux genoux ; & furles épaules , une efpece de manteau, qui 
les couvre jufqu'au milieu du corps. Ils relevent leurs cheveux, qu'ils laif- 


(83) Methold, pages 7 & 8. (34) Methold, p. 8. 


D'E SuMVTrOMVIA G'ELS LANCE J. 557 


fent croitre comme les femmes. Ils portent le Turban, avec des anneaux aux 
oreilles , de petites perles & des chaînes d’argent au cou (85). Leur caraéte- 
re eft doux & civil. Tous les Artifans de chaque Ville travaillent pour le mé- 
me falaire. Le Maréchal & l’Orfevre ne gagnent que cinq ou fix fous par 
jour , quoique l’un faffe des fers pour les chevaux , & l’autre des chaînes 
d’or ou d'argent. Les Etrangers font fort bien fervis, dans leurs maifons, 
par des domeftiques du pays , qui ne demandent pour gages qu'environ cin- 
quante fous par mois , fans qu'on foit obligé de les nourrir. Ceux mêmes qui 
portent les Palanquins n’afpirent point à de plus grands profits , quoiqu'ils 
foient chargés de diverfes corvées pour les Gouverneurs. Merhold attribue ce 
défintereffement à la fobriété naturelle de ces Peuples , autant qu'à l’abon- 
dance des vivres (86). 

L'ufage leur laifle indifféremment la liberté de brûler leurs Morts ou de 
les enterrer. On jette les cendres des uns, dans la riviere la plus voifine. 
Les autres font enfevelis les jambes croifées , c’eft-à-dire, dans la pofture 
où ils s’affeyent ordinairement. Si l’on en croit la tradition du Pays , les fem- 
mes étoient autrefois fi livrées à la débauche , qu’elles empoifonnoient leurs 
maris, pour s'y abandonner plus librement. Ce défordre , répandu dans tou- 
tes les conditions, ne put être arrêté que par de rigoureufes loix, qui obli- 
geotent une veuve de fe brûler avec fon mari , fur le feul fondement qu’elle 
pouvoit avoir procuré fa mort, par l'avantage qu’elle trouvoit à lui furvivre. Cer 
ufage fubfifte encore dans quelques autres Pays des Indes. Mais, du tems 
de Methold , on en avoit adouci la rigueur à Golkonde. La loi n’ôtoit aux 
veuves que la liberté de fe remarier ; en leur laiffant néanmoins celle de fe 
brüler , par un fimple mouvement de tendrefle , & dans lefpérance de re- 


joindre l'objet de leur affleion (87). Ce morif n’a fouvent que trop de 


(85) Methold ne dit pas, comme Taver- » 
nier, qu'ils foient blancs. Ils ne font pastout- » 
à-fair noirs, dit-il, mais olivâtres, & quel- » 
ques-uns plus blancs que les autres 3 la plü- > 
part bien faits & robuites, Ibidem. » 

(86) lbiderm. D 

(87) Le même, p. 9. H fur témoin deux » 
fois de ce fpe‘tacle. # La femme d'un Tifle- » 


l'exécution ; & lorfque nous arrivâmes, ils 
jettoient déja de la terre fur fon corps ; car 
chacun des parens tient un panier plein de 
terre , qu'ils jettent tous en même-tems, 
Nous remarquèmes qu'un d'entr'eux s’ape 
procha de la foffe & qu'il appella la femme 
par fon nom. Il voulut nous faire croire 
qu'elle avoit répondu, & qu'elle lui avoir 


322 


2 


rand , âgée de vingr ans, fe para de ce 
qu'elle avoit de plus riche, & fe fit accom- 


die qu'elle étroit fort contente de fon fort: 


Onéleva fur cette foffe un peu de terre. 


» pagner de fes parens & de fes amis Ellefe >» & route l’affembiée donna de-grandes mare 
» repofa quelque tems fur le bord de la fof- >» ques de joye: 

æ fe où elle devoit être brûlée, entrerenane » L'autre femme que je vis brûler éroir 
» d'un air fort tranquille ceux qui venoient » de la Tribu de Campo-Varo. Après s'être 
æ prendre convé d'elle. Elle mangeoït des » préparée comme la précédente , elle chan- 
» feuilles de berel. Elle accompagnoit, des » toit, en s’approchant du bucher, Bema- 
» mouvemens de fon corps, la cadence dela » Narina, qui eft le nom d'une de leurs Ido. 
» mufique, qui failoit partie de cette trie » les, & fe jetta d'elle-même dans la fofle, 
» fte fête. Nous en fûmes avertis dans la » Ses parens & fes amis l’eurenr plürôr cou- 
» Ville, & nous courumes en diligence, pour A verte de terre, que le feu ne l’eut-brûtée. 

» yarriver à tems. Les Spectareurs s'imagi- » Un autre jour, que le Kutual, ou le 
» nerent,en nous voyant accourir, que le » Magiftrar de la Police, éroit chez-moi, la 
» Gouverneur nous envoyoit, pour empêcher » femme d'un Orfevre vint lui demander la 
æ la jeune femme de fe bruler. Lis preflerenr >» permiflion de fe brûler avec fon mari, A! 


Aaaa ui 


DLsCRIPTION 
DE 
GOLKOND£ 


Origine de lus 
fage qui failoir 
brûler les &nx 
MCSe 


558 H'IMSIT OLRE(GENERALE 


se. force , fur-tout dans de jeunes femmes , qui fe voyent condamnées , pour le 
hi refte de leur vie , aux horreurs du veuvage: On peut même conclure du ré- 
Gozxonpr. Cit de Methold , non-feulement que les femmes font élevées dans des préju- 
gés favorables à l’ancien ufage , mais que toute la Nation n’eft pas fâchée 
qu'il fe perpétue. 

Noble & On trouve peu de lumieres, dans les Voyageurs, fur la Nobleffe de Gol- 
Milice. konde. Tavernier raconte que ce font les plus grands Seigneurs qui mon- 
tent la garde alternativement tous les lundis, & qu'ils ne font relevés que 

12 huitième jour. Quelques-uns commandent jufqu’à cinq ou fix mille che. 
vaux. [ls campent fous des tentes , autour de la demeure du Roi. Lorfqu'ils 

entrent en exercice , ils fe rendent fimplement , de chez eux, au quartier d’af- 

femblée : mais lorfqu'ils en fortent , ils viennent pañler le Pont en fort bel 

ordre ; & fuivant la grande rue, ils fe rendent dans la Place du Palais, de- 

vant le Balcon royal. Cette marche commence par dix où douze Eléphans, 

fuivant la qualité de l'Oficier , les uns avec leurs Châteaux , qui reflemblent 

à la cage d’un carolfe , d’autres chargés feulement de l’homme qui les gouver- 

ne , & d’un autre qui porte l’enfeigne. Enfuite les chameaux fuivent deux à 

deux, & leur nombre monte quelquefois à trente ou quarante ; chacun avec 

{a felle , fur laquelle on attache une petite coulevrine, qu’un homme vétu 

de peau , depuis la tère jufqu’aux pieds, & placé fur la croupe de lanimal 

avec la méche allumée en main, tourne adroitement de tous côtés devant le 

Balcon. On voit paroïtre , après les chameaux , tous les Palanquins du Sei- 

gneur , autour defquels fes domeftiques marchent à pied. Ils font fuivis des 

chevaux de main. Enfin le Maître de cet équipage s’avance à cheval , précedé 

de dix ou douze Courtifanes qui l’attendent au bout du Pont, & qui dan- 

ent & fautent devant lui jufqu'à la Place. La cavalerie & l’infanterie fer- 

ment le cortege. Ce fpectacle a quelque chofe.de fi pompeux , que l’Auteur 

ayant fon logement dans la grande rue, pendant trois & quatre mois de fe- 

jour à Bagnagar , ne manquoit point, chaque femane , de s’en procurer la 

vie (88). 

fabirs & am Les foldats du pays n’ont, pour habillement , que trois ou quatre aunes de 
mes des ïdats. toile, dont ils fe couvrent le devant & le derriere du corps. Ils portent les 
cheveux longs , & relevés fur la tète par un gros nœud , comme ceux des fem- 

mes ; avec un morceau de toile à trois pointes, dont lune vient fur le mi- 

lieu de la tète, & les deux autres fe lient fur le chignon du cou. Au lieu 

du cimeterre, à la Perfane , ils ont une large épée, dont ils frappent de 

pointe & de taille, & qui leur pend d’un ceinturon. Les canons de leurs 
moufquets font plus forts que les nôtres. Le fer en eft meilleur & plus net. 

La cavalerie eft armée de l’arc & des fléches, de la rondache & du marteau 

d'armes , avec le pot en tête & la jaque de maille , qui pend par derriere de- 

puisle pot jufqu'à l'épaule (89). 
Le Roi paroït ordinairement fur fon Balcon, d’où il pafñle comme en 


» répondit qu'il examineroir fa demande; & >» ne pouvoir l'empêcher de choïfir un autre 
» s'efforçant d'avance de lui ôter cette pen- » genre de mort. En effer, elle fe pendit, peu 
» fée , il lui offrit de prendre foin d'elle. » de jours après. Ibidem. 

» Mais elle rejerta fes offres , en difant que (88) Tavernier , #bi Jup. pages 88 & 89. 
® S'il pouvoir lui refufer cette permifon, il (89) Ibidem. 


D'EVS ANTONIN AGE NSMENTEY. : E IL $s9 


revüe les trouppes qui defcendent la garde. Quelquefois il prend le mème 
jour pour rendre la juftice au peuple , 8 rous ceux que la curiofité ou l’inté- 
rèt conduit à cette audience , fe tiennent debout vis à-vis du Balcon. Entre 
le Peuple & le mur du Peljais , on plante, en terre, trois rangs de batons, 
de la longueur d’une demi-picque , au bout defquels on attache des cordes qui 
croifent l’une fur l’autre. C’eft une forte de barriere , qu’il n'eft permis à per- 
fonne de pañer , fans être appellé. Elle tient toute la longueur de la Place ; 
& vis-à-vis du Balcon , il refte une ouverture pour le paflage. Alors deux 
hommes , qui tiennent , chacun par un bout , une corde tendue à cette ou- 
verture , ne font que la baïffer , pour admettre ceux qu'on appelle. Un Sé- 
cretaire d'Etat, qui fe tient dans la Place, au-deflous du Balcon , reçoit les 
Requêtes. Lorfqu'il en a reçu cinq ou fix, 1l les met dans un fac , qu'un 
Eunuque , placé fur le Balcon auprès du Roi, fait defcendre avec une cor- 
de, & qu'il tire aufli-tôt pour les préfenter à ce Monarque (90). 


oh IT G;TN'E 
DU ROYAUME DE GOLKONDE, 


ET SA DERNIERE RÉVOLUTION. 


à Roi de Golkonde, qui régnoit vers le milieu du fiécle précédent, fe 
nommoit Abdoul Cotub-cha (91). Tavernier ‘s’informa foigneufement de 
fon origine. Sous le regne d’Abkar , Roi de l’Indouftan , & pere de 
Gehan-ouir (92), les Mogols n’étendoient leur domination , du côté du Midi, 
que jufqu’à Narbeder , où la riviere , qui pafle dans cette Ville, & qui venant 
du Sud va fe jetter dans le Gange , féparoit leurs terres de celles du Raja de 
Narfingue , qui alloient jufqu’au Cap de Comorin. C’étoit ce Raja & fes Pré 
decefleurs qui avoient foutenu conftamment la guerre contre les Mogols , 
depuis les Conquèêtes du fameux Tamerlan (93). Ils étoient fi puiffans, que 
le dernier Raja , qui réfiftoit aux forces d’Abkar , entretenoit quatre armées 
puiffantes , commandées par quatre autres Rajas, fes Vaffaux, dont le plus 
confidérable avoit fon quartier dans les terres qui compofent aujourd’hui le 
Royaume de Golkonde. Le fecond tenoit le fien dans le Pays de Vifapour 5 
le troifiéme , dans la Province de Doltabar ; & le quatriéme dans celle de 
Brampour. Le dernier Raja de Narfingue étant mort fans enfans, ces qua- 


(90) Ibid. 
(91, On a fait remarquer que Cotub-cha 


eft un titre commun à vous les Rois de Gol- 
konde, 


(92) Voy. ci-deflous l’article de l'Indouftan, 


(93) Voyez ci-deffus, au Tome VII, æ 
qui regarde ce Conquérant , qui eft nommé 


par les Orientaux , Timur-beg & Temur- 
leng. 


DESCRIPTION 


D E 
GOLKONDE: 


€omment Îe 


Royaume de ok 
koude st fr 


né 


D£RNIERE 
REVOLUTION 
D € 
GoLKONBE. 


Erreur de Tas 
yernier, rectifiée 
par Daniel Shel- 
ON 


SHELDON. 

Derniere rés 
+o'ution de Gols 
Ko. de 


$60 Hi L'S'T'OMMRME GENE NI ANENE 


tre Généraux fe cantonnerent dans les Pays qu'ils occupoient. Enfuire , joi- 
gnant leurs forces contre le Mopgol, ils remporterent une Victoire fignalée , 
après laquelle ils ne trouverent point d’obftacle à prendre les honneurs Sou- 
verains , chacun dans leurs Gouvernemens. Gehan-guir , fils d’Abkar , con- 
quit les terres du nouveau Roi de Brampout ; Cha-gehan , fils de Gehan-ouir ÿ 
celles du Roi de Doltabar ; & Aureng-zeb , fils de Cha-voham , une partie 
de Vifapour. Mais le Roi de Golkonde acheta la paix fous les deux premiers 
de ces trois regnes, en payant aux Mogols un tribut annuel de 200000 
Pagodes (94). 

[» Abdoul, qui defcendoit de lui, n'eut pour enfans que trois filles, 
» dont il maria l’aînée au Grand-Check de la Mecque (95); la feconde , à 
» Sultan Mahmud , fils aîné d’Aureng-zeb ; pour fe délivrer de la guerre (96), 
» que ce Prince avoit portée jufqu'aux portes de fa Capitale ; & la troifiéme , 
» à un Prince de fa Maifon, nommé Mirza-Abdul-Cifing , qui en eut deux 
» enfans (97) |. 

On a pris foin de féparer les fix lignes précédentes , pour faire obferver 
que l’Auteur ayant quitté alots le Royaume de Golkonde, & n’écrivant que 
fur des témoignages incertains, trompe fes Leéteurs , comme il avoit été trom- 

é lui-même , dans l’idée qu'il donne de la famille & de la fucceflion d’Ab- 
doul. Daniel Ske/don , célebre Anglois, qui a envoyé depuis dans les mè- 
mes contrées , fait mn récit fort différent du mariage des trois Princefles de 
Golkonde. Il y joint l’hiftoire de Ja fucceflion au trône , avec de curieufes 
circonftances dont il paroiït avoir été témoin, & qui lui font mériter un 
rang dans ce Recueil, quoique fes remarques n’ayent pas été publiées fous 


fon nom (98). 


Le Roi de Golkonde, fucceffeur d’Abdoul Cotub-cha, eft fils d’un Arabe 


(94) Tavernier , #bi fup. pp. so & fuiv. 

(95) L'Hiftoire de ce mariage demande 
une Note , d'après Tavernier. Le Check étant 
arrivé à Golkonde en habit de Faquir , fe tinc 
quelques mois à la porte du Palais, fans dai- 
gnet répondre aux Officiers de la Cour, qui 
lui demandoient quel étoit fon deffein. Enfin 
le premier Médecin de la Cour, qui parloit 
fort bien l’Arabe, l'ayant reconnu homme 
d'efprir , prit le parti de le mener au Roi; & 
ce Prince, fort farisfair de fa figure & de fes 
difcours, voulut favoir ce qui l’avoit amené. 
Le Check lui déclara qu'il étoit venu pour 
époufer l'aînée de fes filles. Cette propofition 
furprit le Roi, & fut même regardée comme 
une marque de folie, qui fic rire coute la 
Cour. Cependant l'opiniätreté de Check, qui 
alloit jufqu'à menacer 1e Royaume des plus 
grands malheurs, fi la Princefle ne lui éroit 
pas accordée , fit prendre le parti de le mettre 
en prifon, où il demeura long-tems. Il fut 
renvoyé à la fin dans fon Pays, fur un Vail- 
feau de Mafulipatan , qui portoit des Pelerins 
à Ja Mecque. Mais il revint à Golkonde, 


deux ans après , & {a conftance lui fit obte- 
nir la Princeffe. Il devint premier Miniftre 
du Royawne, qu'il gouverna fort habile- 
ment, & qu'il défendit même avec beaucoup 
de courage contre l'armée d’Aureng-zeb. Ce 
fut lai qui engagea le Roi, fon beau-pere , a 
déclarer la guerre aux Portugais, pour déli- 
vrer de l’Inquifition de Goa , le pere Ephraïm 
de Nevers, Mifionnaire Capucin , comme 


on l'a vü dans une Note du Voyage précédent. 


(96) Cette guerre lui fur fufcitée par le 
même Mirgimola, dont on a lù plufeurs fois 
le nom dans le Voyage précédent, & qui 
après avoir été fon Général & fon premier 
Miniftre , paffa dans le parti d'Aureng-zeb. 
Tavernier, ubi fupra. 

(97) Ibidem. 

(98) Elles fe trouvent dans le Voyage d'O- 
vington , à qui Sheldon les avoit communi- 
quées, fous le titre de Hiffory of 4 late Révo- 
lution in the Kingdom of Golkonda , pages $2$ 
& fuivantes. Ovington eft déja connu dans ce 
Recueil , par la Relation de fes propres Voya- 
ges ; & Sheldon par la defcriprion d'Arrakan. 

d'illuftre 


DES VO Yi A GES" Love 211 561 


d’illuftre extraction, qui ne jouiflant point , dans fon Pays , d’une fortune 
égale à fa naïffance , étoit venu chercher de l'emploi à la Cour de Golkon- 
de. Abdoul , lui reconnoiffant du mérite, l'avoit élevé par degrés aux pre- 
mieres dignités de l'Etat. Mais , quoique farisfait de fes fervices , il avoit 
ufé , après fa mort, du droit qui rend les Rois de Golkonde héritiers de tou- 
ce la Noblefle du Royaume ; & s'étant faifi de tous fes biens, il avoit né- 
gligé fon fils , qui fe trouva réduit à la paye militaire , c’eft-à-dire , à douze 
ou quinze Pagodes d'appointemens par mois. 

Abdoul (9) n’avoit pas d’autres enfans que trois filles , dont il avoit ma- 
rié la premiere à Sultan Mahmud , fils aîné du Grand-Movol Aurenz-zeb. La 
avoit époufé un Arabe de grande confidération , nommé Mera-Mah- 
mud (1). La troifiéme étoit encore fille ; mais elle étoit recherchée par un 
Arabe de haute naiflance , nommé Siwd-Sultan (1). Le Roi qui fe voyoit 
dans un âge avancé , las d’ailleurs des factions qui fe formoient fans celle à 
fa Cour , parce qu’il avoit toujours préféré le plaifir aux foins du Gouver- 
nement, réfolut de fe donner un fuccefleur. Il ne vouloir pas de Sultan Mahmud, 
qui l’avoit forcé par une guerre cruelle à lui donner fa fille , dans l’efpéran- 
ce d’unir par ce mariage le Royaume de Golkonde à l’Empire du Mogol. 
Son inclination ne le portoit pas non plus pour fon fecond gendre , Mera 
Makmud : il haïfloit fon humeur & celle de fa femme. Sa troifiéme fille 
étoit aimable. Il réfolut de lui donner un mari, dont l’adrefle & le courage 
fuffent capables de difliper toutes les intrigues de la Cour, & qui lui de- 
vant fon élevation , fut fe contenir dans la dépendance. IL crut lavoir trou- 
vé dans l’Arabe , qui recherchoit cette Princefle. Mais ce jeune homme, 
voyant fa recherche approuvée , fe lufla éblouir par la grandeur à laquelle 
on lui permettoit d’afpirer. Au lieu de ménager les Miniftres , pour les at- 
tacher à fes intérêts , 1l eut l’imprudence de les traiter avec tant de fierté, 
qu'ils réfolurent de traverfer fon mariage. Les principaux Confeillers du Roi 
étoient Mofo - Kaune , Mir - Zapher, & Mouflouke. Mera - Mahmud , fon 

endre , avoit peu de part au Gouvernement : mais ne pouvant fuppor- 
ter l’infolence du nouveau favori, il fe joignit à fes Ennemis pour le per- 
dre. Ces vieux Couitifans , qui connoifloient parfaitement l’efprit du Roi, 
repréfenterent Siud-Sultan , comme un ambitieux , qui n’étoit propre qu'à 
faire naître de nouveaux troubles. Abdoul , plein d’averfon pour tout ce qui 
pouvoit lui caufer de l'embarras, abandonna facilement un homme fi dan- 
gereux. Les Miniftres lui confeillerent , en même-tems, de chercher pour 
la Princefle un mari fans biens & fans établiflement , mais de haute naiflance , 
bien fait, d’une humeur agréable, & plus porté au plaifir qu'aux affaires. Ils 
lui firent jeter les yeux fur le jeune Arabe, dont il avoit aimé le pere, Après 
lavoir rempli de certe idée, Mir-Zapher fit appeller ce jeune homme, & 
l'entretint quelque-tems dans un lieu où le Roi s’étoit caché, pour le voir 
& l'entendre fans être vü lui-même. Il lui parla de la grandeur & des fer- 


(99) Ovington , qui le nomme continuel- Check dont Tavernier raconte l'Hiftoire. 
lement Corub.sha, paroît avoir ignoré que Mais il lui fait époufer mal-à-propos l'aînée 
c'eft un nom de dignité, qui nediftinguepoint des Princeffes. 

Abdoul. (2) Tavernier l'appelle Sejed , & le dons 

(1) Cet Arabe étoit apparemment le ne aufli pour Check. 


Tome IX, Bbbb 


DERNIERE 
REVOLUTION 
DE 
GOLKONDE, 
SHELDON. 


DERNIERE 
REVOLUTION 
DE 
GOLKONDE. 
SHELDON, 


562 HISTOIRE GENERALE 


vices de fon pere. Il lui rémoigna le chagrin qu'il avoit de voir le fils d’un 
fi grand homme, dans un état indigne de fa naïflance. Il lui ft efpérer des 
emplois honorables. Enfin , lorfqu'il eut laiflé aflez de tems au Roi pour le 
confidérer, il le congédia (3). 

Après fon départ, le Roi n’en parut pas auf fatisfait que Mir - Zapher 
lavoir efperé. Il ne lui trouva pas la figure aufi belle qu'il je defiroit pour 
fa fille (4). Zapher , lui répondit qu'à la vérité fes malheurs l’avoient un peu 
défiguré ; que c'étoit l'effet naturel du chagrin qui le dévoroit ; mais quen 
lui donnant de quoi mener une vie convenable à fon éducation, il repren- 
droit bien-tôt tous les agrémens qu'il avoit eus dans fa premiere jeunefle. Ab- 
doul réfolut d'en faire l'épreuve. Il donna ordre au Miniftre de lui faire 
compter tout l'argent qu'il defireroit , fans lui en découvrir la fource. Quel- 
ques Banquiers furent chargés de lui porter de grofles fommes, & reçurent 
défenfe , fous peine de la vie, de lui faire connoître d’où venoit certe pro- 
fufon de bienfaits. Ils lui rendirent d’abord quelques vifites , fous des pré- 
textes qu'ils firent naîtie aifément. Enfuire, un peu de familiarité leur fit 
prendre occafion de fa tiftefle pour lui faire des offres. Ils lui prefeuterent, 

our effai, trois mille Pagodes , qui reviennent à quinze cens livres fterling. 
Il ne defavoua pas fes befoins : mais confidérant que ceux qui jui offroient 
cette fomme étaient capables de lui faire payer bien cher l'argent qu'ils vou- 
loient lui prèter, & craignant de tomber dans une fituation encore plus fà- 
cheufe , par la difficulté qu'il auroit à le rendre , il les remercia de leurs oé- 
néreufes intentions. Les Banquiers avoient ordre de rendre compte à la 
Cour , de leurs propofitions & de fes réponfes. On leur commanda de renou- 
veller leurs inftances. Elles l’emporterent à la fin fur les obje&ions. Siud 
reçut d'eux une fomme confidérabie , pour laquelle 1ls refuferent de prendre 
aucune obligation; ce qui lui caufa d’autant plus d’étonnement, qu'ils le 
prierent de ne pas épargner leur bourfe, & de lui demander de nouvelles 
fommes lorfqu’il auroit employé la premiere. 

Comme il aimoit naturellement le fafte , la magnificence & les commo- 
dités de la vie, il fe donna aufli-tôt une belle Maifon , des Domeftiques , 
un Palanquin, des Chevaux , & toutes les diftinétions de la grandeur & de 
l’opulence. Mir-Zapher avoit les yeux ouverts fur fa perfonne & fur fa con- 
duite. Le changement qu’il y apperçut répondant bien-tôr à fes efpérances , 
il le fit voir une feconde fois au Roi, qui conçut pour lui la plus vive af- 
fection , & qui réfolut enfin de le choifir pour fon gendre. 

Un jour , au foir , il donna ordre au Secretaire d'Etat, de lemmener à fx 
Cour. Siud étoit à fe réjouir avec quelques amis, lorfqu'’on vint l’avertir 
qu'il y avoit à fa porte quelques grands Officiers de la Cour, accompagnés 
d'une garde à cheval. I] fit auffi-tôt fortir fes amis & les danfeufes par une 
poite derobée , pour aller recevoir le Sécreraire & les Omrahs. Son trou- 
ble éclatoit fur fon vifage. Il fe croyoit au moment de fa perte. Cepen- 
dant il rappella fon courage ; & fans attendre que le Sécreraire {e für expli- 
que , il lui reprefenta que s’il n’avoit pas eu le bonheur de fervir le Roi , 
comme fon pere, dont il reconnoiffoit que les fervices avoient été bien ré- 


(1) Sheldon dans Ovington , p. 533 (4) Iidem. 


DES VO Y A G:'ErSs Lori ve IL. $63 
compenfés , il éroit fort éloigné d’avoir jamais offenfé ce Prince ; que fi fon 
crime étoit de vivre avec une magnificence dont on ignoroit la fource, il 
n’avoit rien commis d'injulte pour fournir à cette dépenfe , & qu'il étoit 
prêt à confefler d’où lui veroit fa fortune. Le Sécretaire, qui avoit ordre 
d’obferver exactement fes difcours & fes actions , lui lufla la liberté de par- 
ler. Enfuite prenant une robbe fort riche qu'il avoit apportée, il l'en révètit 
avec les Oimtahs , fans rompre ce refpectueux filence. Après cette cétémo- 
nie , ils lui firent une profonde révérence , en laflurant que leur commif- 
fion n’avoit rien qui dût lui caufer de l’effroi, & qu'il alloir être élevé au 
plus grand honneur auquel un Sujet pût afpirer. On le fit monter fur un 
cheval richement équipé ; & fans avoir eu le tems de fe reconnoîitre , il fut 
conduit à la Cour, où le Roi lui fit époufer fur Le champ la Princeffe fa 
fille. Cette affaire fut conduite avec tant de fecret, que Mera-Mahmud n’en 
fut informé qu'après la publication du mariage. Son defefpoir lui fit aban- 
donner le Royaume , pour fe retirer à la Cour de Delly , où il fur bien recu 
de fon Beau-frere , qui lui fit obtenir d’Aureng-Zeb une penfion convena- 
ble à fon rang (5). 

Le Roi de Golkonde fentit croître, de jour en jour , fon affe&ion pour 
ce nouveau gendre. Cependant , 1l prit le parti de ne lui donner aucune 

art à l’adminiftration ; & ne lui procurant même aucune occafon de s’enri- 
chir , il ordonna feulement que fes dépenfes les plus exceflives fuffent payées , 
fans qu'il eut jamais b2foin de toucher lui-même aucune fomme. Siud , qui 
_avoit lefprit pénétrant , conçut bien-tôt le deffein du Roi, & confentit , avec 
auffi peu d'ambition que d’avarice, à fe laïffer conduire. Cette politique lui 
attacha les Omrahs & les Gouverneurs, en leur perfuadant que sil fuccé- 
doit à la Couronne , ils feroient tout - puiflans fous un Roi fi tranquille. Elle 
confirma auf l’affeétion du Roi, qui le regarda comme un préfent du Ciel 
pour le bonheur de fa vieilleffle. Il continua de régner , l’efpace d’onze ou 
douze ans, pendant lefquels Siud eut de fa femme un fils & deux filles. 
Enfin , lorfqu'il fe crut proche de Îa mort , il affembla tous les Omrahs; & 
nommant pour fon fuccelleur , Su/ran- Abdalla-Houfan (*) , il leur fr jurer à 
tous , fur l’Alcoran, qu'ils exécuteroient fa derniere volonté. 

A peine fut-il au tombeau , que fa feconde fille , femme de Mera-Mahmud , 
foutenue par un parti qu’elle s’étoit formé fécrerement, s'empara du Palais, 
au nom d'un fils que fon mari avoit eu d’une premiere femme. Mais, étant 
elle-mème fans enfans, fon entreprife trouva peu de faveur parmi la Noblef- 
fe , qui étoit dévouée au nouveau Roi, par fon inclination & par fes fer- 
mens. Les Mogols , occupés de leurs propres guerres, ne firent aucun mou- 
vement pour s'oppofer à la fucceflion de Goikonde. Ainf l’heureux Siud fe 
vit porté fur le trône par les vœux communs de la Nation , & fut bien-tot 
couronné pailiblement fous le nom qu'il avoit reçu de fon Beau-pere (6). 

Après cette cérémonie, fon premier foin fur de récompenfer ceux qui 
avoient contribué à fon élévation. Quoiqu'il eût remarqué, depuis long- 


(5) Ibid. page $40. vais mémoires , on reconnoît, dans fon ré- 
CF) C’eft-à-dire, qu'il fit prendrecenomà  cir, quelques traces de vérité, qui confirment 
Siud. celui de Sheldon. 


(6) Quoique Tavernier ait fuivi de may 


Bbbb i 


o 


me 2 
ERNIERE 
REVOLUTION 
D E 
GOLKONDE. 
SHELDON, 


DERNIERE 
REVOLUTION 
D E 
GOLKONDE. 
SHELDON. 


és © HISTOPRE GENER AMIE 


tems, que Mofo-Kaune & Mir-Zapher fe conduifoient fort mal dans leurs 
emplois, il avoit tant d'obligation à leurs fervices, que pour fon propre 
honneur , il étoit obligé non-feulement de les conferver à la Cour, mais de 
leur faire mème de nouvelles graces ; fans compter qu'il ne croyoit point 
encore fon pouvoir aflez établi pour les dépouiller de leur autorité. Le mè- 
me crédit qui l’avoit fait Roi pouvoir en élever un autre à fa place. 
Dans cet embarras, il prit le parti, pour diminuer l’excès de leur puflan- 
ce , de faire entreux un partage égal de la faveur & de l’adminiftrauon. Ils 
fe haifloient mortellement ; .& la jaloufie ne pouvant manquer de leur faire 
chercher les moyens de fe détruire, il y avoit beaucoup d’apparence que 
cette averfion mutuelle les rendroit moins redoutables, & donneroit peut- 
être , quelque jour , l’occafion de les abbatre tous deux. Mofo-Kaune, qui 
étoit homme de guerre , fur créé Général des armées; & Mir-Zapher , plus 
propre au cabinet, fut revèru de l’importante charge de Duar , qui renferme 
celles de Chancelier & de Tréforier. 

Tous ceux qui avoient fuivi le Roi, furent récompenfés avec la même ne- 
bleffe. Alors, ce Prince feignit d'abandonner les affaires pour fe livrer au plai- 
fr. Mais il n’en prenoit pas moins connoïiffance de tout ce qui fe pafloit dans 
l'Etat. Souvent , 1l fe tenoit renfermé pour méditer & pour écrire. On a fu 
depuis , que dans cette folitude , 1l examinoit les abus publics , & qu’il cher- 
choit les moyens d’y remédier. 11 fe formoit les regles qui devoient lui fer- 
vir un jour à gouverner. Pendant ce tems-là, fes deux Miniftres fe difpu- 
toient le mérite de lui fournir les plus belles femmes, les plus agréables dan- 
feufes , & les meilleurs inftrumens. Ils ne s’accordoient que dans le deffein 
d'entretenir fa molefle. Mais ce qu’il avoit prévu ne tarda point à fe vérifier. 
Ces deux hommes ne pouvant fouffrir d'égalité , s’efforcerent bientôt de fe 
renverfer mutuellement par des accufations. Le Duan, chargé du payement 
des trouppes , ayant reçu de grandes plaintes contre le Général, qui retenoit 
l'argent deftiné à cet ufage , en informa le Roi. Ce Prince feignit également 
de ne le pas croire, & de ne pas s’en embarrafler. Le Duan, pour ne lui 
haifler aucun doute , fit arrêter le Banquier du Général , qui avoit entre fes 
mains tous les comptes de l’armée. Mofo-Kaune en fut fi picqué , que fe fai- 
fant fuivre de quelques Soldats , 11 fe rendit chez le Duan , dans la réfolu- 
tion de le mettre en pieces. Maïs ce dangereux adverfaire n’étoit jamais fans. 
quelques braves , qu'il s’étoit attachés par fes libéralités. Ils le défendirent avec 
tant de courage , que le Roi informé fur le champ de cet attentat , eut le 
rems d'envoyer aux deux partis l’ordre abfolu de fe féparer. Le Général , dans 
l’emportement de fa fureur , s’oublia jufqu’à refufer d’obéir. Cependant quel- 
ques amis plus modérés , lui perfuaderent enfin de fe retirer. Aufli-tôt le 
Duan porta fes plaintes au Roi , qui , loin d'entrer dans fes reffentimens , l’ap- 
paifa par un langage flatteur , & lui promit de le reconcilier avec fon Ennemi. 
En efer , il fit dire au Général qu'il fouhaitoit leur réconciliation. Mais cet 
efprit impétueux prit feu d’abord , & ne fe rendit aux volontés du Roi, qu'a- 
près avoir accablé le Duan de reproches & d’injures. Quelque rems après, il 
recut ordre de fe rendre au Palais. Dans le trouble de fa confcience , qui lui 
reprochoit fes témérités , il balança long-tems à donner cette marque de fou- 


D : 
miflion. Cependant quelques perfonnes , qu'il czoyoit de fes amis , lui ayant 


DIE SUV'O TAG ES AL TL GS 


repréfenté que la patience du Roi pour fes premieres violences, étoit une 
preuve que ce Prince avoit plus d'affection pour lui que pour le Duan ; il 
prit le parti d’obéir ; mais à peine fut-il entré dans la Cour du Palais, u’il 
fut arrêté par la Garde & jetté dans une étroite prifon. Son Procès fur inf- 
truit avec toutes les formalités de la Juftice. Les chefs d’accufarion éroieaàt 
d’avoir méprifé les ordies du Roi ; d’avoir attaqué à main armée, & dans le 
lieu de fa réfidence , un de fes principaux Miniftres ; d’avoir détourné les de- 
niers de l'Etat, & refufé aux Ambaffadeurs du Grand Mogol des fcnnnes con- 
fidérabies que le Roi s’étoit engagé à payer fidellement. Au lieu de la mort , 
qu'il méritoit pour tant de crimes , fa Sentence fut réduite à la confifcation de 
{es biens. On trouva, dans fes coffres, cinq cens mille Pagodes, qui font en- 
viron deux cens mille livres fterling. Après cet exemple de juftice ; le Roi fit 
la revue de fes Trouppes, paya ce qui leur étoit dû, & donna le Cemman- 
dement des armes à Mofo-Kaune. 

Le Duan reflentit une joie extrème de la difgrace du Général. Mais fe 
croyant en pofleflion de toute la faveur , 1l fe rendit bien-tôt coupable de 
tant d’exactions & de rirannies,qu'il fe fit détefter de tous les Ordres du Royau-- 
me. On annonça une audience folemnelle au Durbar, c’eft-à-dire, au Balcon 
d’où les Rois de Golkonde fe font voir à leurs peuples. Tous les Grands s’y 
étant rendus , le Monarque , après avoir jerté les yeux autour de lui, fit figne 
au Duan de s'approcher , & lui tint d’abord un langage fi obligeant , qu’il 
fit croire à tout le monde que fon intention étoit de l’élever à quelque nou- 
velle dignité. Il lui remit devant les yeux l'amitié qu'il avoit toujours eue 
pour lui, & la confiance qui l’avoit porté à lui confier l’adminiftration de 
fon Royaume , avec un pouvoir fi peu borné, qu'il ne s’étoit réfervé que le 
titre de Roi. Mais 1l prit alors un air plus férieux , pour ajouter qu'il s’étoit 
malheureufement trompé dans l'opinion qu'il avoit eue de lui , puifqu'il ne s’é- 
toir fervi de cette autorité, que pour deshonorer fon maître , & pour oppri- 
mer lPEtat. Enfuite , animant {on difcours , il lui repréfenta vivement toutes. 
fes prévarications. La vie d'un Miniftre fi coupable ne méritoit pas d’être épar- 
gnée. Cependant, ajouta-t-il , en confidération de fes anciens fervices , non-feu- 
lement 1l lui faifoit grace de la vie, mais 1l lui accordoit le gouvernement 
d'une Province, à condition qu'il s’y retirâc fur le champ, fous peine de per 
dre l’un & l’autre, & qu'il ne fe mélat plus d’autres affaires que celles de fon. 
emploi. Il le congédia aufli-tôt ; &e loin de lui faire aucun mal , ou de per- 
mettre qu'il für infulté , il ordonna qu'on lui rendit tous les refpeéts qui ap- 
partenoient à fon rang. 

Abdalla Houfan fortit alors de: fa retraite , comme s'il eut commencé de ce 
jour à regner. Il congédia les femmes & les danfeufes qu’il avoit reçues de ha 
main de fes Miniftres. Jl fe livra uniquement aux affaires; & fe faifant voir 
fouvent au Durbar ;.il donnoit à fes peuples , pendant le féjour que Sheldon: 
fit dans fes Etats , l’efpérance de vivre heureux fous fon regne (7). 


(7) Sheldon, nbi fup. pages 552 &. précédentes. 


Bbbb uÿ 


DERNIERE 
REVOLUTION 
D L 
GOLKONDE 
SHELDON+ 


Situation  & 
bornes du PERUe 


Qualités du 
Pays. 


s66 HIS TO LRU GENE R A DIE 


D'E SC RIT P,T107000 


DU ROYAUME DE PEGU. 


"EST à Daniel Sheldon qu'on doit encore cet éclairciflement , fur un 
Ce celebre, mais dont l'intérieur eft peu connu. 

Il lui donne pour bornes au Nord , les Pays de Brama, de Siammon , & 
de Calaminham ; à l'Occident , les montagnes de Pré , qui le féparent du. 
Royaume d’Arrakan & le Golfe de Bengale , dont les Côtes lui appartiennent 
depuis le Cap de Nigraos (8), jufqu’à la Ville de Tavay (9) ; à l'Orient, le 
pays de Laos ; au Midi, le Royaume de Siam. Mais il ajoute que ces bornes 
ne font pas fi conftantes , qu'elles ne changent fouvent par des acquifitions 
ou des pertes. Vers la fin du fiecle précédent , un de fes Rois les étendit beau- 
coup. Il foumit jufqu'aux Siamois à lui payer un Tribut. Mais cette gloire 
dura peu; & fes Succefleurs ont été renfermés dans les pofleflions de leurs 
Ancètres (10). 

Le pays eft arrofé de plufieurs rivieres, dont la principale fort du Lac de 
Chiamay , & ne parcourt pas moins de quatre ou cinq cens milles jufqu’à la 
mer. Elle porte le nom de Pegu , comme le Royaume qu’elle arrofe. La fer- 
rilité qu’elle y répand , & fes inondations régulieres l'ont fait nommer aufli 
le Nil Indien (11). Ses débordemens s'étendent jufqu’à trente lieues de fes 
bords. Ils laiflent {ur la terre un limon fi gras, que les pâturages y devien- 
nent excellens , & que le riz y croit dans une prodigieufe abondance. 

On ne doit compter entre les Villes de Pegu, ni celle de Martaban, qui 
eft elle-même la Capitale d'un petit Etat, quoiqu’elle ait appartenu fuccelti- 
vement aux Royaumes de Pegu & de Siam, entre lefquels elle eft fituée ; nt 
celle d’Ava , qui eft la Capitale d’un Royaume du même nom, quoique la 
riviere qui s’y jette dans le Golfe de Bengale (12) ferve de port aux Peguans, 
pour remonter dans une grande partie de leur pays. Cette riviere conduit juf- 

u'à Siren , où le Roi de Peou tient ordinairement fa Cour (1 3). C’eft un voyage 
qui fe fait en foixante jours , fur de grandes Barques plates, avec lefquelies 
on furmonte fans danger les difficultés d’un grand nombre d’écueils. Les bois , 

ui font remplis de lions, de tygres & d’éléphans, ne permettent point de 
Aire cette route par terre. Siren n'eft connue que de nom, & fuivant toute 
apparence , c’eft la même Ville que tous les Voyageurs nomment Pegu , en 


(8) À feize degrés de latitude du Nord. (12) À vingt.un degrés du Nord. 

(o) A treize degrés. (13) C'eft une erreur commune à toutes les 

(10) Mendez Pinto donne au Pegu cent Relations, & qu'on a fait remarquer à l'occa= 
quarante lieues de circonférence. : fion de Siam. 


(zx) C'eft Maffée qui lui donne ce nom, 


DES N OV AIG ESPN. 1 L s67 


donnant mal-à-propos à la Capitale ; le nom du pays & de fa riviere (14). 
Mais Sheldon qui avoit aflez vifité d’autres parties du Royaume , pour en 
connoître le terroir & les ufages, femble mériter plus de foi que Tavernier , 
lorfqu'il en vante les richefles , & qu'il aflure qu'avant les dernieres guerres 
des Peguans, elles égaloient celles des plus grands Princes de l'Orient. Ta- 
vernier , fans appuyer fon opinion d'aucun témoignage , décide hardiment 
d'un pays qu'il n'avoit jamais vü , que » c'eft une ces plus pauvres contrées 
» du monde, d'où 1l ne vient que des rubis; & bien moins, dit-il, qu'on 
» ne le pourroit croire , puifque tous les ans, 1l n’en fort pas pour cent mille 
» écus (15). À la vérité ii paroïît contredire aufli-tôt le jugement qu'ila porté 
des richelfes du Pegu , en reconnoïflant qu'il n’en fort aucun rubis qu’on n'ait 
fait voir au Roi , & que ce Prince retient tous ceux qui font d’une valeur 
extraordinaire (16). 

Sheldon rapporte avec toute la fimplicité de la bonne foi , » que ce qui 
» augmente les richefles de ce Royaume font les pierres précieufes, relies que 
» Jes rubis, les ropafes, les faphirs , les améthiftes, &c., qu'on y comprend 
» fous le nom général de rubis, & qu'on ne diftingue que par la couleur, 
» en nommant un faphir , un rubis bleu ; une améthifte , un rubis viotet , 
» un topaze, un rubis jaune. Cependant la pierre qui porte proprement le 
» nom de rubis eft une pierre tranfparente , d’un rouge éclatant, & qui dans 
» fes extrémites , ou près de fa furface , a quelque chofe du violet de lamé- 
» thifte (17). Sheldon ajoute que les principaux endroits , d’où les rubis fe 
tirent , font une montagne voifine de Cabelan ou Cablan , entre Siriam & 
Pegu , & les montagnes qui s'étendent depuis le Pegu jufqu'au Royaume de 
Camboya. On diftingue dit-il, quatre fortes de rubis, le rubis , le rubacel, le 
balais , & le fpinel. Le premier eft le plus eftimé. Leur forme eft ordinaire- 
ment ronde ou ovale, & l’on en trouve peu qui ayent des angles. La valeur 
d’un rubis augmente à proportion de fon poids, comme celle des diamans. 
Le poids dont les Peguans fe fervent pour les eftimer , fe nomme Ras. Il 
elt de trois grains & demi,ou de fept huitiémes de carat (18). 

Il ne faut pas attendre de Sheldon, plus que des autres voyageurs , beau- 
coup de lumieres géographiques fur les parties intérieures d’un Royaume où 
l'on a fait voir combien il eft dangereux de pénétrer dans les terres. Mais il 
s’eft attaché foigneufement à s’inftruire du caraétere des Habitans & de leurs 
ufages. Les Peguans font plus corrompus dans leurs mœurs > qu'aucun autre 
peup.e qu'il ait va dans les Indes. Leurs femmes femblent avoir renoncé à 
la modeltie naturelle. Elles font prefque nues ; ou du moins leur unique vês 
tement eft à la ceinture, & conffte dans une étofle fi claire & fi négligem- 
ment attachée , que fouvent elle ne dérobe rien à la vûe. Elles donnerent 
pour excufe à Sheldon , que cet ufage leur venoit d’une ancienne Reine du 
pays, qui pour empêcher que les hommes ne rombaflent dans de plus grands 


(14) Sheldon, ab: fup. p. 585. vingt-cinq Pagodes; celui de trois, cent 
(15) Tavernier, #bi np. p.191: quatre-vingt-cinq ; celui de quatre, quatre 
(16) Ibidem. cens cinquante ; celui de cinq, cinq cens vingt- 
(17) Sheldon , p. 581. cinq ; celui de fix & demi, neuf cens vingt 


(18} Un rubis qui ne pefe qu'un ratis, fe Le Rubis qui paffe ce poids, & qui eft fans dé- 
vend vingt Pagodes ; celui de deux, quatre- faut , n'a pas de valeur fixe, Sheldon , p. 580% 


DEscrirTioN 
DU PEGU. 
SHELDON. 
Tavernier cons 

tredit par She 

don. 


Il fe contredéé 
lui-même, 


Rubis & autres 
pierres du PEgito 


Corruption er 
traordinaire des 
Peguanss 


$68 


DESCRIPTION 
pu PEGU. 
SHELDON. 


Q 7 
(ea 


‘Mal-propreté 
es Maifons 
des Habitanse 


HS T'ON RE GE NE R'AMILVE 
défordres , avoit ordonné que les femmes de la Nation paruffent toujours dans 
un état capable d'irriter leurs defirs (19). 


Un Peguan , qui veut fe marier , eft obligé d'acheter fa femme & de payet 
fa dot à fes parens. Si le dégoût fuccede au mariage, il eft libre de la ren- 
voyer dans fa famille. Les femmes ne jouiffent pas moins de la liberté d’a- 
bandonner leurs maris , en leur reftituant ce qu’ils ont donné pour les obte- 
nir. Il cit difcile aux Etrangers qui font quelque féjour dans le pays, de ré- 
fifter à ces exemples de corruption. Les peres s’empreflent de leur offrir leurs 
filles , & conviennent d'un prix qui fe regle par la durée du commerce. Lorf- 
qu'ils font prèts à parur, les filles retournent à la maifon paternelle, & n’en 
ont pas moins de facilité à {e procurer un mari. Si l'Etranger , revenant dans 
le pays, trouve la fille qu'il avoit louée , au pouvoir d’un autre homme, il eft 
libre de la redemander au mari, qui la lui rend pour le tems de fon féjour, 


qui la reprend à fon départ (20). 


Les maifons des Peguans font d’une malpropreté qui paroît fans exemple 
A 


en Afie. Ils ne font pas difficulté d’habiter dans une même chambre avec leurs 


orcs ; & la plupart fentent fi mauvais, qu'on ne fauroit en approcher fans 
avoir l’odorat blelfé (21). Leur couleur eft bafanée , mais la plupart fentd’af- 
fez belle taille. 
Hs admettent deux principes, comme les Manichéens ; l’un auteur du bien, 
Regu, l’autre auteur du inal. Suivant cette doctrine , ils rendent, à l’un & à l’autre, 
un culte peu different. C’eft mème au mauvais principe que leurs premieres 

invocations s’adreflent dans leurs maladies, & dans les difgraces qui leur arri- 

vent. Ils lui font des vœux , dont ils s’acquittent avec une fidélité fcrupuleufe, 

afMi-tôt qu'ils croyent en avoir obtenu l'effet. Un Prêtre, qui s’actribue la 

connotffance de ce qui peut être agréable à cet efprit , fert à diriger leur fu- 

erftition. Ils commencent par un grand feftin, qui eft accompagné de dan- 

fes & de mufique. Enfuite, quelques-uns courent le matin par les rues, por- 

tant du riz dans une main, & dans l’autre un flambeau. Ils crient de toute 

leur force, qu'ils cherchent le mauvais efprit, pour lui offrir fa nourriture; 

afin qu'il ne leur nuife point pendant le jour. D'autres jettent, par deflus leurs 

épaules, quelques alimens qu'ils lui confacrent. La crainte qu'ils ont de fon 

pouvoir eft f. continuelle & fi vive , que s'ils voyent un homme mafqué, 


Religion du 


(19) Lin(chot confirme ce recit & le dé- 


tail fuivanc. Il ajoûte que les Nobles du 
pays font tenir leur place par un autre hom- 
me , pendant la premiere nuit de leur ma- 
tiage , & que le Roi même fuit cer ufage. 


2 
3 


LE 


2» 
> 
2 


5? 


La coutume, dit-il , d’aucuns de ce Royau- 
me , eft de porter , entre leurs parties natu- 
relles , entre la peau &la chair, une pe- 
tite fonnette de la groffeur d’une noix, 
laquelle rend us fon fort doux , & fert à 
les retenir du péché contre nature , au- 
quel ils (ont fort eeclins. Quelques uns 
out de maniere de coudre la Versogne des 
petites filles, n'y laiffant qu'un petit paf. 
fage pour les néceflités de nature, jufqu'à 


3 


23 


22 


3 


Lr] 


22 


22 


37 


$ . A 
ce qu'elles foient parvenues en äge de mas 


turité. Alors Fépoux fait découdre la fien- 
ne, & en tels cas ulent d'oignemens pro- 
pres à la guérifon de la playe : ce que j'ai 
tenu au commencement pour fable ; mais 
j'en ai été informé , tant par les Portugais 
converfans en ces lieux , que par les pro- 
pres naturels du pays , qui me l'ont avéré. 


Linfchot , Edition d’Amfterdam , de 1638, 


page 31. 


(20) Sheldon , p. sat. 
(21) Ceux du pays de Peou reffemblent 


aux Chinois, excepté par la couleur, étant 
plus noirs que les Chinois, & plus blancs 
queles Bengalois, Liafchot , ubi fupra. 


als 


D'E'S VO Vi AGE SL Dave TE 569 
ils prennent la fuite avec toutes les marques d’une extrème agitation ; dans 
lPidée que c’eft ce redoutable maitre qui fort de l'enfer pour les rourmenter. 
Dans la Ville de Tavay, l’ufage des Habitans eft de remplir leurs maifons de 
vivres au commencement de l’année , & de les y laiffer expofés pendant trois 
mois, pour engager leur tyran, par ce foin de le nouirir, à leur accorder du 
repos pendant le refte de l'année (22). : : | 

Quoique tous les Prêtres du pays foient de cette feéte , on y voit un of- 
dre de religieux , qui portent comme à Siam le nom de Talapoins, & qui def- 
cendent apparemment des: Talapoins Siamois. Ils font refpectés du peuple ; 
mais en-vain font-ils la guerre à des fuperftitions , auxquelles rien n’eft plus 
oppofé que leurs principes. Ils ne vivent que d’aumônes. La vénération qu'on 
a pour eux eft portée fi loin, qu’on fe fait honneur de boire de l’eau dans 
laquelle ils ont lavé leurs mains. Ils marchent par les rues, avec beaucoup 
de gravité, vècus de longues robes, qu'ils tiennent ferrées par une ceinture 
de cuir , large de quatre doigts, à laquelle pend une bourfe dans laquelle ils 
mettent les aumônes qu'ils reçoivent. Leur habitation eft au mulieu des 
bois , dans une forte de cages , qu'ils £e font conftruire au fommet des ar- 
bres : mais cette pratique n’eft fondée que fur la crainte des Tigres, dont 
le Royaume eft rempli. À chaque nouvelle lune , ils vont précher dans les 
Villes. Il y affemblent le Peuple au fon d’une cloche ou d’un baflin. Leurs 
difcours roulent fur quelque précepte de la Loi naturelle, dont ils croyent 
que l'obfervation fufit pour mériter des récompenfes dans une autre vie, 
de quelque extravagance que foient les opinions fpéculatives auxquelles on 
eft attaché. Ces principes ont du moins l'avantage de les rendre charitables 
pour les Etrangers , & de leur faire regarder fans chagrin la converfion de 
ceux qui embraffent le Chriftianifme. Quand ils meurent , leurs funérailles 
fe font aux dépens du Peuple, qui dreffe un bucher des bois les plus pré- 
cieux , pour brüler. leur corps. Leurs cendres font jettées dans la riviere; 
mais leurs os demeurent enterrés au pied de l’arbre qu'ils ont habité pen- 
dant leur vie (23). 

Outre la Doctrine du Manichéïifme , les Peguans ont d’autres dogmes, 
qui paroiffent la détruire. Ils adméttent , par exemple , une fucceflion érer- 
nelle de mondes, fans création, avec un grand nombre de dieux pour les 
gouverner. Ils ont une fi haute opinion de la fainteté des crocodiles , qu'ils 
regardent comme un bonheur d’être dévorés par ces animaux (24). Les fin- 
ges n'ont pas moins de part à leur vénération. 

Sheldon ne donne point de Temples aux Peouans , ni de culte régulier ; 
ce qui doit faire juger qu'un célébre Voyageur a compté mal-à-propos (25) 
l'Ifle de Mounay , entre les dépendances du Pegu. Ils n’ont, pendant 
l’année , dir Sheldon , que cinq Fêtes folemnelles , auxquelles ils donnent le 


(22) Ibidem, p. 592. partenir alors au Royaume de Martaban, dont 
(23) Ibidem. p. 594. le Roi de Brama fit la ne puifque, fui- 
(24) Ibid. p. 596. vant Pinto même, le chef des Prêtres ou des 


(25) Cetre Ifle, qui eft voifine da Cap de  Raulins de l’'ifle, réfidoit à la Cour du mal- 
Nigraes, & que Piuto fait regarder comme heureux Chambayna. Voyez ci-deflus la Re- 
un Sanctuaire de Religion, par la multitude lation de Pinto. Balbi & Mandeflo parlent 
de fes Prêtres & de fes Temples, devoir ap- d’une Mofquée au Pegu. 


Tome IX. CCC 


DESCRIPTION 
pu PEGU. 
SHELDON. 


Talapoins du 
leg 


Contradiéhon 
de Ja Doûrine 
des Peguans, 


Cinq Fêtes fo- 
lemnelles , qui 
font tout le culte 
Religieux du Pes 


gus 


DESCRIPTION 
pu PEGU. 
SHELDON. 


570 HISTOIRE GENERALE 


nom Général de Sapens , mais qui ont chacune leur nom particulier. La pre. 
miere , qu'ils nomment Giachie , fe célebre à fix milles de la Capitale , & 
toute la Cour y aflifte avec beaucoup de pompe & de magnificence. La fe- 
conde , nommée Carena-Giaimo , a pour Théâtre la Capitale même , où les. 
principaux Habitans dreffent des pyramides , de différentes formes , autour 
defquelles ils mettent pendant la nuit des flambeaux & des bougies, pour 
éclairer ceux qui vont rendre leurs adorations à la grande Idole. La troi- 
fiéme , qui fe nomme Segienoz , fe fait à l'honneur d’une autre Idole, fous les 
yeux du Roi, de la Reine, & de leurs Enfans, qui doivent y affifter dans 
des chars magnifiques. La quatriéme, à laquelle on donne le nom de Dui- 
che , eft la fête de l’eau. Elle confifte dans le plaifir que toute la Nation ;, 
fans excepter le Roi & la Nobleffe , prend à fe jetrer de l’eau , dans les rues. 
& dans les places publiques. On ne quitte point alors fa maifon , fans être für 
d'y revenir entiérement mouillé. Enfin la cinquiéme , qu’on appelle Dezon , 
ne fe célébre que fur la riviere. C’eft une courfe de Barques, qui reçoit beau- 
coup d'éclat de la préfence du Roi & de toute la Cour. Le premier prix de la 
vitefle eft une ftarue d’or ; & le fecond , une ftatue d’argent : tous les autres. 
concurrens font expofés à la raillerie des Spectateurs (26). 


(26) Sheldon, #bi fuprà , pages $8o 8c pas étendu fi loin leurs obfervations ; mais; 
précédentes. Balbi & Mandeflo , qui ont fait dans tout ce qu'ils rapportent du même Pays » 
plus anciennement le même Voyage, n'ont ils s'accordent avec Sheldon, 


DES VOYAGES. Luv. If 57: 


PRO CT AUCUNE 
DEN GO LAS GRAMME, 


SUR LE :G À N CE: 


PNE plufeurs courfes, dont ce Voyageur Hollandois a publié différens 
Journaux, on a déja détaché fes obfervarions fur Batavia, qui en font 
l'article le plus utile & le plus curieux (27). Son troifiéme Voyage ne mé- 
rite pas moins le rang qu'il va prendre dans ce Recueil. Mais rous les autres 
ne contiennent que des noms & des événemens mille fois répetés , avec fi 
eu d'ordre, & dans un ftyle fi fec, qu'ils n’offrent pas plus d'agrément que 
d'utilité. Cependant le premier commence par un détail affez inftructif fur 
Ja difcipline des Vaiffeaux Hollandois, qui peut fervir ici d’Introduétion (28). 
Avant le départ, on fait une revüe générale des équipages, & chacun 
reçoit d'avance deux mois de fes gages , quoiqu’ils ne commencent à courir 
que du jour où l’on a palté les Balifes (29) , ceft-à-dire, lorfqu'on a fait une 
lieue en mer. De ce jour , la Compagnie eft obligée de farisfaire à l’enga- 
gement , & de laïfler aux engagés les deux mois de gages, foit que la na- 
vigation foit continuée ou qu’elle foit fufpendue. Il arrive fouvent qu’on eft 
forcé de rentrer dans le Port & de sy arrêter long-tems, par l’obftination 
des vents, qui ne ceffent point d’être contraires , par l’arrivée de l’hyver , qui 
amene les glaces , ou par k autres accidens. On congédie quelquefois les équi- 
pages , pour éviter les frais ; mais les gages, qu’ils ont reçus pour deux mois, 
ne peuvent leur être Ôtés. 

Deux ou trois jours après le départ , la Compagnie fait diftribuer , par tête, 
cinq fromages de Hollande. Tout l'équipage d’un Vaifleau , à l'exception des 
Pañlagers & de ceux qui font exempts du fervice, doit fe rendre fur le til- 
lac, pour être divifé en deux quartiers , qui fe nommoient , du tems de 
Graaf , le quartier du Prince , & celui du Comte Maurice. On leur afligne 
leur département & leurs fonctions. Les noms, écrits en deux colomnes, 
font affichés au mat d’artimon ou de pouppe , avec l'ordre des emplois, le 
quartier de chacun, & l'heure de la garde, qui fe nomme le quart. Le 
quartier du Prince a le premier quart. Le fecond appartient à celui du Com- 
te. C’eft le Prevôt du Vaifleau , qui appelle à cette fonion. Elle dure quatre 
heures. On appelle au quart, près du grand mât, & le châtiment eft rigou- 


(27) Dans la defcription de Batavia, au (29) Ce font des tonneaux qui flottent 
Tome VIIL de ce Recueil. fur l’eau , pour marquer les fables à la fortie 
(28) Imprimés à Amfterdam, chez Frede- du Texel, 
zic Bernard, 1719 , 59-12. 


Ccccij 


INTRODUC+ 
TIONo 


Ordre qui s’obe 
ferve dans les 
embarquemens 
& fur les Vaife 
feaux Hollandoiss 


GRAAF. 
Introdu&ion. 


SZ XHISTIOPRE GE N ER AIXE 


reux pout ceux quis’y prefentent dans l’yvreffe. Les fables font d’une demie. 
heure, & toujours expofés à la vie de l'équipage. Lorfque le premier eft 
écoulé , on donne un coup de cloche ; deux coups, après l'écoulement du fe- 
cond; & de fuire en augmentant , jufqu'au huitiéme, qui acheve les quatre 
heures. Alors, le fécond quartier. vient relever l’autre. 

Les foldats qui vont aux Indes font exempts du quart fur le grand mât. 
Au retour , 1ls y font obligés comme les Marelots ; s'ils ne fe rachetent de 
cette fatigue en payant quinze ou‘vingt rifdales. Lorfque les malades font 
en grand nombre fur un bord , ôn diftribue les plus fains , & le tour du 
quart revient plus fouvenrt. La négligence, dans cette importante fonction , 
eft punie de cent coùps de corde. Celui qui manque de fe rendre {oir & 
matin à la priere , perd fa ration d’eau-de-vie ou de vin. La priere eft fui- 
vie du chant d'un Pfeaume ; & la Compagnie fait prefent , pour ce pieux 
exercice , à chaque perfonne de l'équipage, d’un livre de Pfeaumé en lan- 
gue Hollandoife (30). 

Il eft défendu , fous peine d’un châtiment exemplaire , de fumer la nuit; 
parceque dans lobfcurité le feu ‘peut prendre aifément au branle d’un ma- 
telot.' Pendant lé jour ; on entretient ; fur le tillac, autour d’un poteau , 
dix ou douze braflesde meche,, dont les équipages fe fervent pour allumer 
leur pipe. B 

On fait, chaque jour , trois repas ; le premier , après la priere du matin ; 
& l’on y diftribue , à chaque Matelot , une petite mefure d’eau-de-vie , de 
12 grandeur d'un verre commun. Le Samedi, chacun recoit cinq livres de 
bifcuit , une petite mefure d'huile d'olive, deux petites mefures de vinai- 
gre , & demie livre de beurre. C'eft l'unique provifion qu’on accorde d’un 
Samedi à l’autre : mais, dans cet efpace , on donne, à trois repas , de la 
viande & du lard. Cette viande, qui le plus fouvent eft fort falée, n’eft 
pas une nourriture délicate, & diminue d’un tiers en cuifant. Pendant qu'on 
eft fur les Côtes de Hollande , on boit de la biere; ou plutôt, on en boit 
aufli long-téms'qu’'elle dure. Enfuite , on reçoit ; chaque jour , un pot d’eau , 
qui fufht ordinairement pour un homme. Mais lorfqu’on approche des In- 
des , ou lorfqu'on eft commandé pour quelque Etabliflement éloigné , cette 
portion diminue par degrés ; & fouvent l’eau devient fi rare & fi néceffai- 
re, qu'un Matelor perdroit plus volontiers cent florins que fa ration (31). 

La Juftice des Hollandois eft d’une extrème rigueur en mer. Comme le 
couteau eft l’arme:favorire de cette Nation , un Matelot, qui s’en eft fervi 
contr'un autré, eft condarnné à renir la main contre le mât , auquel on l’at- 
tache en le perçañt d’un couteau dans la chair des doigts ; où même dans la 
paume, fi le crime eft confidérable.Enfuite, on lui laïffe le foin d’arracher lui-mèê- 
me fa main du mâr.Celui qui frappe un Officier reçoit trois fois la calle,fi lon eft 
en mer , & perd la main’, file crime s’eft commis à terre. La calle expofe beau- 
coup la vie d’un criminel , lorfqu’il touche de la tête à la quille du Vaiffeau , 
ou lorfqu’il rencontre quelque ferrement. On attache quelques pierres pe- 
fontes à fes pieds. On lui lie au bras une éponge imbibée d'huile , qui ferc 
à conferver fa refpiration. Comme on fair à combien de pieds le Vaifleau 


(30) Ibid. p. 4. (31) Page $. 


nâge , on le plonge , trois fois de fuite, un peu au-delà de cette profon- 
deur ; & , par le jeu des cordes ; on le fait remonter autant de fois de l’autre 
côté (32). à | 

Le jeu eft févérement défendu , à la réferve de celui des Dames, qu'on 
permet pendant le jour : mais il n’y a point d'indulgence pour les dez & 
les cartes. En faifant voile aux Indes, on exerce réoulierement les foldars 
au maniment des armes. Les Flottes Hollandoifes partent trois fois dans le 
cours de l’année , & c’eft vers le tems de leur départ que fe font les entolle- 
mens. Un foldat, qui arrive à Batavia, eft libre de renoncer à fon premier 
engagement , pour en former un nouveau , qui confifte à fervir dix ans dans 
les autres colonies Hollandoifes. Mais cette condition eft peu différente de 
l’autre ; car celui qui l'embrafle n’a pas la liberté d’exercer le commerce, ni 
de choifir le lieu qui convient à fon inclination. Il eft envoyé aux Molu- 
ques, ou dans quelque Fort; dont J’air n'eft pas plus fain : & s'il en fort fans 
congé , le moindre châtiment qui le menace eft la perte de fon bien. L’en- 
gagement au fervice de la Compagnie dure cinq ans. Ceux qui font obligés 
de fervir en mer ont plus de peine & moins de confidération ; mais ils y 
trouvent d’ailleurs plus d'avantage. Il arrive rarement qu'on s’éleve à quel- 
que pofte , fans un talent extraordinaire , tel que d'écrire parfaitement , ou 
d’exceller dans quelque partie du commerce , ou de s'être fait des amis puif 
fans. Ces difficultés doivent peu furprendre , s’il eft vrai, comme Graaf le 
fait obferver , qu'il fe préfente aux Hollandois, pour les Indes, trois fois 
plus de foldats qu’ils n’en ont befoin , & qu'ils fe réduifent fouvent au choix - 
de ceux qui apportent les meilleures recommandations. Âvec quelques bon 
nes qualités qu'on entre à leur fervice-, on n’a point d'autre parti à fe pro- 
mettre que celui de foldat, à quatre Rifdales par mois & la nourriture, qui 
eft également mauvaife à bord & dans les garnifons. Elle confifte en trente 
livres de riz crû , qui tiennent lieu de pain de munition , avec douze fous & 
demi en argent. La moitié des gages ceft payée deux fois l’année, non en 
efpeces courantes , mais en hardes où en maïchandifes, qu'on pafle affez 
haut. L'autre moitié court, & ne fe paye qu’à la fin du fervice , c’eft-à- 
dire, après le rerour en Hollande (33). Les Forts, où la Compagnie en- 
tretienr des troupes , font fi mal fains , à l'exception de la Côte de Coro- 
mandel , Batavia , & quelques autres lieux , que l'ennui d’un fi trifte féjour , 
joint au chagrin de fe voir négligés , jette quelquefois les meilleurs Sujets 


GRAAE. 
Introduction, 


dans un affreux defefpoir. x 
Graaf ne repréfente tous ces maux que pour les plaindre ; car la qualité de a 
Ë ï . . A Le 
Chirurgien eft un mérite fi recherché fur les Vaifleaux & dans tous les étaz Le 
Oe 


bliffemens des Indes, qu'en attirant des carefles & des diftinétions , elle con Départ de An 


duit fouvent à la fortune ceux qui joignent un peu de conduite à beaucoup “ur. Son ariivée 
d'habileré. L’Auteur fait fouvent remarquer qu'il jouifloit heureufement de ou en Hi 
ces deux avantages. Il s’engagea , pour la troifiéme fois, au fervice de la Com- gaie. 

pagnie de Hollande en 1668 , fur Ze jeune Prince, vailleau qui appartenoit 

à la chambre de Hoorn, & qui partit du Texel le 14 de Décembre. Sa na- 


vigation , jufqu’à Batavia , n'eut rien de plus remarquable que la moït de fon 


(32) Ibidein. (33) Premier Voyage de Graaf , pp. 7 & précédentes 
CCC ui] 


$74 HISTOIRE GENERAILE 
fils, que tous fes foins ne purent guérir d’une fievre chaude, & qui nere- 


pi cn çut pas d'autre fépulture que celle qui eft en ufage fur mer ; fpectacle affez 
"  trifte pour un pere , quoiqu'avec un peu de réflexion il doive lui paroître 

égal que fon fils ferve de parure aux vers ou aux poiflons (34). 
MR En arrivant à Baravia , 1l fut témoin d’une cérémonie , qui fait honneur au 


Revüe généra- bon ordre que Ja Compagnie entretient dans fes Etabliflemens. Toute la 
ie à Batavia,  Bourgeoilie de Batavia, les Officiers & les Trouppes , les Capitaines , Pilo- 
tes, Ecrivains , Confolateurs & Chirurgiens des vaifleaux qui étoient à la rade, 
enfin tous les Européens de la Colonie Hollandoife, pallerent en revüe fur 
l’efplanade du Château , devant le Général & les Confeillers des Indes. Graaf 
n'ajoute point à quoi montoit ce dénombrement. Il fur bientôt nommé en- 
tre ceux qui devoient faire le voyage de Bengale. Dans cette route , 1l vi- 
fita quelques ports Hollandois de l’Ifle de Ceylan , & le Fort de Paliacate, 
fur la Côte de Coromandel, d’où s'étant rendu près d’/fle de Gale, à l'embou- 
chure du Gange, & remontant ce fameux fleuve , quoique le courant y foit 
très-rapide , 1] mouilla heureufement, le 9 d'Oétobre, devant le Comptoir Hol- 

landois d'Ougly (35). , 

Me ie Pendant quelques mois qu’il y employa dans l'exercice de fa profeflion > 

vo) un accès de zele pour le Mahométifme porta le grand Mogol à faire pu- 
blier , dans toute cette contrée , des ordres féveres contre l’idolatrie. Les Pa- 
godes furent murées. On diminua les taxes des Mahomérans, & celles des 
Payens furent augmentées. En même-tems ce Prince envoya de grofles aumo- 
nes à la Mecque, & dépècha d’autres ordres pour abolir tous les lieux publics 
de débauche. Mais Graaf obferve que menant lui-même une vie fort dére- 
glée dans fon Palais, fon exemple eur plus de force pour foutenir le regne du 
vice , que fes Edits pour établir celui de la vertu. 

Comptoir d'Ou. Les environs d'Ougly offrent un pays fort agréable , qui peut être comparé 
PAM LE aux meilleurs Cantons de l’Afie , pour la fertilité. Graaf en partit le o de Juin, 
bar. par l’ordre du Directeur, pour fe rendre au Comptoir de Caflambar. En re- 

montant le Ganve, 1l pafla devant plulñeurs Bouros , tels que Mara , Trippi- 
na, Amboa , Nedia , Lallamatti & Sedebat. Le 74, étant arrivé à Caflambar , 
il fut obligé , par un nouvel ordre, de remonter jufqu’à Patna , pour travailler 
à la guérifon du Directeur Jacob Sanderus, qui étoit depuis long - tems 
Commiffion aCcablé de maladies, Mais, comme fes talens ne fe bornoïent point à la Chi- 
gui reçoiciur le rurgie , on le chargea de lever les plans des Châteaux , des Villes & des Palais 
do les plus confidérables qui fe préfenteroient fur fa route. Le Directeur de Caf- 
fambar, pour favorifer cette entreprife en le traitant avec diftinétion, lui fic 
équiper une barque lévere , dans laquelle on dreffa , pour fon logement , une 
rente fort commode. On lui donna douze rameurs, deux valets, un cuifi- 
nier , un interprete; & pourécrivain , un jeune homime de dix-huit ans , nommé 

Corneille Van-Vofterhof , qui devoir demeurer à Patna (36). 
et More Ces préparatifs retarderent fon départ jufqu’au 10 de Septembre. Les pre- 
FRE miers jours de fa navigation ne lui offrirent que de méchans villages. Mais 
fes yeux furent plus fatisfaits en arrivant à Moxedabat , Ville aflez grande, 
que le commerce a fort embellie. Elle eft fans murailles; mais on y voir une 


(34) Troifiéme Voyage , p. 40. (35) Pages 43 & précédentes. (36) Graaf, p. 46 


DES IV OV AGE Dim. 1 L S7$ 


belle Place , qui fert de marché , avec des arcades foutenues par des colom- 
nes. La maifon du Gouverneur eft diftinguée par la beauté de fes édifices, 
& par un jardin fort agréable, au bord du petit Gange , qui eft une branche 
du grand. Moxedabat eft d’ailleurs une Ville bien peuplée , dont les Habitans 
font un grand commerce de foie & de toutes fortes d’étofles (37). 

Les bords du Gange continuerent d'offrir , à Graaf , quelques Bourgs & plu- 
fieurs villages , jufqu’à Ragi-Mohol , Ville également confidérable par fa gran- 
deur & par l'abondance de fes marchandifes. En defcendant fur la rive, 1l fuc 
conduit à la Cour de Kappado Mofelem , qui avoit toujours marqué beau- 
coup d'affection pour les Hollandois , & qui ne fit pas difficulté de lui ac- 
nie la permiflion qu'il demanda de defliner la Ville & le Palais du Prince 
Cha-Sou/a. 

Ragi-Mohol & fes fortifications s'étendent fur le bord du Gange (38), 
qui eft fort large dans ce lieu, & qui fe partageant en plufeurs bras , for- 
me autant de petites rivieres. La Ville a plufeurs édifices remarquables, tels 
que des Mofquées pour les Mahométans, des Pagodes pour les Idolâtres, un 
grand marché fort bien bâti ; & du côté du Gange , un beau Palais avec un 
corps de logis pour les femmes. A l'extrémité de la Ville, vers la montagne, 
on voit les mazures de l’ancien Château, & les débris de l’ancienne Ville. 
C’eft à Ragi-Mohol qu’on rafine l'argent de Bengale , & qu’on frappe les rou- 

ies. Les Hollandois ont obtenu la liberté d’y établir un Comptoir , mais peu 
confidérable , derriere lequel font fitués le Palais & les jardins du Prince 
Chafoufa , frere d’Aurengzeb , qui occupoit alors le Trône de l’Indouftan , & 
plufieurs autres édifices dont la plüpart ont été ruinés par les guerres. Graaf 
deflina le Palais du Prince dans toute fon étendue , c’eft-à-dire , avec fes bA- 
timens & fes jardins. On en donne la figure d’après lui (39). 

La forme générale du jardin eft prefqu'un quarré parfait. Deux des côtés 
donnent fur la riviere, & les autres fur la campagne. La longueur de cha- 
que côté eft d'environ cinq cens pas. Tout lefpace eft entouré d’un grand 
mur, orné de plufeurs petites tours , d’une architecture agréable. 11 eft divifé 
en cinq grandes parties, par des murailles fort hautes & fort épaifles. Cha- 
que partie a fes baätimens, qui renferment diverfes chambres , avec des voutes 


(37) Ibidem. E. Salle du Sallam , c’eft-à-dire, orande 
(38) L’Auteur ne marque pas fur quelle piece où le Prince donne audience. 
rive. On doit regreter aufli que dans un F. Appartement des femmes, qui eft du: 
Voyage fi intéreflant il n'ait pas obfervéles côté de la Ville & du Comptoir Hollandois. 
diftances. G. Grands efpaces plantés d'arbres, & or 
(3) On place ici l'explication des ren- nés de Cabinets répandus dans les interval- 
vois, qui chargeroient trop la figure. les. 
A. Bâtiment au mur de derrierre , où font H. Grand vivier , où l'on defcend par qua- 
les pompes & le réfervoir , d'ou l’eau coule tre degrés de pierre. 
pour les jets d'eau. I. Réfervoirs d’où partent les tuyaux quë 


B. Tour oétogone , fur laquelle le Prince fe croifent, & portent l’eau dans routes les: 
à . è, < Ë 
monte lorfqu'il fait combattre les Eléphans. parties du Jardin. 


C. Bain à trois tours, qui ne fert qu'a l’u- K. Jardin du milieu, qui eft plus hauc de: 
fage du Prince. dix pieds que les autres, vouté par-deffous.,, 


D. Grandes Salles avec leurs fontaines, & plein de tuyaux. 
joignant le mur du milieu. 


een TEE 


RAA, 


1669. 


Defctipiion de 
Ragi-Mohols 


Graaf define 
le Palais de Cha- 
Sou‘a , frere dm 
Grand Mogol, 


Jardins du m$- 
me Palais, 


576 | LUI IS IMOUMRE LG EINFENR ANDHE 


& des arcades d’un aflez beau travail, les unes peintes & dorées, les autres 
chargées de fculpture , routes Fute par de grofles colomnes rondes ou 
oétgones, dont les unes font de bois, & les autres de pierre ou de cuivre. 
Chaque jardin a fes fontaines, où léleoute par divers tuyaux , qui fe croi- 
fent avec ne d'art. Éllés font de marbre & d’albâtre , ou de pierre 
bleue & blanche, & la plüpart ornées de figures d’animaux en marbre ou en 
bronze. En un mot, ce jardin eft une des merveilles du pays, & feroit admiré 
dans tout aurrellieu (40). 
Pointe de Bor= Après avoir employé 8 jours à viliter la Ville & le Palais , Graaf rentra dans 
HER fa barque, qui le conduïlir à la pointe de Borregangel, nf nommée, par- 
ce qu'elle eft la premiere pointe d'une montagne qui s’avance dans le grand 
Gange. Elle eft couverte d'arbres, au-del Hu defquels on trouve un petit 
villize, a vèc un caravanferas pour les Voyageurs: 
Gingiparfat,  Au-dellus de Borregangel , l’Auteur pala devant plufieurs villages, entre 


GRAAE. 
166y, 


e) 
lefquels on lui ft diftinguer Grrgiparfaat , renommé par la multitude de fes 


Forgerons & de fes Ch: irpentiers. On y conftruit plufieurs fortes de bâtimens 

Pcinte ce Pour la navigation. Il eut enfuite la vüë de diverfes Places , telles que Rampour , 
Fanhi, Thiena , Jagarnatpour, Siabatpour , Katjoka , & Gocrafi, . lefquelles il 
" artiva devant la feconde pointe , qui fe nomme Panthi, & qui s’allonge : 
comme la premiere, jufqu'au bord du Gange. On découvre, fur la pointe de 

D: & fur le haut de la montagne, un tombeau Mahomet entouré d’un 
mur , &un petit village accompagné de quelques jardins. Au pied, fur le bord 
mème de la riviere, on voit un grand Tamatin qu’on a pris foin d’environ- 

ner d’un ouvrage de maçonnerie , & qui a de loin l'apparence d'un baftion. 

L'autre côté du Gange oïfre un village nommé Laigola , & les ruines d’un 

ancien jatdin. 

Pointe de Pa En continuant de remonter, Graaf vit encore, fur les deux rives , quelques 
VEISATNe bourgs & quelques villages, jufqu’à Parrigatei, qui eft la troifiéme pointe de 
la montagne. Cette pointe n’eft qu un roc efcarpé, qui defcend du fommet 

de la montagne jufques dans la riviere. Sur le a , on a trouvé l’art de bä- 

Antres des tir une mofquée , qui eft environnée d’une muraille blanche. A peu de dif- 
Fakkirs. tance, on voit quelques arbres , au- deflous defquels les Idolâtres ont couftruit 
une prode qui fert de retraite à quelques Fakkirs. Graaf ne put réfifter à 

la curiofité de vificer plufeurs rochers de différentes grandeurs , fur lefquels 

il fut furpris de voir diverfes figures, & des caracteres qu'il lui fur impoñlible 

de lire. I obferva , dans la montasne, quantité de cavernes , ou de fouter- 

rains qui la eue Quelques unes étoient habitées par. des Fakkirs. Il 
en ae un qui demeuroit feul , dans un de ces antres , où 1l prioit dévorement, 

en offrant quelques fleurs qu à] arrofoit d'eau & murmurant quelques paro- 

les. Tous les efforts de Graaf & de fes gens ne purent troubler fa priere, ni 

lui faire rompre le filence dont il faifoit peut-être un point de fa religion (4r). 

Quatriéme Plus loin, mais aufli avec peu d’atrention à marquer les ace. PAu- 
a *e du Ua tour parvint à la quatriéme pointe , qui fe nomme Jangira , où Gehanguir , 
& qui à beaucoup de Enr avec les précédentes. Eile à vers le bas, 
quelques habitations , avec des jardins; & prefqu’au fommet une mofquée. 


Cao Ibidem, p. 49. (41) Ibidem, p. $o. 
1 De 


PALAIS [IS ET JARDINS DE CHA SOUSA PRINCE DE RAGI MOHOL. 


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PLAN DE, LA VILLE DE MONGHER 


TL.IX.N. XI, 


DE SVLO PM MALONE IS UTEEr sv. "TT. $77 


£ At SEE L 
De l’autre côté, on apperçoir que 


ques pauvres cabanes. Mais ce que cette pointe 


j PAPE 3 1 pese / ; ; GRA A Fe . 
a de plus rémarquable, c’eft un grand rocher , éloigné du rivage d'environ ie 
à À ss < : s Se La © ) A 
quatie cens pas, qui forme un demi-cercle, de fix cens pas de diametre par 
le ! le deux miile par le haut. Du ‘côté qui regarde la riviere , 1l eft 


tout-à-fait & véritablement inacceflible; mais en dedans, au con- 


uni. L'Auteur le compare à la montagne de Gibraltar, qu'il 


par les pluies , qu'on ne le traverfe pas fans danger. De ce lieu,  Gorgate, ana 
Graaf prit plaifr à faire le chemin à pied jufqu’à Gorgate. C'eft une prome- ee Palais de 
nade agréable. I vifta les ruines d'un ancien Palais de Gehangir , bifayeul AUX 
d’Aurengzeb , dont la quarriéme pointe du Gange a ré fon nom. Cet édi- 

fice , quoiqu'à demi détruit par les guerres civiles , conferve encore dans fes 

murs , dans fes arcades & {es colomnes , un refte de grandeur qui excite de 
l'admiration. Gorgate eit un aflez grand village , à deux lieues de Jangira. On 

y palle un pont de pierre de huit arches, défendu aux deux bouts par une 

tour octogone. Ce pont, qui n’a pas moins de trois cens pas de long , pafle 

pour l'ouvrage du fameux Tamerlan , & porte en effet de grandes marques 

d’antiquité. Graaf étant retourné à fa barque , pafla devant les villages de 

Kattai, Golle, Killoupar , Haelpour , Manct he ; & découvrit enfuite 

une grande Ville qui fe nomme Mozgher. 

En approchant de cette place, la beauté de fes murs qui font de pierre  Graafarive 4 
blanche , fes châteaux, fes mofquées , & les autres édifices qu’on apperçoit Nate & veut 
de la riviere , lui en firent prendre une fi haute idée, qu'il entreprit de la er Le tes 
vifiter. Ii defcendir avec fon Ecrivain & fes deux valets, pour faire le tour 
des foffés. Mongher a prefque la forme d’un arc , dont le Gange paroît 


rh à 


le] à : 
la corde. Graaf compta fes pas, en faifant le tour de la Ville, depuis une 


pointe de l'arc jufqu'à l’autre. Il en trouva douze mille cinq cens. La fidélité 
qu'il devoit aux ordres du Directeur de Caffambar lui fit écrire cette obfer- 
vation fur un papier. Il y joignit le nombre des portes & des petites tours , 
qu'il avoit comptées avec le même foin, leur diftance entr'elles, & tout ce 
qui lui avoit paru mériter de l’attention. Mais quelque précaution qu'il eût 
obfervée , 1l n’avoit pu fe dérober à la vüe des gardes d’une grande porte 
qui regarde les terres. Ils le fuivirent. Ils l’arrècerent. Sa barque, qui étoit 
à quelque diftance de la Ville, fut arrètée aufli par quelques Soldats. 

Il fut mené au Gouverneur, dont le Palais n’étoit pas éloigné de la même nef arrèré & 
porte, & donnoit fur une piece d’eau aflez fpacieufe , proche de la grande Sa 0e 
mofquée. Cet édifice avoit quinze tours. Le Gouverneur nommé M/2 Ma- , 
hamet , More de haute taille & d’un air impofant, étoit au milieu de fes 
Confeillers , vétu magnifiquement , aflis fous un fort beau dais & fur des tapis 
très-riches. Il avoit près de lui deux bottes, l’une pour le tabac, & l’autre 
pour le betel. Après avoir regardé les deux Hollandois d’un air févere , il leur 
ardonna de s'affeoir au de-là des tapis. 11 continua de les regarder aflez long- 
rems. Enfin 1l leur demanda d’un ton fort rude , de quelle nation ils éroient , 
d'où il: venoient, & dans quelle vüe.ils s'étoient approchés de la Ville, Ils 

Tome IX, D ddd, 


578 HISTOIREAGENERALE 


UE répondirent qu'ils étoient Hollandois ; queleurs maîtres les envoyoïent à Patna; 

& qu'ils avoient quitté leur barque pour acheter quelques provifions dans 

Comment 1 Mongher. Mais pourquoi vous a-t-on vüs faire le tour de nos muis , reprit 

cf interrogé, Je fier Indien , & porter fi foigneufement les yeux fur nos baftions & fur nos 

portes ? Quel eft votre deffein ? Qu’avez-vous écrit fur un papier ? En même- 

tems , 1l leur donna ordre de lui remettre ce qu'ils avoient écrit. Mais, avec 

autant d’adrefle que de prudence , Graaf cacha dans fon fein le papier qui con- 

tenoit Les remarques 4, & réfenta au Gouverneur un écrit dont il n’avoit 

rien à redouter. On ne laiffa pas de le fouiller , & de tirer de fes poches , un 

compas & un quart de cercle. Cependant, après avoir confidéré fort attenti- 

vement ces deux pieces, ils les lui rendirent, fans comprendre ce que c'é- 

toit , ni quel pouvoit être leur ufage. Alors , 1l leur demanda la permiflion 

de retourner à fa Barque , & de continuer fon voyage à Patna. Mais on lui 

répondit qu'il falloit pafler la nuità Mongher, & qu'ils la pafleroient en lieu 

1 ft confon- de füreté , eux & leur Barque. La fin du jour ayant fait féparer le confeil, ils 

te Fr furent Jjettés tous deux dans une prifon fort puante, où ils n'eurent pas 

a frcufe Prifon. d'autre lumiere que celle d’une lampe. Ils s’y trouverent confondus avec ces 
voleurs & des aflafins , qui attendoient le châtiment de leurs crimes (42). 

Seconde inter Le lendemain, vers midi, quelques foldats vinrent les prendre , & les con- 

perÈr duifirent au Confeil. Le Gouverneur leur demanda quel Pays éroit la Eol- 

lande ? qui la gouvernoit ? quelle étroit leur Religion ? & sls croyolent au 

Prophète Mahomet. Ils répondirent , par leur Incerpriéte , que la Hoilarde 

étoit un pays riche & puiffant , rempli de grandes villes & de beaux villa= 

es , où le Commerce florifloit, & d’où l’on envoyoit fans cefle un grand 

nombre de Vaifleaux dans toutes les parties du monde; qu'on y vivoit fous 

le Gouvernement des Etats , & qu’on y croyoit à jefus-Chrift , fils de Dieu , 

& Rédempreur des hommes. » Vous ne croyez donc pas au Prophète Maho- 

» met, reprit ardemment le Gouverneur ? je m'en étois défié. Vous êtes 

» donc pires que ces chiens « ; en montrant fes gardes, qui étoient desidolâtres 

du Pays. Après quelques autres difcours , Graaf revint à le fupplier de leur 

rendre la liberté de partir dans leur Baïque , parce que les aftaires qui l’ap- 

pelloient à Patna étoient preffantes , & parce que le jeune homme, qui l'ac- 

<ompagnoit , {e trouvoit fort mal du miférable cachot où il avoit pañlé la 

nuit. On lui répondit que s'ils y mouroient l'un & l’autre , on prendrois 

foin de les jetter dans le Gange , pour les faire rerourner au Bengale , d’cù 

ils fe difoient venus; mais qu'ils he PART oiene point avart qu'on eût écrit 

Sa Prfon et au Mogol , & qu'on eûr reçu fes ordres. Aufli-tôr , ils furent enfermés dans 

changée, une autre prifon, vis-à-vis de la premiere , fort près cu Cimeriere de la Mof- 

uée. C’étoit une Chopelle quarrée , qui n’avoit guéres plus de quatre pas 

d'érendue. L’épaiffeur des murs étoit de trois pieds , & l’enrrée en avoit deux 

de large. Deux trous, défendus par des barreaux , {eivoient de fenêtres 5 & 

le toît, qui éroir rond, avoit la forme d’une cloche. Ce petir édifice éroit 

environné de tombeaux. Les deux Hollandois y furent garaés ruit & jour 

par quelques foldats , armés d’arcs , d’épées & de boucliers. Leurs Valets 


eurent néanmoins la permiflion de les vifirer, & celle de leur acheter tour 


1509. 


(42) Zéid. pe 53° 6 


DES NMEO IV MAT GENS ME Tv. 21 [. 57) 


ce qui étoit nécefluire à leur fubftance. Une infinité d'Habitans venoieir ies 
obferver , par les deux trous qui leur fervoient à refpirer l'air. Quelques- 
uns leur témoignoient de la compaflion. D’autres les traitoient de chiens, 
d’efpions , & de traïtres qui menaçoient la füreté du Pays. Graaf eut d'a- 
bord lalibené d'écrire à Ragi-Mohol , à Caflambar & à Patna ; mais enfuite, 
certe faveur fut fupprimée. 

Quelques jours après, on le fit reparoître au Confeil , fans être accom- 
pagné de l’Ecrivain , qui évoit fort mal, & que fa jeuneffe faifoit d’ailleurs 
excufer. Toutes les accufations tomboient fur Graaf, parce qu’on l’avoit vû 
fort atrentif à confidérer la ville, & qu'il avoit écrit fes obfervations. » On 
» ni demanda d’où lui éroit venu la hardieffe de venir à Mongher , d'en 
» faire le tour & d’obferver les murs; s'il ne favoit pas que c'éroit une 
» ville frontiere, fur laquelle il n’étoit pas permis à des Etrangers de jet- 
» ter les yeux ? que c’éroit l'ordre du Mosol ; que par conféquent nous étions 
» tombés dans fa difgrace , & devenus dignes d’un châtiment fi rigoureux ; 
» que pour le mème crime, un Nabab avoit fait attacher depuis peu un 
» Timideor fur une planche & l’avoit fait fcier par le milieu du corps. Il 
» ajouta : Vous vous dites Hollandoïs ; nous ne connoiflons point votre Na- 
» tion. Vous êtes de rufés Portugais , des coquins, que le rebelle Sevagi 
» employe pour nous obferver, dans le deffein de venir furprendrela ville (43). 
En vain Graaf prit le Ciel à témoin de fes intentions. On le menaça du 
gibet , ou de l’atracher au tronc d’un arbre, & de le tuer à coups de flé- 
ches. Il fut reconduit à fa prifon , où la rigueur de fes gardes & les outra- 
ges de la populace ne firent que redoubler. Cependant il ne pouvoit croire 

u’on attentat à fa vie, fans avoir recu des éclairciffemens fur fon voyage, 
& des ordres du Grand-Movol. L’Ecrivain fe croyoit menacé de la moit , & 
cette crainte l’afboibliffoir encore plus que fa maladie. Graaf l’exhortoit à la 
conftance & le foutenoit par fes raifonnemens (*). 

Dans l’excès de leurs peines , ils reçurent beaucoup de confolation d’une 
lettre, qui leur fur remife par leurs Valets. Elle étoit de Jacob Ferbure , Di- 
recteur d'Ougly. Il leur marquoit qu’on avoit appris, au Comptoir , la nouvelle 
de leur infortune ; qu'ils ne devoient pas manquer de courage ; qu’on avoit 
écrit , en leur faveur , an Nabab de Patna; & qu'on étoit rélolu de ne rien 
épargner pour leur délivrance. Une autre lettre qu'ils reçurest, le jour fui- 
vant, du Directeur de Socpra , leur faifoit les mêmes promefles. Quatre 
jours après , le Gouverneur de Mongher reçut lui- même un ordre du grand 
Nabab de Patna , qui le preffoit de lui envoyer les deux Hollandois qu'il re- 
ténoit dans fes prilons. I]s fe crurent libres. Cependant le Gouverneur dif 
féra d’obéir , fous prétexte qu'ayant écrit à la Cour d’Agra, il devoit atten- 
dre fa réponfe du Mogol. Mais il n'eut pas la hardielfe de les maltraiter 
plus long-tems. Il leur laiffa même la liberté de fe promener dans la viile, 
fans autre condition que d’être accompagnés de quelques foldars, & de re- 
venir coucher Îe foir dans leur prifon. Un de leurs Valers ayant publié que 
Graaf étroit un Chirurgien fort habile , cette qualité, qui eft fort eftimée des 
Indiens , lui atrira bientôt plus de confidération qu’il navoit efluyé d'in- 


(43) Page 56. Voy. l'Hiftoire de Sevagi, dans la Relation de l'Eftra, (#) se P- 57e 
1] 


GRAAF. 
166%, 


Troifiéme in= 
terrogations 


La quaïtté de 


Chirurgien 
refpecter 
tEUre 


faic 
l'Aus 


GRAAF, 


1669. 


Comiment il cft 
vangé du Goue 
YernCure 


Defcription de 
Mosyher, 


530 HISTOIRE GENERALE 
fultes. Le Gouverneur mème fe hâta de le faire appeller , & lui fit des ex- 
cufes de fa rigueur. Quoi? vous êtes Chirurgien ? lui ditil, Eh ! pourquoi 
ne m'en averuiliez vous pas ? Il le fupplia de voir fon Neveu, qui étoit in- 
commodé depuis long-tems de la poitrine. ïl lui promit de grandes récom- 
penfes. Graaf faifit l'occafion de fe faire refpeéter. Sans refuier fes confeils ; 
il répondit qu'il n’avoit avec lui , ni fes inftrumens , ni fes remédes; & voyant 
en effet le malade, il déclara que fa langueur venoit d’un ulcere au pou- 
mon , mal incurable, pour lequel l’oncle & le neveu devoient prendre patience , 
comme il la”prenoit lui-même à l’évard de fa prifon. Quelques fecours heu- 
reux , qu'il diftribua dans la ville, acheverent d'autant mieux fa vangeance ; 
que deux jours après , un fecond Courier du Nabab apporta, au Gouver- 
neur , l'ordre de faire partir fur le champ fes deux Prifonniers ; fans quoi il 
étoit menacé d’être conduit lui-même à Patna , pour y être puni comme un 
Rebelle. Il ne lui refta que le parti de la foumiflion ; qui parut couter beau- 
coup à fa fierté. à 

Pendant quelques jours , que Graaf avoit employés à fe promener dans la 
Ville , 1l avoit ajouté de nouvelles obfervations à celles qui avoient caufé 
fa difgrace. Il répéte que cette Place eft d’une beauté finguliere. Le Gange 
baigne d’une côté le pied de fes murs. Du côté de la campagne, elle eft 
prefque ronde. Ses folfés font larges & profonds, mais fecs dans tous les tems 
où la riviere n’eft pas fort haute. Elle a quatre portes , dont celle qui re- 
garde l'Orient eft la principale. On y entre par deux ponts-levis , après lef- 
quels on pale un guichet , qui eft fuivi d’un grand efpace quarré & ceint de 
murs , d'où l’on fort par une autre porte. Les deux côtés de cette porte of- 
frent deux grandes figures de pierre , qui repréfentent deux Eléphans, cha- 
cun monté d’un homme armé. Les portes du Sud & de l’Oueft refflemblent 
beaucoup à la premiere : mais celle du Nord eft moins grande & moins ornée. 
Près de la porte du Nord, on voit, fur une petite élévation , quelques ar- 
bres, une pagode, & divers tombeaux , d’où la vüe donne fur un grand 
vivier. Le cenrre de la Ville, dans l'endroit où plufieurs rues fe croifent, 
eft occupé par un très-beau Kettera (*), de forme oétogone , environné de 
plufieurs belles maifons qui ont de petites tours. Toutes les rues de la Ville 
vont d’une porte à l’autre, & fe croifent au Kettera. Le côté de la riviere 
préfente un beau Château, avec le Palais des anciens Rois , le logement de 
fes femmes, & plufeurs autres Bâtimens d’une magmfique apparence. De- 
vant la Porte Orientale , c’eft-à-dire , au-dehors, on a formé un grand mar- 
ché, où l’on vend fans cefle toutes fortes de viandes, de volaille, de poif- 
fon, & de fruits. C’eft aufli le pofte de la grande garde. Certe Ville ayant 
été fort mal traitée dans les guerres de 1657 & 1658 ; on s'occupoit encore 
à relever fes Bâtimens. Les Magiftrats & les principaux Habitans font pro- 
fefion du Mahométifme. Tout le refte eft livré à lIdolâtrie. La garnifon 
étoit compofée de cinq cens hommes de pied, & de mille chevaux. Quoi- 
qu'on parle, à Mongher, une langue propre au pays, que Graaf nomme le 
haut More , on y employe les caracteres Perfans pour l’Ecriture. La plüpart 
des Habitans n’ont pas d'autre occupation que le Commerce. Hors de la Vi le 

(#) L’Auteur n’explique point ce que c'eft qu’un Kettera; mais il paroït ailleurs que c'eft la 
Bourfe des Marchands, A 


DES) -VMrO Vu A:G ElS Éirov.- EE 551 


& fur le bord mème des Folfés ,.on voit un grand nombre d’édifices, qui 
fervent de demeure & d'atteliers à quantité d'ouvriers & d’artiftes. On y fa- 
brique toutes fortes d'ouvrages & de marchandifes. C’eft une efpece de 
Fauxbourg, fans aucune apparence de régularité. 

Graaf reçut , dans fa Barque, fix foldats qui devoient lui fervir d’efcorte 
jufqu'à Patna : mais la crainte d'être punis, par le Nabab , de la mauvaife 
conduite de leur Gouverneur , en fit déferter quatre avant la fin du Voya- 
ge. Le troifiéme jour de leur navigation , les deux Hollandois rencontrerent 
une petite Flotte, qui portoit les équipages & les vivres d’un corps de rrou- 
pes qui fuivoit les bords du Gange. Elles confiftoient en douze cens Cava- 
liers fort bien équipés, quarante Chameaux, fix Eléphans , quantité de Bœufs, 
& quelques bataillons d'Infanterie. Cette petite armée , qui appartenoit à 
Mir-Amarting , Prince Idolätre , venoit de la Montagne d'Affang , avec ordre 
de fe rendre aux environs de Delli & d’Agra, pour marcher contre le Re- 
belle Sevagi , avec l’armée du Grand-Mogol. La Barque de Graaf ne pouvant 
avancer beaucoup plus vite , 1l eut l'occafion, dit-1l, de faire , pendant quel- 
ques Jours, des remarques affez curieufes 3 mais il négligea de les écrire. En- 
fin , perdant de vüe ces troupes, il pafla par les Villages de Deriapour , 
Mokava , Morareck, Noada , Baar , Bander-Bana, Fathoa, & pat d’autres 
lieux , dont Baar & Bander-Bana font les plus confidérables. 11 y vit quantité 
de Pagodes & de belles Mofquées. De Faroha, il fe rendit à pied par un 
chemin fort agréable , en fuivant le bord du Gange, au Palais de Seftakan , 
Nabab de Patna , où l'on ne fit pas difficulté de lui laiffer vifiter à loifir les 
Edifices & les Jardins (44). 

De-là , continuant fa marche, par un chemin bordé de Jardins très-agréa- 
bles , 1l arriva au Fauxbourg de Patna. La perfpective de cette ville lui pa- 
rut charmante. À fon arrivée , ‘il fut conduit au Comptoir Hollandois par 
un Baniane , qui l’occupoit alors pour la Compagnie de Hollande. Auffi-tôt 
que le Confeil de Patna en fut averti, 1l envoya au Comptoir un Sécretaire 
& quatre Députés , avec ordre de faluer les deux Hoilandois , & de recevoir. 
de leur bouche , d’exactes informations fur le traitement qu'ils avoient ef- 
fuyé à Mongher. Graaf n'eut pas befoin de confulter fon rellentiment , pour 
faire un récit peu favorable au Gouverneur. 

Pendant quelques jours de repos qu’il prit à Patna, la curiofité de connoi- 
tre une Ville fi célébre par fon Commerce , lui fit acheter un habit More, 
fous lequel il entreprit de La vifiter dans toutes fes parties , avec Île foin 
d'écrire fidélement fes obfervations. Il fe fit accompagner de fon Interprète 
& d’un feul Valet (45). 

La Ville de Patna eft fituée fort près du Gange ; comme un grand nom- 


GRAAF. 
166 
Route de 
Graaf depuis 


Monglier jufqu'à 
Painas 


Palais de Scë 
tekans 


Defeription de 
Patna, 


bre d’autres Places, dont les Habitans ont voulu fe procurer cette commo-. 


dité , pour leurs bains & leurs purifications. Elle eft défendue par un grand 
Château , revètu de Boulevards & de Tours. On y voit de belles Maifons 
des Mofquées , des Jardins , des Pagodes & d’autres Bâtimens fomptueux. Sa 
fituation eft fur une hauteur, pour éviter les grandes inondations du Gan- 
ge. On monte, du rivage à la ville, vingt, trente, & , dans quelques en- 


(44) Ibid. pages 62 & précédentes, 45) Ibidem. ; 
d d ij 


1582 EVE ST -O'T'RSEMMCNEENMENR AMEN 


NE droits , quarante degrés de pierre. Du côté de la terre, elle eft flanquée d'ua 
* grand nombre de Redoures & de Tours, qui fervent néanmoins à l'orner 

1669. Le + IC f ; LATE : \ D G ! 
plus qu’à la défendre. D'une extrèmité de la Ville à l’autre, régne une grande 
rue , bordée de boutiques , où l’on trouve toutes fortes de marchandifes & 
d'Ouvriers. Cette rue eft traverfée de plufeurs autres , dont les unes abou- 
tiflent à la Campagne, & les autres vers le Gange. Dans la plus haute par- 
tie de la Ville , on voit une grande Place , qui fert de marché, un crès-beau 
Palais, où le Nabab fait fa demeure , & un grand Kettera, où s’aflemblent 
les Marchands de diverfes Nations, avec des montres de toutes leurs mar- 

chandifes (46). 
Graafpart pour Après avoir fatisfait fa curiofité dans la Ville , Graaf retourna au Palais du 
RRPTEs Nabab Seftakan, pour en admirer encore une fois les jardins & les fontaines; 
mais 1l s’en épargne la defcription , parce qu'il leur trouva beaucoup de reffem- 
blance avec ceux de Ragi-Mohol. Graaf fut preflé de quitter ce beau lieu, 
par une Lettre de Sanderus, qui l’attendoit impatiemment à Soépra, dernier 
Comptoir dela Compagnie fur le Gange. Etant remonté fur cette riviere , 
il ne cefla plus de voir un pays fort peuplé , jufqu’à la fameufe Mofquée de 
an Monera , dont on lui avoit raconté beaucoup de merveilles. Monera n’eft en 
& fonouigine, lui-même qu'un miférable village , élogné d’une demie lieue du Gange, & 
fes Habitans ne font que de pauvres Laboureurs. Ce canton étoit autrefois de- 
fert. Mais un célebte Fakkir , nommé Iha-Monera , remarquant la fertilité na- 
turelle du terroir, qui ne fervoit de retraite qu'aux ugres , aux loups & aux 
chiens fauvages, maudit ces dangereux animaux, les chaffa par la force de 
es prieres , & bâtit dans le même lieu une petite Chapelle, où 1l fit quan- 
tité de miracles. La réputation de fa fainteté lui ayant attiré beaucoup d’au- 
mônes , fon valet trouva de fi grofles fommes après fa mort, qu'il ft bâtir 
à fa mémoire une mofquée magnifique , qui fert de retraite à quantité de 

Fakkirs (47). 

Defcription de C’eft un bâtiment quarré, qui eft environné d’arcades & de colomnes. Le 
geste Moïuée. ton eft rond , & couvert, avec beaucoup d'art, de petites pierres jaunes & 
leues. Chaque angle offre une petite tour , donr le roc eit de la même forme &c 
de la mème couleur que le grand. Tout cet édifice eft entouré d’un mur haut 
de dix pieds, & long de cent quarante pas fur chaque face. La principale en- 
trée eit une très-belle porte de pierre , devant laquelle on a placé une piece 
de canon, forgée de plufieurs barres de fer, qui tire huit livres de balle. De 
l'autre côté de la mofquée , on voit un grand vivier bordé d'arbres , où lon 
defcend par fept ou huit marches , & dont les rives font couvertes d’un grand 
nombre de tombes. On y a bâti une autre mofquée, plus petite que la pre- 
miere , près de laquelle on admire un Eléphant de pierre , qui tientun aigle 
avec fa trompe, & dont on vante la vertu contre le tonnerre, les éclairs & 
le mauvais tems. On trouve fans cefle autour de ce lieu , une infinité de 
Fakkirs, qui débirent leurs fables aux pelerins, & qui en tirent de largent 
par diverfes fortes d’impoftures. Les uns font leur réfidence habituelle dans 
la Mofquée. Les autres courent le pays en troupes , armés de batons, avec 
des enfeignes & des banicres. Ils font quelquefois nuds , quelquefois vêtus 


(46) Page 63. é (47) Page 64 


DES ANT OIL ANGES MDENVEe LIL 583 


bizarrement , & fouvent couverts de cendres, pour fe donner un air de péni- 
tence qui les rend effroyables. Dans tous les villages & dans les villes mè- 
mes de leur paflage, les Habitans font obligés de leur fournir des vivres , pour 
fe garantir de leurs brigandages (48). 

L'arrivée de Graaf à Socpra, la guérifon du Directeur Sanderus , & quel- 
ques petits évenemens de guerre & de commerce , enrichiflent peu le refte 
de cette relation. Le Comptoir de Soëpra n’a pour objet que lopium & le 
falpêtre , qui font en abondance dans ce canton. Le batiment des Hollandois 
répond , par fa grandeur , à l'importance de ce négoce. C'eft un quarré long, 
dont la iongueur s'étend fur le bord du Gange , avec une tour à chaque coin. 
Il eft divifé en trois corps , dont l’un eft accompagné d’un très-beau jardin. 
Celui du milieu contient le magafin, & de fort beaux appartemens pour les 
Chefs. Le troifiéme eft le lieu du travail, où l’on cuit & l’on purifie le fal- 
pètre. Au de-là du chemin , les Directeurs ont fait bâtir des écuries d’une aflez 
grande étendue , qui portent , en langage du pays, le nom de Place du bois (49). 

Après avoir employé près de deux ans dans les Comptoirs de fa nation, 
Graaf quitta celui d'Ougly, le 20 Novembre 1671 , fur un vaiffeau deftiné 
pour la Perfe. Mais , en paflant fous la côte de Ceylan , le bâtiment fur jettés 
par un orage, dans lePort Hollandois de Colombo. L’Amiral de la Haie , dont 
on a lu l’'Expédition au tome VII de ce recueil , donnoit alors la loi fur ces 
mers , avec une efcadre de douze vaifleaux François. Graaf ayant abandonné 
le deffein du voyage de Perfe, eut l’occafion , avant fon retour en Hollande , qui 
fur differé jufqu’à l'année fuivante,d’apprendre les révolutions qui venoient d’ar- 
river à Goa , & les premieres avantures du célebre Dom Pedre de Caftro. 
Mais comme il ne devoit fes informations qu’à la renommée, on verra plus 
volontiers les mêmes évenemens dans le récit d’un voyageur François, que 
le hazard rendit témoin d’une partie de ce qu'il raconte, & qui n'a pas le 
même intérèt qu'un Hollandois à décrier la conduite des Portugais dans les 1n- 
des. J'ai pris foin de renvoyer ici cette partie (so) du voyage de Carré , pour 
fuppléer aux omiflions de Graaf, par quelques obfervations hiftoriques, qui 
conviennent 2 la fin de ce volume. 


$ TI. 


Etat des Portugais aux Indes Orientales , en 1670 , & l'Hifloire 
de Dom Pedre de Cafro. 


Es Guerres, entre l’Efpagne & le Portugal , avoient épuifé d'hommes deux 

Etats qui fe trouvoient déja fort dépeuplés, par les grandes colonies que 
lun & l’autre âvoient envoyées dans les deux Indes. Ce qui leur reftoit d’Ha- 
bitans fufifoit à peine , pour la culture des terres & pour l'entretien du 
commerce intérieur. Ainfi l'on étoit fort éloigné, dans les deux nations, de 
pouvoir envoyer du fecours aux colonies mêmes, qui fe trouvant preflées par 
d’autres ennemis, attendoient en vain les flottes, donc elles étoient accoutu- 


(48) Tbid, p. 65, (49) Ibid. p. 75. (so) Voyage de Carré , Tome IL. p. 86. 


GRAAX 
166%; 


Comptoir de 
Soepra , pour l’a 
pium & le falpè- 
tre, 


1e 


1671, 


Sources de Faf- 
fuib iflemenc deg 
Portugaisa 


584 HILISNT O: IREM GUEUN ER PAMLRE 


a InCes à recevoir , tous les ans, un renfort de foldars & de munitions. 
FTAT DS Les Portugais des Indes Orientales s’imaginerent qu'il étoit arrivé quel 
PoRTUGAIS : te) ; ë te) quelque 
aux Ines. fatal accident qu'ils ne pouvoient pénétrer; ou que les flottes qu'ils avoient 
1670. ait paitir pour Lifbonne ayant péri dans le voyage, on les avoit oubliés , 
Lews inquié- fans faire déformais aucun fond fur un commerce qui commençoit à s'affoi- 
tades& Go blir, & donc le profit ne remplaçoir pas les dépenfes qu'il falloit renouveller 
E L 
chaque année , pour équiper un grand nombre de vaifieaux, & leur faire 
pafler avec mille dangers, des mers immenfes , qui ne pouvoient jamais être 
affez connues. Le commerce ne dépérifloit pas moins par cette opinion , que 
par les efforts des Hollandois & des Anglois, qui enlevoient chaque jour quel- 
que place importante aux colonies Portugaifes , & qui établifloient des Comp- 
toirs redoutables dans tous les lieux dont ils devenoient les maîtres. Les Prin- 
ces voifins contribuoient aufli à ruiner les affaires du Portugal, & prenoient 
ce tems pour abbattre une puiflance , qui faifant valoir trop long-tems des droits 
chimériques , s’étoit mife en pofleflion d’une infinité de biens qui ne lui ap- 
partenoient pa . 
Divin des Enfin les Portugais étoient réduits fi bas dans les Indes, qu'entre eux-mê- 
Seigaeurs. mes, chacun penfant pour fon propre intérêt à fauver quelque chofe du nau- 
frage , 1ls cellerent bien-tôt d'employer leurs foins & leurs forces au bien com- 
mun de leur nation. Les Seigneurs , qui tenoient pour le Portugal des places 
fortes & des pays confidérables , fecouerent le joug de la dépendance. Ils fe 
traiterent d'abord avec une défiance mutuelle , parce qu'ils craignoient de trou- 
ver, l’un dans l’autre, des obftacles à leurs ufurpations. Cependant ayant re- 
connu que cette divifion ne pouvoit fervir qu'à leur ruine , 1ls formerent une 
efpece de fociéré : fur quoi lAuteur obferve que rien ne peut fubfifter fans 
quelque apparence de juftice (sr). 
re parle [ls convinrent de partager les terres & l'argent qui appartenoïent à la Cou- 
de  ponne, de ne fe caufer aucune inquiétude entr'eux, & de fe raffembler con- 
tre l’ennemi commun, s'ils trouvoient de l’oppofition à leur entreprife. Douze 
des principaux fe liguerent particulierement contre le Viceroi, qui paroifloit 
conferver la fidélité qu’il devoit à la Cour. Il avoit combattu le défordre , aufli- 
tôt qu'il s’en étoit apperçu ; & dans la fuite, 1l n’oublia rien pour en atrèrer 
Je cours. Il publioit des nouvelles du Portugal. Il faifoit répandre adroite- 
ment que le Roi, vainqueur de tous fes ennemis, envoyoit des fecours d’hom- 
mes & de munitions dans les Colonies , & qu'inceffamment on verroit arriver 
une puilfante Flotte à Goa. Pendant qu’il foutenoit les efprits par cet artifi- 
ce , 1l dépèchoit fouvent des caravelles en Europe, pour repréfenter fa fi- 
cuation, Tous ces foins ne lui faifoient recevoir aucune réponfe de la Cour, 
qui ne pouvant feconder le zéle de fon Miniftre, craignoit d’avouer fa foi- 
bleffe , & prenoit le parti de laiffer croire que <és informations n’alloient 
pas jufqu'à Lifbonne (52). Ron 
. Ferme du Le Viceroi n'en fut pas moins ferme, & préféra , fuivant les termes de 
pa l'Auteur , la fatisfaétion d'être homme de bien dans l'infortune , à celle de 
devenir riche & puilfant par une perfidie, Quoique IËs Rebelles euffent plus 
de forces pour l’arraquer qu'il ne lui en reftoit pour fe défendre , il conti- 


(51) Carré, p. 30. (32) Ibid. p. 92: 
Au 


D'EUS HV ONV ALGIENS. rive IL s8s 


nua de foutenir ; par toutes fortes de voyes, l’intérèt de la Couronne. On 
tenta de l'engager du moins au filence. Sa vertu demeura inflexible, & ne 
fit que fe roidir contre les difficultés. Enfin les conjurés penferent à fe dé- 
faire de lui. Les plus violens propofoient de fe faifir ouvertement de fa per- 
fonne , & de lui ôter la vie. D'autres, pour conferver quelque apparence 
d'ordre & de modération, vouloient qu'on cherchät , dans fa conduite mê- 
me, des prétextes pour l'arrêter & pour le faire périr dans une prifon. L'o- 
pinton des plus adroits, & celle qui l’emporta , fut de s’aflurer à la vérité 
de fa perfonne , mais pour le mettre dans un Vaifleau & le renvoyer en 
Portugal, chargé d’accufations , qui leur donnaffent le tems d'exécuter tous 
leurs deffeins , & de s’affermir dans les Domaines dont ils avoient fait le 
partage. Cette réfolution fur fuivie avec tant de bonheur ou d’habileté , 
qu'ayant enlevé le malheureux Viceroi dans une promenade, ils le confe- 
rent à la garde d’un Capitaine de Vaifleau qui retournoit à Lifbonne. On 
prétend qu'à fon départ, ils eurent la témérité de lui déclarer , qu'ils l’en- 
voyolent porter au Roi la nouvelle de fa perte & de leur révolte. Après 
cet étrange attentat , ils exercerent, dans la ville , toutes fortes d’injuftices 
& de cruautés. La famille du Viceroi fut dépouiliée de fes biens ; & ceux 
qui oferent lever la voix, en fa faveur , perdirent la vie dans les fupplices (5 3). 


Sul Tr 
Hifloire de Dom Pedre de Caftro. 
D: Pedre de Caito, qui tenoit un rang diftingué parmi les conjurés , 


fut celui qui garda le moins de ménagement dans fes violences. C’étoit un 
très-méchant homme ; ingénieux à trouver les moyens de faire réuflir tou- 
tes fes vües, qui n’étoient ordinairement que des crimes. [l avoit acquis 
d'immenfes richeffes , autant par des concuflions ouvertes , que par les ref- 
forts fecrets d’une trop heureufe politique , qui lui rendoit aifé tout ce qui 
flattoit fes palions (54). Le rôle qu'il joue dans ce récit oblige l’Auteur de 
rappeller un événement , qui achevera de faire connoître fon caractere. 
Vers le rems de la décadence des Portugais, & lorfque la foumiflion des 
Seigneurs commençoit à diminuer, un Jeune Prince de Vifapour alla pañler 
quelque-tems à Bicholain , petite ville éloignée de Goa d’environ deux lieues. 
Les promenades & les bois dont elle eft environnée en font un féjour fort 
agréable , où le Prince vouloit fe délaffer du tumulre de la Cour , fans re- 
noncer tout-à-fait aux plaifirs. Le voifinage de la Capitale Portugaife attiroit 
continuellement chez lui quantité de Seigneurs , qui contribuoient à fon 
amufement. Certe vie lui parut fi douce, qu'il s’en fit une habitude. Le Com- 
merce des Dames Portugaifes l’attachoit encore plus. Il avoit pris pour elles 
une fi vive inclination , qu'il ne connoiïfloit plus de bonheur dans un autre 
lieu. Cependant fes affaires le rappelloient à fa Cour. Il auroit fouhaité de 
ouvoir emmener quelqu'une de ces Portugaifes , dont la beauté l’avoit tou- 
ché. Il s’ouvrit à Dom Pedre de Caftro , dont il avoit reconnu le caractere 
& l’habileté. 
Dom Pedre envifagea ; dans le deflein du Prince Mahométan , une occa< 
(53) Page 95. (54) Page 96. 
Tome IX, eee 


ÉTAT DES 
PORTUGAIS 
AUX IÎNDESe 

1670. 


Comment iis 
fe défont de lui, 


Caratere 1e 
Dom Pedre de 
Caîtro. 


ETAT DES 
PORTUG AIS 
AUX INDES. 

1670. 

li livre deux 
Dumes (Chrée 
T-ennes a un 
Frince Mahomé- 
Fa 


Anarchie qui 
prôduic de grands 
ciordres À (5040 


Arrivée d'un 
Nouveau Vicercie 


Yi fait arrêter 


Dom Pedre de: 


Caftre. 


586 H1 ST:G IR B\ GE N-E/R AIEIÉ 

fion de fatisfaire la haine qu'il portoit au Viceroi. Il y avoit, à Goa, deux 
Dames d’une rare beauté , mais d'une grande réputation de vertu , qui éroient 
de la Maifon du Viceroi , fes proches parentes & qui defcendoient des an- 
ciens Seigneurs à qui le Portugal devoit la conquête des Indes. Dom Pedre 
réfolut de les vendre au Prince; & fi le rojet paroît déteftable , l’exécu- 
tion ne le fut pas moins. Il feignit de fe réconcilier avec la famille du Vice- 
roi, qu'il faifoit profeflion de haïr depuis long-tems. Tous les honnètes gens 
furent d'autant plus charmés de cette réconciliation , qu’elle faifoit gémur le 
public, & qu’elle nuifoit même au cours des affaires. Les efprits pénétrans , 
qui connoifloient Dom Pedre , foupçonnerent quelque mauvaife vüe dans. 
une réfolution fi fubite. Ils ne fe trompoient pas. Dom Pedre poufloit in- 
fenfiblement fon entreprife , & conduifoit les ae victimes au précipice. 

Elles avoient des terres confidérables, où elles vivoient fouvent d'une 
maniere convenable à leur naiffance. Refpeété comme il étoit par fon rang 
& par fes richefles, elles ne pouvoient refufer fes vifites. IL les accoutuma. 
fi naturellement à les recevoir , que n'ayant aucune défiance de fes inren- 
tons , elles confentirent un jour à prendre lamufement de la promenade 
avec lui. Il avoit fait préparer un Palanquin. Le Prince, averti de l’occa- 
fon , envoya fur leur paflage quelques gens armés qui les enleverent. On 
ne douta point, à Go, que certe trahifon ne füt un nouveau crime de Dom 
Pedre, Plufeurs Portugais, qui avoient rencontré le Palanquin , accompagné: 
d’une nombreufe efcorte, rendirent témoignage qu'ils en avoient entendu 
foruir les gémiffemens de deux femmes, & qu'entre leurs plaintes elles 
avolent prononcé fon nom avec horreur. On le connoiïfloit aflez dépravé , 
pour trahir indifféremment fa Patrie & fa Religion. Perfonne n’ignoroit qu’en 
arrivant aux Indes , il avoit livré aux Infidéles une de fes propres parentes 5. 
& ceux qui l’avoient connu en Portugal lui attribuotent une infinité d’au- 
tres crimes (55). 

La plüpart de fes complices n'étant pas plus reglés dans leurs mœurs & 
dans leurs principes, il s'éleva bien-tôt entr'eux , des querelles qui donne- 
rent à Goa les fcenes les plus fanglantes. La guerre n'a rien d’affreux , dont 
on ne vit l'image, entre des Ciroyens qui avoient le même intérèr à vivre 
dans l'union. $1i cette Anarchie eût duré plus long-tems , fes Auteurs au- 
roient trouvé leur punition , dans une fureur qu’ils commençoient à tourner 
contr'eux mêmes. Mais le Vaiffeau, qui portoit le Viceroi en Portugal , ar- 
riva heureufement au Port de Lifbonne. La colere du Roi fut fi vive en 
apprenant la fédition, qu'il ft équiper aufli-tôt deux grands Vaifleaux de 
guerre, fur lefquels il ft embarquer un nouveau Viceroi , de la même Mai- 
lon que Île précédent , homme févere & réfolu , qui, en fuivant les ordres 
de fon Maître , devoit travailler à la vangeance de fa famille. Quantité de 
Seigneurs partirent avec lui, pour foutenir l'autorité du Roi dans la fienne , 
& pour commander fous lui quelques troupes d’élire qui compofoient fon 
cortege. Il avoit ordre de faire arrèter tous les Rebelles, en arrivant à Goa,. 
& de les renvoyer , chargés de fers , à la Cour de Portugal. 

Avec quelque diligence que le nouveau Viceroi püt pañler les mers, 4 


(55) Ibidem, pages 106 & précédentes, 


D'E SV 'O:YrANG E SrEdn DT. s87 


n'arriva point affez tôt pour exercer, fur les féditieux , route la rigueur des 
châtimens qu’il leur deftinoit. La plüpart s’étoient entre-détruits ; & ceux qui 
furvivoient prirent le parti de fe retirer dans leurs Gouvernemens , ou chez 
les Princes voifins. Dom Pedre s'étant flatté que la tuine des uns & la fuite 
des autres, joint à l’ancienne confidération dont il jouifloit dans Goa , fe- 
roient oublier fes excès , ou ie imettrolent à couvert de la vengeance, ne put 
fe déterminer à quitter une ville où toutes fes richeffes éroient raflemblées. 
Il fut trompé dans cette efpérance. Le Viceroi , inftruit de fa fécurité par 
quelques Emiflaires , dont il s’étoit fait précéder , le fit arrêter en defcen- 
dant au rivage, & le mit, fous une bonne garde , dans le premier Vaiffeau 
ui devoir retourner en Europe. Aufli- tôt l’autorité du Roi fut rétablie 
dans la Ville, & les foins du nouveau gouvernement fe tournerent au-dehors. 

Ceux qui fe trouvoient chargés de la garde de Dom Pedre , ont raconté 
que jugeant fa perte infaillible , il avoit pallé tout le tems de la navigation 
dans une fombre triftefle , comme un criminel qu'on traine à l'échaffaut. Mais 
fes idées changerent & fa confiance fe ranima, lorfqu'il fut entré dans la 
riviere de Lifbonne. La Cour avoit pris une autre face par la mort du Roi 
Dom Jean. Outre que ces changemens font toujours favorables aux crimi- 
nels d'Etat , Dom Alphonfe , qui fuccédoit à la Couronne , avoit toujours 
aimé Dom Pedre ; qui étoit à peu près du même âge, & qui avoit été le 
compagnon de fon enfance. Il le reçut avec autant d'affection, que Dom Jean 
lui préparoit de rigueur. Cet heureux coupable auroit pù vivre avec honneur 
& dans un rang diftingué à la Cour de Portugal. Il fe vit tout-d’un-coup 
au nombre des favoris ; & le fouvenir de fon humiliation ne lempichoir 

oint de foutenir fa nouvelle faveur , avec roure la fierté d’un méchant hom- 
me. Mais il forma le deflein de fe vanger , & cette idée le rapyelloit à Goa. L'an- 
cisn Viceroi, qui occupoit un pofte confidérable à la Cour , étant au-deflus 
de fes atteintes , 1l réfolur de faire tomber fur fon parent & fon fucceileur 
tout le refflentiment qu'il croyoit devoir à cette odieufe famille, 

Ses inflances lui firent obtenir du Roi, non-feulement la permiffion de 
retourner aux Indes, mais encore des terres confidérables , dans le voifina- 
ge de Goa , & le commandement d’un Chäteau qui dépend de cette Ville. 
Il avoit été frappé de l'excommunication , à Lifbonne comme à Goa, pour 
avoir vendu les deux Dames Chrétiennes à un Prince Mahométan. Avant 
fon départ , 1l fit demander fon abfolution à Rome ; & l'ayant obtenue, il 
s’embarqua fur un Vaifleau particulier , qui partoit pour les Indes. L'indul- 
gence de la Cour avoit paru furprenante en Portugal ; mais elle caufa beau- 
coup plus d’admiration à tous les Portugais de l'Orient, fur-tout au Viceroi , 
qui jugea par l'air de haureur & d'indépendance avec lequel il vit arriver un 
ennemi fi redoutable , à quels nouveaux démêlés il devoir s'attendre avec lui. 

Dom Pedre avoit, à Goa, fa femme.& fa fille , qui méritoient toute la 
rendrefle d’un mari & d’un pere vertueux. Il refufa de voir lune & l’au- 
tre , pour fe replonger dans l'excès de la débauche. Sa Maiïfon devint un 
Sérail, où 1l raffembla quantité de belles efclaves , acherées de diverfes Na- 
tions. Ses amis & fes confidens étoient tout ce qu'il y avoit de gens décriés 
par leur caractere. Au milieu de cette molleffe, il n’oublioit point fes pro- 
jets de vangeance. Mais le Vicerot, qui ne doutoit pas de fes intentions , fe 

Étée 1j 


TS 
ErAlTID ETS 
Porrueais 
AUX INDES, 


1671: 


Dom Pedre cft 
mené Piifonnise 
à Lifbonne, 


Faveur qu'il y 
LOU DR 


Ilretourns aux 
Indes, 


Vie qu'il y mé» 
£a 


558 HT ST OI R EÉMPGHENERALE 


Bree out obligé de le prévenir en fe déclarant fon ennemi , avant qu'il eût rien 
Porrugars tenté contre fon autorité. La protection de la Cour n’effraya point un hom- 
Aux Ines. me ferme , qui étoit autorifé par les ordres du Roi Jean , & qui favoit d’ail- 

1671. leurs qu'Alfonfe, avec la même foiblefle qui lui faifoit prodiguer fes fa- 
veurs à des Sujets indignes , oublioit fes propres bienfaits, ou s'embarrafloit 
peu de les foutenir (56). 11 garda d'autant moins de ménagemens, qu'il fe 
voyoit appuyé de tous les gens d'honneur , qui regardoient Dom Pedre com- 

Heftarrérépour me la honte de leur Nation. À la premiere occafion où ce méprifable enne- 
la feconde fois, ;mj Jui manqua de refpect , il le ft arrèter; & fans écouter fes plaintes , il 
le tint renfermé dans une étroite prifon (57). 
Vers le même-tems, les Portugais fe virent forcés de faire la guerre fur 
11 obtient la mer. Dom Pedre , humilié par fa fituation , demanda inftanunent la liberté 
pÉmHEeR defer- de combattre fur la Flotte. Il obtint. Le Viceroi , qui le connoifloit brave, 
jugea non-feulement qu’il étoit capable de rendre fervice à l'Etat, mais que 
c’étoit une occafion de s’en défaire ; & cette conduite fit autant d'honneur à 
fon défintereflement qu'à fa prudence. Dom Pedre fe trouva dans trois ac- 
tions fort fanglantes , où fa valeur lui attira de l'admiration , & dontil eut 
le bonheur de fortir fans bleflures. A fon retour, le Viceroi informé qu'il 
fe prévaloit déja de cet avantage, le fit conduire en prifon à la defcente 
du Vaifleau (58). 
nn Mais foit qu'il eût corrompu fes Gardes , ou que pour fe délivrer de lui, 
* le Viceroi même lui facilicar les moyens de fe fauver , il fortit bien-tôt & 
de fa prifon & de la ville , d’où 1l fe retira dans une des bourgades mariti- 
mes, qui font habitées par des Mahométans & des Idolâtres. Rien ne prouve 
mieux la faveur qu’il avoit trouvée dans fa fuite, que la permifion qu'il 
obtint de vendre fa Commiflion & les Terres qu’il avoit obtenues du Roi. 
Il pafla deux ans dans l'oubli , errant aux environs de Goa, fans avoir l’au- 
dace d’y rentrer. On ignore s'il tenta, dans cet intervalle , de former quel- 
que parti contre le Viceroi, & fi le bon ordre qui regnoit dans le gouver- 
nement lui en Ôta l’efpérance : mais, fe livrant enfin à fon defefpoir , 1l 
Son defefpoir prit la réfolution de fe retirer à la Cour de quelque Prince Mahométan. Il 
Her az choifit celle de Vifapour; & pour y paroître dans tout l'éclat qui convenoit 
‘à fon nom & à fes defleins , il fe fit un Equipage magnifique , avec lequel 
TE il fe mit en chemin à la fin de l’année 1672. Quoiqu'extrème dans tout ce 
* quil entreprenoit, jamais il ne le fut tant que dans la pompe de fa marche. 
On l'eût pris pour quelque Ambafladeur extraordinaire du Roi de Portugal , 
qui, par l’ordre de fon Maître , étalloir cette magnificence aux yeux de l'O- 
rent, dans la vûe de s’attirer l'admiration & Île refpect; deux fentimens , 
ajoute l’Auteur, qui conduifent naturellement à la foumiflon (59). 
Sa retraite fit beaucoup de bruit parmi les Portugais. Quelques-uns fe 
plaignoient hautement du Gouverneur. Comme on le foupconnoiït d’avoir 
fermé volontairement les yeux fur fon évafon , les plus fages prétendoient , . 
qu'après avoir fait arrèter un homme fi dangereux, la prudence ne devoit 
jamais permettre de lui ouvrir les portes de fa prifon (co). 


(56) Page 123. (59) Page 127. 
(57) Tbidem (60) Page 128. 
(58) Page 125. 


DES VONT ALG ELS Lir ve: 1 I. 539 


Ce fut dans ces circonftances que le Voyageur François fut envoyé au : 
Pays de Vifapour. En arrivant à Khebac , ville confidérable de cet Etat , il Loan 
apprit que Dom Pedre s’y étoit arrèté dans fa marche , & qu'il y fafoit AU INore 
rendre quelques jours de repos à fon Equipage. Mais avant que d'expliquer 1672. 
Le relations qu'il eut avec lui , il donne une courte peinture de l'Etat du nee 
à Re : Vifapour dëns je 
Royaume de Vifapour , telle qu'il la reçut du Gouverneur de Rhebac , qui même tems que 
avoit beaucoup d'affection pour les François (61). Dom Pedre. 
L'ancien Roi étoit mort depuis peu. Un ufurpateur étoit monté fur letrône Etat de ce 
ar le crime de la Reine, qui avoit empoifonné fon mari, pour mettre la ROyaime 
Couronne fur la rère de fon amant. Cet attentat n’avoit pas été fi fecrer, 
qu'il eût échappé à la pénétration du Peuple; mais le nouveau Roi avoit trouvé 
l'art d’appaifer les efprits , & d'entretenir la paix dans toutes les parties de 
l'Etat , en faifant briller toutes les vertus qui font les plus grands Monar- 
ques. Jamais on n’avoit vü plus de grace & de majefté fur le trône. famais 
ha puiffance n’avoit été plus heureufement employce pour infpirer l'amour. 
Il parut digne de la place qu'il occupoit ; & l’on jugea, dit l’Auteur, que 
c'éroit pour corriger l'injuftice de la fortune , que le Ciel avoit mis le fceptre 
entre fes mains. En un mot, il fit oublier le crime de fa femme , & fx 
ropre naiflance , qui , fans être méprifable, étoit fort éloignée de l’élevarion 
royale. Son bonheur acheva l'ouvrage de fon mérite. Un des plus grands Caraûrre ser 
Seigneurs du Royaume , qui avoit des droits inconteftables à la Couronne , feux du our 
donna le premier exemple de la foumiflion , en lui prêtant de bonne grace un. + 
le ferment de fidélité. Il fe nommoit Caveskan. C’éteit lui-même un hemme 
au-deffus du commun par les qualités de fon efprit, & capable épalement 
d'occuper la premiere place ou la feconde. Il gouvernoit après le Roi , ou plu- 
tôt le Roi ne gouvernoit que par fes confeils ; & ces deux Chefs de l’Erar 
fembloient avoir attaché leur bonheur à celui des Peuples (62). 
Le Roi tomba dans une maladie dangereufe ; & fentant approcher fa fin. 
il nomma Caveskan pour fon Succeffeur. Ce généreux Miniitre répondit , 
auf tranquillement que s’il y eùt été préparé, » qu’il n’avoit jamais fait 
» d’'injuftice , & qu'il ne vouloit pas commencer ; que le Roi laïffant un 
» fils, on devoit efpérer que ce jeune Prince reffembleroit à fon Pere, & 
» feroit le bonheur de la Nation; que la Couronne lui appartenoit ; & que 
» lunique foin du Roi devoit être de nommer un Gouverneur à fen fils. 
Ce fils du Roi n’avoit que fix ans. Il étoit né d’une femme légitime. 
Perfonne ne pouvoit lui contefter ce que la modeftie & la générofité du vé- 
ritable héritier lui cédoient. Le Roi répondit à Caveskan , qu'il lui confioit & 
fon fils & fon Royaume. Ii mourut après cette déclaration. Un événement fi 
fingulier ne laifla pas de former plufeurs Partis dans le Royaume. Quel- 
ques Seigneurs vouloient forcer le Miniftre de prendre un rang qu'il lui 
étoit glorieux d’avoir refufé , mais dont ce refus mème le rendoit plus di- 
gne encore , & leur faifoit fouhaiter d’être les Sujets d’un tek Maître. D'’au- 
tres fe déclarerent pour un Prince du même fang, c’eft-à-dire , pour le plus pro- 
che héritier de la Couronne après lui. Cette divifion caufa des troubles. 
Les Gouverneurs des Provinces & des Villes , fous prétexte d'embrafler l’ur: 


(61) Hidm. (62) Ibid, page sa 
Ecece nÿ 


599 EL LS TO DP'RMEVGELN Et RS AUILE 
us des trois Partis, exercerent routes fortes de concuflions dans les lieux fou- 
a a mis à leur autorité. Le Gouverneur même de Rhebac, ayant demandé à fa 
aux Invrs. Ville une très - groffe fomme d'argent que les Habitans s’étoient obftinés à 
1672. lui refufer, avoit fait mettre le fcellé à tous les Comptoirs & chez tous les 
Marchands ,avec défenfe , fous peine de la vie, de le lever fans fon ordre (63). 
Ufge fingu Cependant le Parti du jeune Prince étant devenu le plus nombreux , 
ie JB Caveskan ne fe démentit point. Il ft couronner felemnellement fon éleve. 
cegns. _ Dans cette cérémonie, qui fervit beaucoup à réunir tous les efprits , 1l fuc 
déclaré Régent du Royaume & Tuteur du Roi. Entre plufeurs événemens 
qu'on prend pour le préfage d’un heureux resne, l'Auteur rapporte qu'après 
le couronnement , on plaçe, fuivant l’ufage du pays, dans cinq différens 
endroits d’une falle , autant de monceaux , d’or, d’argent, d’éroftes , d’ar- 
mes, & de riz; & dans un autre endroit, un monceau de cendre. Cerre 
diftibution eft abandonnée aux mains des Prètres ; & tous les ailiftans de- 
meurent dans un refpect qui ne leur permet pas de toucher aux monceaux. 
On conduit le Monarque au milieu de la falle, les yeux bandés d’un riche 
turban , qu’on garde enfuite , avec une efpece d’adoration. On l'abandonne 
dans ce lieu , pour ebferver de quel côté le hazard lui fera tourner fes pas, & 
pour en tirer un augure. S'il tombe fur le monceau d’or & d'argent, on juge 
qu'il fera pañlionné pour les richeffes , & que fes Peuples fouftriront de fon 
avarice. Si c’eft aux éroffes qu'il s'adrelle , on eft perfuadé que fa Cour fera 
magnifique , & qu'il fera régner le Commerce dans fes Etats. Les armes mar- 
quent la valeur & la victoire. Les grains annoncent l'abondance. Mais de tous 
les fignes , la cendre eft le plus malheureux ; parce qu'étant fterile d’elle- 
même , & le refte des chofes confumées par le feu , elle eft regardée comme 
un préface fur de mifere & de famine , de pertes & d’infortunes. 
Le jeune Monarque tomba fur le monceau d'armes & fur le monceau de 
grains , qui pallent pour les plus heureux des cinq préfages (64). 
_Caré arrive à Telle étroit la fituation du Royaume de Vifapour, à l’arrivée du voyageur 
Fr François. Après avoir falué le Gouverneur, qui fe porta de lui-même à lui 
faire ce récit , 1l lui fit des plaintes, au nom de la Compagnie des Indes , 
pour le Fa@teur qu’elle avoit dans la Ville, qui avoit été compris dans l'or- 
dre de fermer tous les Comptoirs. 11 obtint fur le champ une exception , en 
faveur des marchandifes qui appartenoient à la France. 
Mais la fuite de cette narration ne peut avoir de grace, que dans la bou- 
Récie qw'il Rat che de l’Auteur. 
. is ins Ce fut, dit-il, dans cette Ville , que je vis , pour la premiere fois, Dom Pedre 
"de Caîtro. Il n’y avoit que fa perfonne qui me füt inconnue. La renommée m a- 
voit inftruit de fes avantures ; & comme il eft rare qu’elle diminue le mal, j’avois 
conçu de lui Les lus odieufes idées. Il faifoit Le fujer de toutes les converfations, 
& fon nom étroit devenu fameux dans l'Orient. C’étoit un monftre pour Les gens 
de bien. C’éroit, pour les Indiens , un fujet de tour appréhender de la part des 
Portugais, aufquels ils n’attribuoient pas des mœurs moins COTromMmpUES , & des 
principes moins tyranniques. C’étoit , pour les perfonnes capables de réflexion ; 
une preuve de la foïbleffe du Portugal & de l’altération de fon gouvernement, 


sn 


(63) Ibid. page 136. (64) Tbidem, p. 143. 


D'ÉSSAEV OP MMANGUE SET IE Sr 

Si Dom Pedre m'étoit connu, je n’étois pas tout-à-fait étranger pour lui. 
Il avoit entendu mon nom , dans plufieurs voyages que j’avois faits aux en- 
virons de Goa. Auf la curiofité, fi l'on ne veut pas fuppofer d’autre motif » 
J’amena-t-elle le premier chez moi. Sa vifite fut très-longue. Peut - ètre ne 
cherchoit-il que l’occafion de parler de lui-même, & des projets de vangeance 
qu'il avoit formés contre le Viceroi. Il me raconta mille chofes que je fa- 
vois , mais avec un tour avantageux pour lui, & propre à faire tomber lin- 
juftice fur tous les objets de fa haine. Il me dit que fes malheurs avolent 
commencé de plus loin ; & que dans tous les rems de fa vie, il avoit infpiré 


une jaloufie, qui ne l’avoit pas lailé manquer de chagrins & d’embarras. Je 


remarquai , dans fon récit, qu'il cherchoit moins ma conipaflion que mes louan- 
ges. S'il avouoir qu'il eùt quelquefois fuccombé fous les traits de fes enne- 


mis, il s'élevoit fi fort au-deflus d'eux , qu'il paroifloit dédommagé de leur 


averfion, par l'opinion qu'il avoit de Îui-même. 

Je pénétrai fon caraëtere , & je reconnus que le Public ne lui faifoit pes 
d'injuftice en le peignant des plus noires couleurs. Cependant je parvins à 
lui faire confeffer que tout le tort n’éroit pas du côté de fes ennemis. Je lui dis 
d’un ton aflez ferme, que le défefpoir où il alloit fe plonger , me paroïfloit 
un efiet de la colere du Ciel, qui fe laffant de fes excès , étroit prèt fans 
doute à l’abandonner. Je lui demandai quelles étoient fes prétentions à la 
Cour d’un Prince Mahométan , où fa premiere démarche feroit infailliblement 
de renoncer au Chriftianifme ; défertion aufli honteufe devant Dieu que de- 
vant les hommes. . Après fon apoftafie même, je le priai de me dire s'il fe 
flattoit de trouver, dans une Cour infidelle, d’autres hommes que les Portugais , 
c'eft-à-dire, s’il faifoit l'honneur aux Mahométans de leur croire plus de veriu 
& de probité qu'à des Chrétiens ? Devoit-il mème efperer que je facrifice dont 
il alloit fe rendre la victime, füt d’un grand prix aux yeux des Mahométans ? 
La plüpart faifoient-ils plus de cas de ieur religion , qu'il n’en faifoit de la 
fienne ? Je les connoiflois , par une longue expérience des cours de l'Orient , où 
loin du centre de leur créance , ils n’en adoptoient que les principes qui juf- 


tifioient leurs plus honteufes pañlions ; peu differens , dans tout le refte, des. 


véritables athées. J'ajourai , que je ne comprénois pas d’ailleurs quelle van- 


geance il croyoit tirer du Viceroi des Indes, en juftifiant par une conduite: 


fi criminelle tous les mauvais traitemens qu’il en avoit reçus. C’étoit le dé- 


livrer d'un ennemi, par des voyes qu'il auroit choifies lui-même dansle few 


de fa colere, s’il en avoit eu le choix. Quel triomphe pour lui , d'écrire en 
Portugal que ce Dom Pedre, qui après avoir obtenu fon abfolution à Rome, 
avoit été renvoyé dans l’Orient avec des honneurs extraordinaires, venoit de 


quitter le fervice de fon Roi ; & qu’un Chevalier de l’ordre de Chrift, s'é-- 


toit fait circoncire à la Cour de Vifapour ! Quel opprobre pour toute fa mai- 
fon ! Quelle affliétion pour fa femme & pour fa fille , qu'il avoit laiffées à 
Goa dans une fituation indigne de leur naïflance , accablées de tous les cha- 
grins qu'on peut reffentir avec de l'honneur & de la piété! 

Je fis valoir quantité d’autres motifs ; & comme j'étois pénétré d’une avan- 
ture fi honteufe au Chriftianifme , la même ardeur qui donnoit du poids à 
mon difcours , femblant forcer fon attention , je me fentis comme infpiré 
de lever les yeux, & d’adreffer au Ciel une priere fervente pour fon flur.. 


ÉTAT DES 
TortTuGais 
AUX INDES. 

NOTE 
Il reçoit fa vie 
fite à Rhcbac. 


11 pénérre fox: 
cara@ers. 


Leur entretiens 


59? H:1 ST'iOI TRE GIE NNIENMRMANIME 

= Mais lorfque je le croyois touché de mes exprellions , & que J'en jugcois 
Poxruears Par le trouble de fes yeux, c’étoit l'idée de fa vengeance qui lui revenoit fans 
aux Inors, Celle, & qui lui permettoit à peine de n'entendre. Il ne me répondit que 
1672. par une nouvelle peinture des outrages qu'il avoir effuyés. Quelle efpérance 
lui reftoir-il, foit à Goa, foit du côté du Portugal ? Sa valeur, ou plutôt fon 
défefpoir , dans trois actions fanglantes où 1l avoit expolé fa vie comme un 
Soldat, n’avoit fait qu'itriter fon ennemi. Jufqw’alors, le Viceroi l’avoit haï 
ar des raifons affectées, par de prérendus moufs de zele & de fidélité pour 
l'Etat : mais il le haïfoit atuellement par un motif perfonnel ; il haïfoit fa 
bravoure, & l'éclat que cette qualité brillante avoit ajouté à fon nom. N'’é- 
toit-1l pas prèt à bien vivre avec lui, dans le moment que par fes ordres, 

il s’étoit vü conduire en prifon comme le dernier des miférables ? 
Il ne voyoit aucune reflource à la Cour de Lifbonne. Il en connoïffoit la 
foibleffe ; & c'éroit affez d’y avoir une fois trouvé quelque accès , pour n'y 
retrouver, pendant le refte de fa vie, que des difhcultés infarmontables. 11 
étoit las de fouffrir des hauteurs & des rebuts. D'ailleurs , ne voyoit-il pas 
qu'en attendant des réponfes de Lifbonne, il auroit le tems de languir dans 
les prifons de Goa ? Il fentoit depuis long-tems la néceflité de s'ouvrir un 
champ libre , où toutes fes qualités püflenc s'exercer, IL étoit für de le trou- 
ver dus un Royaume tel que celui de Vifapour , qui fans ceffe agité par 
des guerres étrangeres ou domeftiques avoit befoin d'hommes de tête & de 
réfolution. Un homme tel que lui fe foutenoit par lui-mème , dans quelque 
lieu qu'il füt placé par la fortune. Il ne faifoit aucune différence d’un Chré- 
tien de l'humeur du Viceroi , à un Mahométan ; excepté qu’il donnoit au der- 
nier l'avantage des mœurs & de la probité. D'ailleurs , il avoit remarqué que 
tous les hommes fe conduifoient peu paï les maximes de religion, dans les 
affaires où leur intérèt fe trouvoit engagé ; & que Mahométans ou Chrétiens , 


Le 


c'etoit cet intérèt qui les gouvernoit uniquement. À l'égard de fa femme & 
de fa fille, il fe propofoit de prendre foin de lune & de l’autre ; & le pou- 
voir de les fecourir ne pouvoit jamais lui manquer. 

Un peu de réflexion, qu'il fit apparemment fur cet air de confiance , le 
fit changer de difcours. Enfuite , paroiffant craindre de s’ètre top ouvert, 
al revint au même fujet, pour me dire que fon deffein n’étoit pas d’aban- 
donner la religion ; qu'il feroit Chrétien autant qu'on peut l'être au milieu 
des Infidéles ; & que fi fa conduite ne laiffoit pas d’ètre un fujet de fcan- 
dale pour les Chrétiens , il falloic s’en prendre à ceux qui le forçoient de 
chercher, parmi les Mahométans, un azyle contre a cruauté de ceux qui 
prenolent le nom de Chrétiens. ; | ; 

QUE qe lQuoique fa réfolution me parût ferme, & que j'efperafle peu de fruit de 
Dom Pedre. ms inftances , 1l me rendit l’occafion de lui propefer une idée , que j'avois 
regreté qu'il eût interrompue, Ce n’étoit pas de retourner à Goa , où l’on 
m'avoit dit néanmoins que les fentimens du Viceroi érojent changés , & qu'il 
ne trouveroit plus de Perfécuteur. J'aurois appréhendé de Paigrir d'avantage , 
& de m'attirer un refus qui m'eût fermé la bouche pour toujours. Mais je 
lui fs remarquer qu’il pouvoit quitter Goa fans fe retirer à Vifapour ,où la 
religion Chrétienne étoit en horreur ; que d’autres pays lui offroient un 


azyle plus honorable pour lui-même ; & plus für pour les gens de fa fuite; 
qu'ayant 


DES VOYAGES. Lrv. {I 593 
qu'ayant un grand nombre d'efclaves Chrétiens , il alloit les expofer au dan- 
er d'être pervertis par la crainte ou par l’efpérance; qu'il y avoit quantité 
de Villes , & des plus belles de l'Orient , où l'exercice du Chriftianifme 
éroit auf libre qu'a Lifbonne. Je lui nommai Surate & Hifpahan, où ; parmi 
d’autres commodités, 1l trouveroit celle de faire valoir les grandes fommes 
d'argent qn'il emportoit avec lui, & le moyen par conféquent de fe foute- 
nir avec diftinction ; au lieu de fe ruiner par fes préfens & fes dépenfes , com- 
me il y feroit obligé dans le lieu dont il faifoit choix , pour fe procurer une 
confidération fort incertaine. 

Ce confeil étoit fage , & mériroit du moins quelque nouvelle délibération; 
mais il n’écouta rien , & ne penfant qu'à fe rendre à Vifapour , il me dit 
brufquement que j'étois le maitre de partir avec lui; qu’il avoir pris des me- 
fures pour la fureré de fa route; qu'un pafleport très -ample qu'il avoit ob- 
tenu pour lui & fon équipage, l’exemptoit des droits d'entrée , & qu'il me 
confeilloit de faifir l'occafion ; qu'il avoit pris de l’affection pour moi dans 
notre entretien ; que je pouvois compter fur fes fervices ; & que s'il ne fe 
rendoit point à mes confeils , 1l ne me remercioit pas moins de les lui avoir 
donnés. 

Je refufai honnêtement fes offres , en lui difant que sil eur été difpofé à 

artir le lendemain , je me ferois fait honneur de l'accompagner; mais que 
j'étois chargé d’afaires preflantes , & qu'avec un équipage fi confidérable , 
fa marche ne pouvoit être aufli prompte que la mienne. En effer, il portoit 

es Magañns entiers de riches marchandifes & de meubles précieux. IL 
avoit des Mulets chargés de vins exquis , de fromages , de viandes faiées, 
de confitures , & de toutes les délicateffes dont les Portugais ne fe luflenc 
.pas manquer dans les Indes. Je lui promis feulement de le voir à Vifapour. 
Le Gouverneur de Rheback , dont j'allai prendre congé , me fit expédier un 
pañleport, & me donna deux de fes gens pour guides ; je partis le jour 
fuivant , après avoir rendu fa vifite à Dom Pedre. 

Ma fanté, qui étoit excellente, à mon départ, fe foutint pendant les 
premiers jours de la route : mais je fus faili rout-d’un-coup d’une fievre 
violente qui dura deux jours entiers. Elle me quitta le troifiéme, & me laif- 
fa dans un abbatement qui ne me permettoit pas de me foutenir. Jétois 
fort mal logé. De Rheback à Vifapour , on ne rencontre que de mauvaifes 
cabanes, & des Habitans grofliers. La différence de ma Religion augmen- 
toit encore leur brutalité. Mon pañleport fervit à me mettre à couvert de 
leurs infultes , en leur apprenant que J'étois connu du Gouverneur de Rhe- 
back, & que leurs mauvais traitemens ne demeureroient pas impunis. Mais 
les deux guides, qu’il m'avoit donnés, fe laflerent d'accompagner un mala- 
de ; & je me trouvai fans fecours , dans un pays dont j'entendois peu la 
 larigue. 

Cependant j'arrivai à Vifapour : mais à peine fus -je entré dans la Ville, 
que la fievre me reprit avec une nouvelle violence, Je me logeai chez un 
honnête Perfan , de qui j'appris aufli-tôt que le Gouverneur de la Ville éroit 
de fa Nation. Comme il y avoit beaucoup d’apparence que ma derniere 
heure n’étoit pas éloignée, & que l’afloibliflement de mes forces me confir- 
moit à chaque moment dans cette idée, je pris le parti d'envoyer un de mes 

Tome IX, | PÉPÉ 


RE DT 
ETATODES 
PORTUGAIS 
AUX INDES, 


1672: 


1673. 
Carré fe rend 

à Vifapour. 
11 tombe mzs 
lade en chemina 


594 HISTOIRE GENERALE 


ee DONS chez le Gouverneur , avec ordre de lui dire 3 qu'un François , chargé 
Porruçars des affaires de fa Nation, étoit dans la Ville depuis quelques jours, & que 
aux Innes. fe trouvant fort mal, 1l lui demandoit en grace de venir recevoir de fa main 
1673. des lettres importantes , qui ne pouvoient être remifes avec plus de füreré 
pete AUTIQe dans la fienne. Il vint auffi-tôr. Ma furprife & ma joye ne peuvent être 
Viapour, —" reprefentées, lorfque me reconnoiffant le premier après deux mots d’entre- 
tien , il s’écria, dans fa langue , que j’entendois parfaitement; Quel bonheur 
de retrouver ici le meilleur de mes amis ! Quoi , mon frere, c’eft vous ! Je 
ne le reconnoiflois pas : & quoique fon vifage me rappellât quelques idées 
vagues , la maladie avoit caufé tant de défordre dans les traces de mon cer- 
veau , que je ne me le remis tout-à-fait qu'après avoir entendu fon nom (65). 
Ce Perfan fe nommoit Coja-Abdela. C'étoit un homme de confidération , 
qui avoit toujours aimé la Nation Françoife. Il avoit été long -tems Gou- 
verneur de Müirzeou (66), & je l’avois connu familiérement à la Côte de 
Malabar. Nous avions lié mème une amitié fort étroite ; & je lui avois trou 
vé des mœurs fi douces , avec tant de droiture & de probité, que j'aurois 
fouhaité alors de ne le quitter jamais. Après avoir remercié le Ciel de certe 
heureufe rencontre , je commençai à mieux . de ma fituation , lorfque je 
retrouvois des fecours & des confolations affurées dans les foins de l'amitié. 
Cependant , l’ardeur de ma fievre ne faifant que redoubler , je priai Coja- 
Abdela , qui m'offroit affetueufement fes fervices, de penfer d’abord à me 
procurer un logement plus commode , & dans quelque endroit où je fufle 
plus éloigné du bruit. Je prérends, me dit-il, que vous n’ayiez pas d'autre 
maifon que la mienne ; ou fi vous ne la trouvez point encore affez 
tranquille , je vous trouverai un appartement qui le fera beaucoup plus, & 
qui touche néanmoins à ma maïfon. Il me quitta pour aller donner fes or- 
dres. J'envoyai avec lui un de mes gens, qui revint me rendre compte de 
l'appartement qu’il me deftinoit. C’étoient trois chambres fort commodes , 
mails qui n’étoient pas moins expofées au bruit que le logement que je vou- 
lois quitter. 
Dom Pedrey Dans cet intervalle je reçus la vifire de Dom Pedre , qui avoit employé 
= phone fes premiers foins , en arrivant dans la Ville, à s'informer du Jieu où j'étois 
logé. 11 me prefla d'accepter un appartement chez lui. Sa maifon étoit dans 
le meilleur air de Vifapour, & dégagée de tout ce qui peut incommoder 
un malade. 11 joignit tant de politelles à fes offres, que dans le trifte étac 
où j'étois, je ne pus les refufer. Abdela n'avoit déja déclaré , en gémiflant, 
qu'il n’y avoit point , dans la Ville , d’autres Médecins que les Prètres In- 
diens , dont je ne connoiflois que trop l'ignorance. Je le fis confentir à 
me voir logé chez Dom Pedre, qui avoit, à fes gages , un Chirurgien 
Portugais. 
Les fecours que j'en reçus n’avancerent pas ma guérifon. Âu contraire , 
ma fievre devint continue, & dura trente-cinq jours , avec une ardeur qui 


(65) Ilidem. p. 174. encore Gouverneur de Mirzeou, en 1670 ; 
(66) 'L’Auteur ne parle pas de ce Per- & qu'il failoit beaucoup de carefles aux 
fan, dans le Journal de fes Voyages : mais François, 
on a vù, dans celui de Dellon , qu'il étoit 


À DES VO Y A GES Lwv-IL s9$ 


ne me laifloit pas plus de repos la nuit que le jour. L'approche de mi 
mort , que je crus certaine , me fit demander fi dans toute la Ville il n’y avoit 
pas un Prêtre , ou du moins un Chrétien, entre les bras duquel je pute 
expirer tranquillement. On n'eut pas de peine à me trouver des Chrétiens ; 
mais c’étoit autant de Renegats, qui avoient abjuré l'Evangile pour embrafler 
l’Alcoran , & qui vivoient dans la plus infame débauche. 

Cependant mon mal ne faifant qu'augmenter , je combai dans une pro- 
fonde léchargie. On me crut mort. Le Chirurgien me voyant fans poulx & 
fans refpiration , déclara que je venois d’expirer. Croira-t-on que Dom Pedre 
fe fouvint alors qu'il étoit Chrérien ? Il fit allumer des cierges dans ma 
chambre ; & faifant l'office de Prêtre , avec fes Valets & les miens, 1 fe 
rit à réciter, près de moi, les prieres que l'Eglife ordonne pour les Morts. Je 
fuis porté à croire qu'il le faifoit par un motif de piété, & par quelque fen- 
timent d'amitié pour moi. Mais comme la malignité humaine empoifonne 
les meilleures aétions ; Ona prétendu que fon unique vüe avoit été de faire 
connoître qu'il n’avoit pas embraffé le Mahométifime. 

Le lendemain , il recommença les mêmes prieres , & les ordres furent 
donnés pour ma fépulture. Une heureufe négligence à les exécuter, me fauva 
a vie. Les Domeftiques ayant remis cet office au jour fuivant, qui étoit le 
troifiéme jour de ma léthargie, un Portugais fe fentit porté, par un mouve- 
ment de Religion , à pafler la nuit près de moi. Pendant qu'il prioit à ge- 
noux , il fe fit dans mon tempéramment une révolution fubite , qui me ren- 
dit le fentiment & la connoiflance. Mais ne retrouvant pas la force de par- 
ler , je tournai les yeux dans toutes les parties de la chambre, qui étoit fort 
éclairée de la lumiere d’un grand nombre de bougies. Le Portugais fut faifi 
d'une fi vive frayeur , qu'étant forti de ma chambre avec précipitation il 
alla publier que l’efprit du François étroit revenu ; & perfonne n’ayant jugé 
de la vérité, parce qu'on ne pouvoit s’imaginer qu’un homme mort depuis 
deux jours für revenu à la vie; fon récit pafla pour une illufion de la crainte 
& ne fit pas naître la penfée de me fecourir. Cependant , ma mémoire s'é- 
tant un peu fortifiée , l'appareil qui m’environnoit me fit connoître l'erreur 
où l’on étoit fur ma fituation. Je m'efforçai de me faire entendre : mais je 
fus mal obéi de ma langue & de mes bras. Ainfi, faute d’afliftance , je re- 
tombai dans le danger de mourir réellement. Cette cruelle folitude dura 
jufqu’au matin. Coja-Abdela étant venu chez Dom Pedre , on lui raconta 
mon apparition prétendue. Moins crédule que les Portugais , il ne fe &t 
pas répéter une avanture dont il comprit tout-d’un-coup le fond ; & l’ami- 
tié le conduifit promptement à ma chambre. Il me trouva les yeux ouverts, 
avec quelques apparences de mouvement, mais trop foible encore pour l’en- 
tendre. Il me réveilla bien-tôt, par la force de quelques liqueurs qu'il me 
fit avaller ; & d’autres remédes acheverent de m'arracher à la mort (67). 

Dans ma convalefcence , les foins de Dom Pedre fe relicherent beau 
coup. Il n’étoit occupé que de fes plaifirs. D'ailleurs l'extrémité où je m'é- 
cois vü réduit m'avoit porté à lui confier plufieurs chofes précieufes , qui 
lui feroient demeurées par ma mort. Ses efpérances étoient trompées ; & com- 


(67) Ibid. pages 183 & précédentes. ; 
FFFEij 


ETATDRDbES 
PORTUGAIS 
AUX INDES. 


1673. 


Carré paf 
pour morts - 


ETAT DES 
PoRTUGAIS 
AUX INDES. 


1673. 


Dom Pedre 
sente de l’empoi- 
fonner. 


Leuss adieux 


596  J:S TO IÉRNE GENE RATE 

me je lui avois remis ce dépôt à la vüe de plufeurs perfonnes , fur-tout à 
celle du Gouverneur Perfan , il comprenoit qu'il ne feroit pas aifément dif 
penfé de me le reftituer. Le regret d'abandonner une proye , qu'il avoir crûe 
certaine , lui fit prendre un parti qui étoit capable effeétivement de lui en 
affurer la polfeflion. Ce fut de n’empoifonner (68). 

J’étois encore fi foible , que la moindre agitation me caufoit un éva- 
nouiflement. Il vint un jour , dans ma chambre, environné d’une douzaine 
de Courtifanes & de plufeurs inftrumens. Ayant fçù , me dit-il, que j'étois 
beaucoup mieux , 1l vouloit contribuer à ma guérifon par l’'amufement de la 
danfe & de la fymphonie. En vain lui reprefentai-je que ce fpettacle me con- 
venoit peu. Il fit étendre de riches tapis , fur lefquels s'étant affis à l’Indien- 
ne , avec toute fa fuite , 1l commença la fète par un concert d'inftrumens , 
qu'il fit enfuite accompagner de la voix des femmes. Après la mufique , il 
donna fes ordres pour la danfe. Je l’appellai plufeurs fois , pour le fupplier 
de m’épargner ce tourment. Il feignit de ne me pas entendre. Ce fut alors 
que'le bruit & la chaleur faillirent de me couter la vie. Je me fentois prêt 
à mévanouir, & je demandai quelque chofe qui püt foutenir mes forces. 
Dom Pedre attendoit cette occafñon. Un Efclave, qu'il avoit chargé de fes 
ordres , me préfenta , dans un gobelet, une liqueur dans laquelle il avoit 
jetté une poudre dont on ne prend pas deux fois. Il ne s’étoit pas même 
caché pour compofer ce breuvage; & de toute l’afflemblée , je fus le feul qui 
ne pus le remarquer. Un de mes Valets comprit de quoi j'étois menacé. Il 
s'avança brufquement ; & prenant le gobelet des mains de l’Efclave, comme 
sil n’eût penié qu’à difputerles droits de fon office , il fit exprès un faux pas 
qui lui fit renverfer la liqueur. Dom Pedre, irrité jufqu’à la fureur , maltraita. 
de plufieurs coups & mon Valer & l'Efclave. 11 fe retira dans le même tranf- 
port , & je reçus aufli-rôt l’explication de cette avanture (69). 

Ses nouvelles tentatives furent prévenues par des foins fi peu déouifés, 
qu'il n’approcha plus de ma chambre fans trouver deux de mes gens qui 
s’attachoiïent à lui, comme des ombres, & qui ne perdoient pas Fi mains. 
de vüe. Ma fanté s'étant tout-à-fait rétablie , je lui redemandai le dépôt que 
je lui avois confié. Il fit naïëre mille difhcultés, que j'eus beaucoup de 
peine à vaincre. Cependant je le forçai enfin de me le rendre , à l’exceprior 
de vingt ou trente piftoles, qu'il avoit prifes dans mes habits, fur l’opinion 
de ma mort, & d’une montre , dont il me dit qu’il avoit fait préfent à la plus. 
belle des femmes qu'il m'avoit amenées. Je m'applaudis de n’avoir pas fait 
une plus groffe perte. Mes affaires ne m’ayant pas arrêté long-tems à Vifa- 
pour , je ne partis point fans prendre congé de lui : mais je ne balançaï 
point à lui reprocher fon malheureux deffein , & je lui déclarai que le mien 
étoit d'apprendre à tout l'univers , que ce Dom Pedre , qui faifoit tant de 
bruit dans le monde, étoit un Apoltat , un empoifonneur , un homme dont 
le Chriftianifme devoit fe féliciter d’être délivré, & qui feroit l’opprobre de 
la Religion de Mahomet. Tels farent nos adieux. En effet, sil n’avoit pas 
embraflé le Mahométifme , c’étoit moins par un refte d'honneur , qui ne s’é- 
teint pas dans les ames les plus corrompues , que pour éviter toutes fortes 


(68) Page 185, (62) Ibid, p. 189. 


DES LV OT DARGIÉ SUR TI L $97 


d'affujettiffemens , & pour vivre fans aucune religion (70). 

L’Auteur ajoute que Dom Pedre de Caftro , après avoir vieilli dans fes 
crimes , fut poignardé par un Seigneur de Vifapour , dont il avoit corrom- 
pu la femme, & dans le tems qu'il faifoit fes efforts pour vicler fa fille. 
L'Orient, dir-il , offre des Renegats, de tous Pays de l'Europe, fass en 
excepter la France. Deux François de cette efpece lui rendirent vafite à Viie- 
pour , & ne feignirent de lui marquer du refpe, que pour chercher Foc- 
cafion de le voler. On croit devoir conferver ici les principaux traits de cette 
Avanture. 

» Deux de ces Malheureux , dit-il, vinrent chez moi pendant ma maladie, 
» Ils y revinrent, lorfque je commençois à me porter mieux. Je n’y étois 
» pas; mais étant averti de leur vifite , je déliberai affez long-rems fi je 
» devois les voir. Je m'y déterminai enfin , dans la penfée que je ferois peut- 
» Ctre affez heureux pour faire quelque impreflion fur leurs efprits, & que 
» quand tous mes Voyages ne m'apporteroient pas d'autre fruit que d’avoir 
» rendu un Chrétien a l’Eglife , je me trouverois bien paye. Lorfqu'ils éroient 
» venus, 4ls s'étoient fimplement annoncés comme ces Francois qui fe trou- 
» voient à Vifapour , & qui vouloient offrir leurs feivices à un homme de 
» Ja mème Nation , chargé des ordres du Roi de France pour cette contrée, 
» Jls m’avoient fait dire aufli, que s'ils avoient la vefte & le turban, ce 
» n'étoit pas qu'ils euffent changé de Religion ; mais qu'étant fans cefle avec 
» les Turcs, ils s’étoient vêtus comme eux, pour trouver plus de facilité 
» dans une forte de Commerce qu'ils exercoient à Vifipour. 

» Je favois déja le contraire : mais je feignis de paroître abufé , pour 
» jouer mieux mon rôle. Ils fe prefenterenr donc une troifiéme fois chez 
» moi, d'un air aufli familier que s'ils euflent déja fait connoiffance. Je 
» les remerciai de leur honnêteté. Mais leur premier but avoit été de me 
» voler chez moi ; & n’en ayant pas trouvé l’occafion , ils efpéroient de la 
» retrouver d'autant plus facilement, dans le Voyage qu'ils me croyoient 
» réfolu de faire à Saint-Thomé , que le fiége étoit devant cette Ville, & 
» que toute la Campagne étroit infeftée par les deux Partis. Ils me dirent 
» qu'ils en étoient arrivés depuis qu'ils étoient venus dé France fur 


» les Vaifleaux du Roi, commandés par M. de la Haïe (71), & qu'ayant: 
» été obligés de le quitter, ils avoient trouvé d’honnètes Officiers Mores: 


» qui les avoient pris avec eux, & qui leur faifoient des avantages conf 
» dérables pour leur fortune. 


» Je fuis bien aïfe, leur dis-je , que votre fortune foit meilleure ; mais: 


» il me femble que votre bonne mine en à diminué ; & vous femblez tout 
» empruntés dans ces habits. Voyez ce que c’eft que d’être déguifés. Vous: 
» n'avez ni Pair François n1 Pair More. Il me femble que vous auriez aufli- 
» bien fut de garder votre jufte-au-corps & votre chapeau ; car je ne ‘puis: 
# croire que vous ayez changé de Religion comme d’habit. Quoique fort 
» impudens, leur trouble parut fur leur vifage. Le plus hardi des deux me: 
» répondit que le Seigneur , avec lequel ils étoient , avoit fouhaité qu'ils fuf- 
» fent vèrus comme les autres perfonnes de fa maifon , & qu'il feroit bleffé: 


(70) Page 191. {71) Voyez fon Journal, au Tome VII de:ce Recueil. 
FOGE MT 


EM ACT D ESS 
PORTUGAIS 
AUX INDES. 

1673. 
Catafircphe de 

Dom Pedre. 
Renévars Fran- 
çois ; qui vCtCnE 
voler l'Auteur. 


Leur Hifloire 


598 HOT SMELON RME GHENNAE TR PARLE 


Er xx 3x ” d'y voir une différence d’habit. Mais ne l’eft- il pas, leur dis-je, de la 
Porrucars  ” différence de votre Religion & de la’ fienne ?:1l eft vrais, \me direnr-ils,, 
aux Ines, *” qu'il n’a pas tenu à lui que nous n’ayions embraflé le Mahométifme ; mais 
1673. » nous avons réfifté à fes inftances, & nous avons efluyé d’aflez mauvais 
» traitemens , pour conferver notre fainte Religion , dans laquelle nous vou- 
» lons mourir. C’eft-a-dire , Meflieurs , repliquai-je , que j'ai devant les yeux 
» des Martyrs du Chriftianifime. Je prendrai foin de publier que j'ai vû deux 
» jeunes François , qui confervant toute la pureté de leur foi fous le tur- 
» ban, ne fe fervoient du changement d’habit que pour convertir les Mores, 
» & qui fe feroient donner la circoncifion même, pour fe mettre plus en 
» état de faire des Chrétiens. J’admire votre zéle , Meflieurs , & l’art que 
» vous avez de faire tourner de fi mauvais moyens à de bonnes fins. 
- » Ces deux méchans hommes me parurent dans un fort grand embar- 
» ras. Comme j'étois inftruit du deflein qu’ils avoient de me voler fur le 
» chemin de Saint-Thomé , j’employai l’adreffe pour m'en garantir. Je leur 
» demandai combien ils avoient mis de tems à venir de cette ville jufqu'à 
» Vifapour. [ls me répondirent qu'ils avoient marché l’efpace de quarante- 
» cinq jours. Il faut, leur dis-je , que vous vous foyiez arrêtés en chemin. 
» Non , me direntils; & la-delfus ils me promirent qu’au tems de mon dé- 
» part ils me donneroient de bons avis fur la route , & mème quelques-uns 
» de leurs amis pour me fervir de guides & d’efcorte. Nous ne nous en- 
» tendons pas ; interrompis-je. Il y a aujourd'hui trente-cinq jours que j'ai 
» dépèché un Courier à Saint-Thomé, pour y porter des pacquets dont j'é- 
» tois chargé ; & je fouhairerois de favoir dans quel tems à peu près j'en 
» puis avoir des nouvelles. J'en ai même de l'inquiétude ; parce que les 
» chemins font remplis de foldats , & le paffage très-dangereux. Je n’attends 
» que cet éclairciffement pour retourner à Surate , où eft le Comptoir géné- 
» ral de notre Compagnie ; & ma fanté commençant à revenir , je fonge à 
» partir au premier jour. 

» Ce difcours déconcerta mes deux fcélérats. Ils parurent troublés , & me 
» dirent avec empreffement ; eh quoi , Monfieur, vous n'allez donc pas à 
5 Saint - Thomé ? Non affurément , leur dis-je. Je n’ai pas deffein d'aller 
» m'expofer fans raifon , & je ne crois pas que vous fufliez d’un autre avis, 
» fi. je vous confulrois. Ils ne laifferent pas de me propofer divers chemins, 
# qu'ils connoifloient , me dirent-ils , & par lefquels je n’aurois rien à crain- 
» dre. C'éroient juftement ceux que je redourois. Je les remerciai , & je les 
» vis partir fort mécontens d’avoir manqué leur coup (72). 

Carré continue de raconter que les ayant revus , avec deux autres de leurs 
compagnons , 1l tira d'eux l’aveu de leur apoftafie , & de tous les degrés par 
lefquels ils y étoient tombés. IL ne les nomme point , dit-il, pour en épargner 
l'affront à quantité de gens de bien & d’honneur. Mais de quelque défiance 
qu'il füt armé avec eux , il ne pur éviter d’être dupé par l’un des quatre , 
qui tira de lui quelque argent , fous prétexte de fe faire vêrir à la Françoi- 
fe , pour recourner dans un pays Chrétien fans faire foupçonner fa fuite aux 
Mahomérans. Après avoir donné dans ce piege , il ne le revit plus. 


(72) Ibid, page 109 & précédentes 


DAELS VIOL AS GYEMSU TL Tv LT I. 599 
Mais il manqueroit quelque chofe à fa principale narration , fi je n’y joignois , 
d’après lui-même , l’hiftoire des deux Dames Portugaifes, Nieces du Gou- As en 
verneur de Goa, que Dom Pedre avoit livrées au Prince de Vifapour. On aux Invrs. 
lui avoit parle fi avantageufement de leur mérite & de leur beauté, qu'après 
{on rétabliflement , il trouva le moyen de fe lier avec un des Officiers du 
Prince , dans l’unique vüe de fe procurer l'éclairciffement qu'il defiroit. 

Un jour , dit-il (73) , que nous avions traité le chapitre des Religions , & Suite de Hit 
que je lavois entretenu du nombre des grands hommes que les Chiens re de veux 
vérent , pour avoir préferé la mort aux honneurs par lefquels on tentoitleur par Dem 1edre, 
conftance ; je fuis bien curieux, ajoutar-je , de favoir ce que font devenues 
deux Portugaifes, dont le Prince Mahométan , que vous fervez , avoit été af- 
fez amoureux pour les enlever. Vous voulez parler, interrompit-il , des Dames 
que Dom Pedre lui a vendues. Comment vendues ? lui dis-je , en diffimulant 
ce que je n’ignorois pas. C’eft un Dom Pedre , qui les lui a livrées ? & ce Dom 
Pedre eft celui qui s’eft retiré à Vifapour? Lui-même , reprit-il : & je puis 
vous le certifier d'autant plus parfaitement , que j'ai eu part moi-même à 
cette avanture. C’étoit moi qui donnois des ordres fur la route, & qui fai- 
fois préparer à ces deux Dames toutes les commodités qu’elles pouvoient defirer, 

Alors , 1] me raconta une longue hiftoire , dont on a déja Iù l’origine & les pre- 
miers événemens. Je la reprendrai à l’enlévement même , où je me fouviens 
de lavoir interrompue. 

Dans tous les lieux où nous fimes pañler les deux Portugaifes , on n’en- 
tendoit fortir , du Palankin , que des cris & des hurlemens. Lorfqu’elles fu- 
rent arrivées au Serail du Prince, elles parurent fort différentes de ce que 
je les avois vües. La douleur & les larmes les avoient défigurées , jufqu'à n’e. 
re plus reconnoïffables. Le Prince , qui les aimoit beaucoup , en reflentit 
une vive affliction. Il fe figura qu’elles haïfloient également fa religion & 
fa perfonne. Mais la triftefle de l’une avoit une autre caufe. Elle aimoit un 
jeune Portugais de Goa , qui avoit les mêmes fentimens pour elle, & qui 
étoit depuis long-tems dans l’efpérance de l’époufer. Tous les foins du Prince 
ne purent affoiblir cette pañlion. Elle ne lui ÉtaecS que par des larmes, 
qu’il attribuoit à fa vertu , & qui le rendoient fi timide, qu'à peine ofoitil 
fe préfenter devant elle. Il employa toute l’éloquence de nos Prêtres pour lui 
faire abandonner le Chriftianifme , dans l’efpoir que ce changement feroit 
tourner fon cœur aux plaifirs approuvés par l’Alcoran , & qu'une Religion 
voluptueufe lui feroit aimer la volupté. Elle triompha de tout ; parce quelle 
s’imaginoit apparemment, que fon attachement pour notre loi ne pouvoir 
s’accorder avec fon amour pour un Chrétien. 

Le Prince la fit confentir par degrés à fe promener quelquefois avec lui 
dans un riche Palankin ; mais l'événement a fait connoître d’où venoit cette 
complaifance. Elle fe fatroit, fans doute, que fon amant ne demeureroit pas 
tranquille à Goa; & fon efpérance étoit de le rencontrer dans fa marche, 
En eflet, ce jeune téméraire , qui fe nommoit Dom Alvarez Corrado , com- 


1673. 


(73) Tbidem. p. 373 & fuivantes, Oncraïn- C'eft par cette raifon qu'on s'attache à con 
roit que cette avanture ne parüt romanel-  ferver jufqu'à la forme de fon récit quoi 
auc , f l'Aureur n'en parloï: comme témoin. qu'on ait corrigé l'expreflion. 


ETAT DES 
PORTUGAIS 
AUX INDES. 


1673. 


600 H°1 ST O' IR EG EUN°E'R AMIE 


me on l'a fçù depuis , étoit venu dans cette ville, à la premiere nouvelle de 
l'enlevement, c’eft-à-dire ,-prefqu'aufli - rot qu'elle. 11 y pafloit pour un Mar- 
chand , & fes occupations paroïfloient bornées au Commerce : mais s'étant 
logé dans le quartier du Prince , il ne s'eloignoit guéres de l'enceinte de fon 
Palais , dont il ne cefloit pas d’obferver la fituation , avec l’audacieux def- 
fein d’y pénétrer. Il ne put manquer de voir fa Maïtrefle, chaque fois qu’elle 
fortit avec le Prince. On n’a pas douté qu’elle ne l’eut reconnu ; & nous 
n'avons pü donner d'autre explication à l’empreffement qu’elle marqua bien- | 
tôt pour fe promener avec le Prince, tandis qu’elle confervoit pour lui la 
même rigueur , & que fa triftefle ne paroifloit pas fe relâcher. Enfin le jeune 
Portugais , encouragé peut-être par quelque figne ou par quelque billet , eut 
l'imprudence de s'adrefler à un homme de fa Nation, qui avoit embraflé 
la Loi des vrais croyans , & qui étoit au fervice du Prince. Il lui découvrit 
fon amour , après s'être Matte de l'avoir engagé dans fes intérêts par une 
grofle fomme d'argent , qui devoit être fuivie de beaucoup d’autres libéra- 
lités. Ils convinrent des moyens qu'il falloit employer, pour entrer impu- 
nément dans l'appartement des femmes. Le jeune homme réfolut de prendre 
l'habit d’une de ces Marchandes qui fourniflent les Serails de fruits & de 
liqueurs, & qui font reçues fans défiance. Ses mefures, qu'il ne déguifa point 
à celui qui devoit les feconder , furent prifes avec tant d’adrefle & de con- 
duite , qu'elles auroient pü réuflir; & lenlevement qu'il méditoit n’auroit 
pas eu moins de fuccès que le nôtre. Mais fon confident ne paroifloir le fer 
vir, que pour garder la fidélité qu'il devoit à fon Maitre. Aufli-tôt qu'il eut 
tiré le fecret de toutes fes vües , 1l en avertit le Prince. La vangeance ne. 
fut pas éloignée. Je n'ignorai pas les ordres qui furent donnés dès le même 
jour : mais le confident demeura chargé de l'exécution ; & cette préférence, 
pour un cruel ofhice , ne me caufa point de jaloufie. 

Le Prince, dont le tems n’avoit fait qu'irriter la paflion ; comprit tout-d’un- 
coup ce qui rendoit la Portugaife fi cifhcile. Il ne chercha plus d'autre ex- 
plication pour fa criftefle & pour fes larmes. On lui dit que c’étoit un hom- 
me qu'il avoit vü plufieurs fois à la promenade. Il fe reflouvint de l'avoir 
remarqué autour de fon Palankin; & fa mémoire ne lui rappella pas moins 
diverfes marques de trouble , que fa compagne n’avoit pas eu le pouvoir de 
cacher. Dans fa fureur, à penfa d’abord à poignarder fon Rival de fa pro- 
pre main : mais on lui repréfenta qu’une vangeance fi facile n'étoit pas di- 
gne de lui. Le Portugais devoit venir feul , en habit de femme, & par 
conféquent fans armes. Le foin de punir fon crime appartenoit à celui qui 
lavoit révele. On lui donna deux Efclaves , qu'il mit dans un lieu obfcur , 
par lequel Alvarez devoit pafler. Lorfque ce jeune téméraire y fut arrivé, 
il fe fenut frapper ; & les coups qui le firent tomber fans vie, furent portés 
avec tant de virefle ; qu’il n’eut pas le tems de pouler un foupir. 

J'érois avec le Prince , lorfqu'on lui vint apprendre que fes ordres étoient 
exécutés. Il entra, d’un air furieux, dans la chambre de la Portugaife. Vo- 
tre amant , lui dit-il, vient d’expirer. Vous le préferiez à moi. Il ne vit 
plus. Il a trouvé la mort qu’il méritoit, Quoi ! Dom Alvare ? s’écria-t-elle. 
Dom Alvare eft mort ! Oui, il eft mort, & c’eft moi qui l'ai fait poignarder , 

Je n'ai pas conçu quel plafir le Prince put prendre à lui annoncer de 


fa 


DIESSA VI OM MMA GENS LE ve TI, éoi 


fa bouche cette funefte nouvelle; & moins encore, pourquoi il fe déclara l'auteur 

d’une violence qu’il pouvoit defavouer. Mais , à cette déclaration , la Por porrucars 

tugaife tomba évanouie , avec de fi étranges accidens , que malgré tous les aux Inves. 

foins qu’on apporta pour la fecourir , elle expira quelques heures après. 16734 
Sa Compagne , qui paroît fans engagement du côté de l'amour , & qui 

n’a pas d'autre raifon que fa captivité pour s’affliger , fe confume d’ennui; 

‘& loin d'écouter les propofitions du Prince , elle s’obftine à les rejetter ; 

avec des emportemens de douleur qui ne lui promettent pas une longue 


vie (*). 


(#) Carré , sbi fuprà , pages 402 & précédentes, 


Torne 1XÆ, 


(ep) 


ÿQ 
œS 
te] 


602 HL:S A OT IRMEMAIG'E/NNEURY APTE 


F OTAGE 
DER UP LATE 


A y. Go LE Fu D AU BLE NGC 


_—__— N Lecteur François , qui s’eft vü conduit fucceflivement dans les prin- 
INTRODUCe cipales parties du Golfe de Bengale, & qui eft tombé mille fois fur 
TION. = 


les noms de divers établiffemens Européens , à l'embouchure du Gange & 
fur la Côte de Coromandel , peut fe demander avec étonnement fi ceux de 
fa Nation lui font échappés, ou pourquoi il ne les a pas vüs figurer dans 
les Relations étrangeres & dans les nôtres? On lui répond que fi les Etran- 
gers s'occupent quelquefois de nos affaires, ce n'eft pas pour en relever le 
fuccès ou l'éclat ; & que par une négligence, aflez furprenante en efler, il 
ne fe trouve aucun de nos propres Voyageurs , qui ait publié jufqu’à préfent 
es obfervations fur nos colonies Orientales. Luillier eft le feul qui ait parlé, 
avec un peu détendue, de Pondichery & de Chandernagor. Aufñli cette rai- 
fon lui fera-t-elle obtenir , dans ce Recueil, un rang qu'il mérite peu à 
tout autre titre, & qu'on ne lui accordera même, que pour prendre , de fon 
recit, l’occafion d’y joindre un détail plus curieux & plus inftructif. Il nous 
apprend que fon Voyage (74) n'eut pas d'autre motif que fa polirefle & fa 
galanterie. On lui propofa de conduire , aux rives du Gange , deux jeunes 
Demoifelles qui étoient promifes à deux jeunes Officiers du Comptoir Fran- 
çois. Il accepta cette commiflion comme une faveur. 
DépartdeAue  Luillier s'étant embarqué à l'Orient, le 4 de Mars 1722, fur un Vaif 
ares feau de la Compagnie des Indes, une navigation douce , dont il attribue 
le fuccès à la protection de l'amour , ne lui fit trouver que du plaifir fur 
mer , & de l’amufement dans tous les lieux de fon pañage , jufqu'au 12 de 
Juillet , qu'il mouilla dans la Rade de Pondichery. Cependant , depuis le 
24 de Juin, après avoir paflé à la hauteur de l’Ifle de Ceylan , » où les Hol- 
» Jandois, dit-il, ont à prefent la politique de ne recevoir aucun Navire 
» étranger , dans la crainte de communiquer la connoiflance du Commerce 
» de cette Ifle & d'infpirer le delir de la partager (75 ); quarante hom- 
mes de fon bord tomberent malades, & dix-huit moururent dans l’intervalle 
qui reftoit jufqu'au Port. ke 
LS Sblenvas Il fait quelques obfervations fur cer accident , pour l'utilité de ceux qui 
Liiics le De ÿ 
Vaïileau, (74) Publié en 1726, à Ratterdam, chez  & un Traité des Maladies particulieres aux 
Hofhout , in-12, fous le titre de Nouveau Pays Orienraux, & de leurs remedes. Le 
Voyage aux grandes Indes, avec une inftruc- Voyage même ne contient que 128 pageSe 
tion pout le Commerce des Indes Orientales, (75) Voyage de Luillier , p.254 


DE Sr VsO: MA GERS LE v. TT I. 603 


palleront , comme lui, par Anjouan, une des Ifles Comorres. » À notre ar- IAE) 
» rivée, dit-il, les uns artribuerent les maladies du Vaiffeau à quelque cli- e ; 
# mat peltiferé , par lequel il falloit que nous euflions paffé , & d’autres à FES 

» notre féjour dans l’Ifle d’Anjouan. Pour mot, j'en accufe la derniere de 
» ces deux caufes, quoiqu'il ne foit pas impofñlible que lun & l'autre 

» ayent contribué : car en pleine mer, on fe fent quelquefois abbatu juf- 
» qu'à perdre le pouvoir d'agir; & fi-tôt qu'on entre fous un autre climat, 
» On s'apperçoit qu'infenfiblement les forces reviennent. Les que dangereu- 
» fes de ces alternatives font dans la Zone torride de l’hemifphere du Sud, 
» par les fix à douze degrés , fous le Tropique du Capricorne , & lorfqu'on a 
» le foleil à plomb. Mais la raifon qui me fait attribuer nos maladies au fé- 
» jour d’Anjouan, c’eft que vous les fcorbutiques qui étoient defcendus à 
» terre fe font très-bien portés ; & qu'au contraire, de tous ceux qui fe por- 
» toient bien & qui coucherent dans l'Ifle , 1l n’y en eut que trois qui ne 
» tomberent pas malades. Une partie mourut, & l’autre eut beaucoup de 
» peine à fe rétablir. On étroit campé au pied d’une haute montagne , depuis 
» dix heures du matin, jufqu'à cinq heures du foir. La réverbération du 
- » foleil y rendoit la chaleur fi exceflive , qu'à peine y pouvoit-on refpirer. 
» Pendant la nuit, il s’'éleve de la mer un air froid, qui humecte la val- 
» lée ; & certe fraîcheur , mêlée avec les vapeurs de la terre, y produit un 
» air groflier qui ne peut être que nuifible à la fanté. On peut objecter que 
» les malades auroient plütôt dû fouffrir de ce mauvais air , parce qu'étant 
» fort affoiblis, ils devoient moins réfifter à fa malignité. Mais outre que 
» le fcorbut eft une maladie qui demande la terre, ceux qui fe portent 
» bien font ordinairement prodigues de leur fanté ; & comme ils n'ont pas 
» eu depuis long tems le plaifir de la promenade , ils s’en font un très-grand 
» de fentir cette fraîcheur pendant la nuit : ils s'y endorment par laffou- 
» piffement de ces vapeurs épaifles ; & de-là vient la maladie. Au contraire, 
» les malades fe ménagent; & c’eft par cette rafon qu'ils y recouvrent la 
» fanté, pendant que les autres la perdent (76). 

Dix jours , que le Vaifleau pafla dans la Rade de Pondichery, ne denne- RARE 
rent point le tems, à Luillier, de connoïtre cette fameufe colonie Françoife pañage Au 
aufli parfaitement qu'à fon retour. teur, 

Cependant il ne nous dérobe point fes premieres remarques. Il place la 
Ville au douziéme degré du Nord. L'air y eft très-chaud , mais fort fain. Le 
Pays » qui eft fort fabloneux , ne produit que du riz, & très-peu d'herbes po- 
rageres. On y trouve néanmoins une efpece de grolles raves, de l’ofaille , 
des épinars, de petites citrouilles qui fe nomment Giromons , de la chico- 
rée , des choux blancs , des concombres ; mais ces légumes n’ont pas le mèê- 
me goût que les nôtres. On y trouve des citrons en abondance , quelques 
oranges , des bananes , des gouaves , des grenades , des patates, des melons 
d’eau , une autre efpece de melons qui approche un peu des nôtres , des 
mangues , des pamplemouffes , des ananas, des jacs & des papées ; de la vo- 
laille &' du gibier de route efpece , quelques bœufs & quelques vaches, mais 


quantité de bufles, qu'on employe indifféremment à porter & à trainer, des 


(76) Ilid. pages 28 8 orécédentes. 


LUILLIER, 
1722. 


L’Auteur fe 
rendau Bengale. 


6o4 HIPST OÏRENCEIN ER ALIEN 


cabris à grandes oreilles abbatues & tout-à-fait différens des nôtres. Les co: 
cotiers y font en très-grand nombre , & fourniflent , aux befoins des Habi- 

tans, cette multitude de fecours qui le font regarder comme un des plus uriles 
réfens de la nature. 

Pondichery étant devenu le premier Comptoir de la Compagnie dans tou- 
tes les Indes , on commencçoit à ne rien épargner pour lui donner de l'éclat. 
L’Auteur croit fon circuit d'environ quatre lieues , & la reprefente déja très- 
peuplée , fur-tout de Gentils , qui aiment beaucoup mieux, dit-il ,; la domi- 
nation Françoife que celle des Maures. Chaque Etat eft reflerré dans fon 
quartier. On y conftruifoit alors une nouvelle Forterefle , près de laquelle 
quelques Officiers François avoient fait bâtit des Maïfons : mais comme le 
pays à peu de bois pour les édifices, & que d’ailleurs il sy éleve de rems 
en tems des vents fort impétueux , elles ne font que d’un étage. Outre ce 
nouveau Fort , on en comproit neuf petits , qui faifoient auparavant l’'uni- 
que défenfe des murs. La garde éroit compofée de trois Compagnies d’Infan- 
trie Françoife , & d’environ trois cens Topafes ; nom qu’on donne à des 
Habitans naturels du pays, qu’on fait élever & vétir à la maniere de Fran- 
ce (77). Il y avoit, à Pondichery, trois Maifons Religieufes , l’une de Jéfut- 
tes; la feconde, de Carmes ; & la troifiéme , de Capucins , qui fe difoient 
Curés de toute la ville & de l’Eglife Malabare. Le Roi, pour donner du 
luftre à ce bel établiffement , y avoit établi depuis quelques années un Con- 
feil Souverain. La Compagnie y entretenoit un Gouverneur , qui étoit alors 
M. le Chevalier Martin (*) , un Commandant Militaire , & un Major (78). 

On ne s'eft attaché à cette courte defcriprion , que pour faire comparer , 
dans la fuite de cet article , l’état de Pondichery , tel qu'il étoit alors, avec 
ce qu'il eft devenu dans l’efpace de peu d'années. L’Aureur ne donne pas 
d’ailleurs une idée fort avantageufe de l'agrément qu'il y vit régner dans la 
fociéré des François, lorfqu'il fait obferver que la beauté , la propreté & le 
bon air y étoient rares. Il ajoute que les deux Demoifelles du Vaiffeau y 
firent admirer leurs charmes ; » que l'amour fu plus fort que la raifon ; dans la 
# plüpart des Officiers de la Ville , quoiqu'ils n’ignoraflent point que ces 
> deux belles Perfonnes n’alloient au Bengale que pour s’y marier; & que 
> fi leur féjour eût duré plus long-tems, le bruit des pañlions qu’elles firent 
» naïtre auroit pù retentir jufqu'en Europe. 

Le Vaifleau ayant remis à la voile le 22 de Juillet, on n'eut qu'un vent 
favorable jufqu’à la Rade de Ballaford , où l'on arriva le 29. Cerre Rade 
eit foraine , & très-éloignée de la cerre. Aufli-tôt qu'on y eut mouillé, on 
tira trois coups de canon , & l’artimon fut bordé fuivant l’ufage , pour aver- 
tir les Pilotes côtiers de la Compagnie. Un gros vent contraire, qui empè- 
choit de {ortir de la riviere , les rerarda pendant cinq jours. Comme le bruit 
de la guerre commençoit à fe répandre dans les Indes , ce rerardement caufæ 
de l'inquiétude au Capitaine , qui appréhendoit de rencontrer quelques Vaif- 
feaux d'Angleterre ou de Hollande. Enfin, les Pilotes arriverent à bord le 


(77) Ibid. pages 34 8& précédentes, bonne conduite lui avoit fait mériter la quali- 
(#) C'éroit lui qui avoir défendu Pondiche- té de Gouverneur de l'Ordre du Mont-Carmel 
ry, contre les Hollandois, dans les dernieres (78) Page 36. 


guerres ; & malgré la perte de cette Flace ; fa 


D'EMSUVIO VRA GIE SLT 1% 6os 


4 d’Août, & furent fuivis, quelques heures après , du Facteur que la Com- Se 
pagnie entretient à Ballaford ; mais le vent ne ceffa pas d’être contraire juf- a 
qu'au 7. L'entrée du Gange a trois bancs de fable , qu'on ne pañle point, 

fans précaution. Aufli-tôt qu'on fait à Ballaford l’arrivée de quelque Vaif- 

feau François , le Facteur en donne avis au Directeur du Comptoir d'Ou- 

gly, par un Paremard , c'eft-à-dire ; Un: Exprès; & le Directeur fe hâte de 

dépêcher quelques Ofliciers , avec des Bafaras , qui font une efpece de grands 

Bateaux allez propres, dont le milieu forme une petite chambre (79). 

Ballaford eft un lieu célebre par le commerce des belles toiles blanches Son arrivée 

ui fe nomment Sanas , & de ces éroftes qui pallent en France pour écorce Ballaforde 
d'arbre, quoiqu'elles foient compofees d'urie foye fauvage qui fe trouve dans 
les bois (80). L’Auteur ne nous apprend point combien cette Place eft éloi- 
gnée de l'embouchure du Gange. Les Bafaras du Directeur étant venues au- 
devant des Dames , on palla le lendemain devant le Comptoir des Angloïis Comptoir A: 
de l’ancienne Compagnie, qui fe nomme Golsothe , où l’on faifoiw bâtir Fe ne. 
alors de très-beaux Magalins. Il eft fitué fur le bord du Gange, à huit lieues 
du Comptoir de France. Comme divers particuliers ont fait bâtir des Mai- 

{ons , à Golgothe , on le prendroit de loin pour une ville (87). 

On paffa de mème devant le Comptoir des Danois, qui faluerent le Bà- comptoir Da- 
timent François de treize coups de canon. C’eft un honneur qu'il regut de nés. 
tous les Vaifleaux Européens , qu'il rencontra jufqu'à la Loge Françoife (82). 

Elle n’eft éloignée que d’un quart de lieue de-celle des Danois. Les Dames  Phifarte er- 
étoient attendues au bord de la riviere par des Palanquins; & leur débar- ans. se 
quement fut célebré par une décharge générale du canon & de la moufque- 

terie. Quoique la fète de leur mariage n’appartienne point à ce Recueil, 

loccafñon permet d’obferver un incident qui dût avoir quelque agrément 

pour les Spectateurs. Entre les François qui étoient venus recevoir les deux 

Dames , on s'imagine que leurs Amans , c’eftà-dire , deux jeunes Ofhciers 

du Comptoir à qui leurs parens les avoient deftinées, ne furent pas les plus. 

lents. Ils ne s’éroient jamais vüs. Une méprife, dont Luillier n'éclaircit pas 

“la fource , mais qui n'étoit pas d’un heureux augure pour leur union, fit 

prendre le change aux deux Amans. Chacun adrefla fes civilités à la Dame 

qui n’étoit pas pour lui (83). Les premiers embraffemens furent donnés dans. 

une faufle fuppoñition , qui dûc laifler beaucoup de chagrin des deux côtés ,. 

fi le goût avoit eu quelque part à cette erreur; & ce ne fut qu'après des 
éclairciffemens , qu'on revint à des carefles plus juftes , mais peut-être moins. 

cendres, & par conféquent moins finceres. 

La Loge Françoife porte le nom de Chandernagor. C’eft une très- belle comptoir, em 
Maifon , qui eft firuce fur le bord d’un des deux bras du Gange: Elle a lou des Frs 
deux autres Loges dans fa dépendance ; celle de Caffambazar (84). , d'où oh "RE 
viennent toutes les foyes , dont il fe fait un fi grand Commerce au Levant, 

& celle de Ballaford. Le pays, qui porte le nom d'Ougly , eft une Province 
du Royaume de Bengale. 


em 


(79) Ibid. p. 38. que les autres Nations appellent Comptoir. 
(80) Ibid. P- 39. (83) Page 42. 
(81) Ibid. p. 40. (84) Graaf nomme le même lieu Caflama. 


(82) Nos Marchands nomment Loge cc ber, 


Ggesg 1j 


LULELHER. 
722 
Ville de Chin- 
churat, 


Frovince d'Ous 
gly, cu le Come 
ptoir François eft 
fituc, 


. de nos gros chardons (37). 


Commerce de 
JeComnaznic des 
Ines au Bingte 
le. 


625 T1 ST: OUMRÉES GE NIETR ASNENE 


Chandernagor n'’eft éloigné que d’une lieue , de Chinchurat , grande ville, 
où les Hollandois , & les Anglois de la nouvelle Compagnie , ont des Com- 
ptoirs. Celui des Hollandois l'emporte beaucoup fur l’autre , par la beauté 
des édifices. Les Portugais y ont deux Eclifes ; l’une aux Jéfuires, & l’autre 
aux Auguftins (8$). La ville de Chinchurat eft défendue par une Citadelle , 
qui fert de logement au Gouverneur. Le Port eft fi fpacieux , qu’il peut con- 
tenir trois cens Vaiffeaux à l'ancre. Les Banians, qui font les principaux Mar- 
chands du pays, y ont leurs demeures & leurs Magafns. 

La Loge Françoife eft accompagnée d’une fort belle Maifon de Jéfuites, 
où l’on ne comptoit alors que deux Prètres, dont l’un faifoit les fonétions 
de Curé. L’Auteur loue beaucoup leur conduite & leur zéle. Ii ya, dans 
la Loge mème, une Chapelle, où l: Mefñle eft célébrée trois fois tous les 
jours. Les environs offrent plufieurs Maïfons, bâties par des François & par 
des Portugais. Le Comptoir Danois, qui n’en eft pas à plus d’un quart de 
lieue , forme aufli un édifice affez régulier. Les Maïfons ne font pas plus 
hautes au Bengale qu'à Pondichery. Elles font de brique, parce que le pays 
eft fans pierres. La chaux fe tire de Ballaford , & n’elt compofée que d’écail- 
les d’huitres qu'on fait brüler. Ces huitres pefent quelquefois quatre livres, 
& ne peuvent être ouvertes qu'avec des marteaux. 

La Province d'Ougly eft par le vingt-troifiéme degré, fous le Topique du 
Cancer (86). L'air y eft fort groflier , & le climat moins fain qu’à Pondiche- 
ry. Cependant la terre y eft beaucoup meilleure. Elle produit toutes fortes 
de légumes & d'herbes potageres , du froment, du riz en abondance , du 
miel , de la cire, & toutes les efpeces de fruits qui croiffent aux Indes. Auf 
le Bengale en eft-il comme le Magafñn. On y recueille quantité de cotton , 
d’une plante dont la feuille reffemble à celle de l'Erable , & qui s'éleve d’en- 
viron trois pieds. Le bouton , qui le renferme , fleurit à peu près comme celui 

La Compagnie tire de fon Comptoir d’Ougly diverfes fortes de Malles- 
molles; des Cafles , que nous nommons Mouffelines doubles ; des Doreas , 
qui font les Mouffelines rayées 3 des Tanjebs , ou des Mouffelines ferrces ; 
des Amans, qui font de très-belles toiles de cotton, quoique moins fines que 


(85) Ces derniers, dit l'Auteur, ne vi= » qui nous empêche de chercher en droitu- 
vent pas dans toute Îa régalarité poflible ; >» re les mers Indiennes , on ne feroit éloi- 
de quoi je ne fuis point furpris; car à Goa, » gné du Bengale que de cinq cens lieues en 
qui eft la Capitale Portugaile des Indes, » latitude, & d'environ mille lieues en lon- 
lorfqu'il arrive un Vaiffeau de l'Europe, ce- » gitude ; au lieu que pour y arriver, il faut 
lui de l'Equipage qui veut fe rendre Reli- » faire cinq miile cinq cens lieues ; favoir , 
gieux n'a qu'à fe prélenter. Quelque igno- » foixante - onze degrés dans la partie du 
rant qu'il foit , il eft reçu , fans examiner sil » Nord, & foixante-quatorze dans la partie 
a l'efprit de Religion ou non. Ainh,jene » du Sud , qui font cent trente cinq degrés, 
m'étonne point qu'il s'y comimette tant d'a- » valant en latitude deux mile fepr cens 
bus. Luillier , p. 48. » lieues, & deux mille huir cens lieues en 

(86) Elle n'eft pat conféquent moins éloi-  » longitude : fans compter que fouvent les 
gnée que nous de l’Equateur , que de vingt- » vents contraires obligent de louvoyer. 
cinq degrés en latitude; » Sibien, dit Luil. Ibid. p. $0. 

» lier , que fans le Cap de Bonne-Efpérance , (87) Page sr. Voyez ci- deffous la def- 
» ou plutôt fans une grande languc deterre, cription du Bengale. 


DAS M ON VOANG IS niv RE 607 


les Sanas de Ballaford ; des pieces de mouchoirs de foye, de cotton , de malles- 
molles , & d’autres toiles de cotton. La grande ville de Daca , qui eft éloi- 

née de la Loge, d’environ cent lieues , fournit les meilleures & les plus 
belles broderies des Indes , enor & en argent comme en foye. De-là vien- 
nent les Stinkerques, & les belles Mouffelines brodées qu'on apporte en France. 
C’eft de Patna que la Compagnie tire du falpètre, & tour l'Orient de l’o- 
pium (88). Les Jamavars, les Armoifins , & les Cortonis , qui font des étof- 
fes mélées de cotton & de foye , viennent de Caflambazar. En général, fui- 
vant la remarque de l’Auteur , les plus belles Mouflelines des Indes vien- 
nent de Bengale , les meilleures toiles de cotton viennent de Pondichery, 
& les plus belles écoffes de foye à fleurs d’or & d'argent viennent de Su- 
rate (89). 

Après avoir paflé cinq mois entiers à Chandernagor , Luillier rappellé par 
le Capitaine de fon Vaifleau , qui fe difpofoit à lever l’ancre, s'embarqua 
dans un Bafaras, avec cinq Ofhüciers qui le conduifirent jufqu’à Ballaford, 
où il fe mit für une des crois petites Barques que la Compagnie entretient 
pour faciliter à fes Vaiffeaux l'entrée & la fortie du Gange. Dans cette rou- 
te , 1] rencontra plus de cinq cens Bouries , qui font de grands Bâteaux In- 
diens de fort mauvaife conftruction. Ils étoient chargés de Fackirs & d’autres 
Gentils, qui revenoient de Sagore , Ifle fameufe par une Pagode fort ref- 
peétée, dont le culte y conduit un très-srand nombre de Pelerins. Il pafñfa 
le lendemain devant l’Ifle de Gale, qui n’eft habitée que par des Tigres & 
d’autres animaux féroces. Son Vaifleau n'étant pas éloigné de cette Ifle , il 
y arriva le 1$ de Janvier avant midi. Le 17 ; on leva l'ancre, & l’on pafa 
les bancs, le 18 , avec un vent fi favorable , qu'on fortit du Gange le 19 
au matin (90). 

Le retour à Pondichery n’offrit rien de plus remarquable , que les événe- 
mens ordinaires de la navigation. L'Equipage prit un gros Requin , & le Ca- 
pitaine une Tortue : fur quoi l’Auteur obferve , que ies Tortues de mer font 
très-différentes de celles de terre. Celles de mer ont, dit-il, une écaille 
plus claire, un bec d’aigle , & la chair n’en eft pas fi bonne que celle des 
autres (91). À l’occafion des Requins, il rapporte ; dans un autre lieu, que 
le Serrurier du Vaifleau étant mort, & l’ufage de la mer l'ayant fair jetter. 
dans les flots , enféveli dans une toile de voile, on prit le lendemain un 
de ces monftres , dans le ventre duquel le cadavre fut retrouvé tout entier, 
avec fon enveloppe (92). 

En arrivant, le 30 de Janvier, à la Rade de Pondicher;, Luillier recon- 
nut qu'il eft dangereux d'aborder le foir au rivage. Les Brifans , qui rConent 
fur toute la Côte de Coromandel , l’obligerent de remettre fon dcbarque- 
ment au lendemain (93). Il trouva le Chevalier Martin dans les ailarmes de 
la guerre. Quoiqu’elle ne füt point encore déclarée, les préparatifs qui fe 


(88) Page 58. L'Opium, dit l'Auteur, eft Je vendre. Ibidem. 


un fimple qui approche beaucoup du Pavor. (89) Page 195. 
La maniere de faire celui qu'on nous apporte (oc) Page 92. 
eft de couper la tige, d'où il diftille un petit (91) Page 93. 
lait, femblable à celui du Pavor , qu'on laifle (92) Page tr. 


cuire au foleil, & qu'on amafñle enfuite pour (93) Page 9$e 


LUILLIER, 
1722, 


te 
HSE 
Retour de PAw. 
\ 
teur à ÿcndiche- 


To 


Ile de Savore 
& ton lPilcinae 
ge. 

liie de Gale. 


, Otervations 
de Luiilier, 


Préparatifs de 
guerre à j'onti= 


chery, 


L'UTLLOER. 
1722. 


608 HISTOIRE RG:E NE RIANLLE 


faifoient dans toute l’Europe fembloient lannoncer. On avoit appris d’ail- 
leurs que les Hollandois armoient à Batavia. Dans l'incertitude des événe- 
mens , ce fage Gouverneur avoit pris le parti de prefler les ouvrages de la 
Ville, & d'y faire des chemins couverts, qui avoient manqué à fa défenfe 
dans le premier fiege. L’entreprife étoit pouffée avec toutes les lumieres qu’il 
devoit à l'expérience (94). Mais comme il n’y a que des éclairciffemens fu- 
perfciels à tirer du Voyageur dont on a donné l’extrait, c’eft ici l’occafon 
qu'on s’eft promife , de puifer dans une meilleure fource des idées plus juftes 
ee l’établiflement François de Pondichery (95). 


Origine de l'établifflement des Francois a Pondichery. 


I. 


EmonrTows, avec J’Auteur que je fais profeflion de fuivre , jufqu’à l'an- 

née 1674, où l'on a vü , dans une Relation précédente (96) , la ville de 
Saint-Thomé, prife en peu de jours par les armes Françoifes , fous le com- 
mandement de l’Amiral de la Haie (97), & reprife après un long fiege par 
les Hollandois. Ce fut dans cette conjonéture que Martin reçut ordre de fe 
rendre à Pondichery (98) , où la Compagnie des Indes avoit déja un Com- 
ptoir , pour y commander les François fous l'autorité du Roi de Vifapour. 
Baron, Directeur de Surate, qui avoit accompagné l’Amiral de la Haie dans 
Fexpédition de Ceylan (99) , & pendant les deux fieges de Saint - Thomé, 
prit bien-tôt la même route, avec quelques troupes échappées à la guerre, 
pour fe procurer une parfaite connoiffance du lieu & de fes avantages. Il y 
Jaiffa foixante hommes. De-là s'étant rendu à Surate, il écrivit à la Compa- 
grue, en France , qu'au défaut de Saint-Thomé, Pondichery pouvoit étre pré- 
feré à beaucoup d’autres endroits de la Côte , & que fi l'on pouvoit acqué- 


(34) Page 98. 

(95) On ne fera pas difficulté de Îes em- 
prunter du troifiéme Tome de l'Hiftoire des 
Indes Orientales, par M. l'Abbé Guyon. 


femens François aux Indes. 

(97) M. l'Abbé Guyon fe trompe en don- 
sant la qualité de Directeur de la Compa- 
gaie à M dela Haie, qui éroic un Officier 


Cette partie de fon Ouvrage , ayant été com- 
pofée fur les mémoires de la Compagnie des 
Indes, avec une attention d'autant plus mar- 
quée , que les deux premiers Tomes font une 
forte d'introduétion , qui ne paroît rapportée 
qu'à certe vûe, on ne fauroit prendre un gui- 
de plus fur & plus exact ; le ftyle même en 
eft aflez foutenu, pour ne pas demander 
beaucoup de réformation. L'Hifloire des In- 
des Orientales, anciennes & modernes, a été 
publiée en 1744, à Paris , chez De-Sainc & 
Saillant , 3 vol. 27-12. 

(96) Voyez le Journal de la Haie, au 
Tome VIT de ce Recueil. Voyez aufñi ceux 
de Rennefort, de Carré, de l’'Eftra & de 
Dellon , qui contiennent la fuite des établif. 


militaire , mort depuis au fiege de Thionvil- 
le , avec le grade de Lieutenant Général des 
armées du Roi. Il ne fe trompe pas moins, 
en le faifant aller à Pondichery après la red- 
dition de Saint-Thomé. M. de la Haie fur 
renvoyé en France par les Hollandois, fur 
un de leurs Vaiffeaux, fuivant la capitularion. 

(98) Lorfque les François y arriverent , 
cette Place fe nommoit Boudoutfchery , & 
c'éroit fort peu de chofe. Ce fur le Directeur 
Marcara qui y établit le Comptoir , en 1670, 
après en avoir établi un à Mafulipatan, en 
1669, par un Traité avec le Roi de Gol- 
konde. 

(29) Voyez le Journal de la Haïie, #bi 
fatra. ù 


£LC 


D'ESU VON AG É Sa Lrv. 21 609 


tir la propriété de la Place , il feroit facile d'y faire un établiffement iné- 
branlable. 

Martin n'eut pas peu de peine à fe foutenir avec fi peu de forces. Ce- 
pendant, pour ne pas laifler tout-à-fait inutile le fond que la Compagnie 
lui avoit confié , il en donna une partie à intérêt, à Chirkam-Loudy , Gou- 
verneur de cette contrée pour le Roi de Vifapour, fur le pied d’un & demi 
pour cent, par mois; profit qui fervit à remplacer fes dépenfes : & n'en 
£tant pas moins convaincu des avantages de fon pofte, il ne cefloit pas d'é- 
crire à la Compagnie qu'il n’y avoit aucun endroit de certe Côte d'où elle 
pût tirer plus facilement & à meilleur compte les Guinées & les Salem- 
pouris (1). : 

Au commencement de l’année 1676, Chirkam-Loudy , qui étoit entiére- 
ment dans les intérèts de la France , prévoyant quelques démélés qu'il ne 
pouvoir éviter , avec le Gouverneur de Gingy (2), qui eft la Capitale de la 
Province , à une journée de Pondichery , & ne doutant pas que le Com- 
ptoir François ne füt expofé aux infultes de la guerre , envoya trois cens fol- 


ORIGINE DE 
L'ÉTABLISSE- 
MENT FRAN- 
ço1s DE lox- 
DICHERYe 


dats à Martin , pour y demeurer fous fes ordres. Comme les François occu- 


poient une Maifon fpacieufe , mais fans défenfe , ce Général leur confeilla 
de s’y fortifier, & la dépenfe de ces premiers ouvrages ne monta qu'à fept 
cens écus. 

Martin écrivoit à la Compagnie , au mois de Janvier 1677 ; qu'il avoit 
affermé l’Aldée de Pafquinambat , qui n’eft éloignée que d’un quart de lieue 
de Pondichery , qu'elle fe peuploit de jour en jour , qu’elle s'embellifloit , 
& que depuis trois mois qu'il avoit entrepris d’y former un nouveau villa- 
ge , 11 y avoit déja quarante Maifons d’achevées; que lon continuoit de 
bâtir, & qu'en moins de fix femaines , il en pourroit tirer , chaque mois, 
cent cinquante pieces de guinées , qui augmenteroient à proportion que l’Al- 
dée fe peupleroit ; &-que pour y attirer des Ouvriers , 1l les avoit exemptées, 
pour une année, de toutes fortes de droits, 

. Au mois d'Oétobre fuivant, 1l arriva de grands changemens dans la Pro- 
vince de Gingy. Chirkam-Loudy fe promettoit de terminer la guerre en fe 
rendant Maître de la Capitale ; lorfqu’un ennemi, dont il fe défoit peu, 
Vint traverfer des defleins qui ne pouvoient tourner qu'à l'avantage de la 
Compagnie. Sevagi, ce fameux Rebelle, dont on a lü tant de fois le nom 
dans les Relations précédentes , s'étant rendu redoutable au Roi de Golkon- 
de , força ce Prince de lui donner une fomme confidérable , fit alliance avec 
lui pour la conquête de la partie du Carnate qui appattenoit au Roi de Vi- 
fapour , & marcha contre la ville de Gingy. Le Gouverneur, qui ne fe 
crut point en état de réfifter À certe nouvelle attaque, remit la place & les 
terres de fa dépendance , par un traité qui lui afluroit d’autres titres dans le 
Royaume de Golkonde. Une conquête fi prompte excita Sevagi à faire mat- 
cher fes troupes contre Velours , célebre Forterefle , & l’ancien féjour des 
Rois de Carnate. Mais la valeur du Commandant lui faifant craindre un 


(1) Efpeces d'éroffes. Hiffoire des Indes,  kam , dont on a parlé dans l'Hiftoire de Dom 
ebi fup. p. 215. __ Pedre de Caftro. 
(2) Ce Gouverneur étroit frere de Cavef- 


Tome IX, UE RRh 


ORIGINE DE 
L'ÉTABLISSE- 
MENT FRAN- 
GOIS DE PON- 
DICHEKY. 


Terres cedées 
la Compagnie. 


610 HESTOIRE GENERALE 


trop long fiege , il laifa la Place blocquée par un corps de troupes; & le 
refte de ion armée , compofée de vingt-cinq à trente mille hommes d’infan- 
terie & de dix ou douze mille chevaux, s’avança contre Chirkam, qui 
n'avoit alors que trois mille chevaux & quelque mille hommes de pied. Cet 
ami des François fut contraint de fe retirer en defordre. Il fe renferma dans 
une Place , nommée Bonegupamant , où il fut bien-tôt affiégé. Après quel- 
ques jours de défenfe , il fe vit forcé de remettre au vainqueur toutes les Pla- 
ces qu'il tenoit pour le Roi de Vifapour , & de payer une fomme de vingt 
mille Pagodes. Ses fils demeurerent en Otage ; pour le payement de cette fom- 
me ; tandis que fe retirant dans les bois , à quatre où cinq journées de Pon- 
dichery, 1l dépêcha des Courriers au Roi fon Maître , pour l'informer de 
l'état de la Province. 

Martin, qui comprit aufli-tôt de quoi il étoit menacé dans Pondichery , 
chercha les moyens de fe mettre à couvert. Quoique Sevagi eût toujours 
marqué de l’affeétion pour les François, il fe crut obligé, par la prudence, 
de fafir l’occafñon d’un Navire Portugais , qui mouilla dans la Rade, pour 
envoyer à Madras les effets que la Compagnie avoit dans les Indes. Enfuire 
n'efpérant rien de la fituation de Chirkam, ni du petit nombre de François 
qu'il avoit fous fes ordres, 1l prit le parti d'envoyer au vainqueur , qui ve- 
noit déja vers la ville, un Brame attaché au fervice de la Compagnie , pour 
le féliciter de fon arrivée dans la Province , & du progrès de fes armes. 
Cette politique eut le fuccès qu'il s’en étoit promis: Sevagi fit des plaintes 
de la Nation Françoife, & lui reprocha particuliérement de s'être déclarée 
pour Chirkam, contre le Gouverneur de Gingy. Mais l’Envoyé remplit fa 
commiflion avec tant de bonheur & d’habileté, qu'il obtint un Caoul, c’eft- 
a-dire , un ate formel , par lequel Sevagi accordoit aux François la liberté 
de demeurer dans Pondichery , à la feule condition de ne prendre aucun 
parti dans fes guerres (3). . | 

Cette faveur ne couta aux François qu’un préfent de cinq cens Pagodes. Dans 
le cours de la mème année, Martin , n'ayant pü fe faire reftituer les fom- 
mes qu'il avoit prètées à Chirkam-Loudy, obtint de ce Seigneur une ceflion 
autentique du revenu des terres de Pondichery ; jufqu’à la concurrence du 


(3) M. l'Abbé Guyon rapporte ce Caoul, > gocier ni débarquer aucune Marchandife 
avec la liberté d'exercer toutes fortes de Com- » à Pondichery , fans la permiflion de la 
merces & de bâtir. des Magafins dans toute » Compagnie. Tous les Ouvriers & Servi- 
l'écendae du Gouvernement de Gingy , » il >» teurs de la Compagnie demeureront libres 
» accorde à la Compagnie l’exemption de » à Pondichery, fans qu'ils foient obligés 
æ tous les droits, à la réferve d'un & demi +» de payer aucun des droits que les Habi- 
æ pour cent fur toutes les Marchandifes >» tans payent au Divan. La Compagnie 
» qu'elle fera embarquer ou débarquer ; » pourra prendre à fon fervice le nombre de. 
æ lorfqu'’elles fe vendront , les Marchands » Lafcars & de Serviteurs qui lui fera nécef- 
» payeront le même pendant l’efpace de » faire. Si les gens de la Compagnie ont 
® cinq années; lefquelles expirées ; payera >» quelque démélé avec ceux du Divan, où 
# deux & demi pour cent , pour toujours, >» méritent châtiment , la Compagnie fera 
» moyennant ce qu’elle eft exempte desau- » juftice, fans qu'aucun Officier du Divan 
» tres droits, comme Paliagars , Taliars, >» en puiffe connoître, &c. Le préfent Caoul 
» Peleurs, & généralement ‘de tous. Aucu- » devant valoir pour toujours. Fait le r$ 
s ne Nation , comme Anglois , Danois, » Juillet 1680, Ibid. pages 228 & précéden- 
» Portugais & tous auties , ne pourront né- tes. 


D'ES:V'O: Y À G\ENSe Le vs IE, Gxx 


payement. Enfuite, il paroit qu'au milieu des guerres voifines , l'établiffe- re 
ment François fut refpecté ; quoiqu'il n’eût alors que trente-quatre hommes Es crier. 
pour fa détenfe. En 1686 , le calme ayant fuccédé aux troubles du pays, menr Ftan- 
Martin fit bâtir deux grands Magafins de brique & d’autres édifices (4). Deux çois pe Pox- 
ans après, on commença plus férieufement à fe fortifier, par un mur aflez PICHERY. 
fort, qui fut élevé du côté de l'Oueft (5), & qui a été continué , depuis, 
des autres côtés de la Loge. En 1689, le Directeur obtint des Officiers de SONT 
à ; Fate vrtifier Pondi 
Sommagy-Raja , fils & fucceffeur de Sevagy , la hberté d'augmenter les for- cherys 
ufcations , de quatre tours , dont 1l flanqua les courtines. Ce fut vers le 
même tems, qu'il fut informé de la prife & de la mort de Sommagy. Ce 
malheureux Prince , étant tombé dans une embufcade de troupes du Mogol 
par la trahifon d’un de fes Miniftres , fut conduit devant le vainqueur qui 
lui fit crever les yeux & couper la têce. 
Le defordre que cet événement jetta dans la Province fut augmenté, par 
Pavis qu’on reçut aux Indes, d’une déclaration de guerre entre la France & 
la Hollande. Les Hollandois , quoiqu'affez foibles fur la Côte, employerent 
aufli-tôt toutes fortes de moyens pour enlever , à la Compagnie Françoife , 
un pofte qu'ils croyoient nuiñble à leur Commerce ; & n'’efpérant rien de 
la force , ils prirent le parti de s’adrefler à Avy-Raja, Gouverneur général 
de la Province , auquel ils firent offrir une fomme confidérable, pour la 
fubfiftance des troupes de Rame-Raja, frere & fucceffeur de Sommagy , avec 
des grands préfens pour lui-même , s’il vouloit leur abandonner Pondichery. 
Ces tentatives demeurerent fans fuccès : mais elles exciterent les François à 
fe précautionner. Ils mirent fix pieces de canon fur chacune de leurs quatre 
tours. Ils barricaderent les avenues de leur Loge , & tous les poftes un 
gardés par des foldats du pays (5). ï 
Pendant toute l’année fuivante , ils fe virent fi continuellement menacés pat Pondichery paf 
les Anglois & les Hollandois , qu'en 1691, Martin prit la réfolution de faire fe urene ce 
pafler toutes les bouches inutiles chez les Portugais de Saint-Thomé, qui : 
leur firent un accueil fort civil. 11 fit des provifions de vivres & de muni- 
tions. Le nombre des foldats du pays fut augmenté. On éleva une redoute, 
fur le terrain où les Capucins avoient commencé à fe bâtir un Couvent; & 
lon fortifia quelques autres endroits , où les Ennemis pouvoient fe loger. 
Ces mouvemens continuerent Jufqu'en 1693. Alors les Hollandois parurent 
devant la ville , avec des forces capables d'attaquer la plus importante ville 
des Indes. Leur efcadre étoit compofée de dix-neuf Navires, de plufeurs 
Bots & demi-Bots, de doubles Chaloupes , & de divers Bâtimens du pays. 
Ïls mirent à terre plus de quinze cens hommes de troupes réglées ; un grand 
nombre de Matelots ; des Boughis , des Macaflars & des Chingales , qui mon- 
toient à plus de deux mille ; quinze ou vingt pieces de canon de fonte, 
de dix-huit livres de balle , vingt-quatre pieces de campagne , fix mortiers, 


(4) La Loge n’étoit encore couverte que fus le fecond Voyage de Siam. 
de paille. (6) Si le nombre des François n'étoit pas 
(5) L'ordre en fut donné par M. Ceberet, augmenté depuis les dernieres années, ce que 
un des Fnvoyés de France à Siam, d'où il J’Auteur ne fait pas remarquer, ils n'étoient 
éroit parti, avant la Loubere, pour aller vi- pas plus de ente-quatre. 
firer les Etabliffemens François. Voyez ci-defe 
Hhhh ij 


ORIGINE DE 
L'ÉTABLISSE- 
MENT FRAN- 
ÇOIS DE PON- 
DICHERY+ 


Les François 
y rentrent par le 
Traité de Rif 
œik, 


Ts sy fortis 
fent, 


Detcription de 
Pondichery. 


Gi HULL ST © TÉRIENICUÉ NE R AL EE 


& beaucoup plus de munitions qu'ils n'en avoient befoin pour leur entre- 
prife ; fans compter qu'ils avoient déja gagné le Prince du pays , qui leur 
avoit vendu la ville ; avec toutes fes dépendances. Cerre négociation eur 
avoit couté plus de cinquante mille Pagodes. Les François furent atraqués 
vigoureufement. Ils réffterent pendant plufieurs jours : mais , dans limpuif- 
fance de tenir plus long-rems contre des forces fi nombreufes , ils battirent la cha- 
made le 6 de Septembre , & les articles de la capitulation furent dreflés (7). 

Ainfi le Fort de Pondichery changea de Maïtres & demeura près de fix 
ans entre les mains des Hollandois. La Compagnie n’y rentra qu’au com- 
mencement de l’année , en exécution du traité de Rifwick. Elle trouva les 
fortifications confidérablement augmentées. Les Hollandois avoient achevé 
l'enceinte des murs, & les avoient flanqués de fept Baftions. Ils demande- 
rent le rembourfement de leurs dépenfes , qui furent réglées à feize mille 
Pagodes , & payées fur cette eftimation. Aufñli-tôt Martin , dont la conduire 
fut honorée de diverfes récompenfes , reçut ordre de ne rien épargner pour 
mettre laPlace en état de réfñfter à toutes fortes d’infaltes. Avec quantité 
de munitions de guerre , on lui envoya , pour garnifon , deux cens foldats 
François , auxquels il joignit trois cens Topafes, qu’il avoit amenés du Ben- 
gale. On lui donna des Ofhciers, pour commander les troupes, & deux In- 
génieurs , pour achever les Fortifications. Dès la fin de 1699 , il marquoit 
à la Compagnie qu’il avoit fait bâtir, dans la ville , cent nouvelles maifons , 
pour y attirer les Peuples du pays; & dix ans après, on y comptoit déja 
cinquante à foixante mille Habitans. Depuis 168$ jufqu'en 1710, elle avoit 
couté plus de huit cens mille livres à la Compagnie des Indes (8). 

La langueur où l’on vit tomber le Commerce retarda le projet d’agoran- 
dir & de fortifier Pondichery. Cependant le nombre des Habitans & des 
Maifons croiflant de jour en jour ; la Compagnie réfolut de faire environ- 
ner de murs la ville entiere. Elle fit une partie des frais , & les Habitars 
contribuerent pour le refte. Une impofition de deux fous par mois, fur cha- 
que tête, facilita beaucoup le progrès de l'ouvrage, qui fut commencé en 
1723 (*), & pouflé avec beaucoup de conftance. 

L’attention que les Gouverneurs ont toujours eüe d’afligner le terrain aux 
particuliers qui demandoient la permifion de bâtir ,a formé, comune infen- 
fiblement , une ville auffi résuliere que fi le plan avoit été tracé rout-d’un- 
coup. Les rues en paroiflent tirées an cordeau. La principale, qui va du 
Sud au Nord, a mille toifes de long , c’eft-à-dire , une demie-lieue Parifien- 
ne; & celle qui croife le milieu de la ville eft de fix cens toifes. Toutes les 
maifons font contigues. La plus confidérable eft celle du Gouverneur. De 
l'autre côté, c’eft-à-dire au Couchant, on voit le Jardin de la Compagnie , 
planté de fort belles allées d'arbres , qui fervent de promenade publique, avec 
un grand édifice , richement meublé , où le Gouverneur loge les Princes 
étrangers & les Ambafladeurs. Les Jéfuites ont , dans la ville , un beau 
College, dans lequel douze ou quinze de leurs Prètres montrent à lire & 


(7) M. l'Abbé Guyon en rapporte les ar- (*) Voyez les réflexions qui finiffent cet ar- 
gicles , pages 234 ç fuivantes. ticle. Toutes nos Compagnies de Commerce, 
(8) Ibidem. p. 247. Tout le détail précé- - avoient été réunies en 1719. 
dent cft ciré des archives de la Compagnic. 


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écrire, & donnent des leçons de Mathématiques ; mais ils n’y enfeignent pas 
la langue latine. La Maifon des Millions étrangeres n'a que deux on trois 
Prêtres, & le Couvent des Capucins en a fept ou huit. Quoique les maifons 
de Pondichery n'ayent qu'un étage, celles des riches habitans font belles 
& commodes. Les Gentils y ont deux Pagodes , que les Rois du pays leur 
ont fait conferver, avec la liberté du culte pour les Bramines (9) ; gens pau- 
vres, mais occupés fans cefle au travail , qui font toute la richeffe de la ville 
& du pays. Leurs maifons n'ont ordinairement que huit toifes de long , fur 
fix de os , pour quinze ou vingt perfonnes & quelquefois plus. Elles font 
fi obfcures , qu'on a peine à comprendre qu'ils ayent aflez de jour pour leur 

- travail. La plüpart font Tiflerands, Peintres en toile » où Orfevres. Ils paf- 
fent la nuit dans leurs cours ou fur le toit, prefque nuds , & couchés fur 
une fimple nette : ce qui leur eft commun , à la VCTItÉ , avec le refte des Ha- 
bitans ; car Pondichery étant au douziéme degré de latitude feptentrionale , 
& paï conféquent dans la Zone torride , non-‘eulement il y fait très-chaud , 
mais pendant toute l’année il n’y pleut que fept ou huit jours , vers la fin 
d'Octobre. Cette pluie , qui arrive réguliérement , eft peut-être uu des pheno- 
menes les plus finguliers de la nature. 

Les meilleurs Ouvriers Gentils ne gagnent pas plus de deux fous dans 
leur journée : mais ce gain leur fufhit pour fublifter, avec leurs femmes & 
leurs enfans. Ils ne vivent que de riz cuit à l’eau , & le riz eft à crès-bon 
marché. Des gâteaux fans levain , cuits fous la cendre , font le feul pain 
qu'ils mangent ; quoiqu'il y ait à Pondichery d'aufli bon pain qu'en Europe. 
Malvré la fécherelie du pays, le riz, qui ne croît pour ainfi dire que dans 
l'eau , s’y recueille avec une prodigieufe abondance; & c'eft à l'induftrie, 
au travail continuel des Genuils, qu'on a cette cbligation. Ils creufent dans 
les champs , de diftance en diftance, des puits de dix à douze pieds de pro- 
fondeur , fur le bord defquels ils mettent une efpece de bafcule , avec un 
poids en dehors & un-grand feau en dedans. Un Gentil monte fur le mi- 
lieu de la bafcule, qu'il fait aller , en appuyant alternativement un pied de: 
chaque côté, & chantant fur le mème ton, fuivant ce mouvement , en Ma- 
labare , qui eft la langue ordinaire du pays, 6 un y G deux, G trois, &c., 
pour compter combien 1l a tiré de feaux. Aulli-rôt que ce puits eft tari , 
1l pale à un autre. En général, certe Nation eft d’une adrefle étonnante pour 
la diftribution & le ménagement de l’eau. Elle en conferve quelauefois dans 
des étangs, des lacs & des canaux, après le débordement des grandes rivie- 
res , telles que le Colram, qui n’eft pas éloigné de Pondichery. Les Mahomé- 
tans , auxquels on donne ordinairement le nom de Maures , font aufli frineans 

ue les Gentils font laborieux (10). 


La ville de Pondichery eft à quarante ou cinquante toifes de la mer . 


ne ne -] 
ÉTABLISSE- 
MENT FRAN- 
CGIS DE PON- 
DICHERY. 


Les Bramires 
font la richefle de 
la vilie & du 
pays. 


Phenomene re 
marquable, 


Naturel labo 
rieux des Bramie 


Se 


Rade de l'en 


dont le flux, fur certe Côte , ne s’éleve jamais plus de deux pieds. C'eft dichery. 


une fimple Rade , où les Vaiffeaux ne peuvent aborder, On employe des 
Bateaux pour aller recevoir ou porter des marchandifes , à la “diftance d’une 
lieue en mer; extrème incommodite , pour une ville où rien ne manque 
d'ailleurs à la douceur de [a vie. Les alimens y font à très- vil piix. On y 


(9) On prononce Brame dans le Pays. (zo). Ibid. pages 252 & précédentes. 


Hhhh 1j 


ja A EN CRERA Ie 
ÉTABLISSE- 
MENT FRAN- 
ÇOiS DE PON- 
DICHERY. 
Etat du Goue 
VETNÇUTe 


Forces de la 
Yilleo 


Honneurs & 
Priviicyes accor- 
dés aux Fran- 
gois. 

Monnoie que 
M. Dumas fait 
frapper. 


614 ENST OI RE GE NUE RATE 


fair bonne chere en groffe viande , en gibier, en poiflon. Si lon n’y. 
trouve point les fruits d'Eté qui croiflent en Europe , le pays en produit 
d’autres qui nous manquent , & qui font meilleurs que les nôtres (11). 

Le Gouverneur général de la Compagnie a douze gardes à cheval, en 
habits d’écarlate , avec un païement noir & un bordé d’or. Leur Capitaine 
eft galonné fur les tailles & les coutures. La garde à pied ; compofée de 
trois cens hommes , qui portent le nom de Pions, fert à diverfes fonions, 
fuivant les ordres qu'elle reçoit. Mais , lorfqu'il eft queftion de recevoir un 
Roi , un Prince, ou quelque Ambaffadeur extracrdinairé , tout ce cortege 
accompagne le Gouverneur. Dans ces occafons folemnelles, où les Officiers 
de là Compagnie font obligés de fe conformer & de répondre au fafte des 
Orientaux , 1l fe fait porter, par fix hommes , fur un Palanquin dont les 
carreaux & le dais font ornés de broderies & de glands d’or. En un mot, 
il fe préfente avec la magnificence qui convient à fon rang (12). 

Suivant le dernier dénombrement , on comptoit dans Pondichery cent vingt 
mille Habitans, Chrétiens, Mahométans ou Gentils. La Ville a plufeurs 
grands Magafns, fix Portes , une Citadelle , onze Forts où Baftions , & qua- 
tre cens cinq pieces de canon, avec des mortiers & d’autres pieces d’aruille- 
rie. La réputation des François , foutenue par la fage conduire de leurs Gou- 
verneurs , entre lefquels l’Auteur nomme, avec diftinétion, M: Dumas, qui 
fur élevé à cette dignité en 1735 , leur a fait obtenir, de plufeurs Princes 
Indiens , des privileges , des honneurs & des préférences , qui paroïffent fla- 
teufes pour la Nation. La premiere faveur de cette efpece, eft la permifion 
de battre monnoie au coin de l'Empereur Mogol ; que les Hollandoiïs n’ont 
encore pü fe procurer par toutes leurs cffres. Les Anglois en ont joui pen- 
dant quelques années ; mais diverfes révolurions les ont déterminés à la- 
bandonner. M. Dumas obunt cette grace , en 1736, par des Lettres paren- 
tes de Mahomet-Scha , Empereur Mogol , adreflées à Aly-Daouft-Kam , Na- 


. bab ou Viceroi de la Province d’Arcate (13). Elles étoient accompagnées d’un 


Profit qui cft 
gcvenu à la Come 
pagnie des In- 
&es, 


Eléphant avec fon harnois ; préfent qui ne fe fait, chez les Orientaux , 
qu'aux Rois & aux plus puiffans:Princes. M. Dumas , comprenant les avan- 
tases qu'il en pouvoit tirer pour la Compagnie, fit frapper tous les ans , 
depuis l’année 1735 jufqu’en 1741 , qui fut celle de fon retour en France , pour 
cinq à fix millions de roupies. Certe monnoie eft une piece d’argent qui porte 
l'empreinte du Mogol , un peu plus large que nos pieces de douze fous , & 
trois fois plus épaille. Une roupie vaut quarante-huit fous. 

Pour comprendre de quelle utilité ce nouveau privilege fut à la Compa- 
gnie , il faut favoir que le Gouverneur fe conformant au utre des roupies du 
Mogol , mit dans celles de Pondichery la mème quantité d’alliage , & qu'il 
établit le mème droit de fept pour cent. Par une évaluation facile , on a 
trouvé que dans la marque de ces cinq à fix millions , valant en efpece plus 
de douze millions de livres, la Compagnie tiroit un avantage de quatre 
cens mille livres par an. Ce produit augmente de jour en jour , par le cours 


(11) lbidem. nomment Firman. La dateeft le 19 du regne 
(12) Ibid. p. 253. de Mahomet-Scha, c'eft-a-dire, le 1 de lalune 
(z3) L'Auteur rapporte ces Lettres, qui fe d'Août 1736. 


DE SV IONMVAAËG'E SENTE TI LL 615 


étonnant des roupies de Pondichery ; qui font mieux reçues que 
toutes les autres monnoies de l’Inde. Non-feulement elles fe font des lin- 
gots, que la Compagnie envoye ; mais toutes les Nations y portent leurs 
matieres , fur lefquelles l'Hôtel de la Monnoye pour , fuivant la quantité 
de lalliage. 11 n'y aura deformais que les Pagodes & les Sequins (14) qui 
puillent le difputer , dans le Commerce, à la monnoye de Pondichery. La 
Pagode eft l’ancienne monnoye des Indes. C’eft une piece d’or , qui a pré- 
cifément la forme d’un petit bouton de vefte, & qui vaut huit livres dix 
fous. Le deffous, qui et plat, reprefente une Idole du pays ; & le deflus, 
qui eft rond , eft marqué de petits grains , comme certains boutons de man- 
che. Le fequin eft une véritable piece d’or très-rafiné , qui vaut dix livres 
de notre monnote. Il eft un peu plus large qu'une piece de douze fols, mais 
moins épais; ce qui fair que tous les fequins font un peu courbés. 11 s’en 
trouve même de percés ; ce qui vient de l’ufage que les femmes Indiennes 
ont de les porter au cou, comme des médailles : ces pieces font extrème- 
ment communes dans le pays, & ne fe frappent qu'à Venife. Elles vien- 
nent par les Venitiens, qui font un Commerce très-confidérable à Baflora , 
dans le fond du Golfe Perfique , à Mocka, au détroit de Babel-Mandel, & 
à Gedda, qui eft le Port de la Mecque. Les Indiens y portent, tous les ans , 
une bien plus grande quantité de marchandifes, que les François , les Hol- 
landois , les Anglois & les Portugais n’en tirent. Ils les vendent aux Per- 
fans , aux Eoyptiens , aux Turcs, aux Mofcovites , aux Polonois, aux Sue- 
dois, aux Allemans , & aux Genois, qui vont les acheter dans quelqu'un 
de ces trois Ports , pour les faire pañler , dans leurs pays, par la Méditerra- 
née & par terre. 

Il convient à cet article , de faire connoître les monnoies qui font en 
ufage à Pondichery. Après les Pagodes , l’Auteur place les roupies d'argent ; 
monnoie aflez grofliere , qui n’ont pas tout-à-fait la largeur de nos pieces de 
vingt-quatre fous , mais qui font plus épaifles du double. L'empreinte eft 
ordinairement la même, fur route la Cote de Coromandel. Une face porte 
ces mots: L’an...:. du regne glorieux de Mahomet ; & l’autre : Cette rou- 
pie a été frappée a...... Celles de Pondichery & de Madras portent égale- 
ment le nom d’Arcarte, parce que la permiflion de les frapper elt venue du 
-Nabab de cetre Province : mais on diftingue celles de Pondichery par un 
croiffant qui eft au-bas de la feconde face, & celles de Madras par une 
étoile. 

Les Fanons font de petites pieces d'argent , dont fept & demi valent une 
roupie , & vingt-quatre une Pagode. Par conféquent , le Fanon vaut un peu 
moins de fix fous. 

On appelle Cache une petite monnoie de cuivre, dont foixante - quatre 
valent un Fanon. Ainfi la Cache vaut un peu plus d’un denier. 

Ces monnoies , quoiqu'en ufage dans l'Inde entiere , n’y ont pas la même 
valeur par-tout ; & la caufe de cette différence, eft que les unes font un peu 
plus ou moins fortes , & plus ou moins parfaites pour le titre. 


ÉTABLISSE- 
MENT FRAN- 
ço1S DE PON- 
DICHERY» 


Forme ‘le la 
monnoic qui le 
nomme Pagude, 


Seins qui 
pañleuct de Verte 
aux Indes. 


Autres mon 
noies de Pondi- 
cherÿ, 


: Ponis & Coris 
Dans le Bengale , on compte encore par Poxis , qui ne font pas des pieces, à 


(14) M, l'Abbé Guyon écrit Schins ; ce qui paroïr contraire à l’ufage, 


Bengale. 


ETABLISSE- 
MENT FRAN- 
£O1s DE PON- 
DICHERY. 


Ac:roiffemens 
ie l'établiflement 
de Pondichery, 


616 HI STOIRETGENERATE 


mais une fomme arbitraire ; comme nous difons , en France , une piftole. Ii 
faut trente-fix à trente-fept Ponis , pour une roupie d'argent d’Arcatte. Ainfi 
le Ponis vaut environ cinq liards de notre monnoie. Au-deffous font les pe- 
tits coquillages dont on a parlé dans les Relations d’Afrique & dans celle des 
Maldives , qui portent le nom de Coris , & dont quatre-vingt font le Ponis. 

L'établiffement François de Pondichery s'eft accru , dans quelques occa- 
fions fi glorieufes pour les Officiers de la Compagnie des Indes & pour tou- 
te la Nation, qu'elles ne doivent pas moins intérefler la curiofité que la 
defcription même des lieux. 

En 1738, Cidogy, Roi de Tanjaour , laiffa la couronne , par fa mort, à 


Sahagy-Maha-Rajou , fon neveu , jeune Prince de vingt-fix ou vingt-fept ans. 
Un fils naturel du feu Roi , qui avoit eu beaucoup de part au Gouvernement 
pendant la vie de fon pere, s'étant fait un parti confidérable à la Cour, 
s'empara du Palais & des poites de Tanjaour. Sahagy , forcé de fuir à cheval, 
avec quelques-uns de fes amis, paffa le Coldram (15), & fe retira dans 
Chalambron (16), grande Pagode fortifiée , qui eft à vingt lieues au Nord 
de la ville de Tanjaour , & huit lieues au Sud de Pondichery. Il y fur joint 
par quelques troupes : mais comme il manquoit d'armes & de munitions, 
le Gouverneur Maure lui confeilla de fe lier avec les François , dont il leur 
vanta le courage & la générofité. Ce Prince, qui avoit befoin de fe faire 
des amis de ce caraëtere pour l'aider à remonter fur le Trône , envoya , au 
Gouverneur général de l'Inde Françoife , quelques perfonnes de confiance , 
chargées de [ui demander du fecours & de lui offrir , en reconnoiffance, la 
ville de Karical, le Fort de Karcangery & quelques villages voifins, avec tou- 
ces les cerres de leur dépendance. 

Il y avoit long-tems que la Compagnie & fes Gouverneurs aux Indes, 
avoient reconnu l'utilité d’un établiflement fur les terres du Roi de Tan- 
jaour. Leurs tentatives avoient été craverfées par les Hollandois de Negapa- 
tan (17). Cette Nation avoit mème eu l’adrefle d'engager le Roi de Tan- 
jaout à chaffer les François d’un établiflement, nommé Cancrypatiam , que 
l’ancienne Compagnie avoit formé en 1688 , dans les Etats de ce Prince, fur 
Ja Côte de Coromandel. Le Gouverneur de Pondichery , faififfant l’occañon, 
fit un traité avec les Envoyés de Sahagy , par lequel 1l s’obligea de lui fournir 
environ deux cens nulle livres de notre monnoie , en argent & en imunitions 
de guerre , avec tous les autres fecours qui dépendoient de fon autorité. Le 
Roi, de fon côté, lui envoya l'acte formel de la ceflion qu'il lui avoit fait 
offrir (18). Deux grands Vaifeaux de la Compagnie , le Bourbon de foixante 
pieces de canon, & le Saint-Geran de quarante - fix pieces , furent équipés 
auffi-tôt, & l’on y embarqua des troupes , de l'artillerie, & toutes fortes de 
munitions de guerre , autant pour fecourir le Roi que pour fe mettre en pof- 
feffion de Karical : mais lorfque cet armement fut achevé, Sahagy-Maha-Rajous 
ayant fait entrer dans fes intérèts les principaux Partifans de fon Ennemi. 


(15) Grand Fleuve de la Côte de Coro- Mores. Ils y ont un Gouverneur & une Gar- 
mandel, qui fépare les Etats de Tanjaour de  nifon. 


ceux du Grand-Mosol. (17) Fort Hollandois, & grande ville In- 
(16) Cette Pagode, qui eft entourée de  dienne , à quatre lieues au Sud de Karical. 
saurs fort épais & fort élevés, appartient aux (18) Cet acte cft du mois de juiller 1738. 


Cet 


DE SAV OV ASG ES EMUve À 617 


Cet ufurpateur fut arrêté dans fon Palais , & Sahagy , s'étant rendu à Tanj our, 
y fut reconnu fans oppofition. Le fils de Cidogy , qui eut le malheur de tomber 
entre fes mains , fut coupé en quatre quartiers , dont chacun fut expofé fur une 
des portes de la ville. 

Certe révolution fut fi fubite, que les François mirent à la voile fans en 
être informés, & mouillerent au commencement du mois d’Août devant Ka- 
rical. Aufñitôt que les Hollandois de Negapatan les eurent apperçus , & qu'ils 
furent informés de leur traité avec le Roi, 1ls fe haterent d’envoyer leurs 
Müiniftres à Tanjaour , avec des préfens, pour engager ce Prince & fon Con- 
feil à le rompre. Ils y joignirent les menaces. Sahagy , pour qui le fecours 
des Francois devenoit inutile, non-feulement différa fous de vains prétex- 
tes de faire remettre la Forterefle & la Ville de Karical aux Commandans des 
Vaiffeaux , mais donna vraifemblablement des ordres fecrets pour s’oppofer 
au débarquement. Un de fes Généraux, qui commandoit , dans ce canton, 
un corps de trois ou quatre mille hommes , s’approcha du bord de la mer , 
& fit déclarer aux Ofhciers François que s'ils touchoient au rivage il ne ba- 
lanceroit pas à les faire charger. Les deux Vaifleaux , après avoir paffé deux 
mois à la vue de Karical , recurent ordre du Gouverneur de retourner à 
Pondichery. Il leur auroit été facile d'exécuter leur commiflion malgré la 
réfiftance des Indiens : mais n'ayant en vüe qu’un établiflement de Commerce, la 

rudence ne leur permettoit pas de fe rendre odieux par des violences (19). 

Cependant le Roi , fans avoir ouvertement rompu fon traité , remettoit à 
l’exécuter après une ouerre dans laquelle il fe trouvoit engagé, contre Sarzder- 
Saheb , Nabab de Trichenapaly. Ce Seigneur, ami particulier du Gouver- 
neur , & plein d’eftime pour la Nation, ayant appris par quelles promefles 
le Roi de Tanjaour s’étoit lié aux François, & comment 1l en éludoit l’exé- 
cution, écrivit au Gouverneur , pour Îui offrir de s'emparer de Karical & 
de remettre cette Place entre fes mains. Ses offres furent acceptées. Ce Gé- 
néral Mogol , qui s’étoit déja fait une grande réputation de courage & d'hon- 
neur , ne tarda point à les remplir. Quatre mille chevaux , commandés par 
François Pereire, Efpagnol (*), & l’un de fes principaux Officiers , qui étot 
attaché depuis long-tems aux François , diffiperent les troupes de Tanjaour & 
fe faufirent de Karical & Karcangery. Pereire fe rendit lui-même à 
Pondichery , pour annoncer cette nouvelle au Gouverneur. On y fit équi- 
per , fur le champ, un petit Bâtiment de cent cinquante tonneaux qui fe 
trouvoit dans la Rade. Les François fe rendirent en vingt-quatre heures à 
Karical , où Pereire, fuivant l’ordre du Nabab , leur ouvrit les Portes de la 
Ville & celles du Fort de Karcangery (20). Quatre jours après, on y en- 
voya ; fur un gros Vaifleau , tout ce qui étoit néceflaire pour la fürité de 
ce nouvel établifement. 

Le Roi de Tanjaour s’afligea peu de cette nouvelle. Il n’éludoit lexécu- 


(19) L'Auteur fait remarquer la différen-  fang, & nous devons tout à des concef- 
ce des titres, auxquels nous devons nos pof-  fions volontaires. Ubi fuprà. p.212. 


feffions dans les Indes, & de celui auquel (#) On verra fa fortune dans une Note de 
tous les autres Peuples de l'Europe doivear Particle fuivant. 
ce qu'ils y poffédent. Les autres ont em- (20) L’Aët: de prife de poffeffon eft du 


ployé la violence, l'expulfion, l'effufion du 14 Février 5739. 


Tome IX. J111 


ÉTABLISSE- 
MENT FRAN- 
çoispE Pon- 
DICHERY. 


RS 
ÉTABLISSE- 
MENT FRAN- 
ÇOIS DE PON- 
DICHERY, 


Defcription 
de l’érabliffement 
François de Ka- 
rical. 

Ville de Karie 
eals 


Fort de Kare 
An per Vs 


Domaine de: 


Kariçcal, 


618 EI SYTLONL RE IGNE INTER AUDE! : 


tion du traité qu’à la follicitation des Hollandois , dont il avoit tiré des fom- 
mes confidérables ; & fa feule crainte étant que les François ne fufflent plus 
difpofés à lui payer celle dont ils éroient convenus , il fe hâta d'écrire au 
Gouverneur de Pondichery , pour lui reprocher d’avoir employé le fecours 
des Maures , fes Ennemis , à fe rendre maître d’une Place qu'il lui avoit 
donnée, & que fon intention avoit toujours été de lui remettre après la 
guerre. En mêéme-tems , 1l lui envoyoit la ratification du traité de Chalam- 
bron , avec un ordre aux Habitans de Karical & de fes dépendances, de re- 
connoïtre à l'avenir les François pour leurs Souverains (21). 

Mais à peine eut-il expédié ce nouvel acte, que {es deux oncles, qui 
Pavoient rétabli fur le Trône, mécontens de fa reconnoiffance ou de fon 
adiminiftration , l’arrèterent dans fon Palais , & mirent la couronne fur la 
rète de Pradapfingue , un de fes coufins , qui , peu de jours après , fit érouf- 
fer ce Prince infortuné dans un bain de lait tiede. 

Le nouveau Roï s'étant réconcilié avec les Maures , envoya prefqu'aufli-tôr 
au Gouverneur de Pondichery la ratification du Traité conclu avec fon Pré- 
déceffeur. Il accorda même aux François un terrain plus étendu , pour quel- 
ques préfens , qu'ils joignirent à la fomme qu'ils avoient promife (22). Ils 


ont demeurés paifibles poffeffeurs de Karical, où ils n’ont pas négligé de 


fe fortifier. Pradapfngue leur rendit vifite dans certe Place , avec toute fa 
Cour , au commencement de l’année 1741, & prit certe occafñon pour con- 
firmer tous leurs privileges. 

L’établiflément de Karical eft fitué fur la Côte de Coromandel , à quatre 
lieues au Nord de Negapatan , à deux lieues au Sud de Tranquebar , éta- 
bliffement Danois, & vingt-cinq lieues au Sud de Pondichery. 1 renferme 
la ville de Karical, qui eft fort ancienne , & qui paroît avoir été très-con- 
fidérable. 11 y refte encore fix cens trente-huit maifons de pierre ou de bri- 
que ; fans parler d’un grand nombre qui ne font que de terre glaife, & cou- 
vertes de paille. On y compte cinq Mofquées , cinq grandes Pagodes , neuf 
petites, & plus de cinq mille habitans. Cette ville eft fituée fur un des 
bras du Colram , qui reçoit des Champanes de deux à trois cens tonneaux. 
Les Chaloupes des Vaifleaux de cinquante canons n’y entrent pas moins fa- 
cilement. 

La Forterefle de Karcangery paroît aufi fort ancienne. Elle eft flanquée 
de huit groffes tours ; dans le goût du pays, à la portée du canon de Ka- 
rical, & fituée à un demi-quart de lieue du rivage de la mer. Les François 
en ont fait fauter une partie , pour s'établir à l'encrée & fur le bord du bras 
de la riviere qui pale par la ville. 

Titoumale-Rayen-Patnam eft un Bourg très- confidérable , de la dépen- 
dance & au Sud de Karical , qui en eft éloigné d’une lieue , à douze 
cens toifes du bord de la mer. Il eft compofé de cinq cens Maïfons de bri- 
que , quatre Mofquées , quatre grandes Pagodes , vingr-huit petites , & vingt- 
cinq Chaudriers ; pour le logement des Voyageurs. On y comptoir deux mille 
cinq cens hommes , à la prife de poffeflion. 

Le refte du Domaine de Karical confifte en neuf Bourgs ou Villages, dans 


{21) Du 20 Avril 1739.01. 412) Uli fuprè, p. 271 


DES VONT AGE) S.: Eu II. 619 


une circonférence de cinq ou fix lieues. Le verrain en eft excellent , fertile 
en riz, en cotton , en indigo & d’autres grains. On y fabrique quantité de 
toiles de cotton & de toiles peintes. Le revenu des terres de Karical, avec 
les Fermes du tabac & du betel , & les droits d’entrée, montent annuelle- 
ment à dix mille Pagodes d’or, qui font environ cent mille livres de notre 
monnoie (23). 

D'autres événemens ont contribué , avec le fecours de la prudence & de Îa 
fortune, à l’accroiffement de la colonie Françoife. Celui qui a fignalé le Gouver- 
nement du Chevalier Dumas , mérite ici d’autant plus de confidération ; qu’il 
peut fervir à jetter beaucoup de jour fur la Geographie intérieure de cette contrée : 
mais il n’oblige de remonterà l’année 173 6,c'elt-à-dire, à la fin des cruelles guerres 
que Tamas-Kouli-Kam , ou Nader-Scha , Roi de Perfe , porta dans lIndouftan. 

Après l’infortune du Movol , qui avoit été fait prifonnier dans fa Capi- 
tale & dont les immenfes trefors éroient pañles entre les mains du Vain- 
queur , quelques Nababs, ou Vicerois de la prefqu'Ifle de l'Inde , jugerenc 
Poccafion d'autant plus favorable pour s'ériger eux-mêmes en Souverains , 
qu'il n’y avoit aucune apparence que le Roi de Perfe , déja trop éloigné de 
fes propres Etats, & fi bien récompenfé de fon entreprife , penfar à les ve- 
nir attaquer dans une région, qu'il connoiffoit aufli peu que les environs du 
Cap de Comorin. Daouft-Aly-Kam, Nabab-d’Arcatte , le même qui avoit 
accordé aux Françoïs la permiflion de battre monnoie , fe flatta de pouvoir 
former deux Royaumes ; l’un pour Sabder-Aly-Kam , fon fils aîné ; l’autre, 
pour Sander-Saheb, fon gendre; jeunes gens qui n’avoient que de l’ambi- 
tion, fans aucun talent pour foutenir un fi grand projet. Arcatte éft une 
grande ville , à trente lieues de Pondichery (24) , au Sud -Oueft; la plus 
mal propre qu'il y ait au monde. 

Les Mogols , qui avoient étendu leurs Conquètes dans cette partie de l’In- 
de , fous le regne du fameux Aureng-Zeb, avoient laiffé fubfifter les Royau- 
mes de Trichenapaly , de Tanjaour, de Maduré , de Maiflour. & de Marava. 
Ces Etats étoient gouvernés par des Princes Gentils , tributaires à la vérité 
de l'Empereur Mogol , mais fiers & lents dans leur dépendance , qui fe dif- 
re quelquefois de payer le tribut, ou qui attendoient que l'Empereur 

it marcher fes armées pour les y contraindre. La plüpart devoient à la Cour 
de Dely de très groffes fommes , qu’on avoit laïflé accumuler par la molleffe 
de Mahomet-Scha, plus occupé des plaifirs de fon Sérail que de l'adminif- 
tration , dont il fe repofoit fur des Miniftres aufli voluptueux que lui. 
Daouft-Aly-Kam faifit cette occafion pour attaquer les Princes voifins de 
fon Gouvernement. Il affembla une armée de vingt-cinq à trente mille 
chevaux, avec un nombre proportionné d'infanterie , dont 1l donna le com- 
mandement à Sabder & à Sander-Saheb. Leur premier exploit fut la prife de 
Trichenapaly, grande ville fort peuplée , à trente-cinq lieues au Sud-Oueft 
de Pondichery. Cette Capitale , inveftie par lParmée des Maures , le 6 Mars 
1736, fut emportée d’aflaut le 26 du mois fuivant. Sabder en abandonna 


le Gouvernement à Sander-Saheb , fon beau-frere , qui prit aufli-tôr la qua- 
lité de Nabab. 


(23) Ibid. pages 274 & précédentes, 
(24) L'Auteur ne la met, dans une autre page, qu'à quinze lieues de Pondichery ; p. 277. 
liii ji 


ÉTABLISSUS 
MENT FRAN< 
çois DE PON- 
DICHER Ye 


Origine d'une 
guerre dans la 
prefqu'Ifle de 
l'Inde, 


Le Nabäb d'Are 
catte veut former 
deux Royaumes 
pour fes enfanse 


Armée qu'i 
leve dans cette 
VUE a 


ETABLissr- 
MENT FKAN- 
ÇOIs DE Por- 
PDICHERY. 

#es preinieres 
Cenquêtes, 


Les Princes 
Geuuls  appel- 
lent ies Marartes 
à lcur fecours, 


_ Armée du Roi 
des Marattes, 


Comment el- 
le pañle les gor- 
ges de Canamay. 


620 H°1 ST OI REG EI N'E"RUAMLIE 

Après avoir foumis le refte de cette contrée , ils tournerent leurs armes 
vers le Royaume de Tanjaour , dont ils afiégerent la Capitale. Le Roi Sa- 
hagy Sy étroit renfermé , avec toutes les troupes qu'il avoit pü raffembler, 
Cer:e Place eft fi bien fortifiée , qu'après avoir inutilement pouflé leurs atta- 
ques pendant près de fix mois, ils furent obligés de changer le fiege en blo- 
cus. Tandis que Sander-Saheb demeura pour y commander , Bara-Saheb , 
un de fes freres, s’avançant au Sud , avec un détachement de quinze mille 
chevaux , fe rendit maître de tout le Pays de Marava , du Maduré & des 
environs du Cap de Comorin. Enfuite , remontant le long de la Côte de 
Malabar , il pouffa fes conquêtes jufqu'à la Province de Travancor. Ce fur 
dans ces circonftances que Sander-Saheb mir les François en poffeflion de la 
terre de Karical (25). 

Tous les Princes Gentils , allarmés d’une invafon fi rapide , implorerent 
le fecours du Roi des Marattes. Ils lui reprefenterent que leur religion n'é- 
toit pas moins menacée que leurs Etats; & les principaux Miniftres de ce 
Pince , dont la plüpart font Bramines , lui firent un devoir indifpenfable de 
s’armer pour une caufe fi preffante. Il fe nomme Maha Raja. Ses Etats font 
d'une grande étendue. On l'a vû fouvent mettre en campagne cent cinquan- 
te mille chevaux & le même nombre de gens de pied , à la têre defquels il 
ravagcoit les Etats du Mogol , dont 1l tiroit d’immenfes contributions. Les 
Maratres, {es Sujets, font peu connus de nos Geographes. La guerre fait leur 
principale occupation. Ils habitent au Sud-Eit des Montagnes qui font derrie- 
re Goa, vers la Côte de Malabar. La Capitale de leur pays eft une ville très- 
confidérable , qui fe nomme Sarera (216). 

Les follicitations du Roi de Tanjaour & des Princes du même culte, join- 
tes à l’efpérance de piller un pays où depuis long-tems toutes les nations du 
monde venoient échanger leur or & leur argent pour des marchandifes , 
dérerminerent enfin le Roi des Marattes à faire partir une armée de foixante 
mille chevaux, & de cent cinquante mille hommes d'infanterie , dont il 
donna le commandement à fon fils aîné, Ragogi Bouffola Sena-Saheb-Soula. 
Elle fe mit en marche au mois d'Oétobre 1739. Daouft-Aly Kam, informé 
de fon approche ; rappella fon fils & fon gendre , qui tenoient encore le Roi 
de Tanjaour biocqué dans fa Capitale. il étoit queftion de mettre leurs pro- 
pres Etats à couvert. Cependant ces deux Généraux ne fe déterminerent pas 
tout-d’un-coup à s'éloigner de leurs conquêtes , & laifferent avancer l'Enne- 
mi , qui répandoit le ravage & la terreur fur fon paflage. Daouft fe häta 
de raflembler tout ce qui lui reftoit de troupes, avec lefquelles il alla fe 
faifir des gorges de la montagne de Canamay , vingt - cinq lieues à l'Oueft 
d’Arcatte ; défilés très-difficiles, & qu'un petit nombre de troupes peut dé- 
fendre contr'une nombreufe armée. ; 

Les Marattes y arriverent au mois de Mai, 1740. Après avoir reconnu 
qu'il leur étoit impoflible de forcer le Nabab d’Arcatte dans fon pofte, ils 
camperent à l'entrée des gorges , d'où ils firent tenter fecrérement la fidélité 
d’un Prince Gentil , qui gardoit un autre paflage avec cinq ou fix mille hom- 
mes, & que Daoult avoit crû digne de fa confiance. Ce Prince fut bien- 


(25) Ibid, p. 179. : (26) Ibid, p. 280. 


DUE SUV MONVE ANGES Tree G21 


tôt corrompu par les promefles & par l'argent des Marattes. Les Bramines 
leverent fes difficultés , en lui reprefentant que le fuccès de cette guerre 
pouvoit ruiner le Mahométifme , & rétablir la Religion de leurs peres. 11 con- 
fentit à livrer le paflage. Les Marattes, continuant d’amufer le Nabab par 
de legeres attaques , y firent marcher leurs troupes, & s’en faifirent le 19 
de Mai. De-l, ils trouverent fi peu d’obftacles au deflein de le furprendre 
par derriere , qu’ils s’approcherent à deux portées de canon, avant qu'il {e 
défiit de fon malheur. Lorfqu'on vint l’informer qu'il paroifloit du côté 
d'Arcatie un corps de cavalerie , qui s’avançoit vers le camp, il s’imagina 
que c'étoient les troupes de fon gendre qui venoient le joindre. Mais il 
entendit aufli-tôt de furieufes décharges de moufqueterie , & la préfence du 
danger lui fit ouvrir les yeux fur la trahifon. 

Aly-Kam , fon fecond fils, & tous fes Officiers Généraux , montant auffi- 
tôt fur leurs Eléphans , fe défendirent avec autant d’habileté que de valeur. 
Mais ils furent accablés d’un fi grand feu , & d’une fi terrible décharge de 
frondes , que tout ce qu'il y avoit de gens autour d’eux périt à leurs pieds 
ou prit la fuite. Le Nabab & fon fils, bleffés de plufieurs coups , tomberent 
morts de leurs Eléphans, & leur chute répandit tant de frayeur dans l’ar- 
mée , que la déroute devint générale. La plüpart des Ofhciers furent tués, 
ou foulés aux piés par les Eléphans , qui enfonçoient dans la boue jufqu'à la 
moitié des jambes. Il étoit tombé , la nuit précédente, une grande pluie, 


CC erenensEeanteen | 
ETABLISSE- 
MENT FRAN- 
çOIs DE PON- 
DICHERY. 


Le Nabab 
d’Arcatte eft {ur 
PriSo 


Il eft tué dans 
une  fanglante 
bataille, 


qui avoit détrempé la terre. Plufieurs guerriers, qui étoient de ce combat, 


aflurerent que jamais champ de bataille n’avoit préfenté un plus afreux fpec- 
table de chevaux, de chameaux & d’éléphans , bleffés & furieux , mêlés, 
renverfés avec les Officiers & les Soldats, jettant d’horribles cris, faifant de 
vains eflorts pour fe dégager des bourbiers fanglans où ils étoient enfoncés, 
achevant d’éroufler ou d’écrafer les foldats qui n’avoient pas la force de fe 
retirer (27). 

Cityzor-Kam, Général de l'Armée Mogole , qui avoit rendu d’importans 
fervices à la Compagnie , fur bleffé de cinq coups de fufil, & d’un coup de 
fronde , qui lui creva un œil & le renverfa de deflus fon Eléphant. On 
doit faire obferver qu'une décharge de frondes, par le bras des Marattes , eft 
auf redoutable que la plus violente moufqueterie. Les Domeftiques de 
Cityzor , l'ayant vu tomber , lemporterent avant la fin du combat dans un 
bois voifin , & ne penferent qu’à s'éloigner de l’Ennemi. Après dix ou douze 
jours de marche , ils arriverent à Alamparvé , qui fe nomme aufli Jorobandel , 
à fept ou huit lieues de Pondichery. Les principales blefures de leur Maître 
éroient un coup de fufil , qui lui avoit coupé la moitié de la langue & fra- 
caflé la machoire ; un autre , qui pénétroit dans la poitrine , & trois coups 
dans le dos , avec un œil crevé. On lui envoya le Chirurgien Major de la 
Compagnie , qui pafla près de lui vingt-cinq jours , fans le pouvoir fauver. 

La datte de cette affreufe bataille eft le 20 de Mai 1740. Les Marattes 
y firent un grand nombre de prifonniers , dont les principaux furent Taqua- 
Saheb , Grand-Divan , un des gendres de Daouft , & le Nabab Eras-Kam 
Murzoutoir ; Commandant général de la Cavalerie. Dans le pillage du 


(27) Page 285 & précédentes, U 


Jiii uj 


Mort de fo 
Général, 


Pillage du camp 


ÉTABLISSE- 
MENT FRAN- 
çots DE Pon- 
PICHERYS 


Azyle que les 
Feupies cher- 
chent à Pondi- 
œhCIYe 


Situation «les 
Fiançuis. 


Tis reçoivent ia 
veuve & ia famil- 
le du  Nabab 
d'Arcattee 


Accueil qu'ils 
lui font , & re- 
imarque fur cet 
événement. 


622 HI SIT O IR ÉAG EN ER A\DE 

Camp , ils enleverent la caille militaire , l’étendart de Mahomet, & celui de 
l'Empereur. Ils emmenerent quarante Eléphans , avec un grand nombre de 
Chevaux. Le corps de Daouft-Aly-Kam fut trouvé parmi les morts : mais on 
ne put reconnoître celui de fon fils, qui avoit été fans doute écrafé , comme 
un grand nombre d’autres, fous les pieds des Eléphans (28). 

Le bruit de ce grand événement jetta dans toute la prefqu’Ifle de l’Inde 
une épouvante qui ne peut être reprefentée. On ne put fe le perfuader , 
dans Pondichery, qu'à la vüe d’une prodigieufe multitude de fugitifs, 
Maures & Gentils, qui vinrent demander un azyle avec des cris &c des lar- 
mes , comme dans le lieu de toute la Côte où ils fe fattoient de trouver 
plus de fecours & d'humanité. Bien-tôt le nombre en devint fi grand , que 
la prudence obligea de fermer les portes de la ville. Le Gouverneur y 
étoit jour & nuit , pour y donner fes ordres. Les maifons & les 
rues fe trouverent remplies de grains & de bagages. Tous les Mar. 
chands Indiens de la ville & des lieux voifins , qui avoient des effets confi- 
dérables à Arcarre & dans les terres, s’empreffloient de les mettre à couvert 
fous la protection des François. Le 2$ de Mai, qui étroit le cinquiéme après 
la bataille, la veuve du Nabab Daouft-Aly-Kam , toutes les femmes de fa 
famille & leurs enfans, fe préfenterent à la porte de Valdaour , avec des 
inflances pour être reçues dans la ville, où elles apportoient tout ce qu'elles 
avoient ramaffées d’or, d'argent, de pierreries , & d’autres richeffes (19). 

Cette pofition étroit délicate pour les François. Is avoient à craindre que les 
Marattes, informés du lieu où toute la famille du Nabab s’étoit retirée avec 
tous fes créfors, ne vinffent attaquer Pondichery. D'un autre côté , ils fe 
feroient perdus d'honneur dans les Indes, s'ils avoient fermé leurs portes à 
cette famille fugitive , qui commandoit depuis long-tems dans la Province, 
& qui n’avoit jamais ceilé de les favorifer. Ajoutons que la moindre révolu- 
tion pouvant changer la face des affaires , & faire reprendre aux Marattes le 
chemin de leur pays, Sabder-Aly-Kam & toute fa race feroient devenus en- 
nemis irgéconciliables de ceux qui leur auroient tourné le dos avec la’ for- 
tune , &‘n’auroient penfé qu'à la vengeance. Le Gouverneur affembla fon 


R + co . D . . 
Confeil. Il n'y déguifa pas les raifons qui rendoïent la générofité dangereu- 


fe; mais 1l fit voir , avec la même force, que A nare , l'honneur , la 
reconnoiïffance ; & tous les fentimens qui diftinguent la Nation Françoife, 
ne permettolent pas de rejetter uue famille fi refpeétable , & tant de mal- 
heureux qui venoient fe jetter entre fes bras. L'avis qu’il propofa , comme le 
fien , fut de les recevoir , & de leur accorder la protection de la France. Ce 
païti fut généralement approuvé du Confeil , & confirmé par les applaudif- 
femens de tout ce qu'il y avoit de François à Pondichery (3°). 

On fe hâta d'aller , avec beaucoup de pompe , au-devant de la veuve du 
Nabab. Toute la garnifon fut mife fous les armes & borda les remparts. Le 
Gouverneur , accompagné de fes gardes à pied & à cheval, & porté fur un 
fuperbe Palanquin , fe rendit à la porte de Valdaour, où la Princefle atren- 
doit la déclaration de fon fort. Elle étoit , avec fes files & fes neveux, fur 
vingt-deux Palanquins, fuivis d’un détachement de quinze cens Cavaliers , 


(28) Ibid. p. 286. (29) Ibid. p. 288. (30) Ibid. p. 289. 


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RINCESSE MERE DE NABAB D'ARCATTEÉ ù— 


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TI. N' XVII, 


DIPIS VGA LANG ENS Liv. Lite 623 


de quatre-vingt Eléphans , de trois cens Chameaux , & plus de deux cens voitu- 
res, trainces par des Bœufs, dans lefquelles étoient les gens de leur fuite ; 
enfin de deux mille bêtes de charge. Après lui avoir fait connoïtre combien 
Ja Nation s’eftimoit heureufe de pouvoir la fervir, on la falua par une dé- 
charge du canon de la Citadelle. Elle fut menée , avec les mèmes honneurs, 
aux logemens qu’on avoit déja préparés pour elle & pour toute fa fuite. Il 
ne manqua rien à la civilité des François, & rous les Officiers Mogols en 
rémoignerent (31) une extrème fatisfaétion. Jamais, fuivant l’obfervation 
de l’Auteur, la Nation Françoife ne s’éroit acquis plus de gloire aux Indes, 
Les apparences fembloient promettre bien plus de füreté, à la veuve du 
Nabab , dans les établiflemens Anglois, Hollandois , Danois , tels que Porto- 
Novo, Tranquebar , ou Negapatan , qui étoient plus proches & plus puif- 
fans que le nôtre. Mais, venir d'elle-même & fans aucune convention fe 
jetter fous la proteétion des François, c'étoit déclarer hautement qu'elle 
avoit pour eux plus d’eftime & de confiance que pour toutes les autres Na- 
tions de l'Europe. 

Cependant Sabder-Aly-Kam , fils aîné du malheureux Daouft, arriva près 
d’Arcatte , deux jours après Îa bataille, avec un corps de fept ou huit cens 
chevaux. Mais , à la premiere nouvelle de ce défordre , il fe vit abandonné 
de fes troupes , & réduit à fe fauver , avec quatre de fes gens, dans la For- 
terefle de Velours. Sander-Saheb , fon beau-frere , qui étoit forti de Triche- 
napali avec quatre cens chevaux , apprit auf cette funefte nouvelle en che- 
min, & trouva tout le pays foulevé contre les Maures. Plufeurs petits Prin- 
ces , qui portent le titre de Paliagaras , fe déclarerent pour les Marartes , 
jufqu’à tenter de l'enlever pour le livrer entre leurs mains. 11 n'eut pas d’au- 
tre reffource que de retourner à Trichenapali & de s’y renfermer dans la 
Forterefle. Le Général des Marattes prit fa marche vers Arcatte, dont il fe 
rendit maitre fans oppofñition. La ville fut abandonnée au pillage & confu- 
mée en partie par le feu. Divers détachemens , qui furent envoyés pour met- 
tre tout le pays à contribution , firent éprouver de toutes parts l’avarice & 
la cruauté du vainqueur. C’eft un ancien ufage , parmi ces Barbares , que la 
moitié du butin appartienne à leurs Chefs. Ils exercerent toutes fortes de violen- 
ces , non-feulement contre les Mahométans , mais contre les Gentils mêmes, 
qui avoient imploré leur fecours , & qui les regardoient comme les Protec- 
teurs de leur Religion. Ils portent avec eux des chaifes de fer , fur lefquel- 
les ils attachent nuds , avec des chaînes , ceux dont ils veulent découvrir les 
crefors ; & mettant le feu deffous, ils les brülent jufqu'à ce qu'ils ayent 
donné tout leur bien. On ne s’imagineroit point combien ils firent périr 
d'Habitans par ce cruel fupplice, ou par le poignard , qui les vengeoit de 
ceux qui n'avoient rien à leur offrir. Tous les lieux qui efluyerent leur fu- 
reur ont été préfqu'entiérement détruits ; ce qui a fait un tort extrème aux 
Manufaétures de toile, dans un pays où la plüpart des Gentils exercent le mé- 
tier de Tiflerands, dans lequel ils excellent. 

Tandis qu'ils répandoient la défolation dans la Province d’Arcatte & dans 
les lieux voifins , Sabder-Aly-Kam , renfermé dans fa Forterefle de Velours , 


(31) Page 190: 


ÉTABLISSE- 
MENT FRAN- 
ÇOIS DE PON- 
DICHERY: 


Arcatte eff pit= 
lée & Eiûée. 


Humiliant traie 
té de Sasbder- 
Karma, 


EN es MER 
ÉTABLISSE- 
MENT FRAN- 
gOIs PE PON- 
DICHERY: 


Diverfion du 
Rot de Golkon= 


ÊCe 


Préparatifs de 
défenfc à Pondie 
çherye 


Demandes que 
Îes Marattes fonc 
aux François, 


a HISTOIRE GENERALE 


leur fit fure des propofitions d’accommodement. Après quelques négociations ; 
le traité fut conclu à des conditions fort humiliantes. Sabder devoit fuccé- 
der à fon pere dans la dignité de Nabab d’Arcatte (32) ; mais il s’obligeoit 
à payer , aux vainqueurs , cent laques, ou cinq millions de roupies ; à ref- 
tiruer toutes les terres de Trichenapali & de Tanjaour ; à joindre fes trou- 

es aux Marattes, pour en chaffer Sander-Saheb , qui étoit encore en poilef- 
fion de la ville , de la Forterefle & de tout l'Etat de Trichenapali ; enfin à 
fervir lui- même d’inftrument, pour rétablir tous les Princes de la Côte de 
Coromandel dans les Domaines qu’ils poffédoient avant la guerre. Quoique 
le Général Maratte n'eut rien de plus favorable à defirer, une autre raifon 
l’avoit fait confentir à ce traité. Le Roi de Golkonde commencoit à s’allar- 
mer des ravages qui s’étoient commis dans le Carnate. Il avoit réfolu d’en ar- 
rèer les progrès. Nazerzingue , Souba de Golkonde & fils de Nifam El Mouk, 
premier Miniftre du Mogol, s'étoit mis en marche avec une armée de foi- 
xante mille chevaux & de cent cinquante mille hommes d'infanterie. En 
arrivant fur les bords du Quichena, qui n’eft qu’à douze journées d’Arcatte, 
il avoit été arrêté par le débordement de ce Fleuve : mais le Général Ma- 
ratte, informé de fon approche , & du deffein qu'il avoit de continuer fa 
marche après la retraite des eaux, craignit de perdre tous fes avantages à 
l'arrivée d’un Ennemi fi redoutable ; & cette réflexion le difpofa plus facile- 
ment à conclure avec Sabder (33). 

La réfiftance des François acheva de le déterminer. Avant cette incurfon, 
un Maure, diftingué par fon rang , en avoit donné avis au Gouverneur de 
Pondichery , fon ami particulier. On ignore comment il s'étoit procuré ces 
lumieres, dans un fi grand éloignement. Mais , à la nouvelle du premier 
mouvement des Marattes , le Gouverneur François avoit pris toutes les me- 
fures de la prudence pour fe mettre à couvert. L'enceinte de la ville n'étant 
point encore achevée du côté de la mer , il avoit fait élever une forte mu- 
raille , pour fermer l'intervalle de quarante à cinquante toifes qui font en- 
tre les maifons & le rivage. Il avoit rétabli les anciennes fortifications ; il 
en avoit conftruit de nouvelles. La Place avoit été fournie de vivres & de 
munitions de guerre. Enfin , lorfque les Marattes étoient entrés dans la Pro- 
vince , il avoit fait prendre les armes, non-feulement à la garnifon, ntais 
encore à tous les Habitans de la ville qui étoient en état de les porter. Les 
poftes & les fonctions avolent été diftribués : & ces préparatifs n’avoient 
pas peu contribué à lui attirer tous les Habitans des lieux voifins, qui l'a- 
voient regardé comme leur défenfeur après la bataille de Canamay. 

L'événement juftifia fes précautions. Après avoir pris poffeflion d’Arcatte , 
le vainqueur menaça d'attaquer Pondichery avec toutes fes forces , fi les 
François ne fe hâroient de l’appaifer par des fommes confidérables. Il leur 
déclara fes intentions par une lettre du 20 Janvier 1741 , où l’adrefle & la 
fierté étoient également employées. N'ayant reçu, difoit-il, aucune réponfe 
à plufeurs lettres qu’il avoit écrites au Gouverneur , il étoit porté à le croire 
ingrat & du nombre de fes Ennemis; ce qui le déterminoit à faire marcher 


(32) Le Traité fut figné à Arçatte, fur la fn d'Août 1740. 


(33) lbid, page 295. ni 
au 


DE S AVIOAYI AGE 6.1 Drive IA 262$ 


fon armée contre la ville. Les François devoienr fe fouvenir qu'il des avoit 
anciennement placés dans le lieu où ils étoient., & qu'il leur.avoit donné;la 


ville de Pondichery. Aufli fe flattoit:l encore que le, Gouverneur, ouvrant 
les yeux à la juftice , lui enverroit des Députés, ne convenir du payement 
d’une fomme ; &,dans cétre efpérance il vouloit: 


tils , qui n'écrivent jamais qu'en termes obfcurs ; pour «ne. pas donner. jocca- 
fion de les prendre parleurs paroles (34) , il ajoutoit que le Porteur de fa 
lettre avoit ordre de s'expliquer plus nettement. En effer , cet Envoyé, qui 
étoit un homme du pays» dont le Gouverneur connoifloit la perfdie > par des 
lettres interceptées qu'il avoir écrites à fon.pere, demanda au: norndes Marattes 
_une fomme de cinq cens mille roupies; & de.plus , le payement-d’un tribut an- 
nuel , dont le Général prétendoit, fans aucune apparence de -vérité,-que les 
François étoient redevables à fa Narion, depuis! cinquante ans, +07 
Le Gouverneur crût devoir une réponfe civile à çette Lettre. Mais il ne 
parla point des droits chimériques que les Marattes s’attribuoient fur Pondi- 
chery, ni du tribut & de l'intérêt ; n1 des cinqcens mille roupies , qu'ils de- 
.mandoient avant toutes fortes de traités, & qui feroient montées à plus de 
quinze millions de notre monnoie (35). Le filence ; fur des prérenrions fi ri- 


ien fufpendre les hoftilités” 5 
pendant quelques jours. Suivant l'ufage des Marartes &c de la plüpartdes Gen- 


(34) Ibid. p. 299. 

(35) On croit devoir la placer ici, pour 
faire honneur aux principes de la Compagnie 
& à la noble fermeté des Officiers. 


Le Gouverneur Général de Pondicherÿ à,;;; 
_-Ragogÿ Bouflola, Général de l'Armée des : 


Marattes ; Salut : 

» J'ai reçu la Lettre que vous m'avez fait 
l'honneur de m'écrire, & je nren fuis fait 
» expliquer le contenu. Vous me dites que 
» vous m'avez écrit plufieurs fois, & queje 
ne vous ai fait aucune réponfe. Je fais trop 
» ce que je dois à un Seigneur tel que vous, 


Tome IX. 


pour avoir commis cette faute. Avant la 


{es intentions. 


mis, en protégeant les gens de votre Na- 
tion qui ontici des Temples, & leur Re- 
ligion , qu'ils exercent avec liberté & tran- 


-quilité. Votre Seigneurie doit auffi favoir 


que nous rendons à tout le monde la plus 
exacte juftice 5 qu'on vit dns. Pondichery 
à l'abri de toute oppreflion ; que le Roi de 
France , notre Maître , dont la juftice &'la 
puiffance font connues de toute la terre, 
nous puniroit, fi nous étions capables de 
faire la moindre chofe contre fa gloire’& 


» Ainfi quelle raifon votre Seigneurie 
pourroit-ellé avoir de nous ‘faire la guër- 


» Lettre à laquelle'je réponds aujourd'hui, ‘#1 re, &'que peut-elle lattendre de nous ? La 
» je n'en ai reçu aucune autre de votre Sei- » France, notre Patrie, ne produit mi:or ni 
» gneurie; & fi elle m'a écrit, il faut que  »> argent. Celui que nous apportons dans içe 
»> ceux à qui elle a remis fes Lettres ayent »-pays, pour y acheter des marchandifes, 
» "jugé à propos de les garder, pour l'indif- >> nous vient des pays étrangers. On fe tire 
# poler contre moi & contre ma Nation, en: >> du nôtre que du fer &def foldats, que 
# m'ôtant le pouvoir deilui faire réponfe. » ‘nous employons contre ceux Qui nous at- 
», Votre Seigneurie me déclare qu'elleétoit -: taquent injuftemént. % fa oheire 
> dans l'intention de faire marcher fon ar- » Nous fouhaitons de tout notre cœur de 
# mée contre nous. Quel fujet avez-vous de  » vivre en bonne amitié avec vous ; & fi 
» vous plaindre des François ? En quelle oc- : nous pouvons vous ferviren quelque cho- 
# cafion vous ont-ils offenfé ? Au contraire, >» fe, nous le ferons avee plaifir: Vous de- 
» ils ont confervé,jufqu'a prefent une recon-  » vez donc regarder notre ville- comme la 
» noiffance parfaite des faveurs qu'ils ont > vôtre. Si votre Seigneurie veut m'adreffer 
» reçues des Princes vos ancêtres; &.quoi- un Pafleport:, j'enverrai-une perfonne de 
æ que vous fufliez très éloigné de nous, + confiance, pour vous faluer de ma part. 
# nous n'avons pas difcontinué un inftant > Maïs je vous prie de me difpenfer de ne 
#» d'exécuter ce que nous vousayions pro- » fervir de l'encremife d'Apagi Vittel, fils 


Kkkk 


LE 


1ÉTABEISSE- 
MENT :ERAN- 
çOïs DE -PON- 
DLCHERY: 6, 


: 626 HISTOIRE GENERALE 


2 


: ÉTABLISSE- 
MENT FRAN- 
:çois DE PON- 
DICHERY. 


Nouvelles des: 
mandes des Mae 


Bat CS, 


dicules ; lui parut plus conforme aux maximes des Indiens. Peu de jours 
après , le Général infifta fur fes demandes par une nouvelle Lertre , qui pa- 
rot mériter ; comme la feconde réponfe du Gouverneur François , d'obtenir 
place dans le récit de cette narration. | 
Au Gouverneur de Pondichery , votre ami Ragogi-Bouflola Senafaheb-Souba : 
Ram Ram (36). 

Je fuis en bonne fanté. Il faut me mander l’état de la vôtre. 


© Jufqu’à préfent je n’avois pas recu de vos nouvelles ; mais Gapal Cafi &c 


Atmarampantoulou viennent d'arriver ici, qui m'en ont dit, & jen ai ap- 
‘pris d'eux. 


Il y a préfentéement quarante ans que notre grand Roi vous à accordé la 


--permiflion de vous établir à Pondichery : cependant ; quoique notre armée fe 
‘ Hoit approchée de vous , nous n'avons pas reçu une feule Lettre de votre part. 


Notre grand Roï, perfuadé que vous méritiez fon amitié, que les Fran 
sois étoient des gens de parole, & qui jamais n'auroient manqué envers lui, 
a remis en votre pouvoir une Place confidérable. Vous êtes convenus de lui 


‘payer annuellement un tribut que vous n'avez jamais acquitté. Enfin , après 


un fi Jong-tems, l'armée des Marattes eft venue dans ces cantons. Les Mau- 
res croient enflés d’orgueil'; nous les avons châtiés. Nous avons tiré de l’ar- 
gent d'eux. Vous n'êtes pas à fçavoir cette nouvelle. 

Nous avons ordre de Maja-Raha, notre Roi, de nous emparer des Forte- 
refles de Trichenapaly & de Gingy , & d'y mettre garnifon. Nous avons or- 
dre aufli de prendre les tributs, qui nous font düs depuis quarante ans par 
les Villes Européennes du bord de la mer. Je fuis obligé d’obéir à ces ordres. 
Quand nous confidérons votre conduite & la maniere dont le Roi vous a fait 
la faveur de vous donner un établiffement dans fes Terres, je ne puis m'em- 
pêcher de dire que vous vous êtes fait tort en ne lui payant pas ce tribut. 
Nous avions des égards pour vous, & vous avez agi contre nous. Vous avez 
donné retraite aux Mogols dans votre Ville. Avez-vous bien fais? De plus, 

:Sander-Kam a laiflé fous votre protection les Cafenas de Trichenapaly & de 
Tanjaour , des pierreries , des éléphans, des chevaux , & d’autres chofes dônt 

il s'eft emparé dans ces Royaumes , ainfi que fa famille: cela eft-il bien aufli ? 
Si vous voulez que nous foyons amis , il faut que vous nous remettiez ces 
cafenas, ces pierreries , ces éléphans , ces chevaux, la femme & le fils de San- 
der-Kam. J'enverrai de mes Cavaliers, & vous leur remettrez rout. Si vous 
differez de le faire , nous ferons obligés d’aller nous-mêmes , pour vous y forcer; 
de mème qu’au tribut que vous nous devez depuis quarante ans. 

Vous favez aufi ce qui eft arrivé dans ce pays, à la Ville de Baflin. Mon 
armée eft fort nombreufe. Il faut de largent pour fes dépenfes. Si vous ne 
vous conformez point à ce que je vousfdemande, je faurai tirer, de vous, de- 
quoi payer la folde de toute l’armée. Nos Vaiffeaux arriveront aufli dans peu 
de jours. Il faut donc que notre affaire foit terminée au plürôt. 

Je compte que pour vous conformer à ma Lettre, vous nrenverrez la femme 


æ de Vitrel-Naganadou, qui ne cherche qu'à » la viétoire fur tous vos Ennemis. 

æ nous trahir & à tromper votre Seigneurie, (36) Nom du Dieu Rama, deux fois ré- 
» Je prie le Dieu Tout-puiffant de vous  peté. Ces trois lettres font tirées des archives 

# combler de fes faveurs , & de vous donner de la Compagnie, 


DES VOYAGES, ! Ex v.c ET: Ex 

& le fils de Sander-Kam , avec fes éléphans, fes chevaux, fes pierreries & 
fes cafenas. à sh egmie 2ng, 2 19) ser EEK 
Le 15 du mois de Ranjam. Je n'ai point autre chofe à vous mander.  <ois ne Pon: 

- Loin d’être effrayé de ces menaces, le Gouverneur François y réponditen picHsrr. : 
ces cermes. 


ts 
ErTABtissg 


18 SUOV 0 À Ragogi Bouflola &c. 

Depuis la derniere Lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire , j'en ai reçu: Scconde répon- 
une autre de vous. Vos Alcaras m'ont-dit qu'ils avoient employé vingt-deux f 44, Gouverr 
jouts en chemin , & qu'avant que de venir ici, 1ls avoient été à Tanralour. ehery au Génés 
Pendant que vous étiez près d’Arcatte, j'ai envoyé deux François pour vous fil Mae. 
faluer de m'a part. Mais ils ont été arrètés & dépouillés en ne ce qui 
ne leur à pas permis de continuer leur route. Enfuite la nouvelle s’eft répan: | 
due que vous étiez retourné dans votre pays. : 2 XUR Fou: 

Vous me dites que nous devons un tribut à votre Roi depuis quarante : 
ans. Jamais la Nation Françoife n’a été aflujetie à aucun tribut. Il m'en coute- 
roit la tête, fi le Roi de France , mon Maïtre, étoit informé que j'y eufle 
confenti. Quand les Princes du pays ont donné aux François un terrain fur 
les fables du bord de la mer, pour y bâtir une Forterefle & une Ville, ils 
n'ont point exigé d’autres conditions que de laiffer fubfifter les Pagodes & 
la Religion des Gentils. Quoique vos armées n’ayent pointiparu de ce côté-ci , : 
nous avons toujours obfervé de bonne foi ces conditions. :: :: 

Votre Seigneurie eft fans doute informée de ce que nous venons faire 
dans ces contrées fi éloignées de notre Patrie. Nos Vaifleaux ; après huit à 
neuf mois de navigation , ÿ apportent tous les ans de l'argent, pour ache- 
ter des toiles de cotton , dont nous avons befoin dans notre pays. Ils y ref-: 
tent quelques mois, & s’en retournent lorfqu’ils font chargés. Tout l'or &. 
l'argent, répandus dans ces Royaumes , viennent des François. Il n’en croit: 
point dans l'Inde. Sans eux , vous n’auriez pas tiré un fou de toute la con- 
trée,que vous avez trouvée , au contraire, enrichie par notre commerce. Sur 
quel fondement votre Seigneurie peut-elle donc nous demander de l'argent ; 

& où le prendrions-nous? Nos Vaiffeaux n’en apportent que ce qu'il en faur- *° #7 
pour les charger. Nous fommes mêmes obligés fouvent, après leur départ d'en 
emprunter pour nos dépenfes. SI 

Votre Seigneurie me dit que votre Roi nous a donné une place confidé- 
table. Mais elle devroit favoir que quand nous nous fommes établis à Pon- 
dichery , ce n’étoit qu'un emplacement de fable qui ne rendoit aucun reve- 
nu. Si d'un village qu'il étoir alors , nous en avons fait'une ville, c’eft 
par nos peines & nos travaux ; c’eft avec les fommes immenfes que: nous ; 
avons dépenfées, pour la bâtir & la fortifier , dans la feule vûe de nous 
défendre contre ceux qui viendroient injuftement nous attaquer, {12 

Vous dites que vous avez ordre de vous emparer des Forterefles de Tri- 
chenapaly & de Gingy. À la bonne heure, fi cette proximité n’eft pas pour 
vous une occafñon de devenir notre ennemi. Tant que les Mogols ont été 
maitres de ces contrées, ils ont toujours traité les François avec autant d’a- 
mitié que de diftinction , & nous n’ävons reçu d’eux que des faveurs. C'eft 
en vertu de cette union que nous avons recueilli la veuve du Nabab Aly- 
Daouft-Kam , avec toute fa famille, que la frayeur à conduite ici, après {a 


Kkkk ï 


-ÊTABLISSÉ- 
MENT : FRANS 
çois. DE:PON: 
DICHERY. 


4 Abéinse 
nf 


O3 


i5t 


623$ HISTOIRE G'ENEŒER£ÆALE 

bataille -où la fortune: a fecondé votre valeur. :Devions-nous lui‘fermer:105° 
portes, & les laifler expofés aux injures de Pair ? Des gens d'honneur ne: 
fontphs capables de cette: lâcheté. La femme de Sander-Saheb , fille d’Aly- 
Daouft:Kam ; & fœur de Sabder Aly-Kam, y eft aufi venue avec fa mere & 
fon frere ; & les autres ont repris le chemin d’Arcatte. Elle vouloit pafler à 
Trichenapaly : mais ayant appris que vous en‘ failiez le fiege avec votre ar- 


nrée-s elle -éeft -démeurée ici, © #04 ne : 


5 A Votre Seigneurie: mcrit de remettre anx Cavaliers que vous ‘enverrez 517 


cette. Dame ,: fon. fils, &c:les richefles qu'ils ont apportées dans cette: villes : 
Vous: qu-ètes rempli de bravoure & degénérofité ;que: penferiez-vous de: 
moi, fi. j'étôis capable de certe bafeffe ? La fenime de Sander-Saheb , eft, dans: : 
Pondithéry:, fous: la protection du Roï mon: Maître » & tout ce qu'il y'a de: 
François aux Indes perdront la .vie avant que de vous la livrer. Vous:me: 
dites :qu'elle ‘aict les’trefors de Tanjaour & de Trichenapaly : je ne le crois 

pas ,:1& je n'y. vois aucune apparence, puifque J'ai mème éré obligé de lui 

fournir de l'argent pour vivre & pour payer fes domeftiques. 

Enfin, vous: me ménacez ; fi je ne me conforme pas à vos demandes, : 
d'envoyer:votre aimée contre nous:& d'y venit vous-même. Je me prépare de ! 
mon mieux à. vous rècevoir, & à mérirer votre eftime;; en vous faifant con- 
noitre que j'ai l'honneur de commander à la plus brave des Nations de la: 
terre , & qui fe défend avec le: plus ‘d’intrépidité contre ‘une ‘injuftes: 


attaque. j 


Je mets au refte ma confiance dans le Dieu Tout-puiffaut , devant lequel 


les plus formidables armées font comme de la paille légere; que le ventem2 


le) 


potte &difipe;de tout côté. J'efpere qu'il favorifera la juftice de notre Caufe.: 


Pondichery s’ate 
tend à être afe 
fiégée. 


Trichenapaly 
eft emportée par 
es Marattes, 


J'avais déja entendu parler de ce qui eft arrivé à Bañlin ; mais cette Place n'é- 
toit pas -défendue par: des François. . fi à h' à À 

Sal y a-quelque :chofe en quoi je puifle vous fervir , je le ferai avec 
plaifrssusrin snJDIt GS) à: 


DES NY ON AG ES IIfr v.2I.E 619 


C'eit une Ville forte pour les Indes. Elle eft environnée d’un bon mur , qui 
1 : ÉTABLISSE- 

elt flanqué d’un grand nombre de tours, avec une faufle braie , ou double M as 

enceinte, & un large foffé plein d’eau. Les Marattes , après l'avoir entiere- <ors px Pon- 

ment inveftie , ouvrirent la tranchée le #5 de Décembre , & formerent qua- nicaerx.. 

tre attaques , qu'ils poufloient vigoureufement , en fappant les murailles {ous 

des galeries fort bien conftruites. Sander-Saheb commençoit à s’y trouver ex- 

rrèmement preflé. Bara-Saheb fon frere, qui défendoit le Maduré avec quel- 

ques troupes, partit à la tère de fept ou huit mille chevaux, pour fe Jetter 

dans la Ville ; & ce fecours auroit pü forcer les Barbares de lever le Siege. 

Mais ayant appris fa marche , ils envoyerent au-devant de lui un corps de 

vingt mille Cavaliers & de dix mille Pions , qui taillerent en piece fa pe- 

tite armée, Il perit lui-même , après s'être glorieufement défendu. Son Corps 

futapporté au Général des Marattes, qui parut touché de la/perte d’un homme 

extrêmement bien fait , & qui s’étoit fignalé par une rare valeur. 1] envoya 

couvert de riches étofles , à Sander-Saheb fon frere , pour lui rendre les hon- 

neurs de la fépulture. Ce trifte évenement découragea les afliégés. Ils man- 

quoient depuis long-tems d'argent , de vivres & de munitions. Sander-Saheb 

réduit à l'extrémité, prit le parti de fe rendre ; & le Vainqueur , content 

de fa foumiflion , lui laifla la vie & la liberté : mais ayant pris pofleffion de 

la Place, le dernier jour d'Avril 1741 , 1l en abandonna le pillage à fon 

armée (38). 

Pendint le Siege, il avoit fait marcher, du côté de la mer, un détache ns ravagene 
ment de quinze ou feize mille hommes ,qui attaquerent Porto-novo , à fept Es us 
lieues au Sud de Pondichery; & qui fe rendirent facilement maîtres d’une : 
Ville qui n’étoit pas fermée. Hs y enleverent tout ce qui fe trouvoit de mar- 
chandifes dans les magazins Hollandois , Anglois & François. Cependant , par 
le foin qu'on avoit eu de faire tranfporter à Pondichery la plus grande partie 
des effets de la Compagnie de France, elle ne perdit que trois ou quatre 
mille Pagodes, en toiles bleues , qui étoient encore entre les mains des Tif. 
ferands & des Teinturiers. De Porto-novo, les Marattes paflerent à Goude- 
lour , établiflement Anglois à quatre lieues au Sud de Pondichery , qu'ils 
pillerent maloré le canon du Fort Saint David. Ils vinrent camper enfuire 

rès d’Archiouac, à une lieue & demie de Pondichery ; mais n'ayant ofé 
s'approcher de la Ville, ils allerent fe jetter fur Congymer & Sadras, deux 
établiflemens des Hollandois, dont ils pillerent les magazins (39). 

Enfin les Chefs du détachement écrivirent au Gouverneur François. Ils  Simmartons 
lai envoyerent même un Officier de diftinction , pour lui renouveller les de- pe font aux 
mandes de leur Général, & lui déclarer que fur {on refus , ils avoient ordre cu 
d'arrêter tous les vivres qu'on tranfporteroit à Pondichery , jufqu’au moment 
où le refte de leur armée, après la prife de Trichenapaly, qui ne pouvoit te- 
nir plus de quinze jours, viendroit attaquer régulierement la Place. Le Gou- 
verneur reçut fort civilement cet Envoyé. Il lui ft voir l’état de la Ville & 
de l'artillerie, la force de la Citadelle qu’on pouvoit faire fauter d’un mo- 
ment à l'autre, par les mines qu'on yavoit difpofées, & la quantité de vi- 
vres. dont la Place éroit munie. Il laffura qu'il étoit dans la réfolution de fe 


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(33) Ur Juprà. pages 318 & précédentes, (39) Ibid. p. 310. 
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630 HILL ST OI R'ÉLNGIE NE R AE 


 — défendre jufqu'a la derniere extrémité , & qu'il ne confentiroit jamais à des 
ment Fran, demandes qu'il n'avoit pas le pouvoir d'accorder. Il ajouta qu’il avoit fait em- 
cois be Pon- barquer fur les Vaifleaux qu'il avoit dans la rade, les marchandifes & les 
DICHÉERY: meilleurs eflets de fa Nation; & que fi par une fuite d’évenemens ficheux, 
as du ;] voyoit fes refources épuifées ;il lui feroic facile de monter lui-mème à bord, 
avec tout ce qui lui refteroit de François, & de retourner dans fa Patrie :: 
d’où les Maratres devoienc conclure qu'il y avoit peu à gagner pour eux , 
& beaucoup à perdre. L'Ofhcier qui n’avoit jamais vû de Ville fi bien mu- 
nie, ne püt déguifer fon admiration , & fe retira fort fatisfait des politefles 
qu'il avoit recües (40). 
Evénementfine Mais une circonftance fort légere contribua plus que toutes les fortifica- 
qui nas à tions de Pondichery à rerminer cette guerre. Comme c'eft l’ufage aux Indes 
de faire quelque préfent aux Etrangers de confidération , le Gouverneur of- 
fric à l’'Envoye des Marattes , dix bouteilles de différentes liqueurs de Nancy. 
Cet Officier en fit goûter au Général, qui les trouva excellentes. Le Géné- 
ral en fiv boire à fa maitrefle , qui les trouvant encore meilleures, le preffa 
de lui en procurer à toutes fortes de prix. Ragogy-Bouflola , fort embarraflé 
par les inftances continuelles d’une femme quil aimoit uniquement , ne s'a- 
dreà point direétement au Gouverneur, dans la crainte de fe commettre, 
ou de lui avoir obligation. Il le fit tenter par des voyes détournées, & les 
offres de fes Agens monterent jufqu'à cent roupies pour chaque bouteille. 
Le Gouverneur , heureufement informé de la caufe de cet empreffement , fei- 
gnit d'ignorer d’où venoient des propofitions fi fingulieres , & rémoigna froi- 
dement qu'il ne penfoit point à vendre des liqueurs qui n’étoient que pour 
fon ufage. Enfin Ragogy-Bouflola , ne pouvant foutenir la mauvaife humeur 
de fa maitrefle, les fit demander en fon nom, avec promefle de reconnoître 
avantageufement un fi grand fervice. On parut regrerer, à Pondichery , d’a- 
voir ivnoré jufqu’alors les defirs du Prince des Marattes; & le Gouverneur 
fe hâtant de lui envoyer trente bouteilles de fes plus fines liqueurs, lui ft 
dire qu'il étoit charme d’avoir quelque chofe qui put lui plaire. Ce préfent 
fut accepté avec une vive joie. Le Gouverneur en reçut aufli-tôt des remer- 
cimens , accompagnés d’un pafleport, par lequel on le prioit d'envoyer deux 
de fes Officiers , pour traiter d'accommodement. Cette paflion , que le Géné- 
ral avoit de fatisfaire fa maitrefle, l’avoit déja porté à défendre toutes for- 
tes d'infulres contre la Ville & les François. 
Retraite des Deux Bramines , gens d’efprit & folidement attachés à la Nation Françoi- 
Mararres. fe, furent députés fur le champ au Camp des Marartes , avec des inftructions 
& le pouvoir 1e négocier la paix. Ils y apporterent tant d’adrefle & d'habileté, 
que Ragooi-Bouffola promit de fe _retirér au commencement du mois de Mai ; 
& loin de rien exiger des François, il envoya au Gouverneur avant fon de- 
part un ferpau (41), qui eft dans les Cours Indiennes , le témoignage le plus 
authentique d’une fincere amitié, 


(40) Ibid. p. 321. On lit, dans le même Auteur, une lettre 
far) Le Serpau ne confifte que dans un du Confeil de Pondichery à la Compagnie en 
habit fort ample, d'écoffe de foye & or, plus France, qui contient l'éloge de fa conduite 
ou moins riche, fuivant la condition des de M. Dumas, & quelques circonftances cu- 
perfonnes auxquelles il eft adresfé, rieufes du départ des Maratres. » Les An- 


DES." © Y À GIEISS Liv. LT. 631 
Bientôt , une conduite fi fage & fi généreufe attira au Gouverneut de Pon- = 
dichery des remercimens & dés diftinétions fort honorables , de la Cour mè- a 
me du grand Mogol. 11 reçut une Leuwre du premier Miniftre de ce grand eo5s pr Pon- 
Empire ; avec un ferpau . & des affurances d’une conftante faveur pour la Na- nicHery. 
tion. Sa réponfe ne dément point l'opinion qu'il avoit donnée de fon caractere. Ho rene 
Le Gouverneur de Pondichery , à Aflef Ja Nizam El Mouk Bahader Nabab, neur François 
premier Miniftre de l'Empereur Mahomet-Scha, très-magnifique Seigneur : Salur. Re 
J'ai reçu la Lettre & le ferpau , que votre Seigneurie m'a fait la grace de ; 
m'envoyer. Ce jour a été un jour de fère & de réjouiffance dans Pondichery. 
L'Empereur Mouhamet-Scha ayant toujours , fur l'exemple de fes Ancètres, 
honoré la Nation Francoife d’une eftime & d’une protcétion particuliere; & 
le Nabab d’Arcatte nous ayant donné aufli des marques continuelles d’ami- 
tié & de bienveillance, j'ai cru devoir en témoigner ma reconnoïiffance à la 
premiere occafion qui s’elt préfentée , pour faire connoître à toute la terre 
que nous méritons une fi glorieufe faveur. La prodigieufe multitude de Bar- 
bares &, de Maratres , qui font defcendus des montagnes, ne nous a point 
effrayés , ni empèchés de recevoir dans notre Ville toute la famille du Nabab 
Daouit Aly-Kam , & les autres Seigneurs ou Officiers de l'Empereur qui s'y 
font refugiés après la perte de la bataille. Les menaces des Généraux Ma- 
rattes, qui nous ont fommés de les leur livrer ; ne nous ont point intimidés , 
& nous étions réfolus d'employer pour les défendre jufqu’à la derniere goutte 
de notre fans. 1l eft heureux pour nous d'avoir pü dans cette occafion » VOUS 
prouver notre zele & notre attachement. Soyez perfuadé, très-magnifique Sei- 
gneur , que yous nous trouverez toujours dans la méme difpofition (42). 
Sabder Aly-kam, inftruit par la renommée, autant que par les Lettres de Terres & pré: 
fa mere, des carefles & des honneurs que toute fa famille ne cefloit pas de RU TEE 
recevoir à Pondichery , fe crut obligé de fignaler fa reconnoiffance. Non-fen- “9er Sac. 


» glois, nos voifins, ont été aufli dans de » tions. Nous délibérâmes donc, le 2 de 
» vives allarmes pour Madras & Goudelour. >» Mai, d'envoyer remercier les principaux 
» Ils ont fait abbattre un grand nombre de » Officiers Marattes, & de leur faire un 
» belles Maifons trop proches de Madras, >» préfent d'environ deux mille quatre cens 
» dans Ja vûe d'en dévager les défenfes. Ils  » Pagodes. Nos Députés & les deux Brames, 
» ont envoyé des préfens d'environ trois » que nous chargeâmes de les porter, trou- 
» mille cinq cens Pagodes aux Généraux  » verent que route l'armée avoit repaflé la 
» Maratres, aufli-tôr qu'ils ont vü Triche- » riviere de Quichena, dont ils appréhen- 
» napali pris, & ïls ont été quelques jours  » doïent un prochain débordement, & qu'el- 
» à leur camp fans être acceptés. La con-  » le étoir partie en toute diligence pour re- 
» duite de M. Dumas a été plus prudente. » rourner dans fon pays. Les Députés revin- 
» Nous avons fait abbattre quelques arbres » rent avec les préfens , qui font rentrés 
» & cafes Malabares, trop proches de nos » dans vos Magafins, & il ne vous en coute 
» murs : mais nous n'avons donné aux Ma- » que les frais du voyage... Nizam-El- 
» rattes que quelques préfens d’oranges & » Mouk , premier Miniftre du Grand-Mo- 
» autres fruits venus de l'Ifle de Bourbon, » gol , ayant été informé de l’afile que nous 
» le tout par politefle. Cependant quand » avons donné à la famille du Nabab-Daouft 
» nous eumes reçu le Serpau , nous ne pü- » Aly-Kam , après la mort de ce Prince , a 
# mes nous difpenfer , par bienféance & par » écrit a M. Dumas une lettre de remerci- 
> honneur pour la Compagnie , de recon- ‘» ment accompagné d’un Serpau. 

» noître ce préfent flateur & honorable par (42) Ibid. pages 334 & précédentes. Le nom 
» un autre, puifqu'ils nous avoient préve- de Mahomet fe trouve écrit diverfemenr, 

# nus & diftingués de toutes les autres Na- 


ETABLISSE- 
MENT FRAN- 
ÇOIS DE Pon- 
DICHERY: 


Vifite que Île 
Nabab  Sabder 
rend au Gouver- 
neur de Pondis 
cherÿ. 


632 HISTOIRE GENERALE 


lement il fe hâta d'écrire au Gouverneur , pour lui marquer ce fentiment par 
des expreflions fort nobles & fort touchantes ; mais il joignit à fes Lerttes 
un Paravana, c'eft-à-dire , un Adte formel , par lequel 11 lui cédoit perfon- 
nellement , & non à la Compagnie, les Aldées ou les cerres d’Archiouac , de 
Tedouvanatam , de Villanour , avec trois autres villages qui bordent au Sud 
le territoire des François , & qui produifent un revenu annuel de vingt-cinq 
mille livres (43). Il fe rendit enfuite à Pondichery , avec Sander Saheb, fon 
beau-frere. 

Sur l'avis qu'on y reçut le 2 de Septembre , que ces deux Princes y de- 
voient arriver le foir, le Gouverneur fit dreffer une tente à la porte de Val- 
daour. Il envoya au-devant d’eux trois de fes principaux Officiers , à la tête 
d’une Compagnie des Pions de fa garde, avec des Danfeufes & des Tam- 
tams , qui font toujours l’ornement de ces fêces. Le Nabab étant arrivé à la 


tenre, y fut reçu par le Gouverneur mème, qui s’y étoit rendu avec toute 


(43) On croit devoir joindre ici le Para- 
vana, pour donner une idée du ftyle & de 
la procédure des Princes du pays. 

PARAVANA DE DONATION. Tous les De- 
choumoucous & Dechapoudias, ce font les 
Sécretaires du Prince, les Moucadamas, ce 
font les chefs des Habitans , les Habitans, & 
ceux qui travaillent aux Warges, Champs de 
riz , dans les terres d'Aydradabat , de la dé- 
pendance de Valdaour, doivent favoir que 
depuis long-rems le très-valeureux Seigneur, 
M. Dumas , Gouverneur de Pondichery , en- 
tretient avec moi une forte amitié , & conti- 
nue avec un cœur trés-fincere d'en agir avec 
moi de toutes les façons qu'il convient; que 
ces façons fonc routes gravées dans mon 
cœur ; & qu'en reconnoiflance de fon affec- 
tion je lui ai donné l’Aldée d’Archipacou , 
qui eft une des Aldées dépendantes de Val- 


- daour , ainfi qu'il eft fpécifié ci-deffous , à 


commencer de l’année 1150, de l’Egire , pour 
qu'elle foit à lui à perpétuité, & qu'il en 
perçoive tous les revenus. C’eft pourquoi , 
il faut que vous remettiez cette Aldée audit 
rrés-valeureux Seigneur. Donné le 9 du mois 
de Jamadalaffany , l'an 23 du regne de Mou- 
hamet-Scha. Signé par le Nabab, 

DECLARATION DU PARAVANA. J'ai donné 
en prefent, à commencer de l’an 11$0, 
l'Aldée appellée Archipacou , qui eft fituée 
dans les terres d'Aydradabat, de la dépen- 
dance de Valdaour , au très-valeureux Sei- 
gneur M. Dumas, Gouverneur de Pondi- 
chery , pour être à lui à perpétuité , confor- 
mément à l'ordre que j'en ai donné fous ma 
fignature , ainfi qu'on le voit au bas de ce 
Paravana. 

DECLARATION DE L'ORDRE. Ecrivez ce 
Paravana, en le dattant de l'an 1750 


ACTE DU SECRETAIRE. Voicila déclara 
tion de l'ordre que nous avons reçu : » En 
» confidération de la bonne amitié avec la- 
» quelle le très-valeureux Seigneur M. Du- 
» mas, Gouverneur de Pondichery, a tou- 
» Jours vécu avec moi, ainfi qu'il convenoit, 
>» j'ai donné ordre qu'il foic fait un Parava- 
» na, pat lequel l'Aldée d'Archipacou lui foic 
» donnée à prefent. 

Sur cela , quel ordre vous refte-t-il à nous 
donner ? 

ORDRE pu Nasa pour l'expédition & 
l'enregiftrement. Dreflez ce Paravana , & le 
dattez de l'an 1150 ; en y fpécifiant, com- 
me il left ci-deflus, une aldée , & cinq au- 
tres aldées de la dépendance de la premiere. 
Ici eft la chappe, ou le fceau , du Nabab. 

ENREGISTREMENT DU PARAVANA. Le 9 
du mois de Jamadalaffany, l'an 23 du regne 
de Mahmet-Scha, j'ai enregiftré ce Parava- 
na. Signé Calcinaviffe. 

Le y du mois de Jamadalaffany, l'an 23 
du regne de Mahmet-Scha , j'ai enregiftré 
ce Paravana. Signé Mounouflil. 

Le 24 du mois de Jamadalaffany , l'an 23 
du regne de Mahmet Scha , j'ai pris une co- 
pie de ce Paravana , & l'ai enregiftré dans le 
Protocole. Sigré Sodeftadar-Nazarel-Gadal. 

Le 10 du mois de Jamadalaffany, l'an 23 
du regne de Mahmet-Scha, j'ai enregiftré ce 
Paravana. Signé Daftervora. J'ai pris une co- 
pie de ce Paravana, & l'ai porté dans mon 
livre. Sigré Canougoy. 

Cette donation fut confirmée par un Fir- 
man, c'eft-à-dire , par des lettres Patentes du 
Grand-Mogol. M. Dumas , après fon retour 
en France , a cedé à la Compagnie des Indes 
fon droit fur toutes ces terres, moyennant 
de juftes compenfations. 


la 


DES VOYAGES. Lrv: Il 633 


a pompe de fa dignité. Il entra dans la Ville, pour fe rendre d'abord au 
ardin de la Compagnie , où fa mere & fa fœur étoient logées. Les deux pre- 
miers jours furent donnés, fuivant l’ufage des Maures , aux pleurs & aux 
gémiflemens. Dans la vifite que le Prince fit enfuite at Gouverneur, 1l fut 
reçu avec tous les honneurs dus à fon rang , c’eft-à-dire , au bruit du canon, 
entre deux haies de la garnifon , qui évoit en bataille fur la place. Après 
avoir pailé quelques momens dans la falle d’affemblée , 1l fouhaita d’entrete- 
tenir en particulier le Gouverneur , qui le fit entrer dans une autre cham- 
bre avec quelques Seigneurs de fa fuire , & Francifco Pereyro , ce mème 
Efpagnol (44), qu'on à déja nommé & qui lui fervoit d'Interprete. Sab- 
der employa les termes les plus vifs & les plus affeétueux pour exprimer fa 
reconnoiïflance , en proteftant qu'il n’oublieroit jamais limportant fervice 
qu'il avoit reçu du Gouverneur & des François. Lorfqu'il fut rentré dans 
la falle commune, on lui offrit le betel ; & fuivant l’ufage , à l'égard de 
ceux qu'on veut honorer finguliérement , on lui verfa un peu d’eau rofe 
fur la tête, & fur fes habits. Mais de tous les préfens qui lui furent offerts, 


ETABLISSE= 
MENT FRAN« 
çois DE PON+ 
DICHERY: 


il ne voulut accepter que deux petits vafes, en filigrane de vermeil ; &, partant : 


fors fatisfait des honneurs & des politefles qu'il avoit reçus , il envoya dès 
le mème jour au Gouverneur , un Serpau, avec le plus beau de fes Elé- 
phans (45). 

L'année fuivante, lorfque le Chevalier Dumas (46) quitta les Indes pour 
tetourner en France , route la reconnoiflance du Nabab parut fe rallumer , 
avec le chagrin de perdre fon Bienfaicteur & fon ami. nl lui envoya, pour 
monument d’une immortelle amitié , l’habillement & l’armure de fon pere 
Daouft-Aly-Kam ; prefent également riche & honorable, dont nous avons 
eu le plaifir d'admirer toutes les pieces à Paris (47). 


(44) Italien, fuivant le célébre mémoire après fon retour à Paris, dans les termes les 


de M. de la Bourdonnais. On y lit aufli 
qu'il avoit été Chirurgien du Nabab d'Ar- 
catte, dont il éroit infiniment aimé, & pour 
qui de fon côté Pereyro avoit toujours mar- 
qué un attachement inviolable, jufqu'à fa- 
crifier fes biens , qui éroient confdérables , 
pour lui procurer des fecours dans la guerre 
dont on vient de faire le récit. Se trouvant 
ruiné , il fe réfugia dans Pondichery , où il 
fut confideré de tout le monde, & regardé 
comme un illuftre malheureux, qui ne de- 
voit fon infortune qu’à la nobleffe de fes fen- 
timens. Enfuite il fe retira dans une petite 
mailon de campagne , fituée aux portes de 
Madras, qui fut pillée pendant le fiege de 
1746 ; & Pereyro mourut très vieux & très- 
pauvre, peu de tems après la prife de certe 
Ville. Mémoire pour M. de la Bourdonnais, 
pages 2$7 & 258. 
(45) Ubi fuprà. p. 342. 

(46) M. Dumas avoit reçu du Roi la croix 
de l'ordre de Saint Michel, avec des lettres 
de nobleffe , qui furent confirmées en 1742, 


Tome IX, 


plus glorieux pour fa perfonne & pour fes 
fervices. 

(47, M. l'Abbé Guyon les a décrites : &e 
les curieux peuvent encore s'en procurer la 
vüe : 

1. Un fort beau Turban de Macachy , à 
fleurs d'or. 2. Une aigrette , formée d'une 
piece d’orfevrerie d'or , d'environ cinq à fix 
pouces de long , fur deux ou trois de large, 
ornée de filigranes, & de deux rangs de 
diamans, de rubis & d'émeraudes. Detriere 
eft le bout d'une plume blanche d’autruche, 
& le haut eft une véritable aigreite. 3. Un 
ferpeche ou diademe. C’eft une piece d’orfe- 
vretie d'or, en quarré long de deux pou- 
ces, dont le rour eft orné de perles : au mi- 
lieu, c'eft un fort gros diamant jaune , & 
au-deffus pend une perle fine , en poire , 
auffi grofle qu'on en puifle voir. Ce diade- 
me fe perte furle front & s’attiche derriere 
la tête. 4 Cinq pieces de toile de Mahome- 
dy, & une robbe à La Maurefque , des plus 
magnifiques. C'eft ce qui renoit lieu du Ser- 


Lili! 


Derniers tés 
moignages de la 
reccnnoiffance 
de Sabder - Aly- 
Kai 


634 HI STOIRECGENER A LE 


Enfin , cette faveur fut couronnée par une autre; ce fut la dignité de 
Nabab & de Manfoupdar , qui donnoit au Chevalier Dumas le commande- 
ment de quatre Azaris & demi , c’eft-à-dire, de quatre mille cinq cens ca- 
valiers Mogols , dont. il éroit libre de conferver deux mille pour fa gat- 
de , fans être chargé de leur entretien. Elle lui vint de la Cour du Movol, 
mais {ans doute à la recommandation du Nabab d’Arcatte. Jamais aucun 
Européen n'avoir obtenu cet honneur dans les Indes. Outre l'éclat d’une 
diftinétion fans exemple , 1l en revenoit un extrème avantage à la Compa- 
gnie Françoife , qui alloit fe trouver défendue par les troupes de l’Indouf- 
tan, & par les Généraux Mogols, Colleoues du Gouverneur de Pondichery. 
Maïs le Chevalier Dumas, qui follicitoit depuis deux ans fon retour en 
France , étoit prefqu’a Îa veille de fon départ. Son zéle pour les intérêts de la 
Compagnie lui fit fentir de quelle importance il étoit de faire pañler fon 
titre & fes fonétions , aux Gouverneurs qui devoient lui fuccéder. Il tourna 
tous fes foins à cette entreprife ; & les mêmes raifons , qui lui avoient fait 
obtenir la premiere grace , difpoferent les Mogols à lui accorder la fecon- 
de. [1 en reçut le Firman , qui fut expédié au nom du Grand- Vifir, 
Généralifime des troupes de l'Empire ( 48). En réfignant le Gouverne- 
ment de Pondichery , à fon fuccefleur , dans le cours du mois d'O&tobre 
1741, il le mit en pofleflion du titre de Nabab , & le fit reconnoître , en 
qualité de Manfoupdar , par les quatre mille cinq cens cavaliers , dont le 


es 

ET ABLISSE- 
MENT FRAN- 
GOIS DE PON- 
DICHERY, 

Le Chevalier 
Dumas eft_fait 
Nabab & Man- 
foupdar, 


11 obt'ent que 
cer:e dignité foit 
tranfinife à fes 
Succeffeurs, 


pan, qui donne, fuivant les idées du pays, 
tout le mérite au préfent, quoique fouvent 
il n'en fafle que la moindre partie. $. Une 
ceinture, dont le feul travail eft fans prix. 
Elle eft tiflue, on comme tricottée, d’un 
fil d'or maflif, à cinq ou fix rangs de chaî- 
nons au moins, mais fi bien liés les uns dans 
les autres , qu'on ne peut en appercevoir la 
tiffure , & que l’eau ne pafferoit point au tra- 
vers. Cependant.eile fe plie très-aifément, & 
les chäînons ne fe nouent jamais. Sa largeur 
eft d'un pouce , fur deux lignes d’épaiffeur; 
mais elle eft polie dans fes quatre faces , & 
aufh douce que l'émail le plus fin. Elle pefe 
environ quatre marcs. Au bout eft une agra- 
& d’or, garnie de diamans & de rubis. 6. Un 
premier Catary , ou poignard, dont la lame 
a huit pouces de long , fur deux de large. Elie 
a la figure d'une lancette , & n’eft pas moins 
polie. La poignée eft d'or, enrichie de dia- 
sans & d'émeraudes. 7. Un fecond Catary, 
dont la lame eft femblable au premier. Mais 
on peut dire que la poignée eft d'un prix 
ineftimable. C’eft un morceau d'agathe re- 
courbé , lun des plus gros & des plus par- 
faits qu'il y ait peut-être au monde. Elle eft 
damafquinée en or & en émail, legérement 
& avec tout l'art poflible. 8. Deux grands 
eimeterres fort recourbés & d’une trempe ad- 
mirable , dont l'un eft à poignée d'or , garnie 


de diamans & d'émeraudes , & l’autre à poi- 
gnée d'acier , damafquinée d’or, & ornée de 
mêmes pierres précieufes. 9. Un ceinturon 
de cuir , brodé en or. 10. Un bouclier , gar- 
ni de fix fleurs en or. 11. Un arc, avec deux 
pacquets de fleches dans un carquois. 12. Une 
lance , dont le fer eft garni d’or, avec quel- 
ques lettres d'or. Ce beau prefent étoit ac- 
compagné de trois Eléphans & de plufieurs 
chevaux de main. La lettre de Sabder ne fait 
pas moins d'honneur à fon caractere recon- 
noiffant. Il conjure M. Dumas, » de lui 
» conferver éternellement fon amitié. Pour 
» la fatisfaction de mon cœur, dit-il , ne cef- 
» fez jamais de me donner de vos nouvelles. 
Ubi fup. pages 351 & précédentes. 

(48) Ubz fuprà , pages 355 & fuivantes. 
L’Auteur cite les archives de la Compagnie 
des Indes, cotre D. Ces lettres Patentes font 
dattées l'an 23 du regne de Mouhamet-Scha, 
& de l'Egire 1153 , le 8 du mois de Fara- 
vardy. Comme la qualité de Nabab & de 
Manfoupdar donne entr'autres droits celui 
d’avoir différens pavillons, & de faire jouer 
de la timbale plufeurs fois le jour, fur un 
lieu éminent ; on a choifi pour cela la porte 
de Valdaour , quieft celle de Pondichery où 
il paffe le plus de monde, Voyez le Plan de 
certe Ville. 


Dis VO YA GES LT v: IL. 63$ 


commandement eft attaché à cette dignité (49). 

On peut remarquer , avec l’Auteur dont on emprunte ce recit, que la 
Compagnie à d'autant plus d'obligation au Chevalier Dumas , qu'il eft évi- 
dent que la réputation , le crédit, & la puiffance des François, aux Indes, 
influent effentiellement fur leur Commerce. C’eft en partie le défaut de 
ces fecours , qui fit tomber l’ancienne Compagnie des fade Orientales. Elle 
ne poffédoit que le petit fond de Pondichery, dont la ville , ou plutôt le 
village , ne comprenoit que ce qui eft entre le petit ruifleau & la mer. Elle 
avoit peu de relation avec les Princes du pays. Elle éroit continuellement tra- 
verfée , dans fes ventes & dans fes achats , par les Hollandois & les Anglois, 
qui trafiquoient à perte, dans la feule vüe de la ruiner. Comment fe feroit- 
elle foutenue ? Elle fe vit forcée de céder fon Commerce à divers particu- 
liers ; & dans fes derniers tems , aux Négocians de Saint-Malo, en fe réfer- 
vant certains droits, qu'ils lui payerent en vertu de fon privilege. 

Elle évoit réduite à cette extrémité, lorfque M. le Regent entreprit de rele- 
ver le commerce des Indes , en réuniffant toutes les Compagnies , c’eft-à-dire, 
celles de la Chine, des Indes Orientales, du Sénégal , & de l'Amérique ou 
de l'Occident. Cette réunion fut déclarée par l’Edit du mois de Mars 1719. 
Mais comme elle ne donnoit pas les fonds néceflaires pour le commerce , 
on créa, le 20 de Juin fuivant , pour vingt-cinq millions de nouvelles ac- 
tions , de quinze cens livres chacune, à dix pour cens d'intérêt; de même 
nature que celles qu’on avoit déja créces pour cent millions au mois d’Août 
1717, & qui compofoient le fond de la Compagnie d'Occident, celle qui 
étoit alors la plus puiffante. Malgré cette augmentation de fond, le Com- 
merce de la Compagnie des Indes ne cefla point de languir pendant plufeurs 
années ; foit à caufe des dettes immenfes dont celle d'Orient s’étoit trouvée 
chargée dans le Royaume & aux Indes, où elle avoit emprunté à des intc- 
rèts énormes , aufli long-tems que fon crédit avoit duré ; foit parcequ'elle n’a- 
voir plus de vaiffeaux en état de faire voile ; foit enfin parcequ'elle ne ti- 
roit aucun avantage de fes établiffemens de l’Ifle de Bourbon & de celle de 
France; ce qui obligea même de fupprimer le Confeil fouverain de Surate. 

Dans ces circonftances , 1l fe préfenta une reflource dont l'éclat fit tout ef- 
pérer ; mais qui femblable à un éclair , n’en eut que le brillant & la rapi- 
dité. On parle du fatal fyftème de 1720 , où toute la France s’empreffa de 
courir à fa ruine par une route chimérique. Alors , la nouvelle Compagnie , 
enrichie , pour quelques momens, d’une partie des dépouilles du Royaume, 
envoya aux Indes trois vaifleaux richement chargés, non - feulement de mar- 
chandifes du Royaume , mais encore d’efpeces d’or & d'argent. Les Direc- 


. (49) Hiftoire des [ndes anciennes & mo- Gouverneur François , par reconnoiffance 
dernes , Tome JL. pages 361 & précédentes. pour fes fervices , auxquels il doit cette vic- 

On apprend par les dernieres nouvelles, toire , d'accepter le commandement général 
que M. Dupleix, Gouverneur de Pondichery de la partie de fes terres, qui eft entre la ri- 
depuis M. Dumas , vient d'augmenter encore  viere de Quichena & Pondichery , & lui 2 
la gloire & le Domaine de la Compagnie. donné la Forterefle de Valdaour & fes dé- 
Mouzaferzingue , qu'il a rétabli dans fes pendances , avec un Jaguir de cent mille rou- 
Etats , par la mort de Nazerzingue ,tué dans  pies & les plus grandes marques de diftinca 
une bataille le 16 Décembre 1750, apriéle tion 


Lil! ïj 


res OS En RaD 
ÉTABLISSEs 
MENT FRAN- 
çOIs DE PON- 
DICHERY. 
Oblervationg 
fur le Commerce 
des François aux 
Indes, 


RSS 
ETABLISSE- 


MENT FRAN- 
çois DE PON- 
PICHERY» 


636. HISTOIRE GENERALE 


teurs de Pondichery , ignorant ce qui fe pale en France, furent extrème- 
ment furpris , après un fi grand afloibliflement du commerce , de recevoir 
tout d'un coup des fommes immenfes en écus & en louis; ce qui étoit fans 
exemple & qui n'eft point arrivé depuis. Mais ces belles efpérances de réta- 
bliffement s'évanouirent prefqu'aufli-tôt qu’elles s’étoient annoncées. La plus 
grande partie de l'argent qu’on reçut aux Indes, fut employée à payer les 
dettes preflantes que lancienne Compagnie avoit contraétées à Surate , à 
Camboye, au Bengale & dans d’autres lieux. Les nouveaux Direeurs re- 
çarent une fort mauvaife cargaifon , pour les prodigieufes fommes qu'ils 
avoient envoyées. 

La reflource du fyftème ayant difparu ; & les billets que la Compagnie 
avoit en abondance ayant été totalement fupprimés avant la fin de 1720 , 
elle fe trouva fans fond pour continuer fes envois aux Indes. Ainfi, en 1721, 
& 1722, elle ne fit partir aucun vaifleau ; ce qui nous attira les railleries & 
les infultes de toutes Nations , & jetta les Officiers de la Compagnie dans 
une fituation d'autant plus trifte, qu'ils fe voyoient fans effets, fans argent » 
& fans crédit. La Compagnie fit des efforts ; & le Roi lui procura des faci- 
lités qui la releverent infenfiblement , mais avec lenteur. En 1723 , elle 
équipa deux vaifleaux , qui fervirent plus à faire fubffter fes Officiers & à 
payer leurs dettes , anciennes & nouvelles , qu'à l’enrichir par le retour. Mais 
depuis 1724 jufqu'en 1727, elle en fit partir trois ou quatre chaque année, 
qui commencerent à la rétablir. Pendant les années fuivantes , fes progrès ne 
firent qu'augmenter , fur-tout depuis 1737 , fous l’adminiftration de M. Orry, 

endant une partie de laquelle perfonne n’ignore que le commerce s’eft accru 
du triple; & le mème Auteur rend cet accroiffement fenfble, par un étar 
des vaifleaux qui font partis de Pondichery , & par le prix de leur cargaifon , 
depuis 1727 jufqu'en 1741. Il faut obferver qu'il part, tous les ans, autant de 
Vaifleaux du Bengale que de Pondichery ; & par conféquent , qu’il faut dou- 
bler le nombre de ceux qui font dans certe lifte. 

En 1727, Oëobre, & 1728, Janvier, fur trois vaiffeaux, pour 24826$ 
Pagodes de marchandifes (so). 

En 1728, Septembre, & 1729 , Janvier, fur trois vaiffeaux pour 210032 
Pagodes. 

En 1729, Septembre , & 1730 ; Janvier , fur trois vaïfleaux , pour 248083 

En 1730, Oéobre, & 1731 , Janvier, fur quatre vaifleaux , pour 600711 
Pagodes. 

En1731, Oëobre, & 1732, Janvier , fur quatre vaifleaux , pour 302006 
Pagodes. 

En 1732, Septembre , & 1733 , Janvier, fur quatre vaifleaux , pour 260640 
Pagodes. 

En 1733, Septembre , & 1734, Fevrier ; fur quatre vaiffeaux , pour 392987 
Pagodes. 

En 1734, Septembre , & 1735 ; Janvier, fur quatre vaifleaux, pour 37534ù 
Pagodes. 


(50) Les Pagodes, mifes en fomme , font le prix que les cargaïfons ont couté. Une P. 
5 P 
gode vaut environ neuf livres de note monnoie, 


DES VO VaAGE S.: LErve 1 637 
[En 1936; Septembre, & 1736; Janvier , fur trois vaiffeaux, pour 223484 Ro 


Pagodes. ; : , MENT FRAN- 
En 1736; Oélobre, & 1737; Janvier, fur cinq vaifleaux, pour 551691 çois DE one 


Pagodes. DICHERY» 
En 1737, Oëobre, & 1738, Jauvier, fur cinq vaifleaux, pour 522315 
Pagodes 
En 1738, Oélobre , & 1739 Janvier , fur cinq vaifleaux, pour 586156 
Pagodes. 


En 1739 , Oétobre, & 1740, Janvier, fur quatre vaifleaux , pour 485732 
Pagodes. 

En 1740, Oëobre , & 1741 , Janvier , fur quatre vaifleaux , pour 555643 
Pagodes. 

En 1741, Oëobre ; & 1742, Janvier, fur fept vaifleaux, pour 954376 
Pagodes. a“. 

La vente qui fe fit au Port de l'Orient, dans le cours de cetre derniere 
année , montoit à vingt-quatre millions de marchandifes qu'on laiffa exprès 
dans les magazins , pour n’en pas jetter dans le commerce une trop grande 
quantité, qui les auroit avilies. Les deux premiers vaifleaux , qui arriverent 
en 1743, étoient chargés chacun de la valeur de huit cent mille roupies , 
c'eft-à-dire , d'environ deux millions d’achat de marchandifes. On ne poule 
pas plus loin cette énumération, pour ne pas toucher à des tems plus fa- 
cheux , qui ne font pas encore aflez éloignés pour être rappellés avec la H- 
berté qui convient à l’Hiftoire; quoiqu'il n’en refte heureufement que le fou 
venir. 

Les affaires de la Compagnie ayant repris le cours que la derniere guerre 
avoit interrompu, 1l eft aifé de conclure quelle eft actuellement l'étendue 
de fon commerce & la folidité de fes actions. L’Auteur en apporte les preu- 
ves , qui regardoient à la vérité le tems auquel il écrivoit ; mais une fage 
adminiftration nous remettant dans le même point de vüe, il paroïit qu’el- 
les ont aujourd'hui la même force, & qu’elles peuvent faire la conclufon 
de cet article. 

De 56000 actions aufquelles le Roi fixa la Compagnie en 1723, qui for- 
moient un fond de cent douze millions , & huit millions quatre cens mille 
livres de dividendes , elle en a retiré $ooo , qui ont été annulées & brulées 
publiquement par Arrèt en 1725. Les dividendes des $ 1000 actions reftan- 
tes font payées par huit millions que les Fermiers Généraux rendent tous les ans à 
la Compagnie pour la ferme du tabac , dont le privilege exclulf , perpétuel. 
&irrévocable , lui a été accordé fpécialement pour cette deftination, en 1723 
& 172$ ; & pourle caftor du Canada. Ainfi loin d’être embarraffée de l’ac- 
quit de fes dividendes , elle en trouve le fond fixe & certain dans celui même 
des Fermes Générales, auquel perfonne ne peut refufer fa confiance. Le com- 
merce des Indes devient donc un furcroit de fureté, dont le profit de- 
meure en malle, & forme un accroiffement de fonds qui s’employent à l’aug- 
mentation annuelle des cargaïfons , pour affurer celui des Aionnaires ; à 
peu près comme un Négociant met fucceflivement fes profits dans le commerce. 

Quoique le premier fond de l’action, qui n’écoit que de quinze cens livres ; 
doive être payé fur le pied de dix pour cent d’intérèt , ce qui n’a point 

LE] 55 


638 HIiSTOIRESGENERALE 
ones d'autre exemple licite dans le commerce & dans l'Etat , les Aétionnaires ont 
Meur Fran Encore l'efpérance & le droit de participer à l’excédent que la Compagnie 
çois pe Pon- tirera de bé Commerce (s1). Si, jufqu'à prefent, il ne leur en eft rien re- 
DICHERY. venu , on leur apprend que fon Commerce a langui long-tems ; qu’elle a re- 
até le naufrage de quelques gros bâtimens ; acquitté fes anciennes derres , 
payé les rentes viageres dont elle eft chargée & qui ne s'éteignent que len- 
tement , relevé fes établiffemens , qui étoienten fort mauvais état, achevé de 
conftruire & d’équiper des vaiffeaux , racheté des Loges & des Comptoirs, bâti 
des Magafñns , employé plus de quinze millions à la Louifiane , formé le 
fuperbe Port de l'Orient avec toutes fes dépendances , enun mot, qu’elle à 
fait des fraix immenfes pour fon Commerce , fa Marine, es Troupes 8 
Fortifications. Mais l’Auteur, eft autorifé, dit-il (52), à déclarer, qu'auffi- 
tot que ces dépenfes feront finies ,.& que les fonds feront parvenus au point 
qu'elle fe propofe , elle augmentera le revenu des dividendes, en y ajou< 
tant chaque année l'excédent de fon bénéfice , dont le fond appartient réel- 
lement aux Aétionnaires : d’où 1l croit pouvoir conclure qu'il eft indifférent, 
pour les Actionnaires , que les Aétions montent ou baiflent, puifque ce ca- 
price du publie ne change rien à la folidité du fond , ni au payement des 

dividendes. : 

Il y auroit donc de l’injuftice à s’imaginer que le Roi fafle le commerce 
fous le nom de la Compagnie ; qu'il donne une partie du profit aux A“ion- 
naires, & que le refte palle dans fes coffres ou dans ceux des Directeurs, 
La Compagnie des Indes n’eft que la fociété de ceux qui ont contribué 
plus ou moins à l’établiffement de fon commerce , fous la proteétion du Roï 
& l’adminiftration d’un nombre connu d’Ofhciers. De quel côté fes Actions 
feroient-elles donc expofées à quelque danger? Ce n’eft pas de celui des di 
videndes , dont le payement eft fondé fur le produit de la Ferme du Tabac. 
Ce n’eft pas du côté du Roi, qui n'ira pas envahir le patrimoine des A&on- 
naires, comme il s'exprime dans lEdir de 1726; qui a prévenu lui-même 
cette odieufe crainte, par fes Déclarations; qui eft d’ailleurs interreflé à fou- 
cenir le plus grand Commerce de fon Royaume, fans lequel il faudroit por- 
ter, tous les ans, plus de douze millions à l'Etranger; & plus encore à ne 
pas afoiblir un fond de cent millions , qui circule continuellement dans l'E- 
rat , & qui équivaut à une mème fomme ee Enfin la chüte des Actions , 
ne peur venir du côté des Etrangers, ou de la pofition des François aux In- 
des, plus avantageufe qu'on ne lauroit jamais efpérée, puifqu'ils y jouiffent 
d’une confidération particuliere , dans Palliance & l'amitié du Mogol & des 
Princes Indiens (53). Fe 


(51) C'eftce que porte la Déclaration de fes archives , & tous les mémoires fur fef- 
168$. quels fon récit & fes réflexions font fondés. 

(s2) M. fAbbé Guyon avoit apparem- (53) Ubi fuprà , pages 378 & précédentes, 
ment cette commiflion de la Compagnie,  L'Auteur finit par un Mémoire curieux fur 
qui lui avoit accordé la communiçation de l'origine, la culture & le commerce du caffée 


DUES ! V:O: YA G@ ESS Live AT. 639 


SUP PL E-MENT 


Ab As D bide cod: ke OLN 


Des Iscies DE BOURBON ET DE FRANCE. 


EST le propre de cet Ouvrage, de pouvoir être continuellement en- 
Ci par de nouvelles additions. Une fucceflion de quelques années chan 
ge fouvent la face des lieux , comme celle des événemens. Mais la fatisfac- 
tion du Lecteur doit augmenter, lorfqu'on lui offre l’eccafion de comparer 
l'érat prefent d’un pays avec les premieres idées qu'on lui en a fait prendre, 
c'eft-à-dire, ce qu'il lit avec ce qu'il a déja lü ; & de-là vient la méthode à 
laquelle on s'eft conftamment aflujetti ; de marquer les tems au fommer des 
pages. Ici, lon eft invité naturellement, par le fujer qu'on vient de trai- 
rer, à publier quelques nouveaux éclairciffemens fur les Ifles de France & 
de Bourbon (54). On fera difpenfé d'en donner fur la perfonne de l’Auteur, 
qui eft aufli connu par l'éclat de fon mérite & de fes grandes actions , que 
par les perfécutions de fes ennemis & par le glorieux dénoument qui l'en 
a fait triompher : homme cher à l'Etat, & dont 1l eft impoffible que les 
rares qualités demeurent long-rems enfevelies. On fe contente d’obferver qu'il 
fut nommé au Gouvernement des deux Ifles, en 1734 , après fon retour de 
Portugal (ss). ; 

Le nouveau Gouverneur des Ifles de France & de Bourbon s'étant embar- 
qué au commencement de l’année 173$, arriva au mois de Juin dans fon 
Gouvernement. L'objet de la Cour , en lui confiant cette Place importante, 
étoit le rétablifflement général de l’ordre , dans un pays où régnoient la li- 
cence , la confufon & l'anarchie. 

Pour donner une idée de l’état où M. de la Bourdonnais trouva ces If- 
les , il faut fe rappeller que l’Ifle de Bourbon fut d’abord habitée (56) par quel: 
ques François , fauvés du maflacre de Madagafcar (57), & par quelques 
Ouvriers de différens Vaiffeaux , qui s'y établirenc fucceflivement. L’ifle de 
France n'a commencé à recevoir des Habitans qu'en 1720. Elle en avoit mé- 
me fi peu, que jufqu'en 1730 , la Compagnie des Indes a toujours été in- 
certaine fi elle devoit la garder ou l’abandonner. Enfin ces deux Ifles ont 
été deftinées , la premiere à la culture du caffé , & la feconde à fervir de 


(54) Voyez le Tome VIII de ce Recueil.  & de la Haïe, & la defcription, au Tome 
(55) Mémoire pour M. de la Bourdonnais, VIII. 
imprimé chez Delaguette , 1750, £-4°, p. (57) Voyez la defcription de Madagafcar , 
9 & fuivantes. au Tome VIII, 
(56) Voyez les Journaux de Mondevergue 


een | 
INTRODUE- 
TION 


Etat des filea 
de France & de 
Bourbon , ayant 
173$e 


Objet de la 
Compagnie des 
Indes dans ces 
établiflemens, 


SUPPLEMENT 
A LA DESCRI- 
PTION DES Îs- 
LES DE FRAN- 
CE VEUT DNE 
BOURBON. 


Changemens 
avantageux qui 
s'y fout faits en 
peu d'années, 


_Juftice. 


Polices 


À griculture, 


G40 HIS T'O I KRŒGE N EIR’ A‘ESEU 


relâche aux Vaiffeaux de la Nation , dans les voyages des Indes & de {a 
Chine. Le terrain de Fifle de-Bourbon's’érant trouvé propre aux-plantations 
du caffé , leur fuccès na pas manqué d’y attirer un grand nombre d'Habi- 
rans. L'ifle de France n'ayant pas le méme avantage, il a fallu trouver des 
expédiens ‘pout en former une colonie , & pour la mettre en état de four- 
nir , aux vaifleaux, des vivres & des rafraichiflemens. 

On n’imagina rien. de.plus efhicace , que d'avancer des vivres, des uften- 
ciles & des Noirs aux Habitans. La Compagnie fit ces avances, mais lle 
cit fort éloignée d’en avoir tiré tout le fruit qu’elle s’étoit propofé. Ses 
Cfhciers apporterent fi peu de difcernement au choix de ceux qu'ils em- 
plôyeïent ‘que la plüpart manquoient d’induftrie & de talens. Aufli, loin. 
de trouver dans le travail de ces Infulaires les fecours qu'on en efpéroit 

our le rafraichiflement des vaiffeaux , La Compagnie s’eft prefque toujours 
vüe dans la néceflité de les nourrir eux-mêmes , en leur envoyant à grands 
frais des vivres de France ; & jufqu'à l’arrivée du nouveau Gouverneur , 
cette Ifle n’avoit été qu'onereufe à fes Maïtres. L'ordre y manquoit dans 
toutes les parties œconomiques. L’adminiftration de la juftice, la police , les 
affaires du commerce, & la partie de la guerre & de la marine , avoient 
évalement befoin de reformation. 

La Juftice étroit adminiftrée par deux Confeils, dont l’un dépendoit de 
l'autre. Le Confeil fupérieur étoit dans l’Ifle de Bourbon. Après l’arrivée 
du nouveau Gouverneur , des lettres Patentes de Sa Majefté attribuerent 
la même indépendance au Confeil de l’Ifle de France , du moins dans tout 
ce qui concernoit la juftice. A l'égard de l’adminiftration , le Confeil ou ré- 
fidoit le Gouverneur ne cefla point d'être fupérieur à l’autre. Ce change- 
ment devint d'autant plus avantageux, qu'il arrêta tous les différends qui 
avoient fouvent divifé les Confeils des deux Ifles (58). 

La Police n'étoit pas un objet moins intéreflant. Il y avoit, dans l'Ifle 
de France, des Négres marons, qui s’y faifoient continuellement redouter 
par leurs ravages. Le Gouverneur trouva le fecret de les détruire, en ar- 
mant Negres contre Negres , & formant une Maréchauflée de ceux de Ma- 
dagafcar, qui purgerent enfin l’Ifle de Ia plüpart de ces Brigands. 1] apporta 
Îles mêmes foins au Commerce, dont perfonne ne s’occupoit à fon arrivée. 
C'eft lui qui a formé le premier des plantations de fucre, & qui a établi 
la fabrique du corton & de l’indigo dans cette Ifle. L'un a fon débouché du 
côté de Surate , de Moka & de la Perfe; l’autre du côté de l’Europe. Ce 
double Commerce eft fans doute le plus fur moyen de conferver & d’enri- 
éhir nos colonies, fi l’on a foin de foutenir les établiffemens que M. de la 
Bourdonnais a commencés. La fucrerie de l’Ifle de France produit déja, fans 
aucuns frais ni débourfés , plus de foixante mille livres de rente à la Com- 

agnie x 
Ë ARE A éroit également négligée dans les deux Ifles, & la pareffe 


- endormoit les Habitans fur les propriétés du terrain. M. de la Bourdonnais 


(#8) Pendant onze ans que M. dela Bour-  minoit les affaires à l'amiable, 
donnais a gouverné, on n'a vü qu'un feul (59) Ibid, p. 11. 
Procès dans l'Ile de France, parce qu'iler< 


les 


DES VONT AG ES. n'É rive virE GAY 


les a fait fortir de cette indolence & leur a fait culriver tous les grains 
nécellaires pour leur fubfftance ; fervice d'autant plus effenriel, qu'ils étoient 
expofés à de fréquentes difetres , & qu'il n’y avoit prefque pas d'année où 
ils ne fuffent réduits à fe difperfer dans les bois, pour y chercher à vivre 
de chaffe & de mauvaifes racines. ‘Ils font aujourd’hui dans l'abondance ; 
fur-tout depuis qu’il les a formés à la culture du Manioc, qu'il leur avoit 
apporté du Brefil. Mais ce ne fut pas fans peine qu'il leur ft recevoir cet 
uface. Il eut befoin d'employer l'autorité, pour les affujettir à planter cinq 
cens pieds de Manioc par tête d'Efclave. La plüpart, ridiculement attachés 
à leurs anciennes méthodes , s’eflorcerent de décrediter cette plante. Quel- 
ques-uns mêmes eurent l’audace de détruire les nouvelles plantations , en 
les arrofant avec de l'eau bouillante. Mais , l'expérience ayant détruit le pré- 
jugé , ils reconnoiffent aujourd’hui lutilité d’une production , qui met pour 
toujours les deux Ifles à couvert de la famine. Quand les ouragans , qui s’y 
font fouvent fentir, ont annéanti leurs moiflons , ou quand elles ont été 
ravagées par les faurerelles , ce qui n’eft pas moins fréquent , ils trouvent 
dans le Manioc un reméde à leurs pertes. Outre cette racine , les Ifles , 
qui étoient prefque fans bled , en produifent aétuellement cinq à fix cens 
muids (60). 6 é 

Ce n’éroit point affez de pourvoir à la fubfiftance des Habitans par la 
culture des terres ; il falloit veiller à la füreté des Ifles, qui navoient ni 
Magañns, ni Fortifications , ni Hôpitaux, ni Ouvriers, ni Troupes, ni 
Marine. On avoit affuré M. de la Bourdonnais , à fon départ de France, 
qu'il y trouveroit quatre ou cinq Ingénieurs François. 11 n’y en trouva aucun. 
On y en avoit envoyé; mais 1l s’étoit élevé, entreux & le Confeil, des 
difputes & des querelles qui les avoient divifés. Les uns éroient retournés 
en France , pour y porter leurs plaintes, & les autres s’étoient retirés dans 
les habitations particulieres. Tout le corps du génie étoit réduit à un Merif 
Indien , qui dirigeoit la conftruétion d’un petit moulin à vent, porté alors 
à l'élévation de huit pieds. Un Magafn , commencé depuis quatre ans, n’é- 
toit encore élevé qu’à hauteur d'appui. On avoit conftruit , à la vérité, une 
petite maifon pour l'Ingénieur en chef : mais c’eft à quoi fe reduifoieat tou- 
tes les conftruétions de l’Ifle de France. Elles pouvoient monter à trois cens 
toifes courantes de maçonnerie, & l’on en compte à peu près autant dans 
l'Ifle de Bourbon : au lieu qu’en peu d'années, M. de la Bourdonnais en a 
fait faire plus d’onze mille toifes (61). 

Sans Ingénieur & fans Architecte, il fut obligé d'exercer lui-même cette 
double fonétion. Comme il favoit heureufement les Mathématiques & les 
- Fortifications , il dreffa des plans qui furent approuvés de la Compagnie. 

Mais, pour les execurer, il fallut En des Ouvriers de toute efpece , en 
raffemblant tout ce qu'il put trouver de Negres , en les mettant en ap- 
prentiflage fous les Maîtres Ouvriers qu'il avoit en fort petit nombre, 
On doit s’imaginer combien 1l lui couta de peines ; pour obliger les 
uns à donner leurs inftru@ions , & les autres À les recevoir. L’affemblage 
des matériaux ne fut pas une opération moins difficile. 11 falloir couper 


(60) Ibid. p. 12, (61) Ibid, p. 13, 
Tome IX. | | M va m m 


SUPPLEMENT 
AIA DEscrt- 
PTION DES 1s-. 
LES DE BOUR- 
BON ET DE 
FRANCE, 


Edifice 6. 


L'indufirie fup- 
pée au defsg 
des Artilles & 
fait trouver des 
mitériaux, 


SUPPLEMENT 
A LA DESCRI- 
PTION DES Îs- 
LES DE FRAN- 
CEA) VEUT DE 
BOUR83ON, 


Hôpitaux, 


Diverfes con: 
Rructions, 


Bel Aqueduc, 


Marine, 


642 HISTOIRE GENERALE 


du bois ,tirer des pierres & les tranfporter ; mais il n’y avoit ni chemins; 
ni chevaux , ni voitures. 1] fut donc obligé de faire ouvrir des chemins, 
dompter des Taureaux , & conftruire des voitures, par des gens d'autant 
plus rebutés de ces entreprifes, qu'ils joignoient , à leur parefle naturelle , 
une extrème infenfibilité pour le bien public. C’eft ainfñ qu'il eft parvenu 
à faire des ouvrages confidérables & d’une utilité reconnue. La Compagnie 
n'a pas profité feule du fruit de fes travaux. Toute la Colonie à uré les 
plus grands avantages de l’établiffement des chemins ,; & de lufage 
des voitures ; mais, fur-tout , de l’'émuiation que le fuccès à fait naître parmi 
les Habitans. On a bientôt vû le prix de la plüpart des matériaux , tels 
que le bois , la chaux, &c. réduit an cinquiéme de ce qu’ils avoient couté 
jufqu'alors (62). 

l'ifle de France n’avoit pas d'autre Hopital qu’une cabane , conftruite 
de pieux , en forme de paliflade , qui contenoit à peine trente à trente- 
cinq lits. Le nouveau Gouverneur en fit conftruire un , qui peut contenir 
environ quatre ou cinq cens lits. L’adminiftrartion de ces lieux le jetta 
dans d’autres peines. Comme on n’avoit pas une quantité de bœufs fufh- 
fante pour entretenir une boucherie continuelle , il étroit fouvent dans la 
nécefhté de faire nourrir les malades de tortues & de oïbier. Ils fe plai- 
gnoient de cette œconomie forcée, comme sil avoit dépendu de lui de les 
traiter mueux. D'ailleurs les inconvéniens de la friponnerie , de la négli- 
gence & de l'incapacité, lobligerent de changer fouvent la régie des H6- 
pitaux. Il fe vit même aflujetti , pendant une année entiere , à les vifiter 
jpurnellement dès huir heures du matin (63). 

On parle avec admiration de tout ce qu'il a fait conftruire , en Maga« 
zins , en arfenaux, batteries , fortifications , logemens pour les Officiers , 
bureaux , moulins , aqueducs. Le feul canal de F’Ifle de France, qui con- 
duir les eaux-douces au Port & aux Hôpitaux, contient trois mille fix cens 
roifes de longueur. Avec la commodité de cet aqueduc , non-feulement les 
habitans & les malades ont actuellement à leur porte l’eau - douce , qu’on 
toit obligé d’aller prendre à plus d’une fieue ; mais encore les équipages 
des vaifleaux la trouvent au bord de leurs chaloupes (64). 

On n’admire pas moins les changemens qui regardent la Marine. Avant 
l'arrivée de M. de la Bourdonnais , on ne favoit pas dans l’Ifle de France, 
ce que c'étoit que de radouber ou de carenner un vaifleau. Les Habitans , 
qui avoient des batteaux pour la peche , n'étant pas capables d'y faire les 
moindres réparations , étoient obligés d'attendre le fecours des vaiffleaux qui 
relâchoient dans leur Port : étrange ignorance , dans une Ifle que fà fitua- 
tion rend propre à devenir une autre Batavia , c'eft-à-dire , Fentrepôt le plus 
commode & le plus für pour les vaifleaux de la Compagnie. 

L'habile & zelé Gouverneur encouragea les Habitans à le feconder. Il fit 
chercher , couper , tranfporter & façonner tous les bois convenables à la Ma- 
rine. Dix-huit mois ou deux ans de travail lui firent voir tous fes matériaux 
préparés. Il commença par fabriquer des pontons pour carennéer , d’autres 
pour la décharge des yalleaux, des gabarres & des chalans pour la fourni- 


(62) lbidem. (63) Ibid, p. 24 (64) Ibiders, 


DIE SALV OU VAGUE SIL ir ve ILE 643 


ture de l'eau & pour le tranfport des matériaux, des canons & des chaloupes à 
pour le fervice journalier. 1l fit radouber enfuite les vaifleaux de Côte , & Ne 
-ceux de l’Europe. En 1737, il entreprit un brigantin, qui fe trouva fort bien pr10N nes 1s- 
fait. En 1738, il fit conftruire deux bâtimens , & il mit fur les chantiers un Les pe Fran- 
navire de cinq cens tonneaux. En un mot il conduifit fon entreprife avec CE ET DE 
tant de fuccès , qu'aujourd'hui l’on conftruit & l’on radoube aufli-bien les BOURBON. 
vaifleaux au Port de l’Ifle de France, qu’au Port de l'Orient. Tous les Ma- Machines & 
rins conviennent même que certains ouvrages s’exécutent encore plus com- vi ee #3 
modément à l’Ifle de France , avec le fecours d’une machine inventée par de 1a EU n 
M. de la Bourdonnais , qui fervant à élever & à fufpendre les gabarres & les nais. 

ontons , les met en état d’être fort promptement réparés. Il fit, à la vüe 
de l’Ifle entiere, l'expérience d’un ponton de cent tonneaux , qui venant à 
faire eau, dans un moment où l’on étoit preflé de s'en fervir, fut conduit 
à la machine & fufpendu , la voie d’eau reprife , & le ponton remis à la 
mer, en moins d'une heure (65). Dès l’âge de vingt-cinq ans , fervant aux 
Indes en qualité de fecond Capitaine , dans l’Efcadre de M. de Pardaillan, 
1] avoit imaginé une nouvelle conftruction de rats ou de radeaux , pour fa- 
cilirer les defcentes ; & cette invention donna, aux troupes Françoifes , la fa- 
cilité de defcendre à pied fec en ordre de bataille (66). Il parle, dans un 
autre lieu , d’une manœuvre qu'il avoit conçüe , à la veille de rencontrer 
des ennemis fupérieurs en force, pour fauver le meilleur de fes vaifleaux , 
& généralement tous les équipages. Mais n'ayant point eu l’occafion de l’em- 
ployer , 1l s’en eft réfervé la connoiffance , dans la feule vüe qu'elle ne puiffe 
tourner à l'avantage de nos ennemis (67). 

Après ce curieux détail , qui ne peut être tiré d’une meilleure fource, on 
regrettera de ne pas trouver ici quelque éclairciffement fur le progrès de la 
culture du café dans l’ffle de Bourbon. C’eft un fecret qui paroït renfermé 
entre les principaux Officiers de la Compagnie. Cependant on peut juger 
par les foins qu'on apporte à perfectionner les plants, & par la quantité de 
caffé qui nous vient de cette Ifle , que le fuccès répond au travail des Ha- 
bitans. 

Ils ont fait obferver , dans un Mémoire adreflé au Comptoir François de  Obfervations 
Mocka , que l'arbre de caflé , dans leurs terres , jettoit d’abord beaucoup de PR ed 
branches par le haut; qu'après cinq à fix ans , il dépérifloit par fon milieu ; bon, g 
qu'enfuite les branches du bas s’étendoient beaucoup, & qu'étant fort me- 
nues & fort chargées de fruit , les unes rampoient , & celles de deffus caffoient 
au bas de la tige par le poids de fon fruit. Ils demandoient, à ce fujer , s’il 
convenoit d'élaguer l'arbre par le pied , pour l'arrêter par le haut; sil fal- 
loit faire quelque taille aux branches &c. Le fieur Miran , qui réfidoit alors 
à Mocka, répondit » qu'ayant obfervé que l'arbre de caffé en Arabie, vivoit 
» plus long-tems fain & dans un état plus naturel, & que les Arabes igno- 

» roient la méchode de faire des tailles aux branches d’aucun arbre, il croyoit 
» que cela venoit de ce que le fol de l’Ifle de Bourbon n’étoit pas fi favo- 
rable à cet arbre. Mais l’année , fuivante >'ayant découvert la véritable ma- 
# niere dont les Arabes font leurs fémis, il crur dès-lors que le défaut des 


1 
v 


(65) Ibid. p. 15. (66) Ibidem, p. 8, (67) Ibid, p. 151. 
M m m m 1; 


: SUPPLEMENT 
A LA DESCRI- 
PTION DES Ïs- 
LES LE FRAN- 
CE ET DE 
BOURBON. 


Remarques fur 
le Commerce du 
Café en France, 


François Die 
mame , premier 
piivilegié pour le 
vendre 


i 
Cette entres 
pile le ruine. 


' 


644 LLÉUIS 'O ER EUGENE ROME 


» arbres de l’Ifle de Bourbon pouvoit provenir de ce qu’on y faifoit les femis 

des gouffes entieres, qui contenant deux grains , & par conféquent deux 
germes, l'un des deux pouvoit avoir plus de force que l’autre, & qu’appa- 
» reminent cela caufoit le défordre qui arrivoit à Parbre de caffé dans l’Ifle 
» de Bourbon. st: 

C’eft de-là fans doute que le mème Négociant prit occafion de compofer 
un Mémoire fur l’origine, la culture & le commerce du caffé, pour l’inf 
truction de la Compagnie des Indes (68). Sa longueur ne permet pas de le 
rapporter ; mais on en détachera quelques Obfervations, qui conviennent à 
cet article. } $ 

Lorfque le caffé fut connu en France (69) , tout ce que les Négocians en 
apporterent y fut reçu avec l'empreflement que la Nation a toujours pour la 
nouveauté. Les Particuliers , qui commerçoient par mer avec la permiflion de 
la Compagnie, en firent venir du Golfe Arabique par l'Océan; & par la Mé- 
diterranée ; du Caire , & des autres Echelles du Levant. Leur profit fut confi- 
dérable , parce qu’il ne payoit d'entrée , comme les autres marchandifes , que 
cent fols pour le cent pefant, fuivant le tarif de 1664. Mais la liberté de ce 
commerce fut fupprimée en 1692. Les Fermiers des Aides ayant repréfenté 
à la Cour que le caffé étoit devenu fi commun dans le Royaume , que les. 
droits qu'ils en percevoient leur paroiffoient trop modiques , un Particulier 
nommé François Damame,offrit de leur payer annuellement une fomme très-con- 
fidérable , fi le Roi vouloir lui accorder le privilege exclufif du caffé, du ché, 
du forbet & du chocolat. Il obtint des Lettres Patentes ,en forme d’Arrèt, 
par lefquelles il lui fut permis de vendre quatre francs la livre de café ; 
celle du meilleur thé cent francs , cinquante francs le médiocre, & trente , 
le commun ; le forber fix francs, & le chocolar de mème; le cacao quinze 
francs ; & la vanille dix-huit francs le paquet , compofé de cinquante brins. 
On lui accorda aufli de fe faire payer trente livres de droit annuel par tous 
les Limonadiers de Paris, & dix livres par ceux de la Province. Le même 
Arrêt fixa la prife de caffé à trois fous & demi , celle du thé au même 
puix , celle du chocolat à huit fous, & celle du forbert de même. Ce qu'on 
nommoit alors Sorber éroit une liqueur fraîche , faite de fucre , de citron, 
d'ambre &c., & plus compofée que notre limonade. 

L'avidité de ceux , qui avoient obtenu le privilege exclufif, fut prefqu'auffrôt 
punie par elle-même. Le café, qui ne s’étoit vendu jufqu’alors que vingt-fept à 
vingt-huit fous la livre, le thé & le chocolat à proportion, fe trouvant porté tout 
d’un coup au double ou au triple, par ce nouveau monopole, la plupart des. 
Particuliers en abandonnerent l’ufage. Il s’en vendit peu chez les Limona- 
diers, qui le faifoient mème tHé6-foibles & par conféquent la confommation 
en devint fort modique. Damame lui-même demanda que le prix du café 
füt diminué. On le mit à cinquante fous la livre. Ce prix paroiffant encore 
exceflif au Public, Damame fe vitruiné dans fon entreprife , & le privilece fut 
révoqué. L'année fuivante 1693 , on le convertit en un droit d'entrée de 
dix {ous par livre pefant, au profit des Fermes du Roi; après quoi il fut 


u 
tr 


vw 
La 


_ (68) Ileft, dans toute fon étendue, à la ciennes & modernes. À 
fa du Tome IL de l'Hiftoire des Indes an- (69) En 1669 , fuivant l’Auteur. 


Dermis à tous les Marchands & Nésocians d’en faire librement le commerce. 
ù Cet ordre avoir duré trente ans , lorfqu'en 1723 , Sa Majefté accorda le 
« \ 5 a pu 
rivilege exclufif du caffé , à la Compagnie des Indes > pour aflurer de plus 
de lus , aux Actionnaires de la Compagnie , un revenu fixe , qui 
2 . . ns 
ût je fournir tous les ans un dividende certain de cent cinquante pour 
: à J n } u J s 
chaque Action. Il falloit que le prix du caffé eût été porté bien haut les 
ARE précédentes , puifque fuivant le même Arrèt, la conceflion de ce 
ü Ë , ñ 3 >: à À 
rivilege , qui n’en augmentoit pas le prix, ‘déclaroit qu'il ne pourroit être 
sur À plus de cent fous, la livre de feize onces. Mais la Compagnie, fen- 
pee qu'à fi haut prix, la confommarion , &c par eo le profit , en 
“ £ / : DRE x 
feroient fort modiques , s’elt volontairement réduite à la moitié du prix 
! 
accordé. < 
Le tranfport du caf, dans les villes du nil ; 5 ue une nou- 
velle difficulté pour les droits de pallage. Les Commis des Fermes avoient 
commencé à fe les faire payer-dans quelques villes mais ils furent. con- 
damnés à rendie l'argent qu'ils avoient exigé. Comme il étoit trop embar- 
LUS CNE : 
raffant de pefer toute une cargaifon de cafre pour prendre dix fols par li 
vies , la Compagnie propofa aux Fermiers Généraux un abonnement géné- 
4 , ‘ + LP) 5 . s 
ral pour cette partie. Un Arrèt du Confeil régla qu’elle payeroit , chaque 
: ingt-cinq mille livres aux Fermes , pendant toute la durée de {on 
année , ving q fa dél he 
privilese ; & moyennant cette fomme , le caffé fut déformais aäranchi de 
toutes Tortes de droits. Enfuite ; les Fermiers Généraux ayant reconnu de la 
= ! 1 | 
difproportion entre certe fomme & le bénéfice de la Compagnie des Indes , 
obtinrent la révocation de cet Arrêt d'abonnement , & le rétabliffement des 
dix fous pour chaque livre. Mais , en dédommagement, la Compagnie ob- 
tint du Roi cinquante mille livres annuelles fur le tréfor royal (70). 
Les Névocians de Marfeille firent long-rems valoir la franchife de leur 


e 
e 


SUPPLEMENT 
A LA Descri- 
PTION DES Is- 
LES DE FRAN- 
€E ET DE 
BOURBON. 

Privilege ac- 
cordé à la Come 


pagnie des In 
des, 


Différentes ef 


vi : eces de café, 
Poit, pour être exempts du privilege exclufif de la Compagnie, & pour ob- PÉSES « 


tenir du moins une diminution des dix fous par livre. Mais la faveur qu'on 
leur accorda fe réduifit à la permifion de faire venir du caffé d'Alexandrie , 
du Caire, & des autres Echelles du Levant , à condition de le vendre à la 
Compagnie fur le pied qu'il feroit en Hollande au jour qu is en feroient la 
vente, à la déduction des frais & des droits de la Ferme Générale , ou de 
le tranfporter à l'Etranger. Ce qu'on appelle café de Marfeille , & que l'on 
achete des Turcs , fur les ports de la Méditerranée ; _n'eft donc pas difé- 
rent de celui de Mocka, que la Compagnie vend à FOrient. L'un & l’au- 
tre viennent également de l’Arabie heureufe , par les Ports de Mocka , 
d'Hodeida, & Lahaya. Perfonne n’ignore que celui de Bourbon n’a pas la 
même qualité , quoique l'expérience apprenne qu il fe perfectionne de jour 
neo diftingue une troifiéme efpece ; inferieure encore à fa feconde. 
C’eft le café qu'on a commencé à tirer de l'Amérique en 1732. Les Ha- 
bitans de la Martinique , de Saint Domingue , & de quelques autres Ifles 
occupées par les François , reprefenterent au Confeil qu'ayant perdu depuis 
quelques années tous leurs cacaoyiers , ils avoient fait , pour fe dédomma- 


Cet Arrêt eft du $ Juin 1736, 1 
ne M rm ra m li 


646 UE SYTrO LR ECG EINMEUR ALLIE, &e 


meer get de cette perte > des plantations de caffeyers , qui avoient eu tant de fuc= 
” ut cès qu’elles produifoient beaucoup plus de caffé qu'ils n’en pouvoient con- 
prion pis s- fommer. Un Arrèt du 27 de Septembre 1732 , leur permit d'envoyer leur 
LES DE FRAN- Caffé en France , dans les Ports du Royaume , à l'exception de l’'O- 
SE ET DErient; à condition néanmoins quil y feroit en entrepôt, & qu'il n'en 
FouxBONe  Lourroit fortir que fur la permiflion de la Compagnie, pour être porté à 
l'Etranger. Certe premiere grace ne fuffifoit pas , pour mettre les Infulaires 
François en état de tirer de leurs plantations tous les avantages qu'ils en 
pouvoient efpérer. Ils fupplierent le Confeil d’y joindre la liberté du Com- 
merce & de la confommation dans le Royaume : faveur importante , qui 
leur fut accordée par un Arrèt du 29 de Mai 1736, à la charge de payer 
pour droit d’entrée , dans les Bureaux des Fermes , dix livres par cent de 


poids ; fans exceprer le caffé qui provient de la traite des Negres (71). 


(71) Hifloire des Indes anciegnes & modernes, Tome III, pages 431 & précédentes. 


Ein du Tome Neuviènes 


De l'Imprimerie de CLAUDE SIMON, Pere, Imprimeur 
de Monfeigneur l’Archevéque. 


AVIS 


N°. 

Pour placer les Cartes. 
I. Lan de Bombay & de fes 
P environs ; 31 

II. Carte du cours de la 
Riviere de Tonquin, 9; 

III. Plan de la ville de 
Louvo, 149 

IV. Plan de la ville de 
Siam , 240 

V. Carte du cours du 
Menam , 239 

VI. Carte de l’Ifle de Su 
matra ;, 338 
VII. Plan de Pondichery, 612 

VHIL Carte des Royaumes 


de Siam, de Ton- 
quin, de Pegu , d’A- 


Va, d. Arakan > CC 1163 


In 
. 


. Couvent 


. Fort 


AU RELIE UR, 


rs 
Li 
. 


Pour placer les Figures. 


Lphabets 
14 À Siamois 


& Balis, 


j 


V. Re Siamois, 


. Cori, coquillage fer- 
vant de monnoye , 

. Vüé de Surate, 

Cabinet de feuillage 
pour les feitins des 
Morts, 

de Tala- 


poins , 


. Le Roi de Brama, 
. Le Roy d’Achem, 
. Palais de Cha-foufa & 


Plan de la ville de 
Mongher , 


. Animal qui produit le 


mufc , 

Hoilandois de 
Paliacate, nommé 
le Fort de Gueldre, 


. Ville de Cananor, 
. Vüe de Siam & divers 


Balons , 


À Mafulipatan , 
. Princefle Mere du Na- 


bab d’Arcatte, 
Grands du Royaume 
de Tonquin ; 


262 


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287 


457 
231 


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